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Full text of "Histoire de Florence"

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1  3 

i/.  I 


HISTOIRE 


FLORENCE 


OUTRAGES  DU  MÊME  AUTEUR 


MrêoM  Savonarole,  ta  Ti«,  tM  prédioatioM,  t«t  éeriU.  OuTrage  couronné  pa 
TAcadéniie  française.  3*  édition.  1  vol.  in-12  (Hachette). 

D«ax  «as  ûm  rérotailon  en  Italia.  1848-1849. 1  vol.  in-12  (Hachette). 

AtiaflOM  Blareal,  privAt  dat  marahandi,  S*  édition,  dans  la  collection  municipale  di 
l'Histoire  de  Paris.  1  vol.  ia-4. 

Mlttolra  da  la  UttéraUira  iUUaniia,  dapnla  tas  orlfiaas  Josqa*i  nos  Jours.  2«  ^'dition 
1  voUin-li  (Delagrave). 

Las  marlafaa  aspafaala  sooa  la  rèfiia  d'Baari  HT  ai  U  réf anea  da  Maria  di 
Médiela.  Ouvrage  couronné  par  TAcadémie  française.  2  vol.  in-8  (Didier). 

L'Aflisa  ai  l'État  an  rraDoa,  sans  la  régna  dVanri  HT  at  la  récanea  da  Blarta  A 
Médiois,  Ouvrage  couronné  par  l'Académie  française,  t  vol.  in-8  (Pedone-Lauriel). 

La  démoaratla  an  Franea  an  mafan  iga.  Ouvrage   couronné  par  l'Acadéroip  d^ 
sciences  morales  et  politiques.  S*  édition,  i  vol.  in-l2  (Didier). 

Étada  Idatori^na  aar  Sally,  couronné  par  l'Académie  française. 

iflMIS  LOS  A  L'ACAlfni  B8  SCntlGU  lOllllS  Kt  NLITIIDBS 
KT  lasCais  D&m  sii  conrrts  aimos 

La  aamtaaaa  Mathilda  da  Taaeaaa  at  la  ■aint-Siéfa  (1865). 

im  prooèa  eriminal  aana  la  régna  d'Maarl  vr  (1867). 

La  dna  da  Laraaa  at  U  oanr  d'Iapagna  sana  la  régna  da  PhiUppa  m  (1870). 

Mdmalra  aHtiqna  aar  Tantaur  at  la  eaaapoalUon  daa  Œconomiaa  Royalaa  (1871  ), 


Typographie  Lahure,  ruo  de  Fleuras,  9,  j  Pari-i. 


/  .'••  '  ' 


HISTOIRE 


FLORENCE 


PAR 


e/^ 


«  • 


[IBM 


F^T<PE  R  R  E N 


TOME  PREMIER 


PARIS 

LIBRAIRIE  HACHETTE  ET  C' 

79,    BOOLIVARD   lAINT-CKIIIIAtll,    79 


1877 
Droits  de  profuri^té  et  àê  traduction  ré^rrrA*. 


AVAiNT-PROPOS 


Yingt  ans  et  plus  se  sont  écoulés  depuis  le  jour  où  la  pen- 
sée m'est  venue  de  consacrer  mes  loisirs  au  présent  ouvrage. 
Le  succès  de  Jérôme  Savonarole,  premier-né  de  mes  veilles 
historiques,  m'en  avait  suggéré  le  dessein.  Sur  cet  attrayant, 
mais  difiicilc  sujet,  je  ne  voyais  en  Italie  que  d'anciens  au- 
teurs, dont  ne  saurait  se  contenter  la  critique  moderne,  et  en 
France,  si  Ton  excepte  un  court  abrégé,  que  le  capricieux 
récit  de  quelques  saisissants  épisodes.  Pourtant,  où  trouver 
ailleurs  plus  de  passion  et  d'activité  chez  les  hommes,  plus 
de  mouvement  et  de  variété  dans  les  choses,  plus  de  hasards 
surprenants  et  de  péripéties  tragiques,  plus  de  guerres  san- 
glantes et  de  pacifiques  rivalités,  plus  de  travail  et  de  richesse 
dans  Tindustrie  et  le  commerce,  plus  de  splendeur  et  d'éclat 
dans  les  lettres  et  les  arts,  enfm  plus  de  profitables  leçons 
pour  la  conduite  des  modernes  démocraties?  Le  monde  allant 
à  la  démocratie,  disait  un  jour  M.  Thiers,  l'histoire  de  Flo- 
rence doit  être  étudiée  plus  qu'aucune  autre,  parce  qu'il  n'en 
est  pas  de  plus  démocratique  dans  les  temps  anciens  et  dans 
les  temps  modernes*. 

A  un  point  de  vue  plus  général,  Florence  n'est-elle  pas,  après 
Athènes  et  avant  Paris,  une  des  trois  villes  qui  marquent  le 
mieux,  dans  les  voies  de  la  civilisation,  les  grandes  étapes  de 
l'humanité'?  Les  destinées  de  Rome  sont  particulières,  ori- 

*  M.  Giao  Capponi,  le  plus  récent  historien  de  Florence,  rapporte  ce  pmpos, 
que  bien  d'aulrcs  ont  entendu  comme  lui.  (Yoy.  Storia  délia  Repubblica  di  Fi' 
lrnu€,  ATei tissement,  p.  6,  Flor.,  1875,  2  vol.  io-S*.) 
^    '  Ce  rapprocliement  s'impose  en  quelque  sorte  à  l'esprit.  Le  il  août  1876, 

>^  BIST.   DB  FLORBRCE.  —    111.  a 


II  AVANT-PROPOS. 

ginales  par  l'égoïsme  féroce  et  la  conquête  à  outrance,  mais 
imitatrices  et  subordonnées  dans  tout  ce  qui  n'est  pas  la 
guerre  et  la  domination.  A  la  rigueur,  on  concevrait  sans 
Rome  les  développements  du  génie  humain  ;  les  concevrait- 
on  sans  Athènes,  sans  Florence,  sans  Paris?  Cet  épanouisse- 
ment radieux  de  la  pensée  et  du  goût,  dont  Paris  donne  encore 
aujourd'hui  le  frappant  spectacle,  on  ne  Pavait  vu,  auparavant, 
que  deux  l'ois  en  ce  monde.  Deux  fois  une  poignée  d^hommes 
l'avaient  rempli  du  bruit  de  leur  renommée,  harmonieux  jus- 
que dans  la  discorde  et  le  tumulte,  humains  jusque  dans  l'ef- 
fusion du  sang,  si  ardents  au  travail  qu*ils  en  répandaient 
partout  les  produits,  si  riches  qu'ils  éclipsaient  les  souverains 
sur  leurs  trônes,  si  heureusement  doués  du  sens  esthétique, 
qu'ils  portèrent  les  belles-lettres  et  les  beaux-arts  au  plus 
rare  degré  de  hauteur  et  de  perfection.  D'un  génie  universel, 
comme  Paris,  Athènes  et  Florence  personnifient  en  outre 
comme  lui,  plus  et  mieux  qu'aucune  autre  ville,  le  génie  par- 
ticulier de  leur  nation.  Quoi  de  plus  grec  qu'Athènes,  de  plus 
français  que  Paris,  de  plus  italien  que  Florence?  Milan  et  Ve- 
nise appartiennent  à  peine  à  la  péninsule  italique  ;  Naples  est 
tour  à  tour  grecque,  normande,  angevine,  rarement  elle- 
même  ;  Rome  disparaît  devant  le  pape,  qui  en  fait  une  ville 
cosmopolite  et  l'absorbe,  alors  même  qu'il  en  est  éloigné. 
Seule  en  Italie,  Florence  sait  se  transformer  sans  cesser  d'être 
fidèle  à  ses  plus  anciennes  origines.  Si  l'on  veut  trouver  et 
marquer  les  caractères  permanents  de  la  race,  c'est  tienière 
ses  sombres  murailles,  c'est  sur  les  délicieuses  montagnes  dont 
elles  sont  entourées,  qu'il  faut  les  chercher  et  les  étudier. 
Pourquoi  donc  Florence,  comme  Gênes  et  Venise,  n'a-t-elle 
pas,  jusqu'à  ce  jour,  trouvé  un  historien  dans  notre  langue? 
C'est  ce  qu'explique  sans  doute  en  partie  la  complexité  d'une 
histoire  qui  se  répand  dans  toute  l'Italie,  au  lieu  de  s'enfermer 
dans  des  lagunes  ou  sur  une  étroite  bande  de  terrain  entre  les 

M.  Waildiiigton,  ministre  de  l'Instruction  publique  et  des  Bcaux-ArU!,  pronon- 
çait, à  la  Chambre  des  députés,  les  paroles  >uivanto$  :  <(  Vous  connaissiez  le  tem- 
pérament de  la  France.  Elle  veut  la  République  ;  mais  soyez  sûrs  que  ce  n'est 
pas  à  Sparte  qu'eUe  vent  chercher  ses  modèles,  c'est  à  Athènes  et  à  Florence    » 


AVANT-PROPOS.  lu 

Alpes  et  la  mer  ;  mais  c'est  surtout  qu'un  maître  incompa- 
rable avait  pris  de  bonne  heure  possession  de  ce  sujet.  Pa- 
tiemment, pièce  à  pièce,  par  intermédiaires  ou  de  sa  personne 
dans  ses  voyages,  M.  Thiers  amassait,  pour  le  traiter,  de  nom- 
breux matériaux.  On  ne  l'ignorait  point.  Dès  l'année  1838, 
H.  Villemain  parlait^  non  sans  éloquence,  «  de  l'homme  d'État 
«  célèbre  qui,  dans  sa  carrière  récemment  interrompue,  avait 
«.  montré  tant  de  vigueur  et  de  facilité  d'esprit,  et  qui,  mainte- 
«  nant  retiré  sur  les  bords  du  lac  de  Côme,  se  reposait  du  mi- 
«  nistère  et  de  la  tribune  en  écrivant  Thistoire  de  Florence^  » 

En  1855,  toutefois,  malgré  les  loisirs  trop  prolongés  que 
les  huit  années  du  cabinet  présidé  par  M.  Guizot  et  les  quatre 
premières  années  du  second  empire  avaient  faits  à  M.  Thiers, 
rien  n'avait  paru,  rien  n'était  même  annoncé  de  cet  ouvrage 
si  impatiemment  attendu.  Les  familiers  de  1  hôtel  Saint- 
Georges  ne  savaient  seulement  pas  si  l'historien  de  notre 
grande  Révolution  poursuivait  son  dessein  d'exposer  celles  de 
Florence,  ou  s'il  y  avait  renoncé.  J'allai  droit  à  lui,  sur  le 
bienveillant  conseil  de  M.  Mignet.  U  me  reçut  sous  les  om- 
brages de  son  jardin  ;  là,  au  cours  d'une  brillante  causerie, 
que  prolongea  son  affabilité  connue,  et  dont  le  souvenir  reste 
à  jamais  gravé  dans  ma  mémoire  :  —  Je  ne  sais,  me  dit-il,  si  je 
mettrai  la  main  à  cette  tâche  ;  mais  vous  êtes  jeune,  attendez. 

J'attendis,  comme  il  m'y  invitait  ;  ou,  pour  mieux  dire,  es- 
pérant qu*un  nouveau  chei'-d' œuvre  me  dédommagerait  am- 
plement de  mon  sacrifice,  je  laissai  de  côté  l'Italie  et  me  tour- 
nai vers  la  France.  J'y  étudiai  successivement  les  agitations 
démocratiques  au  temps  d'Etienne  Marcel  et  au  temps  de 
Charles  Yl,  puis  les  négociations  diplomatiques  et  les  rap^ 
ports  de  l'Église  avec  l'État  sous  le  règne  d'Henri  IV  et  la 
régence  de  ftlarie  de  Médicis.  Les  six  volumes  que  je  pu-^ 
bliai  sur  ces  périodes  et  ces  questions  diverses  occupèrent 
ma  vie  jusqu'aux  deux  fatales  années  de  la  guerre  et  de  la 
Commune.  Avant  même  que  l'effroyable  orage  fût  dissipe,  le 

*  Journal  dcis  SaoaniSr  septembre  183S,  p.  535,  53G.  Article  sur  l'ouvrage 
de  11.  Uel^luze,  intitulé  *  Florence  et  êee  viciê$Uude$,  2  vol.  in-8*. 


!▼  AVANT-PROPOS. 

prévoyant  prophète  de  nos  désastres  se  voyait  chargé  de  les 
réparer.  Vingt-huit  départements  témoignaient,  à  cet  égard, 
du  vœu  public,  que  ne  pouvait  méconnaître  l'Assemblée  na- 
tionale. Signataire  d'un  traité  douloureux,  mais  inévitable, 
vainqueur  de  factieux  insensés  qui  sous  nos  pas  rouvraient 
Tabîme ,  M.  Thiers  dirigeait  notre  barque  désemparée  à  tra- 
vers mille  écueils  dont  un  ennemi  implacable  et  ses  aveugles 
auxiliaires  avaient  hérissé  notre  route.  La  tâche  était  ardue  ; 
elle  semblait  devoir  être  longue.  Pouvais-je  prévoir  qu'au  len- 
demain des  plus  grands  périls  et  sous  la  menace  de  tant  d'au- 
tres il  se  trouverait  une  majorité  parlementaire  pour  provo- 
quer la  retraite  de  l'habile  pilote  qui,  en  obtenant  l'évacuation 
de  notre  territoire,  venait  si  heureusement  de  nous  rappro- 
cher du  port  ? 

La  journée  du  24  mai  1873,  en  rendant  à  M.  Thiers  la  li- 
berté de  ses  chères  éludes,  fit  tomber  un  moment  la  plume 
de  mes  mains.  Bientôt  pourtant,  je  réfléchis  qu'après  une  si 
laboricuï^e  campagne,  c'est  de  repos  qu'il  devait  avoir  besoin. 
D'ailleurs,  pour  être  descendu  du  pouvoir,  il  ne  se  désintéres- 
sait pas  des  affaires  publiques.  Ses  devoirs  de  député  l'y  rat- 
tachaient, ainsi  que  la  confiance  d'un  grand  parti  qui  le 
reconnaissait  pour  son  chef.  Le  temps  dérobé  à  la  politique, 
il  le  consacrait,  disait-on,  à  l'examen  des  grands  problèmes 
de  la  philosophie,  que  les  hommes  agitent  sans  les  pouvoir 
résoudre,  et  dont  les  obscurités  attirent,  en  l'irritant,  son  es- 
prit lumineux.  J'ai  donc  cru  que  je  pouvais  poursuivre  mes 
recherches  entreprises,  et  de  nouveau  me  consacrer  tout  entier, 
comme  je  le  faisais  depuis  deux  ans,  à  l'histoire  de  Florence. 
C'est  ainsi  qu'après  six  années  d  un  labeur  sans  rehkhe  je 
puis  soumettre  au  public  trois  volumes,  qui  conduisent  le  lec- 
teur jusqu'à  l'année  1315,  où  mouru  l'empereur  Henri  Vil 
de  Luxembourg. 

Cette  période,  malgré  son  étendue,  n'occupe  que  peu  de 
place  dans  les  plus  longs  écrits*.  Des  origines  on  savait  peu 

'  Sur  près  de  1300  pagos  dont  se  composent  ses  deux  volumes,  M.  Gino  C<i|>- 
poni  n'en  consacre  que  100  à  Thistoire  de  Florence  Jusqu'en  1313. 


AYANT-PROPOS.  v 

de  chose,  et  l'on  désespérait  d'en  savoir  davantage,  ou,  après 
les  trayaux  de  la  critique  italienne,  de  mettre  en  œuvre  ce 
qu'elle  en  avait  découvert.  Aussi  le  savant  préfet  de  la  biblio- 
thèque nationale  de  Florence,  M.  le  comte  Luigi  Passerini, 
disait-il  volontiers  que  l'histoire  des  premiers  siècles  de  sa 
ville  natale  était  encore  à  faire.  Je  la  présente  pour  la  pre- 
mière fois  avec  les  développements  qu'elle  comporte.  Pour 
bien  connaître  ce  petit  peuple  de  marchands,  ignoré  durant 
des  siècles  et  tout  à  coup  si  ^'rand  qu'il  tient  un  des  principaux 
rôles  sur  la  scène  du  monde,  je  remonte  jusqu'à  ces  vieux  et 
obscurs  Étrusques  par  qui  le  génie  florentin  se  rattache  à  la 
Grèce  et  à  l'Orient.  Je  cherche  ensuite  à  travers  les  temps  bar- 
bares, à  travers  les  luttes  épiques  de  l'empire  et  de  la  papauté, 
les  manifestations  d'abord  si  rares,  mais  bientôt  plus  multi- 
pliées de  la  vie  communale  ;  j'observe  la  formation  lente  et 
les  progrès  rapides  de  ces  humbles  métiers  dont  les  institu- 
tions élargies  deviennent  celles  d'une  ville  puissante  ;  j'essaie 
de  rendre  intelligible  le  mécanisme  si  mobile  et  si  compliqué 
de  ces  institutions,  éternelle  énigme  pour  les  historiens,  grâce 
à   la   confusion   et   aux   sous-entendus  des  chroniqueurs  , 
j'explique  la  vie  politique  par  la  vie  commerciale  ;  je  suis  les 
Florentins   dans  leurs   boutiques   et  dans   leurs  demeures, 
comme  dans  leurs  rues  et  sur  les  champs  de  bataille  ;  je  donne 
aux  belles  lettres  et  aux  beaux  arts  la  place  qui  leur  appartient 
dans  le  vaste  tableau  de  cette  existence  affairée  qu'ils  relèvent 
et  ennoblissent,  non-seulement  par  leurs  chefs-d'œuvre,  mais 
encore  par  le  goût  général  qui  les  rendit  possibles  et  sut  les 
admirer.  EnGn,  pour  marquer  les  rapports  de  Florence  avec 
les  autres  villes  de  Toscane  et  d'Italie,  pour  faire  comprendre 
les  conditions  changeantes  que  lui  fit  l'incessant  afflux  d'élé- 
ments étrangers,  il  faut  bien,  si  discrètement  que  ce  soit,  tou- 
cher à  cette  décevante  histoire  de  la  péninsule  italique  qui  se 
perd  en  épisodes  sans  lien  et  ne  compte  pas,  M.  G.  Ferrari  a 
fait  le  calcul,  moins  de  sept  mille  révolutions  depuis  l'an  mille 
jusqu'à  Luther^ 

*  nUloire  des  révolnliont  d'Ualie,  Préiace,  p.  11,  Paris,  1858,  4  vol.  in-8'. 


Ti  AVANT-PROPOS. 

Dans  cette  carrière  immense,  sur  plus  d'un  point  je  crois 
avoir  trouvé  la  vérité  ;  sur  d'autres,  j'ose  dire  que  je  l'ai,  le 
premier,  mise  en  lumière  ;  j'ai  levé  bien  des  doutes,  redressé 
bien  des  erreurs,  expliqué  bien  des  contradictions.  Un  bon 
juge,  M.  Gabriel  Monod,  dont  les  connaissances  aussi  sûres 
qu'étendues  m'ont  été,  durant  ce  long  travail,  un  ferme  point 
d'appui,  veut  bien  écrire,  en  parlant  de  ces  trois  volumes,  qui 
lui  ont  passé  manuscrits  entre  les  mains,  que  «  cet  ouvrage 
rendra  les  plus  grands  services,  que  jamais  encore  l'histoire 
florentine  n'a  été  l'objet  d'un  travail  aussi  étendu  et  aussi  ap- 
profondi, qu'il  marque  un  pas  considérable  en  avant,  que 
c'est  même  lui  faire  tort  que  de  dire  simplement  qu'il  est  su- 
périeur à  ses  devanciers,  qu'il  traite  pour  la  première  fois 
d'une  manière  développée  des  origines  de  la  constitution  flo- 
rentine, et  qu'il  servira  de  point  de  départ  désormais  à  tous  les 
travaux  sur  ce  sujets»  Je  ne  saurais  mieux  remercier  M.  Mo- 
nod de  son  amicale  assistance  qu'en  citant  ses  paroles,  comme 
la  meilleure  des  recommandations  auprès  du  public  savant. 

Cette  histoire,  prise  ainsi  aux  temps  les  plus  anciens,  je  ne 
me  propose  point  de  la  suivre  jusque  dans  les  temps  les  plus 
modernes,  jusque  sous  la  domination  des  Médicis  et  de  la  maison 
de  Lorraine.  Il  y  a  dès  lors  une  histoire  du  grand-duché  de 
Toscane,  mais  il  n'y  a  plus  d'histoire  de  Florence.  Les  princes 
de  ces  deux  maisons  auraient  pu,  comme  les  anciens  mar- 
graves du  onzième  siècle,  résider  à  Lucques  ou  partout  ail- 
leurs, il  n'y  aurait  guère  à  changer  au  récit  de  leurs  règnes. 
Une  ville  qui  n'est  plus  qu'une  résidence  princièrc  n'est 
qu'une  ville  morte.  C'est  quand  elle  est  une  commune,  une 
République,  un  État,  ou  quand  elle  multiplie  les  efforts  pour 
le  devenir,  que  Florence  est  vivante  et  libre,  qu'elle  a  une 
personnalité.  Or,  s'il  est  d'un  intérêt  réel  de  suivre  l'humble 
graine  jetée  en  terre  jusqu'au  jour  où  se  flétrit  la  superbe 
fleur  qui  l'a  trop  fait  oublier,  quel  intérêt  peut-on  prendre 
à  étudier  les  progrès  de  la  décomposition,  quand  la  sève  ne 
monte  plus,  quand  la  tige  a  été  violemment  coupée  de  ses 

*  Hevue  hUionque,  t.  II,  p.  574,  octobre-décembre  1876. 


AVANT-PROPOS.  vii 

racines?  Ce  qu'on  observe  encore  un  instant,  ce  sont  les  der- 
nières manifestations  de  la  vie  au  sein  de  la  mort.  Voilà 
pourquoi  dans  un  dernier  volume  je  compte  montrer  ce  qui 
reste  de  la  République  renversée  sous  le  principat  établi,  les 
chefs-d^œuvre  ou  les  œuvres  qu'inspire  encore  le  génie  de  la 
liberté,  comme  les  efforts,  les  projets  ou  les  rancunes  de  la 
haine  et  du  désespoir  que  la  servitude  provoque,  soit  chez 
les  pères  qui  ont  vécu  sous  un  plus  heureux  régime,  soit 
chez  les  fils  qui  Tentendent  vanter. 

On  comprendra  donc  que  je  n'hésite  pas  à  intituler  ce  livre 
Histoire  de  Florence,  quoiqu'il  n'embrasse  point  toutes  les 
annales  de  cette  ville.  J'aurais  pu  dire  Histoire  de  la  Répu- 
blique ou  de  la  commune  de  Florence  ;  mais  le  mot  de  Répu- 
blique^ éveillant  des  idées  très-anciennes  ou  très-modernes,  ne 
»e  lit,  je  crois,  dans  aucun  des  plus  anciens  documents,  et 
on  ne  le  rencontre  guère  dans  les  auteurs  primitifs.  L'expres- 
sion ordinaire  chez  eux,  c'est  il  comune,  non  pas  la  commune ^ 
mais  le  commun^  c'esl-à-dire  la  partie  du  peuple  en  pos- 
session des  droits  civiques,  sans  la  séparer  de  ses  magistrats 
et  de  son  gouvernement.  Or,  le  mot  de  commun  ne  s'enten- 
drait pas  en  ce  sens,  et  celui  de  commune  éveille  chez  nous, 
dans  le  passé,  l'idée  très-particulière  d'institutions  strictement 
municipales  qui  se  développent  et  bientôt  s'étiolent  à  l'ombre 
d'abord  protectrice,  plus  tard  mortelle,  du  pouvoir  royal,  et, 
dans  le  présent,  un  sens  très-vague,  mais  très-odieux,  qui  rap- 
pelle les  plus  absurdes  théoi  ies,  les  plus  abominables  prati- 
ques d'une  démagogie  qui  tenait  sans  doute  à  n'être  point 
confondue  avec  la  démocratie.  L'instinct  historique  de  notre 
langue  a  de  bonne  heure  distingué  les  villes  de  France,  libres 
dans  leur  étroite  sphère,  mais  réduites  à  graviter  autour  du 
pouvoir  central,  des  villes  d'Italie,  centres  elles-mêmes,  et, 
pour  devenir  ou  rester  indépendantes,  se  transformant  en  États. 
Aussi  avons-nous  toujours  dit  les  communes  de  France  et  les 
républiques  d^Italie.  Au  cours  de  l'ouvrage,  j'emploierai,  selon 
l'occasion,  l'un  ou  l'autre  de  ces  termes;  mais  au  frontispice, 
il  m'a  semblé  que  le  titre  le  plus  simple  était  le  meilleur. 


VIII  AVANT-PROPOS. 

Quant  au  plan,  je  Tai  voulu,  dans  les  limites  de  temps  que 
je  m'étais  tracées,  aussi  large,  aussi  compréhensif  que  possi- 
ble. J'avais  présent  à  Tesprit  Tidéal  désespérant  que  M.  Ville- 
main  propose  aux  efforts  de  Thistorien  :  «  Le  récit  des  événe- 
ments, dit-il,  la  peinture  des  hommes,  ne  sont  aujourd'hui 
qu'une  part  de  l'histoire.  Il  y  faut  joindre  encore  la  philoso- 
phie générale  et  la  statistique  approfondie,  ce  qu'il  y  a  de  plus 
élevé  et  ce  qu'il  y  a  de  plus  précis;  puis  enfin  l'histoire  intel- 
lectuelle, l'histoire  des  lettres,  des  arts,  des  industries....  Il 
faut  demander  l'histoire  de  la  Toscane  à  quelque  moderne  qui 
aura  déchiffré,  dépouillé,  comparé  les  monuments  originaux 
de  toute  sorte....  Que  de  conditions  ne  doit-il  point  réunir, 
depuis  la  connaissance  de  l'organisation  obscure  et  compliquée 
du  moyen  âge,  jusqu'à  cette  imagination  qui  en  ressuscite  les 
brillants  tableaux,  et  depuis  l'intelligence  de  tous  les  détails 
de  commerce,  de  finances  et  de  guerre,  jusqu'au  goût  exquis 
et  à  la  vive  sensibilité  pour  les  arts!  Cette  réunion  de  talents 
divers,  cette  variété  de  connaissances,  ces  coups  d'oeil  oppo- 
sés, pour  ainsi  dire,  nous  les  imaginons  difficilement  dans  un 
même  historien  ^  » 

Ce  serait  en  effet  avoir  le  génie  de  l'histoire,  et  le  travail  n'en 
donne  pas  même  le  talent  ;  mais  il  permet  du  moins  de  remplir 
un  cadre,  pour  vaste  que  le  sujet  et  la  critique  nous  l'aient 
imposé.  Je  ne  pouvais  donc  hésiter  entre  les  deux  écoles  qui 
labourent  si  diversement  le  vaste  champ  des  études  histori- 
ques, l'une  qui  veut  inspirer  confiance  par  l'art  du  récit  et 
garde  pour  soi  les  documents  et  l'appareil  critique,  lourd  et 
disgracieux  échafaudage  dont  l'architecte  débarrasse  le  bâti- 
ment à  peine  terminé;  l'autre  qui  tient  à  montrer  les  étais  de 
l'édilice,  les  preuves  des  assertions,  l'examen  approfondi  des 
contradictions  et  des  incertitudes,  qui  conserve,  en  un  mot, 
comme  aux  cathédrales  du  moyen  âge,  l'encombrante  armature 
des  arcs-boutants  et  des  contre-forts.  Je  savais  que  les  peuples 
qui  nous  dénigrent  ne  nous  reprochent  rien  plus  durement 
que  de  préférer  l'art  à  la  science,  et  je  pensais  qu'il  est  pru- 

*  Jourtiai  des  Savanlt,  loc.  cit. 


AVANT-PROPOS.  u 

dent  à  rhistorien,  s'il  n^a  pas  les  fortes  et  rares  qualités  d'un 
maître,  de  rechercher  les  mérites  modestes  qu'assure  une  at- 
tention patien.te,  une  conscience  défiante  de  la  mémoire  et 
obstinée  aux  plus  minutieuses  recherches,  mérites  qu'on  ac- 
quiert par  la  volonté  et  qui  suffisent  à  faire  une  œuvre  sérieuse, 
propre  certainement  à  être  consultée  avec  fruit. 

Ce  que  j'ai  cru  devoir  à  mon  naturel  désir  d'être  lu,  c'est 
de  séparer  soigneusement  du  récit  la  discussion,  c'est  d'avoir, 
comme  disait  M.  Victor  Le  Clerc,  le  volume  d'en  haut  et  le 
volume  d*en  ba$*,  afin  qu'on  puisse  parcourir  l'un  sans  recou- 
rir à  l'autre,  ou,  si  on  le  préfère,  en  y  recourant  à  tout  propos. 
Je  me  souhaite,  s'il  m'est  permis  de  le  dire,  des  lecteurs  qui 
ne  dédaiijnent  pas  trop  le  volume  d'en  bas.  Je  tiens  à  ce  qu'ils 
voient  que  l'exposition  des  faits  porte  sur  des  fondements  so- 
lides, à  ce  qu'ils  distinguent,  sans  me  croire  sur  parole,  la 
vérité  de  la  légende,  le  neuf  du  rebattu.  A  ceux  qui  ne  se  dou- 
teraient |>as  du  mal  que  l'historien  se  donne  pour  rendre  clair 
ce  qui  est  obscur,  pour  substituer  au  doute  la  certitude,  pour 
lire,  confronter,  comprendre  les  plus  embrouillés,  les  plus 
incohérents  témoignages,  pour  suppléer  aux  uns  par  les  autres 
ou  par  la  réflexion  et  la  critique,  il  est  bon  de  faire  toucher 
du  doigt  les  mille  difficultés  qui  sont  une  valable  excuse  aux 
imperfections  néccs^sairement  nombreuses  d'un  semblable 
travail.  Aux  yeux  mêmes  des  doctes  ne  convient-il  pas  de  justi- 
fier les  suppressions,  les  additions,  lés  innovations,  et  d'établir 
quesur divers  points  les  ouvrages  antérieurs  avaient  méconnu 
le  vrai  et  admis  le  Eaux? 

On  me  reprochera  peut-être  de  trop  me  complaire  aux  dé- 
tails. I/histoire  sans  détails  n'est  pourtant  qu'un  mémento 
pour  ceux  qui  savent,  qu'un  premier  pas  qui  en  appelle  d'au- 
tres pour  ceux  qui  ne  savent  point.  La  vive  imagination  d'un 
Michelet,  le  puissant  génie  d'un  Bossuet,  peuvent  en  quelques 
pages  tracer  le  tableau  des  temps  modernes  ou  de  tous  les 
temps  ;  mais,  pour  bien  apprécier  ces  œuvres  brillantes  ou 
sublimes,  ne  faut-il  pas  déjà  connaître  ce  dont  elles  parient 
si  sommairement?  Quel  moyen  d'être  bref,  quand  il  faut  rem- 


X  AVANT-PROPOS. 

plir,  ou  du  moins  quand  on  essaie  le  premier  de  remplir  cet 
accablant  programme  qu'impose  à  l'histoire  M.  Villemain? 
Au  surplus,  dans  un  même  pays,  et  surtout  dans  une  même 
ville,  les  lignes  générales  sont  communes  à  la  plupart  des 
hommes  ;  les  traits  particuliers  marquent  seuls  la  dilTérence, 
par  conséquent  la  caractéristique. 

Cette  caractéristique,  on  est  trop  heureux  de  la  trouver 
quelquefois  pour  ne  pas  la  chercher  toujours.  A  mesure  qu*on 
avance  dans  l'ordre  des  temps,  elle  se  rencontre  plus  fré- 
quente, grâce  à  Tesprit  plus  ouvert  et  plus  observateur  des 
écrivains,  grâce  surtout  à  l'abondance  de  plus  en  plus  grande 
et  bientôt  écrasante  des  sources  d'information.  Mais,  il  faut 
l'avouer,  pour  les  temps  primitifs,  ces  sources  sont  aussi  mai- 
gres que  rares.  Peu  ou  point  de  documents  olficiels  et  manu  • 
scrits.  Ceux  qu'on  rencontre  sont  en  général  d'une  sécheresse 
telle,  qu'ils  ne  servent  trop  souvent  qu'à  rectifier  les  dates.  Des 
premiers  grands  recueils  contenus  aux  archives  florentines,  les 
Capitoli  seuls,  avec  les  Cartapecore  Strozziane-Vguccioni^ 
remontent  jusqu'aux  dernières  années  du  douzième  siècle;  les 
autres  ne  commencent  qu'à  la  fin  du  treizième,  les  Consulte  en 
1281,  les  Provrtsèoni en  1284*.  La  partie  semblable,  le  pro- 
tocole remplit  presque  en  entier  chacune  des  pièces  :  aussi  les 
érudits  italiens  qui,  sur  tel  ou  tel  point,  ont  entrepris  de  les 
publier,  se  voient-ils  souvent  réduits  à  en  donner  une  ana- 
lyse sommaire,  et  à  ne  citer  du  texte  que  la  phrase  topique, 
égarée  en  quelque  sorte  dans  le  fatras  d'un  formulaire  verbeux. 
Pour  la  même  raison,  j'ai  dû  m'interdire,  au  moins  dans  ces 
premiers  volumes,  la  reproduction  des  documents  inédits  en 
appendice.  Tout  ce  que  contiennent  d'important  ceux  dont 
j'ai  eu  à  me  servir,  on  le  trouvera  dans  les  notes,   au  bas 


*  Dans  l'annonce  bienTeillante  que  H.  Gabriel  Monod  a  consacrée  au  présent 
ourrage,  on  lit  ce  qui  suit  :  c  Malgré  les  recherches  faites  par  M.  Perrons  dans 
les  Archiyes  de  Floronce,  ce  qu'il  en  a  tiré  est  peu  de  choso,  en  compnraison  de 
ce  que  contient  cette  mine  ai  riche.  »  Rien  n'est  plus  vrai  ;  mais  la  richesse  de 
ces  archives  n'est  réelle  qu'à  partir  du  quatorzième  et  surtout  du  quinzième  siè- 
cle, c'est-i-dire  des  temps  postérieurs  au  temps  de  Danle,  où  je  m'arrête  au- 
j  ourd'hui. 


AVANT-PROPOS.  xi 

des  pages,  à  Tendroit  même  où  les  phrases  citées  viendront 
à  l'appui  de  mes  assertions. 

Quant  aux  chroniqueurs  imprimés,  ils  se  réduisent,  pour  la 
même  période,  presque  à  un  seul,  Giovanni  Yillani.  Mar- 
chionne  Stefani  ne  fait  que  le  copier  en  l'abrégeant,  utile  tou- 
tefois parce  qu'il  se  pique  d'exactitude  pour  les  petites  choses, 
cuneux  souvent  par  ses  réflexions.  Leonardo  Bruni  d'Ârezzo  et 
Scipione  Ammirato,  qui  ont  des  prétentions  plus  ou  moins  jus- 
tifiées d'historien,  suivent  en  toute  conscience  les  mêmes  er- 
rements. C'était  une  opinion  reçue  au  seizième  siècle,  comme 
au  quatorzième,  qu'on  peut  transcrire  littéralement  ses  de* 
vanciers  sans  les  nommer.  Ni  Guicciardin  ni  Machiavel  ne 
croyaient  mériter  la  flétrissante  épithète  de  plagiaire,  Tun  en 
traduisant  Galeazzo  Capra,  surnommé  Capella^  Tautre  en  re- 
produisant, accrue,  il  est  vrai,  des  réflexions  du  génie,  la 
lourde  histoire  de  Cavalcanti*.  Âmmirato,  pourtant,  a,  comme 
Stefani,  son  utilité,  car  dans  son  texte  ou  dans  les  additions 
de  son  neveu  on  trouve  la  trace  de  documents  authentiques 
dont  quelques-uns,  depuis,  n'ont  pas  été  retrouvés.  Mais  il 
faut  faire  notre  deuil  de  Ricordano  Malespini  et  de  Dino  Com- 
pagni,  en  qui  l'on  voyait  naguère  la  loi  et  les  prophètes. 
Leurs  assertions  sont  sans  autorité  et  ne  peuvent  être  invoquées 
par  l'historien  jaloux  de  ne  s'appUyer  que  sur  d'inatta- 
quables fondements.  Malespini ,  qu'on  préférait  à  Yillani 
comme  plus  ancien,  est  sensiblement  plus  moderne,  si  même 
il  y  a  jamais  eu  un  chroniqueur  de  ce  nom.  Compagni  passait 
pour  un  témoin  oculaire  des  événements  qu'il  raconte,  et  tout 
ensemble  pour  un  maître  dans  Tart  de  les  raconter,  pour  un 
peintre  d'une  vérité,  pour  un  écrivain  d'une  pureté  sans 
égales.  Contre  Yillani  on  lui  donnait  raison  sans  examen.  On 
Tctudiait  dans  les  écoles  comme  texte  de  langue^  c'est-à-dire 
comme  classique  ;  on  s'extasiait  sur  quelques  passages  heu- 

*  Capellœ  CommetUarii.  —  De  1531  à  1542,  ces  commentaires  eurent  onze 
éditions  (Voy.  Kanke,  Zur  KrUik  neurer  Geschichtschreiber), 

*  Publié  en  deux  volumes  i  Florence,  en  1858.  U  y  en  a,  d'ailleurs,  de  plus 
anciennes  éditions. 


XII  AVANT-PROPOS. 

reux,  qui  faisaient  oublier  tant  de  pages  décousues  et  décla- 
matoires, tant  d'erreurs  dans  les  dates  et  les  faits.  Un  auteur 
prussien  écrivait  tout  un  Yolume  en  Thonneur  de  cet  incom- 
parable historien.  Or,  voilà  qu'il  n'est  plus  qu'un  faussaire 
du  quinzième  ou  du  seizième  siècle,  que  dénoncent  les  néolo- 
gismes  de  sa  langue  comme  les  bévues  de  son  récit. 

Les  ouvrages  modernes,  de  leur  côté,  sont  d'un  médiocre 
secours.  Antérieurs,  pour  la  plupart,  aux  récoiiles  investiga- 
tions de  la  critique,  ils  sont  incomplets,  volontairement  ou 
par  négligence,  composes  suivant  les  anciennes  méthodes  et 
les  vieux  errements.  Réduits  à  choisir  entre  les  assertions 
contradictoires  des  chroniqueurs,  ils  le  font  comme  au  hasard, 
sans  donner  les  motifs  de  leur  choix,  sans  remonter  aux  ma- 
nuscrits qui  les  guideraient  sûrement.  En  France,  nous  n'avons 
qu'un  précis  de  Mme  Ilortense  Allart  et  qu*un  recueil  d'épi- 
sodes où  M.  Delécluzc  ne  recherche  que  Tagrémcnt.  En  Angle- 
terre, à  M.  Napier,  estimable  pour  le  temps,  a  succédé 
H.  AdolphusTrollope,  qui  ne  sait  sortir  ni  de  riiisloire  poli- 
tique, ni  de  l'ornière  de  deux  ou  trois  chroniqueurs,  qui 
manque  de  critique  pour  contrôler,  juger,  vérifier  leurs  asser- 
tions, et  de  patience  pour  remuer  la  poudre  des  vieilles  ar- 
chives ou  feuilleter  les  pages  innombrables  de  tant  d'écrits  de 
tous  les  temps,  même  des  volumineux  et  importants  recueils 
de  Muratori  et  de  Pertz,  qu'on  a  si  aisément  sous  la  main. 

En  Allemagne,  à  la  réserve  de  quelques  monographies  im- 
portantes, comme  celles  de  M.  Alfred  Reumont,  les  nombreux 
érudits  qui  fixent  leurs  regards  investigateurs  sur  l'histoire  de 
Florence  semblent,  jusqu'à  présent,  concentrer  leurs  efforts 
sur  l'analyse  des  sources,  dont  ils  démontrent  péremptoire- 
ment ou  provoquent  à  démontrer,  pour  un  cerluin  nombre, 
l'impureté. 

En  Italie,  enfin,  les  uns  suivent  l'Allemagne  dans  cette 
voie,  et,  comme  elle,  s'abstiennent  de  la  synthèse.  On  leur 
doit  cet  éloge  qu'ils  dépassent  leurs  maîtres,  sinon  par  l'ini- 
tiative et  l'invention  dans  la  critique,  au  moins  par  le  soin, 
la  précision,  l'exactitude,  par  l'absence  de  prétentions  tran- 


AVANT-PROPOS.  xui 

chantes  comme  par  une  sage  réserve  sur  la  pente  glissante 
des  négations.  M.  Pasquale  Yillari,  M.  Cesare  Paoli,  M.  Luigi 
Passerini,  font  preuve  d'une  science  solide  et  d'une  rare  saga- 
cité dans  des  articles  de  revues,  dans  des  mémoires  ou  des 
livres  spéciaux,  malheureusement  peu  faciles  à  retrouver,  qui 
renouvellent  les  fondements  de  l'histoire,  mais  ne  sauraient 
la  remplacer.  Les  autres  qui,  avant  ou  après  ces  philosophes 
et  ces  érudits,  ont  entrepris  de  l'écrire,  manquent  d'érudi- 
tion, pour  la  plupart,  ou  n'en  ont  qu'une  frelatée,  sacrifient 
aux  vieilles  divinités  de  la  rhétorique  et  n'ont  cure  de  la  cri- 
tique, qui  les  a  remplacées  si  heureusement.  Pignotti  est  le 
plus  sensé  et  le  plus  instruit  des  historiens  de  la  Toscane; 
mais  la  science  a  marché  depuis  1813.  Inghirami  n'a  fait 
qu'une  compilation  in/^ensée  par  les  proportions  et  ridicule 
par  l'étalage  d'un  savoir  de  troisième  ou  quatrième  main  : 
les  temps  antéhistoriques  y  occupent  plus  du  quart  de  l'ou- 
vrage; Villani  y  est  cité  d'après  Sismondi,  Sallustc  d'après  la 
Revue  d'Edimbourg,  On  aurait  plus  de  bien  à  dire  de  M.  Atto 
Vannucci,  esprit  clair  et  judicieux,  qui  connaît  les  bibliothè- 
ques;  mais  il  n'a  publié  sur  l'histoire  de  Florence  qu'un 
abrégé  des  premiers  temps  ;  il  s'arrête,  plutôt  qu'il  ne  finit, 
selon  sa  fatigue  ou  ses  convenances  ;  il  n'a  réussi  à  rendre 
son  récit  limpide  qu'en  laissant  dans  l'ombre  les  difficultés. 
Le  dernier  venu  dans  l'arène,  le  vénérable  marquis  Gino 
Capponi,  a  embrassé  un  champ  plus  vaste  :  c'est  Thistoire  de 
la  République  florentine  qu'il  écrit  dans  son  entier,  d'une 
langue  pure  el  d'un  style  grave,  avec  la  conscience  de  l'hon- 
nête homme  et  du  bon  citoyen,  avec  un  ferme  jugement  et 
Fart  d'éviter  les  digressions.  Que  n'eûl-on  pu  attendre  de  son 
talent,  si  la  perte  de  la  vue  ne  l'eût  contraint  de  recourir  aux 
yeux  et  aux  mains  d'autrui  !  Mais  on  ne  trouve  pas  chez  les 
plus  zélés  auxiliaires  cette  attention  vigilante  et  minutieuse 
qu'exige  le  dépouillement  des  manuscrits  et  même  des  im- 
primés :  aussi  M.  Gino  Capponi  est-il,  sur  les  origines,  d'une 
brièveté  extrême  :  il  ne  se  donne  libre  carrière  que  lorsqu'il 
arrive  aux  temps  où  il  peut  mettre  en  œuvre  des  papiers  de 


xnr  AYANT-PROPOS. 

famille  longtemps  ignorés.  Après  cette  histoire  de  Florence, 
la  meilleure  en  somme  que  nous  possédions,  il  restait  donc  à 
puiser  plus  largement  aux  sources  primitives,  h  passer  les 
faits  au  crible  d'une  critique  plus  sévère,  à  aborder  résolu- 
ment la  difficile  étude  des  institutions,  à  étudier  les  indus- 
tries, les  mœurs,  à  introduire  dans  un  cadre  moins  restreint 
les  détails  propres  à  animer  et  à  varier  le  récit. 

C'est  ce  que  j'essaie  de  faire  dans  le  présent  ouvrage.  Je 
ne  me  disbimule  pas  que  les  incessants  travaux  qui  se  pour- 
suivent d'une  part  sur  les  vieux  textes,  de  l'autre  sur  divers 
points  particuliers,  apporteront  encore  quelques  menus  faits 
et  surtout  redresseront  beaucoup  d'erreurs.  Plusieurs  de  ces 
travaux  me  sont  parvenus  au  cours  de  l'impression  :  j'en  ai 
profité,  quand  il  était  temps  encore,  soit  pour  corriger  mon 
texte,  soit  pour  donner  la  correction  aux  appendices  ou  aux 
errata.  Eussé-je  mieux  fait  de  dittérer  davantage?  On  n'écri- 
rait jamais  l'histoire  de  Florence  ni  aucune  histoire,  si  l'on  ne 
se  mettait  à  l'œuvre  qu'après  que  Timmense  mer  des  archives 
publiques  et  privées  aura  été  minutieusement  explorée  dans 
tous  les  sens.  Il  faut  se  résigner  aux  erreurs  de  détail  et  se 
préparer  aux  rectifications  dont  la  nécessité  sera  démontrée. 

Pour  donner  au  récit  toute  la  clarté  possible,  je  crois  devoir 
joindre  au  premier  volume  une  carte  de  la  Toscane  et  au  se- 
cond un  plan  de  Florence.  La  caiie  a  été  dressée  d'après  celles 
de  Zuccagni-Orlandini,  de  Mayr,  de  TËtat-major,  mais  en  la 
restreignant  aux  indications  nécessaires  pour  l'inlelligence 
d'un  récit  qui  ne  sort  point  des  temps  du  moyen  âge,  et  en 
rectifiant  quelques  erreurs  à  l'aide  de  l'excellent  dictionnaire 
géographique  de  Repelti.  Le  plan  a  pour  point  de  départ  et 
pour  modèle  celui  qu'on  trouve  dans  l'œuvre  magnifique,  mal- 
heureusement inachevée,  de  Lord  Vernon  {Dante  illustralo)\ 
mais  j'ai  dû  le  ramener  à  de  moindres  proportions,  supprimer 
surtout  les  chiffres  nombreux  qui  renvoient  à  une  légende 
étendue  de  près  de  cent  pages  in-4°,  et  que  déparent  de  nom- 
breux anachronismes.  Il  suffit  d'indiquer  les  principales  voies, 
les  principaux  monuments  au  temps  de  Dante,  et,  à  défaut  de 


AYANT-PROPOS.  xv 

la  première  enceinte  des  Romains,  que  Villani  et  Ammirato 
ont  décrite,  mais  qu'en  l'état  des  fouilles  on  ne  saurait  déter- 
miner avec  précision,  de  tracer  la  seconde  et  la  troisième», 
qui  remontent  Tune  à  Tannée  4078,  l'autre  à  l'année  1284. 

L'ouvrage  étant  de  longue  haleine  et  ne  pouvant  d'un  coup 
être  publié  dans  son  entier,  il  a  paru  impossible  d'ajourner 
jusqu'au  dernier  Yolume  l'index  analytique ,  si  nécessaire 
pour  les  vérifications  et  les  recherches.  Je  ne  pouvais  donc 
qu'en  mettre  un  à  la  fin  de  chaque  volume,  malgré  les  incon- 
vénients de  cette  méthode.  Parvenu  au  terme  de  ce  long  tra- 
vail, si  la  vie  ne  me  fait  défaut  d'ici  là,  je  remplacerai  par  un 
index  général  ces  index  fractionnés.  Aux  noms  des  personna- 
ges historiques,  auxquels  on  se  borne  d'ordinaire,  j'y  ajoute 
les  noms  des  choses,  quand  elles  paraissent  de  quelque  intérêt, 
et  ceux  mêmes  des  auteurs  cités  dans  les  notes.  Ces  derniers 
sont  imprimés  en  italiques,  et  les  chiffres  dont  ils  sont  accom- 
pagnés renvoient  à  la  première  mention  de  chacun  des  ou- 
vrages, celle  oij  Ton  trouvera  dans  toute  leur  étendue  les 
indications  bibliographiques. 

Puisque  j'ai  parlé  des  noms  propres,  je  dois  dire  combien 
je  regrette,  touchant  à  l'histoire  d'un  pays  tel  que  l'Italie,  où 
tant  de  races  se  sont  mêlées,  de  ne  pas  laisser  à  chaque  per- 
sonnage la  forme  de  son  nom,  qui  eût  indiqué  sa  provenance, 
et,  par  exemple,  entre  tant  de  princes  portant  le  nom  d'Henri, 
de  ne  pas  appeler  Heinrich  un  Allemand,  Henry  un  Anglais, 
Enrico  un  Italien,  Enrique  un  Espagnol,  en  réservant  pour 
les  Français  la  forme  française  de  ce  nom.  Mais  le  lecteur, 
chez  nous,  a  ses  habitudes,  et  il  ne  supporterait  pas  volontiers 
qu'on  le  contraignit  à  y  renoncer.  Il  est  d'ailleurs  plus  facile 
de  poser  le  principe  (|ue  de  s'y  conformer,  et  Sismondi,  qui 
l'admet,  le  viole,  non  sans  raison,  à  chaque  instant.  C'est 
qu'en  effet,  quand  un  nom  appartient  à  l'histoire  de  tous  les 
pays  autant  qu'à  l'histoire  d'Italie,  il  n'y  a  pas  de  motif  pour 
préférer  une  forme  étrangère  à  la  nôtre,  pour  dire  Gregorio  le 
grand  ou  Gregorius  Vil.  D'autre  part,  quand  un  nom  de  ville, 
sous  sa  forme  française,  est  ou  très-rap proche  ou  ti*ès-éloigné 


XVI  AVANT-PROPOS. 

de  sa  forme  italienne,  que  faire?  Faudra-t-il  dire  Roma, 
Milano,  Genova,  Piacenza,  Firenze?  Quelle  fipparence  d'inti- 
tuler ce  livre  :  Histoire  de  Firenze  !  Sans  compter  que  le 
nom  primitif,  Florentia,  est  le  seul  qu'on  trouve  aux  vieux 
documents. 

S'il  est  possible,  à  cet  égard,  de  fixer  et  de  suivre  une  règle, 
il  me  semble  que  les  noms  qui  ont  obtenu  droit  de  cité  en 
France  doivent,  en  général,  être  écrits  comme  les  écrivaient 
nos  pères,  tandis  que  les  autres  le  seront  comme  les  écrivent 
les  Italiens.  C'est  ainsi  que  nous  dirons  Machiavel,  Gènes, 
Plaisance,  sans  aller  jusqu'à  Saint-Gemiiiian  pour  San  Gcnii- 
gnano  et  Guy  Nouveau  pour  Guido  Novello.  Affaire  d'appré- 
ciation et  de  mesure.  Nos  voisins  d'au  delà  des  Alpes  écrivent 
bien  Beltramo  del  Balzo  pour  Bertrand  de  Baux  et  Piero  di 
Narsi  pour  Pierre  de  Nancy,  travestissements  qu'on  retrouve 
jusque  dans  les  ouvrages  français  qui  s'inspirent  des  ouvrages 
italiens.  Notre  langue  est  trop  familière  au  beau  pays  ovel  si 
suonUy  pour  qu'aucun  lecteur,  voyant  divers  noms  de  la  pé- 
ninsule sous  leur  forme  française,  en  puisse  être  dérouté  ou 
seulement  impatienté. 

Dans  cette  entreprise  ardue,  téméraire  peut-être  de  la  part 
d'un  étranger,  j'ai  été  soutenu  de  loin  comme  de  près  par 
l'obligeance  inépuisable  des  savants  florentins.  Elle  n'a  vrai- 
ment d'égale  que  leur  érudition  toujours  prête.  Je  remplis  un 
agréable  devoir  en  exprimant  ici  toute  ma  gratitude  à  M.  Césure 
Guasti,  directeur  des  archives,  à  M.  Cesare  Paoli,  l'habile  pa- 
léographe, son  docte  collaborateur,  à  M.  Luigi  Passcrini,  sur- 
tout, dictionnaire  vivant  qui  se  laisse  incessamment  feuilleter, 
et  dont  les  connaissances  approfondies  sur  l'histoire  de  sa 
ville  natale  ont  assuré  mes  pas  quand  je  sentais  le  terrain 
mouvant  ou  quand  je  craignais  de  mégarer.  Qu'à  leurs  en- 
couragements de  ces  dernières  années  s'ajoute  aujourd'hui 
leur  approbation  pour  les  trois  volurnes  que  je  publie  :  j'en 
aurai  plus  d'ardeur  à  terminer  les  suivants,  dipuis  longtemps 
déjà  commencés. 

Piiri».  2:»  février  1H77. 


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HISTOlRt: 


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FLORENCE 


LIVRE  PREMIER 


CHAPITRE   PREMIER 

LES    TEMPS    ANTIQUES 

Géognphie  phJ^iqae  de  la  Toscane.  —  Ses  limitcit.  —  Facilité  d'y  pdni-trcr.  — 
Sa  eonfigaration  intérieure.  —  Monlagiics.  —  V^iliées.  —  Cours  d'caii.  — 
L'Arno.  —  Autres  flcuvos.  —  Lac?.  —  Les  Marommes.  —  Prodiiclions  du 
fol.  —  Qiirat.  —  Lc'S  Étrusques.  —  Leur  ressemblance  avec  les  Tcsains  mo- 
demet.  —  Leur  origine.  —  Hhasena.  —  Lydiens.  —  Mélan^ço  des  deux  races. 
—  Prédominance  de  IVIémcnt  oriental.  —  La  religion.  —  La  politique.  — 
Les  mœurs  et  les  arts.  —  Influence  des  Grecs  sur  les  Étrusques.  —  La  fédéra- 
tion. —  Prise  de  Vi-ies.  —  Les  villes.  —  Fiesule  et  >es  marchés.  — Florence 
bourgade  étrusque.  —  Décadence  des  Étrusques.  —  Conquête  romaine.  —  Co- 
lonies romaines. —  Florenc"  colonie  des  Triumvirs.  —  Sa  situation  iopo^rrn- 
phique.  —  Les  Florentins  au  Sénat,  sous  Tibère.  —  Fcles  à  Florence  en  l'iion- 
neuf  des  Césars.  -~Le  christianisme  à  Florence.  —  Le  martyr  Minias  et  ^es 
eompagnons.  — Persistincc  du  culte  et  des  >upcTAtition8  étrusques. 

Au  cœur  de  l'Italie,  entre  la  mer  Tyrrhénienne  et 
l'Apennin,  se  trouve  une  contrée  dont  Télendue  est  nié- 
diocre,  mais  la  richesse  oonsidéraMe  et  le  charme  souve- 
rain. C'est  la  Toscane.  Dans  le  pays  le  mieux  limittî  de 
TEurope,  la  nature  lui  a  marqué,  sauf  sur  un  point,  des 

HIST.    liE   FLOKBKCK.    —    I.  1 


2  GÉOGRAPHIE  DE  LA  TOSCANE. 

limites  précises,  qui  la  séparent  des  provinces  voisines 
sans  l'isoler,  et  peut-être  aussi  sans  la  défendre  suffisam- 
ment. A  l'ouest  et  au  midi  les  flots  azurés  d'une  mer 
paisible  et  un  littoral  d'accès  facile  ont  attiré  de  bonne 
heure  vers  la  Toscane  les  aventuriers  et  les  pirates, 
comme  les  colons  et  les  marchands.  Au  nord  et  à  l'est  se 
développe  en  courbe  gracieuse,  et  sur  un  espace  de  cent 
quatre  vingts  milles  S  l'Apennin  aux  formes  douces  et 
arrondies,  aux  sommets  tantôt  dénudés,  tantôt  couverts 
de  forêts  sombres,  d'où  s'élèvent  parfois  d'âpres  et  nus 
rochers.  Cette  épaisse  et  haute  muraille  ouvre  trois  fois 
son  flanc  décharné  aux  envahisseurs,  non  moins  qu'à  la 
bise  glacée  du  nord.  On  traverse  le  mont  Boscolungo  au 
col  de  Fiumalbo  pour  se  rendre  de  Modène  à  Pistoia  ;  le 
mont  Piano  au  col  de  Pietramala  pour  aller  de  Bologne  à 
Florence;  les  monts  Liguriques,  au  bord  de  la  mer,  pour 
gagner  Pise  en  suivant  le  rivage.  Au  sud-est  on  franchit 
aisément  le  Tibre,  malgré  ses  crues  fréquentes  et  son 
cours  rapide  ;  on  traverse  sans  danger  le  désert  fleuri  des 
Maremmes,  mortel  à  ceux  qui  l'habitent*.  C'est  ainsi 
qu'à  la  réserve  de  la  Lombardie,  on  ne  voit  pas  dans 
toute  la  péninsule  de  région  plus  facile  à  aborder  que  la 
Toscane,  et  plus  difficile  à  défendre*. 

Sa  configuration  intérieure,  à  vrai  dire,  atténue  un 

*  Le   mille   italien   est  de   7o  au  degré   et  équivaut  à   1   kilomètre 

AS\  mètres. 

*  Scipione  Ammiralo,  le  meilleur  des  anciens  historiens  de  Florence, 
donne  à  la  Toscane  les  limites  suivantes  :  le  Tibre  la  sôpare  de  la  cam- 
pagne de  Rome  à  Test  ;  la  Magra  de  la  Ligurie  à  l'ouest  ;  l'Apennin  de  la 
Romagne  au  nord;  la  mer  Tyrrhénienne  se  trouve  au  midi  (htorie  /io- 
reniine,  t.  1,  part,  i,  p.  5.  Florence,  10i7,  in-1*). 

^  Vov.  Mignet,  Mémoire  sur  la  fonnalioti  teniloiialc  et  politique  de 
r Italie,  dans  les  Séances  et  travaux  de  r Académie  dcê  sciences  morales  et 
politiques,  1*  série,  année  1847,  t.  Xll,  p.  5i0.  —  Duruy,  Histoire  des 


COLS  ET  MONTAGNES.  5 

peu  cet  inconvénient  et  ce  danger  :  elle  permet  la  défense 
partielle,  alors  même  qu'a  échoué  la  défense  générale. 
De  la  chaîne  principale  de  l'Apennin  se  détachent  plu- 
sieurs chaînes  secondaires,  dont  la  plus  importante, 
nommée  par  les  géographes  Subapennin  toscan,  donne  à 
la  contrée  une  physionomie  propre  et  originale.  Se  déta- 
chant du  faite  au  mont  Cornaro,  où  le  Tibre  prend  sa 
source,  il  se  divise  en  deux  rameaux,  dont  l'un  court  au 
nord-ouest  et  l'autre  au  sud-est.  A  mesure  qu'ils  se  rap- 
prochent des  cotes,  ces  rameaux  s'abaissent  graduelle- 
ment en  petites  collines  boisées  ;  ils  se  perdent  dans  les 
plateaux  marécageux  de  la  région  maritime  ou  relèvent 
brusquement  leurs  masses  rocheuses  en  presqu'îles  et  en 
promontoires  qui  forment  des  porls*.  Parfois  ils  plongent 
dans  la  mer  et  en  ressortent  à  peu  de  distance,  sous  la 
forme  d'îlots  granitiques,  couverts  d'arbustes  et  de  brous- 
sailles, resplendissants  au  soleil,  mais  privés  des  eaux 
vives  qui  fécondent,  el,  pour  la  plupart,  des  habitants 
qui  cultivent*.  Parfois  ils  ne  reparaissent  qu'au,  loin,  aux 
rivages  de  la  Corse,  dont  les  montagnes  ont  tous  les  carac- 
tères de  l'Apennin  toscan.  De  leurs  flancs  symétriques  se 
détachent  perpendiculairement  des  ramifications  tertiai-* 
res,  presque  parallèles  à  la  ligne  principale.  La  Toscane 
forme  ainsi  comme  un  damier  en  relief,  dont  les  cases 


Romains,  t.  I,  p.  16.  Paiis,  1870.  —  Léo,  Geschichte  der  ilalienùchen 
Siaaten,  Hambourg,  1827.  Traduction  française  de  Dochez,  dans  la  Col- 
lection d'histoires  des  Étais  européens  de  Ueeren  cl  Uckcrt,  liv.  I,  cap.  i» 
t.  I,  p.  10. 

*  C.'ips  de  Piombino  el  de  Monlc  Argenlaro,  que  Rulilius  (De  rediiu  suo 
itinerarium,  1.  l.  v.  515)  comparait  à  FisUimc  de  Corinlhc;  golfes  ou 
baies  de  Piombino,  d'Orbetello,  de  Porto-Ercole. — Les  Latins,  en  parlant 
des  côtes  de  TAdrialique,  disaient  imporluosum  litluSi 

*  lies  d*Elbe,  de  Pahnajola,  Gorgone,  Pianosa,  Giglio,  Qiannutri,  Ie^( 
(ormiche  dWnsidonia  cl  de  Grosseto. 


4  CEOGRAHIIE  DE  LA  TOSCANE. 

iiTcgulièrcs,  ou  vallées,  semblent  aulaiil  de  camps  re- 
Iranchés,  longs  de  trenle  milles  et  larges  de  vingt-qualre 
environ,  qui  sont  propres  à  une  défense  prolongée,  mais 
qui  développent  le  goût  fatal  et  tout  italien  de  l'isole- 
ment*. Malle-Brun,  voulant  rendre  Taspecl  du  Subapen- 
nin,  \u  d'un  de  ses  sommets  hîs  plus  élevés,  le  compare 
aux  vagues  ondoyantes  de  l'Océan  légèrement  troublé, 
tandis  que  le  centre  de  la  chaîne  rappelle  les  flots  d'une 
mer  agitée  par  la  tempête  *. 

Au  fond  de  chacune  de  ces  vallées  est  le  lit  de  quelque 
cours  d'eau  qui  jaillit  et  descend  de  la  montagne,  pour 
féconder  d'ordinaire,  mais  quelquefois  aussi  pour  inon- 
der la  plaine.  S'ils  arrivent  trop  rapidement  à  la  mer  pour 
se  grossir  d'affluents  nombreux,  ils  s'alimentent  des  lacs 
supérieurs  qui  ne  tarissent  point,  des  nuées  qui  s'amon- 
cellent aux  sommets  et  qui  s'y  résolvent  en  orages,  des 
neiges  qui  fondent  déjà  en  février  sur  ce  versant  méri- 
dional. D'un  bond  ils  se  précipitent  aux  régions  moyennes; 
ils  y  cherchent  leur  chemin  à  travers  ce  dédale  de  mon- 
tagnes, tournent  les  obstacles,  et  se  répandent  librement 
dans  la  vallée,  partout  où  l'industrie  humaine  ne  leur  a 
pas  creusé  un  lit.  Là,  Tévaporation,  la  chaleur,  les  rédui- 
sent pour  la  plupart,  en  peu  de  temps,  à  n'être  plus  que 
déminées  filets  d'eau.  Moins  dévastateurs  et  plus  utiles 
que  les  torrents  de  l'Adriatique,  parce  qu'ils  pan^ourenl 
un  espace  moins  resserré,  ils  sont  plus  propices  à  la  fer- 
tilité des  champs,  à  l'établissement  des  villes,  à  leurs 


*  Élien  comptait  en  Italie  i]97  cités  formant  autant  de  peuples  distincts. 
(Voy.  Duruy,  Histoire  des  Rornains,  t.  I,  p.  7.) 

•  Géographie  universelle  entièrement  refondue  et  mise  au  courant  de 
la  science  par  Th.  Lavalléc,  t.  111,  p.  81.  Paris,  1858,  in-V.  —  Nouvelle 
géographie  universelle,  par  Elisée  Reclus,  t.  I,  p.  401,  sq.  Paris,  1875. 


LES  COURS  D'EAU.  L'ARNO.  5 

communications  entre  elles.  C'est  d'eux  que  reçoivent  leur 
nom  toutes  ces  vallées  dont  l'ensemble  constitue  la  Tos- 
cane :  val  de  Sieve  et  val  de  Nievole,  val  de  Sercliio  et  val 
d'Era,  val  d'Eisa  et  val  de  Gecina,  val  de  Chiana  et  val 
d'Orcia,  val  d'Ombrone  et  val  d'Arno.  Quand  la  vallée  a 
plus  d'étendue,  on  subdivise  encore  et  Ton  dit  :  val 
d'Ombrone  supérieur  et  inférieur,  val  d'Arno  supérieur, 
florentin,  inférieur,  ou,  plus  généralement,  val  di  sopra 
et  val  di  sottOj  c'est-à-dire  vallée  au-dessus  et  vallée  au- 
dessous  de  Florence. 

Deux  de  ces  cours  d'eau  ont  seuls  un  nom  dans  l'his- 
toire. L'un,  le  Tibre,  torrent  à  sa  source,  fleuve  bientôt, 
va  chercher  hors  de  la  Toscane  ses  grandes  destinées. 
L'autre,  TArno,  est  toscan  tout  entier.  S'il  est  un  nain 
auprès  des  grands  fleuves  de  l'Europe  et  du  monde,  il 
est  presque  un  géant  auprès  de  ceux  qui  coulent  dans 
celle  province.  Il  descend  du  mont  Falterona,  un  peu  au 
nord  du  mont  Cornaro.  Souvent  resserré  entre  la  chaîne 
principale  î\  droite  et  le  Subapennin  toscan  à  gauche,  il 
sert  de  fil  conducteur  à  quiconque  entre  en  Toscane  par 
le  col  de  Pietramala.  Le  long  de  la  chaîne  secondaire  du 
Pi*atomaguo,  au  milieu  de  sombres  forêts,  il  se  dirige 
d'un  cours  rapide  vers  le  midi,  où  verdoient  de  riantes 
prairies.  Puis,  il  recommence  sur  l'autre  versant  de  celle 
montagne  le  chemin  déjà  fait,  remonte  plus  lent  vers  le 
nord,  et,  enfin,  se  tourne  nettement  vers  l'ouest.  Dans 
ce  fantasque  parcours  de  deux  cent  cinquante  kilomètres, 
sa  largeur  est  fort  inégale.  Il  n'a  que  cent  mètres  au 
confluent  de  la  Chiana  et  cent  soixanle-quinze  à  Pise, 
tandis  qu'il  en  a  deux  cents  à  Florence,  située  entre  les 
deux.  C'est  seulement  à  Florence  qu'il  devient  navigable, 
et  il  cesse  de  l'être  vers  son  embouchure,  dont  les  sables 


6  GÉOGRAPHIE  DE  LA  TOSCANE. 

ferment  aux  navires  tout  accès  vers  la  mer.  Ses  aflluenls, 
taris  les  trois  quarts  de  Tannée,  lui  apportent,  au  prin- 
temps, le  tribut  de  leurs  flols  grondeurs  *. 

Trop  rapide  dans  le  val  di  sopra  pour  porler  des  ba- 
teaux, il  vit  cependant  s'élever  de  bonne  heure  sur  cette 
partie  de  ses  rives  des  villes  qu'atlendait  un  certain 
avenir,  Bibbiena  et  Subbiena,  Ârezzo  et  Laterina.  Enlre 
Ponlassieve'  et  Florence  il  arrose  une  belle  et  riante 
vallée  de  sept  kilomètres.  Plus  bas,  il  est  resserré  par 
les  coteaux  boisés  du  mont  Âlbano  et  du  Subapennin.  Il 
ne  retrouve  plus  de  liberté  qu'au  confluent  de  l'Eisa,  où 
commence  le  val  di  soUo^  limité  sur  la  rive  droile  par 
d'humbles  collines,  mais  formant  sur  la  rive  gauche  une 
vaste  plaine  qui  s'étend  de  Livourne  à  Pise  et  de  TEra  à 
la  mer.  C'est  là  que  le  fleuve,  n'ayant  plus  qu'une  faible 
pente,  s'attarde  et  multiplie  les  sinuosités;  c'est  là  sur- 
tout qu'il  a  fallu  construire  des  digues ,  creuser  des 
canaux  pour  le  rectifier  et  le  rendre  navigable,  sinon 
aux  navires,  du  moins  aux  bateaux. 

Les  autres  cours  d'eau  ne  sauraient  servir  de  chemin 
au  commerce.  La  Magra,  qui  sépare  la  Toscane  de  la  Li- 
gurie,  ne  fait  qu'un  bond  de  l'Apennin  à  la  mer.  Le  Ser- 
chio  ne  peut  que  fertiliser  les  pays  de  Modène  et  de  Luc- 
ques.  Le  grand  Ombrone,  le  fleuve  des  Maremmes,  attend 
en  vain  de  ses  affluents  quelques  filets  d'eau  pour  hu- 

«  Slrabon,  1.  V,  c.  2,  éd.  Didot,  p.  185.  —  En  amont  de  Florence,  il  a 
déjà  reçu  à  gauche  IcGorsaione,  la  Chiana,  TAmbra,  et  à  droite  la  Sieve  et 
le  Bisenzio;  en  aval,  il  reçoit  h  gauche  la  Grève,  la  Pesa,  TKlsa,  Ftivola, 
FËra,  à  droite  le  petit  Onibronc  de  Pistoia  (qu^il  ne  faut  pas  confondre 
avec  le  grand  Onibrone,  qui  coule  au  sud  de  rArno  et  se  rend  à  la  mer  par 
les  Maremmes),  et  la  Nievolc,  noyée  d'abord  aux  marais  de  Fucecchio, 
mais  remise  en  son  chemin  par  le  canal  de  FUsciana,  que  les  hommes 
ont  creusé. 

*  Ponte  a  Sieve,  pont  sur  la  Sievo 


LES  COURS  D'EAU.  LES  LACS.  7 

mecler  son  lit  pierreux.  I^es  pluies  en  hiver,  la  fonte  des 
neiges  au  printemps  le  remplissent  tout  au  plus  pendant 
quelques  semaines,  comme  elles  remplissent  celui  de  ces 
innombrables  torrents  qui  bondissent  alors  sur  le  roc  et 
sur  le  sable,  sur  b»s  collines  et  même  sur  la  plaine,  si 
la  nature  ou  la  main  de  l'homme  ne  les  a  pas  conle- 
nus*. 

A  ces  eaux  qui  courent,  qui  marchent  ou  qui  tarissent, 
s'njoulenl,  malheureusement  pour  la  Toscane,  les  eaux 
dormanles,  intarissables,  de  ces  lacs  et  lagoni^  aux  rives 
émaillées  de  fleurs,  el  qu'on  y  voit  un  peu  parloul,  mais 
principalement  aux  bassins  de  la  Gornia,  de  la  Gecina,  de 
la  Mersia,  traces  à  peine  reconnaissables  d'anciennes 
convulsions  du  sol,  cratères  transformés  d'épouvantables 
volcans*.  Dos  entrailles  de  la  terre  jaillissent,  avec  les 
eaux  chaudes  que  venaient  prendre  les  Romains*,  des 
exhalaisons  empestées,  où  la  science  moderne  a  reconnu 
l'acide  borique;  l'onde,  limpide  au  large,  est  épaisse  et 
croupissante  sur  les  bords,  et  l'air,  imprégné  de  ces  éma- 
nations funestes,  devient  un  objet  d'effroi.  En  ces  lieux, 
aux  temps  antiques,  on  croyait  voir  quelques-uns  de  ces 
gouffres  par  où  l'on  descendait  aux  enfers. 

Plus  malsaines  encore  sont  ces  terribles  Maremmes  qui 


*  Voy.  ces  torrents  el  ces  cours  d'eau,  ainsi  que  le  système  des  monta- 
gnes, sur  la  carte  de  Toscane  dressée  par  Télat- major  autrichien,  sur  Tex- 
cellente  carte  géométrique  de  la  Toscane  du  P.  Inghirami,  dans  Zuccagni- 
Orlnndini,  Atlante  geografico-storico  del  gran  ducato  di  Toscana^  in-f*, 
dans  V Atlas  der  Alpenlânder  de  Mayr  (Juslus  Perthes,  Institut  de  Gotha), 
et  enfin  dans  Spruner,  Historisch-geografischer  Uand-Atlas  zur  Geschichte 
der  Staaten  Europa's  von  Anfang  des  Miltelalters  bis  auf  die  neueste  Zeit. 
Golha,  1837-1846,  in-f. 

*  Lacs  deBientina,  deFucecchio,  de  Ghiusi,  de  Blontepulciano,  de  Bagni, 
de  Bolsena,  de  Pérousc. 

5  Slrabon,  K  V,  c.  2,  §  9,  éd.  Didot,  p.  188-189. 


8  GÉOGRAPHIE  DE  LA  TOSCANE. 

de  Sienne,  de  Vollerre,  de  Grosselo,  s'étendent  et  se  pro- 
longent jusqu'à  l'aride  cam()agne  de  Rome,  jusqu'aux 
fertiles  plaines  de  la  Campanie.  Singulier  mélange  de 
montagnes  verdoyantes  et  de  sablonneuses  collines,  de 
stériles  marécages  et  de  riches  moissons,  de  champs  et 
de  bois,  de  pâles  asphodèles  et  de  sombres  lentisques,  le 
désert  des  Maremmcs  attire  le  voyageur  dans  son  atmo- 
sphère transparente,  sous  son  ciel  pur  dont  la  douce  brise 
de  mer  tempère  les  ardeurs  *,  et  semble  l'inviter  au  re- 
pos; mais  qu'il  s'y  abandonne,  il  court  risque  de  ne  plus 
se  réveiller.  Les  natifs  eux-mêmes  ne  s'aventurent  pas 
sans  précautions  dans  ce  pays  qu'ils  aiment.  Ils  savent, 
selon  le  proverbe  toscan,  qu'on  s'y  enrichit  en  une  an- 
née, mais  qu'on  y  meurt  en  six  mois*. 

Ce  fléau  est  aussi  ancien  que  l'Italie.  Il  provient,  en 
eiïet,  du  séjour  prolongé  des  eaux  sur  un  sol  plat  qui 
n'en  permet  pas  Técoulement*.  Mais  dès  les  temps  les 
plus  reculés  on  connut  les  moyens  d'assainir  la  Maremme. 
De  très-bonne  heure  elle  compta  de  nombreux  habitants. 
IjCS  immigrants  ne  se  portèrent  que  plus  tard  dans  le 
bassin  del'Arno*.  Il  fallut  l'incurie  de  l'administration 
romaine  sous  les  empereurs,  les  dévastations  et  les  cala- 
mités de  la  période  suivante,  pour  rendre  au  mal  sa  force 
primitive  ei  décourager  les  hommes  d'y  porter  remède. 


*  Voy.  la  description  des  Mareinincs  dans  LÈtnme  el  les  Étrusques,  ou 
dix  ans  de  fouilles  dans  les  Maremmes  toscanes,  par  Noël  des  Vergers, 
l.  i,  p.  1-10.  Paris,  1862-1804.  2  vol.  in-8%  cl  La  Maremme  toscane 
par  Simonin,  dans  la  Revue  des  Deux  Mondes ,  n*"  du  1*'  et  du  15  juin 
1802. 

*  In  Maremmâ  si  arrichîscc  in  un  anno,  si  inuore  in  sci  mesi. 

*  Voy.  Relazione  sulle  condizioni  agrane  ed  igieniche  délia  campagna 
di  Roma,  par  R.  Parelo.  1872. 

*  OUfiied  Miillor,  Die  Etrusker,  t.  I,  c.  i.  Bresl.m,  1828.  2  ?ol.  in-8». 


LES  MAREMMES.  FÉCONDITÉ  DU  SOL.  9 

Le  moyen  âge  n'en  parlait  plus  que  d'un  ton  résigné, 
comme  on  parle  de  ^in(Wilable^ 

C'est  donc  au  nord  du  Subapennin  que  les  envahis- 
seurs, aux  temps  barbares,  fixèrent  leurs  demeures,  et 
qu  ;  les  Toscans,  aux  temps  du  moyen  âge,  parvinrent  à 
la  richesse  par  le  travail.  Là,  ils  trouvaient  en  quelque 
sorte  tous  les  climats,  grâce  à  tant  de  montagnes  et  de 
vallées,  de  collines  et  de  plaines.  Ils  pouvaient  s'adon- 
ner à  tons  les  genres  de  culture.  Sur  les  sommets  ou  dans 
les  abrupts  et  sauvages  ravins  qui  les  séparent,  s'élèvent 
droits  et  majestueux  les  snpins  et  les  mélèzes,  les  chênes 
et  les  hêtres  que  les  torrents  portent  sans  frais  dans  les 
plaines  et  qui  servent  aux  constructions  *.  Dans  ces  hau- 

*  Vedi  Massa  e  passa,  dicton  des  Maremmes. 

...  lia  marcmma  tulta 
Dilettevole  mollo  e  poco  sana. 

(Fazio  degli  Uberti,  Dittamondo  ,  \.  H,  c.  9,  v.  29-30.  Mantouc, 
1474.)  Siena  mi  fe,  disfecemi  Maremina  (Dante ,  la  Divina  Commedia, 
Purgatoire,  ch.  V,  y.  133).  On  sait  avec  quelle  rapidité  funeste,  en 
Italie,  les  terres  desséchées  deviennent  marécageuses  dès  qu*on  cesse  d'y 
ménager  aux  eaux  un  écoulement.  Voy.  Mulinensis  urhis  description  auc- 
tore  anonymOf  dans  Muratori,  Rerum  italicarum  scriplores,  t.  Il,  part.  2, 
p.  691.  — Cf.  du  même,  Antiquitates  ilalicœ  tnedii  œvi.  Dissert.  21,  t.  H, 
col.  153,  etpassim.  Lies  efîorts  tentés  de  nos  jours  n'ont  obtenu  pour  tous 
ces  motifs  ou  pour  quelques-uns  d'entre  eux  qu'un  médiocre  résultat.  On 
semble  d'ailleurs  enfermé  d:msun  cercle  vicieux  :  il  faut  des  hommes  pour 
chasser  la  malaria,  et  c*est  la  malaria  qui  empêche  les  hommes  de  peupler 
les  plus  riches  terres  d'alluvion.  Voy.  sur  cette  question  d  avenir  et  ses 
difficultés  :  P.  Roller,  VAgro  romano  (Revue  des  Deux  Mondes^  15  jan- 
vier 1872,  p.  398,  399);  et  sur  les  Maremmes  :  Tartini,  Memorie  ml  bo- 
nificamento  délie  Maremme  toscane.  —  Salvagnoli-Marchetti,  Raccolla  di 
documenii  sut  bonificamento  délie  Maremme  toscane  dal  1828  al  1859. 
Florence  1861.  —  Ximénès,  Délia  fisica  coslituzione  délia  Maremma.  — 
llichelel.  Histoire  Romaine,  t.  I,  p.  70-71.  Paris,  18i3.  —  Noël  des  Ver- 
gers, Simonin,  loc.  cit. 

*  Tr.v  |u>^îav  tt,v  eîç  ta;  cùcc^Ofxo^  atXfxâTuv  lùOuTaTwv  xal  lùfxnxioraTwv  tq 
Toppy.vt*  x^^"^*^  W  TrXiîanjv,  t«  ircrapiû  xaTflé-fCuaa  l'x  twv  6pwv  »06ù;  (Slra- 
bon,  I.  V,  c.  2,  p.  185). 


10  GÉOGRAPHIE  DE  LA  TOSCANE. 

tes  régions,  le  fruit  du  châtaignier  nourrit  Thommo,  et 
rherbe  le  bétail.  Plus  bas,  à  mi-côte,  le  sol,  selon  qu'il 
est  exposé  aux  rayons  du  soleil  ou  protégé  contre  ses 
ardeurs,  produit  la  soie,  l'huile,  le  vin,  les  légumes,  les 
fruits,  surtout  aux  vallées  de  la  Nievole,  de  l'Eisa,  de  la 
Chiana,  de  TArno  inférieur,  et  dans  cetle  délicieuse 
province  de  Lucques  qui  est  le  jardin  de  la  Toscane, 
comme  la  Toscane  est  le  jardin  de  l'Italie.  Cette  fécon- 
dité merveilleuse,  les  anciens  l'ont  célébrée.  «  Autant 
dans  les  plus  longs  jours,  dit  Virgile,  les  taureaux  auront 
brouté  d'herbages,  aulant  en  fera  naîlre  la  fraîche  rosée 
de  la  pins  courle  nuit*.  »  —  «  Dans  la  plaine  de  Rosea, 
dit  Varron,  laissez  tomber  un  échalas,  le  lendemain  il  est 
caché  sous  l'herbe.  En  beaucoup  de  contrées  d'Italie  le 
sol  rend  dix  pour  un,  et  en  Étrurie  quinze  V  » 

Creusez  cette  terre  si  productive  à  la  surface,  vous  la 
trouverez  pauvre  des  trésors  malpropres  et  encombrants 
que  recherchent  les  modernes,  et  dont  on  trouve  pourtant 
par  endroits  quelques  liions,  le  fer,  la  houille,  le  cuivre, 
le  plomb  argentifère,  le  mercure  sulfuré*;  mais  elle  est 
riche  en  granits,  en  schistes,  en  serpentines,  en  marbres 
noirs  à  Pisloia,  verls  à  Prato,  partout  beaux  et  abon- 
dants. Sienne  en  possède  ;  ceux  de  Seravezza,  que  Michel- 
Ange  fit  connaître,  égalent  et  surpassent  peut-être  ceux 


*  Virgile,  GéorgviueSy  11,  20.  Dira-t-OD  qu*il  parle  ici  de  Manloue  ?  quel- 
ques vers  plus  liuul  il  parlait  de  la  Toscane  :  Inflavit  quum  pinguis  ebur 
Tvrrhenus  ad  aras  (Ibid.,  v,  192). 

*C:esar  Yopiscus  aedilicius,  lausain  quum  ageret  apud  censores,  campos 
Rosex  Itaii.Tdixit  essesumen,  iu  quorelicta  pertica  postridienon  appareret, 
propter  hcrbain  (Varron,  de  Re  ruitica^  I,  7).  —  Ut  ex  eodem  seminc 
aliubi  cum  deciroo  redeat,  aliubi  cum  quinto  decimo,  ut  in  Elruria  et  locis 
aliquot  in  Italia  (Ibid.,  I,  44). 

'  On  en  trouve  à  Tile  d*Elbe,  à  Montecalini,  h  Massa  mariltima,  dans  le 
val  di  Castello  et  dans  le  val  del  Bottino. 


LA  FERTILITÉ.  LE  CLIMAT.  il 

(le  Carrare,  quoiqu'ils  aient  moins  de  célébrité.  Slazzcma 
donne  le  marbre  brèche,  dont  les  fragments  réunis  offrent 
les  plus  éclatants  contrastes  de  couleurs;  Piombino  les 
brocatelles,  Vollerre  l'albâtre,  Florence  la  pierre  calcaire, 
dont  les  plaques  polies  représentent  des  ruines  grandioses 
ou  d'élégantes  arborisations  ;  enfin  à  Montecatini,  à  San- 
Cnsciano,  à  Lucques,  jaillissent  des  sources  froides  ou 
chaudes  d'eaux  minérales  ou  gazeuses,  qui  furent  de 
bonne  heure  en  grand  renom. 

Ces  richesses  variées  que  procure  a  peu  de  frais  un 
travail  facile  et  attrayant  augmentent  les  séductions  d'un 
pays  où  la  nature  est  si  belle  et  le  climat  si  doux.  Pays 
tempéré  au  milieu  de  régions  brûlées  ou  froides,  fertile 
à  côté  d'arides  montagnes,  sec  et  peuplé  près  de  déseris 
humides,  portant  en  lui-même  les  saisissants  conlrasies 
qui  le  distinguent  des  contrées  voisines,  végétation  afri- 
caine au  pied  et  au  midi  des  montagnes,  végétation  sep- 
tentrionale sur  leurs  pentes  et  leurs  cimes  exposées  aux 
vents  des  Alpes,  il  inspire  à  ceux  qui  le  parcourent  une 
admiration  qui  grandit  chaque  jour,  et  à  ceux  qui  l'ha- 
bilent  un  amour  qui  tient  de  la  passion.  Sans  doute  le 
climat  n'y  est  pas  absolument  tel  qu'on  pourrait  le  sou- 
haiter. Le  mistral  glacé  et  l'iipre  tramontane  font  souvent 
grelotter  Florence  ;  le  Nolus,  l'Auster,  l'Africus  de  Pline 
et  des  poètes,  l'inondent  de  pluies  et  d'orages  ou  soufflent 
sur  elle  un  air  embrasé  qui  abat  l'énergie  morale  comme 
la  vigueur  physique;  la  brise  de  mer,  qui  rafraîchit  le 
littoral,  expire  avant  d'atteindre  cette  ville  trop  chaude  en 
été,  trop  froide  on  hiver.  Mais  les  montagnes  sont  à  ses 
portes,  et  il  suffit  de  s'y  élever,  de  se  fixer  à  mi-côte  ou 
au  sommet,  au  nord  ou  au  midi,  pour  changer  à  son  gré 
de  climat.  Là  «  les  villages  s'appendent  comme  l'aire  de 


«2  GÉOGRAPHIE  DE  LA  TOSCANE. 

Taiglc,  les  champs  s'élèvent  en  terrasses,  en  gradins  qui 
soutiennent  la  lerre  contre  la  rapidité  des  eaux,  la  vigne 
mêle  son  feuillage  à  celui  des  peupliers  et  des  ormes,  et 
retombe  avec  la  grâce  la  plus  variée;  le  pâle  olivier 
adoucit  partout  les  teintes,  et  son  feuillage  léger  donne 
à  la  campagne  quelque  chose  de  transparent,  d'aérien  *.  » 
De  ces  hauteurs  qui  dominent  Florence  on  jouit  d'un 
spectacle  magique  où  les  merveilles  de  la  nature  enca- 
drent celles  du  génie  humain,  sans  les  écraser.  L'air 
diaphane,  le  doux  éclat  de  la  lumière,  font  valoir  les 
contours  bien  dessinés  des  montagnes.  Le  paysage  semble 
composé  avec  art,  pour  la  satisfaction  du  goût  comme 
pour  le  plaisir  des  yeux.  Ce  caractère,  moins  marqué 
peut-être  dans  les  autres  parties  de  la  Toscane,  y  est 
sensible  encore.  Dans  la  province  de  Sienne,  quelques 
maigres  bois  de  chênes  ou  de  cyprès  suffisent  pour  parer  à 
souhait  de  pittoresques  et  riantes  collines  entrecoupées 
de  ravins.  Au  centre  de  la  vallée  dePistoia  ou  de  celle  de 
Lucques  on  se  trouve  comme  dans  un  cirque  de  monta- 
gnes dont  les  sommets  arides  ne  charment  guère  moins 
que  les  pentes  cultivées.  Dans  la  vallée  enchanteresse  de 
l'Arno,  d'Arezzo  à  Florence,  on  saisit  avec  une  netteté 
singulière  ce  système  géologique  de  chaînes  parallèles, 
de  contreforts  perpendiculaires,  de  vallées  entre  ces 
chaînes  et  ces  contreforts,  dont  la  régularité  surprend  et 
bannit  Tidée  du  chaos. 

Ce  qu'on  rencontre,  dans  toute  l'Italie,  de  beautés 
naturelles,  de  contrastes  étonnants,  de  ciel  pur  et  d'atmo- 
s[)hère  malsaine,  de  soleil  brûlant  et  de  bise  glacée,  de 
fleuves  ou  de  torrents  sans  eau  et  de  marais  qui  ne  se 

«  Michelet»  Hitt.  Rom.,  1. 1,  p.  28. 


POPUUTIONS  PRIMITIVES.  13 

dessèchent  point,  on  le  trouve  rassemblé,  et  comme  en 
raccourci,  dans  la  Toscane.  Si  la  politique  des  temps 
anciens  et  la  religion  des  temps  modernes  ont  fait  de 
Rome  la  tête  ou  Tàme  de  l'Italie,  on  comprend  qu'avant 
ce  triomphe  de  la  force  ou  de  la  foi,  la  Toscane  ait  été 
cette  tête,  cetle  âme.  Caton,  dans  ses  Origines,  quand  il 
parlait  de  la  Toscane,  lui  donnait  le  nom  dlialie,  et  il 
n'admettait  que  l'Ombrie  seule  au  partage  de  ce  nom  et 
de  cet  honneur  ^ 

C'est  en  Toscane  que  l'historien,  en  cherchant  à  dé- 
brouiller les  temps  primitifs,  rencontre  pour  la  première 
fois  dans  la  péninsule  un  peuple  digne  de  mémoire.  Il  est 
probable  qu'avant  les  Étrusques  d*autres  immigrants 
l'avaient  colonisée.  Les  anciens  auteurs  parlent  des 
lapyges,  des  Italiotes,  des  Œnolriens,  des  Ombriens,  des 
Sicules',  populations  agricoles  qui  se  refoulèrent  tour 
à  tour  jusqu'aux  extrémités  méridionales  du  pays;  mais 
quand  on  les  a  nommés,  on  n'en  peut  plus  rien  dire  que 
par  conjecture*.  Les  Etrusques,  au  coniraire,  ont  laissé 

*  Berger  et  Cucheval,  Histoire  de  V éloquence  latine  depuis  V origine  de 
Rome  jusqu'à  Cicérone  t.  1,  p.  %  noie  1.  Paris,  1872,  2  vol.  in-12*.  Sur 
la  géographie  de  la  Toscane  on  peut  consulter,  outre  les  ouvrages  déjà 
cités,  Repetti,  Dizionariostatistico^eograficO'fisicO'Slonco  délia  Toscana, 
Florence,  1833. —  Audot,  Ulialia,  1. 1,  Toscanaf  Goi*ografia  fisica.  — Tar- 
gioni-Tozzctli,  Prodromo  délia  corografia  e  délia  topografia  fisica  délia 
Toscana.  Flor.  1754.  —  Marmocchi,  Corso  di  geografia  slorica  antica^ 
del  medio  evo  e  modema^  Flor.  1845.  —  Le  méinc  :  Descrizione  deWI- 
(a/ta,  Flor.  1847.  —  Bruguières,  Orographie  de  V  Europe,  — D'Àubuisson, 
Traité  de  géognosie, 

*  Pausanias,  Arcadica,  1.  VIlf,c.  3.  —  Pline,  Hist.  nal.y  1  III,  e.  8, 19. 
—  Denys  d'Ualicam;isse,  Anliq.  Roman. y  \,  30,  éd.  Reiske.  —  Deiijs  a 
même  parlé  d*aborigènes;  mais  c'est  une  pure  hypothèse,  qu'ont  reproduite 
avec  plus  de  patriotisme  que  de  critique  Micali  (VUalia  avanti  il  dominio 
dei  Romani,  4  fol.  Flor.  1821)  et  Bossi  (Storia  delVltalia  anlica  e  mo- 
dema,  t.  I,  I.  \,  c.  3.  Milan,  1829). 

^  Vov.  celîcs  de  M.  Mommsen,  RômischeGeschichtey  trad.  de  M.  Alexan- 
dre, t.'l.ch.  2,p.  10-19. 


14  LES  ÉTRUSQUES 

de  leur  passage  des  monuments  positifs.  Les  restes  de 
leurs  énormes  murailles  sont  debout  sous  nos  yeux.  Le 
lourd  pas  d'un  bœuf,  en  enfonçant  une  vieille  voûte,  a 
mis  au  grand  jour,  dans  notre  siècle,  d'innombrables 
trésors  de  leur  civilisation.  On  a  pu  voir  alors  que  celte 
antique  race  vivait  encore  dans  ses  descendants,  nos 
contemporains.  Comme  un  grand  fleuve  qui  disparait  un 
moment  sous  la  terre,  la  iiliation  a  pu  se  perdre  dans  les 
profondeurs  obscures  du  passé;  mais  on  l'a  constatée 
quand  la  lumière  s'est  faite  de  nouveau  dans  Thistoire. 
Kntre  TÉtrusque  et  le  Toscan  il  n'y  a  guère  moins  de 
ressemblance  qu'entre  le  Gaulois  et  le  Français.  Les 
colons  qu'établirent  les  Romains  aux  champs  de  la 
Toscane  n'en  ont  point  noyé  dans  leurs  flots  les  habi- 
tants, et  bien  des  immigrants  se  sont  successivement 
greffés  sur  la  souche  primitive,  sans  en  altérer  les  carac- 
tères essentiels*. 

Le  génie  de  la  force  pesante  et  lourde,  si  remarquable 
aux  murs  étrusques  de  Fiesole  et  de  Vol  terre,  reparaît 
encore  aux  constructions  florentines,  aux  palais  Pitti  et 
Strozzi  comme  aux  palais  publics.  Ces  tours  carrées  du 
moyen  âge  qu'on  voit  à  Florence,  à  Arezzo,  à  Pistoia, 
à  Monsummano,  à  Lucques,  à  Sienne,  à  San-Gemignano, 
semblent  être  une  tradition  étrusque  :  Rutilius  appelait  les 
Étrusques  turrigends  '\  Diverses  pièces  de  leur  vêtement 
sont  encore  de  mode  après  les  temps  féodaux,  Leui's 
souliers  à  courroies  dorées,  recourbés  en  pointe  et  recou* 
vrant  la  plus  grande  partie  du  pied,  ne  sont-ils  pas  plus 

*  Un  |)Ocle  (le  noire  temps,  M.  Giosuc  Carducci,  se  représente  Dante 
comme  un  pontife  étrusque  sorti  de  sa  tombe  (Voy.  sur  M.  Carducci  une 
étude  de  M.  Etienne,  Revue  des  Deux  Mondes,  i*^  juin  1874,  p.  004). 

*  Rutilius,  Hiner,,  I,  596. 


ANCÊTRES  DES  FLOREiNTINS.  i5 

• 

semblables  aux  souliers  à  la  poulaine  qu'aux  sandales 
antiques?  I^ur  luttdus,  ce  cône  prolongé  que  les  femmes 
portaient  sur  la  tête  et  d'où  pendait  quelquefois  un  voile, 
ne  le  retrouvons-nous  pas  dans  les  sculplures,  dans  les 
peintures  de  l'Italie  aux  temps  républicains?  Ces  paysans 
des  environs  de  Florence,  d'Arezzo,  de  Corlone,  qui  vous 
saluent  au  passage,  ont  les  traits,  la  physionomie  que  les 
bas-reliefs,  les  vases,  les  statuettes  étrusques  nous  ont 
rendus  familiers.  De  ces  bouches  au  contour  antique  sor- 
tent de  rudes  aspirations,  étrangères  aux  provinces  les 
plus  voisines,  mais  dont  la  langue  étrusque  abondait  ^ 
Le  Florentin  moderne  est  sérieux  et  grave  comme 
l'étaient  ses  ancêtres  du  moyen  âge,  Dante,  Michel-Ange, 
Machiavel,  comme  l'avaient  été  ses  ancêtres  des  temps 
antiques,  les  Étrusques.  Apres  trois  mille  ans,  et  malgré 
des  différences  inévitables,  après  tant  de  siècles  écoulés, 
de  révolutions  subies,  de  guerres  soutenues,  de  maux 
soufferts,  les  ressemblances  sont  donc  frappantes  encore. 
Elles  attestent  la  perpétuité  d'une  forte  race  dans  le 
pays  dont  nous  entreprenons  l'histoire. 

11  n'était  pas  besoin,  ce  semble,  de  chercher,  autant 
qu'on  l'a  fait,  d'où  cette  race  pouvait  venir.  Elle  vint, 
comme  tous  les  immigrants  qui  ont  colonisé  l'Europe, 
des  plateaux  de  l'Asie  centrale,  par  lentes  et  successives 
étapes.  Les  premiers  qui  s'étaient  mis  en  route  durent 
s'acheminer  par  les  voies  de  terre,  étant  trop  grossiers 

'  Les  Florentins  disent  Miaro,  khasUj  hharrozxa,  pour  caro,  casa,  car- 
rotza.  Or  il  y  a  une  inscription  falisque  où  Ton  voit  le  hharo  florcnlin  :  C 
Clipea  heic  pênes  Q.  et  M,  f.  hara  acubat  sorex  q.  b.,  c'est-à-dire  :  G.  Cli- 
pea  heic  pênes  Quinluin  et  Marcuni  fratrcs  chara  accubat  soror,  quse  vixit 
«te.  Voy.  Orioli,  Bollettino  dell'  IsUtulo  àrcheologico,  i85i,  et  Kisi,  Dei 
tetUalhn  falti  per  spiegare  U  aniiche  lingue  italianei  p»  81*  Milun, 
1865. 


16  LES  £TRUS<jlËS. 

pour  construire  des  barques  et  se  diriger  sur  la  mer*. 
Ils  portaient  le  nom  de  Rhasena,  qui  était  celui  de  leur 
chef  ou  des  contrées  qu'ils  habitaient  au  nord  des  Alpes  '. 
Barbares  par  leur  ancienne  origine,  par  leur  vie  nomade 
et  même  par  le  séjour  qu'ils  avaient  fait  dans  les  froides 
régions  de  la  Germanie,  ils  ne  purent  cesser  de  Tctre  sur 
les  pentes  de  l'Apennin,  quand  ils  y  furent  fixés.  C'est 
d'ailleurs  qu'y  vint  la  civilisation. 

D'autres  hommes  de  la  même  origine,  suivant  d'autres 
roules,  étaient  descendus  vers  l'Asie  Mineure.  Arrêtés 
par  la  mer,  ils  avaient  fait  violence  à  leurs  instincts 


*  Targioni-Toizelti  (Relazioni  di  alcuni  viaggi  fatli  per  la  Toêcana,  Flo- 
rence, 1751-1754)  soutient  qu'alors  les  Alpes  claientimprntuables,  et  que 
par  conséquent  les  premières  migrations  durent  être  maritimes.  Hais 
comment  prouverait-il  que  les  Alpes,  qui  s'abaissent  à  Test  et  à  l'ouest,  ne 
pouvaient  donner  pussage  sur  le  littoral,  et  même  au  centre  delà  chaîne, 
par  la  vallée  de  TAdige?  Seul  dans  Tanliquité,  Denys  dllalicarnasse 
(I,  50)  n  soutenu  Tantériorité  des  migrations  continentales;  mais  les  plus 
récents  critiques,  M.  Mommsen,  M.  Alfred  Maury,  M.  Berger,  se  rangent 
à  son  avis,  soutenu  déjà  par  Fréret  (Recherches  sur  Vorigine  et  T histoire  des 
différents  peuples  de  V Italie^  dans  les  Mémoires  de  V Académie  des  inscrip- 
tions et  belles-lettres,  t.  XVIII,  p.  95  sq),  Bardetti  (De'  primi  abitatori 
dltaliOf  part.  H, c.  8,  art.  i.Flor.  1770).Durandi  (Deprimis  italiœ  colo- 
nis.  —  Saggio  sulla  storia  degli  antichi  popoli  dltalia,  part,  il,  ^  2,  Tunn, 
1769).  Les  recherches  de  M.  Giovanelli  tendraient  à  établir  que  les  pre- 
miers peuples  d'Italie  y  vinrent  par  les  Alpes  les  plus  voisines  de  l'Adria- 
tique (Dei  Rezii,  delV  origine  rfe'  popoli  italiani,  \  844.  —  Le  antichità  Rezio- 
etrusche presso  Matrai,  Trente,  1845).  Voy.  Archivio  storico  fte/ûino,  Ap- 
pendice, t.  m,  p.  285.  Dans  un  travail  récent  (Délia  provvenienza  degli 
Etruschif  Nuova  Antologia^  mai  1872),  M.  Bartolini  voit  dans  ces  pre- 
miers habitants  non  des  Khélicns,  mais  des  Rhasena. 

*  C'est-k-dire  de  la  Rhétie.  Voy.  Denys  d'Ilalicarnasse,  I,  oJ.  M.  Berger, 
d'après  Fréret,  prétend  établir  trois  migrations  :  vers  1700  avant  J.-C,  une 
race  illyrienne  ou  pélasgique;  vers  1400,  les  Ombriens;  vers  les  temps 
héroïques,  les  Rhasena  (Hist.  de  Féloq.  lat.,i.  I,  p.  5).  L'autorité  de  Fréret 
est  sans  doute  fort  respectable,  et  il  a  fort  servi  aux  Allemands;  mais 
malgré  t  son  coup  d'œil  d'aigle  »,  il  est  «  enveloppé  de  brouillards,  »  (A. 
Maury,  Journal  des  savants,  1809,  p.  565)  et  Ton  |>ourrait  lui  reprocher 
d'avoir  trop  voulu  les  percer. 


rililSenà  et  lydiens.  17 

nomades,  el  pris  le  parti,  pour  ne  pas  rebrousser  chemin, 
le  s'élablir  où  ils  se  trouvaient.  Là,  moins  éloignés  que 
les  Rhasena  du  berceau  de  leur  civilisation  primitive,  ils 
étaient  trop  rapprochés  du  grand  empire  d*Assur,  pour 
a*en  pas  apprendre  cet  art  précis,  minutieux,  réaliste, 
si  Ton  peut  dire,  qui  a  fait  comparer  les  vieux  Assyriens 
aux  modernes  Hollandais ^  Riverains  delà  Méditerranée, 
avec  le  temps,  ils  apprirent  à  construire  des  barques,  à 
y  monter,  à  entreprendre  des  voyages  qui  augmentèrent 
de  durée  à  mesure  qu'on  en  craignit  moins  les  dangers*. 
Avec  le  temps  ils  passèrent  en  Grèce ,  en  Italie ,  en 
Toscane.  Ils  n'y  pouvaient  venir  et  débarquer  qu'en 
petit  nombre  *.  Us  ne  donnèrent  donc  point  d'ombrage  à 
Tinculle  Rhasena,  qui  s'était  fixé  sur  les  pentes  des 
montagnes  où  il  trouvait  un  climat  moins  différent  du 
sien  que  dans  la  plaine  ou  sur  le  littoral.  Propagateurs 
d'une  civilisation  inconnue  à  ces  barbares,  ils  furent 
accueillis  avec  empressement  par  cette  race  assez  gros- 
sière pour  ne  pouvoir  se  suffire,  mais  assez  désireuse  du 
bien-être  pour  ne  pas  chasser  qui  le  lui  apportait.  Une  fois 
établis,  ces  colons  de  l'Asie  Mineure  appelèrent  leurs 

*  YoT.  J.  Oppert,  Grundzûge  xur  AssyrischenKunst,  p.  14.6àle,  1872* 
—  Jules  Sourj,  VA$ie  Minewe^  dans  la  Revue  des  Dettx-MondeSf  i5  octo- 
bre 1873.  —  G.  Perrot,  Edm.  Guillaume  et  Jules  Delbe(,  Exploration  ar- 
chéologique de  la  Galatie  et  de  la  Bilhyme,  d^une  partie  de  la  Mysie,  de 
la  Phrygie^  de  la  Cappadoce  et  du  Pont,  exécutée  en  1861.  Paris,  1872, 
2  Tol.  folio. 

*  La  découverte  faite  par  M.  lleuzey  de  tombes  d'un  caractère  étrusque 
BO  Macédoine  porterait  à  croire  que  Timmigration  de  TÀsie  Mineure  aurait 
[m  Tenir,  partiellement  du  moins,  par  la  voie  de  terre,  en  traversant  la 
bute  Grèce  et  en  suivant  la  Cote  de  l'Adriatique.  (Yoy.  un  mémoire  de  le 
lavaot,  lu  à  TAcadémie  des  inscriptions  en  juin  1872.) 

'  M.  A.  Maury  eiprimait  déjà,  il  y  a  plusieurs  années,  celte  opinion  que 
i*il  y  eut  une  émigration  lydienne,  elle  ne  put  être  très-nombreuse.  (Voy. 
encyclopédie  moderne^  art.  ttru»que%*) 

81ST.    DE  PLOKBNCB.   —  I.  2 


18  LES  ÉTKUSfJUES 

compatriotes,  et  devinrent,  à  la  longue,  si  nombreux, 
qu'on  ne  put,  quand  on  commença  de  les  craindre,  les 
jeter  à  la  mer  ou  les  anéantir.  C'est  ainsi  qu'ils  vécurenl 
auprès  des  Rhasena  et  qu'ils  s'unirent  à  eux  par  le 
mariage,  qu'ils  les  initièrent  aux  arts  de  l'Orient*.  C'est 
alors,  et  alors  seulement,  qu'il  y  eut  une  race  étrusque. 
Elle  fut  formée  par  la  réunion  de  deux  rameaux  issus 
d'une  même  souche  primitive,  mais  depuis  des  siècles 
devenus  étrangers  l'un  ù  l'autre  par  l'éloignement  *. 

Ils  l'étaient  d'autant  plus  qu'avant  de  quitter  l'Asie 
Mineure,  les  immigrants  y  avaient  mêlé  leur  sang  à 

*  Raoul  Rochettc  (Histoire  critique  de  rétabliuemerU  des  colonies  grec- 
ques, t.  M.  IV,  cil,  Paris,  1815)  et  Inghirami  (Storia délia  Toscana,  t.  U, 
p.  159,  Fior.,  1841)  ont  admis  que  les  Rhasena  firent  bon  accueil  aui  im- 
ini'Tants  «  Ivdiens  ». 

'M.  Beulé  (Journal  des  Savants,  janvier  1865,  p.  51)  semble  admettre 
que  les  «  Pélasges-Tyrrhéniens  »,  comme  il  appelle  les  immigrants  de 
TAsic  Mineure,  apportèrent  la  civilisation  aux  Rhasena.  Tous  les  monu- 
ments qui  nous  restent  de  la  civilisation  étrusque  attestent  rorigine  asiati- 
que, lydienne  ou  phrygienne  de  ce  peuple.  Les  anciens,  à  cet  égard,  sont  à 
peu  près  unanimes.  Voy.  Hérodote,  I,  94,  éd.  Didot,  p.  35  ;  Tacite,  An- 
nales, IV,  55;  Pausanias,  1.  Y,  Eleiacon,  1.  I,  c.  i,  p.  228;  Strabon,  VII, 
VII,  p.  266  ;  Sénèquc,  Consolatio  ad  Helviam^  c.  vi.  Voy.  encore  Pline  nat., 
Vcll.  Paterculus,  Val.  Maxime,  .\ppien,  Justin,  et  tous  les  auteurs  qui  ap- 
pellent lydiennes  les  institutions  ou  modes  introduites  à  Rome  par  PÉtrurie; 
Diodore  de  Sicile,  I.  V,  c.  xl,  éd.  Didot,  p.  279  ;  Val.  Maxime,  II,  4,  §  4. 
—  Lucilius  ap.  Nonius  Marcellus  (De  compendiosa  doctrina  per  litieras  ad 
filium,  cap.  xiv.  —  De  génère  vestimentoruniy  art.  Tunica.  Leipzig, 
1826,  p.  536);  Tertullien,  éd.  de  Paris,  1734  :  de  Pallio,  §  1,  p.  131  ; 
de  Corona,  §  13,  p.  129;  de  Idolalria,  §  18,  p.  115;  ^e  Spectaculis, 
§5,  p.  91, 92.  — Saint-Clément  d'Alexandrie,  Stromata,  1. 1,  c.  xvi.  Wurtz- 
bourg,  1780.  Les  anciens  ne  donnent  point  de  preuves,  parce  que  telle 
n*est  pas  leur  habitude;  mais  il  est  remarquable  qu'ils  aient  tous  jugé  de 
même  sur  celte  question.  Us  ont  bien  vu  cette  filiation  démontrée  par  la 
langue,  les  moeurs  et  les  arts.  Quant  au  pacifique  mélange  des  Rhasena  et 
des  immigrants  maritimes,  il  n'a  rien  d'invraisemblable.  C'est  par  le  mé- 
lange, dit  M.  Maury,  qu'il  faut  expliquer  c  l'apparition  des  nations  nouvel- 
les. Le  caractère  multiple  et  varié  de  la  formation  des  nations  me  semble 
souvent  oublié  dans  les  études  ethnologiques,  t  (Journal  des  Savants,  1869, 
p.  559.  564  366.) 


ET  LmiENT.  19 

;elui  d'autres  races.  Leur  laugue,  européenne  par  la  plu- 
)art  de  ses  éléments*,  en  contient  quelques-uns  d'origine 
sémitique  ^  Dans  les  tombes  de  Chiusi  on  a  retrouvé  des 
^ases  manifeslement  égyptiens,  et,  ce  qui  est  plus  con- 
cluant encore,  des  œufs  d'autruche'.  En  Phrygie,  en 
Lydie,  en  Cappadoce,  on  retrouve  comme  à  Tyrinthe,  à 

*  M.  llommseD,  avec  ce  ton  tranchant  qui  lui  est  propre,  dit  (Rôm. 
Getch.y  1.  I,  c.  IX,  t.  I,  p    161)  que  c  le  peu  de  mots  ou  de  lerminaisons 
dont  le  sens  nous  soit  connu  n'a  pas  la  moindre  analogie  avec  les  idiomes 
grecs  ou  italiques.  »  L'assertion  contraire  a  été  péremptoirement  établie  par 
M.  Maury  dans  ses  doctes  mémoires  insérés  ^u  Journal  des  Savants  (iShd , 
p.  -424,  481,  489,  560,  etc.)  diaprés  les  deux  mille  inscriptions  étrusques 
publiées  par  Fabbretti  {Corpus  inscriptionum  iialicarum  antiquioris  œvi^ 
Turin,  186i-i8()7  ;  Glossarium  italicum  in  quo  ornnia  vocabula  conti' 
nenlur  ex  Lmbricis,  Sabinis,  Oscis,  Volcis,  Ett-uscis,  etc.,  Turin  1858); 
Gruler  {(iorpus   Romanarum  inscriptionum ,  t.  I,  part.  I,  p.  145-145, 
Amsterdam,  1707);  Gronovius  (Thésaurus  Grœcarum  antiquitatiim,  t.  XII, 
p  14,  Lugd.  Batav.,  1697);  Conestabile  (Iscrizioni  etrusche  di  Firenze). 
M  Lorenz  conclut  comme  M.  Maury,  dans  un  article  inséré  au  tome  IV  des 
Beitrâge  fur  vergleichende  Sprachforschung.  —  Beitrâge  zur  Deuiung 
der  etruskischen  Inschriften,  t.  V,  part.  U,  p  20  i).  Voy.  encore  sur  ces 
questions  de  linguistique  le  journal  intitulé  Zeitschrifl  fur  vergleichende 
Sprachforschung  y  les  Annali  di  corrispondenza  archeologica  di  Roma^ 
les  articles  de  Raoul  Rocbette  dans  le  Journal  des  Savants,  1845,  p.  670  ; 
Gori,  Difesa  delV  alfabeto  degli  antichi  7oscant,Flor.,  1742;  Âmaduzzi, 
Alphabetum  veterum  Etruscorum,  Rome,  1771;  Bardelti,  Délia  lingua 
de'  primi  abitatori  dltalia,  Modène,  1772  ;  Gerhard,  Etruskische  Spiegel, 
Berlin,  1859  ;  GaWani,  Belle  genti  e  délie  favelle  loro  in  Italia,  c.  vi; 
Archivio  stor.  iial,,  série  I,  t.  XIV,  p.  168. 

*  Notamment  récriture  de  droite  i  gauche,  comme  Thébreu  et  Tarabe, 
la  suppression  des  voyelles  brèves  et  Tabsence  de  la  lettre  o,  double  carac- 
tère de  récriture  araméenne.  Voy.  Risi,  Dei  tentativi,  etc.,  p.  96-100. 
Nais  il  n*en  faut  pas  conclure  que  la  langue  étrusque  soit  sémitique,  comme 
Tont  fait  Giambullari  (//  GallOj  ossia  dell  'origine  délia  lingua  fiorentina, 
Flor.,  1549),  le  P.  Tarquini  (Origini  italiche  e  principalmente  etrusche 
rivelale  dai  nomi  geografici,  dans  la  Civiltà  cattolica,  6  juin  1857, 
I».  551-575  ;  19  décembre  1857,  p.  727-742),  et  M.  Stickel  (Dos  Etruskische 
durch  Erklârung  von  Inschriften  und  Piamen  als  semitische  Sprache 
erwiesen,  Leipzig,  1858).  Ces  auteurs  ont  été  victorieusement  réfutés  dans 
les  Nouvelles  littéraires  de  Gottingue  par  Ewald,  et  dans  la  Revue  germa- 
nique (1859,  t.  H,  p.  040)  par  M.  Maury. 
^  Archivio  stor.  itaL,  1865,  5*  série,  t.  Il,  part.  1,  p.  80. 


20  LES  ÉTRUSQUES. 

Mycènes  et  en  Etrurie  les  constructions  cyclopéennes,  les 
façades  aix^iiitecturales  taillées  dans  le  rocher,  les  mons- 
tres fantastiques  qui  gardent  l'abord  des  tombeaux,  les 
chaussures  à  pointe  recourbée  et  le  bonnet  conique 
aujourd'hui  encore  d'usage  en  Orient  \  C'est  donc  l'Orient 
qu'apportaient  sur  la  côte  occidentale  de  l'Italie  ces  frêles 
esquifs  où  s'aventuraient  des  opprimés,  des  vaincus,  des 
aventuriers  de  jour  en  jour  plus  nombreux*.  Sans  témé- 
rité, l'on  peut  dire  que  tout  ce  qu'il  y  eut  de  rudesse  dans 
le  génie,  les  usages,  la  langue  de  la  primitive  Toscane, 
vint  des  hommes  du  Nord  ;  tout  ce  qu'on  y  remarque 
d'ingénieux,  d'inventif,  de  raffiné,  des  hommes  de 
l'Orient  et  du  Midi.  Il  n'est  pas  jusqu'à  ce  nom  d'Étrus- 
ques, qu'ils  portèrent  en  commun  après  leur  réunion  sur 
le  sol  toscan,  qui  n'indique  la  prépondérance  des  der- 
niers venus,  car  il  est  d'origine  visiblement  pélasgique'. 


•  Voy.  G.  Perrot  et  J.  Soury,  ouvrages  cités. 

*  Voy.  la  saUe  étrusque  au  musée  grégorieny  le  musée  de  Volterrc,  les 
planches  des  ouvrages  publiés  sur  Caere,  les  deux  volumes  de  M.  Noël  des 
Vergers  et  Tarticle  de  M.  Beulé  (Journal  des  Savants,  novembre  1864, 
p.  686).  —  Scipion  Maffei,  dans  sa  dissertation  DegV  Ilalicni  primitivi  (Man- 
toue,  1727),  fait  venir  les  Toscans  du  pays  de  Chanaan,  où  il  y  avait  un 
torrent  Âmon,  et  de  ce  mot  il  fait  venir  le  nom  d*Ârno.  Rien  n^est  moins 
prouvé,  mais  le  rapprochement  est  curieux.  Voy.  FoUini.  Fireme  aniica  e 
moderna  ilhisiratay  t.  i»c.  11,  p.  45,  Flor.,  1789,  8  vol.  in-12. 

»  r^iebuhr  a  dit  (Rômische  Geschichte)  et  M.  Duraont  a  répété  {Souve^ 
nirs  de  V Adriatique,  dans  la  Revue  des  Deux  Mondes,  V  novembre  1872, 
p.  102)  que  f  le  nom  des  Pélasges  est  odieux  à  l'historien  qui  hait  la 
fausse  philologie,  n  Nom  si  Ton  veut,  mais  nom  commode  et  mémti  néces- 
saire pour  désigner  ces  populations  mal  connues  qui,  après  s'être  déhrouil'- 
lées  en  Asie  Mineure,  se  répandirent  dans  FOccident  par  terre  et  par  mer. 
Tuppriv&l,  mol  par  lequel  on  désigne  souvent  les  habitants  de  la  côte  occi- 
dentale en  Italie,  devient  Tupiinvcl  et  même  Tupr.axcl,  grâce  aux  altérations  et 
transpositions  ordinaires  de  lettres  et  de  syllabes.  Or  celte  dernière  ter* 
minaison  se  trouve  dans  le  nom  de  diverses  villes  et  peuplades  pélasgi- 
ques  (Drabiscus,  Broniiscus,  Doriscus,  Myrgiscus  enlhracc;  Volsci,Falisci, 
iiraviscx  en  Italie;  Opisci  ou  Osques.  Voy.  Nichelet,  Uist.  Rom,,  I,  42,  et 


LEUR  RELIGION.  21 

Ainsi  constitué,  ce  peuple  fonda  bientôt  sa  puissance 
par  son  énergie',  l'accrut  par  son  sens  politique  comme 
par  son  travail,  retendit  moins  par  la  conquête  que  par 
la  colonisation.  Rayonnant  autour  de  lui,  il  peupla  les 
riches  plaines  delà  Campanie,  les  verdoyantes  rives  du 
Pô*.  Il  éiait  alors  dans  sa  période  d'activité,  d'industrie, 
de  progrès.  Il  avait  seul  des  lumières,  quand  tout  était 
ténèbres  autour  de  lui.  Il  savait  être  original  par  sa  reli- 
gion, par  ses  mœurs,  par  ses  arts.  Sa  religion,  bizarre 
et  quelquefois  barbare  dans  ses  formes  primitives,  était 
fantastisque  et  sombre,  mais  élevée,  tout  ensemble  spé* 
culalive  et  pratique.  À  la  tête  de  l'armée,  elle  mettait  des 
prêtres,  tenant  dans  leurs  mains  des  torches  flamboyantes 
et  des  serpents.  Elle  ordonnait  d'immoler  des  victimes  hu- 
maines. Sous  le  climat  alors  excessif  de  la  Toscane,  où  de 
nombreux  volcans  ébranlaient  la  terre  et  chargeaient  l'air 
de  vapeurs  brûlantes,  où  de  sinistres  météores  sillonnaient 
le  sol  de  leur  traînée  lumineuse',  l'Étrusque  éprouvait 
une  frayeur  réelle  de  ces  phénomènes,  y  voyait  une  con- 


llMif7,  ErwycL  mod„  art.  Etrtuq.),  De  Tupr.<nccl  les  Latins  firent  Trusci,  et 
arec  î'e  préfixe  Etnuciy  (i*où  Tmci  et  Thusci.  Dans  les  Tables  eugubien- 
nés,  monument  étrusque  ou  ombrien  du  quatrième  siècle  avant  notre  ère, 
00  ht  Je  mot  Turscum  (voy.  Dempster,  De  Etruria  regali^  ouvrage  écrit  en 
1619  et  publié  à  Florence  en  1728;  Gruter,  Corpiis  imcripiionum^  t.  I, 
p.  143;  Lepsius,  de  Tabulis  eugubinisj  Berlin,  1853).  Les  Toscans  moder- 
nes portent  donc  un  nom  antique,  transformation  reconnaissable  de  celui 
dei  Étrusques  ou  Tyrrhéniens.  —  On  a  dit,  du  reste,  toutes  sortes  de  folies 
sur  Tétymologie  du  mot  Étrusques.  (Voy.  Suidas,  t.  I,  p.  527;  Scrvius  Ad 
£n.^  II,  598;  le  P.  Secchi  (Bollettino  delV  hliluio  archeologico,  1846, 
p.  15),  MafTei  (Degli  Ualiani  primitivi,  p.  200-220),  M.  Stickcl  (Dos 
Etruskisdie,  etc.),  Betham  (Etruscan  literature  and  antiquities  investi- 
gated,  i.  II,  p.  246,  Dublin,  1842). 

'  Sic  fortis  Etruria  crevit  (Virgile,  Georg.,  H,  553). 

«  Tite-Lire,  V,  33. 

'  Cicéronf  de  Divinalione^  ^  12;  Creuzer,  Mommsen,  I,  160;  Michelet, 
1.71. 


22  LES  ÉTRUSQUES. 

tinuelle  menace  des  Dieux,  y  cherchait  l'explication  du 
bien  et  du  mal,  de  la  vie  et  de  la  mort.  Sa  théogonie  se 
rapprochait  de  celle  des  Grecs,  en  admettant  des  divinités 
multiples,  mais  s'élevait  bien  au-dessus  parla  conception 
d'un  grand  démiurge,  ame  du  monde,  cause  des  causes, 
providence  ou  destin,  qui  renfermait  en  soi  tous  les  au- 
tres êtres,  émanés  de  sa  propre  substance,  et  dont  il  était 
défendu,  comme  chez  les  Hébreux,  de  prononcer  le  nom. 
Sur  les  douze  mille  ans  qui  formaient  le  cercle  mysté- 
rieux de  la  grande  année,  mille  seulement  étaient  accor- 
dés aux  Éirusques,  et,  rencontre  singulière!  après  dix 
siècles  d'existence,  ils  disparurent  en  effet*.  Scandinaves 
et  Grecs  annonçaient  bien  aussi  la  chute  des  empires, 
mais  sans  en  fixer  la  date  avec  précision*. 

Une  vague  conception  de  la  vie  future  ne  pouvait  con- 
soler ni  rassurer  les  Étrusques,  car  ils  ne  surent  pas, 
comme  les  chrétiens,  voir  une  épreuve  dans  la  vie  pré- 
sente, ou,  comme  les  Grecs,  la  prendre  par  les  beaux  cô- 
tés. Us  n'y  voyaient  qu'une  lulte  sans  relâche  et  presque 
sans  espoir  contre  les  fléaux  de  la  nature,  contre  les  per- 
spectives certaines  de  la  destinée.  Les  premiers,  ils  ima- 
ginèrent ce  dogme  désolant  du  petit  nombre  des  élus  et 
cet  enfer  lugubre  qui  ressemble  moins  au  Tartare  grec 
qu'à  l'enfer  des  chrétiens  et  aux  cercles  fameux  de  Dante. 
Ne  voyant  point  les  moyens  d'y  échapper,  ils  se  rési- 
gnaient, sans  trop  y  croire,  aux  inventions  de  l'Egypte, 

•  Servius  Ad  Eclog.,  IV,  47.  —  Plutarque,  Vie  de  Sylla.  —  Suidas,  in 
voc.  Tupprivia,  luXXoç.  —  Censorinus,  de  Die  natalit  c.  xvii.  —  Anquetil- 
Duperron,  Irad.  lat.  du  Zend-Avesla,  Paris,  1771.  — Canovai,  Disserta- 
xione  sopra  Vanno  magnn  degli  Etruschi^  dans  les  Saggi  di  dissert aziont 
delV  Àccademia  etrusca  di  Cortona^  t.  VIII,  diss.  xi.  —  Oit.  Mùller,  Die 

'  Etrusker,  t.  H,  1.  IV,  c.  vu,  §  7. 

*  Voy.  Eschyle,  les  discours  de  Prométhée,  v.  519,  750,  898,  921, 970. 


LEUR  RELIGION.  23 

de  la  Perse,  de  la  Grèce,  dont  ils  faisaient  comme  une  re- 
ligion exotique  à  l'usage  du  commun.  Grands  et  petits 
dieux,  bons  et  mauvais  génies,  mortels  eux  aussi,  se  mê- 
laient à  la  vie  humaine,  personnifiaient  les  forces  de  la 
nature,  sans  être,  comme  chez  les  Grecs,  méchants  et 
débauchés. 

Mais  au-dessous  d'eux,  et  c'est  ici  que  parait  le  génie 
pratique  des  Étrusques,  ils  plaçaient  une  caste  aristocra- 
tique et  sacerdotale,  les  Lauchme  ou  Lucumons,  tenus 
pour  autochthones,  intermédiaires  entre  le  ciel  et  la 
terre,  dieux  eux-mêmes  pour  leurs  familles,  leurs  clients, 
leurs  esclaves.  Des  livres  achéruntiens,  qu'ils  disaient  te- 
nir du  petit  gnome  Tagès,  fixaient,  avec  le  rituel  obliga- 
toire, toute  la  législation.  Leur  caste  se  transmettait  le 
dépôt  de  ces  livres,  prédisait  ou  expliquait  à  leur  aide 
les  phénomènes  célestes  et  terrestres,  causes  de  la  fécon- 
dité comme  de  la  stérilité  des  champs\  Parla  ils  tenaient 
ces  peuples  convaincus  de  leur  supériorité  native,  respec- 
tueux de  leur  science  mystérieuse,  attentifs  aux  mille 
pratiques  religieuses,  au  minutieux  cérémonial  dont  ils 
entouraient  la  vie  et  la  mort.  Ils  ajoutaient  sincèrement 
foi  aux  augures  qu'ils  tiraient,  comme  en  Orient,  du  voi 
des  oiseaux  \  C'est  ainsi  que  la  religion  devint  enire  leurs 
mains  un  instrument  de  règne  et  engendra  une  supersti- 
tion dont  les  excès  enchaînèrent  l'esprit,  la  langue,  les 
bras'.  Frappés  de  cette  politique  profonde,  les  Romains 
envoyèrent  plus  Uird  l'étudier,  sur  les  lieux  mêmes,  un 
certain  nombre  de  jeunes  patriciens. 


*  Tacite,  Annal ,  XI,  15  ;  Gicéron,  Ad  famiL,  VI,  6. 

•  Tite-LiYe,  V,  55. 

'  Arnobe  et  les  Pères  de  Tf^glise  appelaient  rÉtrurie  mater  'tupertU^ 
iùmum. 


U  LES  ÉTRUSQUES. 

Cette  religion  décevante  et  sombre,  qui  ne  laissait  au- 
cun espoir  de  félicité  dans  la  vie  ni  de  repos  dans  la  mort, 
n'en  était  pas  moins  une  émanation  certaine  des  cultes 
plus  sereins  de  POrient.  La  musique  et  les  arts  en  ve- 
naient également,  comme  de  leur  patrie,  comme  de  la 
source  universelle  et  inépuisable  du  beau^  Quand  Tari 
étrusque,  affranchi  de  sa  gaucherie  première,  atteint  son 
apogée,  c'est  toujoursde  rOrient  qu'il  s'inspire  par  l'heu- 
reux intermédiaire  de  la  Grèce.  Les  noms  inscrits  sur  les 
miroirs  et  sur  les  vases  l'attestent;  ils  contirment  la  lé- 
gende qui  représentait  les  deux  modeleurs  Eucheir  et 
Eugrammon,  venant  de  Corinthe  en  Élrurie  à  la  suite  de 
Démarate,  père  de  Tarchnas  ou  Tarquin  l'Ancien*.  Les 
rapports  fréquents  de  l'Attique  avec  l'Étrurie  ne  sau- 
raient ôtrc  contestés'.  C'est  au  troisième  siècle  avant  notre 
ère,  au  temps  de  la  prise  de  Syracuse,  que  l'art  des  Grecs, 
avec  leur  littérature,  envahit  l'Italie.  Presque  aussitôt, 
sous  la  main  des  Étrusques,  on  voit  les  ligures  moins 
roides,  les  poses  plus  gracieuses,  les  détails  mieux  pro- 
portionnés ;  les  groupes  sont  animés  et  tout  ensemble  élé- 
gants*. Inférieurs  par  la  puissance  de  création,  par  le 
sentiment  de  la  beauté  plastique  et  de  l'idéal,  par  Thar^ 


*  Plutarquc,  De  cohihenda  ira,  t.  H  des  Moralia^  p.  805,  éd.  Reiske. 
—  Silius  llalicus,  V,  12.  —  Pausanias,  H,  21.  —  Plin.  Nat.,  Ylï,  57.  — 
Horace,  Odf«,  1.  IV,  xv,  v.  30.  —  Servius,  Ad  jEn,,  I,  67.  —  Pindare, 
Olympiques,  V.  —  Cicéron  (de  Repuhlica,  II,  10)  affirme  qu'au  temps  de 
Romulus  il  y  avait  déjà  une  littérature  étrusque. 

«  Plin.  Nat.,  XXXIV,  12. 

'  Voy.  Aulu-Gelle,  II,  3.  —  Mommsen,  I,  269,  319.  —  Golbéry,  Ency- 
clopédie des  gens  du  inonde,  art.  Étrusques, 

*  Voy.  Micali,  Atlas,  pi.  26,  n*'  i  et  2,  et  pi.  59,  reproduisant  des  urnes 
du  musée  de  Volterre.  11  n'y  a  rien  là  de  Timitation  servile,  de  la  patiente 
reproduction  à  la  mode  des  Chinois,  dont  parle  M.  Mommsen.  C'est  2i  peine 
même  si  Ton  peut  dire  que  Fartiste  étrusque  imite  le  grec;  il  s'en  inspîr*. 


LEURS  ARTS.  LEUR  DÉCADENCE.  25 

monic  et  la  souplesse,  la  vigueur  et  la  pureté,  ces  pa- 
tienls  ouvriers  remportent  par  la  perfection  dans  le  dé- 
tail, par  la  vérité  dans  le  modelé  des  parties  accessoiœs, 
par  rénergic  poussée,  il  est  vrai,  jusqu'à  l'exagéra- 
tion. 

S'ils  n'égalèrent  jamais  leurs  incomparables  maîtres, 
c'est  qu'au  moment  où  la  Gièce  élait  en  progrès,  la  dé- 
cadence commençait  déjà  pour  l'Étrurie.  Ni  l'antériorité 
historique  des  Étrusques,  ni  les  envahissements  ambi- 
tieux des  Romains,  ne  donneraient  de  ce  fait  une  explica- 
tion sufGsante.  Ce  qui  l'explique,  c'est  le  caractère  natu- 
rellement sombre  d'un  peuple  assombri  encore  par  la 
politique  profonde  mais  corruptrice  de  ses  chefs.  En  le 
décourageant  de  la  vie,  ils  le  poussaient  au  plaisir  et  à  la 
mollesse;  en  le  dépouillant,  par  la  sujétion,  de  toute  di-^ 
gnité  civique,  ils  le  réduisaient  à  considérer  la  richesse 
comme  le  souverain  bien,  à  ne  travailler  que  pour  l'ac- 
quérir, à  transformer  l'art  en  industrie,  en  métier.  De  là 
vint  qu'après  avoir  introduit  la  sculpture  en  Italie^, 
inondé  Rome  de  statues*,  orné  de  fresques  leurs  nécro- 
poles, ils  se  restreignirent  peu  à  peu  à  ciseler  et  à  peindre 
des  objets  d'utilité  commune  ou  de  toilette,  dont  le  débit 
était  assuré  et  rapide,  mais  où  l'art,  devenu  mécanique, 
disparaissait  en  quelque  sorte  sous  le  procédé'.  De  là  vint 
qu'après  avoir  entrepris  le  travail  herculéen  de  l'assai- 
nissement des  Maremmes  et  initié  les  Romains  à  leurs 


*  Cassiodore,  Variarunij  VU,  15,  éd.  de  Rotien,  1679. 

*  Tertullien,  Apologel,y^b. 

»  Voy.  Noël  des  Vergers,  1,  192,  311,  312.  —  Mommsen,  I,  317.  — 
D*Agincourt,  Hiêtoire  de  Vari  par  les  tnonumenlê,  t.  D,  p.  4,  —  Caylus, 
Aniiquiiés.  —  Dempster,  Musœum  etruscum,  —  Musœum  etruicum 
gregorianumy  et  les  riches  musées  du  Vatican,  de  Naple9,  de  Permise, 
d*Areuo,  de  Cortone,  du  Louvre,  etc. 


26  LES  ÉTRUSQUES. 

méthodes*,  les  Étrusques  lombèrent  dans  une  morne  apa- 
thie, dans  un  fatal  abattement. 

I^a  fédération  de  leurs  douze  villes  ne  leur  fut  guère 
moins  funeste*.  C'était  encore,  comme  les  douze  dèmes, 
comme  les  douze  phratries  de  TAttique,  un  emprunt  fait 
à  l'Orient.  Elle  était  à  ce  point  dans  leur  génie,  qu'ils 
l'imposèrent  à  leurs  colons  au  dehors,  et  que  leurs  des- 
cendants en  ont  conservé  le  goût.  Pourtant,  le  système 
fédératif  n'avait  assuré  l'indépendance  municipale 
qu'aux  dépens  de  la  puissance  publique.  Dans  chaque 
ville  commandait  un  chef  unique,  le  lucumon,  organe 
et  instrument  de  la  caste  sacerdotale  et  militaire.  Des 
auteurs  le  qualifièrent  même  de  roi',  parce  que  sa 
charge,  toujours  à  vie,  devenait  quelquefois  hérédi- 
taire en  faveur  de  son  fils  aîné*.  La  jalousie  des  villes 
entre  elles  et  des  lucumons  entre  eux  épuisa  la  force  d'un 
peuple  qu'admiraient,  qu'imitaient,  que  craignaient  ses 
voisins,  qui  leur  donnait  des  rois'  et  ne  paraissait  pas 
aux  navigateurs  moins  redoutable  que  l'écueil  fameux 


*  Columelle,  de  Re  rustica,  1.  n,  c.  i.  —  Beulê,  Journal  des  Savants^ 
novembre  1804,  p.  683. 

*  Étaient-elles  au  nombre  de  douze?  Strabon  (I.  Y,  c.  iv,  §  3)  et  Tite- 
LWe  (V,  35)  Tont  dit;  les  modernes  le  répètent.  Le  bon  Ammirato  (I.  I, 
p.  4)  va  même  jusqu'il  en  donner  les  noms  ;  mais,  de  compte  fait,  on  en 
trouve  dix-sept.  Peut-être  quelques-unes  étaient-elles  restées  en  dehors  de  la 
dodécapolic,  parce  qu'elles  n'avaient  pas  d'importance;  peut-être  leur  fon- 
dation ne  rcmonte-t-ellc  qu'aux  temps  de  la  domination  romaine. 

'  Horace,  Odes,  I,  i,  1 .  —  Porpbyrion,  le  scoliaste  d'Horace,  ajoute  : 
«  Mecœnas  ait  regibus  alavis  editum  qui  nobilibus  Etruscorum  ortus 
•  fit.  » 

*  Censorinus,  de  Die  iiatali^  ad  finem.  —  Scrvius,  AdMn,^  II,  278.  — 
Ottf.  Mûller,  Die  Etrusker,  t.  ï,  1.  H,  c.  ii,  §  4.  —  Inghirami,  II,  236. 

*  Les  deux  Tarchnas  ou  Tarquins,  et  Mastarna  ou  Servius  Tullius,  qui 
firent  de  Rome  une  ville  de  pierre  en  attendant  qu^Augustc  la  fit  de  marbre. 
(Voy.  Niebuhr,  Rôm.  Gesch.,  II,  93.) 


LEURS  GUERRES  AVEC  ROME.  27 

de  Scylla^  Il  était  riche  en  céréales,  en  troupeaux,  en 
armes,  en  argent,  en  guerriers*.  Quand  parut  le  danger 
que  créait  pour  lui  le  voisin«ige  de  l'ambitieuse  Rome, 
un  éclair  de  patriotisme  lui  fit  mettre  à  sa  tête  le  lucu- 
monde  Clusium,  Larth  Porsena,  qui  signala  son  pouvoir 
par  une  éclatante  victoire'.  Mais  l'union  dura  peu  ;  les 
rivalités  renaissantes  condamnèrent  les  Étrusques  à  l'im- 
puissance; l'alliance  des  Grecs  de  Cumes  avec  les  Latins, 
l'hostilité  des  Siciliens,  leur  ôtèrent  tout  moyen  de  com- 
muniquer par  terre  ou  par  mer  avec  leurs  possessions  du 
Midi*. 

Jusque-là  ils  ne  s'étaient  point  crus  menacés  en  Étru- 
rie;  ils  ne  combattaient  encore  que  pour  la  domination. 
Rome  les  réduit  à  combattre  pour  l'existence.  Après 
soixante-quatre  ans  de  guerre,  leur  forteresse  de  Veies, 
plus  grande  qu'Athènes'  et  plus  belle  que  Rome%  inex- 
pugnable, semblait-il,  sur  le  roc  escarpé  d'où  elle  domi- 
nait la  vallée  de  la  Gremera^  d'où  elle  menaçait  le  La- 
tium,  Veies  succombe,  non  parce  que  les  Romains  sont 
devenus  habiles  en  l'art  des  sièges,  mais  parce  qu'elle 
est  soutenue  à  peine  de  deux  ou  trois  cités  voisines.  Les 
habitants  des  autres,  lâchement  abrités  derrière  leurs 

^  Scylla,  dit  Euripide,  habitait  la  caverne  tyrrhénienne.  (Médée,  V,  4342- 
4359.) 

«  Tite-Live,  XXÏÏ,  3  ;  X,  46. 

'  Tite-Live  (II,  9)  n'en  veut  pas  convenir,  mais  il  reconnaît  la  puissance 
de  ce  chef.  Tacite  (HiêL,  ID,  72)  avoue  qu'il  soumit  Rome  ;  Pline  Nat. 
(XXXIY,  44),  qu'il  interdit  aux  vaincus  Tusage  du  fer,  si  ce  n'est  pour  cul- 
tiver leurs  champs,  et  Denys  d'Halicarnasse  (Y,  35),  que  le  sénat  lui  offrit 
un  trône  d*i voire,  un  sceptre,  une  couronne  d'or. 

♦  Diodorede  Sicile,  V,  9.  —  Tite-Live,  V,  28.  —  Thucydide,  UI,  88.- 
Strabon,  1.  Y.  —  Inghirami,  II,  363.  —  Mommsen,  I,  405-109. 

*  Denys  d'Halic,  II,  54. 

•  Tite^ive.  V,  24. 

'  Den.  d'HaIic.,11,  54. 


28  LES  ÉTRUSQUES. 

remparts,  n'ayant  plus  inéme  cette  intelligence  politique 
qui  fait  porter  secours  à  autrui  pour  ne  pas  périr  soi- 
même,  se  rachetaient  par  un  tribut,  donnaient  leurs  va- 
ses, leur  bronze,  leur  or  ciselé.  Plutôt  que  d'élire  un 
chef  militaire  qui  aurait  pu  devenir  un  maître,  ils  préfé* 
raient  n'aller  point  au  combat. 

Plus  que  jamais  ils  se  retranchaient  sur  les  hauteurs 
qui  les  isolaient.  Toutes  leurs  villes  y  étaient  situées.  On 
en  retrouve  la  trace  sur  deux  lignes  parallèles.  Vers  la 
côte,  en  remontant  du  midi  au  nord,  on  rencontre  Agylla 
ou  Caére,  la  ville  ronde,  la  ville  des  Grecs  ',  perchée  sur 
sa  colline  rocailleuse,  protégée  par  le  fleuve  Vaccina  et 
le  lac  de  Bracciano  *.  Plus  haut,  Centumcellse,  port  sûr, 
amphithéâtre  défendu  par  une  ile  faite  demaind'homme'; 
Graviscae,  très-ancienne,  mais  déjà  empestée  de  l'air  des 
Maremmes*;  Tarcufin  ou  Tarquinies,  capitale  religieuse'; 
Cosa,  dont  les  vieilles  tours  dominent,  du  haut  de  sa 
montagne,  le  faubourg  et  le  port';  Rusella^  aux  immen- 
ses blocs  pélasgiques,  baignée  par  l'Ombrone  et  com- 

*  Agylia,  en  langue  sémitique,  signifie  ville  ronde,  el  tel  est  Taspect  de 
cette  ville  vue  de  la  mer  (Mominsen,  1, 118).  '—  Les  Étrusques  l'appelaient 
Caere,  du  mot  xoLÎçit  sahit,  qu'ils  entendaient  souvent  dans  la  bouche  des 
habitinfs  (Strabon,  1.  V).  —  R.  Rochette,  d'après  Etienne  de  Byzance,  au  mot 
*ApXXa.  —  Fréret,  Mém,  de  VAc,  des  msc,  et  belles-leUres,  XVIII,  105. 
C'est  la  Cervetri  des  modernes. 

«  Virg.,  jEn.,  VIIÏ,  478.  —  Plin.  Nat.,  III,  8.  —  Lycophron,  La  Cm- 
sandre,  éd.  Debèque,  v.  1241.  Riris,  1853.  —  Den.  d'Haï.,  I,  20.  — 
Strabon.  1.  V.  —  R.  Rochette,  I.  III,  c.  v,  t.  I,  p.  309.  —  Ingliirami,  II, 
37.  —  On  retrouve  encore  quelques  traces  de  ces  deux  satellites.  —  Porto* 
Palo  est  l'ancien  Portus  Âliensis. 

'  Rutilius  (//iTi.,  I,  357).  —  C'est  Civito  Veccbia. 

*  Sil.  Ital.,  VIH,  473.  —  Caton,  Originum,  ap.  Servius,id^«.,  X,  154. 
—  Virg.,  ^n.,  X,  184.  —  RuUI.,  //in.,  1,  282. 

*  Eustathe,  Commentaire  sur  Denys  le  Périégète^  éd.  de  Robert 
Estiennc,  1547.  —  Aujourd'hui  Corneto. 

«  Rutil.,  Hin.,  1,285. 


LEURS  VILLES.  29 

mandant  une  vaste  plaine;  Pupluna  ou  Populonia,  qui 
s'avançait  vers  la  mer  en  forme  d'isthme  et  de  double  pro- 
montoire ^  ;  Pise,  qui  passait  pour  antérieure  à  l'arrivée 
des  Tyrrhéniens  en  Italie*;  enfin,  à  l'extrémité  septentrio- 
nale, Luna  ou  Luni,  avec  ses  carrières  de  marbre  blanc'. 
Parallèlement  à  ces  villes  maritimes  et  dans  l'intérieur 
du  pays,  on  voyait,  après  Veies*,  Vulsinies,  au  centre  de 
cette  sombre  forêt  Ciminienne  dont  les  marchands  et  les 
Romains  eux-mêmes  osaient  à  peine  franchir  les  défilés'; 
Gamars  ou  Glusium%  Ârretium^  et  Gortona,  dans  une 
région  volcanique  où  il  semble  que  l'homme  craignit  de 
poser  le  pied.  Plus  au  nord,  sur  un  plateau  élevé.  Vol- 
terre,  place  forte  dont  les  fossés  sont  deux  rivières  %  et 
les  premiers  retranchements  un  cirque  de  collines.  On  ne 
parvenait  à  la  ville  que  par  une  rampe  longue  et  rapide, 
aussi  facile  à  défendre  que  diflicile  à  gravir.  Au  delà,  il 
fallait  traverser  l'Arno  et  pousser  jusqu'aux  premières 
pentes  de  l'Apennin  pour  retrouver,  dans  ces  siècles  re- 
culés, trace  de  colonisation  humaine*.  Pisloia  existait 


>  Rutil.,  I,  401 .  —  Straboti,  L  Y.  —  Micali,  1. 1,  part  I,  c.  x.—  R.  Ro- 
cbette,  1.'  lY,  c.  ii,  t.  I,  p.  368.  —  Storia  del  principato  di  Piombino^ 
1. 1,  c.  IV.  —  Storia  di  Populonia,  c.  v.  —  Aujourd'hui  Porto-Baratli. 

*  Fondée, suivant  Ljcophron  (La  Cass. ,  v.  1^58)  et  Caton  (ap.  Servius,  Ad 
^n.,  X,  179),  par  les  Teutanes,  peuple  grec  de  langage  ;  suivant  Straboo 
(1.  V,  c.  II,  p.  185),  par  les  compagnons  de  Nestor,  originaires  de  Pise  au 
Péloponnèse. 

*  Strabon,  1.  Y,  c.  ii,  p.  185.  —  SU.  Ital.,  Yill,  482.  —  Ënnius  dans 
Perse,  YI,  9.  —  Le  port  de  Luni  paraît  être  le  golfe  de  la  Spezzia.  Yoy. 
San  Quintino,  Memorie  délia  R.  Accademia  di  TorinOy  t.  XXYII,  p.  351  * 

*  Nous  omettons  les  petites  villes,  Capene,  Nepete,  Paieries» 

*  Titc-Live,  IX,  36.  Aujourd'hui  Bolsena. 
®  Aujourd'hui  Chiusi. 

^  Aujourd'hui  Arezzo. 
"  L'Era  et  la  Cecina. 

tt  Strabon,  1.  V.  —  Plin.  Nal.,  111,  8.  —  Micali,  t.  1,  part.  I,  c.  x.  — 
Inghirami,  I,  78.  —  Noël  des  Vergers,  U  200. 


30  FIESOLE  ET  SES  MARCHÉS. 

dès  le  temps  de  Plaute,  au  centre  de  son  amphithéâtre 
de  montagnes*.  Sur  un  des  derniers  contreforts  de  la 
chaîne,  dont  le  pied  baignait  presque  dans  le  fleuve,  on 
voyait  de  loin  la  forleresse  de  Faesulaî,  dont  les  habitants 
sont  mentionnés  dans  l'histoire  au  temps  de  la  balaille 
de  Cannes  par  Silius  Italiens,  et  de  la  retraite  des  Gaulois 
par  Polybe  *. 

Les  Fésulans  étaient  Étrusques  de  race.  Delà  hauteur 
escarpée  que  protégeaient  encore  leurs  cyclopéennes  mu- 
railles, ils  bravaient  les  Ligures,  qui  voulaient  faire  de 
TArno  la  limite  des  deux  peuples;  mais  leur  sol  pierreux 
était  stérile  :  ils  n'y  pouvaient  qu'à  grand  renfort  de 
bras  amener  Teau,  les  denrées,  les  matériaux.  11  fallait 
donc  qu'ils  descendissent  vers  le  fleuve,  chemin  qui  ne 
marchait  pas  toujours  et  qui  avait  ses  caprices,  mais  voie 
précieuse  autant  qu'économique,  quand  toute  autre  faisait 
défaut*.  Ils  en  étaient  peu  éloignés  :  leur  faubourg  s'éla- 
geait  sur  la  pente  de  la  montagne,  puis  se  prolongeait 
le  long  du  Mugnone,  petit  cours  d'eau  qui  en  descend 
pour  se  jeter  dans  l'Arno.  Us  se  plaisaient  dans  cette 
vallée  fertile  et  riante,  émaillée  de  fleurs  et  regorgeant 
de  fruits.  N'osant  s'y  établir,  parce  qu'ils  ne  s'y  fussent 
pas  sentis  en  sûreté,  ils  y  avaient  du  moins,  pour  leurs 
marchés,  construit  deux  maisons  ou  villette^  que  les  pre- 
miers chroniqueurs  florentins  appellent  villa  Amina  ou 
de  TArno,  et  villa  Camarte  ou  du  champ,  de  la  maison 

'  ....  Primum  duni  opns  esl  PisloreDsibus, 

Ëoruin  sunt  aliquot  gênera  Pistorensiuin. 

[Captiviy  act.  1,  se.  ii.) 

«  Sil.  liai.,  VIII,  47G,  ann.  22G  av.  J.  C.  —  Polybe,  U,  25,  éd.  Didol 
p.  86  :  wo'Xiv  ^aîaoXa.  Aujourd'hui  Fiesole. 

'  C*est  ce  qu'a  trcs-hien  vu  Machiavel  (Istorie  Fiorentine,  1.  Il,  p.  17  A, 
éd.  de  Florence,  1855,  enuii  vol.). 


ORIGU^Ë  DE  FLORENCE.  31 

de  Mars  '.  Avec  le  lemps,  quand  les  Romains,  ayant 
vaincu  Carthage,  eurent  assuré  l'Italie  contre  les  guerres 
extérieures,  d'aulres  établissements  vinrent  se  grouper 
autour  des  premiers  *.  Telle  fut  l'humble  naissance  de  la 
ville  qui  devait  être  Florence.  Elle  ne  s'accrut  qu'avec 
lenteur  et  après  la  conquête.  Etrusque  par  son  origine, 

*  Giovanni  Yiilani  (Storia  Fioreniina,  1.  I»  c.  sxxv)  dit  que  la  villa  Ca- 
marte  embrassait  tout  le  circuit  qui  est  derrière  la  cathédrale,  et  qui  a  été 
appelé  depuis  Sania  Maria  in  campo.  On  reproche  à  cet  auteur  son  élyino- 
logie  de  casa  ou  campus  Martis.  On  l'accuse  d'avoir  confondu  la  langue 
latine  avec  celle  du  pays,  comme  si  le  latin  ne  s'était  pns  acclimaté  en 
Étrurie,  comme  s'il  ne  s'agissait  pas  d*une  divinité  commune  aux  Latins  et 
aux  Étrusques.  Le  nom  de  Camarle^  latin  par  le  sens,  est  étrusque  par  le 
son.  Ce  mélange  est  commun  dans  les  noms  propres  qu'on  lit  sur  les  in- 
scriptions (voy.  Arch.  Stor.,  3*  série,  1865,  t.  U,  part.  1,  p.  68).  Quant  à  la 
villa  Ârnina,  on  Ta  appelée  aussi  Sarnina,  parce  qu'on  disait  primitivement 
Sarno  et  non  Arno  (voy.  Borghini,  Discorsi,  t.  I,  p.  ill,  DelV  origine  di 
Firenze,  Flor.,  1584).  —  Nous  n'indiquons  pas  d'édition  de  Villani  :  elles 
sont  toutes  divisées  par  livres  et  chapitres  ;  alors  même  que  les  numé- 
ros des  chapitres  diffèrent  de  Tuneàrautre,  ce  n'est  que  d'une  unité.  11  est 
donc  toujours  facile  de  se  reconnaître.  Du  reste,  nous  avons  fait  usage  de 
rédition  de  Milan,  1802,  in-8*,  et  de  celle  qui  est  contenue  au  tome  Xlll  des 
Rerum  Ilalicarum  Scriptores  de  Muratori.  —  Nous  devrions,  selon  l'usage, 
citer  ici  Ricordano  Malespini  ;  mais  Fauthenticilé  et  l'antériorité  de  sa 
chronique  ont  été  contestées  par  de  trop  sérieux  arguments  pour  qu'il  ne 
convienne  pas  de  s'abstenir.  L'histoire  n'y  perd  rien,  puisque,  sauf  des  va- 
riantes suspectes,  Malespini  et  Villani  rapportent  les  mêmes  choses,  presque 
dans  les  mêmes  termes.  Voy.  sur  cette  question  Arnold  Busson,  Die  /ïo- 
rentinische  Geschichte  der  Malespini  und  dei-en  Benutzung  durch  Dante, 
Innsbruck,  18G9,  et  ScheiTer-Boichorst,  divers  travaux  dans  les  Gôttinger 
gelehrte  Anzeigen,  n°  20,  1870,  et  dans  VHistorische  Zeitschrifl  de 
M.  von  Sybel  ;  à  quoi  il  faut  ajouter  une  étude  sur  les  sources  présumées  de 
Villani,  Gesta  Florentinorum^  ap.  Archiv,  der  Gesellschaft  fur  altère 
deulsche  Kunde,  t.  XII,  p.  427,  ann.  1872.  —  Ces  divers  articles  ont  été  réu- 
nis et  publiés  à  part  avec  des  corrections  par  l'auteur,  sous  ce  titre  :  F/o- 
rentiner  Studien,  1874.  Cf.  Ces.  Paoli,  Revue  historique,  1876,  p.  540. 

'  Ce  n'est  pas  beaucoup  plus  tard,  puisque  rien  ne  retenait  pus  les 
Fésulans  de  céder  à  leur  goût  pour  la  plaine  ;  mais  ce  n'est  pas  plus  tôt, 
puisque  Tite-Uve  (XXII,  2)  nous  montre  les  Gaulois  enfonçant  à  mi-corps 
dans  la  vase  des  marais  et  des  gouffres  formés  par  rArno,  et  ne  trouvant 
pas  un  endroit  sec  pour  reposer  leurs  membres  harassés.  Cf.  Machiavel,  Ist. 
Fior.  II,  17  A,  et  Bart.  Scnla,  de  Uistoria  Fhrentinorum,  1. 1. 


S2  MOLLESSE  ET  CORRUPTION 

elle  est  romaine  par  ses  développements  *.  Rien  n'est  plus 
rare  que  de  découvrir  des  monuments  étnjsques  quand 
on  fouille  le  sol  de  Florence,  mais  on  en  a  découvert,  et 
Ton  en  découvrirait  sans  doute  bien  davantage,  s'il  ne 
fallait,  pour  retrouver  la  trace  des  morts,  renverser  les 
demeures  des  vivants. 

Les  Fésulans  qui  fondèrent  les  marchés  de  l'Arno 
étaient  déjà  des  Etrusques  de  la  décadence.  La  caste  do- 
minante aimait  mieux  dépérir  que  s'infuser  du  sang 
nouveau  ;  les  habitants  des  villes  se  vengeaient  d'être  op- 
primés, sur  les  habitants  de  la  campagne,  objet  de  leur 
mépris;  les  esclaves  cherchaient  dans  d'odieuses  et  fré- 
quentes saturnales  une  compensation  à  leur  sort^  Les 
auteurs  latins  représentent  les  Étrusques  de  ce  temps-là 
épais  et  obèses',  mous  et  lâches,  passionnés  pour  les 


*  Lami  {Ncvelle  leltei'arie^  1752,  col.  305,  et  Lezioni  d'atUichUà  tos- 
cane, h  2,  9,  18,  Flor.,  1766)  et  Follini  (Fii\  anL  e  mod.  iîL,  I,  6, 10)  ont 
bien  compris  que  Florence,  comme  on  le  voit  dans  un  texte  discuté  de  Flo- 
rus  (111,  22),  était  antérieures  la  conquête  romaine  ;  mais  ils  s^cverluent  vai- 
nement  à  prouver  qu'elle  a  été  fondée  par  les  Phéniciens  ou  les  Lydiens,  Tan 
1440  avant  notre  ère.—  Voy.  Borghini,  Discorsi,  1. 1,  c.  i,  p.  1 77.  —  Varchi, 
Storia  Fiorentina,  1.  IX,  p.  243.  Cologne,  1721 ,  ('. — Paolo  Mini,  Awertimenti 
e  digressioni  sopra  il  discorso  délia  nobiltà  di  Firenze,  Flor.,  1594.  — 
Bart.  Scala,  de  Hisloria  Floreniinorum,  1. 1. —  Lastri,  LOsservatore  fioren- 
tino,  t.  IV,  p.  3,  Flor.  1798.  —  Dnnlc  (M/".,  xv,  61)  dit  aussi  que  les  Flo- 
rentins descendirent  de  Fiesole  ab  aniico  ;  on  a  longuement  disputé  sur  ce 
mot;  mais  Borghini  et  Lami  ont  soutenu  avec  raison  qu^il  ne  fallait 
pas  Teiitendre  des  temps  barbares ,  trop  peu  éloignés  de  Dante  pour  qu  il 
les  appelât  temps  antiques.—  Suivant  M.  Karl  Hillebr^nd  (Dino  Compagnie 
Etude  historique  sur  l'époque  de  Dante,  p.  9,  note  1,  Paris,  1861  ),  Borghini, 
Lami  et  Follini  «  ont  prouvé  jusqu'à  révidence  l'origine  romaine.  »  Rien 
n*est  moins  exact.  Borghini  se  borne  à  tenir  cette  origine  comme  proliable, 
et  Lami  dit  tout  le  contraire  de  ce  qu'on  lui  fait  dire  :  «  Àvcndo  noi  veduto 

che comc  mai  polrcmo  ragioncvolmcntc  dubitare  chc  ella  non  sia  una 

antichissima  ctrusca  cittadc?  «  Lezioni,  etc.,  II,  t.  1,  p.  52.) 

«  Val.  Max.,  c.  ix,  part.  I,  g  2.  —  Tit.-Liv.,  X,  16.  —  «iebubi%  1, 172. 
—  Mommsen,  I,  171.  —  Michelel,  1,  169.  —  Inghirami,  U,  569. 

»  Yirg.,  Georg,,  U,  196.  —  Catulle,  XXXIX,  11 


DES  ÉTKUSQUËS  DE  LA  DÉCADENCE.         53 

plaisirs  de  la  table,  de  la  danse,  deTamour*,  couronnés 
de  roses,  couchés  pêle-mêle,  hommes  et  femmes,  devant 
des  tables  somptueuses,  entourés  de  joueuses  de  cithare 
et  de  flûte,  servis  par  d'innombrables  esclaves  en  riche 
costume  ou  même  sans  costume*.  Il  y  avait  à  Rome  une 
rue  où  vivaient  les  gens  de  mauvaises  mœurs,  où  les 
hommes  se  vendaient  eux-mêmes',  où  les  femmes,  comme 
en  Lydie,  apportaient  une  dot  acquise  par  la  prostitu- 
tion*. Cette  rue,  on  l'appelait  Tuscus  vicus^  la  rue  des 
Toscans*.  Veut-on  que  les  auteurs  romains  exagèrent, 
par  mépris  pour  des  ennemis  vaincus?  Les  vases  des  né- 
cropoles, témoins  irrécusables,  représentent  plus  d'une 
fois  les  plus  dégoûtants  effets  de  Torgie  étrusque'. 

Contre  la  conquête,  de  tels  hommes  ne  savaient  plus, 
ne  voulaient  plus  se  défendre.  La  multitude  asservie  ne 
voyait  dans  les  désastres  publics  qu'une  occasion  de 
rompre  ses  liens.  On  craignait  de  lui  donner,  contre  les 
Romains,  des  armes  qu'elle  eût  tournées  contre  ses  maî- 
tres. On  était  résigné  d'avance  au  joug  de  Rome,  on  finit 
par  l'appeler  '.  Sur  les  bords  du  lac  Vadimon  a  succombé 
la  fleur  de  l'Étrurie.  Les  survivants,  loin  de  fouler  aux 
pieds,  comme  l'héroïque  Samnile,  les  cendres  de  leurs 
villes  brûlées,  loin  de  défendre  celles  qui  sont  debout  en- 
core, se  soumettent  à  ^envi^  Quand  les  nobles  de  Yul- 

*  Virg.,i£n.,XI,  752. 

*  Théopompe  dans  Athénée,  1.  lY,  c.  xxxviiiy  p.  155,  et  1.  XII,  c.  xi,  14, 
p.  517.  Ed.  Casaubon,  1612. 

*  Piaule,  Curculio,  act.  IV,  se.  i,  r.  21. 

^  Piaule,  Ctiie/^rta,  acl.  II,  se.  m,  v.  20.  — Serv.,  Ad  i«:n.,X,  184.,  Hé- 
rodote, I,  93. 
»  Horace,  Sot.,  1.  U,  sat.  m,  v.  229. 
^  Voy.  Micali,  Allas,  pt.  38,  et  Nocl  des  Vergers,  Atlas,  pi.  11. 
'  Niebuhr,  1, 174  ;  VI,  309.  —  Noël  des  Vergers,  11,  315. 
«  3U6  av.  J.  C.  Voy.  Mommsen,  I,  160-200.  —  Inghirami,  U,  434-450. 

HIST.    DB  PLOBEMCK.    —   1.  3 


34  COLONIES  ROMAINES 

sinies  se  lassent  d'être  gouvernés  par  une  plèbe  furieuse 
d'affranchis,  c'est  en  Rome  qu'ils  espèrent*.  Quand  la 
puissante  famille  des  Cilnius  entre  en  lutte  dans  Arre- 
tium  avec  la  multitude,  c'est  Rome  que  l'aristocratie 
appelle  et  qui  rétablit  l'ordre*.  En  vain  Pyrrhus  fournit 
aux  Étrusques  l'occasion  de  s'affranchir,  de  le  lenler  du 
moins.  Au  lendemain  de  Trasimène,  dix  mille  Romains 
débandés  traversent  impunément  l'Étrurie:  nul  n'exerce 
sur  eux  de  vengeance,  nul  ne  fournit  à  Hannibal  les  re- 
crues qu'il  sollicite.  Tous  apportent  à  leurs  maîtres  des 
dons  considérables  et  volontaires  pour  Texpédition  de 
Scipion  en  Afrique'.  Rome  les  avait  bien  jugés  :  aux  der- 
niers temps  de  la  lutte  elle  ne  daignait  plus  triompher 
d'eux. 

Sa  prudence,  toutefois,  couvrit  leur  pays  de  colonies. 
Les  Étrusques  lui  en  avaient  donné  l'exemple  en  Cam- 
panie  et  sur  le  Pô  ;  elle  le  suivit  avec  cette  force  d'orga- 
nisation qui  lui  était  propre.  Pour  prévenir  tout  soulève- 
ment* et  pour  satisfaire  d'avides  soldats,  elle  les  envoyait 
en  nombre  aux  pays  vaincus.  Un  décret  solennel  instituait 
la  colonie,  toujours  dans  des  villes  déjà  existantes,  où  les 
colons  trouvaient,  sans  avoir  à  les  créer,  les  premières 
conditions  de  la  vie,  et  dont  le  site  avantageux  ou  agréa-* 
ble  était  de  nature  à  les  retenir*.  Au  temps  des  guerres 

«  266  av.  J.  C.  Voy,  Mommsen,  1, 128.  —  Noël  des  Vergers,  U,  205-307. 

«  301  av.  J.  €.  Tile-Live,  X,  5.  —  Mominsen,  I,  128. 

»  Tite-Live,  XXXYQÏ,  45. 

^  Hujus  urbis  propugnaculum  coloniam  populi  Romuni  praesidii  causa  col- 
locatam  (Cicéron,  Philippiques,  Y,  10). 

<^  Tous  les  témoignages  mettent  hors  de  doute  ce  fait  très-important  pour 
riiistoire  des  origines  de  Florence.  —  Coloniae  fuerunl  oppida  que  populus 
Romanus  cives  suos  nd  incolenduin  dcduxit  (Samuel  Pitiscus,  Lexicon  anti- 
quitatum  Romanarum,  1715).  —Coloniae  inde  diclœ  sunt  quod  populi  Ro- 
mani in  ea  municipia  miserint  colonos  (SicuUis  Flaccus,  de  Conditionibut 


EN  ÉTRURIE.  35 

puniques,  Âlsium,  Frcgenne,  Castrum-Novum,  Pyrgi, 
Cosa,  Graviscae,  Lacques,  avaient  reçu  des  colonies*; 
mais  cet  usage  ne  devint  systématique  et  général  qu'au 
temps  de  Sylla.  Après  une  résistance  imprévue,  Sylla 
couvrit  l'Étrurie  des  vétérans  de  ses  quarante-sept  lé- 
gions*. Cicéron  les  montre  plus  aptes  à  dégrader  les 
Étrusques  qu'à  les  régénérer'. 

Ârretium  et  Fésules  furent  leurs  principales  places 
fortes.  C'est  à  Fésules,  position  presque  inexpugnable, 
ville  alors  importante,  que  Sylla  avait  établi  le  gros  de 
son  armée  \  C'est  à  Fésules  que  Catilina  établit  le  quar- 
tier général  de  son  insurrection*.  C'est  un  colon  de  Fé- 
sules, un  certain  Furius,  qui  partage  avec  Mallius  sa 
conGance  et  qui  est  le  second  de  ses  lieutenants  *•  C'est  a 
1      Fésules  enGn  que  le  sénat,  pour  soumettre  ces  rebelles, 

I       agnrum,  dans  LamiyLe2toni,etc.,t.  I,  p.  272). — Ferd.  del  Migliore soutient 
c       aussi  ceUe  thèse,  mais  avec  plus  de  clairvoyance  que  de  critique   (?oy.  Fi- 
rtnze illusirata, Originedi  Firenzej  p.  9, 10,  Flor.»  1684,  in-4*).  Il  n'y  a  pas 
d'exemple  connu  de  colons  romains  qui  se  soient  établis  en  des  lieux  inha- 
bités. Toutes  les  colonies  dont  il  est  fait  mention  dans  le  livre ,  apocryphe 
i       ou  non,  de  Frontin  (de  Co/ontts),  avaient  profité  d*établissements  anté* 
j       rieurs. 

«  Tite-Live,  XXXVI,  3;  XLI,  13.  —  Yell.  Paterculus,  I,  14,  15. 

•  Voy.  Dempster,  de  Eiruria  regali,  t.  II,  1.  VI,  c.  xv.  —  Targioni-ToE^ 
v^û,  ReUmoni,  etc.,  t.  VU,  p.  383.  —  Lami,  Novelle  letterarie,  n*27, 
p.  418,  ann.  1753.  —  Gori,  Inscriptiones  arUiquœ  in  Etruriœ  urbibuê  exts- 
toitef,  Flor.,  1726.  —  Repetti,  Dizion,  geogr.,  etc.,  art.  Chiusi. 

>  Voy.  ÙUilinaires,  II,  3, 5,  9,  14. 

♦  Cicéron,  ProMui^a,  24.  Catilinaires,  UI,  6,  14.  —  Sil.  Ital.,  VUI* 
418.^  Gori,  Inscriptiones,  etc.,  III,  84.  —  Ângelucci,  Memorie  storicheper 
*frnr  di  guida  al  foresliere  in  Arezzo,  p.  10,  Flor.,  1819.  L'importance 
<ie  Fésules  aux  temps  romains  est  surabondamment  prouvée  par  les  fouilles 

I  qui  oDt  mis  au  jour  les  restes  d'un  capitole,  d'un  forum,  d'un  cirque,  d'un 

*  imphithéàlre,  de  thermes  (voy.  Osserv.  fior.,  t.  IV,  p.  4,  etBorghini,  Dw- 

£  cont,  II,  48,  Délia  Toscana  e  sue  citlà), 

f>\  »  Cicéron,  Caa/.,  1.2,3. 

Ni  *  M  ,  ibid.ylM,  6,  20.  -  •  Sallustc,  Catilina,  ch.  xxiv,  xxvii,  xxx,  iliii, 

rm  ui.  ~  l'iutarque,  \ie  de  Cicéron,  ch.  ux  sq. 


36  FLORENCE  COLONIE 

envoie  Q.  Marcius  Rex*.  Quand  ils  furent  soumis,  les 
colons  reparurent,  reprirent  possession  de  leurs  pro- 
priétés dévastées,  et  suivirent  Timpulsion  qui,  en  temps 
de  paix,  conduisait  les  Fésulans  vers  la  plaine.  Si  les  vé- 
térans deSylla  s^étaient  groupés  autour  des  marchés  de 
TArno,  on  ne  saurait  le  dire  :  la  tourmente,  en  ce  cas, 
aurait  emporté  leurs  rares  et  fragiles  établissements. 
Mais  César  fonde  treize  colonies  ;  Octave,  Antoine  et  Lc- 
pide  ensemble,  dix-huit;  Octave,  devenu  Auguste,  à  lui 
seul  trente-deux"  :  dans  ce  grand  nombre  d'établisse- 
ments militaires,  on  ne  put  négliger  la  position  si  favo- 
rable des  villeUCy  déjà  peut-être  devenues  municipe*. 
En  l'année  44  avant  notre  ère,  les  colons  des  triumvii-s 
y  reçurent,  d'après  la  loi  Julia,  vingt  arpents  de  deux 
cent  quarante  pieds  de  long  sur  cent  vingt  de  large*. 
Leur  inslallalion  y  était  définitive.  Leur  sang  s'y  mêla, 
par  de  fréquentes  alliances,  à  celui  des  habitants  pri- 
mitifs. 


«  Sali.,  Catii,  30. 

*  Amédëe  Thierry,  Le  roi  OdoocrCf  patrice  d'Italie.  Revue  des  Deux 
Mondes,  15  juin  1859,  p.  972. 

>  Cette  opinion,  qui  attribue  aux  colons  des  triumvirs  plutôt  qu'à  ceux  de 
Sylla  les  développements  de  Florence,  a  été  soutenue  par  Frontin  (de  Colo- 
ni»),  Lorenzo  Valla  (Opéra,  Bùle,  1545),  RafTaello  Maffei,  le  Volterran 
(Commentariorum  urbanorum  îib.  V.  Geographia  HetruricBy  Lyon,  1552), 
Poliziano,  Epistolœ,  1.  I.  ép.  à  Pielro  de'  Medici;  Dempster  (t.  II,  1.  V, 
c.  xvii),  Casella  {De  primis  Italiœ  colonie,  de  Tu&comm  origine  et  Repu- 
blica  florentina,  Lyon,  1616);  Âmmirato  (t.  I,  p.  5).  La  critique 
moderne  s'y  est  rangée.  Voy.  Grœvii  et  Burmanni  Thésaurus  antiqui" 
tatum  et  hisioriarum  Italiœ,  t.  IV,  col.  1630,  note  1,  et  Archivio  slor. 
i7a/.,3*  série,  1865,  t.  II,  part.  Il,  p.  197. 

*  Florentia  colonia  a  triuraviris  deducta,  assignata  legc  Julia  centuriis 
cœsariana  jugera  20  per  cardines  et  decumanos  (Frontin,  de  Coloniis,  dans 
Cellarius,  Notitia  orbis  antiqui,  t.  I,  p.  572,  éd.  Schwartz,  et  dans  les 
Ada  Sandorum,  24  octobre,  p.  588).  —  Cf.  Borghini,  Discorsi,  t.  I, 
p.  1  sq. 


DES  TRIUMVIRS.  37 

C'était  la  partie  du  pays  la  plus  fertile  en  froment,  la 
plusriche  en  troupeaux  V  Les  innombrables  fleurs  qui  en 
faisaient  la  parure  mérilèrent  à  la  ville  naissante  le  nom 
deFlorentia*.  Florence  a  été  souvent  célébrée  pour  son 
site  enchanteur;  mais  on  n'a  pu  en  exagérer  la  douce  et 
sereine  beauté.  Elle  allait  s'élever  au  milieu  des  lis  et  des 
roses,  au  pied  de  collines  verdoyantes  dont  la  base  plonge 
dans  TArno  et  qui  s'étagent  en  gradins.  Entre  ce  fleuve 
et  les  montagnes  qui  l'abritent  au  nord,  elle  avait  toute 
liberté  pour  s'étendre.  La  vallée  ou  la  plaine,  large  jus- 
qu'à Signa,  ne  se  resserre  qu'en  cet  endroit,  comme  pour 
marquer  à  Florence  et  à  Pise  leur  domaine  respectif.  Si 
beau  que  soit  aujourd'hui  l'aspect  de  ces  lieux,  il  le  fut 
jadis  davantage  :  le  mont  Morello,  le  plus  élevé  de  la 
chaîne  de  Fésules,  était  couvert  non  de  bruyères,  mais 
de  mûriers;  le  Mugnone,  maigre  et  infect  ruisseau  qui 
en  descend,  roulait  des  eaux  plus  abondantes  :  il  fallut 
par  deux  fois  le  détourner  de  son  cours,  lui  creuser  un 
lit  nouveau  '.  L'industrie  n'avait  pas  encore  envahi  ces 

«  Tile-LÎTe,  XXU,  3. 

'  La  critique  a  diTagiié  comme  à  plaisir  sur  ce  nom.  Pour  les  érudits  de 
la  RenaissaDce,  Fluentia  est  le  Trai  nom  d'une  ville  située  entre  deux  cours 
<i'eaD,  TAmo  et  le  Mugnone,  ou  bien  ils  disent  que  Florence  fut  appelée 
ainsi  quod  miro  floreret  succe$su  (Léon.  Bruni  Âretino,  Historiarum  flo- 
^^n^&mnmj  p.  ï63).  Florentia  est  une  forme  latine,  comme  Faventia, 
Fideotia,  Pollentia  (voy.  Arch  stor.,  3*  série,  1865,  t.  II,  part.  I,  p.  68). 
Rien  de  plus  commun  que  de  donner  aux  viUes  un  nom  emprunté  aux  ca- 
^^^ctères  physiques  des  lieux  où  elles  s*élèvent  :  en  Toscane,  Vada,  Gollr, 
^to,  Pontedera,  Ponlassie?e,  Cerreto,  Querceto,  etc.;  chez  nous,  Pont  d^Ain 
^  Pontoise,  Fontainebleau  et  Clairefontaine.  B.  Scala  a  bien  vu  qu'on  no 
peut  chercher  ailleurs  que  dans  floreê  Torigine  de  Florentia  (de  Hisloria 
herUina,  I.  1).  Ferd.  del  Migliore  (Ftr.  illustr.,  p.  Ul)  a  publié  deux 
ailles  inscriptions  latines  qui  portent  en  toutes  lettres  Florentia. 

^  Le  Mugnone  se  dirigeait  primitivement  à  Test  et  se  jetait  dans  TÂrno 
^l'endroit  où  est  le  couvent  des  Salvi.  On  le  détourna  vers  la  porta  Pinti; 
^^  le  fit  couler  k  Touest,  au-dessous  de  la  Ss.  Annunriata,  à  travers  la  place 


38  LES  FLORENTINS 

riantes  campagnes.  La  propriété  jalouse  n'avait  pas,  en 
multipliant  les  murs  de  clôture,  limité  le  plaisir  des 
yeux.  Sans  doute,  les  anciens  n'étaient  pas  platonique- 
ment  sensibles,  comme  le  sont  les  modernes,  aux  beautés 
de  la  nature;  mais  ils  le  devenaient,  dès  qu'il  s'agissait 
pour  eux  de  choisir  une  résidence,  et  un  si  beau  séjour 
devait  les  attirer. 

Il  serait  superflu  de  rapporter  ici  les  aventurer  ro- 
manesques dont  les  légendaires  traditions  du  moyen  âge 
ont  voulu  que  la  vallée  de  l'Arno  fût  alors  le  théâtre. 
Elles  n'ont  pas  plus  d'originalité  que  de  fondement*. 
C'est  dans  Tacite  qu'on  trouve  pour  la  première  fois 
une  mention  vraiment  hislorique  de  cette  ville.  On  était 
en  l'an  15  de  notre  ère.  Tibère  commandait  à  Rome.  Les 


San  Marco  et  la  via  Largn  (auj.  Cavour),  pourTenvoyer  dansTArno  au-des- 
sous du  ponte  alla  Carraja.  La  seconde  fois,  on  se  l)orna  à  mettre  sur  la 
rive  gauche  Téglise  de  San  Lorenzo  qui  étiit  sut*  In  droite.  On  trouvera  dans 
le  récent  ouvrage  de  deux  misses  anglaises  (  ff'a/^«  in  Florence^  by  S.  and 
J.  Horner^  Londres,  1873,  2  vol.),  guide  assez  capricieux  du  voyageur, 
un  plan  intéressant  de  rancicnne  Florence,  où  se  trouvent  tracés  les  trois 
cours  du  Mugnone. 

*  Elles  montrent  dans  Fcsules  h  ]»remière  ville  fondée  au  sortir  de 
Tarclie;  dans  Catilinn,  le  héros  malheureux  d'une  guerre  étrange  où  il  est 
vaincu  parce  qu'il  n'a  plus  que  onze  soldats  contre  vingt-quatre  Romains; 
dans  Florinus,  son  lieutenant,  un  memhre  de  la  famille  des  Floracchi  et  le 
fondateur  de  Florence.  Bibl.  Laurenziana,  Pluleo  29,  cod.  8,  p.  70;  du  ca- 
talogue II,  9,  IV.  —  Villani  (I.  I,  c.  0-9,  31-54).  Ces  fables  ont  été  très- 
spirituellement  résumées  par  Fnuriel  [Dante  et  les  origines  de  la  langue 
et  de  la  littérature  italiennes,  t.  H,  p.  374,  Paris  1854).  Il  n*est  ni  [dus 
piquant  ni  plus  neuf  de  mener  Catilina  h  la  messe  le  jour  de  la  Pentecôte 
que  de  faire  de  Calchns,  comme  on  le  voit  dans  les  auteurs  français  du 
moyen  âge,  un  évê(jue  de  Troie.  Les  chroniqueurs  ne  font  que  reproduire 
les  récils  auxquels  donnait  lieu  rohscurilé  des  origines  (voy.  Dante, 
Parad.,  XY,  124).  I/illustre  et  regrettihle  M.  Gino  Gapponi,  en  son  récent 
ouvrage  Stona  délia Repuhblicadi  Firenze,  1. 1. p.  5 (Florence,  1 875,  in-8*), 
croit  voir  dans  la  fable  de  Catilina  la  preuve  que  l'Étrurie  —  et  surtout 
Fiesole  —  était  hostile  aux  Romains;  mais  il  admet  que  Florence  leur  était 
favorable,  parce  qu'elle  était  une  de  leurs  colonies . 


SUJETS  DE  ROME.  39 

Florentins,  avec  d'autres  Étrusques,  y  envoient  des  dé- 
putés pour  protester  corntrc  une  décision  de  Lucius  Ar- 
runtius  et  d'Ateius  Capilo.  Ces  commissaires  du  sénat, 
pour  préserver  du  fléau  des  inondations  la  campagne  ro- 
maine, l'infligeaient  aux  campagnes  étrusques  ;  ils  vou- 
laient détourner  le  Clanis  de  son  lit  et  le  rejeter  dans 
l'Arno.  C'était  la  ruine  de  Florence  et  de  toutes  les  villes 
riveraines.  A  cette  raison  qui  aurait  dû  suffire,  les  plai- 
gnants ajoutaient  le  respect  dû  à  la  religion  d'alliés  chez 
qui  les  fleuves  de  la  patrie  avaient  un  culte,  des  autels, 
des  bois  sacrés.  «  Les  prières  des  villes,  dit  Tacile,  la  dif- 
ficulté des  travaux,  peut-être  la  superstition,  firent  pré- 
valoir l'avis  de Pison,  qui  conseillait  de  ne  rien  changer*.» 
Trois  ans  plus  tard  (an  18),  par  servilité  ou  par  gra- 
titude, les  Florentins  instituaient  des  jeux  annuels 
pour  les  anniversaires  de  Livie,  d'Auguste  et  de  son  re- 
doutable successeur*.  Déjà,  en  l'honneur  des  deux  pre- 
miers, devenus  dieux  par  leur  mort,  ils  célébraient, 
chaque  année,  des  fêtes  de  six  jours.  Aux  paysannes  du 
voisinage  ils  distribuaient,  pour  les  offrir  à  la  bonne 
déesse,  du  vin  sucré,  des  gâteaux  de  miel  et  de  lait'.  Aux 
nouveaux  dieux  de  l'empire,  ils  offraient  des  repas  pu- 
blics et  immolaient  des  victimes.  Pour  l'élection  de  Ti- 
bère comme  souverain  pontife,  ils  célébraient  des  réjouis- 
sances*. Séjan,  leur  compatriote  né  à  Yulsinies,  stimulait 


*  Tacite,  Annal.,  I,  76, 79. 

*  Inscription  sur  marbre  (rouTce  au  village  de  Brozzi,  à  cinq  milles  de 
Florence,  et  rapportée  par  Lami  (Lezioni,  etc.,  1. 1,  p.  206).  Voy.  Atto  Van- 
nucci,  I  prhni  tempi  délia  libertà  fiorentina,  pli,  Flor.,  1861. 

*  Inscription  trouvée  à  San  Gallo,  près  de  Florence,  dans  les  jardins  Ri- 
casoli.  Voy.  Gori,  Musœum Etruscum,  1. 1,  Flor.,  1737. 

^  Lami,  Sanctœ  Ecclesiœ  (lorentinœ  monumenta,  t.  I,  1.  1,  p.  4,  Flor. 
1758,  in-4*. 


40  PREMIÈRES  GONSTROGTIONS. 

en  eux  le  zèle  de  la  flatterie,  allumé  déjà  par  le  désir 
des  faveurs*. 

L'excuse  de  Florence,  c'est  qu'elle  avait  beaucoup  à 
demander,  n'étant  encore  qu'une  colonie.  Elle  avait  ob- 
tenu le  droit  d'élire  ses  magistrats,  de  répartir  ses  im- 
pôts, de  faire  la  police  dans  ses  rues,  de  rendre  des  ju- 
gements d'importance  secondaire  ;  mais  elle  voulait 
davantage  :  elle  voulait  se  transformer  à  l'image  de 
Rome.  Rome  avait  rattaché  les  Florentins  à  la  tribu 
Scaptia,  leur  reconnaissant  ainsi  le  droit  de  suffrage 
dans  ses  comices*.  Eux-mêmes,  ils  s'étaient  construit, 
dans  d'exiguës  proportions,  un  capitole,  un  théâtre,  un 
amphithéâtre',  où  ils  donnaient  des  combats  d'hommes 
et  d'animaux,  où  ils  se  réunissaient  pour  leurs  affaires, 
à  Toxemple  des  Grecs  et  des  Romains  \  Mais  ils  étaient 
encore  si  peu  de  chose,  que  Slrabon,  parlant  de  la  Tos- 
cane, ne  nomme  pas  Florence,  et  que  personne,  avant 
l'empereur  Hadrien,  n'avait  jugé  nécessaire  de  prolonger 


•  Vell.  Palerculus,  JI,  127.  Inghirami,  lit,  22;  IV,  77. 

*  Lami»  S.  EccL  flor,  monum.,  t.  1,  p.  12,  13.  Les  deux  tribus  rusti- 
ques Arniensis  et  Romilia  contenaient  aussi  des  Florentins  (Acta  Scuiclorum, 
24  octobre,  p.  588). 

'  Le  capitole  était  sur  remplacement  du  Mercato  vecchio.  Il  y  aTait  là 
une  église  appelée  S.  fiaria  in  capitolio  (Arch.  stor.,  3*  sér.,  1865,  t.  II, 
part.  I,  p.  69,  70).  —  Des  gradins  découverts  près  de  San  Simone  et  du 
palais  Peruzzi,  font  supposer  que  là  se  trouvait  Tamphithéâtre,  lePeriloiiwn 
(irtpî-Xà;)  ou  enceinte  de  pierres,  appelé  depuis,  par  corruption,  Parlagio. 
Non  loin  de  ces  ruines,  vers  San  Remigio,  Lami  dit  avoir  trouvé  des  in- 
dices d*un  théâtre  semi-circulaire.  On  parle  encore  d'un  an*jeduc,  de  quel- 
ques statues,  de  quelques  pierres.  Voy.  Borghini,  Lami  (Leitoni)^  VOsserva- 
tore  fiorentino,  IV,  3;  V,  132-145;  Reumont,  Tavole  cromlogiche  e  «ûi- 
crone délia  storia  fiorentina,  Introd.  Flor.,  1841.  Vannucci,/  primitempij 
etc.,  p.  12. 

^  Canlini,  Saggi  ùtorici  d'antichilà  toscane,  i,  I,  p.  41,  Flor.,  1796, 
5  vol.  in-12'. 


YIE  REUGŒDSE.  4i 

la  via  CéMSÏa  jusqu'à  sesportes^  En  décidant  qu'elle  y 
serait  conduite,  Hadrien  montrait  du  moins  que  celte 
ville  obscure  était  en  progrès. 

Toutefois,  dans  ces  premiers  siècles  du  christianisme, 
la  vie  de  Florence  n*apparait  guère  qu'aux  luîtes  reli- 
gieuses. Florence  était  trop  imbue  des  superstitions  étrus- 
ques pour  s'ouvrir  aisément  aux  idées  nouvelles.  A  cet 
égard,  elle  se  séparait  de  Rome,  ville  sans  croyances,  où 
le  paganisme  était  raillé  même  des  païens.  Parmi  les  Flo- 
rentins, les  uns  honoraient  Hercule  comme  le  premier 
fondateur  de  leur  cité*  ;  les  autres,  et  c'était  le  plus 
grand  nombre,  en  rapportaient  l'honneur  à  Mars,  dont 
ils  avaient  fait  leur  patron. 

La  race  étrusque  était  fidèle  à  ses  dieux  comme  à  ses 
coutumes  locales  et  à  ses  procédés  industriels.  Frontin 
et  Paulin,  «  disciples  de  Pierre,  »  prêchèrent,  dil-on, 
sans  trop  de  fruit  l'Évangile  à  Florence,  au  temps  de 
Néron  et  de  ses  fureurs*.  En  l'année  90,  sous  Domitien, 
Romulus,  évêque  de  Florence  et  de  Fésules,  faisait  des 
conversions  dans  son  diocèse  et  y  ordonnait  des  prêtres  ; 
mais  son  zèle  apostolique  se  heurtait  au  zèle  païen  du 
gouverneur  Repertianus,  et  détournait  difficilement  de 
sacrifier  aux  idoles  les  néophytes  qui  ne  pouvaient  que 
parcelle  palinodie  éviter  l'exil  ou  la  mort*. 

'  Inscription  antique  placée  à  l'intérieur  de  la  cathédrale  de  Florence 
(foy.  Arch,  «/or.,  3*  série,  i865,  t.  U,  part.  I,  p.  68). 

*  Biblioth.  nat.  mss.  ibliens,  n*  743  :  Sommario  délie  cosepiù  notabili 
délia  serenissitna  cittàdi  Fireme,  p.  1.  —  C'est  un  ms.  du  dix-septième 
siècle. 

'  Ammirato,  I,  7,  9.  Quelques  auteurs  disent  Paul  au  lieu  de  Paulin, 
mais  c^est  visiblement  par  erreur.  Quant  à  Frontin,  on  ne  sait  pas  seulement 
s^il  est  le  même  que  saint  Fronton  évéque  de  Périgueux.  Voy.Brocchi,  Vite 
dé'iontie  beati  fiorentini,  t.  I,  p.  3,  Fior.,  1742,  3  vol.  in•4^ 

^Acta  Sanciorum,  6  juillet,  p.  261  sq.  —  Ughelli,  Italia  iacra,  t.  III, 


42  LA  PERSÉCUTION. 

I.es  empereurs  changent,  la  persécution  subsiste  ou 
s'aggrave.  Sous  Décius  et  Valérien,  Florence  voit  avec 
effroi  le  martyre  de  cinq  de  ses  habitants,  Minias,  Fabia- 
nus,  Cornélius,  Sixtus  et  Laurentius.  Minias,  le  plus  il- 
lustre d'entre  eux,  était  nalif  de  la  ville  môme  et  issu 
d'une  famille  considérable;  il  avait  acquis  un  grand 
renom  à  la  guerre*.  Traqué  conjme  une  bête  fauve,  il 
s'était  réfugié  avec  ses  amis  sur  la  plus  haute  des  col- 
lines situées  en  face  de  la  ville,  à  la  gauche  de  l'Arno. 
Une  épaisse  forêt  qu'on  y  voyait  alors  et  qui  porlail 
le  nom  peut-être  étrusque  d'Élisbot  lui  servait  de  re- 
fuge. On  l'y  découvrit  et  on  le  mit  à  la  torture.  Des 
fers  pointus  furent  enfoncés  sous  ses  ongles,  du  plomb 
fondu  coulé  dans  ses  oreilles;  puis,  il  eut  la  tête  coupée*. 
La  légende  le  montre  alors,  comme  «aint  Denis,  prenant 
sa  tête  à  la  main,  et,  sous  la  conduite  d'un  ange,  retour- 
nanl  dans  sa  forêt,  pour  achever  d'y  mourir'^.  Plusieurs 
églises  lui  furent  consacrées,  une  sur  la  colline  même 
qui  porte  encore  son  nom,  d'autres  sur  divers  points  de 
la  Toscane*.  Deux  de  ses  compagnons,  Âcrisiusou  San 


p.  272,  Rome,  1747,  aux  évê(|ucs  de  Ficsolc.  Suivant  ce  dernier,  Fiesole, 
après  son  Romolo,  serait  restée  400  nus  sans  évcque.  Romolo  parait  avoir 
prêché  la  foi  en  diverses  villes  qui  se  le  donnent  toutes  pour  premier  évêque, 
Brescia  ot  Bergame  par  exemple.  Cf.  Lami,  de  Eruditione  apoitolorum, 
Flor..  1766,  2  vol.  in-4%  et  Brocchi,  t.  I,  p.  i2,  13. 

*  Les  moines  basiliens  de  San  Miniato  a  monte,  près  de  Florence,  firent 
plus  tard  de  Minias,  devenu  leur  patron,  le  fils  d'un  roi  d'Arménie  venu  en 
Toscane  pour  faire  pénitence,  et  ils  le  représentèrent  en  mosaïque,  la  cou- 
ronne h  la  main. 

^  25  octobre  250,  sous  Décius.  D'autres  disent  275,  sous  Galien. 

'  Ada  Sflndon/m,  25 octobre,  p.  415.  —  Lami,  S.  EccLflor.monttm.^ 
I,  589.  Ces  auteurs  disent  :  Âcta  S.  Miniati  non  satis  fida. 

^  Par  exemple  sur  la  colline  de  San  Miniato  al  Tedesco,  ainsi  nommée 
parce  qu'un  vicaire  impérial  y  établit  plus  tard  sa  résidence  h  moitié  chemin 
entre  Florence  et  Pise.  Voy.  Brocchi,  t.  I,  p.  17-23,  d'après  Pielro  desNa- 


MÉLANGE  DES  DEUX  RELIGIONS.  43 

Cresci  et  liaurentius,  martyrs  comme  lui,  obtinrent  le 
même  honneur  *. 

Au  quatrième  siècle  commence  enfin  de  prévaloir  le 
chrislianisme.  Les  empereurs  le  protègent,  loin  de  le 
persécuter.  Les  Florentins  suivent  le  courant,  ou  plutôt 
ils  y  sont  emportés  ;  mais  ils  mêlent  encore  les  deux  re- 
ligions. Sous  révoque  Félix',  en  313,  ils  se  prosternent 
tour  à  tour  aux  pieds  du  crucifix,  et  dans  le  temple  de 
la  déesse  étrusque  Nurtia,  qui  tient  dans  ses  bras  un 
petit  enfant,  comme  Isis  et  la  vierge  Marie.  On  entre- 
voit le  jour  où  Nurtia  changera  de  nom  pour  conserver 
ses  adorateurs  ;  mais  sur  la  montagne  de  l'arriérée 
Fésules,  la  transition  aux  idées  chrétiennes  est  insensi- 
ble encore  :  on  y  vénère  Ancharia,  droite  et  roide comme 
une  ligure  de  l'Olympe  égyptien*.  Sur  la  hauteur  et  dans 
la  plaine,  Marsétnit  toujours  l'objet  d'un  culte  particulier. 
De  grands  maux,  selon  une  tradiiion  accréditée,  mena- 
çaient les  Florentins,  si  la  statue  de  ce  dieu  essuyait  des 

t:ili,  Catalogo,  1.  IX,  c.  18,  et  Orlendi,  Orbis  sacei'  etprofanuSy  pari.  II, 
1.  5,  c.  54. 

*  On  rapporte  qu*Acrisius,  incarcéré  avec  Blinias,  fut  rendu  à  la  liberté 
par  son  geôlier,  s'enfuit  dans  le  Mugello,  livra  bataille  à  coups  de  pierres 
avec  ses  compagnons  à  ceux  qui  le  poursuivaient,  et  eut  la  tête  coupée  le 

'24  octobre  (Brocchi,  t.  I,  p.  31,  d'après  Marc  Antonio  des  llozzi,  Storia 
di  San  Cresci,  et  les  actes  consentes  à  Tœuvre  de  S.  Maria  del  flore,  à  la 
Ubreria  strozziana  et  au  martyrologe  de  la  Laurenziana.  —  Cf.  Acta  Sanc- 
torum,  24  octobre,  p.  585  sq.,et  Martyroîogium  romanum.  Anvers,  1615). 
C'est  à  Laurentius  qu'est  consacrée  la  basilique  de  San  Lorenzo,  où  res- 
plendit Tart  de  Michel-Ange. 

*  Bibîiotheca  Patrum  maximal  t.  IV,  1. 1,  p.  145.  Ugbelli,  Itatia  sacrùy 
i.  III,  p.  14.  Manni,  Principii  délia  religione  crisliana  in  Firenie,  Flor., 
1764.  -  Arch.  stor.,  3-  sér.,  1865,t.  Il,  part.  I,  p.  68,  69,  75.  —  Ugbelli 
donne  pour  premiers  cvéques  à  Florence  S.  Frontinus  ou  Frenlinus  en  56, 
S.  Romuhisen  90,  S.  Félix  en  515,  S.  Thcodorus  en  561,  S.  Zanobiusen 
576.  Les  prédécesseurs  de  Félix  n'ont  pas  un  caractère  historique. 

'  Tite-Live,  VU,  5.  Tertullien,i4po/o^e^,24.  Gori  a  public  dans  le  Mtisœum 
Elruêcum  le  dessin  qu'on  a  retrouvé  des  déesses  Ancharia  et  Nurtia. 


44  PERSISTANCE 

outrages  ou  se  voyait  reléguée  en  un  lieu  indigne  d'elle. 
Les  chrétiens  durent  promettre  de  la  respecter.  Si,  de- 
venus les  plus  forts,  ils  rotèrent  de  son  temple,  ils  l'é- 
tablirent du  moins  sur  ime  haute  tour,  au  bord  du  fleuve 
où  les  païens,  dit-on,  ne  furent  pas  seuls  à  l'invoquer*. 
Au  temps  d'Aurélien,  les  Toscans  se  réunissaient  encore 
sur  le  territoire  de  Vulsinies  :  ils  n'y  disputaient  plus 
sur  les  destinées  de  leur  confédération  oubliée,  mais  ils 
y  délibéraient  encore  sur  les  rites  de  leur  vieux  culte 
toujours  debout.  Même  après  avoir  embrassé  le  chris- 
tianisme, Constantin  conservait  par  politique  le  titre 
païen  de  pontifex  maximuSy  acceptait  les  arrêts  de  l'art 
fulgural ,  réglait  la  manière  de  consulter  les  aruspices, 
permettait  les  anciennes  cérémonies  au  grand  jour  et 
dans  les  édifices  consacrés*. 

On  les  permit,  on  les  célébra  longtemps  encore.  Ce 
peuple  sans  énergie  pour  ses  plus  sérieux  intérêts  dé- 
fendait avec  une  sorte  de  rage  ses  plus  folles  supersti- 
tions. Sous  l'inerte  Honorius,  les  Étrusques  consultaient 
toujours  les  éclairs  et  la  foudre,  cherchaient  dans  les 
entrailles  des  victimes  la  cause  des  malheurs  de  Tem- 
pire\  Sous  lerude  Amalarik,  alors  que  l'eunuque  Narsès 
se  préparait  à  conquérir  l'Italie,  un  bœuf,  s'écartant  de 
son  troupeau  qui  traversait  le  forum  de  la  paix,  se  dressa 
contre  une  vache  d'airain  qui  ornait  une  vieille  fontaine. 
Par  là  passait  un  Toscan  de  la  campagne.  Fort  des  con- 


'  Vlliaiii,  I,  60.  —  E  con  tuUo  chc  i  Fiorentini  di  novo  fossero  divenuli 
crislbni,  ancorn  tcneanomnliî  costumi  del  paganesimo,  c  tennero  pcr gran 
tempo  e  teineano  fortemciite  1o  loro  antico  idolo  Marte  (ibid.), 

«  Année  361.  —  Code  Ihéodosien,  l.  IX,  t.  XVI,  I.  2;  Noël  des  Vergers, 
H,  592-406. 

'  Claudien,  In  Eutrop.,  1.  I,  v.  12.  Noël  des  Vergers,  II,  419. 


DES  SUPERSTITIONS  ÉTRUSQUES.  45 

naissances  divinatoires  propres  à  sa  race*,  il  annonça 
qu'un  temps  viendrait  où  un  eunuque  triompherait  du 
maître  de  Rome.  On  rit  alors,  dit  Procope,  de  celle  pré- 
diction invraiseniblable  ;  mais  aujourd'hui  tout  le 
monde  l'admire,  car  elle  a  été  confirmée  par  l'événe- 
ment*. 

C'est  ainsi,  quelquefois  appréciée,  le  plus  souvent 
méconnue,  que  se  perpétua  la  race  étrusque.  Forcée  de 
se  mêler  à  ses  divers  vainqueurs,  elle  les  modifia  en  se 
modifiant  elle-même,  sans  perdre  ses  caractères  essen- 
tiels. Victoire  obscure,  mais  réelle,  puisque  aujourd'hui 
même  les  traces  en  sont  sensibles  à  des  yeux  attenûfs. 
Tel  est  le  .motif  qui  nous  forçait  à  remonter  plus  haut 
qu'on  ne  le  fait  d'ordinaire,  pour  rattacher  Florence  à 
ses  véritables  origines.  L'histoire  de  cette  ville  s'explique 
mal,  si  Ton  ne  sait  d'où  elle  vient  et  surtout  à  qui  elle 
doit  son  génie  si  surprenant  au  moyen  âge.  Il  fallait 
montrer  la  civilisation  de  l'Orient  arrivant  par  mer  sur 
cette  terre  privilégiée,  se  perfectionnant  au  contact  de  la 
civilisation  hellénique,  s'imposant  à  la  barbarie  ro- 
maine. Arrêtée  en  ses  progrès  parles  brutalités  de  la 
guerre  et  de  la  conquête,  l'Étrurie  semble  alors  perdre 
presque  tout  ce  qui  fait  sa  gloire  ;  mais  elle  en  con- 
serve le  dépôt  sacré  dans  les  entrailles  de  son  sol  pour 
des  siècles  capables  de  le  comprendre  et  de  l'apprécier, 
comme  aussi  dans  les  intelligences  humaines  qui,  de  gé- 
nération en  génération,  se  le  transmettent  sans  en  avoir 
conscience.  Le  jour  est  loin  encore  où  Florence,  adulle 
et  brillante  de  jeunesse,  apparaîtra  soudain  comme  la 

*  Ut  8unt  Tusci  eliamDUtn  dediti  dmnationibus.  (Procope,  De  hello  go- 
thicOy  I.  IV,  c.  21,  Rer.  liai,  saipt.yt  I,  part.  I,  p.  550.) 

*  Procope,  ibid. 


46  FLORENCE  AUX  TEMl'S  BAIIBARES. 

fleur  qui  perce  les  obscures  broussailles  où  a  grandi  sa 
\ige,  pour  s'épanouir  au  soleil  el  pour  cbarmer  les 
yeux. 


CHAPITRE  II 

LES    TEMPS    BARBARES 
-  406-1068  - 

Les  barbares  dans  le  monde  romain.  —  La  Toscane  au  temps  des  invasions.  ^- 
Siège  de  Florence  par  Radagaise  (406) .  — Destruction  de  son  armée.  —  Hon- 
neurs rendus  à  sainte  Reparata.  —  La  Toscane  sous  les  O^trogoths.  —  Tolila 
à  Florence  (542).  —  Justin  assiégé  diuis  Florence.  —  Narsès  maître  de  la 
Toscane.  —  Domination  des  Langoliaids  (569).  —  Condition  de  Florence.  — 
Domination  des  Franks  (774).  —  Rapports  de  Charlemagne  avec  Florence.  — 
Nouvelle  période  d'invasions  (870-880).  —  Première  renaissance  des  villes. 
—  La  cour  de  Toscane  (890).  —  Domination  des  Germains  (951).  —  Les  rois 
germains  i  Florence.  —  Allemands  établis  à  Florence.  —  Bonifhcc  III,  mar- 
grave de  Toscane  (1027).  —  Florence  sous  Béatrix  et  Malhilde.  —  Les  papes 
à  Florence.  —  Dispositions  morales  de  cette  ville.  —  Son  dévouement  à  ses 
évéques.  —  Troubles  religieux  à  Florence  (1005).  —  L'évéque  Mezzabarba 
accusé  de  simonie.  —  Massacre  des  moines  de  San  Salvi.  —  Pierre  Daniien, 
légat  à  Florence.  —  Concile  de  Rome.  —  Décision  du  concile.  —  Émoi  ion  des 
Florentins.  —  Ils  réclament  l'épreuve  du  feu  (1068).  —  Pielro  Igneo  entre 
dans  le  feu.  —  Lettre  des  Florentins  au  pape.  —  Déposition  de  l'évéque. 

Durant  les  siècles  de  barbarie,  Thistoirc  des  villes  est 
partout  la  même,  si  Ton  peut  dire  qu'elles  aient  une  his'* 
toire.  Les  éléments  des  sociétés  passées  ont  beau  s'agiter 
comme  en  un  creuset  immense  d'où  sortiront,  après  une 
effroyable  ébuUition,  les  sociétés  futures,  le  caractère 
singulier  de  ce  nouveau  chaos,  c'est  l'uniformité.  Partout 
l'existence  est  précaire  et  la  condition  misérable.  Nulle 
part  de  caractère  propre  et  de  volonté  libre.  Nul  ne  sait  si 
les  lois  du  vaincu  ont  encore  une  place  à  côté  des  lois  du 


48  LES  INVASIONS  EN  TOSCANE. 

vainqueur,  si  le  maître  d'aujourd'hui  est  le  maître  de 
demain.  Tout  le  monde  en  souffre  et  la  faute  n'en  est 
à  personne  :  il  semble  que  le  destin  antique  ait  repris 
sur  le  monde  chrétien  son  accablante  domination,  et  que 
les  sectateurs  du  Christ  courbent  la  tête,  comme  les  Étrus- 
ques et  les  Orientaux,  sous  l'inexorable  joug  de  la  fatalité. 
D'une  ville  h  l'autre  il  n'y  a  donc  point  de  différence  ap- 
préciable. Ce  qu'on  dit  des  unes  doit,  en  général,  s'en- 
tendre des  autres,  observation  nécessaire  au  moment  de 
débrouiller  les  annales  de  Florence,  car  jamais  ville 
qu'attendaient  de  grandes  destinées  n'a  eu  de  plus  hum- 
bles et  plus  obscurs  commencements. 

L'empire  romain,  fruit  amer  de  la  décadence,  n'avait 
pu  sauver  de  sa  ruine  la  société  antique.  Sa  seule  raison 
d'être  était  l'universel  désir  de  mettre  fin  aux  guerres  ci- 
viles. Faute  de  génie,  de  volonté  ou  de  force,  il  n'y  avait 
coupé  court  qu'en  leur  substituant  un  mal  pire,  l'inva- 
sion*. La  Toscane,  quoique  moins  exposée  que  la  Lom- 
bardie,  en  avait  connu  tous  les  maux*.  Elle  les  ressentit 
plus  que  toute  autre  province,  le  jour  où  les  barbares, 
cessant  d'errer  comme  des  oiseaux  de  proie,  marchèrent 
droit  sur  Rome,  pour  commander  au  monde.  Sur  leur 
chemin,  en  effet,  ils  trouvaient  la  Toscane.  Ils  y  passaient 

•  Am.  Thierry,  Le  roi  Odoacre  (Rev.  des  Deux  Mondes,  15  juin  i859, 
p.  971).  —  Bossi,  Storia  delV  Italia  antica  e  modcrna,  l.  X,  J.  I,  part.  1, 
cap.  42.  —  Le  même  :  Storia  dei  popoli  ilaliani.  II,  1.  I,  Milan,  i819. 
—  Dal  Pozzo,  Sopra  V ayricoUura  d'ogni  paese.  —  Rosmini,  Storia  di 
MilanOy  1. 1,  p  45.  Inlrod.  —  Inghirami,  IV,  452-438. 

•  Selon  M.  Gino  Capponi  (Stor.  di  Fir.,  l,  6),  la  Toscane  fut  moins 
éprouvée  que  les  autres  provinces  par  l'invasion  ;  Uannibal,  après  avoir  pris 
cette  voie  comme  étant  la  plus  courte  pour  aller  à  Rome,  avait  enjoint  ii 
son  frère  de  passer  par  celle  du  Melauro,  et  enfin  les  Romains,  pour  éviter 
la  Toscane,  ouvrirent  le  passage  du  Furlo.  Mais  les  barbares  ignorants  ne 
pouvaient,  du  premier  coup,  profiler  de  Texpérience  du  passé  ;  ils  devaient 
chercher  le  chemin  le  plus  court  et  le  plus  direct. 


(An.  i06)  FLORENCE  ASSIÉGÉE  PAR  RADAGAISE.  49 

en  allant,  comme  un  lorrenl  dévasta  leur.  Ils  y  repassaient 
au  retour,  comme  ces  eaux  plus  lentes  que  rend  funestes 
un  séjour  prolongé  sur  le  sol.  Les  rares  habitants  qui 
n'avaient  pas  fui  devant  ces  hordes  sauvages  portaient 
dans  leurs  yeux,  dit  énergiquement  Machiavel,  répou- 
vante de  leurs  âmes*.  C'est  en  Toscane  que  Stilicon, 
voulant  couvrir  Rome,  court  arrêter  Alarik".  C'est  en- 
core en  Tosc«me  qu'il  devra  combattre  Radagaise,  ce 
prèlre-roi  qui  promet  à  son  dieu  de  lui  offrir  en  libulion 
tout  le  sang  des  Romains'. 

Poussé  vers  le  Midi  par  les  bandes  innombrables  de 
Vandales,  d'Alains;  de  Suèves,  de  Burgondes  que  chas- 
saient devant  eux  les  Huns  à  peine  arrivés  d'Orient,  Ra- 
dagaise avait  inondé  de  ses  Goths  l'Étrurie.  11  en  sacca- 
geait les  villes,  il  y  mettait  le  siège  devant  Florence,  trop 
forte  déjà  pour  ne  pas  l'arrêter*,  mais  trop  faible  encore, 
et  surtout  trop  divisée  pour  lui  résister  avec  succès.  Dans 
cet  étrange  et  sinistre  pontife  de  Thor  les  sectateurs  attar- 
dés du  paganisme  saluaient  le  vengeur  de  Jupiter.  Lis 
chrétiens,  lui  voyant  des  alliés  dans  la  place  même,  crai- 
gnaient la  trahison,  el,  déjà  décimés  par  la  famine,  ne 
parlaient  plus  que  de  se  rendre.  En  vain  leur  évcque 
Zanobius,  pour  relever  leur  courage,  multipliait  proces- 
sions et  prières,  exposait  à  leurs  regards  les  reliques  vé- 
nérées de  huit  martyrs,  don  précieux  du  pape  Damase  et 

*  hloria  fior.j  1,  5  B« 

*  Gibbon,  Histoire  de  la  décadence  et  de  la  chute  de  l'empire  romain  y 
th.  XXXI,  éd.  du  Panthéon  littéraire,  t.  I,  p.  729  sq.  —  Zeller,  Histoire 
d'Italie,  p.  i5,  Paris,  1853.  —  Inghirami,  IV,  295. 

^  Omnein  generis  humnni  sanguîncin  diis  suis  propinare  deTovcral 
(P.  Orosii  adversuê  Paganos  historiarum^  lib.  Vil,  c.  xxxvii,  Leyde, 
1758). 

*  Prosper,  Chronicon  integrum,  p.  739,  Paris,  1711.  —  Olympiodori 
fragmenla^O,  dans  \esFragm.  histor.  grœcorum, cd   I):(Iot,t.  IV,  p.  59. 

HIST.   DK  PLOBBNCE     —    1.  4 


50  SIÈGE  DE  FLORENCE.  (An.  406) 

du  vertueux  Ambroise,  évêque  de  Milan*.  A  son  instiga- 
tion j}eut-etre,  un  citoyen  considérable  vint  à  grand  bruit 
avertir  les  magistrats  qu'Ambroise  lui  était  apparu  la  nuit 
précédente,  et  qu'il  ordonnait  aux  assiégés  de  tenir  jus- 
qu'au jour  du  lendemain,  qui  verrait  leur  délivrance. 
L'apparition  d'un  prélat  mort  depuis  buit  ans  ne  pouvait 
surprendre  les  fils  des  Étrusques  :  ils  l'avaient  vu  dans 
leur  ville  vers  367;  ils  l'y  avaient  appelé  en  393,  pour 
consacrer  la  vieille  basilique  de  San-Lorenzo,  transformée 
en  église*.  Etait-il  surprenant  qu'il  revînt  de  l'autre 
monde  pour  donner  un  avis  salutaire  à  une  cite  amie, 
par  l'intermédiaire  de  l'hôte  qui  l'avait  reçu  sous  son 
toit? 

Au  miracle  de  leur  salut  ils  donnèrent  vingt-quaire 
heures,  qu'en  dépit  de  la  famine  éclaira  l'espérance.  Le 
lendemain,  du  haut  des  remparts,  ils  virent  apparaître, 
fièrement  déployées,  les  bannières  de  Stilicon.  Sous  leurs 
plis  elles  abritaient  trente  mille  hommes  de  toute  pro- 
venance', Alains  attachés  au  général,  Golhs  détachés  de 
Uadagaise,  esclaves  alléchés  par  la  promesse  de  deux 
pièces  d'or  et  de  la  liberté,  Huns  qui  erraient  sur  la  fron- 
tière, cherchant  le  pillage  plutôt  que  les  combats.  C'était 

*  Ces  martyrs  étaient  Abdon  et  Seimuii,  ViLnlis  et  Agricola,  Nazarius  et 
Celsus,  Gervasiuset  Protasius.  Brocchi,  I,  61-89.  Cf.  sursan  Zanobi,  Matteo 
VîHani,  lU,  85;  Ugolino  Verino,  De  illuslr,  urh.  Flor.,  L  UI;  Deinpster, 
t.  II,  I.  V,  c.  18,  et  loules  les  Vies  de  ce  prélat  qu'énumère  Brocchi  à  la 
page  (J2. 

^  Sur  la  consécration  possible  de  San  Lorenzo,  en  ce  temps-là  hors  des 
murs,  voy.  Lami,  Eccl.  flor.  mon.,  II,  953.  —  On  appelle  quelquefois  San 
Lorenzo  basilique  ambroi^iennc,  mais  il  n'y  a  là  qu'une  tradition  impossible 
à  vériGer.  Cf.  Âmmirato,  1. 1,  t.  l,  part.  I,  p.  11. 

'  Erant  aulem  legiones  triginta  (Zosimc,  tartopi»  vg'a,  V,  26,  dans  les 
Uisloriœ  Romatiœ  scripiorcs  Grœci  minores  dv,  Sylburg»  t.  III,  Francfort, 
1590,  et  dans  le  Corpus  scriptorum  hisloriœ  byzanlinœ  de  Bekker, 
Bonn,  1837). 


(An.  406)  DÉFAITE  DE  RADAGAISE.  51 

peu  contre  les  quatre  cent  mille  barbares  que  Texagéra- 
tion  des  auteurs  prêle  à  Radagaise;  mais  la  multitude  de 
femmes  et  d  enfants  qui,  suivant  Tusage,  comptaient  dans 
le  nombre  des  envahisseurs,  mais  leur  division  en  trois 
corps,  trop  éloignés  les  uns  des  autres  pour  se  porter  mu- 
tuellement secours,  rétablissaient  l'équilibre  des  forces. 
Stilicon,  d'ailleurs,  suivant  son  habituelle  tactique,  comp- 
tait bien  éviter  la  bataille^  De  Pavie  il  s'était  acheminé 
vers  la  Toscane  en  longeant  la  mer.  Au  bruit  de  son  arri- 
vée, les  assiégeants  pleins  d'effroi  gagnèrent  précipitam- 
ment les  hauteurs  de  Fésules*.  Ils  y  furent  bientôt  assiégés 
eux-mêmes,  entourés  de  fortes  lignes  de  cii^convallation, 
réduits  à  la  famine. 

Sur  cette  cime  nue  et  dévastée,  sous  un  climat  meur- 
Irier  pour  des  hommes  du  Nord,  sans  autre  nourriture 
que  de  maigres  racines,  en  peu  de  jours  épuisées,  ils 
voyaient  à  leurs  pieds  les  soldats  de  Stilicon  bien  repus  et 
joyeux,  ils  entendaient  les  éclats  de  rire  et  les  chants 
railleurs.  Contre  un  cercle  de  fer  ils  s'épuisaient  en 
vaines  attaques;  ils  passaient  de  la  famine  à  la  peste,  de 
la  peste  au  désespoir;  ils  succombaient  résignés  comme 
de  vils  troupeaux,  sans  désir  de  combattre,  sans  espoir 
(le  vengeance.  Ne  les  pouvant  sauver,  leur  chef  ne  cher- 
chait plus  qu'à  se  sauver  lui-même.  Pris  et  reconnu  sous 
son  déguisement,  tandis  qu'avec  ses  deux  fils  il  traversait 
les  lignes  ennemies,  il  fut  ramené  au  pied  de  la  mon- 
tagne, et  les  trois  têtes  tombèrent,  à  la  vue  des  Goths  ter- 


*  Zosime  (Y.  26)  dit  pourtant  :  a  Barbaros  nec  opinantes  adgressus,  »  cl 
saint  Paulin  :  «  Altcro  die,  advenicnle  Stilicone,  facta  est  de  hostibus  vie- 
tona.  »  (  Yila  S.  Ambrosii,  c.  50.)  Mais  lu  victoire  consistait  à  lui  avoir  fait 
lever  le  siège. 

'  Uhadagaisum  in  fesulaoos  montes  cogit  (P.  Orose»  VII,  37  )> 


52  SAIME  IIEPAKATA  (An.  406) 

rifiés*.  Celle  poignée  d'hommes  exténués  et  malades  se 
rcndil  aussitôt  à  merci.  On  les  envoya,  la  chaîne  au  cou, 
dans  les  marchés  à  esclaves,  où  ils  ne  trouvèrent  acqué- 
reurs qu'au  mis  'rable  prix  d'un  écu  pnr  léle\ 

Rien  n  égalait  la  joie  des  Florentins  délivrés.  Sur  les 
roules  ils  couronnaient  les  soldats  de  fleurs  et  de  ra- 
meaux. Ils  érigeaient  un  arc  de  triomphe.  Leur  imagina- 
tion transformait  en  sanglantes  batailles  les  moindres 
escarmouches.  Leur  piété  faisait  honneur  de  la  piinci- 
pale,  qui  avait  eu  lieu  le  8  octobre,  à  l'intervention  de 
sainte  Reparala,  vierge  et  martyre,  dont  l'Église  célébrait 
la  fête  en  ce  jour-là.  Reparata  avait  subi  la  mort,  cent 
cinquante  ans  auparavant,  sous  le  cruel  Décius,  à  Césa- 
rée  de  Palestine.  Comme  le  feu,  disait  la  légende,  ne 
pouvait  triompher  de  sa  constance,  ses  bourreaux  lui 
avaient  coupé  la  tête,  d'où  son  âme,  sous  la  forme  d'une 
colombe,  s'était  envolée  vers  le  ciel*.  Une  si  grande 
sainte  n'avait  pu  abandonner  les  chrétiens  dans  le  jour 
qui  lui  était  consacré.  Cette  croyance  pieuse  prit  faveur, 
et,  près  de  trois  siècles  plus  tard,  unévèque  de  Florence, 
auquel  on  donne  le  nom  de  Reparatus,  consacrait  à 
sainte  Reparata  la  vieille  église  de  San-Salvatore.  Comme 
le  martyr  Minias,  la  vierge-martyre  de  Césaiée  obtint 
même,  en  Toscane,  bien  d'autres  autels*.  A  ces  honneurs 


*  P.  Orose,  VII,  37.  —  Am.  Thierry,  Le  roi  Odoacre,  p.  33-57. 

*  Aiu.  Thierry,  Le  roi  Odoacre,  p.  37,  cTaprès  Orose,  VU,  37,  et  Mar- 
cellini  comitis  chroiùcon.  —  P.  Orose  parle  de  deux  cent  mille  hoinines 
morts  sur  la  montagne  de  Fiesole,  et  M.  Am.  Thierry  réduit  ce  chiffre  de 
moitié  ;  mais  c'est  trop  encore,  puisque  deux  corps  d'nrméc  battaient  au 
loin  la  campagne.  —  Cf.  Zosime,  V,  26  ;  saint  Augustin,  de  Civitatc  Dei, 
1.  V,  c.  23,  t.  Vil,  col.  140,  Paris,  1085,  in-folio.  — MabilloM,  AnalectUy 
IV,  485,  Paris,  1085. 

^  Ada  Sanctorunij  8  octobre,  p.  24. 

^  Follini,  t.  II,  c.  4,p.0, 11.  Ada  Sandorum,  2 i octobre,  p.  29-31.  --La 


[An.  406)  PATRONE  DE  FLORENCE.  55 

sacrés  les  Florentins  ajoutèrent  des  honneurs  profanes. 
Ils  instituèrent,  ils  fixèrent  au  8  oclobre,  des  courses  dont 
le  prix  ëlait  une  pièce  de  drap.  Courir  le  pallium,  cor- 
rere  ilpaliOj  telle  est  l'expression  par  laquelle  le  moyen 
âge  désigna  celle  fête,. qu'on  finit  par  renouveler  plu- 
sieurs fois  dans  l'année,  et  dont  les  temps  modernes  n'ont 
que  tardivement  abandonné  la  tradition*. 

C'était  transmettre  aux  âges  un  souvenir  durable  d'un 
succès  sans  lendemain.  Stilicon  mis  à  mort  par  les  maî- 
tres imbéciles  qu'il  protégeait  seul,  rien  n'arrêtait  plus 
les  barbares.  Âlarik  pouvait  reprendre  le  chemin  de  Rome 
et  librement  séjourner  en  Étrurie,  Attila  faire  son  per- 
sonnage de  fléau  de  Dieu,  Odoacre  se  flatter  d'être  le  der- 
nier envahisseur,  Théodorik  tenter  de  fondre  en  un  seul 
peuple  les  Goths  et  les  Romains.  Ceux-ci,  faits  à  l'image 
de  leurs  derniers  empereurs,  ne  savaient  que  courber  la 
lêle  sous  les  coups  redoublés  du  sort.  La  Toscane  urbi- 
caire,  c'est-à-dire  voisine  de  Rome,  élait  à  ce  point  dé- 

tradilion  yeut  que  Sunta  Reparata  ait  été  fondée  au  lendemain  même  de  In 
TJcloire;  mais  la  première  menlion  authentique  de  cette  église  est  de  72  i 
(foy.  Reumont,  Tav.  cron.,  an.  724,  et  A.  Vannucci,  p.  16).  Cette  rgliso, 
de  moitié  moins  grande  que  la  cathédrale  actuelle  qui  a  été  bâtie  sur 
son  emplacement,  ne  fut  a'abord  qu'une  pieve  ou  paroisse.  Quand  S:in  Lo- 
renzo,  qui  était  la  primitive  cathédrale,  fut  remplacé,  selon  tous  les  auteurs, 
p:ir  San  Giovanni,  érigé  vers  670,  Santa  Reparata  en  était  tro|)  voisine  pour 
n'en  pas  souffrir  :  elle  ne  fut  plus  quun  baptistère.  —  En  1128  les  rôles 
furent  intervertis  (Pauli  Diaconi  de  Gestis  Langobanlorum,  W.  I.  S.,  1. 1, 
part.  I.  —  Del  Migliore,  p.  3.  —  Osserv.  fior.,  1. 1,  p.  3).  —  On  dit  que  le 
corps  de  Reparata  fut  rapporté  en  Gampanie  (Acta  Sandorum,  ihid., 
p.  29 j,  et  quen  1352  des  ambassadeurs  florentins  obtinrent  pour  leur 
patrie  quelques-uns  des  os  (Matteo  Villani,  1.  III,  c.  15  et  IG).  Klais  il  faut 
bien  dire  que  Richa  (Notizie  storiche  délie  chiese  florentine,  p.  8,  Flor., 
1754,  in-4)  et  Lami  (Lezioni,  I,  216)  ne  connaissent  de  sainte  Reparnia  ni 
aux  calendriers,  ni  aux  martyrologes. 

*  Cepalio  se  courait  de  la  porte  San  Pier  Gattolini,  aujourd'hui  Romana, 
dans  le  quartier  d'Oltrarno,  à  Tévéché,  situé  près  de  San  Giovanni  (A.  Van- 
nucci, p.  16). 


54  LES  BARBARES.  (An.  543) 

peuplée,  qu'en  certains  lieux,  écrit  le  pape  Gélase,  on  y 
rencontrait  à  peine  un  homme*.  La  Toscane  annonaire, 
plus  voisine  de  l'Arno  et  plus  fertile,  comme  l'indique 
son  nom,  restait  en  friche  et  n'était  qu'un  désert*. 

liCs  villes,  déjà  si  misérables  au  temps  de  l'empire, 
n'avaient  pu  que  déchoir  encore.  A  la  tyrannie  locale,  la 
pire  de  toutes,  avait  succédé  Tanarchie,  plus  désastreuse 
peut-être\  On  ne  savait  plus  faire  usage  des  institutions 
municipales,  ou  de  ce  que  le  temps  en  avait  laissé  debout. 
Mieux  valaient  cent  fois  les  violentes  innovations  des  bar- 
bares que  l'inepte  incurie  des  Italiens;  mais  les  barbares 
n'innovaient  pas  toujours.  Ce  n'est  pas  Théodat,  gendre 
et  neveu  de  Théodorik  et  par  surcroît  platonicien  pédant, 
qui  eût  chassé  la  civilisation  romaine  de  cette  Toscane 
dont  il  fut  le  gouverneur  ou  le  roi*.  Il  préférait  sa  philo- 


<  Lettres  et  écrits  de  Gélase,  dans  les  Sacrosancta  concilia  Labhei  et 
CoisartiiA'  IV,  p.  1158  sq. 

*  Borghiiii,  Disc^U,  87.  Ces  noms  d'urbicaire  et  d'annonaire  se  trou- 
vent dans  les  lettres  de  Théodorik.  Ammien  Marcellin  parlant  d'un  fait 
survenu  à  Pistoia  dit  :  dans  la  Toscane  annonaire  {Rerum  gestamm  Libri 
XXXI). 

'  Voy.  sur  la  condition  des  villes  le  code  Théodosien,  Ad  decur.y  XIl,  1  ; 
de  Quœst.j  IX,  35.  —  J.  Gothofredus,  PuralUa  ad  cod,  Theod.,  XII,  1. 
—  Salvien,  de  GubernationeDei,  V,  7,  8,  Paris,  1854. —  Raynouard,  HUi. 
du  droit  municipal  en  France,  1820.  —  Leber.  Hist.  critique  du  pouvoir 
municipal,  Paris,  1828.  — Guizot,  Essais  sur  Vhistoire  de  France ,  p.  15, 
5*  éd.,  Paris,  1841.  —  Labouinye,  Hist,  du  droit  de  propriété  foncière  en 
Occident^  p.  105,  Paris,  1839.  —  llaullcville,  Hist.  des  communes  lom^ 
bardes f  1. 1,  p.  15-19,  Gand,  1857.  —  Savigny,  Geschichte  der  rômischen 
Rechts  im  Mittelalter,  Bonn,  1840,  trad.  Guenoux.  —  F.  Roth,  de  Re 
municipali  Romanorum,  Stultgard,  1801.  —  F.  Walter,  Geschichte  des 
rômischen  Rechts  bis  auf  Justinian,  Bonn,  1840.  —  Raumer,  Wiener 
Jahrbûcher  der  litteratur,  t.  Vil,  p.  102. 

*  Rex  Tuscix,  comma  rappellent  les  auteurs.  Voy.  Ammiralo,  I,  15: 
Grégoire  de  Tours,  Hist.  ecclésiastique  des  FranksÂ.  ÏII,  eh.  51,  surtout 
dans  l'édition  de  MM.  Giiadet  et  Taranne.  (Publications  de  la  Société  de 
V Histoire  de  France,  1836.) 


(An.  54S)  TOTIU.  5S 

Sophie  à  son  trône,  qu'il  offrait  de  vendre  à  Justinien  : 
fantaisie  de  néophyte  lettré  qui  le  fit  mettre  à  mort  comme 
traître  par  ses  Ostrogotlis.  Totila  lui-même  vaut  mieux 
que  sa  renommée.  Il  n'est  pas  le  fléau  de  Dieu\  le  Hun 
féroce,  le  monstre  à  la  (été  chauve  et  aux  oreilles  de  chien 
qu'a  fléiri  la  légende,  en  le  confondant  avec  Attila.  Il  vou- 
lut au  contraire  imiter  Théodorik,  gouverner  avec  équité,  * 
rendre  au  pays  sa  prospérité  passée*.  Quel  prétexte  eus- 
sent offert  aux  violences  d'humbles  villes  qui  n'osaient 
résister*?  Florence  ouvrait  ses  portes  pour  n'être  pas  prise 
d'assaut*.  On  accusa  Totila  de  l'avoir  détruite  :  il  y  ahat^ 

*  Da  iniquissima  cnirleltà  fu  soprannomato  flagelliiin  Dei,  e  veramenle 
fa  flagello  d'Iddio  (Villani,  II,  3).  M.  Ilillebrand  (Dino  Compagnie  p.  10) 
accuse  à  tort  Mactiiavel  d'avoir  confondu  Attila  avec  Totila.  —  11  est  prouvé, 
on  le  sait,  que  jamais  Attila  ne  parut  en  Toscane. 

*  Voy.  son  plus  récent  historien,  Am.  Thierry,  Histoire  (T Attila  et  de 
tes  successeurs,  Paris,  1856. 

^  Villani  (H,  1  )  dit  que  Florence  comptait  alors  vingt-deux  mille  hom- 
mes en  état  de  porter  les  armes,  ce  qui  supposerait  une  population  d'envi- 
ron soixante  mule  hommes,  chiffre  tout  à  fait  inadmissible.  On  ne  sait, 
d*ailleurs,  sur  quoi  ce  chroniqueur  se  fonde,  en  parlant  d'un  temps  si  éloi- 
gne du  sien.  Voy.  sur  cette  question  Zuccagni-Orlandini,  Ricerche  statiche 
sut  gran  ducato  di  Toscana,  t.  I,  Flor.,  1848,  et  la  discussion  de  Ad. 
Trollo-ie  {A  fiistory  of  tlie  commonwealth  of  Florence,  t.  I,  p.  58,  I^n- 
drcs,  1865). 

*  La  légende,  que  suivent  les  chroniqueurs,  rapporte  plus  dramatique- 
ment les  choses.  Entré  par  surprise,  Totila  aurait  tgorgé  les  chefs  floren- 
tins invites  à  un  banquet,  mis  le  feu  à  la  ville  en  sept  endroits,  porté  le 
massacre  dans  les  campagnes  ou  s'étaient  enfuis  les  habitants  avec  leur 
é\éque  Mauritius.  De  la  ville  il  ne  serait  resté  debout  qu'une  tour  «  bâtie 
par  Fompé<',  f  et  le  temple  de  Mars,  qui  devint  plus  tard  le  baptistère  de 
San  Giovanni  (Villani,  II,  1,  2,  3).  Mais  Procopeet  Agathias  son  continua- 
teur restent  muets  sur  des  faits  si  graves,  et  pour  ce  motif  le  judicieux 
Muralori  les  passe  sous  silence.  Il  est  certain  que  lorsque  Narsës  s'approcha 
(le  Florence,  cette  ville  stipula  qu'elle  ne  serait  nullement  molestée.  Com- 
i:iont  Teûl-elle  fait,  si  le  célèbre  eunuque  y  fût  venu  en  libérateur?  Elle 
redoutait  de  lui  un  châtiment  pour  sa  trop  facile  soumission.  iVu  do  temps 
.iprùs  on  la  voit  debout.  Si  Totila  l'eût  détruite,  on  n'aurait  pas  eu  le  temps 
(le  la  reconstruire.  Voy.  la  verbeuse  mais  excellcnle  dissertation  de  Bor- 
^hini.  Se  Firenze  fu  spianata  da  Attila  y  Discorsi,  IV,  19.  —  Animirato 


50  DÉFAITE  DE  TOTIU.  (An.  542) 

lit  à  peine  quelque  pan  de  muraille,  pour  se  prémunir 
contre  d'ultérieures  rébellions.  Il  ne  recourait  à  la  dé- 
vastation et  au  meurtre  que  pour  réduire  ou  punir  qui- 
conque lui  tenait  tête,  quand  il  n'avait  pas  devant  lui  des 
corps  d'armée  ;  mais  il  en  avait  le  plus  souvent,  qui  le 
forçaient,  même  après  une  victoire,  à  s'observer,  à  rester 
sur  la  défensive.  Bélisaire  lui  prend  par  la  famine  Fé- 
sules,  où  il  avait  mis  garnison.  Un  lieutenant  de  Bélisaire, 
Justin,  enfermé  dans  Florence  par  trois  chefs  goths, 
Bleda,  Roderic  et  Uliaris,  est  délivré  par  deux  chefs  im- 
périaux, Jean  et  Cyprien. 

En  rase  campagne,  dans  le  Mugello\  les  Goths  peu- 
vent bien  reprendre  l'avantage,  parce  que  les  Italiens  y 
jetaient  volontiers  leurs  enseignes  et  leurs  armes,  pour 
fuir  avec  une  précipitation  qui  ne  diminuait  leurs  pertes 
qu'en  augmentant  leur  honte*;  surplus  d'un  point  ils  par- 
viennent à  terrifier  les  villes  prises,  en  y  massacrant  les 
habitants  et  l'évêque';  ils  obtiennent  qu'elles  se  décla- 
rent pour  eux,  qu'elles  combattent  à  leurs  côtés  ;  mais 
cette  alliance  involontaire,  toujours  suspecte,  n'est  qu'un 
danger  de  plus.  L'eunuque  Narsès  n'a  qu'à  paraître  :  tou- 


(1, 15),  plus  judicieux  d'ordinaire,  admet  la  destruction  de  Florence.  M.  Dc- 
lescluzc  (Florence  et  ses  vicissitudes),  Mme  Allant  (Hist.  de  la  République 
de  Florence),  reproduisent  cette  erreur. 

'  Id  uomen  est  diei  iler  Florentia  dissito  (Procope,  1.  UI,  c.  5,  p.  506). 
Le  nom  de  -Mugelio  désigne  la  portion  supérieure  et  occidentale  du  Val  de 
Sieve,  à  partir  des  sources  de  la  Slura  jusqu'au  confluent  de  la  Sieve  avec 
le  torrent  Dicomano.  Cette  contrée,  au  pied  de  TApennin  central,  qui  la  sé- 
pare de  la  Homagne,  est  protégée  contre  le  vent  du  nord  par  une  chaîne 
qui  va  rejoindre  le  mont  Senario  et  le  mont  Morcllo,  près  de  Florence 
(Repetti,  UI,  626). 

•  Procope,  loc.  cit.  Si  l'on  en  croyait  les  chroniqueurs  florentins,  ces 
obscurs  engagements  auraient  été  d'éclatantes  victoires. 

'Procope,  I.  111,  p.  360.  —  S.  Grégoire,  Dialogues,  1.  UI,  c.  15.  — 
Muratori,  Annali  dltalia,  ann.  548.  —  Lami,  Lezioni,  t.  I,  p.  126. 


(An.  542)  NARSÈS  MAITRE  DE  LA  TOSCANE.  57 

tes  les  portes  s'ouvrent  devant  lui,  comme  devant  son 
adversaire,  et  avec  plus  de  sincère  empressement.  Alsium, 
Centumcellae,  Arretium,  Vol  terre,  Pise,  Pistoia,  Fésules, 
Florence,  se  bornent  à  stipuler  qu'il  ne  leur  sera  fait  au- 
cun mal*.  Lucques  seule  soutient,  avantdese  rendre,  un 
long  siège  de  trois  mois;  mais  capitale  de  la  Toscane', 
elle  était  le  dernier  point  que  Totila  pût  abandonner.  Sa 
défaite  fut  partout,  même  à  Lucques,  un  sujet  de  joie. 
«  Dans  les  églises  de  la  Haute-Italie,  on  voit  encore  au- 
jourd'hui les  tableaux  qui  représentent  les  masses  des 
Goths  foudroyés,  dispersés  par  des  saints  qui  planent 
dans  les  nuages'.  » 

Cette  fois  encore,  l'ivresse  publique  exagérait  la  portée 
du  triomphe.  Foudroyés  ou  dispersés,  les  Goths  ne  dispa- 
rurent point.  Ayant  pris  goût  à  l'Italie,  plutôt  que  de  la 
quitter,  ils  se  soumirent  aux  Byzantins.  Implantés  dans  la 
Toscane  annonaire,  ils  y  poussèrent  de  profondes  racines, 
en  mêlant  leur  sang  au  sang  indigène.  Ils  y  propagèrent 
la  haine  d'un  vainqueur  pourtant  plus  respectueux  qu'eux- 
mêmes  des  institutions  et  des  terres.  A  leur  exemple  et 
par  leurs  conseils,  tous  les  regards  se  portèrent  vers  le 
nord,  en  vue  d'y  chercher  des  sauveurs,  d'appeler  les 
Frankset  lesAlamans*,  tandis  que  Narsès,  révoqué  par 


*  Excerpta  ex  Agathiœ  hUtoria  a  fine  Procopii  ad  Golhos  pertinent ia, 
trad.  !al.  de  Grotius,  1. 1,  R.  I.  S.,  1. 1,  part.  1,  p.  384.  Voy.  le  tcxlc  même 
d'.Vgalhias  dans  le  Corpus  scriptorum  historiœ  byzantinœ,  t.  IX,  p.  58, 
Bonn,  18*28. 

*  Mazzarosa  dit  que  Lucques  est  appelée  capituled^ins  un  vieux  document, 
et  que  le  privilège  dont  elle  jouissait  de  battre  moimaie  prouve  bien  qu'elle 
avait  celle  qualité  (Storiadi  Lucca,  1.  I,  t.  I,  p.  20,  Lucques,  1853).  Voy. 
pour  les  curieux  détails  du  siège  de  Lucques,  ce  même  auteur,  p.  17,  et 
Âgathias,  p.  38-52. 

'  Ferrari,  Histoire  des  révolutions  dltaliey  1. 1,  p.  50,  Paris,  1858. 

*  Agathias,  loc,  cit. — Bossi,  Storia  d'Italia,  l.XII,l.  3,  c.  17.— Giraud, 


58  LES  LANGOBARDS  (An.  5o9) 

l'empereur  après  quinze  années  d'un  gouvernemonl  lo- 
lérable,  outragé  parTimpératrice  qui  le  voulait  reléguer 
parmi  les  femmes  et  condamner  à  faire  de  hx  toile,  en 
ourdit  une,  par  son  appel  aux  L^ngobards,  dont  ni  les 
Grecs  ni  les  Italiens  ne  purent  se  dégager*. 

La  domination  des  Langobards  est  un  fait  capital  dans 
l'histoire  de  la  péninsule.  S'ils  viennent,  comme  les  au- 
tres envahisseurs,  sur  leurs  chariots  encombrés  Je  fem- 
mes et  d'enfants,  ils  se  fixent  au  sol,  loin  d'y  errer  en 
nomades,  et  ils  donnent  à  leur  établissement  des  bases  si 
solides  que ,  même  vaincus,  ils  imposent  leurs  lois  et 
leurs  coutumes,  que,  durant  lout  le  moyen  âge,  leur  nom 
reste  synonyme  d'Italien*,  et  que  l'Italie  du  Nord  le  porle 
encore  aujourd'hui.  Prudeniset  politiques,  sous  un  as- 
pect farouche,  ils  ne  s'avancent  qu'avec  précaution;  ils 
mellent  Irois  ans  à  prendre  Pavie  ;  ils  laissent  le  temps 
faire  à  Ravenneson  œuvre  lente  de  décomposition.  C'est 
seulement  dans  la  Toscane  qu'ils  semblent  pressés  de  s'é- 
tablir. La  jugeant  facile  à  prendre,  plus  facile  à  garder, 
ils  s'y  voulaient  enfoncer  comme  un  coin  de  fer  enire 
PexarchatetRome,  pour  mieux  protéger  leurs  possessions 


Bellczze  délia  sioria  (Tïtalia^  t.  I  :  Giornaia  del  Vesuvio  e  destruzione 
délia  polcnza  dei  Gotiy  ap.  Inghirami^H,  405-405.  —  Sarlorius  :  Vcrmch 
ûber  die  Regienmgder  Ostgothen  wàhrend  ihrer  Hetrschafî  in  Ilalien  uml 
Uber  die  VerhUllniue  der  Siéger  zu  den  Besigten  iinhande. 

*  Paul  Diacre,  1.  U,  c.  5,  R.  I.  S.,  t.  I,  part.  I,  p.  427.  Léo  {Hist.  des 
peuples  italiens,  I,  57)  présente  seulement  comme  possible  l'appel  de 
Narsès  aux  Langobards.  Le  fait  est  hors  de  doute.  Voy.  Historiola  rerum  a 
Langohardis  gestarum,  R.  I.  S.,  t.  II,  part.  I,  p.  24.—  Le  vrai  nom  de  ce 
peuple  parait  bien  ôlre  Langobards.  Ainsi  écrivent  Paul  Diacre  el  saint- 
Grégoire  ;  mais  déjà  le  traducteur  grec  de  saint  Giégoirc  écrit  Ao^cSaoJci. 
Villani  (H,  7)  donne  une  singulière  ôtymologie  de  ce  nom. 

•  Langobardi,  Lombnrdi,  li  Longebard,  li  Lombard,  sont  les  seuls 
termes  usités  par  les  écrivains  franks  ou  français  pour  désigner  les  Ita- 
liens. 


(An.  569)  EN  TOSCANE.  59 

de  Lombardie  *,  tandis  qu'entre  Rome  et  eux-mêmes  ils 
laissaient  Turbicaire  à  dessein  dévastée  et  le  désert  des 
Maremmes,  réalisant,  dit  saint  Grégoire,  la  fin  du 
monde*.  Dans  Tannonaire,  qu'ils  ont  ménagée,  ils  pré- 
fèrent aux  villes  de  la  plaine  les  places  fortes  de  la  mon- 
tagne, à  Florence  Fésules,  pour  s'élancer,  comme  d'un 
nid  d'aigle,  tantôt  vers  le  nord,  tantôt  vers  le  midi  ^. 

A  la  longue,  ils  s'humanisèrent.  Ils  subirent,  après 
tant  d'autres,  l'influence  de  mœurs  douces,  d'un  reste  de 
civilisation  et  d'un  beau  climat*.  N'ayant  point  d'enne- 
mis à  combattre  en  Toscane",  ils  y  laissèrent  régner  la 
paix ,  qui  ramena  quelque  prospérité.  Florence  même 
Unit  par  se  relever.  Les  Langobards,  dans  leur  période 
militante,  avaient,  sans  la  détruire,  renversé  ses  murs, 
carrés  comme  ceux  d'un  camp  romain,  et  plus  que  déci- 
mé sa  maigre  population"  ;  mais  ils  cédaient,  comme  les 

*  Cest  la  première  application  de  la  théorie  .nlleinande  qui  réclame  le 
Mincio  pour  prot(^^er  le»  Alpes,  et  la  Lorraine  pour  couvrir  le  Rhin. 

-  «  Inhac  (erra  in  qua  nos  vivimus  finemsuum  mundus  jamnon  nuntiat, 
sed  oslendit  (S.  Greg.,  Dial.,  1. 111,  c.  58).  C'est  la  conclusion  d*un  tahleau 
épique  que  ce  pape  fait  des  malheurs  du  pays.  Pour  les  détails,  voy.  S.  Gre- 
gorii  Magtii  epistolanim  I,  15,  ad  Balbinum  episcopumRusellanum.  Opéra 
omnia,  t.  II,  p.  500,  et  Muralori,  Antiquitales  italicœ  medii  cpvi,  Diss.  21, 
t.  II,  col.  147.  —  Les  passages  des  lettres  et  homélies  de  S.  Grégoire  où 
il  décrit  les  ravages  des  Langobards  sont  réunis  dans  les  Memorie  e  docu- 
menti  per  servire  alV  istoria  del  principato  lucchese,  par  Cianelli,  t,  I, 
p.  2C},  note  3. 

^  Cianelli,  îoc,  cit.  Pizxetti,  Antichità  toscane,  1.  ï,  c.  1.  Muratori,  Ann, 
dltalia,  ann.  605.  Dans  des  papiers  du  IX*  et  du  X*  siècle,  Fiesole  est  en- 
core appelée  caslrura  Fa^sulae  {Atti  di  S.  Alessandro,  vescovo  di  Fiesole, 
dans  un  Passionano  del  capitolo  fiesolano,  cité  par  Lami,  Lezioni,  ï,  283, 
293).  Cf.  Villani,  H,  7. 

*Borgliini,  Disc,  t.  IV,  p.  44-52.  —  Brunetti,  Codice  diplomatico  tos^ 
cano,  t.  I  ot  II,  Flor.,  1800-1835. 

'  Les  Vies  des  papes  contenues  au  recueil  de  Muratori,  et  où  sont  si  soi- 
frneufement  notées  les  villes  prises  par  eux,  n'en  nomment  aucune  de  la 
Toscane  (îi.  I.  S.,  t.  III,  part.  I). 

*  Fazio  des  Uberti ,  dans  son  Dittanumdo,  décrit  emphatiquement   la 


60  DUCS  LANGOBARDS  (An.  569) 

Toscons  (lu  voisinage,  à  rirrésislible  attrait  des  rives  fleu- 
ries (le  TArno.  Ils  trouvaient  à  peine  place  dans  celte  ville 
exiguë,  située  tout  entière  sur  la  rive  droite  du  fleuve,  et 
dont  les  limites  extrêmes  étaient,  au  nord  Toglise  de 
San  Michèle  in  orto^  qui  passait  même  pour  être  «  dans 
la  cité  de  Fésules  *  ;  »  à  Test  la  place  de  la  Seigneurie  ;  à 
Touest  le  Ponte-Vecchio^^  que  défendait  une  tour  et  qui 
reliait  les  deux  tronçons  de  la  voie  romaine'. 

Cette  affluence  toujours  croissante  d'hommes  riches  et 
laborieux  enrichissait  les  Florenlins  :  sous  le  règne  de 
Liulprand,  leur  évêque  Speciosus  possédai  tassez  de  biens 
pour  en  donner  de  considérables  aux  chanoines  de  sa  ca- 
thédrale*. Leur  ville  avait  un  duc  tout  comme  Volterre, 


destruction  de  Florence  par  les  Langobards  ;  mais  quand  une  ville  était  dé- 
truite, le  saint-siége  lui  enlevait  son  évéque.  C'est  ce  qu'il  fit  à  Populonia 
(Voy.  Àrch.stor.,  3*  sér.,  1865,  t.  11,  part.  I,  p.  7^),  c'est  ce  qu'il  ne  fit 
pas  à  Florence  (Voy.  Ughelli,  Italia  sacra,  t.  III,  aux  évêques  de  Florence  où 
l'on  ne  voit  aucune  solution  de  continuilé).  Quant  au  massacre  d*un  grand 
nombre  de  Florentins,  il  est  constaté  par  une  lettre  du  pape  Pé'a^^e  11  à  Tc- 
vêque  de  Florence  (voy.  les  lettres  de  Pelage  ap.  Mansi,  Sacrontm  conci- 
liorinn  nova  et  amplissima  colleciio,  t.  IX,  Flor.,  1763).  —  Ph.  Jaiïé  (Ré- 
genta ponti/icum  romanorum,  Berlin,  1851)  a  fait  une  recherche  attentive 
de  celles  qui  peuvent  passer  pour  authentiques. 

1 1n  civitate  Fessolana  (Lami,  Lez.,  1,  294;  II,  429).  On  en  disait  autant 
de  San  Miniato  a  monte,  quoique  cette  ('glise  fût  située  sur  la  rive  gauche. 

•  Florence  couvrait  alors  260  mille  mètres  carrés  ;  elle  en  couvre  au- 
jourd'hui 9471  (Guihevi,  Dictionnaire  géographique  et  statistique,  p.  712, 
Paris,  1863,  1  vol).  Il  nous  paraît  superflu  de  donner  des  indications  plus 
détaillées.  On  les  trouvera,  Hifticiles  à  suivre,  à  cause  de  Temploi  d's  vieux 
noms,  dans  les  chroniqueurs  Villani,  IV,  7,  iMarchionne  Slefani,  Istoria 
fiorentina,  1.  I,  Rub.  54,  ap.  Dclizic  dcgli  eruditi  Toscani  du  P.  Ilde- 
fon  o  de  San  Luigi,  t.  VIll,  Flor.  1776,  plus  claires  dans  divers  mo- 
dernes, Borghini,  Disc,  t.  IV;  Ammiiato,  1,  19;  Lami,  Lezioni,  \,  144; 
Fellini,  1,  65,  70;  Trollopp,  1,  55;  Arch.  stor.,  3*  sér.,  1865,  t.  H,  part.  I, 
p.  71,  et  .Appendice, XVI,  part.  1,  p.  86.  Voy.  aussi  Bibl.  nat.  mss.  ital.  n"  27, 
un  plan  sommaire  tracé  à  la  main. 

s  toerr./ior.,  VI,  192;  3"  éd. 

*  Ces  biens  étaient  «  in  loco  fluvii  Grève  infra  plèbe  et  episcopio  B.Jo- 


(An.  569^  EN  TOSCANE.  61 

Lucques  et  même  Fésules',  symptôme,  d'anarchie  sous  ces 
rois  barbares  dont  la  couronne,  dilManzoni,  avait  juste 
la  valeur  de  la  tête  qui  la  portail',  mais  inslruincnt  de 
progrès  pour  les  populations  urbaines,  grâce  à  la  lutte  que 
les  ducs  vassaux  soutenaient  contre  leur  suzerain.  Il  fallait 
des  deux  parts  s'appuyer  à  elles,  adopter  leurs  mœurs  et 
leurs  costumes,  permettre  ou  promettre  ce  qu'elles  dési- 
raient, tolérer  ces  libresassociations  que  n'admettait  pas  la 
loi  romaine,  mais  dont  les  races  envahissantes  avaient  le 
goût  et  donnaient  l'exemple.  Restreinte  à  un  étroit  rayon, 
l'autorité  des  ducs  en  était,  d'ailleurs,  plus  efficace,  et 
elle  paraissait  tutélaire  plutôt  que  lyrannique,  dans  l'état 
de  dissolution  où  se  trouvait  la  société*. 


lunnis  Baptistae  vel  Keparata;  iiiartyris  n  (Ughelli,  ItaL  sacr.,  t.  lit,  p.  27, 
aux  cvèques  de  Florence,  ann.  724).  On  voit  que  ce  prélat  prenait  indif- 
féremment le  titre  de  ces  deux  églises.  Cf.  Borghini,  Disc,  t.  IV;  Ammirato, 
I,  19;  Inghirami,  V,85.  Arch.  stor.,  1865,  t.  II,  part.  1,  p.  74. 

*  Raph.  Volaterr.  Geograph.  1.  V,  f*  156.  —  Cianelli.  l,  I,  p.  45-55.  — 
Ingliirami,  V,  80,  88,  107.  «  Lnus  quisquc  ducnm  suam  civitatem  obtine* 
bal  (l»aul  Diacre,  II,  32,  R.  I.  S.  t    I,  part  1,  p.  456).  » 

*  Discorsi  sopra  alcuni  punit  délia  storia  longobardica,  dans  le  volume 
intitulé  Tragédie  e  poésie,  Milan,  1867. 

'  Sur  le  caractère  de  la  domination  langobarde,  ont  eu  lieu  de  grandes 
discussions.  Les  uns  ont  soutenu  qu'elle  n'avait  pas  supprimé  la  société 
romaine,  et  qu'il  y  avait  eu  alors  deux  sociétés  superposées  :  Savigny, 
Zeilschrifl  fur  gesch.  Rechtswissenchaft,  t.  XI;  Tiirk,  Die  Langobavden 
und  ihr  Yolksrecht  bis  zum  Jahrc  774.  Rostock,  1835.  — Cantù,  Histoire 
universelle,  trad.  Aroux,  t.  VII,  p.  215-514.  —  G.  Gapponi,  Letlere  sulla 
dominazione  dei Longobardi  in  Italia,  dans  VArch.stor.  Append.,  1. 1  etX. 
—  Capei,  Discorso  a  G.  Capponi,  ihïd.  —  Carlo  Troya,Dc//a  condizione  dé* 
Romanivintida' Longobardi,  Milan,  1844.  —  Baibo,  Storia  dltalia,  Turin, 
1857.  —  Sclopis,Z)c'Lo7igfoftar(i/  in  Italia  (Mém.  de  lac.  de  Turin,  t.  XXXllI, 
et  préf.  des Monumenta  historiœ  patriœ  édita  jussu  Caroli-Alberti.  —  Man- 
zoni.  Discorso,  loc.  cil.  —  Les  autres  prétendent  que  la  société  romaine 
disparut.  Ce  sont  en  général  des  Allemands  jaloux  de  montrer  l'Italie  de- 
vant tout  à  rAllemagne  :  Arnold,  Verfassungsgeschichie  der  deiitschen 
Freistàdte  im  Anschluss  an  die  Verfasssungsgeschichle  der  Sladt  Wonns. 
Golha,   1854.  —  Léo,  Entwickelung  der  Verfassung  der  Lombardischen 


62  COMTES  FRANKS  EN  TOSCANE.  (An.  774) 

Les  comtes  fraiiks  y  remplirent  le  même  office  quand 
ils  succédèrent  aux  ducs  langobnrds.  Après  avoir  pré- 
tendu, pour  devenir  leurs  égaux,  ne  relever  que  de  Tem- 
pereur,  c'est  contre  l'empereur  qu'ils  serévoltèrentquand, 
à  l'aide  de  son  nom,  ils  eurent  pris  le  dessus.  Dans  la 
seule  Toscane,  on  voit  se  révolter  le  marquis  Regnibald,  le 
duc  Alloue,  les  évêques  de  Lucques  et  de  Pise*.  Le  cadre 
féodal  s'élargit  pour  recevoir  les  évêques  et  les  villes, 
comme  les  vassaux  grands  et  petits.  Tandis  que  s'émielte 
la  féodalité  germanique,  les  villes  concentrent  leurs 
forces  sous  la  protection  du  pouvoir  souverain  ;  elles  ob- 
tiennent de  lui,  sans  perdre  celle  liberté  individuelle  dont 
les  Germains  avaient  introduit  le  goût  et  les  Grecs  ac- 
cepté r usage,  un  légal  et  salutaire  retour  à  la  loi  romaine, 
qu'applique  le  comte,  assisté  sur  son  tribunal  des  juges 
ou  Hcabini  qu'il  a  nommés,  et  d'un  notaire  qui  écrit  les 
sentences';  elles  grandissent  lentement  par  la  luUe  tan- 
tôt sourde,  tantôt  déclarée  du  comte  contre  l'évêciue  et 
même  contre  Tempereur,  intarissable  source  d'exemp- 
tions et  de  bénéfices  (jue  l'empereur  accorde  sans 
compter,  pour  tenir  en  écliec  des  vassaux  rendus  redouta- 


Stàdle  bis  zuder  Aiikunfi  Kaiser  Friedrich  l  in  Italien^  Hambourg,  1824. 
—  Bethinann-llollwog,  Ursprumj  der  Lo)nbardischen  SUidle  freiheil. 
Kine  geschichtliche  Vnlersuchung.  Bonn,  iSiO.  —  Karl  Hegel,  Ceschichte 
der  Stâdteverfassinig  vor  Italien  seil  der  Zeit  der  rômischen  Herrschafl 
bis  zuni  Ausgang  des  Zwolflen  Jalirhuvderl,  Leipzig,  18i7. —  HaiiUevillc, 
loc.  cit.  —  Ixanicri,  Délia  sioria  dllalia  da  Teodosio  a  Carlotnagno, 
Bruxelles,  1841.  —  Ft-rrari,  I.  54-59. 

*  lladrinni  cpist.  1  cl  12  dans  1).  Bouquel,  Recueil  des  historiens  des 
Gaules  et  de  la  France^  t.  V,  p.  557.  Voy.  sur  ce  pape,  Anastase  bibl., 
K.  I.  S.,  t.  m,  pari.  1,  et  Sigunl,  Papst  lladrian  I und  die  wellliche  Herr- 
schafl des  rômischen  Sluhls.  A.  Vannucci  (p.  24)  parle,  en  outre,  de  la 
conspiraliondu  duc  de  Chiusi. 

*  Il  faul  voir  là  Toriginc  des  inslilulious  judiciaires  do  la  période  coin uiu^ 
nale.  Voy.  Canlini,!,  2-6. 


(An.  786)  GUÂRLEMAGMË  Â  FLORENCE.  05 

bles  par  retendue  et  bientôt  par  riiérédité  de  leurs  Rek\ 
Jaloux  de  reconstituer  une  nation  latine,  Cliarlemagnc 
prolégeait  surtout  lesvillesoù  il  en  retrouvait  la  tradition, 
colles  que,  pour  ce  motif  même,  avaient  abattues  ou 
abandonnées  les  Langobards.  Florence  était  du  nombre. 
Il  y  venait  vêtu  de  la  chlamyde  romaine  plutôt  que  du 
sayon  gaulois*.  En  781,  il  tenait  un  plaid  à  ses  portes'; 
en  78G,  il  célébrait  avec  les  Florentins  la  fcle  de  Noël*. 
Il  leur  donnait  pour  duc  un  certain  Gundibrand,  protec- 
teur médiocre,  à  vrai  dire,  que  le  pape  Hadrien  accusait 
bientôt  de  voler  les  bestiaux  dans  les  fermes,  et,  pis  en- 
core, de  molester  les  moines*.  Des  noms  de  forme  barbare 
figurent  désormais  à  côté  des  noms  latins  dans  les  actes 
où  les  noms  de  lieux  ont  déjà  leur  forme  italienne*,  in- 
dice manifeste  d'une  immigr.Uion  croissante  dans  une 
ville  en  progrès. 

Pour  avoir  voulu  le  bien  de  Florence,  Gharlemagne 
est  réputé  l'avoir  fai'.  Aux  dernières  années  du  quin- 
zième siècle,  dans  une  convention  conclue  entre  Char- 
les VIII  et  leur  patrie,  les  rédacteurs  florentins  saluent 
dijns  le  prince  frank  celui  qui  le  premier  Ta  restaurée, 

*  Voy.  sur  ce  sujcl  un  arlicle  de  M.  Pasquale  Yillari(//  comunc  italiano), 
(Lios  le  Polilecnico,  mars  1866,  p.  296-304,  et  A.  Vannucci,  p.  22. 

-  G.  Capponi, Let^era  5  sut  Langobardi  (Arch.  stor.^  App.,  t.  X,  part.  11, 
p.  :)0.52. 

*  Vadum  inedianuin  fiaibus  florenlinis  (Cantini,  I,  13  bis). 

*  ik)rghini,  Disc.  IV,  44-52. 

^  *  Invasionein  quamGundibrandusduxcivitiilis  florentine,  etc.  (Iladriani 
epUt.  39.  D.  Bouquet,  V,  585.) 

«  Atit)ald,  Adonald,  Adelpald,  Gratolf,  Rinipert,  Atripert,  Adalbert, 
Dmiimel,  à  côté  de  Deodatus  et  Petrus.  Cliartes  publiées  par  Ughdli,  Ilalia 
sacra,  Ul,  29;  II,  577.  VArck.  siorico  (1865,  l.  Il,  part.  I,  p.  75)  fait 
mention  du  premier  de  ces  papiers,  avec  quelques  inexactitudes.  Mais  il  y 
est  parlé  d'un  autre  document  de  853,  où  sur  1 5  signatures  ecclésiastiques 
il  n\  a  que  deux  noms  italiens* 


64  CHARLEMAGNK  A  FLORENCE.  (An.  780) 

celui  qui  a  construit  ses  murailles,  ses  forteresses,  ses 
loin  pies,  et  substitué  le  nom  de  Florence  au  nom  de 
Fluentia*.  Les  chroniqueurs  vont  jusqu'à  dire  qu'il  donna 
aux  habitants  des  institulions  libres,  des  consuls,  des  sé- 
nateurs ((  à  la  mode  de  Rome,  »  et  qu'il  créa  des  cheva- 
liers*. Autant  de  chimères  d'imaginations  sans  critique. 
Ces  chevaliers,  elles  nous  les  montreront  venus  plus  lard 
d'Allemagne  avec  les  Otton*.  Celte  liberté,  comment  l'au- 
rait-il  donnée,  le  chef  barbare  qui,  malgré  son  génie, 
ne  vit  pas  que  sans  Tabolition  ou  la  diminution  de  l'es- 
clavage il  n'y  avait  pas  de  progrès  social*?  Ces  murailles 
qu'il  aurait  élargies,  il  ne  fit,  on  le  prouve,  que  les  ré- 
parer*. Cttle  église  des  saints  apôtres  qu'il  aurait  con- 
struite ne  peut,  si  ancienne  qu'on  la  suppose,  remon- 
ter aussi  haut®.  Il  n'est  pas  moins  téméraire  de  dire  que 
Florence  lui  dut  l'extension  de  son  territoire,  de  son  con- 
tado\  lequel,  sous  la  juridiction  du  comte,  comme  plus 


*  «  Advertens  sua  christianissinia  Maicstas  quod  Carolus  Magnus  liujus 
urbis  fuitpriinus  restauratorctnominisFIuentia}  in  Florentiam  iiiutator,  lo- 
corumque  et  oppidorum  et  arcium  dator,  uiœniumque  cou^trllcto^,  et  tem> 
plonim  aliquoruin  hujus  indytaî  iirbis  icdificator,  vers  siinctx  crucis  et 
alinruiii  reiii|uiarum  ac  ornaineiUoruni  temple  Sancti  Joannis  oi  nliis  lar- 
j^nlor....  [Cayitoli  faili  dalla  cilla  di  Firenze  col  re  Carlo  VIII,  a  âi  25  de 
novembre  del  1494.  — Documciitb  dans  VArchivio  storico  italiano,  !.. 
p.  304,  Docum.  5). 

*  Villani,  111,  5.  Ammiralo,  1,  21. 
'^  Villani,  IV,  1. 

*  A.  Vannucci,  p.  25.  —  Alcuin,  son  maitre,  a  un  grand  nombre  d^esclaves. 
Prêtres,  évêques,  moines  en  font  niarcbé.  On  peut  voir  dans  Libri  (HUl.  des 
sciences  malhémaliques^  t.  11,  p.  508  sq.)  des  statuts  et  des  témoignages 
nombreux  d'auteurs  qui  montrent  la  servitude  subsistai.!  au  moyen  âge  et 
soutenue  par  des  lois. 

5  Arch.  stor.,  3-  série,  1865,  t.  11,  part.  1,  p.  71;  1868,  t.  VUI,  part.  J, 
p.  235. 

6  Voy.  Vasari,  Proemio  délie  vite,  t.  1,  p.  206,  éd.  Lemonnier,  Flo- 
rence, 1840.  Les  savants  éditeurs  la  font  remonter  h  Tan  1000. 

^  De  cornes  vient  coniilatus,  d'où  cotUado  (Cautini,  I,  0). 


(\>.  876)  NOUVELLES  INVASIONS.  05 

tiird  sous  celle  de  l'évêque,  s'étendait  h  peine  d'Einpoli 
à  Pralo,  étroitement  resserré  qu'il  était  entre  les  terri- 
toires de  Volterre,  de  Lucques  et  de  Fiesole*.  Mais  les 
l>euples  exagèrent  leur  reconnaissance  comme  leur  in- 
gratitude, et  ne  marchandent  pas  la  gloire  pour  des 
marques  même  stériles  de  bonne  volonté. 

Charlemagne,  au  demeurant,  fit  plus  de  mal  par  ses 
successeurs  qu'il  n'avait  fait  de  bien  par  son  règne.  Sous 
la  faible  race  des  Carolingiens,  les  Hongrois  et  les  Awares, 
les  Normands  et  les  Sarrasins*  eurent  toute  liberté  d'en- 
vahir, de  ravager  l'Italie,  ce  Tous  les  bois  des  forêts,  écri- 
vait à  Charles  le  Chauve  Ténergique  pape  Jean  VIII,  s'ils 
devenaient  autant  de  langues,  pourraient  dire  nos  maux. 
Heureuses  les  femmes  qui  n'ont  pas  enfanté'  !  »  Pour  se 
défendre  ,  les  populations  affolées  sollicitent  comme  une 
faveur  le  droit  de  relever  leurs  murailles,  qu'une  poli- 
tique soupçonneuse  avait  abattues  et  ne  permettait  pas 
de  réparer*;  mais  si  elles  repoussent  ainsi  les  envahis- 
seurs, elles  enhardissent  les  tyrans.  Le  seigneur  féodal 
ne  connaît  plus  de  frein  quand  il  n'a  plus  de  crainte. 
Persécuteur  des  humbles,  complice  des  voleurs  et  des 
meurtriers,  il  n'est  puni  que  dans  le  rêve  de  ses  victi- 
mes, qui  le  voient  par  avance  aux  enfers,  expiant  ses 


<  Laiiii,  Lez.,ly  98.  horghin'i, Disc,  Villari  (Politecnico,  juillet  1866,  p.  3). 
Au  moment  où  commencent  à  prévaloir  pour  les  noms  de  lieu  les  formes 
italiennes,  nous  pouvons  nommer  Fiesole  la  vieille  Fésules. 

*  Voy.  Reinaud,  Invasions  des  Sarrasins  en  France.  Paris,  1836.  — 
Muratori,  iln//Vy.  ital.,  Diss.  I,  t.  I,  col.  '25. 

*  Ep.  8  dans  Duchesne,  Historiée  francorum  scriptor  es  y  t.  UI,  p.  870. — 
Cf.  ep.  12,  14,  18,  ibid.,p.  874,  876,  879. 

^  «  >*ulli  faseratprivatohomini  quanquam  regiis  beneficiis  ditato,  arces, 
sive  ut  in  Italia  dicero  amarunt  Rochas,  Castra,  etCastella  munita  hubere. 
aut  si  quis  habutt,  certe  illi  non  sine  augustorum  sive  regum  venia  habere 
licuit  (Aniiq.  med.  <Bvi,  t.  H,  col.  460,  Disiert.  '26). 

BIST.    DE  PLORENCB.   —   I.  O 


Go  LfciS  ROIS  D'iTALlIi:.  (An.  876) 

méfaits  par  d'alroces  supplices*.  Pour  mellre  le  comble 
a  ranarchie,  Louis  II  détruit  par  son  testament  son 
œuvre  réparatrice,  et  découpe  en  lambeaux  ce  royaume 
d'Italie  dont  il  avait  fait,  si  l'on  peut  dire,  un  élre  vi- 
vant. 

Ce  morcellement,  qu'imposaient  les  idées  du  siècle, 
c'était  le  cbaos  succédant  à  l'ordre,  mais  non  la  mort  suc- 
cédant à  la  vie.  Derrière  leurs  murailles  relevées,  les 
villes  avaient  retrouvé  une  vitalité  nouvelle  et  comme  le 
sentimentde  leur  personnalité.  Elles  apprenaient  à  s'or- 
ganiser pour  la  résistance,  à  forger  des  armes,  à  appe- 
ler dans  leur  sein  de  nouveaux  habitants.  Les  campa- 
gnards qu'elles  y  avaient  reçus  quand  ils  fuyaient  les 
Sarrasins  venaient  de  doubler  leurs  forces ,  elles  vou- 
laient les  doubler  encore  en  provoquant  une  si  profitable 
immigration.  Les  seigneurs,  dans  leurs  rocche  ou  châ- 
teaux forts,  étant  presque  aussi  redoutables  que  les  pi- 
rates, ce  mouvement  put  se  ralentir,  il  ne  s'arrêta  pas. 
Les  plus  puissants  d'entre  eux,  les  principes  regni^ 
comme  l'historien  de  Milan  les  appelle*,  avaient  d'ail- 
leurs intérêt  à  ménager  les  villes,  car  dans  leur  ardenlc 
compétition  au  trône  ils  y  trouvaient  leurs  électeurs  na- 
turels '. 

La  Toscane  eut  alors  le  privilège  de  vivre  sous  des 
maîtres  puissants  parce  qu'ils  étaient  habiles,  et  bien  vus 

>  Visio  Weitini,  dans  Mabillon,  IV,  part.  I,  p.  268,  et  Uimly,  Wala  et 
Louis  le  Débortnaire,  p.  218. 

*  Arnulphi  mediolanensis  Ret-um  sui  temporiSy  I.  I,  c.  15;  R.  I.  S., 
t.  IV,  12. 

s  Muruloii,  Antiq.  itaL,  t.  IV,  pnssiin,etcol.  39,  40. —  Provana,  p.  40. 
—  Vtsmc,  Vicende  ddla  proprietà  in  Italia(Mem.  délia  R.  Acc4tdemia 
di  TorinOy  l.  XXXIX,  c.  iv,  p.  599).  Mi^net,  Mém.  sur  la  formation  lerri- 
toriale  et  politique  de  V Italie  (Séances  et  travaux  de  VAc*  des  se.  morales 
et  politiques,  2*  série,  t.  XU,  p.  514,  ann.  1847). 


(ÂB.  9i6)  LES  MARGRAVES  DE  TOSCANE.  07 

parce  qu'ils  étaient  humains.  Adalbert  II,  chef  de  cette 
famille,  avait  pour  beau-frère  Wido*,  compétiteur  de 
Bérenger.  Autant  que  possible  étranger  à  leurs  querelles, 
il  en  profitait  pour  grandir  par  la  paix.  Reconnaissantes 
d'un  bienfait  si  rare,  les  populations  lui  étaient  dévouées; 
après  lui  elles  le  furent  à  son  ûls.  Le  hasard  des  combats 
plonge  en  vain  ce  fils,  avec  sa  mère,  dans  un  sombre 
cachot  de  Mantoue  :  du  fond  de  ce  cachot  il  peut  lancer 
ses  ordres,  et  il  est  obéi.  Ses  sujets  l'eussent  délivré  de 
force,  si  Bérenger,  par  prudence,  ne  l'eût  rendu  à  la 
liberté. 

Dans  cette  période  de  cent  vingt-six  années  où  l'on  voit 
pour  la  première  fois  des  rois  italiens  en  Italie,  les  villes 
toscanes,  comme  les  peuples  heureux,  n'ont  pas  d'his- 
toire. Les  vieux  documents  ne  les  mentionnent  que  pour 
marquer  le  lieu  où  est  signé  tel  diplôme,  où  est  accom- 
pli tel  acte  impérial.  C'est  à  peine  si  l'on  y  voit  qu'à  Flo- 
rence, en  897,  l'empereur  Lambert  fit  tenir  des  plaids 
en  son  nom;  que,  l'année  suivanle,  il  donna  aux  Floren- 
tins l'église  de  San  Miniato,  possédée  depuis  Charlemagne 
par  l'abbaye  de  Nonantola',  et  que  Bérenger  confirma 
cette  donation  '.  Mais  à  ce  calme  inespéré  succède  bientôt 
l'orage.  L'heure  est  revenue  des  maîtres  cupides,  violents, 
capricieux.  Sous  le  règne  d'Hugues  de  Provence  (926)*, 
«  renard  très-solennel,  qui  n'avait  rien  du  lion^,  »  sous 


^  En  France,  nous  disons  Guy  ;  d'snciennes  annales  disent  Wito  ;  Mura- 
lori  remarque  avec  mison  que  tous  les  noms  italiens  qui  commencent  par 
ijua,  gue,  gui,  sont  d*origine  allemande  (Délie  anlichilà  eslensi^  part.  I» 
c.  I,  p.  2,  Modène,  1717,  in-f'). 

*  Située  non  loin  de  Modène. 

^  Voy.  le  document  dans  Canlini,  I,  21 ,  24,  27. 

*  Les  Italiens  disent  Ugone,  le  grand  Hugo. 
>  Muratori,  Ann.  (PliaL,  ann.  926,  931. 


68  LES  EMPEREURS  ALLEMAiNDS  (An.  945) 

les  ducs  provençaux  qu'il  impose  h  la  Toscane,  les  fem- 
mes en  sont  réduites  à  cacher  leui's  bijoux  \  les  hommes 
à  briser  leurs  armes  impuissantes. 

C'est  alors  que,  dans  l'universelle  détresse,  tous  les 
yeux  ^^e  portèrent  vers  le  nord.  Ils  y  voyaient  un  prince 
capable,  Henri  l'Oiseleur,  chasser  les  barbares,  recu- 
ler les  frontières  de  l'empire,  mettre  l'ordre  dans  le  chaos 
allemand.  Son  fils  Otton  fut,  au  premier  prétexte,  appelé 
comme  un  sauveur.  On  le  jugeait  assez  fort  pour  vaincre, 
et  assez  éloigné  pour  n'être  pas  redoutable.  11  vainquit, 
en  effet,  et  tira  l'Italie  de  la  dégradation  morale  où  l'avait 
plongée  le  règne  abject  d'une  Marozia,  d'une  Théodora*. 
Mais  il  fit  payer  cher  ce  bienfait.  L'héréditaire  ténacité 
des  Tudcsques  ne  voului  plus  ni  lâcher  la  conquête,  ni 
en  laisser  perdre  le  prétendu  droit.  Leur  apreté  prover- 
biale s'en  appropria  tous  les  fruits.  Le  pape  ne  fut  plus 
qu'un  fonctionnaire  impérial.  Des  évêques  allemands 
firent  de  la  simonie  la  plaie  de  l'Eglise.  Aussi,  dès  le 
lendemain  de  la  conquête,  maudissait-on  les  conqué- 
rants. Ils  sont,  suivant  le  chapelain  Donizo,  «  une  race 
d'ivrognes  et  d'impies,  qui  aiment  l'argent  plus  que  la 
guerre*.  »  Un  Allemand  devenu  Italien,  disait-on,  est  un 

*  A.  Vaiinucci,  p.  î2î). 

*  Voy.  ce  qu  en  dit  non  un  ennemi  de  l'Église  ,  mais  Gerberl ,  pape  plus 
tard  sous  le  nom  de  Sylvestre  II  (Actes  du  concile  de  Saint-Basic,  dans  les 
œuvres  de  Gerbert,  éd.  Olleris,  p.  17r>-ti5G,  1SG7,  in-i",  il  dans  IVrlz,  III, 
658).  Cf.  Giraud,  Grégoire  Vil  et  son  temps  (Revue  des  DeiLv  Momies^ 
15  mars  1873,  p.  4-41»,  450). 

*  ...  Gens  alcniHiina 
Ëhria  gens  ista  ncscit  Cliristi  piadictn... 

IMu>  ndiiinnnt  nummiiin  qunui  jjclluni  vinciMC  sunipluni. 

(Donizo,  Vita  Mathildis.c.  18,  Y\,  I.  .S.,  t.  V,  370.) 

Ce  nom,  qui  si<^'nilic  Denis,  est  éciil,  je  ne  sais  pourquoi,  Domnizo  par 
Haronius  et  par  le  V.  Tosli.  Le  20'  chapitre  du  livre  II,  qni  est  en  acro>ticiie, 
dofM'c  le  nom  cxa' l  du  chapelain- poète. 


(Ax.  975)  A  FLORENCE.  Gî) 

diable  incarné*.  «  La  venue  d'Ollon,  écrivait  plus  tard 
Villani,  porte-voix  de  la  postérité,  abattit  la  domination 
des  Romains.  Florence,clef  de  voûle  de  leur  puissance,  ne 
pouvait  plus  ni  respirer  ni  montrer  ses  forces*.  »  Les 
Allemands,  à  vrai  dire,  n'étaient  pas  en  reste  d'injures  : 
ils  accusaient  les  «  Romains  »  de  bassesse,  de  timidité, 
de  luxure,  d'avarice,  de  mensonge,  en  un  mol  de  tous 
les  vices  *. 

En  fait,  Olton  le  Grand  et  ses  successeurs  innovèrent 
peu  :  ils  suivirent  la  politique  des  Carolingiens  et  celle 
des  rois  d'Italie.  Pour  écraser  leurs  rivaux  ou  amoindrir 
les  rebelles,  ils  donnaient  les  villes  aux  évoques,  ils  y 
multipliaient  exemptions  et  immunités;  mais  ils  n'a- 
vaient, quoiqu'on  ait  dit,  nul  dessein  de  les  affranchir; 
ils  ne  sont  pas  les  fondateurs  des  libertés  communales. 
Le  premier  Otton  passe  deux  fois  à  Florence,  en  962  et 
Ofii;  il  aimait  cette  ville  «  parce  qu'elle  était  romaineet 
fidèle  à  l'empire*;  »  la  principale  marque  de  sa  faveur, 
c'est  la  concession  d'un  territoire  de  six  milles  autour 
des  murailles*.  Le  plus  souvent,  les  largesses  impériales 
se  portent  sur  une  même  église,  sur  un  même  couvent, 
objet,  on  ne  sait  trop  pourquoi,  de  constantes  prédilec- 
tions; ainsi  l'abbaye  ou  Badia^  dont  on  voit  encore,  a 
Florence,  l'élégant  clocher.  Après  l'avoir  fondée  en  975, 
sous  l'invocation  de  la  vierge  Marie,  Willa,  femme  d'Hu- 


'  Vov.  Gfiorcr,  Pabst  Gregorim  VII  und  seine  ZeHaltci\  Schaffouse, 
1858-1860,  t.  H.  p.  239. 

«  Villani,  ni,  5. 

5  c  Quidquid  viliorum  est  comprehendentes  »  (Liutprandi  îegatio  ad 
Nicephorum  Phocam,  R.  I.  S.,  t.  lî,  part.  I,  p.  481). 

*  <  Mostrô  di  niollo  amarla  perd  ch*cra  scinpre  stata  Fircnzo  de'  Romani 
e  fedele  allo  imperio  »  (Villani,  IV,  1). 

»  Villani.  IV,  1. 


70  ALLEMANDS  EN  TOSCANE.        (Ah.  1012) 

berl,  duc  de  Toscane,  achetait  pour  renrichîr  plusieurs 
propriétés  aux  environs,  et  en  nommait  abbé  son  confes- 
seur Marino*.  En  995  et  996,  son  fils  le  comte  Hugues 
y  ajoute  deux  cent  quarante-cinq  propriétés  nouvelles, 
entre  autres  celle  du  lac  Trasiniène  et  de  ses  rives*.  Qui- 
conque entreprendra  sur  cette  liberté  payera  cent  livres 
d'or  fin,  moitié  au  trésor  impérial,  moitié  audit  monas- 
tère*. En  1012,  c'est  Henri  le  Saint  qui  enrichit  encore 
l'opulente  Badin.  Dès  ce  moment  l'impulsion  est  donnée, 
la  mode  s'en  mêle,  et  les  particuliers,  comme  les  princes, 
multiplient  ces  pieuses  donations*. 

C'est  que  de  plus  en  plus  Florence  faisait  les  délices 
des  Allemands.  A  égale  distance  de  Pavie  et  de  Rome, 
elle  était,  sur  la  roule  qui  relie  ces  deux  villes,  le  seul 
point  stratégique  important.  Le  roi  des  Romains  y  pas- 
sait pour  aller  ceindre  la  couronne  impériale;  il  s'y  arrê- 
tait encore  au  relour.  Ses  courtisans  s'y  plaisaient  comme 
lui,  et  s'y  fixaient  même  plutôt  que  de  le  suivre,  quand  il 
repartait  pour  sa  brumeuse  Germanie.  Voilà  comment  dès 
lors,  s'il  faut  en  croire  Villani,  les  comtes  Guidi,  les  ba- 
rons Uberti  et  Lamberti,  d'autres  encore,  d'Allemands  de- 
vinrent Italiens,  seigneurs  dans  la  campagne,  citoyens  h 
Florence".  Les  enripereurs,  au  reste,  s'y  prêtaient  volon- 
tiers. Au  premier  des  comtes  Guidi  qui  ait  paru  dans  la 


*  La  chnrtc  de  fondation  a  été  publiée  pnr  Piiccinelli,  dans  la  Cronica 
délia  Badia.  Voy.  Cantini,  1,  27. 

*  Canlini,  I,  p.  28. 

'  Voy.  le  document  dans  Cantini,  I,  31. 

*  Voy.  les  doc.  dans  Cantini,  1,  55-44. 

"  Villani,  IV,  1 .  Un  document  du  1 4  avril  960  est  adressé  par  le  margrave 
Oberto  ou  Hubert  à  son  fidèle  Guido  (Rppetti,  Diz,  geogr.,  UI,  376).  Voy. 
sur  la  famille  dos  comtes  Guidi  une  lon^rue  étude  du  Frère  lldefonso  de 
San  Luigi,  Delizie  degli  entditi  toscani,  t.  VRl,  p.  89-195. 


(Ail.  1027)  LE  MARGRAVE  BONIFACE.  71 

péninsule,  OUonle  Grand  avait  donné,  en  Romagne,  le 
comté  de  Modigliana.  Au  fils  de  ce  seigneur,  échappé 
seul  du  massacre  qui  châtiait  les  excès  des  siens,  il  avait 
fait  épouser  la  vertueuse  Gualdrada,  fille  de  messer  Berti 
Bellincione  des  Ravignani,  Florentin  *,  et  donné  de  nom- 
breux châteaux  dans  le  val  d'Arno  supérieur,  récompen- 
sant par  là  dans  le  mari  la  femme  dont  ses  amoureuses 
avances  n'avaient  pu  triompher. 

Ce  contact  fréquent  des  deux  races  fut,  en  somme,  le 
plus  grand  bienfait  de  la  domination  germanique.  11  re« 
trempa  le  génie  toscan*.  Protégée  par  ses  montagnes,  la 
Toscane  n'avait  pas,  au  même  degré  que  la  Lombardie, 
besoin  d'un  pouvoir  prolecleur.  Elle  vivait  d'une  vie  pro- 
pre sous  ses  margraves.  Un  nouvel  AHalbert  II  paraît,  au 
début  du  onzième  siècle,  sous  les  traits  de  Boniface  Ilf. 
D'origine  allemande  comme  tant  d'autres,  épargné  par 
Henri  le  Saint  dans  l'Emilie,  au  moment  ou  disparais- 
saient tous  les  grands  feudataires,  investi  par  Conrad  le 
Salique  du  margraviat  de  Toscane*,  ce  soigneur  domi- 
nait de  Mantoue  et  de  Ferrare  jusqu'à  Florence  et  à 

*  Villani,  IV,  i.  —  On  appelait  messere  les  chevaliers,  les  juges,  les 
hommes  de  loi.  —  Sur  les  domaines  et  la  succession  des  comtes  Guidi,  voy. 
Delizie  degli  erudili  toscani,  t.  VIll,  p.  89-195,  et  Malavolli,  DelV  htoria 
di  Siena,  pari.  1, 1.  IIl,  f  28  v%  29  r*,  Venise,  1599,  in-4-.  —  Ammirato, 
Albero  e  istoria  délia  famiglia  de'  conti  Guidi,  Florence,  1640.  —  Sigonio, 
Opéra  omnia,  t.  H.  De  regno  Italiœt  L  XllI,  770,  ann.  1164. 

*  M.  P.  Villari  nous  parait  avoir  donné  une  part  beaucoup  trop  grande 
à  Tanbgonisme  des  races  dans  les  luttes  intestines  de  Florence. 

^  Sur  ses  origines,  voy.  Fiorentini,  Memorie  délia  confessa  Maiilde^ 
p.  24,  25.  —  Le  P.  Bacchini ,  Storia  del  monastero  di  San  Benedetto  di 
Polirone.  —  Donizo,  1.  I,  c.  ii.  —  Ughelli,  Italia  sacra ,  Appcnd.  —  Mura- 
lori,  Antiq.  f7(i/.,Diss.  VI.  —  Tosti,  La  contessa  Matilde  e  i  Romani  ponte- 
fici,  Flor.,  1859,  et  notre  Mémoire  La  comtesse  Mathilde  de  Toscane  et  le 
saint-siège,  dans  les  Séances  et  travaux  de  VAcad.  des  sciences  morales 
et  politiques,  1865,  t.  IV,  p.  274.  —  F.Mozzi  de'  Capitani,  Stdla  contessa 
Matilde^  i  suai  contemporanei  e  Vusanze  nostre  d'allora.  Venise,  1845. 


7-2  LE  MARGRAVK  BONIFACE.  (An.  1027) 

Lucques.  Son  mariage  avec  Béalrix  de  Lorraine  augmen- 
tait encore  sa  puissance,  qu'affermissait  sa  sévérité  :  sans 
miséricorde,  il  faisait  couper  à  ses  ennemis  les  oreilles  et 
le  nez*.  Mais  ses  ennemis  étaient  surtout  aux  provinces 
frontières  :  en  Toscane,  dans  sa  petite  cour  de  Lucques, 
il  vivait  en  paix  et  déployait  un  faste  insolent.  On  en  voit 
le  détail  dans  la  chronique  versifiée  du  contemporain 
Donizo  :  les  chevaux  du  margrave  ferrés  d'argent  avec 
des  clous  mal  rivés,  afin  que  les  fers,  restant  sur  la  roule, 
marquassent  les  lieux  qu'il  avait  traversés;  les  festins  de 
ses  noces,  où  affluaient  mimes  et  jongleurs,  où  Ton  ne 
mangeait  que  dans  de  la  vaisselle  d'argent,  où  l'on  tirait 
le  vin  des  puits  avec  des  seaux  et  des  chaînes  du  même 
métal;  les  présents  de  ce  vassal  à  l'empereur,  entre  au- 
tres un  vase  et  un  char  d'argent  traînés  par  deux  bœufs 
pour  lui  offrir  quelques  gouttes  d'un  vinaigre  qu'il  ai- 
mait*. On  ne  dit  pas  que  des  exactions  trop  criantes  fus- 
sent la  source  de  ces  prodigalités  qui  semaient  en 
Toscane  les  richesses  apportées  de  loin  et  permettaient 
aux  hommes,  assurés  d'une  existence  facile,  d'ouvrir 
leur  esprit  comme  leurs  yeux  sur  un  horizon  plus  large 
et  plus  élevé. 

Dans  ce  fief,  le  plus  vaste  de  la  péninsule,  le  sainl- 
siége  voyait  un  rempart  et  l'empire  un  avant-poste.  L'un 
et  l'autre  ne  cherchaient  qu'à  l'attirer,  qu'à  le  retenir 
dans  leur  alliance.  Boniface  leur  marquait  un  égal  res- 
pect, mais  il  ne  se  livrait  point.  Il  vivait  entouré  d'évê- 
ques  adonnés  aux  combats*  et  aux  plaisirs,  flanqués  de 

*  Donizo,  1.  I,  c   XI,  R.  I.  S.,  t.  V,  555. 
«  /&.,  553-556. 

s  «  Tanto  mundani'C  vcrtiginis  quotidic  rotanlur  impulsuutcos  (clericos) 
a  sseciilaribus  barbirasium  quidem  dividat,  sed  actio  non  discernât...  Per  ora 


fAw.  1053)  SA  VEUVE  BÉATRFX.  75 

concubines  et  de  bâlards^  inviolables  pourtant  grâce  à 
rhuile  sainte,  et  de  vassaux  dont  la  politique  impériale 
avait  déclaré  les  fiefs  immédiats  héréditaires  de  maie  en 
maie,  irrévocables  même,  si  un  jugement  des  pairs  ne  pro- 
nonçait la  déchéance*.  Aux  vassaux  il  était  assez  fort  pour 
imposer  sa  volonté,  alors  même  qu'ils  se  réclamaient  de 
remj)ereur;  aux  évéques  il  marquait  un  dévouement  et 
une  dévotion  hypocrites;  il  entretenait  sa  femme,  il  éle- 
vait ses  trois  enfants  dans  les  ferventes  pratiques  d'une 
piété  qui,  chez  eux,  était  sincère.  Sa  mort  prématurée 
(1053)'  mit  fin  à  ce  prodige  d'équilibre.  Béatrix,  sa 
jeune  veuve,  tutrice  de  l'héritier  du  margrave,  se  plaça 
d'elle-même  sous  la  tutelle  de  l'Église.  Or  l'Église,  alors, 
c'était  déjà  le  glorieux  fils  d'un  humble  forgeron  de 
Soana*.  Sur  les  conseils  d'Hildebrand,  on  ne  permit  pas 
h  Béalrix  un  long  veuvage.  On  mit  sa  main  dans  celle 

ecclesiastici  ordinis  forensia  jura  decurrunt.  Arma  potius,  arma  corripi- 
mus...  ■  (Pétri  Damiani  opéra,  epist.  I,  15,  t.  K  p.  32.  Rome,  1600). 

*  Cédant  equi  phalerati, 

Cédant  csci  rabulœ, 
Cédant  canes  venatores 
Et  accipitres  rapaccs 
NfC  non  aves  garrulsc.... 
Exécra  te  liœresin, 
Sacerdutum  simul  atqiio 
Scelus  adulterii. 

Vers  de  P.  Damien,  ap.  Yoigt,  Hildebrand  ah  Papst  Gtegorius  VII  und 
»ein  ZeilaiteTf  Weimar,  1815,  Irad.  de  Tabbc  Jagcr,  I.  I,  p.  10,  Paris, 
1842.  2*  éd.  Cf.  Villemain,  Histoire  de  Grégoire  VII,  l  '285.  Paris,  1*875. 

*  Conradi  augwti  lex,  R.  I.  S.,  t.  I,  part.  II,  p.  177.  —  Inghiraini, 
V,  225.  —  Léo,  I,  237.  —  Sismondi,  Histoire  des  Républiques  italiennes, 
t.  1,  p.  97,  Paris,  1840. 

^  f  Insidiis  aduobus  exccptus  militibus,  sagitlisque  vulneratusel  mortuus 
(Herimanni  Augiensis  Chronicon,  Pertz,  V,  151.)  —  Sagittis  toxicatis  vul- 
neratus  (Bemoldi  Ckron.,  ann.  1052,  Pertz,  V,  426). 

^  Soana  ou  Soano,  an  comté  de  Sienne.  «  Natione  elruscus,  patria  Soa- 
neosis  »  {B.  Plaiinœ  Historia  de  vitis  Romanorum  pontificum,  p.  153, 
Cologne,  1574).  —  Ce  nom  a  été  souvent  altéré. 


74  BÉATRÏX  REMARIÉE.  (Ah.  1055) 

de  Golhcfred  le  Barbu,  duc  de  Lorraine*,  dépouîll(5  de 
ses  États  par  Tempereur,  îime  énergique,  vindicative,  am- 
bilieuse,  et  qui  s'était  venue  mettre  au  service  de  Boni- 
face.  La  papauté  avait  sujet  de  croire  qu'elle  trouverait 
en  lui  un  instrument  docile  autant  que  résolu.  Jadis  ex- 
communié par  Léon  IX  pour  avoir  pris  Metz  et  pillé 
Verdun,  il  avait  consenti,  pour  être  relevé  de  la  sentence, 
à  traverser  pieds  nus,  une  torche  à  la  main,  les  rues  de 
la  ville  pillée,  à  gravir  sur  les  genoux  les  degrés  qui  con- 
duisaient au  parvis  de  la  cathédrale,  à  y  recevoir  de  nom- 
breux coups  de  fouet,  à  dépenser  ses  (résors  pour  la  re- 
lever de  ses  ruines,  à  porter  sur  ses  épaules  les  pierres 
et  le  mortier,  comme  un  maçon*.  S'il  avait  subi  de  telles 
conditions  pour  rentrer  en  grâce  avec  l'Église,  alors  qu'il 
était  encore  en  Lorraine,  que  lui  pouvait-il  refuser,  alors 
que  par  un  mariage  inespéré  elle  lui  rendait  la  puissance 
sous  un  ciel  plus  heureux,  et  qu'elle  l'intéressait  aux 
succès  du  saint-siége  en  nommant  cardinal,  en  deslinnnt 
à  la  tiare  son  frère  Frédéric  de  I^orraine'? 

Cette  union  portait  à  l'empire  un  coup  si  funeste,  que 
le  fils  de  Conrad,  Henri  111  le  Noir,  «  cette  hydre  cruelle,» 
comme  l'appelle  le  chapelain  Donizo*,  la  voulut  faire 


*  On  l'appelait  le  Barbu,  parce  que  plutôt  que  de  couper  sa  longue  hûvho^ 
sur  Tordre  du  pape,  il  avait  préféré  payer  une  forte  somme  (Heimanni  Cor-' 
neri  Chronica  novella,  dansEckard,  Corpus  hhioricum  medii  œvi,  t.  H,  585; 
Lamberti  Scafnahurgensis  Annales,  Pertz,  V,  453.  Ch.  Ahel,  Un  chapitre 
inédit  de  V histoire  de  la  comtesse  Mathilde^  dans  les  Mémoires  de  V Aca- 
démie de  Metz,  1860-1801,  p.  227). 

*  Les  mêmes.  —  «  Sumtus  vero  ad  reaedificandam  Ecclesiam  daret,  et  in 
opère  ca»incnlario  per  se  ipsnm  vi!is  mancipii  minist»  rio  functus  deservirel  » 
(Hrrmanni  Corneri  Chron.,  ap.  Eckard,  II,  585). 

5  Lamberti  Ann..  1051,  1053,  Perlz,  V,  155. 

*  «  llenncus  crudelis  terlius  hydnis  »  (Oonizo,  1.  I,  c.  xvm,  R.  I.  S., 
I.  V,  561). 


In.  1056)  SA  RËGKNCE.  75 

innuler  par  une  diète  h  sa  discrétion.  li  n'y  échoua  que 
>arce  que  Boatrix  ayant  déclaré  qu'elle  avait  librement 
lonné  sa  main  h  l'époux  de  son  choix,  l'usage  du  temps 
roulait    qu'une   femme   noble   fût  crue   sur  parole.  Il 
§'en  vengcail  en  la  retenant  prisonnière,  au  mépris  du 
sauf-conduit  qu'il  lui  avait  donné  lui-même,  sous  pré- 
texte qu'elle  avait  livré  l'Ilalie  à  un  ennemi  public  *.  Elle 
ne  dut  la  liberté  qu'à  la  mort  de  l'empereur,  qui  laissait 
le  gouvernement  de  l'empire  à  l'impératrice  Agnès,  ré- 
gente au  nom  de  son  fils  &gé  de  cinq  ans,  tandis  que 
Béalrix,  de  concert  avec  Gothefred,  allait  sans  embarras 
extérieurs  gouverner  la  Toscane,  au  nom  de  sa  fille  Ma- 
thilde,  âgée  de  huit  ans  (1056)  *. 

Cette  double  minorité,  cetle  double  régence  ajournait 
la  lutte  de  l'empereur  et  du  pape,  qui  semblait  immi- 
nente. Béatrix  avait  tout  loisir  pour  servir,  selon  son 
cœur,  le  snint-siége.  Elle  prodiguait  les  dons  aux  églises, 
assurait  aux  évoques  leurs  juridictions  et  leurs  droils, 
donnait  surtout  raison  dans  ses  plaids  et  audiences  pu- 
diques aux  prêtres  et  aux  députés  des  corporations  ecclé- 
siastiques^. Mais  quand   la   principale  occupation  des 
princes  pouvait  être  de  rendre  la  justice,  les  villes  y 
trouvaient  leur  compte,   car  plus  que  personne  elles 
assiégeaient  le  prétoire,  où  elles  avaient  toujours  à  porter 
une  multitude  de  justes  réclamations.  Leur  plus  grand 
progrès  en  ce  temps  fut  de  conquérir  le  droit  d'élire  les 
évéques.  La  nomination  des  évêques  par  les  margraves  fut 


'  c  Quod  contractis  se  inconsuUo  nuptiis  hostî  publico  Italiam  prodîdi»* 
'«t  »  (Umberti  Ann.  1055,  Pertz,  V,  157). 

«  Lamberti  Ann,  1056,  Pcrti,  V,  158.  —BeHholdiAnn,,  Pertf,V,  270; 
^'  Damiani  opéra,  \,  I,  ép.  l. 

»  Cianein,  Diw.  IV,  141;  Inghirami,  V,  256. 


70  LES  ÉVÉQULS  EN  TOSCANE.  (Aw.  iOSfi) 

regardée  comme  un  mallunir  public,  car  n'ohienant  le 
balon  pastoral  cpi'à  prix  (rargenl,  ils  vendaiont  aux  curés 
les  paroisses,  et  les  paroissiens  payaient  en  définitive  ce 
qu'avaient  déboursé  leurs  curés  et   leurs  évèques.  C'est 
surIcsfidcMes  que  pesait  de  tout  son  poids   la    féodaliui 
eecl'isiastique.  S'en  déchargt^r  élail,  si  Ton  s'en  rapporte 
aux  sèches  chroniques  du  temps,  le  but  constant  et  pres- 
que unique  de  leurs  efforts.  Ces  chroniques,  à  vrai  dire, 
étant  l'œuvre  de  moines  et  de  priHres,  donnent  peut- 
être  trop  d'importance  à  ce  genre  de  faits;  mais  si  d'au- 
tres dignes  de  mention  se  fussent  accomplis  sous  leurs 
yeux,  on  a  peine  à  croire  qu'ils  les  eussent  tous  et  syslé- 
matiquement  passés  sous  silence.  Le  fond  de  l'histoire 
est  alors  l'incessante  plainte  des  populations  contre  les 
charges  qui  les  écrasent,  la  lutte  des  prélats  contre  la  si- 
monie, quelquefois  contre  leurs  chanoines.  Quand  Béalrix 
et  plus  tard  sa  fille  Malhilde  parcourent  la  Toscane,  elles 
protègent  bien  leurs  sujets  contre  les  droits  excessifs  qui 
pesaient  ou  que  des  autorités  subalternes  voulaient  faire 
peser  sur  eux*;  mais  ce  qu'on  entrevoit  de  la  vie  muni- 
cipale, c'est  à  travers  leurs  complaisances  pour  les  ec- 
clésiastiques. 

Le  pape  Alexandre  II  s'y  associait.  Il  ne  faisait  qu'un 
avec  elles,  car  il  avait  été  préce[)teur  de  Mathilde.  Con- 
servant jusque  sur  le  siège  pontifical  la  dignité  d'évêque 
de  Lucques,  ville  où  continuait  de  résider  la  cour  de  Tos- 
cane, il  accordait  aux  chanoines  de  cette  ville,  pour  les 
processions,  l'usage  de  la  mitre,  jusque-là  privilège  des 

*  «  Matilda  ductrix  Liguriœ  et  Tuscioî  ob  reverenliam  bujus  loci  constituit 
ut  nulium  plateaticum  vel  tlicloncum  in  civilate  Pisana  et  Lucensi  et  in 
onini  dicionis  su;e  terra  monachi  nostri  aliquando  darent  »  (Pétri  Diaconi 
Chronicon,  Periz,  VU,  745). 


(An.  10  6)  LES  VILLtS  SOIS  BÉATRIX.  77 

cardinaux,  el  aux  habiUmls,  pour  leurs  affaires  conimu- 
nalos,  rnsngo  du  sceau  de  plomb  dont  se  servaient  déjà 
les  doges  de  Venise  ^  C'est  ainsi  qu'on  entrevoit,  à  tra- 
vers d'épaisses  ténèbres,  une  administnilion  municipale 
constituée  à  Lucques,  avant  qu'aucun  de  ses  actes  se  re- 
trouve dans  les  auteurs  ou  dans  les  documents. 

On  a  tiré  cependant  de  diverses  archives  un  grand 
uombre  de  diplômes  qui  témoignent   chez  le  pontife, 
comme  chez  ses  deux  pupilles,  d'une  activité  bienveil- 
lante dont  les  principales  villes  de  la  Toscane,  Arezzo, 
Pise.  Florence,  sentirent  à  l'égal  de  Lucques  les  salutaires 
effets,  Florence  surtout,  dont  l'heureuse  situation    au 
cœiu'  de  la  Toscani»  accroissait  chaque  jourrimporlance. 
Wiis  qu'ailleurs  les  margraves  s'y  trouvaient  sur  la  route 
dis  empereurs  allant  a  Rome,  des  papes  se  dirigeant  vers 
la  Umbardie,  la  France  ou  TAllemagne.  Longtemps  elle 
avait  été  un  séjour  de  passage,  et  en  quelque  sorte  une 
hôtellerie  royale;  elle  commençait  à  devenir  une  rési- 
dent favorite,  un  séjour  de  prédilection.  On  y  vivait  plus 
en  paix  qu'à  Lucques,  éternellement  armée  contre  Pise. 
Conrad  II  le  Salique,  en  1037  el  1058,  y  parlait,  y  agis- 
sait en  maître.  De  droite  et  de  gauche  il  confisquait  leurs 
biens  à  ceux  qui  avaient  offensé  les  lois  ou  la  majesté 
impériale,  aux  artisans  Olivo  et  Giovanni,  au  bourgeois 
Florentio  Rufo,  comme  à  l'opulent  comte  Martino.  De 
leurs  maisons  situées  au  Mercato  vecchio^  au  Mercalo 
'^Moro,  à  Porta  Santa  Maria^  il  faisait  don  aux  chanoines 
de  San  Giovanni  et  à  la  fameuse  Badia*.  Hildebrand 

'  holemœi  Lucennis  Hixtoria  ecclesiasiica^  I.  XIX,  c.  ii,  R.  I.  S.,  t.  XI, 
*^^t.  Fiorentini,  p.  89,  donne  le  document. 

^oy.  les  docuiiicnls  dans  Cantini,  I,  45-53.  —  Rien  ne  prouve  que  Con- 
flit été  de  sa  personne  a  Florence.  Oa  le  voit  en  1037  à  Ravenne,  à 
^^e,  à  Parme  ;  en  1038  à  Nouanlola,  k  Pisloiu,  dans  le  pays  de  Lucques, 


78  LES  PA[*ËS  A  FLORliiNCË.  (An.  1058) 

surtout  se  plaisait  à  Florence.  Il  s'y  trouvait  moins  éloi- 
gné qu'à  Rome  de  la  bourgade  natale  et  des  pieuses  fem- 
mes dont  la  puissance  était  aux  ordres  de  l'Ëglisc. 
Toscan,  il  choisissait  volontiers  parmi  les  évèques  de 
Toscane  le  chef  de  la  chrétienté.  Il  lui  recommandait  de 
résider  le  plus  possible  dans  cette  province,  au  milieu  de 
ses  fidèles  et  non  loin  de  l'ennemi. 

C'est  ainsi  qu'en  1055,  Victor  II  tenait  à  Florence  un 
concile  général  où  fut  condamnée  la  simonie  et  interdite 
l'aliénation  des  biens  ecclésiastiques  ^  Henri  III  s'y  i-en- 
daitavec  une  suite  nombreuse*.  L'afiluence  de  tant  de 
clercs  et  de  laïques  faisait  couler  l'or  à  flots  parmi  les  Flo- 
rentins. En  1057,  c'est  à  Florence  que  mourait  Victor  II: 
son  corps  était  enseveli  à  Santa  Repariita.  En  1058,  son 
successeur  Etienne  IX,  frère  de  Gothefred  le  Bnrbu,  ter- 
minait aussi  dans  cette  ville  son  court  pontificat.  Gerhard 
de  Savoie,  évêque  de  Florence,  pape  ensuite  sous  le  nom 
de  Nicolas  II,  sans  se  dessaisir  de  son  évèché*,  continuait 
de  vivre  parmi  ses  ouailles.  Lui  aussi,  il  mourait  au  mi- 
lieu d'elles,  et  allait  rejoindre  Victor  II  sous  les  dalles 
de  Santa  Reparata  *.  C'est  alors,  et  toujours  par  le  choix 

à  Pérouse,  elc.  Voy.  Bôhincr,  Regesta  chronologico-diplonialica  Regwn 
atque  Imperatonim  Romanorum  inde  a  Conrado  I  usque  ad  Hewricuni  VU, 
p.  71-72,  Francfort,  1831  in-4\ 

^  Labbei  et  Cosmrtii  Concilia,  IX,  1080.  —  Annales  ecclesiastià^ 
ann.  1055.  —  Mui-atori,  Ann.  d'ilalia,  1055.  —  Uglielli,  1,447.  —  Bohraer 
(Regesta^  p.  83)  l'y  montre  le  27  mai  et  encore  le  6  juin.  —  Le  15  il  était 
à  San  Genesio. 

*  Canlini,  1,  60. 

»  Viia  Nicolai  II,  R.  I.  8,  t.  lU,  part.  I,  p.  301.— Ughellî,  Halia  sacra, 
Hl,  83.  —  Lamberti  Ann.  1059.  Pertz,  V,  160. 

♦  Léo  Ostiensis  (Pertz,  Vil,  705).  —  Lamberti  Ann,  (PerU,  V,  165).  — 
Pétri  Damiani  opéra,  I.  111,  c.  iv,  i.  1,  p.  154,  éd.  de  Rome.  —  Piatina, 
p.  150.  —  Murutori,  Ann,  d^ltal,,  1061. —  M.  G.  Capponi  n'allèguesur  ce 
t'ait  d'autorité  que  celle  de  Uùfler  (Die  Teutschen  Pàpste^  Ratisbonne, 
1839)  ;  aussi  parait-il  en  douter. 


[kM.  1061)  PLAIDS  DE  BÉATRIX.  79 

d'Hildebriind,  que  montait  dans  la  chaire  de  Tapolre  cet 
Anselme  de  Badagio,  évéque  de  Lucques  et  précepteur 
de  Mathilde,  qui  prit  le  nom  d'Alexandre  II,  et  qui  con- 
tinua ,  le  plus  souvent ,  de  résider  auprès  de  la  pré- 
cieuse pupille  dont  il  lui  fallait  diriger  l'impétueux 
dévouement. 

Comme  lui,  comme  tant  d'autres  papes,  la  mère  et  la 
(ille  venaient  volontiers  à  Florence.  Elles  y  résidaient 
dans  le  palais  épiscopal,  près  des  vieilles  églises  de  San 
Giovanni  et  de  Santa  Reparala.  Elles  siégeaient  au  tribu- 
nal de  leurs  juges,  le  bâton  à  la  main  ^  Elles  prenaient 
part  à  leurs  sentences,  et,  presque  invariablement,  se 
prononçaient  en  faveur  des  clercs  dans  leurs  querelles 
avec  les  laïques.  Le  7  novembre  1061,  se  plaidait  devant 
elles  un  procès  fort  singulier.  Les  chanoines  de  San 
(jiovanni  portaient  plainte  contre  Ghislo,  prêtre  et  gardien 
de  San  Lorenzo,  qui  était  encore  hors  des  murs,  au  sujet 
d'une  terre  appelée  campus  régis,  située  près  de  cette 
vieille  basilique,  le  long  de  la  voie  pelrosa  ou  pierreuse 
qui  conduisait  de  la  ville  au  Mugnone.  Les  plaignants 
étaient  Martino,  «  préposé,  »  Rosso,  archiprêtre,  Ber- 
nardo,  archidiacre,  Rolando,  clerc.  Martino  présente  tous 
ses  titres  écrits,  charte  de  donation  deTévéqueRegembald 
pour  le  repos  de  son  âme,  confirmation  des  deux  derniei*s 
Otton  et  de  Conrad ,  papiers  portant  la  signature  de 
Gerhard,  évéque  de  Florence,  celle  de  beaucoup  d'aulres 
prélats  et  du  souverain  pontife  lui-même.  Le  défendeur 
Ghislo  reconnaît  qu'il  ne  peut  rien  produire  établissant 
les  droits  de  San  Lorenzo.  Les  juges  prononcent  contre 
lui.  Béatrix,    avec   le    bâton  qu'elle    tient  à   la  main, 

*  «  Incivilalc  Florcnlia,  in  via  propc  ccclesiain  S.  Salvatoris  jusla  pala- 
tio  de  Douini  S.  BaUisla;  »  (Fiorenlini,  doc.,  p.  140). 


80  FLOREiNCK  DÉVOUÉE  (An.  1(01) 

renouvelle  rinvesliture  aux  chanoines  el  condamne  i 
deux  mille  besants  d'or  quiconque  tentera  de  les  dépos- 
séder \ 

Florence  prenait  à  ce  genre  d'affaires  un  intérêt  pas- 
sionné. Dans  les  actes  du  temps  qui  nous  ont  été  con- 
servés, tout  semble  se  rapporter  aux  biens  d'Église.  On 
est  saint  quand  on  les  augmente,  on  est  scélérat  quand 
on  y  touche.  Un  évèque  môme  est  appelé  funeste,  delri- 
rnmlo^us,  quand  il  les  dissipe  ou  les  vend*.  Les  Floren- 
tins embrassaient  tous  les  griefs  du  saint-siége.  Flattes 
de  la  préférence  qu'il  leur  marquait,  devenus  inviolables 
en  quelque  sorle  par  la  présence  presque  constante  du 
pape,  de  Gothefred,  de  Béalrix  ou  de  Mathilde,  ils 
oubliaient  qu'ils  avaient  l'ennemi  à  leurs  portes  el 
comme  sur  leur  tète,  dans  ces  Fiésolains  qui  avaient 
toujours  envié  leur  position  favorable  et  redouté  leurs 
progrès,  dans  cette  forteresse  plus  voisine  encore,  el 
dépendante  de  Fiesole,  qu'avait  construite  jadis  sur  les 
bords  du  Mugnone  Desiderius,  dernier  roi  des  Lango- 
bards'^.  Villani  dit  bien  à  tort  que  la  renommée  de  Flo- 
rence commençait  alors  à  s'étendre  dans  le  monde  entier*. 
Pierre  Damien  nous  ramène  au  vrai  :  elle  était,  dit-il, 
parva  virum^  petite  et  de  peu  d'habitants'.  Si  elle 
s'agrandit   quelques  années  plus  tard    (1078) ,   si  elle 


'  Yoy.  le  document  dans  Cantini,  I,  62-66.  —  Bien  des  années  plus  lard, 
en  1 100,  Mathilde  rendait  un  ju^^'emcnt  de  même  nature  contre  ceux  qui  in- 
quiétaient les  chanoines  de  Santa  Ueparata  dans  leur  propriété  (/[»/</., p.  70- 
72). 

*  Uuhelli,  llalia  sacra,  1,  545,  aux  évéquesde  Volterre. 
5  Lami,  Les.,!,  252,  295. 

*  «  Parva  virum  viduuî  débet  Florcntia  Romx  »  (Cité  par  Ughclli,  lialia 
sacra,  111,  85). 

»  G.  Villani,  IV,  17. 


(ks.  1061)  SON  ISOLEMENT  EN  TOSCANE.  81 

ouvre  de  nouvelles  portes,  si  son  faubourg  d'Ollrarno, 
n'éianl  pas  enfermé  dans  ses  murailles,  se  peuple  rapide- 
ment au  poinl  de  devenir  le  plus  considérable  de  ses 
quartiers,  avant  même  de  prendre  rang  officiel  parmi  les 
xesiti  ou  seslieri  de  la  ville  proprement  dite  *,  son  dévelop- 
pement matériel  devance  sans  contredit  celui  de  ses  con- 
ceptions et  de  ses  ambitions  politiques.   Elle  ne  porte 
qu'un  regard  distrait  sur  le  spectacle  si  instructif  pour- 
tant que  lui  donne  Pise,  disputant  à  Lucques  le  titre  de 
capitale',  commandant  sur  la  mer,  rapportant  d'Orient 
des  richesses  aussi  nombreuses  que  nouvelles,  réduisant 
à  merci  les  Arabes  et  leur  redoutable  chef,  Moëzz-Ibn- 
Bâdis,  Tennemi  de  la  foi  '.  Elle  ne  comprend  rien  aux 
luttes  de  Pise  et  de  Lucques,    faisant   leur  provision 
d'huile  aux  dépens  l'une  de  l'autre,  sous  prétexte  d'em- 
])écher  que  la  récolte  ne  tombe  aux  mains  des  pirates 
musulmans.  Elle  ne  voit  pas  que  le  dédain  des  comtes 
et  des  margraves  devant  ces  querelles  de  clocher,  ou 
leur  impuissance  à  les  prévenir  comme  à  y  mettre  un 
terme,  laissait  à  ces  peuples  toute  liberté  de  s'assembler, 
de  s'armer  à  leur  guise,  de  faire  la  guerre  et  de  con- 
clure la  paix.  Elle  n'apprend  pas  de  Pise  ce  que  Pise 

'  YiUani,  lY,  7.  Ce  mot  de  sesto  ou  sesliere  indique  suflisamment  que 
Florence  fut  divisée  en  six  circonscriptions.  Nous  n'ayons  en  français  aucun 
moyen  de  traduire  ce  mot,  celui  de  quartien  n'indiquant  que  la  division  en 
quatre  parties. 

*  «  Quae  est  Tuscix  provincix  caput»  s  dit  de  Pise  Liutprand  (1.  Ifl,  c.  iv, 
R.  I.  S,  t.  n,  part.  1,  p.  446).  —  Une  tradition  sans  fondement  rapporte 
que  dès  Tan  1004  les  Disans  avaient  remporté  à  Acqualunga  une  victoire 
sur  les  Lucquois  (Chronicon  Pisanum,  R.  I.  S.,  t.  VI,  107.  Muratori,  Ann, 
(fltal.  1004.) 

^  Moëzz,  fils  de  Bâdis,  surnommé  Scerf  ed  Daulat,  la  gloire  de  Fempire» 
est  appelé  Mugettus  par  les  chroniqueurs  italiens  (Breviarum  Pisanœ  hiê- 
toriœ,  R.  I.  S.,  t.  VI,  167),  et  Musette  par  les  Italiens  modernes.  Cf.  Amari. 
Storia  dei  Musulmani  di  Sicilia,  U,  359,  Flor.  1858. 

HJST.   DK  FLORBRCB.    —   1.  0 


«2  DÉVOUEMENT  DE  FLORENCE  A  L'ÉVÊQUE.      (An.  1061) 

avait  nppris  de  Gênes*,  de  Venise,  de  Naples,  de  Gaële, 
d'Amalfi  ',  à  user  impunément  des  droits  que  se  réserve 
d'ordinaire  le  pouvoir  souverain,  et  à  fonder  ainsi  ses 
libertés  locales.  C'est  un  prog  es  que  faisaient  seules 
encore  les  villes  maritimes,  qui  échappaient  plus  ou 
moins  par  la  mer  au  despotisme  féodal. 

Florence  se  contentait  donc  du  progrès  indirect  de  ses 
libertés  qui  résultait  des  progrès  directs  de  son  évêque. 
C'était  peu  sans  doute  :  la  plupart  des  autres  cités  avaient 
déjà  traversé  celte  période  et  voulaient  désormais  davan- 
tage ;  mais  aucune  n'élait  au  même  degré  en  commu- 
nion parfaite  avec  le  saint-siége.  Après  tout,  Tévêque 
était  élu  ;  son  pouvoir,  presque  seul  viager  parmi  tant 
de  pouvoirs  héréditaires,  laissait,  alors  même  qu'il  en 
abusait,  l'espoir  de  jours  meilleurs.  Le  plus  souvent  il 
n'en  abusait  pas.  La  jalousie,  la  rivalité  du  comte, 
l'avaient,  dans  les  temps  de  confusion  et  d'empiétements, 
tenu  en  respect.  Héritier  de  l'ancien  defensor^  il  jouis- 
sait toujours  de  l'inviolable  privilège  d'accorder  aux 
opprimés  un  asile,  et  il  voyait  les  humbles  habitants, 
les  magistrats  d'ordre  inférieur,  invoquer  sans  cesse  son 
autorité  ou  son  appui.  Tandis  qu'ailleurs  les  peuples 
avaient  déjà  pour  leur  évêque  le  sentiment  qu'ils  ressen- 


'  Dès  le  temps  d'Adalbert  et  de  Béronger,  en  958,  les  affaires  publiques 
étaient  quelquefois  débattues  à  Gênes  dans  des  assemblées  populaires.  (Con- 
firmatio  priyilegiorum  habitatoribus  in  civitate  Januensi  a  Berengario  et 
Adalberto  Italise  regibiis,  conccssa  anno  958,  15  kal.  aug.  ap.  Notices  et 
extraits  des  rnss.  de  la  Bibl.  nat.,  XI,  2,  3  ;  ProTana,  Studi  critici  sovra 
la  storia  dltalia  a  tempi  del  re  Ardoino,  p.  253,  Turin,  1846.) 

•  Chronicum  Sagorninum  ex  recens  P.  Zanelti,  p.  84.  —  Filiasi,  Menuh 
rie  storiche  dé*  Veneti,  t.  VI,  c.  xvin,  p.  218.  —  Giannone,  Storia  di  Na^ 
polit  1.  Vil,  c.  III.  —  Guillelmi  Appui.,  1. 1.  —  Brenkmanni  De rep,  Amal- 
phitana  Diss.,  I,  §  8,  in  Thés.  Antiq.  et  Hist.  Ualiœ  Grœvii  et  Bunnannit 
IX,  4.  —  Provana,  105, 107. 


(ÂH.  1063)  SA  RÉVOLTE  CONTRE  L^ÉVÊQUE.  85 

lent  si  volontiers  pour  leurs  maîtres,  tandis  que  Milan, 
Crémone,  Pavie,  Brescia,  en  avaient  déjà  secoué  le  joug  \ 
Florence  honorait  le  sien  comme  un  père  et  le  pleurait 
comme  un  bienraileur.Dans  les  vacances  menue  du  siège, 
elle  ne  trouvait  pas,  à  Texemple  des  autres  populations 
urbaines,  l'occasion  presque  partout  avidement  saisie  de 
se  gouverner,  ne  fûl-ce  que  pour  quelques  jours  :  Gothe- 
fred,  Béatrix,  le  pape,  s'il  était  présent^  dispensaient  les 
Florentins  des  soins  de  l'administration.  11  semble  vrai- 
ment que  leur  évêque  n'eût  rien  de  commun  avec  les 
autres,  qui  Taisaient  de  leur  diocèse,  dit  lé  vieux  Donizo, 
«  la  confusion  du  peuple  *.  » 

liC  jour  où,  pour  la  première  fois,  ces  humbles  sujets 
s'aperçurent  que  le  guide  de  leurs  âmes  était  de  chair 
et  d'os  comme  eux,  qu'il  partageait  les  faiblesses  et 
les  convoitises  de  tant  d'autres  prélats,  ils  se  révoltèrent 
contre  lui.  Ce  ne  fut  point  pour  des  questions  temporel- 
les et  de  liberté  ;  ce  fut  pour  des  questions  spirituelles  et 
de  zèle  religieux.  Les  ouailles  furent  plus  zélées  pour  les 
prescriptions  de  TÉglise  que  leur  pasteur,  que  le  pape 
lui-même.  Les  détails  de  cette  bourrasque  nous  sont 
restés,  et  Ton  y  surprend  enfin  les  traces  de  la  vie. 

En  l'année  1063,  Florence  avait  pour  évêque  un  prêtre 
de  Pavie  nommé  Pielit)  Mezzabarba.  L'empereur  Henri  IV 
l'avait  en  quelque  sorte  imposé  aux  Florentins,  et  l'élec- 
tion passait  pour  n'avoir  pns  été  libre.  Or  la  liberté  des 
élections  était  chère  aux  clercs  et  aux  religieux  d'âme 
pure;  elle  était  en  outre  le  mot  d'ordre  de  quiconqlie 
prenait  parti,  dans  la  grande  querelle  engagée  alors,  pour 

'*  A  Milun  en  987;  à  Crémone  en  996  ;  à  Pavie  on  1024;  à  Brescia 
eo  1057. 

*  ■  QuoJ  crat  confusio  plobis.  •  (Donizo,  1.  I,  c.  xv,  R.  I.  S.  L  V,  357.) 


84  LtVÉQlE  NEZZABAABÂ.  (àm.  1065) 

le  sacerdoce  contre  l'empire.  Il  y  avait  en  Toscane,  non 
loin  de  Camaldoli,  dans  la  poétique  solitude  de  Yallom- 
brosa,  une  colonie  de  pieux  cénobites.  Giovanni  Walberl 
ou  Gualbert,  un  Toscan  en  odeur  de  sainteté  dans  le  pays, 
les  avait  réunis*.  Il  leur  avait  donné  la  règle  de  Sainl- 
Benoît,  en  leur  permettant  toutefois  d'habiter  dans  des 
cellules  séparées  ou  cabanes,  dont  l'ensemble  formait 
comme  un  village  perdu  dans  les  arbres  et  constituait  la 
communauté.  Son  institut  avait  été  successivement 
approuvé  par  l'évéque  de  Fiesole,  par  le  pape  Léon  IX^ 
par  le  concile  de  Florence  *.  Nullement  étrangers  aux 
bruits  du  monde,  malgré  leur  vie  au  désert,  et  l'esprit 
|ilein  des  accusations  de  simonie  qui  retentissaient  par 
tout,  ils  accusèrent  sans  détour  leur  évoque  d'avoir  acquis 
son  siège  à  prix  d'argent.  Le  fait,  disaient-ils,  n'était 
point  douteux  :  le  vieux  Mezzabarba,  père  du  prélat, 
interrogé  combien  il  avait  payé  pour  l'élection  de  son 
lils,  était  convenu  d'avoir  fait  «n  l'empereur  un  présent  de 
trois  mille  livres*.  D'autres  ordres  religieux  s'associaient 
aux  protestations  des  moines  de  Vallombreuse;  quel- 
ques-uns des  leurs,  très-mélés  à  la  vie  florentine,  habi- 
tuent à  cinq  milles  de  Florence,  sur  la  rive  gauche  de 
TArno,  et  non  loin  de  Signa,  le  monastère  de  San  Salva- 
dore  ou  abbaye  de  San  Salvi  a  Settimo  *.  Néanmoins, 

'  Andréas  Parmensis  (ou  Strumensis,  ainsi  nommé  de  Tabbaye  dont  il 
fut  abbé;  disciple  de  G.  Walberl),  Yita  S.  G.  Gualberii  {Acta  sanclorumy 
12  juillet,  t.  in  de  juillet,  p.  511  sq.),  Brocchi,  t.  I.  —  On  peut  Toir  dans 
Villani  (lY,  16)  la  curieuse  histoire  delà  conversion  de  Walbert.  Il  appar- 
tenait à  la  famille  seigneuri:ile  de  Petriolo,  dans  le  val  de  Pesa. 

•  De  Franchi,  Hisioria  del  patriarca  S.  Giovanni  Gualberto,  1.  V, 
p.  99,  105,  ap.  Inghirami,Y,  413. 

'  Andréas  Januensis,  moine  du  XV"  siècle,  qui  a  fait  une  compilation  des 
Vies  antérieures  de  G.  Walbert  (Actd^anctonim^  loc.  cit.,  p.  327). 

^  Cette  abbaye  est  dans  la  commune  de  Cascllino  et  Torri,  juridiction  de 


(Ah.  i065)  L*ERMITE  THEUZON.  85 

Giovanni  Gualbert,  résolu  à  s'appuyer  sur  toules  les  auto- 
rités qu'on  respectait,  alla  Irouver  un  ermite  nommé 
Theuzon,  fort  âgé,  fort  en  faveur  auprès  de  la  mullitudc, 
qui  volontiers  le  venait  consulter.  Le  sachant  ennemi 
déclaré  de  la  simonie,  il  lui  voulait  demander  l'expres- 
sion publique  de  son  sentiment  connu.  Theuzon  habitait 
une  cellule  à  Santa  Maria  de  Florence.  C'était  un  de  ces 
hommes  que  l'éloquent  Pierre  Damien,  cardinal-évéque 
d'Ostie,  appelle  :  «  ermites  de  ville,  solitaires  de  la  place 
publique,  moines  universels,  gens  qui,  sous  couleur  de 
profession  monastique,  prétendaient  commander  au 
menu  peuple  ^  »  D'humeur  batailleuse,  ennemi  de  tout 
tempérament,  et  si  rigide  qu'il  n'admettait  pas  comme 
saints  tous  ceux  que  l'Église  honorait  comme  tels',  il 
avait  eu  déjà,  en  1056,  une  longue  dispute  avec  Pierre 
Damien  qui  l'exhortait  à  la  soumission  envers  son  abbé  ', 
et  le  qualifiait,  sur  son  refus,  «  d'ignorant  tout  gonflé  de 
soi,  et  dont  rarro<>ance  troublait  toutes  choses^.  » 

Sans  se  faire  prier,  Thenzon  rendit  son  oracle  et  souffla 
sur  le  feu.  Giovanni  Gualbert,  dit-il,  devait  se  diriger  vers 
la  place  publique,  assisté  d'un  autre  religieux,  et  là 
déclarer  que  l'évêque  était  entaché  de  simonie,  qu'on 
devait  donc  s'abstenir  de  recevoir  de  lui  les  sacrements. 


Lastra.  En  1004,  le  comte  Lother  Tavait  donnée  aux  bénédictins.  Son  fils 
Guglielino  aTail  augmenté  ses  donations.  (Repelti,  Diz.  geogr,,  art.  Abazia 
a  Settimo.  —  Passerini  (Délia  origine  délia  famiglia  Bonaparte,  dans 
\'Arch.  stor.,  nuova  série,  1856,  t.  UI,  part.  U,  p.  45  sq.) 

'  P.  Damien,  Epiêtolarum,  1.  Y,  ep.  8,  p.  68  (éd.  de  Paris,  1642). 

*  •  An  sancti  rêvera  essent  quos  universa  Ecclesia  hactenus  coluisset  ut 
sanctos.  •  (Lettre  de  S.  Pierre  Damien  dans  \esAnn,  eccl.,  1063,  t.  XVII, 
p.  244,  éd.  Mansi.) 

'  S.  Pierre  Damien,  1.  VI,  ep.  30,  ou  opuscule  51,  p.  343. 

^  f  Turgidum  mente  ?irum,  imperita  cum  arroganlia  omnia  perturban- 
tem.  »  (Lettre  de  S.  Pierre  Damien,  Ann.  eccL,  loc.  cit.  p.,  243.) 


86  VIOLENCES  DE  rÉYËQUE.  (Ah.  i063) 

Docile  à  ce  dangereux  conseil,  Gualberl  rexécula  de 
point  en  point.  Dans  son  zèle,  il  renchérit  même,  ainsi 
que  ses  moines.  Ils  répandirent  partout  que  les  prêtres 
consacrés  par  Tévêque  n'étaient  pas  de  vrais  prêtres,  que 
ni  lui  ni  eux  ne  pouvaient  bénir  le  saint  chrême,  célé- 
brer la  messe,  administrer  aucun  sacrement*.  Ce  lan- 
gage porta  le  trouble  dans  les  consciences  et  l'agitation 
dans  la  ville,  qui  fut  aussitôt  partagée  en  deux  camps. 
Le  menu  peuple,  par  engouement  pour  Theuzon,  beau- 
coup de  Florentins  plus  considérables,  par  confiance  et 
respect  pour  Gualbert,  se  prononcèrent  après  eux  contre 
révêque.  Plus  de  mille  personnes  moururent  sans  recevoir 
les  sacrements,  plutôt  que  de  les  accepter  d'un  prélat 
simoniaque  ou  de  prêtres  consacrés  par  lui.  Mais  il  était 
soutenu  par  le  margrave  Golhefred,  par  les  évêques  des 
villes  voisines,  peu  jaloux  qu'on  portât  contre  eux  sem- 
blable accusation,  enfin  par  ce  troupeau  humain,  pres- 
que aussi  nombreux  que  les  turbulents,  qui  suit,  les 
yeux  fermés,  l'impulsion  des  pouvoirs  établis. 

Le  tumulte  régnait  dans  Florence,  et  la  querelle 
s'était  tellement  échauffée,  qu'on  semblait  prêt  des  deux 
paris  à  en  venir  aux  mains*.  C'est  Mezzabarba  qui,  le 
premier,  tira  le  glaive.  Fort  de  l'appui  de  Gothcfred,  il 
courut  à  ses  ennemis  les  moins  éloignés  et  par  conséquent 
les  plus  dangereux,  au  monastère  de  Setlimo.  Par  son 
ordre,  une  troupe  d'hommes  armés  envahit  de  nuit  la 
sainte  maison,  trouve  les  moines  chantant  la  psalmodie, 
en  tue  quelques-uns,  frappe  et  dépouille  les  autres,  met 


»  Pierre  Damien,  Opusc.  50,  i*.  m.  —  Acta  sanctorum,  loc.  til.,  p.  557. 
—  Ann.  eccl.j  loc.  cit.,  p.  243. 

s  «  Ijsque  ad  effusionem  sanguinis  venirent.  »  (Acta  sanctorum,  loc.  cit., 
p.  528.) 


(ÂH.  1063)  PIERRE  DAMIEN  À  FLORENCE.  87 

l'église  à  sac,  livre  aux  flammes  le  couvent.  A  la  nouvelle 
de  ces  cruautés  accourent  les  ennemis  de  Tévêque,  pour 
proléger  les  survivants  et  pour  vénérer  les  morts,  comme 
autant  de  martyrs*.  Dès  ce  moment,  l'évêque  meurtrier 
vit  se  prononcer  contre  lui  le  sentiment  public. 

Mais  les  partisans  qu'il  conservait  compensaient  l'in- 
fériorité  du  nombre  par  l'énergie.  Ils  s'appuyaient  d'ail- 
leurs à  la  force  matérielle  dont  disposait  le  margrave, 
fidèle  à  la  cause  qu'il  avait  embrassée.  Pour  rétablir  la 
paix,  le  pape  Alexandre  II  envoya  Pierre  Damien  comme 
légat  du  saint-siége  *.  Du  premier  coup  d'œil  le  judicieux 
prélat  vit  bien  qu'à  se  prononcer  pour  l'un  des  deux 
partis  il  courait  grand  risque  d'exaspérer  l'autre.  11  prit 
donc  une  position  intermédiaire.  Il  condamna  sévèrement 
la  simonie  comme  une  peste,  mais  il  blâma  les  moines 
de  «  coasser  comme  des  grenouilles,  de  dévaster  comme 
des  sauterelles  le  pré  de  l'Église',  d'être  les  véritables 
auteui^  de  la  discorde*,  »  en  un  mot,  d'avoir  condamné 
sans  le  juger  leur  évêque,  qu'ils  n'avaient  pas  même  le 
droit  de  mettre  en  jugement.  «  Admettons,  poursuivait-il, 
qu'il  soit  simoniaque;  tant  qu'il  n'est  pas  atteint  et 
convaincu  devant  l'Église,  il  faut  se  taire.  Mieux  vaut. 


*  Andréas  Strumensis,  c.  vii  (Acta  sandorumy  loc.  cit.,  p.  357.)  — 
BeccheUi,  Storia  ecclesiasticay  ann.  1065). 

«  M.  Villemain  (UUt,  de  Grégoire  VII,  t.  I,  p.  358,  Paris,  1873)  place 
TenToi  de  Pierre  Damien  plus  tard,  après  le  concile  dont  il  sera  bientôt 
question.  Mais  il  ne  cite  pas  ses  autorités,  et  il  a  contre  lui  Baronius  (Ann. 
eccL,  XVII,  259)  et  son  commentateur  Pagi  (ihid,,  p.  258). 

'  •  Velut  ranaein  paludibusgarriant...  hujusmodi  quippe  genushominum 
ranis  sivelocustis  merito  compara tur....  per  hos  nunc  vastatur  Ecclesia.... 
herbas  cum  pomis  arborum  dévorant.  »  (Lettre  de  Pierre  Damien  aux  Flo- 
rentins, Opusc.  50,  p.  255,  éd.  de  Paris.) 

^  «  Uinc  ad  commonachos  meos  articulum  transfero  a  quibus  profecto 
procedere  totam  banc  jurgandi  materiam  non  ignoro.  »  (Ibid.) 


88  APPEL  AU  SAINT-SIÈGE.  '(An.  i06S) 

dans  le  doule,  absoudre  un  coupable  que  condamner  un 
innocent  V  »  Il  marquait  son  horreur  du  refus  fait  par 
tant  de  personnes  de  recevoir  le  corps  et  le  sang  du 
Christ,  consacré  par  des  prêtres  de  Tévêque  *.  H  deman- 
dait enfin  du  temps  pour  examiner  les  choses  de  plus 
près  '. 

Cette  conclusion  si  timide  d'un  discours  si  véhément 
choqua  la  multitude.  Les  moines  profitèrent  du  répit 
pour  irriter  encore  leurs  partisans.  Ceux-ci  reprochèrent 
orageusement  au  légat  d'être  simoniaque  lui-même, 
puisqu'il  prenait  la  défense  d'un  tel  crime.  Ils  le  décla- 
rèrent indigne  d'être  écouté.  Forcé  de  repartir  sans  avoir 
accompli  sa  mission,  Damien  prit  du  moins  sa  vaillante 
plume,  et  développa  ses  arguments  dans  deux  longues 
lettres,  adressées  l'une  aux  Florentins,  l'autre  à  Termite 
Theuzon  *. 

Ces  invectives  éloquentes  ne  firent  qu'aigrir  les  reli- 
gieux. Ils  prirent  le  parti  de  désarmer  leur  adversaire  du 
seul  argument  sérieux  qu'il  alléguât,  à  savoir  l'absence 
de  toute  condamnation  ecclésiastique.  A  l'instigation  de 
Giovanni  Gualbert,  ils  décidèrent  d'en  référer  au  sainl- 
siége.  Ils  semblaient  par  là  se  soumettre  au  légat,  mais 

*  f  Tolerabilius  est  si  quis  justificct  peccalorem  quain  si  pnejudicet  inno- 
centem.  »  (Opusc.  30,  p.  233,  éd.  de  Paris.)  —  Le  P.  Gapecelatro,  de  TOra- 
toire  (Storia  di  S.  Pier  Damiano,  Naples,  1862,  2  vol.),  admire  fort  ces 
paroles,  dans  la  bouciie  d'un  des  plus  rigides  saints  qu*ait  eus  rÉgliso  ;  mais 
les  eût-il  dites,  si  Mezzabarba  n'avait  été  un  derc,  un  évéque? 

*  Le  même  P.  Gapecelatro  (H,  432)  déclare  que  Tordination  par  un  simo- 
niaque est  valable,  et  que  Pierre  Damien  avait  déjà  écrit  pour  soutenir  cette 
opinion. 

'  Dans  Topuscule  XXX  ,  d'où  est  tiré  tout  ceci ,  Pierre  Damien  ne  faisait 
qu*adresser  par  écrit  aux  Florentins  les  choses  qu'il  leur  avait  dites  de  vive 
voix. —  Dans  plusieurs  éditions  de  saint  Pierre  Damien,  on  a  appelé  opu^ 
cules  les  lettres  qui  ont  beaucoup  d'étendue. 

^  i  Tu  quises  qui  judicas  alienum  servum?  »  (Opusc.  5i ,  p.  348.) 


(hM.  1068)  CONCILE  DE  ROME.  89 

ils  se  réservaient  de  soutenir  leur  sentiment,  fût-ce  par 
des  moyens  extrêmes  *.  Alexandre  II,  jugeant  la  question 
embarrassante,  plutôt  que  de  la  trancher  lui-même,  pré- 
féra convoquer  un  concile  à  Rome.  On  y  vit  accourir  plus 
de  cent  évéques,  prêts  à  défendre  leur  cause  commune 
dans  celle  d'un  seul,  et  avec  eux  le  margrave  Golhefred 
qui,  toujours  la  menace  à  la  bouche,  ne  parlait  de  rien 
moins  que  de  faire  mourir  les  moines  *.  Tant  qu'on  resta 
dans  les  généralités,  Taccord  régna  dans  le  concile. 
Unanimement  on  y  condamna  la  simonie  dans  les  termes 
les  plus  énergiques  '.  Mais  quand  on  en  vint  au  fait  parti- 
culier qui  avait  provoqué  la  réunion,  l'on  vit  éclater  les 
plus  vifs  dissentiments.  C*est  que  les  assertions  étaient 
contradictoires  et  sans  preuves  ;  c'est  surtout  que  Mezza- 
barba  eût-il  été  manifestement  coupable,  les  politiques  du 
concile  eussent  hésité  à  le  condamner  :  son  dévouement 
était  nécessaire  au  saint-siége  dans  la  lutte  engagée 
contre  l'évêque  de  Parme,  l'antipape  Cadalohus.  L'abbé 
Rudolf,  homme  sage  et  vénérable,  soutint  la  plainte  des 
moines.  Il  fut  combattu  avec  véhémence  par  Pierre 
Damien  et  par  Rainald,  évéque  de  Cumes,  aux  acclama- 
tions des  autres  prélats*.  Pierre  Damien  reparla  ouverte- 
ment de  grenouilles  et  de  sauterelles  ;  il  reproduisit 
toutes  les  invectives  de  ses  discours  et  de  ses  lettres'. 


*  «  Correpli  Pétri  justa  reprehen^one,  iidem  monachi  Romanum  pontifi- 
cem  adiré  instituerunt.  »  (Ann.  eccL,  loc.  cit.,  p.  244.)  —  La  suite  prouva 
bien  que  cette  soumission  n'était  qu*apparent6. 

*  «  Dsque  adeo  episcopo  faTebat  ut  mortis  minas  roonachis  intentaret.  » 
(Ada  sanctorum,  loc. cit.,  VUa  S.  J.  Gualbertt,  c.  xvii.—  Ann.  ecc/., XVII, 
244.) 

*  Labbei  et  Cossartii  Concilia,  H,  1176. 
^  Ann.  eccl.f  loc.  cit.,  p.  246. 

*  Le  P.  Capecelatro  (II,  434)  le  contesta;  mais  ces  mots  injurieux  se 
trouYent  dans  la  lettre  aux  Florentins ,  et  il  n'y  a  pas  lieu  d'alléguer  le 


90  CONCILE  DE  ROME.  (An.  1063) 

Alors,  plutôt  que  de  courber  la  tête,  et  par  une  sorte  de 
coup  de  théâtre,  les  moines  proposèrent  de  soutenir  leur 
dire  par  l'épreuve  du  feu. 

Cette  proposition, quoiqueconforme  à  d'anciens  usages, 
ne  pouvait  que  porter  le  trouble  dans  l'auguste  assem- 
blcc.  D'origine  païenne*,  les  ordalies  ne  jouissaient 
point,  auprès  du  sainl-siége,  d'une  grande  faveur,  et,  à 
vnii  dire,  il  y  avait  longtemps  qu'on  en  contestait  la 
porlée.  Charlemagne,  dès  Tannée  809,  ordonnait  de  n'en 
pas  douter,  ce  qui  prouve  qu'on  en  doutait  *.  Louis  le 
Débonnaire  n'avait  d'aulre  dessein  que  de  les  rendre  plus 
rares,  quand  il  décidait  que  quiconque  n'en  sortirait  pas 
vainqueur,  aurait  la  main  tranchée  comme  parjure*.  Vers 
le  même  temps,  Agobard,  archevêque  de  Lyon,  combat- 
tait avec  force,  dans  deux  ouvrages,  les  jugements  de  Dieu*. 
On  n'ignorait  pas  qu'il  y  avait  des  moyens  de  fausser 
l'épreuve,  puisqu'on  connaissait  diverses  recettes  pour 
s'y  exposer  sans  danger  ',  puisque,  avant  d'y  procéder. 


silence  des  auteurs,  puisque  les  Vies  de  S.  G.  Gualbert  insérées  aux  Acla 
sanctorum  mentionnent  les  propos  dont  il  s^agit.  Ce  que  Pierre  Damien  a 
écrit  b  télé  reposée,  comment  ne  Taurail-il  pas  dit  dans  le  feu  de  la  discus- 
sion? 

*  Voy.  Sophocle,  Antigoney  v.  264. 

^  d  Ut  omnes  judicio  Dci  credant  absque  dubitatione.  i  (Capiiulaires,  1. 1, 
ann.  809,  c.  ii.) 

^  Partouneaux,  Histoire  de  la  conquête  de  la  Lombardie  par  Charle- 
magne, t.  1,  p.  252,  Paris,  18i2. 

*  Liber  adversus  legem  Gundobaldi.  —  Liber  de  divinis  sent^ntiis.  Voy. 
rédilion  de  Baluze,  Paris,  1666,  2  vol.  in-8.  Agobard  mourut  en  840.  — 
Il  est  vrai  que  Hinkmar,  archevêque  de  Reims,  soutenait  au  contraire  le» 
ordalies  en  alléguant  Tarche  de  Noé,  le  Jourdain,  le  passage  de  la  mer 
Rouge,  rhisloirede  Sodome,  etc.  Les  conciles  lui  donnaient  raison.  Il  fallut 
pour  les  condanmer  définitivement,  la  ferme  vobnté  d'Innocent  III  (1215, 
Concile  de  Latran,  canon  18). 

"  Trotula,  médecin  deSalerne,  a  donné  plus  tard  une  ancienne  recette, 
c  quae  sustinetomnejudiciumaquse  et  ignis  ».  Albert  le  Grand,  une  autre 


(iK.  1068)  L'ÉPREUVE  DO  FEU.  91 

on  demandait  à  l'accusé^  au  patient,   s'il  n'avait  rien 
bu,  s'il  ne  portait  rien  sur  lui  qui  pût  le  proléger  *. 

Alexandre  II  et  ses  conseillers,  surtout  le  judicieux 
Hildebrand,  répugnaient  donc  à  une  entreprise  dont  l'is- 
sue pouvait  être  douteuse  ou  manquer  de  sincérité.  Hil- 
debrand, jusqu'alors,  avait  gardé  le  silence.  Il  prit  la 
parole  pour  défendre  les  moines  bénédictins  dont  il  avait 
porté  la  robe,  et  qu'allait  condamner,  tout  portait  à  le 
croire,  la  décision  du  concile.  Il  insista  sur  la  pureté  de 
leur  doctrine.  Il  montra  qu'ils  l'appliquaient  de  très- 
bonne  foi  à  l'évéque  de  Florence*.  Personne  ne  protesta 
contre  l'oracle  de  l'Église  :  mais  les  Pères  ne  consentirent 
ni  à  déposer  Mezzabarba,  ni  à  permettre  l'épreuve'.  Par 
prudence,  ils  rendirent  même  un  décret  qui  défendait  aux 


pour  porter  le  feu  sans  danger  :  c  Si  vis  in  manu  tua  portare  ignem  ut 
non  ofTendat,  accipe  calcem  dissolutam  cum  aqua  fabarum  calida  et  ali- 
quanlulum  magranculîs  (?)  et  aliquantulum  maWavisci  (?)  et  promisce  illud 
cum  00  bene,  etdeinde  Une.»  (Citations  de  H.  Kônigswarter,  Études  histo^ 
Tiques  sur  les  développemenU  de  la  société  humaine^  dans  la  Revue  de 
législation  et  de  jurisprudence ,  janvier  1850,  5  sq.)  —  M.  Boutigny 
d'Évrcux  {Études  sur  les  corps  à  lélat  sphéroïdal,  3*  éd.,  Paris,  1857)  a 
cité  des  faits  nombreux  qui  prouvent  qu'on  peut,  en  mouillant  sa  main  avec 
de  Feau  savonneuse,  de  Téther  et  autres  liquides,  la  plonger  impunément 
dans  la  fonte  incandescente  ou  toucher  un  fer  rougi.  Voy.  à  la  page  46  et 
sq.  Texplication  scientifique  du  fait.  L'auteur  l'a  développée  devant  TAca- 
demie  des  sciences,  dans  les  séances  du  7  mai  et  du  29  octobre  1849.  — 
Cf.  Voltaire,  Dictionnaire  philosophique  y  art.  Épreuve,  et  Montesquieu, 
EsprH  des  lois,  1.  XXYUl,  p.  17. 

*  Gestaturus  ferruui  Iota  manu  nihil  débet  contingere  priusquam  ferrum 
levet,  nec  caput,  nec  crines,  nec  aliquod  vestimentum,  nec  per  tactum 
alicujus  succi  vel  unguenli  per  fraudem  potius  quam  per  innocentiam  ferri 
candentis  effugiat  lesionem  (Sunesen,  Comment,  sur  la  Coutume  deSchonen, 
Vin,  15;  Rheginon,  De  synod.  causis  et  discipl.  eccles,,  I,  72;  I,  300; 
\\y  50.  Citation  de  M.  Kônigswarter,  loc.  cit,) 

«  Ada  sanctorum,  Yita  S.  J.  Gualherti,  c,  17.  —  Ann.  eccL,  XVII, 
244,  246. 

^  Nec  accusatum  deponere  voliiit,  nec  ut  monachi  ignem  ingrederentur 
adinitlere.  {Ann.eccL,  XVII,  24t  ) 


92  DISCORDES  A  FLORENCE  (an.  1068) 

moines  d'aller,  fût-ce  pour  prêcher  les  peuples,  par  les 
châteaux  ou  les  villes,  et  leur  enjoignait  d'allendre  dans 
leur  doîlre,  selon  la  règle  de  Saint-Benoît,  qu'on  les  y 
vînt  consultera 

Celait  leur  signifier  de  ne  plus  attiser  le  feu  de  la  dis- 
corde. On  se  flattait,  à  Rome,  que,  faute  d'aliments,  il 
s'éteindrait  de  lui-même.  Mais  les  passions  étaient  trop 
ardentes  pour  qu'il  en  pût  être  ainsi.  De  retour  à  Flo- 
rence, Gothefred  se  mit  en  mesui  e  de  faire  exécuter  le 
décret  du  concile.  Il  menaça  de  la  corde  les  religieux  qui 
ne  regagneraient  pas  aussitôt  leur  solitude.  La  plupart 
obéirent;  quelques-uns,  plus  obstinés,  demandèrent  à 
l'oratoire  de  San  Pietro  un  asile  réputé  inviolable*.  Tous, 
avant  de  rentrer  dans  l'ombre,  répandirent  bien  haut  le 
bruit  qu'ils  avaient  offert  vainement  au  concile  de  prou- 
ver, en  passant  par  le  feu,  que  l'évêque  était  simoniaque. 
Dès  ce  moment,  ils  avaient  de  leur  côté,  aux  yeux  de  la 
foule  ignorante,  la  raison  et  le  droit.  Mezzabarba  fut 
bruyamment  sommé  de  consentir  à  l'épr^juve.  Lui,  fort 
de  la  décision  du  concile,  il  s'y  refusait  énergiquement. 

*  Jiixta  Clialcedonensis  tenorem  optiini  concilii  nionachis  quamvis  reli- 
giosis  ad  normam  S.  Benedicti  intra  claustra  morari  prsecipiinus  ;  ticos, 
casteila,  civitates  peragrare  prohibeiniis ,  el  a  populorum  praedicatione 
omnino  cessare  censuimus.  {Ann.  eccl.y  XVII,  252).  Le  P.  Tosti  (p.  90)  loue 
le  pape  d'avoir  refusé. 

*  Ann.  eccl.y  XVII,  247.  —  LeUre  des  Florentins  à  Alexandre  II,  dans 
Brocchi,  I,  149.  L'authenticité  de  cette  lettre  n'est  pas  douteuse.  Lami 
(i/oJœpon'con,  !.  L  p.  231,  Flor.,  1741,5  vol.  in-12)  ne  parle  comme 
d'une  imposture  que  d'une  falsification  fuite  au  seizième  siècle  avec  toute 
la  rhétorique  alors  à  la  mode.  Mais  la  lettre  primitive  est  conservée 
Hianubcrite  à  la  Lnurenziana  ;  elle  est  reproduite  par  Brocchi,  Baronius,  de 
Franchi,  Bernino  [Storia  délie  ereni)  el  les  BoUandistes.  Lami  lui-mcme  la 
déclare  ailleurs  authentique  (De  entditione  apostoloruniy  II,  827). M.  Pas- 
serini,  l'autorité  vivante  pour  tout  ce  qui  louche  à  l'histoire  de  Florence, 
ne  conteste  pas  l'authenticité  et  dit  même  que  Lami  a  très-bien  prouvé  que 
la  lettre  est  du  13  février  1008.  (Voy.  Arch.  tlor.^  loc.  cit.) 


(Ah.  i068)  SUR  L'ÉPREUVE  DU  FEU.  93 

Il  obtenait  même  de  Gothcfred  un  décret  ordonnant  Tex- 
pulsîon  des  moines  retirés  dans  Toraloire,  et  portant  que 
tout  clerc,  tout  laïque  indocile  à  l'aulorité  pontificale, 
siTail  conduit  enchaîné  au  tribunal  du  margrave,  ou,  s'il 
avait  pris  la  fuite,  privé  de  ses  biens  ^ 

Ces  rigueurs,  et  surtout  la  violation  du  droit  d'asile, 
portèrent  à  son  comble  l'exaspération  populaire.  Les  moi- 
nes, en  signe  de  deuil,  avaient  cessé  de  faire  sonner  leurs 
cloches,  de  chanter  les  psaumes,  de  dire  la  messe.  La 
foule  se  prosternait  dans  la  bouc  des  places  publiques; 
les  femmes,  en  grand  nombre',  se  frappaient  la  poitrine, 
el,  les  cheveux  épars,  la  tête  couverte  de  voiles,  s'écriaient 
avec  force  gémissements  :  c<  Christ,  on  te  chasse;  Simon 
le  Magicien  ne  te  permet  pas  de  demeurer  parmi  nous.  » 
Les  hommes  parlaient  d'incendier  la  ville,  plutôt  que  de 
la  laisser  à  des  hérétiques'.  Ils  multipliaient  les  somma- 
lions  à  l'évêque,  les  encouragements  et  les  prières  aux 
religieux,  qu'il  fallait  rejoindre  au  loin  dans  la  campa- 
gne, par  les  mauvais  temps  de  l'hiver. 

On  était  en  1068,  au  mois  de  février.  Celte  longue 
querelle  durait  depuis  cinq  ans.  Mais  l'heure  était  venue 
où  elle  devait  prendre  fin.  Les  pouvoirs  publics  n'étaient 
plus  en  mesure  de  réprimer  les  petites  gens  ameutés,  ni 
même  de  parlementer  avec  eux.  L'évêque  et  le  margrave 
se  résignèrent  à  céder.  Le  12  février,  qui  élait  le  qua- 
trième jour  du  carême,  après  quarante-huit  heures  de 
recueillement  et  de  prières,  les  Florentins  se  rendirent 
au  couvent  de  San  Salvadore  a  Settimo.  Devant  les  portes 


*  Lettre  des  Florentins  à  Alexandre  H.  —  Brocchi,  I,  U9. 

*  <  Maxime  feminarum.  •  (Lettre  des  Florentins,  Brocchi,  1,  149.) 

'  «  Et  nos,  viri  fratres,  ciTitatcm  hanc  quo  heretica  pars  ea  non  gaudeat 
ÎDceodamus  (Lettre  des  Florentins,  ibid.).  n 


9i  MIRACLE  DU  BUCHER.  (An.  i068) 

en  aviiil  construit  côte  à  côte  deux  bûchers  que  séparait 
un  étroit  senlier.  De  la  chapelle,  quand  on  eut  célébré  la 
messe,  clercs  et  laïques  y  vinrent  en  procession.  Pietro, 
lils  d'Aldobrandino,  un  des  moines,  qui  gardait,  dil-on, 
les  ânes  et  les  vaches  de  la  communauté',  se  présenta  pour 
entrer  dans  le  feu.  Il  le  traversa  lenlement  et  il  en  sortit 
sain  et  sauf.  Le  bruit  s'accrédita  plus  tard  qu'il  avait  de- 
mandé aux  assistants  combien  de  temps  il  y  devait  l'ester, 
qu'après  en  être  sorti,  il  y  était  rentré  pour  ramasser  son 
mouchoir,  et  que  les  flammes,  pas  plus  la  seconde  fois 
que  la  première,  n'avaient  osé  s'attaquer  à  lui*. 

Le  peuple  était  encore  dans  la  joie  de  ce  spectacle  et 
les  moines  dans  renivremcntde  ce  triomphe,  quand  les 
magistrats  florentins  sentirent  la  nécessité  d'en  informer 
le  souverain  pontife.  Il  fallait  expliquer,  excuser  une 
désobéissance  flagrante  au  décret  du  concile;  mais  l'ex- 
plication et  l'excuse  étaient  dans  le  résultat  même.  C'est 

1  Les  auteurs  l'appellent  Picr  Al  lobrandini  ;  mais  il  n'y  avait  pas  alors 
de  noms  de  famille.  Ils  disent  tous  ensemble  qu'il  gardait  les  vaches,  ce 
qui  est  d'un  convers,  et  qu'il  avait  célébré  la  messe,  ce  qui  est  d'un  prêtre. 
C'est  qu'ici  nous  entrons  de  plain  pied  dans  la  légende.  L'imagination  des 
Florentins  écrivant  au  pape  s'est  donné  libre  carrière,  soit  naïvement,  soit 
par  c;ilcul,  pour  rendre  l'épreuve  plus  péremptoire.  S'il  faut  choisir,  l*ietro 
ne  devait  pas  être  prêtre  encore  ;  on  confiait  d'ordinaire  aux  plus  humbles, 
aux  plus  crédules  la  mission,  à  tout  prendre  périlleuse,  malgré  les  précau- 
tions prises,  de  passer  dans  le  feu. 

*  Desiderio,  abbé  du  Mont-Cassin,  qui  fut  plus  tard  Victor  III,  a  écrit 
qu'il  tenait  ces  détails  de  Pietro  lui-même  (Lami,  Hodœporiœtif  p.  lOOi). 
Cf,  sur  ce  pape,  llirscb,  DeMerim  von  Monte  Camno  ails  Papst  Victor  IIU 
dans  les  Forschungen  zur  tmtschen  Geschichtc,  t.  Vil  ;  Gottingue,  1867. 
Nous  renvoyons  h  M.  Yiilemain  ceux  qui  voudraient -connaître  les  détails 
de  l'épreuve  tels  que  les  présente  la  lettre  des  Florentins,  et  à  cette  lettre 
même.  Si  extraordinaires  que  paraissent  les  détails,  i's  sont  partout  les 
mêmes  On  p(Mit  voir  ceux  d'une  épreuve  semblable  subie  h  Milan,  en 
1 104,  par  le  prêtre  Lipraridus  et  rapportés  par  son  neveu  Landulphus  Junior 
(Historia  Mediolanensis,  c.  x,  R.  I.  S.,  t.  V,  481).  Cf.  Noiœ  S.  Mariœ 
Mediolanensis  et  Annales  mediolanenses  brèves  (Pertz,  XYUÏ,  385,  589). 


\h.  i068)  LETTRE  DES  FLORKNTIWS  AU  PAPE.  95 

pourquoi  l'apologie,  sensible  aux  yeux  d'un  lecteur  atten- 
if,  disparaît  sous  les  détails  miraculeux  de  l'épreuve, 
iccumulés  et  grossis  à  desseiu,  comme  sous  les  conclu- 
sions qu'on  se  hâte  d'en  tirer.  «  La  sentence  que  le  ciel  a 
rendue,  disaient  les  rédacteurs,  est  plus  claire  que  le  jour, 
plus  éclatante  que  le  soleil,  plus  explicite  que  toute  pa- 
role. Notre  évêque  se  refusait  comme  nous  à  la  demander; 
mais  flétris  par  nos  concitoyens  du  nom  d'hérétiques, 
nous  l'avons  dû  prier  de  nous  laver- de  cette  infamie.  — 
Si  tu  le  sens  pur,  lui  avons-nous  dir,  nous  sommes  prêts 
à  subir  pour  loi  le  jugement  de  Dieu*.  —  C'est  nous  qui, 
sans  même  attendre  son  consentement,  nous  sommes 
rendus  auprès  des  moines  de  Settimo  pour  demander 
l'épreuve.  »  Après  en  avoir  fait  le  récit  avec  autant  d'illu- 
sion que  de  sincérité,  les  auteurs  de  la  lettre  suppliaient 
le  père  des  fidèles,  puisque  Simon  Pierre  était  élevé  dans 
la  gloire  et  Simon  le  Magicien  foulé  aux  pieds  comme  l'or- 
dure, de  réconcilier  les  Florentins  avec  l'Église*. 

Alexandre  II  céda  devant  le  fait  accompli.  Il  n'élait 
point  trop  fâché  de  la  désobéissance,  puisqu'elle  avait  si 
bien  tourné.  Rome  ne  pouvait  être  hostile  aux  miracles. 
C'était  l'effet  d'une  piété  éclairée  si  elle  hésitait  à  tenter 
Dieu  ou  à  le  sommer,  en  quelque  sorte,  de  rendre  son 
jugement.  Quand  il  l'avait  rendu,  disparaissaient  tous  les 
scrupules'.  L'évêque  Mezzabarba  fut  déposé.  Quelques 

*  Rogamas  eum  ut  tam  nos  quam  se  ab  hac  infamia  liberet,  dicentes  : 
Eoee  nos,  si  te  mundum  senseris,  si  tu  nobis  jusseris,  Dei  pro  te  judicium 
labire  non  dubitamus  (Lettre  des  Florentins,  Broccbi,  I,  149). 

'  Lettre  des  Florentins,  dans  Broccbi,  I,  149-150,  dans  les  Ada  sanc^ 
tortcm,  lit  juillet,  t.  m  de  juillet,  et  dans  les  Annal,  eccles.,  t.  XVII, 
aoa.  1063,  sans  parler  des  autres  auteurs  qui  Tont  reproduite  et  que  nous 
iTOOS  mentionnés  plus  baut. 

>  Voy.  sur  la  politique  des  papes  avant  Grégoire  VII,  Baxmann,  Die 
PoUtikder  Pûpsie  von  Gregor  I  bis  Gregor  VII  (Elberfeld,  1868,  2  vol.) 


9i\  APAISEMENT  DES  ESPRITS.  (An.  1068) 

années  plus  tard,  si  Ton  en  croit  une  asserlion  qui  le 
poursuit  et  récrase  jusqu'en  sa  défaite,  il  alla  finir  ses 
jours  dans  le  couvent  même  des  religieux  qui  l'avaient 
renversée  Le  moine  Pietro,  qu'on  appelait  partout  Pietro 
Igneo  (Pierre  de  feu),  fut  fait  évêque  d'Albano  et  car- 
dinal*. 

Ainsi  se  termina  cette  longue  querelle  qui,  pendant  cinq 
années,  avait  porté  le  trouble  au  sein  de  Florence.  L'Église 
en  sortait  triomphante  dans  ce  qu'elle  avait  de  plus  sin- 
cère et  de  plus  passionné,  sa  milice  monastique.  Le  pro- 
fond Hildebrand,  et  d'après  lui  la  cour  de  Rome,  ne 
voyaient  pas  sans  une  satisfaction  légitime  cette  condam- 
nation salutaire  autant  qu'éclatante  du  crime  de  simonie. 
Personne  peut-être  ne  sentit  assez  de  quel  prix  l'Église  et 
la  société  féodale  payaient  ce  résultat  et  ce  succès.  Les 
magistrats  laïques  savaient  désormais  qu'on  pouvait  agir 
en  certains  cas  sans  l'agrément  du  saint-siégc  et  même 
contre  sa  volonté.  La  multitude  apprenait  qu'elle  pouvait 
imposer  la  sienne  par  ses  agitations  et  ses  clameurs.  Ce 
sont  là  des  leçons  qui  ne  s'oublient  point.  Dans  la  vie  re- 
ligieuse, le  soulèvement  populaire  est  né  spontanément 
de  la  conviction  et  du  zèle;  dans  la  vie  civile,  on  le  verra 
naître  plus  tard  du  calcul  et  de  l'intérêt. 

'  Baronius  (Ann.  eccles.,  XVil,  250)  dit  que  lëvéque  fut  réconcilié  avec 
rÉglise  et  reprit  $on  siège;  mais  Ughelli  (t.  III,  aux  archevêques  de  Florence) 
dit  que  ce  fut  un  autre  Pietro. 

*  Ann.  ccc/.,  XVII,  250. 


CHAPITRE   III 

FORMATION    DE   LA   COMMUNE   DE   FLORENCE 

—  1069-1Î13  — 


La  comtesse  Mathilde.  —  Sa  donation  au  saint-siége.  —  Développement  des 
coamiunes  par  la  donation  et  la  guerre  des  investitures.  —  Siège  de  Florence 
par  Henri  IV  (1081).  —  AfTaiblissement  de  Blalhilde.  —  Les  Florentins  à  la 
première  croisade  (1099).  —  Leur  rentrée  triomphale.  —  Cérémonie  comme- 
morative.  —  Progrès  de  Florence  par  la  croisade  et  par  les  embarras  de  Ma- 
tliilde.  — Guerres  de  voisinage  contre  les  seigneurs. et  les  châteaux.  —  Traité 
avec  Pogna  (1101).  —  Prise  et  destruction  de  Monte  Orlandi  (1 107).  —  Henri  V 
à  Florence  (1109).  —  Le  territoire  de  Pisc  gar.lé  par  les  Florentins  (1115).  — 
Règlement  provisoire  de  la  qnercUe  des  investitures.  —  Mort  de  Mathilde  (25 
juillet  1115).  —  Nouveau  progrès  des  communes.  —  Prise  et  destruction  de 
Monte  Cascioli  (1119),  de  Fiesole  (1125).  —  Garbtignano  enlevé  aux  Flo- 
rentins (1126).  —  Prise  et  destruction  de  Montebuono  (1136),  de  Monte 
Croce  (1146).  —  Guerres  de  voisinage  contre  les  villes.  —  Contre  Sienne 
(1081-1148).  —  Frédéric  Barherousse  en  Iulie  (1156).  —  Alliance  entre 
Piae  et  l-lorence  (1171).  —  Diète  de  San  Gcnesio  (1172).  —  Hostilités  du 
vicaire  Christian  contre  Florence  et  Pise.  —  Impuissance  de  Barberousse  con- 
tre les  Toscans  (1175).  —  Plaintes  des  seigneurs  contre  Florence  (1185). — 
Confiscation  du  territoire  florentin.  —  Mort  de  Barberousse  (1190).  —  Haine 
des  Toscans  contre  Henri  VI.  —  Interrègne.  —  Ligue  toscane  (1108).  —  Mécon- 
tentement d'Innocent  III.  —  Reprise  de  la  guerre  contre  Sienne  (1177).  — 
Prise  de  Montegro^soH  (1182).  —  Siège  et  prise  de  Semifonte  (1198-1202).  — 
Paix  avec  Sienne  (1202).  —  Soumission  des  seigneurs  de  Capraja  et  de  Monte- 
Murlo  (1204).  —  Nouvelles  ho^tilités  contre  Sienne  (1206).  —  Médiation  du 
Mint-$iége  (1210).  —  Progrès  de  Florence.  —  Otton  IV,  empereur  (1208).  — 
Le  patriarche  d'Aquilée  en  Toscane  (1209).  —  Amende  infligée  aux  Florentins. 
—  Médiation  d'Innocent  III.  —  Politique  florentine  envers  les  seigneurs.  — 
Us  sont  introduits  dans  Florence. 

La  part  passionnée  que  les  Florentins  venaient  de  pren- 
dre à  la  guerre  du  saint-siége  contre  la  simonie  témoigne 
d'une  vie  nouvelle  et  moins  étroite,  comme  d'une  cer- 
taine intelligence  des  grands  intérêts  de  la  société  chré- 

HI8T.   DE  PLOREHCE.  —  I.  7 


98  LA  COMTESSE  MATHILDE.  (An.  1069) 

tienne  en  ce  Icmps-ln.  Mais  après  un  si  violent  effort,  ce 
peuple  naissant,  étonné  de  soi,  rentre  dans  l'ombre.  Pour 
l'en  faire  sortir,  trente  ans  plus  tard,  il  fallut  des  évé- 
nements graves,  qui  favorisèrent  enfin  ses  progrès,  après 
les  avoir  longtemps  retardés. 

En  1069,  mourait  Gothefred  le  Barbu,  inconsolable 
d'avoir  dû  céder  à  une  populace  ameutée,  et  peu  regretté 
du  saint-siège  qui  le  voyait,  non  sans  inquiétude,  aussi 
indépendant  envers  l'Église  qu'envers  TEnipire.  Alexan- 
dre II  et  Hildebrand  n'étaient  point  pris  au  dépourvu.  Sans 
retard  ils  donnèrent  à  Béatrix  et  à  sa  fille  un  nouveau 
mentor.  Bientôt  même  la  docile  Mathilde  reçut  de  leurs 
mains  un  époux. 

Le  mentor,  c'était  un  neveu  du  pape,  comme  lui 
nommé  Anselme,  homme  prudent  et  docte,  que  Donizo 
appelle  «  l'ange  du  grand  conseil*  »,  mais  qu'un  biogra- 
phe des  papes  remet  judicieusement  à  sa  place  :  «  Hilde- 
brand, dit-il,  était  comme  la  source,  Anselme  comme  le 
ruisseau  qui  en  découle  et  qui  arrose  les  terres  arides. 
L'un  était  la  tête  qui  gouverne  tout  le  corps,  l'autre  la 
main  qui  accomplit  avec  zèle  tous  les  commandements. 
Celui-là,  tel  que  le  soleil,  éclairait  toutes  choses;  celui-ci 
sur  chacune  en  projetait  la  splendeur".  »  Mais  les  sugges- 
tions d'Hildebrand  gagnaient  à  passer  par  cette  bouche 
éloquente  :  elles  y  devenaient  si  persuasives  qu'en  maintes 
lettres  la  jeune  comtesse  Mathilde  mit  à  la  disposition  du 
saint-siége  sa  personne  et  ses  biens.  Elle  s'y  déclarait 
simple  dépositaire  de  la  puissance,  résolue  à  n'en  user 

^  Luccnsis  luccns  Anse imus  maxime  prudcns... 

Consilii  magni  vir  hic  fuit  angdus  aunis... 

(Donizo,  I.  II,  c.  2.  R.  I.  S.,  l.  V,  568.) 
■*  Vita  Grcyorii  VII,  c.  cii,  R.  I.  S,  t.  Ut,  pari.  I,  p.  348. 


(An.  1069)        ORIGINIâ  DE  SA  DONATION  A  L'ÉGLISE. 

que  dans  rintérêl  et  sur  l'ordre  de  l'Église.  Elle  fut  prise 
au  mot  dansées  efTusionssans  mesure  de  son  tempérament 
méridional  et  de  sa  plume  inexpérimentée*,  et  sa  ferveur 
soigneusement  entretenue  ne  les  désavoua  point.  Telle 
fut  l'origine  de  celte  donation  fameuse  qui  fil  de  l'Italie 
centrale  comme  l'enjeu  de  la  lutte  entre  le  sacerdoce  et 
l'empire,  et  qui  devait  longlemps  peser  d'un  si  grand  poids 
sur  les  destinées  de  la  Toscane*.  De  ce  magnifique  mar- 
graviat l'Église  avait  la  jouissance  :  son  but  constant  fut 
de  s'en  assurer  la  proj»riété. 

C'est  dans  ce  dessein  qu'elle  jeta  Mathilde  dans  les  bras 
du  fils  de  son  beau-pèro,  Golhefrejl  ou  Gozzelon,  homme 
d'humeur  méchante,  suspect  de  pencher  vers  l'empire  et 
capable  d'en  bien  soutenir  la  cause  dans  les  combats,  mais 
petit  et  laid,  rachilique  et  bossu,  impropre,  on  y  comp- 
tait, à  perpétuer  sa  race  et  son  nom'.  Les  exhortations, 


'  On  connaît  le  mot,  d*une  banalité  cclèijre,  que  les  Espagnols  ont  tou*- 
jours  à  la  bouche  :  La  casa  è  a  la  disposicion  de  Usted. 

«  Tosti,  p.  95.  —  Mozzi  de'  Oipitani,  de  Bcr^arnc,  Sulla  conteua  Ma- 
iUde^  i  9Uoi  conlemporanei  e  rusante  nostre  d'allora  ;  Venise,  1845, 
i  vol.  Voyez,  en  outre,  avec  tous  les  ouvra<^c8  qui  parlent  de  Grégoire  Vn, 
Razzi,  Viia  otfverû  asioni  délia  contessa  Matilde^  Flor.  1587.  — Meliini, 
Trattaio  delV  origine,  faiti,  costumi  e  lodi  di  Matilda,  gran  contessa  di 
Toscana,  Flor.,  1589.  —  Lucchini,  Cronica  délia  wte,  origine  e  delV 
azioni  deUa  contessa  Matilde  di  Toscana^  Mantotie,  1593l  —  Pezzo,  Mara- 
viglie  eroichê  di  Matilde,  Vérone,  1678.  —  Erra,  Memorie  storico-critiche 
délia  gran  contessa  Matilda,  Rome,  1788.  —  L'ouvrage  de  M.  A.  Renée 
[La  grande  Italienne,  Paris,  1859)  nVst,  sous  des  apparences  historiques, 
qu'une  oeuvre  de  courtisan  pour  donner  h  Napoléon  III  des  prédécesseurs 
dans  son  entrefirise  en  Italie.  Sur  toule  la  période  des  empereurs,  on  peut 
consulter  avec  fruit  F.  Moisè,  Sloria  dei  dominii  stranieri  in  llalia  dalla 
caduta  deir  impero  romano  fino  ai  nostri  giorni,  Flor.,  1839,  et  Fickcr, 
Forschungen  zur  Reichs  und  Rechtsgeschichte  Italiens,  Innsbruck,  1868, 

r»  vol. 

^  Proptcr  ejus  eiccllens  in  militiu  mcrituni...  licet  statura  pusillus  cl 
gibljo  defonnis  esset.  {Lamberti  Ami.,  1070-1075,  ap.  Pertz,  V,  1 76, 230, 
12.74.) 


100  NATHILDE  SANS  HÉRITIERS.  (An.  1070) 

d'ailleurs,  ne  manquèrent  point  à  la  jeune  comtesse  pour 
qu'elle  observai  dans  le  mariage  cette  chasteté  qui  n'y  peut 
être  de  précepte,  mais  où  FÉglise  a  souvent  vu  un  signe 
d'élection*.  Tout  concourait  à  la  lui  rendre  facile  :  son 
repoussant  époux,  incessamment  rappelé  en  Lorraine  par 
ses  intérêts  seigneuriaux,  ne  manquait  pas  d'y  trouver  de 
graves  embarras  qui  l'y  retenaient  trois  ou  quatre  années 
de  suite,  sans  qu'il  pût  reparaître  en  Italie*.  Ainsi  privée 
d'héritiers  directs  à  qui  sa  tendresse  maternelle  eût  pu 
vouloir  transmettre  ses  domaines',  Mathilde  les  vovait 
convoités  par  Gozzelon  et  réclamés  par  Anselme  qui  agis- 
sait au  nom  de  l'Église.  Dans  cetle  lutte  quotidienne  de 
l'ambition  personnelle  et  de  l'ambition  collective,  le 
guerrier  sans  scrupules  aurait  peut-être  mis  à  mort 
l'ecclésiastique  désarmé,  si,  pour  le  rendre  inviolable. 


'  Voy.  à  cel  égard  une  lettre  de  Pierre  Damien  à  Béatrix  (LW.  Vn,  ep.  xnr, 
p.  336-338). 

*  «  Hxc,  vivente  adhucnrosuo,  quandnm  viduitatisspeciem,  longissimis 
ab  eo  spaciis  exclusa^praetendebat,  cum  nec  ipsa  maritum  in  Luteringia  ad- 
ministrabat,  negociis  implicitus,  vix  post  tercium  vel  quartum  annum  se- 
mel  marcham  Italicam  inviseret  {Lamberti  Ann.  1077,  Pertz,  V,  257).  Do* 
nizo,  en  bon  courtisan,  ne  parle  pas  de  ce  mariage  qui  rappelait  k  Mathilde 
d'importuns  souvenirs,  et  fiaronius  (ann.  1 074)  le  révoque  en  doute  ;  mais 
il  est  prouvé  par  deux  chartes  des  archives  épiscopales  de  Lucques  :  «  quia 
ego  qui  supra  Matiid^  Marchionissa  professa  sum  ex  natione  mea  legem 
videre  videor  Longobardorum,  sed  nunc  modo  pro  parte  suprascripti  Goti- 
fredi  qui  fuit  viro  meo  •.  —  «  Qui  ego  ex  parte  supradicti  viri  mei....  » 
(Fiorentini,  1.  lU.  p.  105.  —  Tosti,  p.  Hl.) 

'  On  ne  peut  s'arrêter  à  la  version  unique  qui  donne  un  fils  à  Mathilde. 
Ce  fils,  d'ailleurs,  serait  mort  de  bonne  heure,  et  la  comtesse,  dégoûtée  par 
les  douleurs  de  Tenfantement,  n'aurait  plus  jamais  eu  commerce  avec  son 
mari.  Chron.  de  Jacques  de  Yorage,  dans  Anonymi  vita  com.  Mathildis, 
c.  VII,  R.  I.  s.,  t.  V,  392.  Bertels,  Respublica  Luxemburgensis,  p.  209, 
parle,  à  Tannée  1079,  de  la  mort  de  ce  fils  unique  (unico  filio),  comme 
ayant  enfoncé  dans  la  glace  d'un  fleuve,  pendant  qu'il  jouait  dessus  avec 
d'autres  enfants  à  l'âge  de  huit  ans.  Selon  lui,  Mathilde  était  présente,  et 
c'était  en  Lorraine  ! 


(Ah.  i070)        LE  PAPE  GRÉGOIRE  Yll.  iOi 

Alexandre  II,  sur  la  fin  de  sa  vie,  n'avait  résigné  en  fa- 
veur de  ce  neveu  Tévêché  de  Lucques  que,  jusque  sous 
la  tiare,  il  conservait  jalousenlent^ 

Lorsque  Hildebrand  se  décida  à  prendre  la  lourde  suc- 
cession de  ce  pontife,  et  à  être  pape  de  nom  comme  de 
fait,  il  avait  soixante  ans  et  Mathilde  vingt.  La  calomnie 
a  vainement  tenté  de  flétrir  les  relations  de  ce  vieillard  à 
la  taille  grêle,  au  gros  venlre,  aux  jambes  courtes',  et 
de  cette  jeune  femme  si  sincère,  si  ardente  en  son  dé- 
vouement'. Les  termes  affectueux,  presque  tendres,  des 
lettres  que  lui  écrivait  Grégoire  VII  n'ont  pu  donner  le 
change  qu'à  ceux  qui  le  voulaient  prendre.  Si  l'alliance 
entre  eux  fut  intime  autant  qu'indissoluble,  ce  ne  fut 
qu'une  alliance  où  l'affection  paternelle  d'une  part,  le 
respect  filial  de  l'autre,  donnèrent  à  l'Église  sa  force  et 
sa  sûreté.  Jamais  le  grand  pontife  n'écrit  d'un  ton  plus 
ferme  que  lorsqu'il  est  à  l'abri  chez  la  comtesse,  protégé 
par  les  murailles  de  ses  châteaux  et  les  lances  de  ses  mi- 
lices^. Heureusement  douée  pour  la  guerre,  Mathilde  sa- 
vait former  une  armée  redoutable  et  presque  homogène 
de  ces  aventuriers  d'origine  diverse,  Bretons  et  Lorrains, 
Gascons  et  Arvcrnes,  Franks  et  Saxons,  Frisons  et  Russes, 


*  Fiorentini,  p.  123.  Voy.  Baxmann,  DiePolitik  der  PàpsiCy  etc. 

*  Homuncio  exilis  sUturae,....  ventre  lato.criire  curlo  (Benzo,  Guillaume 
de  Malmesbury,  Annales  de  Palith  dans  Pertz,  XI,  659;  X,  474;  XVI,  69.) 

'  M.  Giraud  nous  semble  un  peu  sévère  pour  Mathilde  :  qu'il  dise  qu'elle 
fut  c  inconsidérée,  qu'elle  attacha  son  nom  à  des  intrigues,  à  des  actes  que 
réprouve  l'honnêteté  politique,  •  on  le  conçoit  ;  mais  on  conçoit  moins  qu'il 
l'appelle  c  une  dévote  intrigante,  à  la  piété  affectée.  »  (Ch.  Giraud,  Gré- 
goire VII  et  tan  temps^  Revue  des  Deux-Mondeê,  1"  mai  1873,  p.  157, 
158,  162.).  —  On  peut  voir  dans  Lambert  d'Aschaffenbourg  (Perlz,  V) 
raveu  de  ces  calomnies  et  tout  ensemble  le  démenti  qu'il  leur  donne. 

*  Voy.  Lettres  de  Grégoire  VII,  1.  IV,  ép.  17,  22, 23,  24, 27,  28.  Tosti, 
p.  2i6. 


i(H  UATHILDË  FAIT  DONATION  (An.  1077) 

qu'elle  enrôlait  au  hasard ^  Bien  jeune  encore,  elle  lenail 
tôle  dans  les  plaines  lombardes  à  son  cousin  Henri  IV', 
cmule  de  Charlemagne,  au  dire  des  Allemands',  tandis 
que,  vers  le  Midi,  Golhefred,  avec  les  barons  romains, 
tenait  en  échec  les  Normands  «  perfides  et  ingrats*.  » 
Mais  d'une  raison  peu  sûre,  elle  était  le  bras  plutôt  que  la 
télé  ;  quand  elle  semblait  décider,  elle  ne  faisait  qu'obéir. 
L'enthousiasme  lui  rendait  l'obéissance  facile  et  douce, 
la  poussait  même  à  devancer  les  ordres  du  pape,  à  devi- 
ner, à  accomplir  dans  l'occasion  ses  plus  secrètes  vo- 
lontés. 

C'est  ainsi  qu'elle  (il  par  écrit  au  sainl-siége  la  dona- 
tion verbalement  promise  de  la  Ligurie  et  de  la  Toscane\ 
On  était  alors  en  1077.  Méconnu  dans  son  autorité,  me- 
nacé dans  sa  personne,  Grégoire  VII  avait  trouvé  un  inex- 
pugnable asile  sur  le  roc  escarpé  où  s'élevaient  les  fours 
superbes  de  Canossa.  Durant  les  trois  mois  qu'il  y  fit  sé- 
jour, Mathilde,  veuve  et  privée  de  sa  mère*,  resta  sans 
défense  sous  les  séductions  impérieuses  de  ce  génie  sans 


«  Donizo,  1.  Il,  c.  I,  R.  I.  S.,  l.  V,  565. 

*  Réatrix  était  par  sa  mère  cousine  germaine  d'Henri  IH.  Voy.  S:iint-M»rc, 
Hisl.  d'Italie,  p.  1198-1210,  elCh.  Giraud,  loc.  ciL,  p.  156. 

^  «  Promittens  Carolum  Magnum  suo  seculo  representatum  »  (Lamberli 
Ann,  Pertï.  V,  141). 

«  «Peiiidietingrati.»(Kf<aii/e2:omlrt//,R.I.S..l.  m,part.I,  p.  503.) 
—  Cf.  Hermamii  Coimeri  Chron.  (t!ckard,  11,605). — Fiorentini,  1. 1,  p.  71. 

*  «  Anno  1077  Muttilda  c(jmitissa  Ligurix  et  Tusciae  viam  imperatorisllen- 
rici  sibi  infesti  metucns,  Liguriam  et  Tusciam  provincias  Gregorio  papx  et 
sanclaî  Romanae  ecclesiae  devotissimeobtulit.  (Chron,  Mon.  Casêinens,  auc- 
tore  Petro  Diacono,  1.  III,  c.  xlix,  Pertz,  VII,  738).  Yoy.  la  Promissio  Ca^ 
nusina  dans  JafTé  (Regesta),  et  Pertz,  (Leges  U,  50). 

^  Gotbefredle  Rossu  était  mort  en  féfrierl070,  <  milite  quodam  ad  re- 
quisita  naturse  in  secessu  sedens  de  deorsum  vulneratus  infeliciter  exspi- 
ravit.  I  (Rertholfl  de  ConsUince,  Pertz,  V,  285).  Cf.  LamberU  Antiales 
(Porlz,  V),  etc.  Béatrix,  un  mois  plus  tard  (Muratori,  Ann.  dltalia,  1076). 


(Ah.  1077)  DE  SES  MENS^  AU  SAlNT-SlÉGE.  105 

égal.  Elle  souflrail,  dit  son  biographe,  de  langueurs  d'es- 
tomac et  de  maux  d'entrailles.  Pour  en  obtenir  la  guéri- 
son,  elle  se  dépouilla  vivante  des  biens  qu'elle  n'avait 
promis  qu'à  sa  mort^ 

Mais  ce  qu'elle  donnait  à  TËglise,  l'Église  avait  à  le 
conquérir  ou  à  le  défendre.  Valable  pour  le^  alleux,  ce 
grand  sacrifice  était  nul  pour  .les  fiefs',  et  Henri  IV  ne 
consentait  point  à  la  spoliation  de  l'empire.  En  l'humi- 
liant sans  mesure  à  Canossa,  grâce  à  un  retour  inespéré 
de  la  fortune,  Grégoire  VII  compromettait  sa  victoire, 
dépassait  et  manquait  son  but.  Il  faisait  trop  paraître  son 
dessein  de  subordonner  l'État  à  l'Église,  de  faire  de  l'É- 
glise l'État  lui-mêmci  et  du  pape  le  monarque  universel^. 
L'instinct  du  danger  mit  sur  ses  gardes  la  société  civile; 
sans  se  livrer  à  l'empire,  elle  lui  parut  moins  déravorable, 
et  par  là  fît  tomber  le  dangereux  édifice  qu'élevait  si  la- 
borieusement la  papauté. 

Le  récit  de  ces  luttes  épiques  n'appartient  pas  à  notre 
sujet;  mais  on  comprend  à  quel  point  elles  durent  in- 
fluer sur  le  régime  intérieur  et  sur  les  destinées  de  la  Tos- 
cane. Même  triomphante  comme  au  temps  de  Canossa, 
Mathilde  n'avait  pas  trop  de  toute  son  attention,  de  toutes 
ses  forces,  contre  son  redoutable  adversaire.  Bientôt  vain- 
cue à  Volta  (1080)  \  et  ayant  perdu  ces  cupides  merce- 
naires que  dispersait  comme  des  feuilles  l'ouragan  de  la 

*  Intcrea  languor  cum  non  cessarel  ab  alvo 
Illius,  inde  timens  dédit  Rcclesiai  sua  viTens. 

(Donizo,  I.  II,  c.  20.  l\.  I.  S.,  t.  V,383.) 

«  Voy.  Ch.  Giraud,  loc.  cit.,  !•'  avril  1875,  p.  645. 
5  Ibid,,  p.  H42. 

*  Bemoldi  Chron,  1080.  Perlz.  V,  436.  —  Le  P.  TosU  confond  Bernold 
de  Constance,  dont  la  chronique  ne  commence  qu^en  1075  à  être  dé- 
taillée, avec  Berthold  de  Constance,  dont  la  chronique  finit  en  1080,  et  se 
troufe  autsi  au  Y*  vol.  de  Pertz. 


\0A  LES  VILLES  TOSCANES.  (An.  1080) 

défaite,  elle  n'avait  plus,  pour  soutenir  la  guerre,  que 
les  milices  de  ses  villes.  Avec  les  villes  qui  les  lui  four- 
nissaient elle  devait  donc  se  montrer  de  facile  composi- 
tion, ne  point  les  pressurer  outre  mesure,  favoriser  les 
progrès  de  leur  développement  communal.  Grégoire  VII 
lui  en  donnait  sagement  le  conseil  et  l'exemple,  partout 
où  ces  progrès  pouvaient  nuire  à  ceux  de  l'empereur.  Les 
peuples,  à  cet  égard,  n'ont  pas  besoin  qu'on  les  excite: 
il  suffit  qu'ils  se  sentent  la  bride  sur  le  cou.  Tout  leur 
était  cause  ou  prétexte  pour  s'abandonner  au  courant  qui 
les  portait  à  l'émancipation  :  les  moindres  griefs  contre 
leur  évêque,  les  moindres  jalousies  contre  leurs  voisins, 
tantôt  le  désir  d'étendre  leur  territoire,  tantôt  celui  d'en- 
traver le  trafic  d'une  cité  rivale,  ici  le  besoin  de  résister 
au  pape,  là  le  devoir  de  combattre  l'empereur.  Ils  pas- 
saient quelquefois  d'une  cause  à  une  autre,  se  rangeant 
un  jour  du  côté  du  vainqueur,  pour  en  éviter  les  sévices 
immédiats;  le  lendemain  du  côté  du  vaincu,  s'il  ne  Tétait 
pas  assez  pour  qu'un  secours  opportun  ne  rétablit  l'équi- 
libre, si  profitable  à  l'indépendance  communale.  Non  paa 
que  les  mêmes  hommes  chantassent  incessamment  et  à 
tout  propos  la  palinodie  :  chaque  ville  en  contenait  des 
deux  partis,  auxquels  les  événements  du  dehors  donnaient 
tour  à  tour  une  prépondérance  momentanée  :  l'intérêt 
commun,  qui  était  l'affranchissement,  en  profitait.  Trop 
peu  éclairées  encore  pour  le  bien  comprendre  et  le  bien 
servir,  elles  croyaient  être  utiles  au  pape  en  combattant 
ceux  de  leurs  citoyens  qui  se  prononçaient  pour  l'empe- 
reur, et  à  l'empereur  en  persécutant  ceux  qui  se  décla- 
raient pour  le  pape.  Absorbées  par  ces  querelles  mes- 
quines et  encore  obscures,  elles  n'étaient  que  d'un  mé- 
diocre secours  aux  puissances  rivales  qui  mettaient  en 


;Aii.  1081)  L*AFFRilNGHISSENT  DE  L*É6LISE.  105 

elles  leur  espoir;  mais  cet  espoir  que  rien  ne  découra- 
geait était  pour  elles  une  sauvegarde,  ni  le  pape,  ni  l'em- 
pereur ne  voulant  nuire  à  des  ennemis  qui  pouvaient 
cesser  de  l'être,  ou  à  des  amis  qu'ils  avaient  éprouvés. 

Ce  spectacle,  que  donnait  depuis  longtemps  la  Lombar- 
die,  la  Toscane  le  donna  à  son  tour,  quand  la  guerre  y  eut 
pénétré.  Elle  y  pénétra  le  jour  où  Henri  IV  marcha  sur 
Rome.  La  fortune  se  prononçant  pour  lui.  Sienne,  Pise, 
Lucques,  se  déclarèrent  en  sa  faveur.  Les  évéques  de  Vol- 
terre,  d'Arezzo,  de  Pistoia,  entraînèrent  leurs  diocésains 
dans  le  parti  impérial  (1080)  ^  Â  Lucques,  les  chanoines 
chassent  Anselme,  leur  évêque,  le  fidèle  conseiller  de  Ma- 
thilde;  ils  le  remplacent  par  un  diacre,  nommé  Pietro, 
dévoué  à  l'empereur  età  l'antipape  Wibert.  Excommuniés 
par  Grégoire  VU,  ils  n'en  célèbrent  pas  moins  les  céré- 
monies religieuses  (1081).  Ils  ouvrent  leurs  portes  à 
Henri,  et,  en  retour,  obtiennent  de  lui  d'amples  privi- 
l^es':  protection  accordée  aux  seigneurs  féodaux  pour 
les  maisons  qu'ils  possédaient  dans  la  ville  ou  les  fau- 
bourgs; défense  d'y  édifier  un  palais  impérial,  et  même, 
dans  un  rayon  de  six  milles,  des  châteaux  ou  de  hautes 
tours;  garanties  données  aux  gens  de  trafic,  qu'il  ne  serait 
plus  permis  d'arrêter  sans  observer  la  loi,  d'accabler  de 
corvées  ou  de  péages,  d'entra\er  dans  leur  industrie  et  leur 
négoce.  A  plus  forte  raison  Pise  obtenait-elle  les  mêmes 
avantages.  Il  y  fallait  protéger  en  outre  sa  navigation,  ses 


'  Série  degli  antichi  duchi  e  marchesi  di  ToêcanOt  par  Délia  Rcna,  con- 
tinuée par  Camici,  UI,  §2.  —  Inghirami,  Y^  268.  —  Ferrari,  [,  428. 

«Diplônie  du  23  juin  1081.  Yoy.  Fiorentini,  p.  189,  206,  222,  225, 
455.  —  Tommasi,  Sommario  di  storia  lucchese  (Arch.  stor.,  X,  17-20). 
—  Maratori,  Ann.  d'ital,  1081.  —  Pœnitentiarius,  Ytia  S.  Aruelmi^  ap. 
Tosti,  p.  240,  252.  —  Camici,  lY,  §  2.  ~  Grassi,  Descrizione  storica  e 
ttriiêtica  di  Pita,  parte  storica,  p.  29.  —  Inghirami,  Y,  260, 262,  ^8. 


106  FLORENCE  DÉVOUÉE  A  MATHILDE  (An.  1081) 

entreprises  marilimes  qui  la  comblaient  de  richesses  et 
de  gloire*;  et  par  son  invariable  dévouement  à  l'empire, 
elle  méritait  plus  que  toute  autre  cité  les  faveurs  impé- 
riales, qui  arrachaient  au  pontifical  Donizo  de  véhémentes 
imprécations  contre  cette  «  ville  indigne  d'abriter  dans  sa 
cathédrale  les  restes  de  Béalrix,  souillée  par  les  païens  et 
les  Turcs,  par  les  Chaldéens  et  les  Parthes,  par  mille 
monstres  marins,  par  les  parjures  comme  par  les  crimes 
des  marchands  \  » 

Ce  n'étaient  pas,  quoi  qu'on  en  ait  dit,  l'origine  pre* 
mièrt;  et  le  fondement  des  libertés  urbaines;  mais  c'en 
était  la  confirmation  éclatante.  Il  fallait  bien  que  déjà  elles 
existassent,  puisque  Henri  IV  s'engageait  à  ne  nommer 
aucun  marquis  en  Toscane  sans  le  consentement  des  douze 
consuls  de  Pise,  réunis  en  conseil  au  son  du  beffroi. 

Florence  n'eût  pas  obtenu  de  moindres  avantages,  si 
elle  avait  suivi  l'exemple  de  la  brillante  reine  des  mers. 
Mais  elle  restait  fidèle  à  la  cause  pontificale.  Ne  redoutant 
plus  guère  sa  voisine,  Fiesole,  qui,  déjà  en  décadence, 
«  consumait  en  discordes  schismatiques,  comme  écrit  Gré- 
goire VII,  les  misérables  restes  de  son  Église*,  »  on  l'avait 
vue  toujours  reconnaissante  et  dévouée  à  l'active  com- 
tesse, qui  y  rendait  la  justice,  qui  y  ramenait  la  confiance 
et  la  sécurité^;  pleine  de  joie  quand  Mathilde réduisait  le 


»  Cantini,  I,  70-72. 

*  Donizo,  1. 1,  c.  XX.  R.  I.  S.,  t.  V,  564. 

^  Valsecchi,  Epistola  de  veteribus  pisanœ  civitatis  cojistiiutis.  Flor., 
1727,  in  A",  —  Betlinelli.  Del  risorgimento  dltalia  dopoil  mille,  Bas- 
sano,  1776,  in  8*.  —  Muratori,  Ann.  d'italia,  1065.—  Fanucci,  t.  I,  1.  , 
c.  VII.  —  Grassi,  p.  50.  —  Inghirami,  V,  241,  265. 

^  Lettre  aux  Fiésolains  pour  les  gourniander  de  chercher  des  querelles  à 
leur  évéque  Frasmund  et  de  troubler  FËglise,  c  et  sic  fesulanac  ecclesise  post 
longas  tribulationes  ipsas  reliquias  consuinere.  »  Et  plus  loin  :  •  misera- 


(Ar.  1081)  RÉSISTE  A  UENRI  IV.  107 

césar  germain  à  se  traîner  sur  les  genoux  dans  la  neige 
Je  Canossa',  et  de  douleur  quand  Ceneio,  le  préfet  de 
Rome,  accablait  de  coups,  sur  les  dalles  de  Sainte-Marie- 
Majeure,  un  ponlife  vénéré*.  On  Fallait  voir  résistant  seule 
à  Tennemi  devant  qui  pliaient  et  s'ouvraient  toutes  les  au- 
U'es  villes,  et  par  là  retardant,  comme  Ta  justement  re- 
marqué Villani,  le  progrès  de  ses  naissantes  Iibertés\ 

Henri  iV  revenait  de  Rome,  dont  il  avait  inutilement 
fait  le  siège*.  Dès  le  milieu  de  juin  1081,  il  était  à  Luc- 
ques,  cachant  sa  honte  et  sa  r^ge;  il  y  prenait  un  mois 
entier  de  repos*.  Comment,  de  si  près,  eût-il  supporté 
Finsulteque  lui  faisait  Florence,  en  refusant  de  l'accueil- 
lir, de  se  prosterner  devant  lui?  Il  vint  avec  son  armée 
camper  au  nord-ouest  de  la  ville,  sous  ses  murailles,  à 
Fendroit  qu'on  appelait  Cafagioj  ou  Champ  du  hétre%  et 
il  attendit  l'effet  de  cette  menaçante  démonstration.  Une 

bilis  paupertas  et  ruina  ecclesiie  sus.  »  (Borne,  4  mars  1075.  —  Labbe, 
X,  113.) 

«  Doniio,  l.  II,  c.  X.  —  Umbeiti  Ann.,  1076  (Feriz,  V,  241).— Paul  de 
Bernried,  De  rébus  geslis  Gregorii  VU,  H-  I-  S.,  t.  III,  pari.  I,  p.  558. 

'  Paul  de  Bcrnried,  lac  cit.,  p.  329.  —  Berlhold de  CoDstance  (Pertz,  V, 
281  sq).  —  Pandulphe  dePise,  VUa  Gregorii  Vil  (R.  I.  S.,  t.  III,  part.  I, 
p.  505).  -   M.  Villemain  (II,  2G)  a  tracé  un  brillant  tableau  de  cet  épisode. 

'  •  Per  la  quai  cosa  il  nome  di  Firenze  e  la  sua  forza  stettc  per  ispatio  di 
200  anni,  sanza  potersi  dilatare  o  cresciere  ne'  suoi  piccioli  cierchi  e  ter- 
mine. B  (Villani,  III,  5.) 

^  Le  1  i  avril,  il  était  k  Milan  ;  le  4  juin,  il  repartait  de  Rome  (Bohmer, 
Regesta,  etc.,  p.  95,  96). 

>  Yoj.dans  Fiorentioi,  p.  206,  et  dansMazzarosa,  1,291,  la  mention  d'un 
acte  de  lui  en  date  du  25  juin.  (Fiorentini  dit  pur  erreur  Non.  Julii;  c'est 
IX  Kal.  Julii,  c'est-à-dire  25  juin  quM  faut  lire).  Muratori  (Antiq,  ital. 
II,  949)  et  Bôhmer  (Regesla^  etc.  p.  90)  mentionnent  encore  deux  autres 
actes  datés  de  Lucques  le  19  et  le  20  juillht.  Par  conséquent  on  ne  peut 
tenir  compte  de  Tassertion  d'Âmmirato  mettant  au  21  d'avril  le  commen- 
cement et  au  21  de  juillet  la  levée  du  siège  de  Florence  (1.  I  accres- 
ciuto,  1. 1,  p.  44).  Si  ce  siège  eut  lieu,  cène  put  être  qu'en  août. 

*  Camptu  fagi.  C'est  là  qu'on  a  construit  plus  tard  l'église  des  Servi  et 
percé  la  rue  de  ce  nom. 


108  SIÈGE  DE  FLORENCE.  (Âii.  4081) 

partie  des  Florentins  lui  voulaient  ouvrir  leurs  portes,  car 
il  comptait  parmi  eux  des  partisans^;  mais  le  plus  grand 
nombre,  qui  les  avait  fermées  en  voyant  flotter  à  l'horizon 
les  bannières  impériales,  persista  dans  sa  vaillante  atti- 
tude. Bien  leur  prit  d'avoir,  trois  ans  auparavant,  élargi, 
fortifié  leurs  murailles,  et,  par  une  circonscription  pré- 
cise des  quartiers,  ébauché  l'organisation  militaire  de 
Florence.  L'impétueux  Germain  dut  se  résigner  à  un  long 
blocus  ou  à  des  attaques  partielles  qui  trouvèrent  ses  enne- 
mis sur  leurs  gardes.  On  ne  sait  si  Mathilde  était  pré' 
sente  ou  représentée  par  quelqu'un  de  ses  vicomtes,  par 
quelques-unes  de  ses  milices,  car  tout  est  obscur  et  dou- 
teux dans  ce  grave  événement.  La  constance  des  assiégés 
parait  avoir  lassé  celle  de  l'assiégeant.  Le  5  octobre,  il 
était  de  retour  à  Lucques';  il  y  était  rentré  sans  gloire, 
ne  pénétrant  que  dans  les  villes  qui  savaient  passer  d'un 
maître  à  l'autre  et  se  vendre  au  plus  offrant. 

On  voudrait  croire  que,  pour  prix  de  son  énergique 
fidélité,  Florence  reçut  de  la  grande  comtesse  des  privi- 
lèges semblables  à  ceux  que  Pise  et  Lucques,  pour  prix 
de  leur  défection,  recevaient  de  l'empereur.  Mais  Mathilde 
n'avait  le  moyen  de  rien  donner;  elle  ne  pouvait  que 
laisser  prendre.  Faire  face  à  Henri,  qui  passait  l'hiver 
dans  son  palais  de  Ravenne,  et  à  Wibcrt,  qui  avait  repris 
le  siège  de  Rome,  forcer  le  blocus  pour  amener  aux  Ro- 
mains des  hommes  et  de  l'argent,  corrompre  ou  com- 

*  •  Per  la  venuLi  del  detto  Arrigo  imperadore  si  cominciô  dlTisione  in 
Firenze  a  parte  di  chiesa  c  d'imperio.  (Villanî,  ÏV,  22). 

•  Bôhmer,  Begesta,  etc.,  p.  H6.  —  Il  y  était  peut-être  auparayant;  mais 
les  chroniqueurs  brouillant  toutes  les  dates,  on  ne  peut  constater  sa  pré- 
sence que  par  ses  actes.  Ce  long  séjour  en  Toscane,  cette  ignorance  de  ce 
qu*il  y  fait  entre  juillet  et  octobre,  rend  très-probable  Tasserlion  des  au- 
teurs sur  le  siège  de  Florence. 


(Âx.  1086)     MITUILDË  PROTECTRICE  DU  SAINT-SIÈGE.  109 

battre  les  barons  du  parti  impérial  et  soutenir  la  foi 
ébranlée  des  amis  du  saint-siége,  écrire  en  Allemagne 
pour  en  obtenir  des  secours,  voilà  quelle  élait  la  vie  de 
cette  «  fille  de  Pierre  qui  résistait  seule  au  plus  grand 
prince  du  monde\  »  Les  succès  lui  étaient  inutiles  au- 
tant que  les  revers  funestes.  La  victoire  de  Sorbara 
n'empêche  pas  Grégoire  Vil  de  mourir  tristement  à  Sa- 
leme,  où  il  avait  dû  suivre  Robert  Guiscard,  son  barbare 
allié (1084-1086).  Le  mentor  Anselme  meurt  à  son  tour, 
et  Mathilde  reste  seule  pour  soutenir  la  lutte,  comme 
pour  faire  exécuter  les  volontés  suprêmes  de  ce  despo- 
tique pontife,  appelé  «c  saint  Satan»  parses  partisans  eux- 
mêmes',  et  qui,  pour  faire  des  papes  après  sa  mort 
comme  il  en  faisait  avant  de  l'être,  avait  désigné  dans  un 
ordre  rigoureux  les  trois  plus  dignes  de  lui  succéder.  Si 
longtemps  pupille  du  saint-siége,  Mathilde  en  prenait  la 
tutelle  :  grand  péril  pour  une  femme  d'âge  mûr  sans 
doute,  mais  dont  le  génie  n'égalait  pas  l'activité. 

Cette  activité,  à  vrai  dire,  soutenue  par  le  bon  vou- 
loir, suffisait  à  améliorer  le  sort  des  peuples,  alors  sur- 
tout que  l'absence  de  l'empereur  ralentissait  ou  suspen- 
dait la  guerre.  Henri  ayant  passé  quatre  années  loin  de 
l'Italie  (1085-1090),  la  comtesse  recouvrait  son  pou- 
voir', et  en  usait  pour  réparer  de  son  mieux  tant  de 
maux  accumulés  par  la  nature  et  les  hommes,  pour  com- 
battre les  inondations,  la  famine,  la  peste,  pour  ordon- 
ner des  travaux,  tracer  des  routes,  construire  des  digues, 


*  «  Soia  resistit  ei  Mathildis  filia  Pétri.  »  (Donizo,  1.  II,  c.  i,  R.  I.  S., 
t.  V,  367).  » 

*  «DecaBteroSanctumSatanammeumhamiliter  obsecro.i  (Pétri  Damiani 
lib.  I,  ep.  XTi,  p.  36.) 

'  i  Suam  potentbni  recuperavit.  »  (Bernoldi  Chron.,iOSb.  Perlz,  V,  443). 


\\0  BIATHILDE  BIENFAITRICE  DES  VILLES.         (An.  1088) 

des  hôpitaux,  des  écoles,  alléger  le  fardeau  des  péages*, 
transformer  comme  à  vue  d^œil  la  Toscane.  Dans  un 
temps  d'universelle  misère,  le  spectacle  de  celte  prospé- 
rité unique  excitait  l'admiration  et  les  convoitises  des 
princes  sans  sujets*,  et,  en  donnant  à  ceux  de  Mathilde 
un  juste  contentement  de  leur  sort,  il  les  rendait  indiffé- 
rents j)lus  que  d'autres  à  cette  indépendance  qui  fait  la 
dignité. 

L'impétueux  mouvement  qui  devait,  quelques  années 
plus  tard,  soulever  la  chrétienté  contre  Tislamisme,  les 
ramena,  presque  à  leur  insu,  dans  les  voies  de  l'éman- 
cipation. Dépositaire  de  l'aventureux  dessein  des  croi- 
sades, conçu  par  le  génie  de  Grégoire  VII,  bien  avant 
que  l'éloquence  d'Urbain  II  le  rendît  populaire,  la  com- 
tesse, dès  l'an  1088^  avait  tenté  d'y  gagner  les  Italiens. 
Sur  sa  demande,  mais  bien  moins  pour  lui  plaire  que 
dans  l'intérêt  de  leur  trafic,  Génois  et  Pisans  cinglaient 
de  voiles  vers  Tunis,  en  rapportaient  les  couronnes  des 
rois  vaincus,  et  les  offraient,  symptôme  signiGcatif  de 
l'esprit  croissant  d'indépendance,  non  à  Mathilde  leur 
souveraine,  mais  à  Henri  IV  leur  suzerain  '.  En  1099, 
les  villes  d'Italie  et  de  Toscane,  quoique  sans  cnlhou- 

*  «  llathilda  praeterea ducissa  Ligtirise  et  Tusciae....  Ob  reTerentiain hajus 
loci  constituit  ut  nullum  plateaticuiii  (tribut  pour  les  routes)  vel  thelonium 
(tribut  pour  les  mardinndises  marines)  in  civitate  Pisana  et  Lucensi  et  in 
omni  ditionis  suai  terra  nionachi  nostri  aliquando  dnrcnt.  j>  (Peln  Diaconi 
Chron.j  1.  Ill,  c.  lx.  —  Fiorenlini,  p.  225), 

*  Robert  Courte  lieuse,  deshérité  à  dix-huit  ans  par  soîî  père,  Guillaume 
le  Conquérant,  étant  venu  on  Toscane,  marquait  le  désir  d'épouser  Mathilde, 
déjii  quadragénaire ,  pour  se  créer  un  royaume  sous  ce  climat  aimé  du 
soleil.  (Fiorcntini,  Tosti,  passim).  Voy.  aussi  notre  mémoire  La  comtesse 
Mathilde  el  le  sainl-siége. 

^  Chronicum  pisatiurny  R.  I.  S.,  t.  VI,  1(58. —  Annales  genuenses,  1.  I, 
R.  L  S.,  t.  VI,  255.  — Cf.  Michaud,  Histoire  des  croisades,  éd.  de  1854 
t.  I,  p.  43. 


(Am.  1099)  LES  FLORENTINS  A  LA  CROISADE.  lH 

siasme,  liaient  emportées  dans  rirrcsisliblc  flot  qui  pous- 
sait TEurope  aux  rivages  de  la  terre  Sainle.  Sur  les  ex- 
hortations de  leur  archevêque  Ranieri,  interprèle  de  la 
comtesse  et  du  pape,  les  Florentins  envoyaient  un  cer- 
tain nombre  des  leurs  à  la  conquête  du  saint  sépulcre. 
Pazzo  des  *  Pazzi,  suivi  des  hommes  de  bonne  volonté, 
prenait  passage  sur  les  galères  pisanes.  Il  avait  reçu 
d'Urbain  II  la  surintendance  générale  des  croisés  pour 
toute  la  Toscane  *.  A  la  prise  de  Jérusalem,  il  fut  le  pre- 
mier qui  arbora  sur  la  muraille  le  grand  étendard  des 
bataillons  qu'il  commandait".  En  récompeitse,  il  reçut 
de  Godefroi  de  Bouillon  la  couronne  murale,  avec  le 
privilège  de  porter  sur  ses  enseignes  particulières  les 
armes  instituées  par  le  religieux  conseil  des  princes  et 
des  prélats,  cinq  croix  et  deux  dauphins.  A  son  retour, 
ses  compatriotes  lui  firent  une  réception  triomphale, 
moins  encore  pour  glorifier  sa  vaillance  que  pour  honorer 
trois  fragments  qu'il  rapportait  du  sépulcre  reconquis.  Il 
rentra  dans  Florence  sur  un  char  doré  où  était  repré- 
senté son  brillant  exploit  et  qu'avait  béni  l'archevêque 
Ranieri.  Ses  compagnons  le  précédaient,  ainsi  que  les 
magistrats,  le  clergé  et  une  grande  multitude  de  peuple. 
Sur  son  passage  retentissaient  les  fanfares  des  trompettes, 
les  chants  d'allégresse,  les  applaudissements.  Jusqu'au 
temps  des  factions  violentes,  la  famille  des  Pazzi  tint  à 

'  Les  Italiens  disent  d£  ou  det,  et  les  Français  de.  Mais  Tarlicle  italien 
signifie  uniquement  :  de  la  famille  des.  Ce  nVst  donc  pas  une  partie  du 
nom,  et  mieux  Tant  en  donner  la  traduction  exacte,  que  de  reproduire, 
sous  sa  forme  étrangère,  un  mot  du  langage  commun. 

*  Gamurrini,  Storia  genealogica  délie  famiglie  nohili  toscane  ed  umbre, 
t.  m,  p.  il!.  —  Inghirami,  V,  300. 

'  Les  chroniqueurs  florentins  semblent  même  dire  quMl  fut  le  premier  de 
tous  les  croisés  i  monter  à  Tassant;  mais  le  silence  des  historiens  de  la  croi- 
sade nous  force  à  interpréter  plus  modestement  la  gloire  de  Pazxo. 


112  CÉRÉMONIE  œMMÉMORÂTIYE.  (An.  1099) 

honneur  de  conserver  elle-même  les  pierres  vénérables  *. 
Le  samedi  saint,  aux  cérémonies  de  la  matinée,  un  d'eux 
les  frappait  avec  Tacier  ;  le  feu  sacré  qui  en  jaillissait 
servait  à  rallumer  les  cierges  éteints  et  à  allumer,  quand 
Tofficiant  entonnait  le  Gloria  in  excelsis,  les  pièces  d*ar- 
tifîce  disposées  sur  le  char  triomphal.  Puis,  en  partant 
delà  place  San  Giovanni,  on  conduisait  processionnelle- 
ment  ce  char  au  canto  dei  Pazzi  *,  et  là  parlaient  de  nou- 
veau des  fusées  en  signe  d'allégresse  pieuse  et  de  commé- 
moration reconnaissante.  Pour  assurer  la  perpétuité  de 
ces  cérémoiîies,  les  Pazzi  constituèrent  sur  un  monte  ou 
établissement  de  crédit^  une  somme  d'argent  à  fonds 
perdu.  On  peut  dire  qu'elle  était  bien  placée,  car  avec 
d'insignifiantes  modifications  cette  fête  se  célèbre  encore 
tous  les  ans,  et  les  Pazzi  lui  ont  laissé  leur  nom  ^. 

Tandis  qu'ils  versaient  leur  sang  sous  les  murs  de 
Jérusalem,  Florence  et  les  autres  villes  tiraient  de  leur 
départ  un  profit  singulier  autant  qu'inattendu  :  elles  en 

*  Elles  furent  alors  déposées  dans  Téglise  de  San  Biagio,  située  entre  la 
via  délie  terme  el  la  via  Porta  liossa.  Cette  église  sert  aujourd'hui  de  ma- 
gasin. 

*  Canto  signifie  coin,  comme  cantonata,  d'où  cantonade. 

^  «  On  appelle  monte  ou  luogo  di  monte  les  établissements  de  crédit  en 
Italie  comme  en  France.  ■  (Litlré,  Dictionnaire  de  la  langue  française,)  — 
c  II  monte  è  un  crédite  cbe  i  cittadini  hanno  con  il  comune  per  denaro  près* 
tato  a  un  tanlo  per  cento  Tanno  in  perpétue.  Questo  si  pu6  vendere,  impe- 
gnare  e  contrai  tare  in  qualunque  modo.  »  {Osserv.  fior.  IV,  96.) 

^  On  rappelle  festa  délia  colombina  délia  casa  Pazzi,  Du  maître-autel 
de  la  cathédrale  part  une  grosse  corde  qui  aboutit  à  un  char  couvert  de 
pièces  d'nrtifice  et  de  pétards,  situé  au  milieu  de  la  place,  entre  Féglise  et 
le  baptistère.  Le  samedi  saint,  à  midi  précis,  une  petite  colombe  artificielle 
est  lancée  le  long  de  la  corde  et  communique  le  feu  aux  pièces  d'artifice.  Si 
la  colombe-fusée  va  droit,  si  le  feu  prend  bien,  les  paysans  accourus  des 
environs  pour  recevoir  Fhoroscope  s'en  retournent  joyeux,  persuadés  que 
la  récolte  sera  bonne  cette  année.  Puis  on  conduit  sur  la  place  plusieurs 
paires  de  bœufs  pour  les  atteler  au  char  et  Temmener  au  canto  des  Pazzi , 
où  la  cérémonie  se  termine  par  l'explosion  des  dernières  pièces  d'artifice. 


(Ah.  ilOO)       MATHILDE  FAIBLE  DEVANT  LES  VILLES.  Wô 

paraissaient  saintes   aux  yeux  de  la  dévote  comtesse. 
Non- seulement  elle  avait  obtenu  des  indulgences  plé- 
nières  pour  toutes  les  Fautes,  et  accordé  des  garanties 
formelles  contre  toutes  poursuites  de  la  justice,  contre 
toute  persécution  des  créanciers,  mais  encore  elle  se  fût 
fait  scrupule,  en  un  pareil  moment,  d'appesantir  son  au- 
torité. Après  la  croisade  il  était  trop  tard  pour  le  faire, 
pour  rompre  des  habitudes  prises,   pour  rappeler  les 
villes  à  la  soumission.  En  Lombardie  elles  traitaient  avec 
Mathilde  de  puissance  à  puissance  ^  En  Toscane,  sans 
s'émanciper  à  ce  point,  elles  se  complaisaient  de  plus 
en  plus  dans  leur  douce  indépendance  de  fait.  Pas  plus 
qu'Urbain  II,  Mathilde  n'en  prévoyait  les  suites,  c'est-à- 
dire  leur  affranchissement  définitif.  L'eût-elle  prévu,  sa 
faiblesse  croissante,  amertume  de  ses  dernières  années, 
la  forçait  à  céder  devant  ses  sujets  pour  ne  pas  céder  de- 
vant l'empereur.  Il  paraissait  si  redoutable,  qu'on  n'osait 
plus  agir  contre  lui  au  grand  jour.  Ruser,  tromper  sans 
cesse,   était  la  première  nécessité  d'une  politique  aux 
abois.  Pour  imposer  à  la  comtesse  vieillie  un  jeune  mari, 
Urbain  II  devait  dissimuler  à  Henri  IV  cette  alliance,  et 
à  Welf,  le  mari  désigné,  la  donation  V  Celui-là,  en  effet, 
ne  pouvait  voir  de  bon  œil  une  famille  ennemie*  à  che- 

*  Bemoldi  Chronicon,  ann.  1093  (Pertf,  V,  455).  —  Donizo,  II,  c.  nr, 
ni,  ?in  (R.  I.  S.,  t.  V,  371-374).  —  Landulfus  junior,  Historia  Mediola- 
nerms,  c.  i  (R.  I.  S.,  t.  V,  469-472).  —  Sigonio,  Opéra  omnia,  t.  Il:  De 
rtgno  IlaUœ,  1.  IX,  :inn.  1091.  —  Muratori,  Ann,  d'ital.,  101)3. 

'  t  C'est  un  des  faits,  dit  M.  Giraud,  qui  ont  entamé  la  considération  de 
Mathilde  aux  yeux  de  la  postérité.  »  (Loc.  cit.,  1*'  mai  1873,  p.  161.)  — 
M.  Abel  (loc.  cit.,  p.  250)  place  vers  1080  un  autre  mariage  de  Mathilde 
avec  Azzo,  marquis  d^Este.  Il  ignore  que  Fiorentini  (p.  132)  et  Baronius 
(1074,  t.  XVU,  p.  386)  ont  démontré  qu*il  s'agit  d'une  autre  Mathilde.  Les 
lettres  de  Grégoire  VII  (1.  II,  ep.  33,  35)  parlent,  dit  Baronius,  do  quatre 
femmes  de  ce  nom  dans  ce  temps-là. 

'  Muratori  appelle  les  Welfs  de  Bavière  t  antemurale  in  Germania  délia 

■I8T.   DB  FLORSIICI.  —  I.  8 


114  M\THILDE  FAIBLE  DEVANT  L^EMPIRE.  (An.  liOl) 

val  sur  les  Alpes,  un  pied  au  fond  de  rAllemagne,  Tautre 
aux  confins  du  patrimoine  de  Pierre  *  ;  celui-ci  n'eût  pas 
consenti  à  flétrir  sa  dix-neuvième  année,  sans  la  ferme 
espérance  d'accroître  son  pouvoir. 

C'est  pourquoi,  à  peine  la  vit-il  déçue,  à  peine  eut-il 
vent  de  la  donation,  que  ses  parents,  avec  la  fougue  de 
leur  race,  passaient  d'un  extrême  5  l'autre  et  offraient 
leur  épée  à  un  ennemi  traditionnel.  Lui-même,  chassé 
par  son  ardente  épouse  qui  méprisait  sa  froideur',  deve- 
nait une  précieuse  recrue  pour  l'implacable  ennemi  du 
saint-siége  (1096).  Rien  désormais  ne  succède  à  l'infor- 
tunée comtesse,  rien,  pas  même  la  révolte  de  l'impéra- 
trice et  de  son  fils  Conrad,  qui  force  l'empereur  à  se 
défendre  en  Allemagne  au  lieu  d'attaquer  en  Italie  ;  car 
le  félon  Conrad,  bon  catholique,  mais  nullement  homme 
de  guerre  ',  ne  peut  s'entendre  avec  Mathilde,  et  vient 
misérablement  mourir  à  Florence,  peut-être  par  le  poi- 
son (1101)*.  L'année  suivante,  on  peut  bien  publique- 


parte  pontificia.  »  (Délie  antichità  esterui,  part.  I,  c.  i-iv,  p.  1-20.) 

*  Bemoldi  Chron,,  1089  (Perlz,  V,  449).  —  Fiorenlini,  1.  II,  p.  242. 
—  Muratori,  Délie  aniichiià  estensi,  part.  I,  c.  hiv.  —  Tosti,  p.  294-296. 

*  Muratori  (Antich.  estensi^  part.  I^  c.  iv,  p.  20,  22)  pense  que  le  refus 
d'assurer  à  Welf  Théritage  fut  la  cause  du  divorce.  Tosti  (p.  520)  repousse 
cette  hypothèse,  mais  par  de  faibles  arguments.  On  sait  que  Mathilde  accusa 
son  mari  d'impuissance.  On  peut  lire  dans  Minoritœ  florentini  gesta  im" 
peratorum  (Bôhmer,  Fontes  rerum  germanicarum,  t.  IV,  617,  publié 
par  Huber),  une  anecdote  curieuse  et  peu  connue  à  ce  sujet. 

'  •  Konrad  erat  vir  per  omnia  catholicus  et  apostolics  sedi  subjectis- 
simus,  plus  religioni  quam  fascibus  et  armis  dcditus.  »  (Annali$ia  Saxo, 
Pertz,  VII.) 

*  En  1099,  d'après  Anonymi  vita  comitUsœ  Mathildis,  c.  m,  R.  I.  S., 
t.  V,  395.  —  La  chronique  d'Ursperg  (Pertz,  VI)  dit  en  1101.  t  Accepta 
potione  ab  Aviano,  medico  Mafthildaî  comitissae,  vitam  finivit.  t  (Landulfus 
junior,  Hist.  MedioL,  c.  i,  R.  I.  S.,  t*  V,  459-520.)  M.  Giraud  remarque  que 
Landulphe,  contemporain,  n'était  pas  partisan  d'Henri.  (Loc.  cit.,  1 
mai  1873,  p.  162.) 


•r 


(Ax.  il 06)       DONATION  DE  SES  BIENS  RENOUVELÉE.  115 

ment  refaire  Tacte  de  donation,  perdu  depuis  le  dernier 
séjour  de  l'empereur  à  Rome  en  1083*  :  la  papauté  ne 
reçoit  qu'un  vain  titre,  avec  d'inextricables  difficultés. 
S'agissait-il  seulement  des  alleux  ou,  en  même  temps, 
des  fiefs?  Y  avait-il  lieu  de  maintenir  entre  les  uns  et  les 
autres  une  distinction  formellement  établie  par  la  loi 
féodale,  mais  plus  d'une  fois  méconnue  par  les  décrets 
impériaux  *  ?  On  en  devait  disputer  longuement  et  point 
par  amour  de  la  dispute  :  le  saint-siége  n'avait  que  faire 
d'alleux  tels  que  Briey,  Stenay,  Juvigny  en  Lorraine, 
héritage  maternel  de  Mathilde,  tandis  qu'il  tenait  beau- 
coup aux  pays  entre  Mantoue  et  Viterbe,  lesquels  juste- 
ment étaient  des  fiefs  '.  L'authenticité  même  de  l'acte 
fut  contestée*,  et  la  mort  d'Henri  IV  ne  fit  que  raviver 
ces  débats  (il 06). 

En  succédant  à  un  père  découragé,  dont  sa  révolte, 
après  celle  de  Conrad,  avait  troublé  les  derniers  jours, 
Henri  V  s'engageait  dans  la  lutte  avec  l'ardeur  de  son 
âge.  N'ayant  pris  ses  armes  parricides  que  pour  con- 
server ses  droits  au  trône,  en  évitant  l'excommunication 
qu'il  eût  encourue  à  soutenir  dans  âon  malheur  Henri  IV 


«  Voy.  Tactede  H02  dansBaronius(XVIlI,  146);  Muratciri,  R.I.S.,  t.  V, 
584;  Gaetano  Cenni,  Monumenladominalionis  pantificiœy  II,  358;  Leibniz, 
Scriptores  rerum  Brunswic.  Il,  687;  Tosli.  221.  —  Léo  (I,  270)  ne  voit 
pas  clair  dans  cette  affaire.  l\  tient  Tacte  de  1077  pour  réel,  et  celui  de  1 1 02 
pour  apocryphe. 

*  Le  tf  xte  de  Donizo  ferait  croire  que  Mathilde  n*a?ait  entendu  donner 
que  ses  alleux:  a  Propria  clavigerosua  subdidit omnia  Pelro.  »  (L.  II,  c.  i, 
R.  1.  S.,  t.  V,  306).  — Mais  les  termes  de  Tacte  même  (omnia  mea  bona  jure 
proprictario)  semblent  se  prêter  à  un  sens  plus  général. 

*  La  Lombarxlie  comme  la  Marche  de  Toscane  :  c  Âzzone  avutala  in 
feudo,  1  dit  le  V.  Tosti  (p.  25).  —  «  Liguriam  et  Tusciam  provincias  Gro- 
gorio  papae  et  sancbe  Romans  ecclesiae  dcvotissimc  obtulit.  »  (Pelri  Diaconi 
Chron..  I.  lU,  c.  xux,  Pertz,  VH,  738). 

*  Voy.  Pierre  Dbcre  (Perli.  VU.  758)  et  Fiorentini.  ''■ 


116  INDÉPENDANCE  CROISSANTE  DES  VILLES.      (An.  1102) 

excommunié,  il  ne  pouvait  mettre  moins  d'énergie  à  dé- 
fendre les  droits  de  Tempire.  Il  ne  craint  pas  de  charger 
de  chaînes  le  pape  Pascal  II  et  de  l'emmener  captif  à  sa 
suite,  et  la  comtesse,  après  s'être  enfermée,  pour  ne  pas 
le  voir,  dans  son  château  de  Bibianello,  est  réduite  à  lui 
en  ouvrir  les  portes,  à  l'y  traiter  avec  courtoisie,  car  il 
est  redoutable  et  lui  prodigue  les  respects.  «  Mathilde 
courtoise,  écrit  le  père  Tosti,  son  admirateur  et  son  bio- 
graphe, c'était  le  signe  que  le  principe  ennemi  avait  déjà 
échappé  à  la  tutelle  d'un  homme  et  s'était  réfugié  dans 
la  personnalité  terrible  des  multitudes  '.  » 

Ces  multitudes,  c'étaient  les  populations  urbaines. 
Dans  leur  désir  nouveau  d'indépendance,  elles  s'aban- 
donnaient à  la  désaffection  ou  à  la  révolte.  liCur  souve- 
raine vieillie  ne  trouvait  plus  auprès  d'elles,  dans  les 
heures  difficiles,  un  refuge  assuré.  Elle  n'avait  plus  de 
résidence  fixe  ;  elle  errait  de  château  en  château,  elle 
cherchait  un  abri  derrière  les  hautes  murailles  de  Bibia- 
nello, de  Baranzone,  de  Bondello,  de  Canossa,  sa  chère 
Canossa,  qui,  par  la  bouche  de  son  chapelain  Donizo,  lui 
recommandait  de  fuir  les  cités  populeuses  où  les  ciimcs 
se  multiplient  avec  les  parjures  des  marchands  *.  Sienne, 
Lucques,  Arezzo,  s'agitaient.  Pise  faisait  à  Lucques  une 
longue  guerre  de  cinq  ans,  sans  que  la  comtesse  y  prît 
part,  sans  qu'elle  pût  1  empêcher  '.  Pise  élevait  sans  per- 
mission, sur  la  plus  haute  cime  des  monts  Pisans,  sa 
fameuse  forteresse  de  Verrucola,  pour  dominer  les  châ- 


*  Tosti,  p.  358.  Cf.  Heller,  Heinrich  V  in  seinem  Verhàltniss  zu  iCh- 
nem  Valer  Heinrich  I V  und  in  seinem  Bezichungen  zu  P.  Pascfialii  II  bis 
aufdie  Zeit  seincr  Kaiserkronung  ;  Melk,  186d. 

«  Donizo.  1.  1,  c.  XX,  R.  I.  S.,  t.  V,  364. 

»  Fiorenlini,  287,  290;  Muratori,  Ann.  dliaUa,  1205. 


(A5.  H06)    LENTE  ÉMANCIPATION  DE  FLORENCE.         117 

leaux  '  du  voisinage,  les  plaines  et  les  collines  des  val- 
lées de  l'Amo,  de  l'Era,  de  la  NievoleV  Pistoia,  en 
proie  au  désordre,  ne  rêvait  que  sang  et  carnage  ;  elle 
voyait  mainte  famille  émigrer  dans  les  cités  voisines,  où 
la  révolte  ne  pouvait  être  empêchée  qu'à  force  de  conces- 


sions*. 


Florence  elle-même ,  trop  fidèle  encore  pour  se 
révolter,  agissait  du  moins,  en  vue  de  ses  intérêts, 
comme  si  elle  n'avait  plus  connu  de  maîtres.  Ses  habi- 
tants, héritiers,  pour  la  plupart,  du  sang  latin,  vivaient 
humblement  de  leurs  humbles  métiers,  de  leur  trafic 
rudimentaire  ;  mais  ils  avaient  besoin  de  routes  libres 
pour  s'approvisionner  au  dehors  ou  pour  écouler  leurs 
produits,  et  d'un  territoire  moins  étroit  pour  respirer 
plus  librement.  Or,  du  haut  de  leurs  aires  inaccessibles, 
établies  au  flanc  des  rochers,  au  sommet  des  collines  ou 
des  montagnes,  les  hobereaux  de  race  germanique  fon- 
daient, à  chaque  embranchement  des  chemins,  sur  les 
marchands,  les  voituriers,  les  voyageurs,  ou  apostaienl 
des  sgherrin  coupe-jarrets  qui  percevaient  des  droits  rui- 
neux et  mettaient  à  mort  les  récalcitrants.  En  se  multi- 
pliant, l'injure  privée  devenait  publique.  La  venger  était 
une  satisfaction  universellement  réclamée;  en  prévenir 
le  retour,  une  question  de  vie  ou  de  mort  *.  Le  jour  où 

'  On  appelait  castello  non-seulement  les  forteresses  féodales,  mais  encore 
un  grand  nombre  de  bourgades  fortifiées,  où  la  noblesse  tenait  assujettie 
une  population  d^agriculteurs.  (Yoy.  P.  Yillari,  dans  II  Politecnico  de  Mi- 
Un,  juiUet  1866,  p.  9.) 

'  Grassi,  Parte  storica,  p.  43.  Inghirami,  V,  514. 

*  Salyi,  Délie  storie  di  Pistoia,  1.  I,  t.  1,  p.  54  ;  Inghirami,  V,  315. 

*  M.  P.  Villari  a  vu  très-juste  sur  ce  point,  si  ce  n'est  qu'il  exagère  l'im- 
portance de  la  diversité  de  race  entre  les  Italiens  et  les  Allemands ,  depuis 
si  longtemps  mêlés  sur  le  même  sol.  (Voy.  H  Politecnico,  juillet  1866, 
p.  10.) 


118  GUERRES  PRIVÉES  DE  FLORENCE.  (Ik    1101) 

ces  incommodes  voisins  voulurent  en  outre  s'agrandir,  le 
jour  où  les  autres  villes  de  la  Toscane  eurent  pour  les 
mêmes  motifs  que  Florence  la  même  ambition,  surgirent 
en  outre  mille  querelles  pour  des  droits  d'entrée  ou  de 
sortie,  pour  des  questions  de  bœufs,  de  pâturages,  de 
bois,  de  rivières,  d'exilés,  de  confins,  de  territoires.  Le 
plus  faible  devait  se  soumettre  au  plus  fort,  accepter  son 
alliance,  lui  payer  la  contribution  de  la  zappa  et  celle 
du  hoalkum^  prélevées  l'une  sur  l'homme  de  labour, 
l'autre  sur  toute  paire  de  bœufs  *,  s'engager  enfin  à  avoir 
mêmes  amis,  mêmes  ennemis  *. 

Ainsi  Florence  entreprit  presque  simultanément  deux 
séries  de  guerres,  conlre  les  seigneurs  voisins  et  contre 
les  cités  voisines.  L'entreprise  était  périlleuse.  Ces  deux 
sortes  d'adversaires  eussent  été  invincibles  s'ils  avaient 
su  s'entendre.  Mais  c'était  la  tendance  du  temps  de  ne 
compter  que  sur  soi,  de  vivre  en  perpétuelle  défiance  de 
ceux  dont  on  aurait  dû  se  rapprocher  par  communauté 
d'intérêts.  Les  Florentins,  d'ailleurs,  avec  une  supério- 
rité d'esprit  politique  qui  éclate  dès  lors,  n'agissaient 
point  au  hasard,  pour  venger  de  côté  ou  d'autre  l'injure 
la  plus  récente.  Ils  s'attaquaient  d'abord  aux  plus  pro- 
ches et  ne  s'avançaient  au  loin  que  graduellement,  avec 
précaution.  Ils  cherchaient  des  alliés  et  bientôt  des  tri- 
butaires. Ils  ne  recouraient  aux  armes  qu'après  avoir 
échoué  dans  les  négociations.  Ils  tendaient  à  former, 
sous  leur  direction,  un  faisceau  des  localités  voisines, 
Irop  petites  ou  trop  faibles  pour  qu'un  seigneur  voulût  y 

*  La  zappa  montait  à  trois  ou  quatre  sous  de  Lucques  par  homme,  le  hoa- 
iicum  à  six  par  paire  de  bœufs. 

^  On  peut  voir  dans  Savioli  (Annali  di  Bologna)  un  grand  nombre  de 
documents  contenant  des  accords  de  ce  genre. 


(Ah.  ii06)        SOUMISSION  DE  POGNA.  119 

résider.  Quand  les  nobles  épais  de  TÂllemagne  com- 
prirent cette  politique  menaçante,  quand  ils  s'aperçurent 
que  des  bourgeois,  des  artisans  mal  armés,  pouvaient 
être  redoutables,  ils  essayèrent,  eux  aussi,  de  nouer  des 
alliances  ;  ils  firent  aux  monastères  et  aux  églises  des 
donations  fictives  de  leurs  propres  biens  \  Mais  il  était 
trop  tard  :  ils  ne  trompèrent,  ils  n'intimidèrent  point 
leurs  subtils  et  résolus  ennemis. 

C'est  en  1101,  sous  les  yeux  mêmes  de  la  comtesse 
Mathilde  ',  que  Florence  commença  de  s'altaquer  à  ses 
voisins.  Il  y  avait  dans  le  val  d'Eisa,  sur  une  colline  qui 
dominait  toutes  celles  de  la  contrée,  un  groupe  d'habi- 
tations que  protégeaient  d'assez  fortes  murailles  et  qu'on 
nommait  IC;  château  de  Pogna'.  Les  vieux  auteurs  ne 
disent  point  que  quelque  hobereau  y  fût  le  maître.  C'était 
sans  doute  une  de  ces  petites  places  qui  se  défendaient, 
qui  se  gouvernaient  elles-mêmes  et  auxquelles  s'appli- 
quait, comme  aux  manoirs  des  seigneurs,  le  nom  géné- 
rique de  cdstello.  Hors  d'état  de  résister,  Pogna  se  soumit, 
sans  coup  férir,  au  traité  que  lui  proposait  Florence.  Elle 
s'engagea,  sous  la  foi  du  serment,  à  ne  faire  ni  paix  ni 
guerre  sans  le  consentement  des  Florentins,  à  n'augmen- 
ter ni  déplacer  ses  fortifications,  à  n'en  point  édifier  sur 
les  hauteurs  de  Semifonte  et  à  ne  pas  permettre  que 


*  Voy.  sur  ce  fait,  F.  Galeotti,  Memorie  di  Pescia,  ms.  de  la  Bibl.  nat. 
^Florence.  —  Manni,  Osservazioni  ai  sigilli  antichi,  t.  XI,  Sigillé,  9.  — 
tîghelli,  Albero  ed  istoria  délia  famiglia  dei  conii  di  Musciano,  16G7.  — 
Abel  Desjardins,  Négociations  diplomatiqueê  de  la  France  avec  la  Toscane, 
Inlrod.,  p.  16,  17;  Paris.  1859,  in-V. 

*  Sa  présence  est  prouvée  par  les  sentences  qu'elle  rendait  en  1105  dans 
leMugeîlo,  en  1107  k  Pralo,  à  Voltcrre  et  ailleurs. 

*  Entre  Marciana  et  Tavernelle.  Les  ruines  portent  le  nom  de  Masse  del 
poggio  di  Marcialla  (Repetti,  IV,  498). 


120  PRISE  ET  DESTRUCTION  (Ah.  1107) 

personne  en  édifiât.  Les  Florentins  prirent  des  engage- 
ments semblables*.  Ils  promirent  en  outre  d'aider  et 
défendre  les  habitants  de  Pogna,  et  de  leur  faire  rendre 
justice  comme  à  eux-mêmes,  excepté  contre  l'empereur 
et  ses  représentants  \  clause  remarquable  en  ce  temps 
de  guerres  acharnées  contre  l'empire,  et  qui  montre  à 
quel  point  les  plus  dévoués  au  saint-siége  étaient  loin 
encore  de  méconnaître  le  droit  impérial. 

Fière  de  ce  succès,  Florence  ne  tardait  pas  à  se  décla- 
rer protectrice  des  campagnes  environnantes  et  à  atta- 
quer ceux  des  châtelains  ou  capitaines  '  qui  ne  tenaient 
pas  compte  du  droit  qu'elle  s'arrogeait  et  que  les  inté- 
ressés n'avaient  pas  encore  reconnu.  C'est  ainsi  qu'en 
1107  elle  s'armait  contre  le  cmtello  de  Monte  Orlandi. 
Située  non  loin  de  Signa,  à  l'endroit  où  une  étroite  gorge 
sépare  les  deux  bassins  de  l'Arno  florentin  et  de  l'Arno 
inférieur,  cette  vieille  forteresse  servait  de  repaire  aux 
comtes  Cadolingi  de  Fucecchio  et  de  Settimo.  Elle  com- 
mandait la  roule  de  Florence  à  Pise.  Aucun  voyageur, 
aucun  marchand  ne  passait  sans  être  rançonné.  Là  trou- 
vaient un  refuge  les  malfaiteurs  de  haut  parage  qui  ne 
se  croyaient  plus  en  sûreté  chez  eux  après  de  criants  mé- 
faits.  C'étaient  autant  d'oppresseurs  de  plus  pour  1« 
pauvres  habitants  de  la  vallée.  Résolus  à  reconquérir  la 


*  4  mars  1101.  Archivio  di  Stato,  Capitoliy  classe  XI,  distinction  I, 
n*  XXIX,  f*  79  V*.  —  Ce  document  se  trouve  en  outre  dans  un  autre  fo- 
lume,  n'  XXVI,  f»  74.  —  Il  en  est  de  même  pour  un  grand  nombre  d'au- 
tres. Nous  nous  bornerons,  à  Tavenir,  h  indiquer  le  vol.  XXIX. 

*  <  Excepte  contra  iraperatorem  vel  sues  nuntios.  •  Voy.  le  doc.  difl 
Canttui,  I,  75.  —  Cf.  Ammirato,  1.  I  accr.,  1. 1,  part.  I,  p.  46.  —  Arah- 
itor.,  5*  série,  1865,  t.  II,  part.  I,  p.  79. 

'  Comités  pagani,  castellani,  châtelains  ;  capitani,  et  par  abréviation 
caitanei,  caitani,  où  plusieurs  voient  aussi  une  syncope  de  casiellani. 


(As.  1107)  DE  MONTE-ORLANDI.  121 

liberté  de  leurs  communications  avec  Pise,  les  Florentins 

voulurent  être  redresseurs  de  torts.  Ils  s'emparèrent  du 

château,  y  firent  prisonniers  tous  ceux  qu'il  contenait,  et 

n'en  laissèrent  pas  debout  pierre  sur  pierre,  alin  que 

personne  n'eût  le  désir  ni  la  possibilité  de  s'y  retrancher 

de  nouveau  *•   Ces  destructions  devinrent  pour  eux  une 

règle  dont  ils  ne  se  départirent  plus,  dès  que  la  force  de 

la  place  prise  ou  le  caractère  des  vaincus  leur  pouvait 

inspirer  des  craintes  pour  l'avenir  '. 

Qui  soupçonnerait,  au  récit  de  tels  événements,  que 
Mathilde  régnât  encore  sur  la  Toscane?  Elle  y  régnait 
pourtant,  et  elle  y  était  souvent  de  sa  personne.  En  1105, 
elle  recevait  à  Florence  le  pape  Pascal  II  qui  venait  y  te- 


»  Yillani,  IV,  24.  —  PaoUno  di  Piero,  Cronica  (1080-1505)  ap.  R.  I.  S., 
Supplément,  t.  H,  col.  3,  Borne,  1755,  in-f%  et  Florence,  1770.  —  Ce  chro- 
niquear,  fils  d'un  fermier  des  gabelles,  et  préposé  lui-même  à  la  gabelle  des 
manichers,  écriYait  vers  1502. 11  est  précieux  surtout  pour  les  temps  les  plus 
npprochés  de  lui.  M.  G.  Grion  a  contesté  raulhenticilé  de  cette  chronique, 
mais  ses  arguments  ont  été  victorieusement  rétorqués  par  M.  Scheffer-Boi- 
dH)r8t,  Geêta   Florentinorum ,  ap.  Archiv  der  GeselUchafl  fur  aller e 
^euitche  Kunde,  t.  XII,  ann.,  1872,  p.  427-468.  —  Marchioune  Stefani, 
II,  Rub.  59  {Deliziey  etc.,  t.  YO).  —  Ammirato,  1.  I  accr.,  t.  I,  p.  47. 
—  Repetti,  t.  III,  p.  452.  —  Le  laconisme  de$  auteurs  et  Tidentité  de  leurs 
récits  pour  tous  ces  faits  de  guerre  inspirent  des  doutes  à  Litla  sur  cette 
^treprise  (Famiglie  celebri  ilaliane,  part.  Q,  G  P.,  Nota  délia  famiglia 
Me^  e  de*  primi  tempi  délia  repubblica  di  Firenze).  Mais  à  ce  compte  il 
faudrait  les  contester  toutes,  et  il  est  certain  qu'elles  durent  être  la  pre- 
Qûère  manifestation  de  l'activité,  de  l'expansion  florentines.  Le  laconisme 
mèoie  des  auteurs  prouve  leur  sincérité.  Il  leur  eût  été  si  facile  d'ajouter  de 
brillants  détails,  comme  font  les  hagiographes  ! 

*  On  finit  même  par  en  faire  une  prescription  légale  qui  fut  insérée  au 
statut  florentin  (1.  III,  Rub.  94;  voy.  Lami,  Lezioni,  I,  290).  —  On  dit 
qu  eu  revenant  de  Monte  Orlandi,  les  Florentins  aidèrent  le  pape  et  Mathilde 
à  semparer  de  Prato,  petite  ville  qu'avaient  fondée  certains  vassaux  des 
comtes  Guidi,  après  avoir  acheté  leur  liberté  (Villani,  IV,  25  ;  Paolino,  R. 
I.  S.,  Suppl.,  U.  3  ;  Munitori,  Ann.  d'Ital.,  1107).  Mais  les  faits  man- 
quent ici  complètement  de  certitude,  comme  on  peut  le  voir  dans  Repetti 

/IV    ti'ZK.\ 


ISS  HENRI  V  EN  TOSCANE.  (An.  1109) 

Dir  un  concile  \  En  1109,  le  passage  d'Henri  V,  qui  se 
rendait  à  Rome,  la  ramenait  dans  sa  forteresse  de  Bibia- 
nello,  où  elle  apprenait,  non  sans  dépit,  qu'il  célébrail 
en  grande  pompe  la  fête  de  Noël  parmi  les  Florentins*, 
qu'il  les  jetait,  comme  les  Lombards,  dans  l'épouvante, 
qu'il  les  forçait  à  lui  payer  tribut*,  à  invoquer  son  arbi- 
trage dans  les  différends  \  à  supporter  qu'il  abattit  les 
murailles  d'Ârezzo  et  incendiât  cette  ville*;  mais  la 
trombe  passée,  «  l'exterminateur  de  la  terre*  »  appro- 
chant de  la  vville  éternelle,  Mathilde  donnait  de  nouveau 
ses  ordres  à  la  Toscane.  Elle  avait  même  la  satisfaction 
de  s'y  voir  obéie,  quand  elle  s'y  faisait  l'écho  du  saint- 
siège  dans  des  questions  qui  touchaient,  pour  le  moins 
en  apparence,  aux  intérêts  religieux. 

C'est  à  couvrir  de  ce  beau  prétexte  leurs  desseins  po- 
litiques que  le  pape  et  la  comtesse  mettaient  alors  leur 
habileté.  Presque  seule  de  toutes  les  villes  toscanes,  Pise 

*  Fiorentini,  1.  U.  —  Muratori,  Ann.  dltalia,  1105. 

"*  «  Breviator  Eslensis  ita  legit  :  Et  celcbravit  praodictus  rex  1n  ciyitate 
FlorentiaB  nativitalein  Cliristi.  Paria  habent  Epitomator  Regiensis,  Anuales 
llildeshcmenses,  aliasque  hisiorias  (Muralori,  note  à  Donizo,  R.  I.  S.,  t.  Y, 

378).  » 

^  Gens  trépidai  cuncta,  nummos  sibi  datquc  tributa, 

Cou  Loogobardi,  sic  Tusci  sunt  tremcfacti, 
Cum  Florentinis. 

(Donizo,  1.  II,  c.  18.  R.  I.  S.,  t.  V,  378.) 

*  Ainsi  Pise  et  Lucques,  sur  la  question  de  savoir  si  les  seigneurs  de 
RipiilValta  avaient  le  droit  de  percevoir  une  redevance  sur  les  marchan- 
dises qui  traversaient  le  territoire  situé  entre  ces  deux  villes  (Âmmiralo, 
1.  1  accr.,  t.  I,  p.  48;  Grassi,  p.  45;  Inghirami,  V,  326.  Pignotti,  Sloria 
délia  ToscanGy  t.  IV,  1.  II,  c.  ii,  p.  118). 

*  Anonymi  vita  corn.  Math,,  c.  xv,  R.  I.  S.,  t.  V,  51)5.  — Oltonis  Phri' 
singensis  episcopi  Rerum  ah  origine  mundi  ad  ipsius  usque  tempera 
geitarum  libri  YIII,  1*  78  v'.  Argentorati,  1515. 

^  «  Pandoifo  pisano  (in  vita  Pa$chalis  II)  chiama  esso  Arrigo  Extermina* 
torem  terrse,  e  mandato  dair  ira  di  Dio  in  Italia  (Muratori,  Ann.  dlialia^ 
1109).  » 


(Ai.  iiiS)       GROISàD£  DES  PISANS  AUX  BALÉARES.  123 

défeudait  résolument  Tempire,  et  elle  était  trop  puissante 
pour  qu'on  l'en  pût  empêcher.  Supérieure  à  Venise  sur 
la  terre  ferme,  et  à  Gênes  sur  la  mer,  elle  était  maîtresse 
(lu  commerce  dans  les  eaux  occidentales  de  la  Méditer- 
ranée, el  donnait  la  main  aux  nobles  toscans,  dévoués 
comme  elle  à  l'empereur.  Pour  l'occuper  au  dehors  sans 
la  détourner  de  ses  desseins  mercantiles,  le  pape  avait 
chargé  Malbilde  de  faire  prendre 'la  croix  aux  Pisans 
contre  le  roi  sarrasin  des  iles  Baléares,  Naçr-ad-Daulat  \ 
qui  détenait,  disait-on,  dans  ses  cachots,  plus  de  trente 
mille  chrétiens  %  et  dont  les  flottes  ou  les  pirates  infes- 
taient les  côtes  entre  l'Espagne  et  Tltalie.  Faire  leur  salut 
en  purgeant  la  mer  et  en  éclipsant  Gênes,  c'était  pour 
les  Pisans  une  bonne  fortune  qui  ranima. leur  zèle  reli- 
gieux, lies  préparatifs  faits  avec  autant  d'ardeur  que  de 
hate%  au  mois  d'août  1113,  leur  flotte  avait  quitté  le 
port.  Contrariée  par  les  vents,  elle  y  rentrait  presque  aus- 


'  Ce  nom  signifie  la  forteresse  de  Teinpire.  Laurent  de  Vérone  (Lau- 
ftntii  Yeronen$is  ieu  Vernensiê  Rerumin  Majorica  Pisanorum^  R.  I.  S., 
t.TI,  112)  dit  Nazaredolus,  Nazacedeolus.  Les  Italiens  ont  adopté  la  pre- 
mière de  ces  deux  formes.  Une  chronique  pisane  (Gesta  triumphalia  per 
Puanm  facta,  R.  L  S.,  t.  YI,  ICI)  dit  Nazaredech  qu*a  préféré  Sismondi, 
comme  d*appareDce  plus  arabe.  Mais  Nazir  parait  être  une  corruption  de 
^,  et  dech  de  Daulut.  Quelques  arabisants  voient  ce  nom  sous  la  forme 
sonate  :  Nazir-al-din,  prince  de  la  justice. 
«  Laur.  Vcm.  I.  1,  R.  l.  S.,  t.  VI,  112. 

'  ■  Sitientes  praelia  Pisas  (Laur.  Vem.,  1,  p.  112).  \oy.  sur  cette  expédi- 
tioo,  outre  le  poème  de  Laurent  et  les  Gesta  triumphalia  cités  plus  haut, 
Bmiarium  Pisanœ  hisioriœ,  R.  I.  S.,  t.  VI,  169.  Lco  (I,  279)  et  Sédillot 
(Uiitoire  de*  Arabes,  p.  282,  Paris,  1854)  en  font  à  peine  mention.  Dozy 
{Hitt.  deê  musulmans  d'Espagne),  Gonde  (Historia  de  la  dominacion  de 
los  Arabes  en  Espana^  Barcelone,  1844),  Viardot  (Essai  sur  V histoire  des 
Arabes  et  des  Mores  d'Espagne^  Paris,  1833)  et  Mills  (Hist.  du  mahomé- 
tisme^  Londres,  1820)  n'en  disent  mot.  Villani  (IV,  30)  met  celte  expédi- 
tion en  1117,  mais  il  est  en  désaccord  avec  les  autres  autorités,  et  rien 
o*est  moins  sûr  que  sa  chronologie. 


iU  FLORENCE  ALLIÉE  DE  PISE.  (An.  1143) 

sitôt,  à  temps  pour  arracher  le  terriloire  de  Fiscaux 
avides  Lucquois,  qui  s'y  étaient  jetés  comme  sur  une 
proie  sans  défense.  Mais  si  l'on  parlait  de  nouveau,  un 
retour  offensif  était  à  craindre  :  les  Pisans  firent  appel 
aux  Florenlins  et  leur  commirent  la  garde  de  leur  con- 
iado,  Florence  ne  savait  pas  encore  qu'elle  devait  voir  en 
eux  ses  ennemis  irréconciliables,  et,  par  suite,  dans  les 
Lucquois,  ses  plus  fidèles  alliés.  Des  transactions  commer- 
ciales l'avaient  rapprochée  dePise,  et  elle  n'espérait  que 
par  l'alliance  de  cette  ville  ouvrir  la  mer  à  son  modeste 
trafic.  Avec  empressement  elle  envoya  donc  et  fit  camper 
à  deux  milles  de  Pise  bon  nombre  d'hommes  d'armes  à 
pied  et  à  cheval.  Un  ban  du  capitaine  leur  en  interdit 
l'entrée  :  c'était  une  marque  de  respect  envers  une  popu- 
lation de  vieillards,  de  femmes  et  d'enfants.  Pour  châ- 
tier un  acte  isolé  de  désobéissance,  le  coupable  fut  appré- 
hendé et  condamné  au  gibet.  Les  anziani  ou  magistrats 
de  Pise  ayant  demandé  que  pour  l'amour  d'eux  on  lui  fil 
grâce,  et,  sur  le  refus  qu'ils  essuyèrent,  que  du  moins 
l'exécution  eût  lieu  hors  de  leur  territoire,  le  chef  flo- 
rentin feignit  de  céder  par  courtoisie;  mais  en  secret,  et 
au  nom  de  sa  patrie,  il  fit  acheter  par  un  cantadino  ua 
coin  de  terre  assez  grand  pour  y  ériger  une  potence,  et  il 
y  fit  pendre  le  condamné*.  Les  Pisans  ne  purent  qu^ad- 
mirer  cette  discipline  rigoureuse  dont  ils  profitaient  cl 

*  M.  TroUope  (I,  47)  dit  que  cet  achat  est  invraisemblable,  parce  qu*^ 
supposerait  une  doctrine  inadmissible,  même  pour  ce  temps-Iii,  à  saToir 
qu'un  achat  de  terrain  de  particulier  à  particulier  pouvait  transférer  1* 
domination  souveraine  sur  ce  terrain  d'un  maître  à  un  autre.  Mais  le  cas 
n'était  certainement  pas  prévu  ;  le  chef  florentin  aura  pu  dire,  au  besoin»  , 
qu'il  agissait  en  simple  particulier,  et  comme  les  anziani  n'avaient  fti*  j 
que  prier,  au  lieu  d'ordonner,  ils  ne  pouvaient  regarder  ce  subterfog^r  j 
fùt-il  illégal,  comme  une  désobéissance.  J 


(Ah.  1115)  MORT  DE  MATHILDE.  125 

qui  est  sans  doute  un  des  mérites  que  Dante  a  en  vue 
quand  il  Gxe  à  ce  temps  l'âge  d'or  de  Florence.  Au  retour 
de  l'expédition,  pour  reconnaître  par  un  présent  le  ser- 
TÎce  rendu,  ils  donnèrent  à  leurs  alliés  le  choix  entre 
deux  portes  de  métal  ou  deux  colonnes  de  porphyre,  les 
unes  et  les  autres  enlevées  aux  Sarrasins.  Les  Florentins 
ayant  choisi  les  colonnes,  ils  les  leur  envoyèrent  solennel- 
lement recouvertes  d'écarlate*.  Aujourd'hui  encore  elles 
ornent  une  des  portes  du  baptislère  de  San  Giovanni. 

Cependant  allait  sonner  l'heure  dernière  pour  la  vail- 
lante femme  qui,  pendant  quarante  années,  avait  rempli 
du  bruit  de  son  nom  la  scène  du  monde*.  Elle  s'éteignait 
dans  le  désespoir,  dans  l'obscurité,  presque  dans  l'oubli. 
Henri  V,  en  ceignant  à  Rome  la  couronne  impériale,  lui 
avait  porté  le  dernier  coup.  La  consécration  sainte  avait 
fait  empereur  aux  yeux  de  tous,  même  aux  yeux  de  Ma- 
ihilde,  le  prince  qu'elle  avait  combattu  comme  son  père, 
sans  contester  jamais  leur  suzeraineté.  Comment  l'eût 
plie  contestée,  au  lendemain  du  jour  où  la  paix  semblait 
rétablie  par  le  règlement  provisoire  de  la  querelle  des 
investitures'?  Elle  subit,  avant  de  mourir,  l'humilia- 


>  Villani  (FV,  30).  —  Paolino  (H,  4).  —  Elles  sont  aui  deux  côtés  de  la 
porte  qui  fait  face  à  la  cathédrale.  Elles  furent  brisées  dans  Finondation 
(le  1424,  c*cst  pourquoi  on  en  voit  les  morceaux  assujettis  par  des  cercles 
de  fer.  —  Une  tradition  rapportée  par  Villani  (IV,  50)  veut  que  les  Pisans, 
par  jalousie,  eussent  dégradé  ces  colonnes  avant  de  les  livrer,  en  les  fai- 
sant noircir  au  feu  et  à  la  fumée.  Rien  n'est  moins  vraisemblable. 

'  Après  sa  mort  seulement  le  souvenir  du  passé  la  refit  grande  dans 
Tesprit  de  la  postérité.  Paolino  dit  d'elle  :  «  la  quale  fu  una  délie  maggiori 
donne  dî  Toscana  e  délie  grandi  del  monde,  e  possiamo  dir  buona  (R.  1. 
S.,  Suppl.,  H,  3).  Il  n*est  pas  certain  que  Dante  parle  de  la  comtesse  dans 
Jes  vers  où  Ton  a  cru  la  reconnaître  (Purg.y  xxvin,  106)  ;  mais  on  peut 
fire  à  son  sujet  une  belle  et  poétique  page  de  H.  Villemain  (Uist.  de  Gré- 
gaire VU,  II,  115). 
»  Ann.  ecclet.,  1110,  1111,  t.  XVIIl,  p.  213,  214,  216.  -  Ubbe,  X, 


iî6  RIVALITÉ  DE  L*ÉGLISE  ET  DE  L*EIIP1RE.       (An.  ill5) 

lion  de  se  voir  confirmée  par  son  ennemi,  sans  pouvoir 
repousser  cette  grâce,  dans  la  possession  de  domaines 
qu'elle  ne  pouvait  plus  posséder;  elle  put  comprendre 
qu'il  faudrait  désormais  compter  avec  les  villes  rebelles, 
et  que  le  saint-siége,  l'héritier  de  son  choix,  ne  les  plie- 
rait pas  sans  peine  à  In  soumission;  elle  disparut,  enfin, 
(25  juillet  1115),  sans  savoir  que  ses  anciens  sujets,  lai 
rendant  bientôt  pleine  justice ,  accorderaient  à  sa  mé- 
moire un  touchant  hommage.  Non-seulement  ils  Tap»- 
pelèrent  la  «  grande  comtesse,  »  mais  encore  les  Floren- 
tins, dans  leur  reconnaissance,  donnèrent  à  leurs  filles, 
durant  quatre  siècles,  le  nom  de  Contessa  ou,  par  abré- 
viation, TcHsaj  que  portèrent  même  des  filles  d'artisans*. 
La  lutte  sans  doute  n'était  pas  terminée  entre  le  sacer- 
doce et  l'empire,  car  l'empereur  n'abandonnait  les  Églises 
à  elles-mêmes  qu'à  la  condition  de  n'être  pas,  dans  la 
cérémonie  du  couronnement,  déclaré  vassal  de  la  papauté, 
et  le  pape  ne  renonçait  à  la  donation  de  Pépin,  comme 
aux  subséquentes,  qu'à  la  condition  que  cette  vassalité'ne 
serait  pas  contestée;  mais  si  ce  malentendu,  ou,  pour 
mieux  dire,  ces  sous-entendus  produisent  encore  d'in- 
dignes violences,  ils  ne  produisent  point  la  guerre  dont 
on  est  également  las  des  deux  parts.  Déjà  l'on  voit  poindre 
l'arrangement  qui  sera  conclu  à  Worms  quelques  années 
plus  tard  (1125),  où  l'investiture  temporelle  par  le 
sceptre,  comme  Tinvestiture  spirituelle  par  la  crosse  et 
l'anneau,  ne  seront  plus  que  de  simples  confirmations  no- 
minales*. De  tels  sacrifices  coûtent  également  aux  pon- 

901.  —Cf.  J.  de  Maislrc,  Du  pape,  1,  II,  c.  vu,  p.  211;  8'  éd.,  Lyon,!8i9. 
—  Cherrier,  Hisl.  de  la  lutte  des  papes  et  des  empereurs  de  la  maison  (fe 
Souabe  I,  79,  Introd.  Paris,  1858,  2-  ùdit. 

*  G.  Capponi,  Slor,  diFir.,  I,  9. 

«  Labbe,  X,  901.  —  Cherrier,  1,  79,  Introd. 


(An.  1115)         PROFIT  QU*EN  RETIRENT  LES  VILLES.  127 

Toirs  qui  les  consentent  :  s'ils  s'y  résignent,  c'est  qu'ils 
savent  Tun  et  l'autre  que  leur  adversaire  n'en  profitera 
pas.  Ceux  qui  en  profitent,  ce  sont  les  populations  ur- 
baines. En  effet,  le  chapitre  électeur  de  Tévêqueest,  pour 
la  pluralité  de  ses  membres,  pris  dans  leur  sein  et  réside 
aa  milieu  d'elles  ;  il  a  les  mêmes  passions,  les  mêmes 
inlérêls,  et  c'est  dans  ses  rangs,  presque  toujours,  que  le 
pape  et  l'empereur  choisiront  les  commissaires  qui  les 
doiyent  représenter  à  l'élection. 

Plus  sensible  encore  et  plus  immédiat  est  le  profit  que 
les  villes  retiraient,  sans  y  penser,  de  la  mort  de 
Mathilde.  Gomme  elle  ne  laissait  ni  enfants  ni  héritiers 
naturels,  Henri  V  et  Pascal  II  réclament  à  l'envi  ses 
biens;  l'un  invoque  les  liens  du  sang,  l'autre  la  dona- 
tion. L'un  conteste,  l'autre  affirme  le  droit  d'une  femme, 
d'ane  vassale,  à  tester  sans  le  consentement  de  son  suze- 
rain. Tous  les  deux,  également  jaloux  de  l'appui  des  villes, 
sont  prêts  à  soutenir  leur  thèse,  soit  par  les  armes, 
soit  par  ce  concours  moral  du  sentiment  public,  qu'on 
ne  pourrait  sans  anachronisme  appeler  l'opinion,  mais 
qui  déjà  était  une  puissance.  Ils  accordent  aux  habi- 
lanls  les  privilèges  demandés,  quelquefois  même  rivali- 
sent à  leur  en  offrir.  Rivalité,  empressement  inutiles  : 
ces  citadins  avisés  ou  reçoivent  des  deux  mains,  ou  dans 
la  fidélité  même  savent  trouver  l'indépendance.  S'ils 
se  prononcent  pour  l'empereur  contre  le  pape,  ou  pour 
le  pape  contre  l'empereur,  c'est  affaire  de  tradition  ou 
de  goût,  d'éloignement  ou  de  voisinage,  d'intérêt  tou- 
jours, bien  ou  mal  entendu;  mais  ils  crient  très-haut 
qu'ils  ne  savent  plus  lequel  des  deux  est  leur  suzerain, 
ni  même  quel  est  leur  souverain  direct  et  immédiate 

*  LuDouvelle  Biographie  univenellc  de  Hôfer  et  Didot  (art.  Mathilde) 


128  SIËGE  ET  PRISE  DE  MONTK-aSGlOU         (An.  1119) 

Tandis  que  leurs  docteurs  en  dissertent  au  même  litre 
que  ceux  de  l'Église  et  de  l'Empire,  les  villes  toscanes 
profitent  des  ménagements  qu'impose  à  leur  égard  la  po- 
litique, pour  continuer  avec  plus  de  hardiesse  et  de 
suite  celle  vie  municipale  déjà  sensible  du  vivant  de 
Mathilde,  quoique  limitée  aux  plus  étroits  horizons. 
Tout  est  changé  en  droit,  puisque,  au  lieu  d'avoir  une 
souveraine  reconnue,  dont  la  tolérance  ou  la  faiblesse 
favorisait  seule  l'émancipation  urbaine,  les  Toscans  ont 
deux  souverains,  peuvent  se  donner  à  l'un  ou  à  l'autre 
et  préfèrent  ne  se  donner  à  personne;  mais  rien  n'est 
changé  en  fait,  car  chez  ces  deux  prétendants  la  tolé- 
rance est  forcée  et  l'impuissance  réelle,  le  pape  n'ayant 
plus  de  milices  à  ses  ordres,  et  l'empereur  ne  pouvant 
guère  amener  les  siennes  si  loin. 

Après  qualre  années  où  l'histoire  obscure  de  ces  temps 
ne  signale  aucune  entreprise  importante  des  Florentins, 
on  les  voit,  en  i  H9,  reprendre  celte  guerre  contrôles 
seigneurs  où  ils  avaient  déjà  obtenu  de  sérieux  succès. 
Les  vaincus  de  Monte  Orlandi,  les  comtes  de  Settimo, 
avaient  trouvé  un  refuge  dans  le  château  de  Monte  Cas- 
cioli,  plus  menaçant  encore  que  Monte  Orlandi  pour  Flo- 
rence, car  il  en  était  de  deux  milles  plus  rapproché*. 
Sentant  bien  qu'on  ne  les  laisserait  pas  en  repos,  ils  de- 
mandèrent secours  au  vicaire  de  l'empereur,  retranché 
avec  ses  Allemands  sur  les  hauteurs  de  San-Miniato  al 
Tedesco,  d'où  il  contemplait,  impassible^  la  ruine  dessou- 

prétend  que  c'est  parce  que  la  donation  était  obscure  que  les  Tilles  s*àDSO« 
cipèrent.  Nous  avons  vu  que  Témancipation  remonte  plus  haut.  L'obsctinte 
de  la  donation  fut  un  prétexte  précieux  et  habilement  exploité,  bieo  plu* 
qu'une  cause. 

*  Il  en  était  à  cinq  miUes,  dans  la  paroisse  de  Settimo  et  b  commune  de 
Gasellina.  (Repetti,  I,  507). 


(Ai.  1119)  PAR  LIilS  FLORENTINS.  VIO 

tiens  de  son  maître.  Il  comptait  pour  si  peu  dans  les 
événements,  qu'on  ne  sait  ni  quand  il  était  venu  en  Tos- 
cane, ni  quel  nom  il  portait.  On  l'appelait  Semproco, 
Robert,  Rimpert,  Rabodo  ou  même  Rabodone,  c'est-à- 
dire  le  grand  Rabodo.  Les  comtes  Cadolingi  lui  firent 
honte  de  son  inertie.  Il  était  leur  chef;  laisserait-il  leurs 
plus  redoutables  forteresses  tomber  tour  à  tour  sous  la 
hache  et  le  marteau  de  vils  manants?  Cédant  à  ces  objur- 
gations, le  grand  Rabodo  courut  s'enfermer  derrière  les 
hautes  murailles  de  Monle-Gascioli;  il  les  fortifia  encore 
et  se  tint  prêt  à  les  défendre.  Yillani,  avec  un  langage 
d'un  autre  temps,  dit  qu'il  poussa  ce  château  à  la  révolte  \ 
comme  si  les  Florentins  eussent  eu  le  moindre  droit  sur 
les  propriétés  des  seigneurs.  Ils  n'en  avaient  d'autre  que 
celui  de  se  défendre,  et  pour  cela  d'attaquer,  quand  ils  se 
croyaient  menacés.  En  1119,  ils  envoyèrent  leurs  milices 
camper  au  pied  de  la  colline  ennemie  et  ne  reculèrent  pas 
devant  les  lenteurs  d'un  siège.  On  y  était  alors  si  peu  ha- 
bile, qu'on  en  attendait  l'issue  seulement  de  la  famine; 
mais  la  famine  tardait  peu,  car  on  faisait  mal  ou  on  ne 
faisait  point  l'œuvre  importante  du  ravitaillement.  Les 
assiégés  durent  bientôt,  s'ils  ne  voulaient  se  rendre,  se 
faire  jour  à  travers  les  assiégeants.  Dans  cette  entreprise 
désespérée,  le  vicaire  impérial  fut  battu  et  trouva  la  mort. 
Monte-Cascioli  fut  rasé,  comme  l'avait  été  Monte  Orlandi*. 


«  Havealo  nil>eHato  M.  Ruberto  (Yillani,  IV,  28.) 

«  Yillani,  lY,  28.  Slefani,  I.  Rub.  39.—  Ammirato,  1.  I,  t.  I,  p.  48.  — 
Uella  Rena,  Série  degli  antichi  duchi  e  marchesi  di  Toscana,  continuata 
dal  Camici,  t.  lY,  p.  5,  8.  Yillani  met  cet  événement  à  Tannée  1113; 
mais  son  autorité  ne  tient  pas  devant  celle  de  Délia  Rena,  qui  place  en 
if  16  le  commencement  du  vicariat  de  Robert.  Lami  (Novelle  lelterarie, 
6,  13, 20  janvier  1747)  rapporte  d^ailleurs  un  passage  d'une  vieille  chro- 
nique florentine  cpii  met  en  septembre  1119  la  prbe  de  Honte  Cascioli, 

■EST.   DB  FLORBHCB.  9 


idO  ENTREPRISES  DES  FLORENTINS  (An.  mb) 

Chassés  de  partout,  les  comtes  de  Settimo  ne  voyaient 
plus  ouvert  à  leur  détresse  qu'un  asile,  cette  forteresse  de 
Fiesole  qui  tenait  suspendue  sur  la  tête  des  Florentins 
une  insupportable  menace  d'oppression.  Comme  ville, 
Fiesole  avait  déjà  perdu  beaucoup  de  son  importance  : 
ses  citoyens,  pour  mieux  jouir  des  commodités  de  la  vie, 
étaient  descendus  en  grand  nombre  dans  la  ville  rivale 
qui  s'étendait  librement  sur  les  bords  de  TArno.  Mais 
comme  roccaj  comme  cdstello,  elle  passait  toujours  pour 
inexpugnable,  et  elle  contenait  toute  une  population  de 
cattayii  vaincus  qui  y  concertaient  à  loisir  leur  vengeance. 
L'anarchie  leur  était  favorable.  I^  mort  de  Mathilde, 
celle  d'Henri  V  (H25),  le  rôle  effacé  des  vicaires  impé- 
riaux ou  marquis  de  Toscane  que  les  chroniqueurs  ne 
mentionnent  même  plus*,  l'avaient  portée  à  son  comble. 
Mais  les  Florentins  en  proGtaient  eux-mêmes,  et  ils 
étaient  déterminés  à  détruire  ce  nid  de  brigands.  Depuis 
longtemps  déjà  ils  s'y  étaient  essayés.  Un  jour,  on  ne 
peut  dire  au  juste  en  quelle  année,  c'était  entre  1010  et 
1075  ',  comme  les  Fiésolains  célébraient  la  fête  de  san  Ro- 
molo,  leur  premier  évêque,  les  Florentins,  dit-on,  y  étaient 
accourus  avec  les  populations  voisines,  car  des  inimitiés 
séculaires  n'empêchaient  pas  des  relations  de  tous  les 


date  qui  s'accorde  bien  mieux  avec  celle  du  soigneux  Délia  Rena  qu'avec 
celle  de  notre  chroniqueur  :  «  anno  1119,  niense  septembri,  Florentini 
Montem  Cascioli  obsiderunt  (sic)  qucm  marchio  Semprochus  defendebat 
(Cronica  fiorentina).  » 

>  Fiorentini  (1.  II,  p.  355)  a  bien  vu  ce  fait  important.  U  a  fallu  les 
patientes  recherches  de  Délia  Rena  pour  i*etrouver  la  trace  douteuse  de 
quelques-uns  de  ces  inconnus. 

*  La  preuve  en  est  que  la  légende  rapporte  à  Tan  1010  la  destruction 
démontrée  fabuleuse  de  Fiesole  à  cette  date,  et  qu  en  1075  Grégoire  VU 
intervenait  en  faveur  de  Tévêque  de  Fiesole  dune  manière  qui  montre  une 
entreprise  antérieure.  On  le  verra  plus  bas. 


IS5)  CONTRE  FIESOLE.  151 

.  A  la  faveur  de  l'affluence  et  du  désordre,  ils  s*o- 
L  réunis  en  nombre  vers  les  portes  pour  les  livrer  à 
ommes  d'armes  aposlés  dans  ce  dessein.  Cette  occu- 
n  ne  s'était  pas  accomplie  sans  bruit,  ni  même  sans 
:ance  ;  mais  les  nobles  avaient  cru  à  quelque  rixe  de 
Mni.  En  voyant  entrer  les  milices  florentines  avec 
armes  reluisantes  au  soleil,  leurs  chevaux  et  leurs 
ières,  ils  auraient  voulu  se  défendre  ;  la  multitude 
\e  s'était  déjà  soumise,  ne  demandant  que  la  vie  et 
}pect  de  ses  biens  ^  Ils  n'avaient  donc  pu,  le  premier 
ent  de  terreur  passé,  qu'appeler  d'autres  cattani  à 
aide  pour  faire  perdre  aux  Florentins  leur  conquête, 
de  leur  trahison.  De  ce  jour,  Fiesole  était  devenue  le 
L  de  ralliement  de  tous  les  brigands  titrés  ou  non  de 
>scanc,  et  le  point  d'appui  d'une  guerre  incessante 
•e  le  territoire  de  Florence*.  Indifférents  à  la  prê- 
té de  la  ville  qui  pourtant  faisait  leur  force,  ils  la 
lient  tomber  dans  une  misère  si  profonde,  que  Gré- 
î  VII,  peu  riche  lui-même,  mais  pris  de  compassion, 

llani.  lY,  5;Paolino,  R.  I.  S.,  Suppl.,  II,  5;  Simone  délia  Tosa,  p.  136, 
5S  Cronichetie  anliche  di  vari  scrittori,  publiées  par  Manni  à  Milan, 
roniqneur  (13*28-1580)  est  incomplet  et  sommaire,  mais  précieux 
le  contrôle.  Tous  ces  auteurs  rapportent  cette  aventure  à  Tannée 
et  ils  prétendent  que  Fiesole  fut  alors  détruite.  Muratori  [Arm. 
.,  1010)  et  Lami  (Lezioni,  l,  283,  5290)  ont  bien  vu  qu'il  y  avait  là 
Tear  grossière.  En  effet,  dans  les  années  subséquentes  il  est  ques- 
e  Fiesole  coimne  d'une  ville  habitée  (urbem  Fxsulanam,  in  civitate 
B)  cum  consensu  et  auctoritate  sacerdotum,  clericorum,  atque  om- 
canonicorum  totiusquc  cleri  nec  non  et  cum  benevolentia  laicorum 
bsalanx  civitatis  (doc.  de  1028  dans  Ughelli,  Ital.  sacr.,  III,  288). 
03»  Pascal  H  confirmait  à  Tévèquo  Giovanni  et  à  ses  successeurs  la 
tien  de  la  citadelle  et  de  la  viÛe  (possidendam  arcem  et  civitatem 
oam,  ibid.,  p.  305). 

teoeanla  certi  gentiluomini  cattani  stati  già  fiesolani  e  riduceanvisi 
sbanditi  e  scherani  e  mala  gente  che  alcuna  volta  faceano  danno  aile 
e  al  contado  di  Firenze  (Yillani,  lY,  31). 


132  FIËSOLE  SOUMISE  (An.  11S5) 

envoyait,  en  1075,  des  secours  à  l'évéque  Trasmundo  \ 
Les  Florentins  avaient  donc  quelque  espoir  de  trouver 
la  population  mal  disposée  à  la  résistance.  Le  30 
juin  1125,  ils  vinrent  mettre  le  siège  devant  Fiesole.  Us 
y  restèrent  jusqu'au  12  septembre,  où  la  famine  rendit 
nécessaire  la  reddition  de  la  place  '.  Avec  une  modéra- 
tion toute  politique,  et  qui  montre  bien  que  c'est  surtout 
aux  seigneurs  qu'ils  faisaient  la  guerre,  ils  s'abstinrent 
de  toucher  aux  églises,  et  quelques-uns  d'entre  eux  ayant 
touché  aux  biens,  ils  les  désavouèrent  hautement.  La 
forteresse  fut  démantelée,  mais  on  épargna  la  ville  ;  on 
exprima  le  regret  des  maux  qu'elle  avait  soufferts'.  Une 
capitulation  solennelle  permit  aux  Fiésolains  d'y  habiter 
comme  par  le  passé,  s'ils  ne  préféraient  venir  à  Flo- 
rence \  Ils  y  vinrent  en  grand  nombre,  et  la  population 
y  fut  sensiblement  augmentée*.  11  faut  donc  renoncer  à 

>  Ughelli,  Italia  sacra,  III,  304. 

*  1125,  pridie  Kal.  Juiii,  Florentini  ad  obsidendum  Faesulas  cucurrerunt. 
Pridie  idus  septembris  ingressi  sunt  Fxsulas.  (Cronica  ftorentina^  publiée 
par  Lami  dans  ses  iVove/Ze  letteraric^  1747).  — On  a  voulu  contester  même 
le  fait  de  1125;  mais  il  est  établi  par  un  document  de  1209  environ  (Carte 
di  San  Giovanni  di  Pratovecchio^  arch.  di  Stiitoà  Florence),  oh  Tabbesse 
Sophia  des  comtes  Guidi,  âgée  de  quatre-vingt-quatre  ans,  •  recordatur 
de  destructione  Fesularum  •  arrivée  Tannée  même  de  sa  naissance,  comme 
le  prouve  un  autre  document.  Voy.  un  travail  de  M.  Passerini,  Vna  monaca 
del  secolo  XII y  dans  VArch.  êtor, 

'  Dicunt  autem  se  vellecorrigere,  quod  non  meditata  ncquitia  commisere. 
Sunt  etiam  iuter  eos  utriusque  sexus  et  ordinis  plurimi,  quorum  nec  actu 
nec  voluntate  contigit  faesulana  destructio;  idcirco  ne  immunes  ab  hoc 
crimine  cum  reis  puniantur  in  auribus  hominum ,  et  innoxia  multitudo 
pariter  ab  Ecclesiae  gremio  separetur  (Lettre  d'Âtto,  abbé  de  Vallombrosa, 
plus  tard  évoque  de  Pistoia,  à  Uonorius  II,  rapportée  par  le  P.  Soldani, 
Storia  passinianense,  p.  109,  et  citée  par  Lami,  Lez.^  I,  288). 

*  ViÛani,  loc.  cit.  Ammirato,  1.  1, 1. 1,  p.  55. 

*  Ce  n'est  pas  une  raison  de  dire,  avec  M.  TroUope  (I,  39),  qu'elle  put 
être  alors  de  soixante-dix  ou  quatre-vingt  mille  hommes.  Ce  chiflre  n*est 
pas  moins  invraisemblable  que  celui  de  soixante  mille  sous  Charlemagne, 
qui  sert  de  point  de  départ  à  cet  auteur. 


(Am.  H2«)  par  les  florentins.  133 

la  fable  d^une  destruction  de  Fiesole  et  d'une  émigration 
forcée.  L'humiliation  de  leur  pairie  dut  paraître  lolé- 
rable  aux  Fiésolains,  car  elle  les  délivrait  du  joug  des  sei- 
gneurs, elle  les  laissait  libres,  protégés  dans  une  place 
démantelée,  ou  les  rendait  citoyens  d'une  ville  prospère 
e(en  progrès.  Si,  dans  les  temps  qui  suivent,  on  constate 
quelques  traces  de  l'ancienne  rivalité,  c'est  entre  les  pré- 
lats, chefs  spirituels  des  deux  diocèses.  C'est  entre  eux 
que  la  lutte  se  prolonge,  malgré  les  efforts  pacificateurs 
du  saint-siégeS  jusqu'à  ce  que,  enfin,  de  guerre  lasse 
et  sur  Tordre  de  Grégoire  IX,  l'évêque  dô  Fiesole  vint  à 
son  tour,  en  1228,  résider  à  Florence*. 

A  partir  de  ce  jour  seulement  la  ville  vaincue  cessa  de 
compter  au  nombre  des  cités.  Auparavant  la  désertion 
avait  été  difficile  et  lente  ;  alors  elle  eut  lieu  en  masse. 
Les  habitants  ne  purent  se  résoudre  à  vivre  loin  du  guide 
de  leurs  âmes,  ou  virent  dans  le  devoir  de  le  suivre  un 
motif  honorable  d'abandonner  à  jamais  le  foyer  paternel. 
Fiesole  ne  fut  plus  bientôt  qu'un  misérable  village  avec 
plus  de  ruines  que  d'hommes,  tel,  en  un  mot,  que  nous 
le  voyons  aujourd'hui. 

Mais  depuis  longtemps  déjà  les  deux  peuples  n'en  for- 


*  Grégoire  IX  est  obligé  en  1233  d^exiger  qu'on  construise  pour  Péfêque 
de  Fiesole  un  palais  in  quo  poêtit  honeste  fœsulanut  episcoptis  hahitare. 
Le  chapitre  florentin  faisait  attendre  son  assentiment  (non  obstante  quod  in 
liUeris  super  hoc  nobis  ab  ipso  florentine  episcopo  directis  nihil  de  capi- 
tuli  coDtinetur  assensu).  Voy.  le  document  dans  Gantini,  1, 120-123. 

*  Quia  TJdimus  quod  ex  cohabitatione  Fesulani  episcopi  major  inter  eu  m 
et  coeoiune  florentinum  poterat  concordia  provenire  et  major  opi^copiitiTs 
fesnliDi  securitas  et  utilitas  procurari,  ecclesiam  S.  MnriiB  de  (înm|)o  ciim 
pertinentiis  soif  tibi  provedimus  conferendam.  (Bulle  de  Grégoire  l\  h 
FéTéque  de  Fiesole,  1228,  dans  Gantini,  I,  112).  On  peut  voir  au  môme 
endroit  que  le  résultat  espéré  ne  fut  pas  obtenu  (p.  1 19  sq.).  Les  querelles 
ecclésiastiques  continuèrent,  sans  troubler  autrement  les  laïques. 


i54  SODMISSION  DES  FABRONl  (Air.  11S6) 

maîent  qu'un.  Les  ouailles  avaient  été  moins  belliqueuses 
que  leui's  pasteurs.  En  signe  de  conciliation  et  d\')lliance, 
elles  avaient  confondu  leurs  couleurs  et  leurs  bannières. 
Les  Florentins  portaient  sur  champ  rouge  la  fleur 
blanche  du  lis,  et  les  Fiésolains  sur  champ  blanc  une 
lune  bleue.  Lune  et  lis  disparurent  ;  il  ne  resta  plus,  le 
long  de  la  hampe,  qu'une  bande  rouge  pour  Florence  et 
une  bande  blanche  pour  Ficsole^ 

Il  était  heureux  pour  les  Florentins  qu'une  paix  durable 
et  l'oubli  des  anciennes  querelles  leur  donnât  tout  loisir 
de  combattre*  leurs  nouveaux  ennemis.  Ils  en  voyaient 
surgir  de  tous  côtés.  Le  siège  de  Fiesole  durait  encore  que 
la  famille  des  Fabroni  appelait  ses  aliés  à  son  aide,  pour 
reconquérir  son  château  de  Signa,  dont  Florence  l'avait 
dépossédée.  La  lenteur  des  préparatifs  fit  échouer  l'en- 
treprise. Signa  était  ravitaillée,  bien  avant  qu'on  prût 
devant  ses  murailles.  L'année  suivante  (1126),  au  mois 
de  mars,  les  hobereaux  amis  des  Fabroni  avaient  enfin 
pris  les  armes.  Ils  ne  pouvaient  les  poser  sans  avoir  tenté 
quelque  coup.  Signa  paraissant  hors  d'atteinte,  ils  se  por- 
tèrent à  l'improviste  sur  Carmignano,  autre  rocca  où 
commandait  Florence,  mais  dont  les  défenseurs  n'étaient 
pas  sur  leurs  gardes.  S'en  emparer,  dans  ces  conditions, 
paraissait  chose  facile  ;  le  difficile  était  de  la  conserver, 
de  la  défendre  contre  un  siège  ou  un  assaut.  Convaincus 
qu'ils  y  perdraient  leurs  peines,  les  anciens  possesseurs 

*  Villani,  IV,  6;  Ammirato  1.  1,  t.  I,  p.  55.  Cf.  Arch.  êtor.,  5*  série, 
1865,  t.  Il,  part.  I,  p.  79.  M.  Rosa  y  rapporte  ces  événements  à  Tan- 
née il  10  ;  il  a  cru  sans  doute  que  les  chroniqueurs  n'avaient  dit  1010 que 
par  erreur  de  lecture  sur  les  manuscrits.  Mais  le  document  de  San  Giovanni 
do  Pratovccchio ,  cité  à  la  page  133,  doit  faire  foi.  —  Le  même  au- 
teur 80  trompe  sur  les  couleurs,  et  met  une  lune  blanche  sur  un  champ 
bleu. 


(Ah.  1138)  ET  DES  BUœmELMONTI.  135 

prérérèrent  la  livrer  à  Pistoia ,  qui  les  avait  aidés  à  la 
prendre,  après  les  avoir  inscrits  au  nombre  de  ses  ci- 
toyens*. 

Les  Fabroni  une  fois  hors  de  cause,  ce  Fut  bientôt 
le  tour  desBuondelmonti.  Ils  possédaient,  à  quatre  milles 
deFlorence,  sur  la  route  de  Rome,  un  château  qui  do- 
minait la  petite  vallée  de  la  Grève,  et  qu'on  appelait  de 
leur  nom,  Monlebuono*.  Pour  avoir  refusé  de  renoncer 
aux  péages,  ils  le  virent  pris  et  rasé,  et  pour  sauver  leurs 
autres  biens,  ils  durent  devenir  citoyens  de  Florence'. 
Intimidé,  le  comte  Ogier  se  laisse  arracher  par  les  vain- 
queurs la  promesse  de  ne  leur  causer  aucun  dommage 
sur  les  routes  et  sur  les  fleuves,  de  les  aider  même  et  de 
les  défendre,  pourvu  qu'il  le  puisse  faire  sans  rien  dé- 
penser. Désormais,  durant  trois  mois  de  l'année,  il  habi- 
tera Florence  ou  ses  faubourgs  ;  s'il  prend  femme,  il 
construira  dans  la  ville  une  maison  à  l'endroit  qui  lui 
sera  indiqué^,  et  comme  la  parole  d'un  seigneur  inspire 
peu  de  confiance,  il  livrera  en  garantie  à  l'église  de  San 
Giovanni  ses  rocche  de  Collenuovo,  de  Sillano  et  de  Tre- 
mali^.  De  même  le  comte  Uguccione  des  Ubaldini,  pour 
donner  confiance  dans  sa  promesse  de  ne  plus  molester 
les  Florentins  sur  ses  terres,  devait  remettre  aux  con- 


*  Sahi,  Délie  historié  di\  Pistoia,  part.  II,  1.  II,  t.  I,  p.  67.  ann.  1125. 
<  A  moins,  ce  qui  est  fort  possible,  que  leur  propre  nom  fût  dérivé  de 

eeloi  du  château. 

*  Villani,  IV,  35.  —  Stefani,  I,  Rub.  42.  —  Paolino,  II,  5.  —  Simone 
délia  Tosa,  p.  137.  —  Ammirato,  1.  I  accr.,  l.  I,  p.  51.  ann.  1155.  — 
Bien  de  moins  certain  que  celte  dale.  Reumont(rav.  cron.)  dit  juin  1147. 

^  •  E  comc  fosse  ammogliato.  di  fabbricaro  una  casa  nel  sito  ebe  gli  fosse 
dato.  »  (Ammirato.l.  lacer.,  t.  I,  p,  52,  ann.  113S). 

»  4  juin  1138.  Arch.  di  Stato,  Capitoli,  xxix,  f»  34  v".  —  «Cf.  Ammi- 
rato, loc.  cit. 


136  GUERRE  CONTRE  LES  COMTES  GDIDl.         (An.  \\U) 

suis  Bucello  et  Florenzello  plusieurs  de  ses  châteaux*. 
Ces  humiliantes  précautions  des  petites  gens  contre  les 
gentilshommes  deviennent  en  quelque  sorle  de  règle  dans 
toute  transaction  avec  eux. 

De  tous  ces  voisins,  de  tous  ces  ennemis,  il  n'en  était 
pas  de  plus  redoutable  que  les  comtes  Guidi.  Ces  Alle- 
mands, à  peine  devenus  Italiens,  cherchaient  dans  l'al- 
liance de  quelques  villes  les  moyens  de  nuire  impunément 
aux  autres.  En  i  144,  comme  le  comte  Guido  Guerra,  dit 
le  Vieux,  s'appuyait  sur  Lucques  et  sur  Sienne  pour  mo- 
lester Pise  et  Florence,  ces  deux  cités  mettaient  à  leur 
tête  UIdrich,  «  vicaire  impérial  pour  la  Toscane,  vice^mar- 
grave  de  Florence*,  »  repoussaient  l'agresseur,  occupaient 
ses  châteaux,  dévastaient  tout  par  le  fer  et  le  feu,  et  em- 
menaient dans  leur  patrie  de  nombreux  prisonniers, 
pour  les  y  maltraiter  cruellement*. 

Deux  ans  plus  tard,  les  Florentins,  dédaignant  de  faire 
appel  à  leurs  alliés,  rouvraient  les  hostilités  contre  Guido 
Guerra,  «  pour  ce  seul  motif,  disent  les  chroniqueurs, 
que  ses  châteaux  étaient  trop  près  de  la  ville*.  »  Située  à 
neuf  milles  dans  levai  de  Sieve,  sur  la  route  d'Arezzo, 
la  forte  rocca  de  Monte  Croce  leur  donnait  surtout  de  l'om- 
brage. Ils  l'assiègent,  et  pleins  de  confiance  dans  leurs 
forces,  comme  dans  l'issue  ordinaire  de  ces  sortes  d'opé- 

<  Cantini  a  vu  le  document  et  il  en  donne  Tindication  (I,  87). 

*  C'est  ainsi  qu'il  s'intitule,  Tempereur  Conrad  ayant  retenu  pour  lui  le 
titre  de  margrave,  comme  il  résulte  d'un  document  qu'a  tu  Ammirato 
(1.  I.  accr.,  l.  I,  p.  52-53).  —  Cf.  Délia  Rena,  t.  Y,  p.  2.  UIdrich  disparut 
comme  il  était  venu,  sans  qu'on  sût  comment. 

'  «  Ut  ipse  vidi,  »  dit  Otton  de  Freising  (Pertz,  XX,  264).  Cf.  Ammirato, 
1.  1  accr.,  t.  I,  part.  I,  p.  52,  ann.  1144.  —  Sigonio,  De  regno  ItaUœ, 
IL  690.  "  Cianelli,  Diss.  iv,  p.  168. 

^  «Imperciocchè  le  lorocastella  erano  troppo  presso  alla  città  di  Firenze.  » 
(Villani,  IV,  36.) 


(Ar.  ii5l)  DESTRUCTION  DE  MONTE  GROCE.  157 

rations,  ils  se  gardent  mal  contre  les  ennemis  du  dehors. 
Le  comte  Guido  en  sut  profiter.  Secondé  par  les  Ârétins 
et  les  Siennois,  il  les  surprit  le  jour  de  Saint-Pierre  (juin 
ii46),  et  leur  infligea  une  si  rude  leçon,  qu'ils  conclu- 
rent en  toute  hâte  une  tréve\  Humiliés,  ils  rentrèrent 
chez  eux,  mais  pour  y  préparer  leur  revanche. 

Ils  consacrèrent  huit  années  à  s'assurer  par  l'épargne 
le  nerf  de  la  guerre,  à  réorganiser  leurs  milices,  à  las 
exercer  par  d'autres  expéditions,  sans  retenir,  tant  ils 
étaient  sûrs  de  suffire  à  leur  tâche,  ceux  de  leurs  conci- 
toyens que  le  zèle  religieux  poussait  vers  la  terre  sainte, 
à  la  suite  de  l'empereur  Conrad  et  du  roi  de  France 
Louis  VII  (1147)'.  En  1154,  les  bannières  florentines 
flottaient  de  nouveau  sous  les  murs  de  Monte  Croce,  que 
leur  rendit,  sans  coup  férir,  la  terreur  ou  la  trahison. 
Monte  Croce  rasé,  les  comtes  Guidi  renoncèrent  à  la  lutte  ; 
ils  vendirent  leurs  droits  sur  les  campagnes  voisines  a 
Tévêquede  Florence  ;  mais  «  depuis  ce  jour,  écrit  Villani, 
ils  ne  furent  jamais  amis  des  Florentins'.  » 

Contre  les  cités  voisines,  Florence  poursuivait  une 
lutte  non  moins  acharnée.  Ce  qui  lui  mettait  les  armes 
aux  mains,  c'était  ces  questions  de  gabelles,  de  transit, 
de  confins,  dont  nous  avons  parlé;  c'était  le  dépit  de  voir 

■ 

ses  ennemis,  ses  exilés  trouver  presque  à  ses  portes  un 
refuge.  Pour  se  venger,  elle  pillait,  elle  dévastait  le  ter- 

*  Simone  délia  Tosa,  p.  137.  —  Malnvolti,  DelV  igtoria  di  Siena^  part.  I, 
1-  ni,  f^  28  t*.  —  Ammirato,  1. 1  accr.,  1. 1,  p.  55,  ann.  1 146. 

'De  ce  nombre  était  Cacciaguida,  capitaine  de  la  cavalerie,  trisaïeul  de 
Dttte  etsauTé  par  lui  de  Foubli.  (Voy.  Div.  Corn,,  Parad.  xv).  Le  cardinal 
Guide  BeUagi,  légat  des  Toscans  qui  suÎTaient  Louis  VII,  était  Florentin. 
(Ammirato,  1. 1  accr.,  p.  53.) 

'  c  E  dair  hora  innanzi  non  furono  i  conti  Guidi  mai  amici  del  comune  di 
Fireoze  e  simile  gli  Âretini.»  (Villani,  IV,  36.)— €f.  Stefani,  L  I,  Rub.47. 
—  Paolino  (R.  1.  8.,  Suppl.,  II,  6).  —  Simone  délia  Tosa,  p.  187. 


138  GUERRES  CONTRE  LES  VILLES.  (An.  1081) 

riloire  de  quiconque  lui  causait  inquiétudes  ou  dommage. 
Les  plus  faibles  cités,  Pogna,  Prato,  par  exemple,  étaient 
traitéescommelescliâteaux  des  seigneurs etsuccombaienl. 
Les  plus  fortes,  Pise,  Lucques,  Pisloia,  Arezzo,  Sienne, 
ne  pouvant  être  conquises*,  il  fallut  s'allier  aux  unes 
pour  avoir  raison  des  autres,  c'est-à-dire  pour  leur  impo- 
ser des  conditions  avantageuses  aux  vainqueurs.  Pise 
continuait  d'être,  en  ces  temps  primitifs,  l'alliée  de  Flo- 
rence, parce  que  Florence  n'imaginait  point  qu'elle  pût 
s'ouvrir  la  mer  sans  Pise  ou  malgré  elle,  parce  que  Pise 
avait  peu  d'intééêts  territoriaux.  Pistoia  était  ennemie 
comme  trop  voisine  ;  Arezzo,  pour  avoir  embrassé  la  cause 
des  comtes  Guidi  ;  Sienne,  par  ses  prétentions  à  la  supré- 
matie en  Toscane. 

Ces  prétentions  dataient  de  loin;  elles  expliquent  la 
longue,  l'incessante,  l'implacable  rivalité  des  deux  villes. 
En  1081,  quand  Henri  IV  faisait  le  siège  de  Florence, 
Sienne  lui  avait  fourni  des  vivres*.  Pour  l'en  punir,  les 
Florentins,  l'empereur  parti,  s'avançaient  dans  le  pays 
où  lesnoblesSiennois  avaient  leurs  châteaux  ;  ils  pillaient, 
ils  brûlaient  tout  sur  leur  passage  ;  ils  auraient  marché 
contre  Sienne,  si  les  habitants  n'eussent  envoyé  contre 
eux  six  mille  hommes  qui  leur  infligèrent,  aux  environs 
de  San  Salvatore  a  Selva,  une  humiliante  défaite.  Puis 
vainqueurs  comme  vaincus  se  replièrent,  sans  conclure 
ni  paix  ni  trêve,  mais  attentifs  à  toute  occasion  de  nuire 


<  M.  Gino  Capponi  (Stor.  di  Fir.,  1, 11)  dit  que  les  entreprises  dey  Flo- 
rentins ne  dépassaient  pas  un  rayon  de  dix  milles,  assigné  |>ar  la  comtesse 
Mathilde,  ou  peut-être  auparavant,  au  contado  ou  territoire  de  Florence. 

*  Telle  fut,  suivant  MalavoUi,  Thistorien  de  Sienne,  la  cause  première  de 
cette  rivalité.  Mieux  vaudrait  dire  la  première  occasion  qui  la  fit  éclater. 
(Voy.  DelV  istoria  di  Siena,  part.  I,  1.  I,  f-  25  \\) 


(Ak.  1154)  GUERRE  CONTRE  SIENNE.  159 

à  Tennemi,  prêts  à  cette  guerre  d'embuscades,  d'escar- 
mouches qui.  tenait  tout  le  monde  en  haleine,  et  qui  eut 
bientôt  sa  tactique,  car  elle  était  tout  l'art  militaire  du 
temps*. 

Cinquante  ans  plus  tard  elle  prenait  un  caractère  plus 
grave.  Sienne  avait  contribué  5  la  défaite  des  Florentins 
(levant  Monte  Croce.  L'en  châtier  fut  le  but  oii  tendirent 
les  vaincus.  Pour  Tatleindre  plus  sûremeni,  ils  résolu- 
rent de  s'exercer  à  l'art  des  sièges,  alors  dans  l'enfance, 
et,  si  l'on  peut  dire,  de  se  faire  la  main.  Entre  Sienne 
et  Florence,  sur  une  hauteur  qui  commandait  la  plaine 
et  les  autres  collines,  s'élevait,  entourée  de  bois,  la  forte 
rocca  de  Poggibonzi,  «  centre  et  ombilic  delà  Toscane'.  » 
Elle  était  sous  le  protectorat  de  Sienne,  qui  en  convoitait 
la  possession.  En  1148,  les  Florentins  vinrent  établir 
leur  campement  devant  les  murailles. 

Mais  celte  fois  encore,  ayant  mal  mesuré  leurs  forces, 
et  mal  calculé  celles  de  l'ennemi,  ils  durent  plier  bagage, 
s  excusant  de  leur  entreprise  sur  ce  qu'ils  ignoraient  Tal- 
liancc  de  Sienne  avec  Poggibonzi.  Réduits  à  demander 
une  trêve,  et  comprenant  qu'ils  s'étaient  trop  halés,  ils  se 
recueillirent,  ils  se  préparèrent  durant  six  années,  et  en 
1154,  dans  le  temps  même  où  ils  rasaient  Monte  Croce, 


«  Malavolti,  part.  !,  l.  IH,  f*  24  v**.  —  Bellarinati  (//  primo  libro  délie 
iilorie  sanesi,  dans  les  MUcellanee  sanesi  do  G.  Porri,  p.  60)  parle  de  la 
rencontre  des  Florentine  et  des  Siennois  en  1140,  comme  de  la  première 
bataille  entre  les  deux  peuples.  Ignorait-il  le  fait  rapporté  par  Maîavolti  ou 
le  réToquait-il  en  doute  ?  L'ignorance  est  plus  probable. 

*  Podium  (ou  poggio)  Bonizi,  nom  du  premier  possesseur.  (Malavolti, 
part.  I,  1.  5,  ^  30  r**.)  Villani  (V,  8)  dit  que  sur  cette  hauteur  était  une 
«  selva  d*un  terrazzano  chavea  nome  Bonizo.  >»  Mais  il  a  tort  de  rapporter 
à  Tan  1177  la  fondation  du  château.  —  Poggibonzi,  dit-il  encore,  c  ède* 
meglio  situati  chesia  in  Italia,  ed  ëappunto  il  bilico,il  mezzo  délia  provincîa 
di  Toscana  (ibUt»),  » 


UO  ËGHEG  DEVANT  SIENNE.  (An.  1151) 

ils  essayaient  d'enlever  à  Pistoia  ce  château  de  Carmi- 
gnano  que  les  Fabroni  leur  avaient  jadis  livré*.  Ils  sa- 
vaient bien  que  Sienne  était  liée  à  Pistoia  par  un  trailé 
d'alliance  ;  mais  ils  pensaient  qu'elle  n'oserait  violer  la 
trêve.  C'était  mal  connaître  un  si  rude  adversaire.  Des 
ambassadeurs  siennois  leur  vinrent  demander  avec  in- 
stances de  ne  pas  les  contraindre  de  choisir  entre  d'an- 
ciens et  de  nouveaux  alliés.  Dédaigneusement  repoussée, 
Sienne  envoya  ses  milices  au  secours  de  Pistoia.  Grâce  à 
ce  renfort,  celles  de  Florence  et  de  Prato  essuyèrent  une 
sanglante  défaite.  La  rage  dans  le  cœur,  elles  prirent  à 
peine  le  temps  de  se  refaire.  Comme  le  sanglier  blessé 
qui  tourne  ses  défenses  contre  son  plus  redoutable  en^ 
nemi,  elles  envahirent  le  territoire  de  Sienne  et  marchè- 
rent droit  sur  la  ville  elle-même.  Les  Siennois,  pris  à 
l'improviste  par  ce  retour  offensif,  furent  battus  à  leur 
tour,  poursuivis,  l'épée  dans  les  reins,  jusqu'au  pied  de 
leurs  murailles.  Mais  là,  le  point  d'appui  qu'ils  y  trouvè- 
rent, le  concours  des  citoyens  qui  étaient  restés  dans  leurs 
foyers,  leur  permirent  de  faire  volte-face,  de  contraindre 
l'ennemi  à  lâcher  les  prisonniers  et  à  battre  en  retraite. 
Ils  furent  assez  prudents  pour  ne  pas  le  poursuivre  à  leur 
tour.  En  rase  campagne,  les  Florentins,  plus  nombreux, 
les  eussent  facilement  écrasés*.  Leur  vengeance  fut  d'a- 
cheter au  comte  Guido  Guerra  ses  droits  sur  la  huitième 
partie  du  château  tant  convoité  de  Poggibonzi  '.  Ils  avaient  , 
désormais  un  pied  dans  la  place,  et  se  flattaient  de  la  pos- 
séder bientôt  entièrement. 

*  Voy.  plus  haut,  p.  154. 

«  Paolino  (R.  I.  S.,  Suppl.,  H,  6),  —  Âmmirato,  1. 1  accr.,  t.  I,p.  l^^- 
—  Malavolti,  pari.  1, 1.  5,  f»  29. 

^  <  Partem  Dostram  montis  et  castelli  qui  dicitur  Boni».  »  4  '^ 
ii56.  —  Archives  de  Sienne,  Caleffo  vecchio,  p.  2  r*  v*. 


(Ai.  il54)  Lia  SACERDOCE  ET  L'EMPIRE.  141 

«  Tous  les  yeux  en  Toscane,  dit  rhistorien  de  Sienne, 
demeuraient  fixés  sur  les  deux  villes  rivales,  tous  les  cœurs 
étaient  émus,  tous  les  esprits  en  suspens  \c(  Ils  Tétaient,  en 
eiïei,  mais  par  d'autres  causes  d'un  intérêt  plus  général. 
La  guerre  avait  recommencé  entre  le  sacerdoce  et  Tem- 
pire.  Deux  papes  qui  se  disputaient  la  tiare,  Innocent  II 
etAnaclet,  avaient  partagé  en  deux  camps  cette  province, 
comme  toute  la  chrétienté.  On  avait  vu  Tempereur  Lo- 
ihaire  et  l'impériale  Pise  soutenir  le  vrai  pape',  les  au- 
tres villes  se  prononcer  pour  l'antipape,  champion  im- 
prévu des  idées  théocratiques  de  Grégoire  VII.  Nobles  et 
manants  méprisaient  à  l'envi  l'autorité  du  margrave 
ÏDgelbert*.  Henri  de  Bavière,  gendre  de  l'empereur  et 
envoyé  par  lui  pour  soumettre  les  rebelles  %  battait  d'a- 
bord le  comte  Guido  Guerra  dans  la  plaine  du  Mugello,  et, 
sans  trop  de  peine,  on  peut  le  croire,  l'entraînait  au  siège 
de  Florence.  Les  Florentins  avaient  expulsé  leur  évêque, 
Gothefred  des  comtes  Âlberti,  parce  que,  dans  ces  que- 
relles douteuses,  il  s'était  prononcé  contre  l'antipape  et 
pour  l'empereur.  S'ils  résistèrent,  c'est  ce  qu'on  ne  sau- 
rait dire;  mais  ils  durent  se  soumettre  et  rétablir  ce  pré- 
lat, qui  ne  gouverna  pas  moins  de  trente-six  ans  leur 
Eglise  (1113-11 49)*.  Les  autres  villes  succombent  à  leur 


*  Malavoiti,  part.  I,  1.  UI,  f>  29  V. 

*  •  Pisanosdioo  qui  primi  et  soli  intérim  adhuc  erexere  vexilium  ad  versus 
ioTaiorein  imperii,  •  c*est-à  dire  contre  Roger.  —  5.  Bemardi  Clarœval' 
i^i$  opéra ^  t.  1.  ep.  cil.  Paris,  1690  in-f*. 

*Muratori,  inn.  d7to/.,  1137. 

^  c  Ut  urbes  quas  ipse  pro  taedio  divertendi  itincris  iidire  non  poterat, 
subjiceret.  »  (Annalisla  Saxo,  1137,  dans  Pertz,  VI,  775.) 

'  «  Sicque  cuin  ipso  Florentiam  adiens,  obsedit  et  ad  deditioneni  conr- 
pulit  ac  ejusdetn  civitatis  episcopuin  injuste  cxpulsum  sedi  su»  restituit.  t 
(Annaliêta  Saxo,  ibid.)—  Muratori,  Ann.  cT/ta/.,  1137.—  Délia  Rena,  t.  lY, 
p.  10. 


us  FRÉDÉRIC  BARBËROUSSe  (An.  1 

tour.  Chose  étrange  cependant,  le  margrave  Engell 
disparut  au  milieu  de  ces  victoires  qui  devaient  le 
mettre  en  vue,  et  le  vainqueur,  suspect  à  Conrad 
Souabe  qui  sucaNde  à  Lotliaire,  se  voit  dépouillé  du 
ché  de  Toscane  et  repart  pour  l'Allemagne  à  la  gra 
joie  des  Toscans'. 

Mais  les  Al|)es  allaient  bientôt  livrer  passage  à  un 
versaire,  à  un  maître  plus  redoutable.  En  1152,  Fn 
rie  Barberousse  montait  sur  le  trône  de  Germanie, 
apportait  les  idées  d'une  race  qui  cherche  dans  l'hist( 
du  passé  lajustifiCcitionde  ses  convoitises  présentes,  d 
les  violences  de  ses  ancêtres  le  fondement  de  ce  qu' 
appelle  son  droit.  Comme  ses  Allemands,  il  se  perdaitd 
les  systèmes  et  les  abstractions',  mais  plus  qu'eu 
transformait  ses  chimères  en  réalités.  Reprenant  la  i 
trine  de  Thégémonie  germanique  sur  les  royaumes  t 
porels,  il  se  proposait  de  remonter  à  CharlemagOi 
Justinien  même,  de  chercher  un  succès  éphémère  i 
des  flots  de  sang.  «  Il  ne  voulait,  écrivait-il,  ni  ach 
l'empire,  ni  prêter  serment  au  peuple*.  »Ildesceo 
de  son  palefroi  pour  en  faire  présent  à  un  docteur 
saluait  en  lui  non-seulement  le  maître,  mais  encoi 
propriétaire  du  mondée 

*  Conradi  a  Lichtenau  abbaiis  Urspergeruis    Chronicon^  ann.  1 
Bàle,  15G9,  in-f .  —  Muratori,  Ann.  (TltaL,  1137.  —  Délia  Rena,  IV 

*  C'est  rÀlleinand  Léo  qui  fait  aux  Allemands  ce  reproche.  Voy.  £ftf« 
Italiens,  trad.  Dochez,!.  IV,  cb.  vi,  t.  I,  p.  317. 

'  «  Imperium  emere  noluimus,  et  sacramenta  vulgo  pra?stare  noi 
buimus  » .  (Lettre  de  Fréd.  Barberousse  à  Otlon  de  Freising,  dans  ce 
niqueur,  De  gesiis  Friderici  /,  R.  LS.,  t.  VI,  G35.)  Otton,  évêqu 
Freising,  était  fils  de  Léopold  d'Autriche  et  d'Agnès,  fille  de  Henri  l\ 
conséquent  frère  utérin  de  Conrad,  oncJe  paternel  de  Barberousse 
père  était  fils  d'Agnès,  sœur  d'Henri  IV  (Introd.  à  sa  chronique  dam 
ratori). 

*  OUonii  Morenœ  Hisloriantm  Lotidefuttim,  R.  I.  S.,  t,  VI,  1018 


(A5.  1156)  EN  ITALIE.  145 

Tout,  à  celle  heure  des  illusions,  concourail  à  flaller 
sa  manie.  T^es  mécontents  de  toute  sorte,  nobles  et  villes, 
appelaient  son  joug  en  haine  d'un  plus  voisin.  Le  saint- 
siégc  souhaitait  qu'un  bras  fort  mit  fm  à  ces  guerres 
mesquines,  mais  incessantes,  qui  arrachaient  une  à  une 
les  racines  de  la  papauté  comme  celles  de  Tempire.  Eu- 
gène III  sollicitait  du  secours  contre  l'audacieux  tribun 
qui  régnait  à  Rome*,  Robert  de  Capoue  contre  le  roi  de 
Sicile*.  Des  citoyens  de  Lodi,  le  crucifix  dans  les  mains, 
les  larmes  dans  les  yeux,  les  genoux  dans  la  poussière, 
Tenaient  à  Constance  demander  au  césar  germain  la  li- 
berté de  leur  patrie,  que  Milan  retenait  dans  une  dure 
servitude'. 

Résolu  à  descendre  en  Italie  tout  ensemble  pour  y 
abattre  ceux  qui  relevaient  hop  la  tête  et  pour  ceindre  la 
couronne  impériale^,  le  jeune  roi  disposait  à  l'avance 
des  contrées  qu'il  n'avait  pas  réduites  encore  à  la  sou- 
mission. Il  donnait  à  son  oncle  Welf,  frère  de  Henri  V,  le 
margraviat  de  Toscane,  avec  le  duché  de  Spolète,  la 
principauté  de  Sardaigne  et  les  biens  allodiaux  de  la 
comtesse  Mathilde'^.  Mais-  mille  difficultés  l'arrêtaient 


*  Anuldo  de  Brescia  lui-même  ne  supprimait  pas  l'empereur.  H  se  bor- 
nit  à  transférer  du  saint-siége  à  la  République  romaine  le  droit  d'investi- 
tore.  (Voy.  Cla?el,  Arnaldo  de  Bretcia,  Paris,  1869.  —  G.  de  Castro» 
'ànuUdoda  Brescia ,  livourne,  1875.) 

•OttoFrising.,  I.  U,  c.  th.  (R.  I.  S.,  t.  VI,  703.) 

*Otto  Morena  (K.  t.  S.,  t.  VI,  957-965).  —  Chronicon  Mediolani  seu 
^nipului  florum^  auetore  Gualvaneo  de  la  Flamma,  c.  clxxui-cluvi. 
(R.I.  s.,  t.XI,633-655). 

*  <  Ezpedilio  italica  tam  pro  afflictione  horum  quam  pro  corona  impcrii 
socipienda  paulo  minus  quam  ad  duos  annosjurata  est.  »  (OltoFrising.,  l.II, 
C.TII,  R.  I.  S.,  t.  VI,  703). 

*  Moine  deWeingart,  Chronicon,  c.  xui,  dans  Tiraboscbi,  Memorie  sto~ 
riche  Modenesi,  t.  I,  p.  152,  Modène,  1793,  5  vol.  in-4*. 


146  DIÈTE  DE  SAN  GENESM).  (Ah.  il 

De  tels  pactes,  le  plus  souvent,  restaient  à  Tétat 
lettre  morte  :  celui-ci,  symptôme  significatif  du  progi 
des  villes,  devint  une  loi  vivante  :  on  allait  voir  Florei 
et  Pise,  pour  leur  commun  profit,  s'y  montrer  éner, 
quement  fidèles.  L'empereur  était  représenté  en  Tosca 
moins  par  son  oncle  Welf,  quoique  Welf  fût,  dit  Âmn 
rato,  <c  maître  de  la  maison  de  Mathilde\  »  que  [ 
Christian,  archichancelier  de  l'Empire  et  archevéq 
nommé  de  Mayence.  Ce  prélat  fermait  les  yeux  sur  . 
excès  des  Allemands,  brûlant  partout  les  maisons,  < 
pouillant  les  voyageurs,  buvant  le  vin  et  brisant  1 
vases*;  mais  il  les  ouvrait  sur  les  révoltes  des  Tosca 
indignés.  Pour  les  réduire  à  l'obéissance,  sous  coule 
de  les  ramener  à  la  concorde,  il  avait  convoqué  une  du 
à  San  Genesio,  humble  bourgade  couchée  au  pied  de 
colline  où  s'élevaient  menaçantes  les  tours  de  San  Minii 
al  Tedesco,  sa  résidence'.  Là,  entouré  des  seignei 
campagnards  et  des  consuls  urbains,  il  crut  faire  un  co 
de  maître  en  enjoignant  aux  Pisans  de  restituer  sa 
compensation  leurs  prisonniers  des  précédents  comba 
Il  complnit  sur  une  obéissance  qui  entraînerait,  pensa 
il,  celle  des  autres  cités.  Courroucé  d'un  formel  refus, 
mit  imprudemment  au  ban  de  l'Empire  les  plus  fidèl 
sujcis  (le  Tcnipereur.  11  déclara  les  Pisans  déelnis  du  dn 

Maramjonis  vehis  chronicon  Pisanum  dans  ÏÀrch.  stor.,  1*  série,  t. 
pari.  Il,  disp.  1,  p.  00.  —  Aramiralo,  1.  I  accr.,  p.  55,  ann.  H71. 
Cnntini,  I,  88. 

*  Ammirnto,  1.  I  acrr.  p.  55,  ann.  1109. 

«  Radevic,  R.  I.  S.,  t.  Vï.  702-704. 

s  Kn  plaine,  à  Tingt-quatre  milles  ouest  de  Florence  et  yingt-cinq  est 
Pise.  Berceau  de  San  Miniato,  Borgo  San  Genesio  fut  le  Roncaglia  de 
Toscane.  Repeiti,  art.  Bor^o  San  Genesio.  Uénumère  les  différentes  an« 
blées  qui  s'y  tinrent.  Ct.  Yiilani,  YI,  51.  —  Muntori,  Ann.  d^Jtal.,  111 


(Al.  1173)  PAU  IMPOSÉE  AUX  TOSCANS.  147 

débattre  monnaie,  comme  de  leur  souveraineté  en  Sar- 
daigne,  et  chassa  leurs  députés  de  sa  présence  V 

En  les  voyant  s'éloigner,  les  députés  florentins  se  levè- 
rent brusquement  et  partirent  avec  eux'.  Enveloppées  dans 
la  même  proscription,  les  deux  villes  s'unirent  pour  at- 
taquer le  camp  des  Impériaux.  Christian  riait  de  leurs 
préparatifs  et  de  leurs  menaces.  «  Ce  trop  colérique  paci- 
ficateur, »  comme  l'appelle  Muratori,  faisait  sonner  bien 
haut  les  noms  de  ceux  qui  les  rendraient  vaines,  le  préfet 
de  Rome,  les  marquis  d'Âncône  et  de  Montferrat,  les 
comtes  Guido  et  Aldobrandino,  «  un  très-grand  nombre 
d'autres  comtes,  capitaines,  vavasseurs,  consuls  des  villes 
de  la  Toscane,  de  la  Marche,  de  la  Romagne,  de  Spolcte, 
et  une  inflnie  multitude  de  peuples'.  »  Mais  sa  confiance 
s'évanouit  quand  les  ennemis  approchèrent  :  il  se  hâta 
de  lever  le  ban  dont  il  les  avait  frappés  \  Il  les  suivit 
hypocritement  à  Pise,  et  là,  dans  l'assemblée  des  citoyens, 
où  se  trouvaient  les  consuls  de  Florence,  de  Gènes,  de 
Lucques,  avec  d'autres  sages,  il  fit  conclure  à  ces  villes 
une  paix  fondée  sur  l'engagement  mutuel  de  réparer, 
dans  les  quarante  jours,  les  offenses  commises,  de  faire 
jurer  le  maintien  de  ces  stipulations  par  mille  de  leurs 
habitants,  et  d'en  élire  chacune  deux  pour  régler  les 
questions  en  litige.  Ces  préliminaires  arrêtés,  il  repartit 
avec  ses  consuls  pour  Son  Genesio,  afin  d'obtenir,  ou, 
pour  mieux  dire,  de  surprendre  l'assentiment  de  la  diète, 
car  il  ajouta  de  son  chef,  et  sans  prévenir  personne,  des 
conditions  exorbitantes.  Les  délégués  de  Florence  et  de 


*  Marangoni,  loc.  cit.,  p.  05. 
*Muratori,  itmi.  <l7(a/.,  1172. 
^Muratori,  ibidm 
«Maraogooi,  loc.  cit.^  p.  63,  ann.  1173. 


i48  RÉVOLTE  DE  PISE  ET  DE  FLORENCE.         (An.  1177) 

Pisc  nyant  refusé  d'y  acquiescer,  il  les  (il  brutalement 
charger  de  chaînes  et  conduire  à  Lucques,  dans  les  pri- 


sons* 


Cet  outrage  criait  vengeance  :  les  deux  villes  alliées 
prirent  les  armes  sur-le-champ.  Elles  envoyèrent  leurs 
milices,  Florence  à  Castelfiorentino,  Pise  à  Ponte  d'Era', 
pour  attaquer  San  Miniato  à  la  fois  de  deux  côtés.  Chris- 
tian accepta  le  défi,  et,  soutenu  par  les  Lucquois,  mar- 
cha au-devant  de  ses  ennemis.  A  peine  entré  sur  le  terri- 
toire de  Florence,  il  y  voyait  accourir  et  s'opposer  à  sa 
marche  deux  cent  vingt-cinq  chevaux,  conduits  par  deux 
consuls  de  Pise,  tandis  qu'une  habile  diversion  contre 
Lucques  forçait  les  Lucquois  à  déserter  son  armée  pour 
défendre  leurs  foyers*.   Convaincue  d'impuissance  en 
même  temps  que  frappée  de  vertige,  sa  politique  déta- 
chait de  l'empereur  comme  de  lui  ses  alliés  les  plus  ré- 
solus. Ils  se  repentaient  enfin  de  n'être  pas  entrés  dans 
la  ligue  lombarde,  et  déjà  germait  en  eux  la  pensée 
d'une  ligue  toscane.  Plusieurs  villes,  jusqu'alors  impé- 
riales, se  prononçaient  ouvertement  pour  le  pape.  Les 
moins  mécontentes  attendaient,  anxieuses,  les  événe- 
ments*. 

En  vain  Barberousse  essaya-t-il  de  regagner  le  terrain 

^  La  chronique  pisane  donne  les  noms  de  plusieurs  de  ces  victimes  de 
la  mauvaise  foi  allemande.  Les  noms  cités  paraissent  être  touspisans.  Ceux 
des  Florentins  sont  désignés  en  bloc»  comme  il  est  naturel  de  la  part  d'un 
chroiiiqueui  de  Pise  :  <  Florentinorum  consules  cum  quatuor  sapientibus  • 
(Marangoni,  loc.  cit.,  p.  65-64).  —  Cf.  Roncioni,  htorie  pisane  {Arch. 
stor.  !'•  série,  t.  VI,  part  I,  p.  379);  Breviarium  hisl.  pis,  (R.  I.  î>  » 
t.  VI,  165.  187);  Anml.  genuens,,  1.  Il  (R.  I.  S.,  t.  VI,  347) 

*  Marangoni,  loc.  cit. 

'  Marangoni,  loc.  cit.,  p.  64,  65.   —  Breviarium  hisl.  />«.,  R.  I.  S-, 
t.  VI.  188.  —  Ann.  gen..  1.  U,  R.  I.  S  ,  I.  VI,  547,  sq. 

*  Malavolti,  pnrt.  1,  1.  111,  f^  32  V. 


(Ak.  Ii8'>)  IHPOISSANGE  DE  L'EMPEREUR.  149 

perdu.  Sur  la  terre  toscane  il  était  pourtant  plus  qu'em- 
pereur et  roi  d'Italie  ;  beaucoup  reconnaissaient  en  lui 
l'héritier  des  biens  de  Mathilde.  Mais  on  ne  remonte  pas 
le  courant  des  siècles  comme  celui  des  fleuves.  Christian 
peut  être  remplacé  par  des  vicaires  plus  souples  et  plus 
adroits  :  leur  autorité  est  partout  méconnue.  À  Pavie 
peuvent  comparaître  devant  l'empereur  (1175)  les  pléni- 
potentiaires de  Gênes,  de  Pise,  de  Lucques,  de  Florence  ; 
I  empereur  peut  leur  commander  de  le  prendre  pour  ar- 
bitre de  leurs  différends  :  ces  villes  continuent  de  les 
vider  par  la  guerre  et  de  traiter  entre  elles  sans  son  in- 
tervention. IL  défend  à  Pise  de  battre  monnaie  au  coin  de 
Lucques,  et  Pise  continue.  Il  la  met  de  nouveau  au  ban 
de  l'Empire*,  et  elle  s'en  rit  comme  des  foudres  spiri- 
tuelles*. La  trêve  de  Venise  (1177)  Ielaissejusqu'enll92 
possesseur  des  biens  de  la  grande  comtesse  %  mais  les  no- 
bles chargés  de  les  administrer  à  titre  de  Gefs,  persistent 
aies  vendre  aux  villes,  qui  arrondissent  ainsi  leur  terri- 
toire, et  invoquent,  pour  rendre  leurs  acquisitions  inat- 
taquables, les  prétendus  droits  de  souveraineté  que  Ma- 
thilde leur  aurait  transmis  \  Que  restait-il  des  basses 


*CisineUi,  t.  I,  diss.  IV.  —  Mazzarosa,  t.  1,  p.  74.  —  Âmmirato,  1.  I 
acer.,  p.  56,  an.  1175.  —  loghiraini,  VI,  181. 

'  Barberousse  écrÎTait  à  l'archevêque  de  Trêves  :  i  Les  gens  qui  en- 
tourent le  pape  se  moquent  eux-mêmes  de  Texcommunication.  »  (Voy.  Le- 
brel,  Geschichte  von  Italien,  t.  Il,  p.  446,  et  Léo,  1.  IV,  ch.  vi,  t.  I,  p.  518.  j 

'  Après  ce  laps  de  temps,  la  question  de  propriété  devait  être  tranchée 
pv  un  tribunal  arbitral.  —  Concil,  Venet.,  dans  Labbe,  t.  X,  p.  1491 .  —  Mu 
raton,  Antiq.  ital.,  diss.  48,  t.  IV,  p.  283.  Annal  dltaL,  1177.  —  Léo, 
1.  IV,  c.  VI,  t.  I,  p.  540.  —  Raumer,  II,  255.  —  Cherrier  1, 162.— Zeller, 
p.  172. 

*  Le  document  par  lequel  le  duc  Welf  abandonne  li  Lucques  tous  les 
<lfoits  de  souveraineté  de  Mathilde  sur  cette  ville  dans  un  rayon  de  cinq 
niiUes,  existe  encore  aux  archives  de  Lucques.  On  en  peut  lire  un  extrait 


450  PAIX  DE  CONSTANCE.  (Am.  1482 

flatteries  deRoncaglia,  où  Tarchevéque  de  Milan  proclamai 
jadis  que  la  volonté  du  prince  fait,  à  elle  seule,  la  règl 
de  la  justice  \  et  les  légistes  de  Bologne,  qu'une  puis 
sance  sans  contre-poids  est  l'idéal  du  gouvernement?  L 
paix  de  Constance  (25  juin  1183)  consacrait  rtiumilia 
tion  du  césar  en  Ix)mbardie  :  il  y  abandonnait  aux  ville 
la  nomination  de  leurs  magistrats,  l'administration  de  I 
justice,  le  droit  de  confédération  et  de  guerre,  en  un  moi 
l'entier  gouvernement  d'elles-mêmes';  bien  plus, 
s'obligeait  à  ne  séjourner  longtemps  dans  aucune,  pou 
ne  pas  les  accabler  sous  l'impôt  prolongé  du  fodero^.  . 
ne  sauvait  pas  même  les  apparences,  en  déclarant 
contre  toute  vérité,  que,  libre  de  punir,  il  préférait  pa 
donner*. 

Non  comprises  dans  la  paix,  puisqu'elles  n'avaiei 
point  pris  part  à  la  guerre,  les  cités  toscanes  formèrei 
alors  à  leur  tour  une  ligue  où  Pise  refusa  seule  d'entrei 
Les  serments  étaient  à  peine  échangés,  quand  Barb 
rousse  reparut  en  Toscane  (1185)  ^  S'il  n'eût  pas  perd 


dans  Léo,  1.  IV,  c.  yi,  t.  I,  p.  356.  —  Lucques  paya  cette  concession 
mille  deniers  lucquois. 

*  «  Scias  omne  jus  populi  in  condendis  legibus  tibi  concessum.  Tua  v 
luntas  jus  est,  sicuti  dicitur  :  quod  principi  placuit  legis  babet  vigorem. 
(RadeTic,  l.  U,  c.  iv,  R.  I.  S.,  t.  VI,  786.) 

*  Pax  Corutantiœ  (Pertz,  t.  IV  Legiim,  p.  175,  et  Muratori,  Ardi 
HaL,  t.  IV,  p.  295,  307  sq.).  —  Cf.  Mignet,  Journal  des  SavanU,  js 
▼ier  1862,  p.  35. 

'  On  désignait  par  ce  mot  l'obligation  imposée  aux  villes  de  fournir  ( 
TÎvres  au  roi  et  à  sa  suite  sur  leur  passage. 

^  Pax  Coîiêiantiœ^  loc.  cit. 

>  Barberousse  était  à  San  Miniato  le  29  juillet  1185  (Ughelli,  Italia  $ac\ 
I,  848),  le  2  août  ^  Poggibonzi  (Mittarelli,  Annal.  Camaldul  IV,  151), 
8  Si  Monlalclno  (Ughelli,  III,  549).  Le  19  novembre  il  était  de  retour 
Lombardie,  à  Pavie.  Il  en  était  parti  au  plus  tôt  vers  la  fin  de  mai,  caf 
17  mai  on  le  trouve  à  Grema  (Voy.  Bôhmer,  Regesta^  p.  143,  144).  ^ 
lani  Malavolti,  Ammirato,  disent  donc  à  tort  1184,  et  une  chronique  ci 


(k  ii85)  PLAINTES  DES  SEIGNEURS  CONTRE  FLORENCE.  151 

son  ancienne  énergie,  les  rebelles  déconcertés  se  fussent 
soumis;  mais  ce  dépositaire  des  prétentions  impériales 
n'aspirait  plus  qu'à  vivre  en  paix  avec  le  saint-siége  ;  ce 
souverain'  absolu,  qu'à  être  le  grand  juge  de  ses  sujets. 
Barons,  comtes,  seigneurs,  portent  à  ses  pieds  leurs 
plaintes.  Ils  se  disent  opprimés  par  les  petites  gens,  sur- 
tout par  les  Florentins.  Ils  en  montrent  avec  indignation 
tescontinuelsempiétements.  Ilslesaccusentd'avoir  usurpé 
le  bien  d'autrui,  sans  l'aveu  de  l'empereur  \  et  contraint 
le  comte  Alberto,  sa  femme  Tabernaria,  ses  fils  Guido  et 
Kainardo,  à  détruire  de  leurs  mains  leurs  propres  châ- 
teaux. Ce  que  les  seigneurs  possèdent  encore,  ils  doivent 
reconnaitre  qu'ils  le  tiennent  de  Florence,  en  lui  payant 
le  crédit  annuel  d'une  livré  d'argent  pur.  Les  auties 
▼illes  sont  ses  tributaires,  ses  sujettes,  plutôt  que  ses 
alliées.  C'est  peu  d'être  dépouillé,  il  faut  coopérer  à  la 
spoliation  d'autrui,  amener  des  barons,  vassaux  immédiats 
de  l'Empire,  à  se  déclarer  vassaux  d'un  peuple  de  ma- 
nants. Ils  se  targuent,  ces  manants,  d'avoir  battu  l'em- 
pereur Henri,  de  l'avoir  forcé  à  lever  le  siège  de  Flo- 
rence. Si  à  la  finesse  de  l'esprit,  trop  réelle  chez  eux,  on 
les  laisse  joindre  la  puissance  des  armes,  bientôt  les 
«mpereurs  ne  pourront  plus  mettre  les  pieds  en  Tos- 
cane". 

L'oreille  pleine  de  ces  plaintes  qui  Tintéressaienl  adroi- 
tement à  la  répression,  Barberousse  se  rendit  de  Pisloia 
i  Florence  (31  juillet  H85)*.  Il  ordonna  la  restitution 


ptr  MalaToIti  (part.  1, 1.  IV,  f*  36  r*)  1186.  —  Serait-ce  par  une  faute  typo- 
graphique que  M.  ReumoDt  dit  1188? 

*  Fiora?anti,  c.  xu,  p.  197. 

»  Ammirato,  loc,  ciL  —  Yillani,  V,  11 .  —  Paolino  (R.  I.  S.,  SuppL,  U,  8). 

'Les  mêmes.  Simone  dclla  Tosa  (p.  188)  est  muet  sur  ce  sièiour.  Ste- 


152  RÉBELLION  ET  CHATIMENT  (An.  1186) 

des  biens  seigneuriaux  incorpoi*és  au  territoire  floren- 
tin ^y  qu'il  réduisait  ainsi  à  l'ancienne  banlieue,  avec 
trois  milles  de  rayon*.  Le  coup  était  rude;  mais  la  bles- 
sure ne  pouvait  qu'être  passagère  :  l'empereur  n'avait 
pas  le  pouvoir  de  faire  longtemps  respecter  ses  décrets. 
Les  nobles  reprirent  ce  qu'ils  purent  dans  la  campa- 
gne; Florence,  opposant  la  force  d'inertie,  ne  restitua 
point  les  châteaux'^.  Frédéric  dut  le  souffrir;  il  dut  même 
faire  bon  visage  à  ces  demi-rebelles,  pour  obtenir  leurs 
secours  contre  sa  fidèle  Sienne,  qui,  par  crainte  d'être 
dépouillée  à  son  tour,  arborait  résolument  l'étendard  de 
la  révolte*.  Sans  démêler  peut-être  le  motif  de  haine  qui 
poussait  Florence  à  lui  fournir  des  vivres  et  des  hommes 
d'armes,  il  conduisit  lui-même  l'expédition,  laissa  aux 
portes,  fermées  devant  lui,  son  fils  Henri  avec  une  partie 
de  son  armée,  et  s'achemina  avec  l'autre  vers  le  midi, 
contre  Guillaume  le  Bon,  roi  de  Sicile.  A  peine  ar- 
rivé à  Viterbe,  il  apprenait  une  victoire  des  Siennois, 
et  le  départ  précipité  de  Guillaume,  qui,  pour  se 
mettre  hors  d'atteinte,  venait  de  repasser  le  détroit. 
Dans  son  aveugle  fureur,  il  dépouille  de  leur  terri- 
toire et  de  leurs  privilèges  toutes  les  villes  toscanes, 
excepté    Pise  (1186)*;    mais    au   lieu  de  reparaître, 


fani  (1. 1,  Rub.  52)  donne  la  date  de  1186  et  Ammirato  celle  de  1485  qu  i 
est  prouvée  parBohmer.  Yoy.  page  150,  note  5. 

*  Stefani,  1.  I,  Rub.  52.  —  Viilani,  V,  12.  —  Borghini,  Disc,,  t.  IV, 
p.  577. 

*  Les  chroniqueurs  disent  même  que  ces  trois  milles  furent  ôtés  à  Flo- 
rence; mais  Paolino  (R.  I.  S.,  Suppl.,  Il,  8)  contredit  cette  assertion  peu 
vraisemblable,  que  les  Florentins  restèrent  quatre  ans  sans  territoire.  (Vii- 
lani, V.  12.) 

'  a  Non  perè  renderono  le  castella.  »  (Stefani,  1.  I,  Rub.  52.) 

♦Malavolti,  part.  I,  1.  IV,  f»  36  r. 

'  «  Toise  il  contado  a  tiitte  le  terre  di  Toscana,  dicendo  d^essere  suo,  che 


(Av.  iiSS)  DE  LA  TOSCANE.  455 

de  séjourner  dans  la  province,  où  sa  présence  seule 
aurait  pu  rendre  effective  cette  spoliation ,  il  s'ache- 
mine vers  la  Romagne;  il  y  écoute,  avec  une  indulgence 
toute  politique,  les  ambassadeurs  siennois,  alléguant 
robstination  du  peuple  pour  excuser  leur  patrie  de 
n'avoir  pas  ouvert  les  portes  à  son  suzerain  *  ;  il  feint  de 
croire  sincères  ces  protestations  de  la  peur*,  il  restitue  à 
Sienne  ses  franchises,  son  territoire  ;  puis,  triste,  décou- 
ragé, il  quitte  Tltalie,  où  il  ne  devait  plus  jamais  mettre 
le  pied*. 

I^es  autres  villes  prirent  patience.  Deux  ans  plus  tard, 
<|uand  il  fut  parti  pour  la  terre  sainte  (1188),  elles 
rentrèrent  en  possession  de  leur  sol  confisqué.  Comme 
on  n'eût  pu  les  empêcher  de  le  reprendre,  on  le  leur  res- 
titua gracieusement.  Le  pape  Clément  III  s'y  entremit  \ 
Pou?ait-il  rien  refuser  à  ces  Toscans  qu'il  poussait  malgré 
eux  vers  les  lointains  rivages  de  la  Palestine?  Les  Floren- 
tins avaient  pris  la  croix  en  si  grand  nombre  qu'ils  pu- 


non  lasciè  a  neuna  se  non  tre  miglia,  eccAtto  a  Pisa.  >  (Paolino,  R.  1.  S., 
Soppl.,  Il,  8.)  —  M.  P.  ViUari  (//  Politecnico,  juillet  1866,  p.  16)  ne  voit 
ft  qu'une  fable.  Barberousse,  dit-il,  n'était  pas  alors  en  Toscane.  —  D  n'avait 
P«  besoin  d'y  être  pour  rendre  un  décret  dont  Teffet  principal  était  d'auto- 
fittr  toutes  les  rébellions  des  nobles  contre  les  communes.  Eu  tout  cas,  il 
l'ébit  pas  loin.  —  Grégoire  YUl,  ajoute-t-il,  était  mort.  Cela  est  vrai,  mais 
^  chroniqueurs  peuvent  s'être  trompes  de  nom. 

'  MalatolU,  part  1,  l.  IV,  ^  56  V. 

'«Piùdair  interesse  suo  che  dalla  credentia  ch'egli  desse  aile  lor  pa- 
^.  *  (Malavolti,  loc,  cit) 

^Nabfolti,  loc.  cit.  Tommasi,  Storia  di  Siena,  1.  III,  p.  160,  Venise, 
^825,  in-4*.  —  Paolino,  loc.  cit.  —  Inghirami,  VI,  203.  —  Sismondi  (II, 
^  et  Léo  (I,  560)  veulent  qu'il  fût  venu  en  pacificateur,  avec  une  simple 
escorte,  ce  qui  est  inadmissible  puisqu'il  entreprenait  une  expédition  contre 
^ roi  de  Sidle.  Léo  ajoute  qu'il  avait  réussi  à  pacifier  l'Italie.  La  résistance 
^  Sienne  est-elle  donc  un  succès? 

*  Malavolti,  part.  1, 1.  IV,  f  37  V.  —  Grassi,  p.  89.  —  G.  Capponi,  Stor. 
diFir.,  I.  16. 


154  HENRI  VI  UÂl  (Ah.  1190) 

rent  former  un  corps  indépendant*.  En  récompense,  le 
pontife  leur  obtint  de  l'empereur  un  territoire  de  dix 
milles  autour  de  leurs  murailles*  :  ainsi  ils  en  avaient 
gagné  sept  à  s'être  croisés.  Iaîs  eaux  glacées  du  Selef 
ayant  tué  Barberousse  (1190),  Henri  VI,  son  successeur, 
comme  don  de  joyeux  avènement,  multiplie  les  privi- 
lèges'* ;  mais  ce  prince  c<  n'ouvrait  sur  les  hommes,  dit 
l'annaliste  génois,  que  des  mains  pleines  de  vent\  » 
Opiniâtre  et  cruel,  il  personnifiait  aux  yeux  des  Italiens 
cette  race  germanique  qu'ils  jugeaient  alors  «  incapable 
de  se  gouverner  par  la  raison  ou  de  se  laisser  fléchir  par 
la  miséricorde,  agitée  d'une  fureur  native,  excitée  par  la 
rapacité,  entraînée  aux  crimes  par  les  mauvaises  pas- 
sions*, vilaine  et  déplaisante,  dont  le  parler  ressemblait 
aux  aboiements  des  chiens;  méchante  et  grossière,  qui 
massacrait  les  barons,  livrait  les  femmes  aux  valets  d'ar- 
mée, et,  quand  elle  s'essayait  à  être  courtoise,  faisait 

*  «  E  furono  si  grande  quantità  di  Fiorentini,  che  fecero  ostee  squadre  di 
loro  medesimi  oitramare.  •  (Villani,  V,  13.) 

*  Villani,  V,  1?  ;  Ammirato,  1.  1  accr.,  t.  I,  p.  61,  ann.  1188.  —  Sui?anl 
Stefani  (1.  I,  Rub.  53),  rextension  du  territoire  fut  la  récompense  non  du 
départ,  mais  de  la  vaillance  des  Florentins  à  la  croisade.  Cet  auteur  sV- 
corde  avec  Villani  à  dire  qu'ils  furent  les  premiers  ou  des  preniiei^  k  entrer 
dansDamiette  prise  d'assaut.  MaisDamiette  ne  fut  prise  qu'en  121 9  et  1249. 
Cela  suffit  2i  montrer  la  fausseté  de  cet  exploit  anonyme,  trop  semblable 
d'ailleurs  h  celui  de  Piizzo  des  Pazzi  devant  Jérusalem,  pour  qtt*on  y  voie 
autre  chose  qu'une  redite  de  Timagination  ou  de  la  vanité.  Villani  affirme 
pourtant  qu'un  étendard  rouge,  rapporté  de  cette  expédition,  était  encore, 
de  son  temps,  suspendu  à  la  voûte  de  San  Giovanni.  Cela  n'a  rien  d'impos- 
sible ni  de  concluant. 

^  25  mai  1187.  Arch.  di  Stato,  Capitoli,  n**  XXXV,  ^  21  i\ 
^  «  Ex  civitatibus,  oppidis,  et  casalibus  largas  et  plenas  vento  bominibus 
Januae  porrigebat  manus.  »  (Ami.  gen,^  1.  III,  R.  I.  S.,  t.  VI,  567.) 

'^  «  Nec  eniin  nut  rationis  ordine  régi  aut  miseratione  deflecti  aut  reli- 
gione  terreri  Theutonica  novit  insania,  quam  et  innatus  furor  exagitat  et 
rapacitas  stimulât  et  libido  prsecipitat.  »  (Hugonis  Falcandi  Histona  Sicuia, 
R.  I.  s.,  t.  VII,  252.)  —Cf.  Jaeger,  Histoire  de  Henri  VI. 


(Ah.  i196)  DES  ITAUENS.  155 

mourir  de  dégoût  et  d'ennui  *.  »  Le  dégoût  et  la  terreur, 
tel  est,  durant  les  onze  années  d'un  règne  sans  huma- 
nité et  sans  foi,  l'efiet  des  fréquents  voyages  où  il  pro- 
mène avec  lui  dans  toute  l'Italie  ses  hordes  teutones  : 
souvent  il  est  en  Toscane,  à  San  Miniato,  à  Fucecchio,  à 
Prato,  à  Lucques,  à  Pise,  à  Sienne  \  Quand  il  en  sort,  il 
rôde  autour,  comme  le  lion  en  quête  d'une  proie  à  dé- 
vorer *.  S'il  ne  fit  pas  tout  le  mal  qu'on  redoutait  de  lui, 
c'est  qu'il  mourut  jeune  encore,  sans  avoir  pu  accomplir 
ses  néfastes  projets.  Tandis  que  les  Allemands  le  pleu- 
raient^ parce  qu'il  les  enrichissait  et  leur  promettait  de 
rétablir  l'Empire  dans  sa  gloire  primitive  \  les  Italiens 
l'insultaient  dans  sa  tombe.  «  Il  est  mort,  s'écriait  un 
chroniqueur  poète,  ce  loup  ravisseur  de  brebis,  ce  dé- 
testable serpent,  cause  de  tous  nos  maux.  Il  est  mort, 
et  les  peuples  qu'il  avait  comme  ensevelis,  l'Àpulien, 


*  Pierre  Vidal,  1195.  A  yrai  dire,  Pierre  Vidal  est  un  troubadour; 
mais  ayant  vécu  longtemps  en  Piémont  et  en  Lombardie,  il  partageait  les 
sent'unents  des  Italiens.  (Voy.  Fauriel,  Dante  ^  etc.,  1, 262). —  Cf.  Richard  de 
SanGermano  :  t  Ipse  sui  furoris  impatiens,  cœpit,  more  teutonico^  in 
terram  roonasterii  desaevire.  t  (R.  I.  S.,  t.  VII,  978.) 

*  Le  1*'  septembre  4186  il  était  à  San  Miniato  (Lami,  Delix.  Erud.,  IV, 
195;  Monum.  eccl.  flor,,  1, 541  )  ;  du  29  avril  au  15  août  1187  à  Fucecchio  ; 
le  18  fén-ier  1 191 ,  à  Prato  (Lami,  Del. ,  IV,  1 98),  le  22  à  Lucques  (Ughelli, 
1,850),  le  26  îi  Pise  (Lami,  Del.,  IV,  199),  le  25  mai  à  Sienne  (Murât., 
Ant.  liai.  V,  969),  le  19  juillet  1194  à  Pise  (Margarin,  Bullarium  Cassi- 
nente.  H,  222,  Venise  1650).  Voy.  Bôhmer,  Regeita,  p.  146-151. 

>  Ihns  Bôhmer  (loc.  cit.)^  on  le  voit  à  Bologne,  à  Rome,  à  Faênza,  h 
Spolète,  souvent  à  Pavie  et  a  Plaisance,  en  1186, 1187,  1191, 1194, 1195, 
1196. 

*  4  Quod  aliarum  terrarum  divitiis  eos  claros  reddidit,  terroremque 
eonim  omnibus  in  circuitu  nationibus  per  virtutem  bellicam  incussit, 
eosque  prsstantiores  aliis  gentibus  nimium  ostendit  futures,  ni  morte 
praeventus  foret.  »(Otto  de  San  Blasio,  c.  xlv,  R.  I.  S.,  t.  VI,  901.)  On 
est  tout  surpris  de  trouver  ce  prince  concédant  des  privilèges  aux  Floren- 
tins (mai  1 187.  Arch.  di  Suto,  Capitoli,  n»  XXXV,  ^  21  f). 


15«  APPEL  D'INNOCENT  III  AUX  TOSCANS.  (An.  1197) 

le  Calabrais,  le  Ligure,  le  Toscan,  ce  réjouissent ^  » 
Ce  n'était  pas  sans  sujet.  Son  frère  Philippe  lY  de 
Souabe,  qu'il  avait  nommé  duc  de  Toscane  et,  sans  res- 
pect pour  les  engagements  de  Barberousse,  mis  en  pos- 
session des  biens  de  Mathilde',  lâchait  sa  proie  pour  aller 
en  Allemagne  soutenir  sa  candidature  à  la  couronne  im- 
périale. L'héritier  légitime,  Frédéric  II,  n'était  qu'un 
enfant  en  bas  âge,  devant  qui  se  dressait  Otton  de  Bruns- 
wick, fils  d'Henri  le  Bon,  et  jusqu'à  son  tuteur  Inno- 
cent m,  pape  de  trente-sept  ans,  qui  voyait,  comme 
Grégoire  VII,  dans  le  successeur  de  l'apôtre,  «  le  sel  de 
la  terre,  le  père  et  le  maître  de  tous  les  fidèles*.  »  Sub- 
ordonnant tout  au  triomphe  de  l'Église,  Innocent  aban- 
donnait son  impuissant  pupille  pour  opposer  au  duc 
de  Toscane,  que  son  élection  eût  rendu  trop  fort  contre 
Rome*,  le  compétiteur,  homme  fait,  qui  s'engageait  par 
serment  à  restituer  enfin  l'héritage  de  la  grande  com- 
tesse (1203)  \  Il  lui  cherchait  une  armée  dans  les  mi- 
lices communales,  et,  sur  le  refus  des  Lombards*,  il 


*  Mortuus  est  mitis  leo,  raptor  vel  lupus  agni, 
Mortuus  est  vere  qui  multos  perdidit  sre,  etc. 

(Chronicon  Fo*mb  novœ,  R.  I.  S.,  t. VII,  879.) 

On  peut  Toir  au  même  endroit  plusieurs  épigrammes  contre  Henri  VI. 

*  Muratori,  Ann.  d'Ital,,  1193.  —  Léo,  I,  370.  —  Mignet,  Journal  dei 
Savants,  novembre  1862,  p.  663. 

^  «  Mos  debemus  esse  sal  terrse.  Quod  si  sal  evanuerit,  in  quo  salietur?... 
Romanse  sedis  qux,  disponcnte  Domino,  cunctorum  iideliura  mater  est  et 
magistra.  »  (Innocenta  III  epistolœ,  1.  I,  ep.  15.  Ed.  Baluze,  t.  I,  p.  9.) 

*  «  Quod  autem  expédiât  opponere  nos  Philippo,  liquet  omnibus  mani- 
feste ;  quum  enim  persecutor  sit  et  de  génère  persecutorum  fuerit  oriundus, 
si  non  opponeremus  nos  ei,  videremur  contra  nos  armare  furentem  et  ei 
gladium  in  capita  nostra  dare.  »  (Ann.  eccL,  t.  XX,  p.  86,  $  32). 

»  Voy.  le  serment  dOtton  dans  Pertz,  t.  IV,  p.  203. 
^  Registrum  Innocenta  III  De  negotio  hnpern,  92,  95.  £d.  Baluze,  1. 1, 
p.  730  8q.  —  Hurter,  Histoire  dlnnocent  ///,  trad.  fr.,  t.  U,  p.  77. 


(Ah.  1197)  NOUVELLE  DIÈTE  DE  SAN  GENESIO.  157 

prometlaîl  aux  Toscans,  pour  les  séduire,  de  se  faire  le 
patron  de  leur  liberté.  La  mort  de  Tempereur  les  avait 
dégagés  de  toute  obligation  envers  l'empire.  Que  ne  pro- 
fitaient-ils de  rinlerrègne  pour  empêcher  un  nouveau 
césar  de  les  entraîner  dans  ses  luttes  contre  l'Église,  et 
d'opposer  ainsi  leurs  devoirs  envers  les  hommes  à  leurs 
devoirs  envers  Dieu  ? 

Les  cités  de  la  Toscane  répondirent  à  cet  appel.  Leurs 
délégués,  réunis  pour  la  seconde  fois  à  San  Genesio,  re- 
nouèrent la  ligue  \  Toutes  y  adhérèrent,  à  la  réserve  de 
Pise.  L'évêque  de  Yolterre,  lui-même,  quoique  vicaire  de 
Philippe,  y  prit  sa  place,  comme  seigneur  temporel  de  ses 
diocésains.  On  en  réserva  une  aux  comtes Guidi,  Alberti, 
et  autres  magnats.  Chacun  des  alliés  devait  nommer  un 
recteur,  et  l'assemblée  de  ces  délégués,  sous  la  présidence 
d'un  d'entre  eux,  élu  prieur  pour  quatre  mois,  décider 
souverainement  des  choses  de  la  guerre  et  des  oblig.-i- 
tioDs  de  la  ligue,  sans  intervenir  jamais  dans  les  affaires 
intérieures  des  villes  de  la  confédération.  Celles-ci  s'en 
gageaient  à  ne  reconnaître  personne  pour  empereur,  roi, 
prince,  ou  margrave,  sans  ordre  exprès  du  souverain 
pontife.  Elles  promettaient  d'aider  l'Église  par  tous  les 
moyens  à  recouvrer  tout  pays  qu'elle  réclamerait ,  sauf  ceux 
qu'occupait  quelqu'un  des  peuples  ou  des  seigneurs  li- 
gués*. Le  surlendemain,  ces  accords  furent  jurés  à  Flo- 

*  Yita  innocenttt  II!  ex  Baluzio.  §  12  (R.  L  S.,  t.  UI,  part.  I,  p.  488). 
^Flaininio  dal  Borgo,  Disieriazioni  sopra  Viêioria  pisana.  Diss.  IV, 
p.  157.  —  On  ne  peut  prendre  au  sérieux  Hurter  quand  il  voit  l'origine  de 
^le  ligue  dans  les  souvenirs  étrusques. 

*  «Quelli  pcrè  che  non  fossero  tenuti  da  alcuno  de'  collegati.  »  (Pacte  de 
^  ligue  toscane,  dans  Ammirato,  1.  I  accr.,  t.  I,  p.  63.)  Cf.  Gesia  Inno- 
vai ni,  S  XI,  éd.  Bréquigny,  t.  I,  p.  11,  12,  et  Vita  Innocenta  III,  ex 
*  '  izio  (R.  I.  S.,  t.  lU,  part.  1,  p.  468).  —  Sauf  ce  dernier  auteur,  aucun 


158  OBJECTIONS  D'INNOCENT  III  (Ah.  1198) 

renée,  dans  Téglise  de  San  Marlino  al  Vescovo  (13  no- 
vembre H97)*. 

Deux  cardinaux,  légals  du  pape,  les  avaient  approu- 
vés; mais  le  pape  lui-même  leur  refusa  son  approbation. 
C'est  que  la  clause  relative  aux  biens  occupés  lui  ôtait, 
cette  fois  encore,  tout  espoir  de  recouvrer  rhérilage  de 
Mathilde.  C'est  que  les  villes  n'étaient  tenues  que  de  ce 
qu'elles  promettaient,  et  qu'il  voulait  être  libre  d'exiger 
davantage.  Sujettes  de  TÉglise,  ne  pouvaient-elles  s'en 
rapporter  à  sa  sainte  autorité*?  Pourquoi,  d'ailleurs^ 
avaient-elles  pris  trop  au  pied  de  la  lettre  ses  paroles 
d'affranchissement?  Depuis  qu'il  espérait  soumettre  le 
futur  empereur  à  ses  desseins,  il  ne  voulait  plus  rompre 
le  faible  lien  qui  rattachait  la  Toscane  à  l'Empire.  Par 
deux  lettres  aux  recteurs  de  la  ligue,  il  disait  en  termes 
précis  ou  faisait  entendre  par  images  que  «  dans  ce  traite 
il  y  avait  certaines  choses  qui  ne  convenaient  point  à 
l'honneur  ecclésiastique.  Comme  nous  voulons,  ajoutail- 
il,  que  nos  droits  soient  respectés,  de  même  nous  vou- 
lons respecter  ceux  des  autres'.  Dieu  créateur  du  monde 

contemporain  n*a  parlé  de  cette  ligue.  On  ne  peut  pourtant  la  ré? oquer  en 
doute,  puisqu'il  en  est  souvent  question  dans  la  correspondance  dloDO* 
cent  III. 

'  Pace  e  concordia  fra  le  città^  vescovi  e  comuni  di  Toscana,  H  no- 
vembreH97.  (Arch.  di  Slato,  Capfto/t,XXIX,  ^49  r).  Ala suite  ontrouw 
les  noms  des  consuls  et  conseillers  qui  jurèrent  dans  Téglise.  Araininto 
(loc.  cit.)  les  a  reproduits.  Cf.  Vila  !nn.  ill  ex  Baluzio,  loc,  cit.;  G«to 
Inn,  III y  §  XI,  loc.  cit. 

*  «  Non  modica  sumus  admiratione  commoti,  cum  forma  colligationis 
hujus  modi  in  plerisque  capitibus  nec  utilitatem  contineat  nec  sapiat  bo- 
uestatem.  Immo  cum  Ducatus  Thusci»  ad  jus  et  doroinium  Eoclesis  Romi' 
nae  pertineat,  sicut  in  privilegiis  Ecclesiae  Romanae  oculata  fidc  perspexioH» 
contineri,  nullum  inter  se  sub  nomine  societatis  coUigationem  facere  de- 
buissent,  nisi  salvo  per  omnia  jure  pariter  et  auctoritate  sacrosancts  Ro* 
inanaî  scàis*  »  (Innocenta  III  Epist,  1.  I,  ep.  15.  Baluze,  t.  I,  p.  9.) 

'  «  Quod  sicut  jura  nostra  senrari  volumus  illibata,  sic  aliorum  jura  fo* 


(Ar.  1198)  A  LA  LIGUE  TOSCANE.  159 

a  mis  au  firmament  de  TËglise,  comme  à  celui  du  ciel, 
deux  astres  :  Tun  grand,  qui  préside  au  jour  d(?s  âmes, 
l'autre  plus  petit,  qui  préside  à  la  nuit  des  corps  :  à  sa- 
voir l'autorité  pontificale  et  le  pouvoir  royal,  celui-ci  ti- 
rant de  celle-là,  comme  la  lune  du  soleil,  sa  splendeur 
et  sa  dignité  V  » 

Cette  comparaison,  alors  en  usage,  et  que  Dante  devait 
reprendre  et  développer  à  son  tour  dans  son  livre  fameux 
sur  la  Monarchie,  était  plus  propre  à  frapper  les  esprits 
que  les  meilleures  raisons.  Le  pontife,  au  reste,  faisant  la 
part  du  fait  accompli,  réclamait,  non  pas  que  la  ligue 
fût  annulée,  mais  seulement  qu'avec  le  concours  des  car- 
dinaux légats  elle  reçût  des  modifications,  pour  que  le 
saint-siége  pût  honorablement  Taccepter  et  étendre  sur 
les  confédérés  sa  main  prolectrice,  sans  laquelle  le  vent 
delà  tempête  renverserait  leur  édifice  bâti  sur  le  sable  '. 

Au  fond,  Innocent  III  sentait  si  bien  que  sa  force  en 
serait  accrue,  qu'il  menaçait  Pise  d'excommunication, 
parce  qu'elle  refusait  son  concours.  Mais  les  Pisans,  s'ils 
«  caressaient  »  les  légats,  ne  se  laissaient  pas  détourner 
de  leur  guerre  contre  Gênes  ',  et  leur  abstention  assurait 
aux  Florentins  le  premier  rang  dans  l'alliance.  On  le  vit 

lomos  illibata  senrare.  »  (Inn,  III  episL,  16  avril  1198.  Ep.88,  Baluze,  I, 

*  Inn.  ///  epul.  50  octobre  1198.  Ep.  401.  Baluze,  I,  235. 

*  t  Si  jrero  factum  Testruin  cupitis  apostolicae  protectionis  iiiuniminc  ro- 
Wari,  sine  quo  Talidum  esse  non  potest,  si  forte  vcntus  tempestatis  in- 
^^i,  diniat  aedifidum  quod  super  arenam  invcnerit  fabricatum,  cum 
^^Àwk  cardinalibus  tractatum  ipsura  ad  bonorem  et  profcctuin  Ecclesia;, 
coouQodum  et  defensiooem  vestrani  taliter  moderemini,  ut  cum  boncste 
posiiiiiiis  etrationabiliter  acceplare.  »  (Inn.  ///eprs/.,lGavril  1 108.  Ep.  88, 
Baluxe,  I,  47,  48.) 

'  «  E*  deili  cardinal]  nella  cïWk  di  Pisa  furon  carezzati....  Ed  in  ultiroo 
<^<^liati,  parendo  a  dascuno  de'  Pisani  essere  al  disopra  délia  guerra. 
(lUrn^oni,  R.  1.  S.,  Suppl.  I,  479-480.) 


160  INNOCENT  01  CHEF  DE  LA  UGDE.  (An.  1198) 

bien  par  Tesprit  indépendant  qui  y  domina.  Vilerbcy 
était  entrée  contre  la  volonté  du  pape  à  qui  elle  apparte- 
nait*.  Comme  il  s'apprêtait  à  la  réduire,  les  recteurs, 
aux  termes  de  leur  stalul,  marchèrent  à  son  secours. 
Déjà  ils  étaient  parvenus  à  Orvieto.  Hors  d'état  de  les 
combattre,  Innocent  leur  représenta  que,  pour  respecter 
le  serment  fait  à  la  ligue,  ils  violaient  le  serment  fait  à 
l'Église.  N'était-ce  pas  pour  la  plus  grande  gloire  de  TÉ- 
glise  qu'ils  s'étaient  confédérés,  et  Viterbe  n'étail-elle 
pas  rebelle  *  ?  A  la  fin,  ils  cédèrent  et  reprirent  le  che- 
min de  Florence,  mais  si  mécontents  qu'ils  se  répan- 
daient en  plaintes  contre  le  pape.  Ils  l'accusaient  d'être 
«  léger,  infidèle,  »  de  vouloir  s'emparer  par  la  ruse  de 
la  citadelle  d'Assise  et  d'autres  châteaux.  Le  fier  pontife, 
qui  prétendait  dominer  sur  les  rois  comme  sur  les  peu- 
ples, était  réduit  à  protester  devant  ces  petites  gens  de 
ses  intentions  pures,  à  répéter  qu'il  marchait  dans  la 
lumière,  non  dans  les  ténèbres,  et  qu'il  ne  voulait  agran- 
dir le  domaine  de  l'Église  que  dans  l'intérêt  de  l'Italie  \ 
Sa  constance,  son  génie  et  la  force  des  choses  finirent 


*■  Dans  uue  de  ses  lettres,  Innocent  invite  les  magistrats  de  Viterbe  à 
ne  pas  s'engager  dans  la  ligue  toscane  sans  sa  permission  (1.  I,  ep.  xxiit. 
Baluze,  I,  16). 

*  «  Quibus  D.  papa  rescripsit  quod  cum  ipsi  societatem  ad  honorem 
Ecclesias  Roruanse  jurassent,  ipsius  honorem  procul  dubio  non  servarent,  si 
Yiterbiensibus  contemnentibus  ad  mandatum  ejus  facere  rationem,  et  ob 
hoc  juste judicio  diflQdatis  et  interdictis,  auiiliiun exhibèrent.  »  (Yita  Inno- 
cenlii  III  ex  Baluzio,  c.  cxxxiv.  R.  1.  S.,  t.  III,  part.  I,  p.  563.) 

^  «  Per  quod  non  modicum  murmur  et  scandalum  contra  Roinanam  eccle- 
siani  inter  societitera  Thusciaî  suscitastis....  Ex  hoc  nota  nobis  infidelitatis 
et  levitatis  ascribitur.  Sane  si  puribtem  intcntionis  et  solicitudinis  diligen- 
tiam  quam  in  hoc  fado  gessimus  rectius  velitis  advertere,  liquide  videbitis 
(cum  non  in  tenebris  sed  in  luce  ambulemus)  quod  patrimonium  EcclesÛB 
non  ad  opus  alterius,  sed  ad  ejus  dominium  et  profectum  Italiae  intendimus 
perpetuo  revocare.  »  (Inn.  lU  epist,,  1. 1,  ep.  88.  Baluze,  I,  47,  48.) 


(Ak.  1198)  GUERRE  DES  LIGUÉS  ENTRE  EUX.  161 

cependant  par  lui  assurer  la  direction  de  la  ligue,  l^es 
recteurs  n'étant  point  magistrats  dans  leurs  villes  res- 
pectives, n'y  pouvaient  faire  exécuter  les  résolutions 
prises  dans  leur  assemblée.  Un  chef  était  nécessaire,  et 
le  pape  seul  en  pouvait  revendiquer  le  titre  comme  les 
droits.  C'est  lui,  à  ce  moment,  qui  met  à  la  raison  les 
nobles  obstinés  au  métier  de  brigands  et  qui  nomme,  en 
Toscane,  les  administrateurs  chargés  de  percevoir  an- 
nuellement rimpôt  d'habitation,  la  redevance  foncière, 
la  taille  sur  les  maisons.  De  lui  dépend  jusqu'à  l'admi- 
nistration intérieure  des  villes  de  la  ligue,  car  il  y  con- 
firme ou  renouvelle  les  privilèges  et  les  franchises,  et  y 
fait  régner  la  justice  et  la  paix  *. 

Mais,  comme  autrefois  la  grande  comtesse,  il  restait 
impuissant  à  étendre  cette  paix  bienfaisante  aux  rela- 
tions des  communes  entre  elles  et  à  les  détourner  de 
leurs  luttes  en  quelque  sorte  fraternelles,  fatale  cause 
d'épuisement  pour  ces  forces  qu'il  aurait  voulu  tourner 
contre  l'ennemi  commun.  Il  y  a  là  comme  deux  courants 
de  l'existence  des  villes,  l'un  qui  les  rapproche  par  la 
similitude  des  intérêts  provinciaux,  l'autre  qui  les  sé- 
pare par  la  divergence  des  intérêts  municipaux;  l'un 
qui  les  porte  aux  frontières  de  la  Toscane,  pour  les  dé- 
fendre comme  celles  d'une  seconde  et  plus  grande  patrie; 
Taulre  qui  les  conduit  aux  limites  du  territoire  des  villes 
voisines,  pour  l'attaquer  et  le  conquérir  comme  néces- 
saire à  la  légitime  expansion,  à  la  libre  respiration  de  la 
première,  de  la  vraie  patrie.  Courants  d'ailleurs  si  iné- 
gaux en  puissance  que  les  plus  minutieux  chroniqueurs 


*  Muraton,  Antiq.  ital.,  diss.  48,  t.  I,  269.  —  MalavoUi,  part,  I,  I.  IV, 
f  44.  —  Hurter,!,  144,  146;  H,  343. 

EUT.   DB  FLOBBHGB.  11 


162  NOUVELLES  HOSTILITÉS  (An.  1175) 

n'aperçoivent  que  le  second.  Sur  les  faits  que  nous  venons 
de  relater,  sur  les  rapports  de  leur  ville  natale  avec  le 
pape  et  l'empereur,  ils  sont  muets  ou  si  laconiques  que 
cette  partie  de  l'histoire  nous  échapperait,  si  nous  ne 
possédions  la  correspondance  des  souverains  pontifes. 
Les  chroniqueurs,    les  annalistes  du  temps,  n'avaient 
point   coutume  de  rechercher  les  négociations  et  les 
causes  :  ils  se  bornaient  à  rapporter  les  effets,  les  événe- 
ments qui  frappaient  tous  les  yeux.  Or,  ce  qui  frappait 
les  yeux,  ce  qui  préoccupait  les  esprits,  ce  n'étaient  pas 
les  actes  collectifs,  si  rares  et  si  inutiles,  d'une  ligue  qui 
ne  réunissait  que  par  accident  des  éléments  contraires  et 
ennemis;  c'étaient  les  actes  quotidiens  et  particuliers  de 
luttes  où  ces  éléments  contraires  s'abandonnaient  à  leur 
antagonisme  naturel  en  toute  liberté. 

Pour  Florence,  en  effet,  la  question  vitale  n'était  pas 
de  savoir  qui,  de  l'empereur  ou  du  pape,  commanderait 
en  Allemagne,  en  Lombardie,  à  Rome,  en  Toscane  même, 
où  une  expérience  déjà  longue  les  montrait  également 
sans  pouvoir  :  c'était  de  disputer  le  pays  à  Sienne  et 
de  lui  arracher  la  prépondérance.  De  là,  dans  ce  temps 
ennemi  des  batailles  rangées,  mille  tentatives  pour  assu- 
jettir à  Florence  les  châteaux  qui  faisaient  à  Sienne 
comme  une  ceinture  de  forts  détachés.  Un  jour,  sans 
qu'on  sache  comment,  les  Siennois  se  voyaient  réduits  à 
céder  aux  Florentins  la  moitié  de  toutes  les  maisons, 
places,  terres  et  choses  qu'ils  possédaient  dans  le  château 
de  Poggibonzi  et  ses  dépendances.  Comme  ils  n'en  pos- 
sédaient que  la  huitième  partie,  à  eux  cédée  par  le  comte 
Guido  Guerra,  c'était  donc  la  seizième  qu'ils  livraient  à 
leurs  ennemis.  Ils  promettaient  en  outre  de  fournir  à 
Florence  cinquante  cavaliers  par  an,  qu'elle  payerait  de 


(Ah.  1177)  ENTRE  FLORI^GE  ET  SIENNE.  165 

ses  deniers  el  pourrait  employer  dans  un  rayon  de  trente- 
cinq  milles  (1175)  \  Mais,  deux  ans  à  peine  écoulés,  de 
ce  traité  il  ne  restait  rien  :  les  deux  peuples  se  prenaient 
de  querelle  au  sujet  du  château  de  Staggia,  situé  au  pays 
de  Chianti,  limite  commune  et  indécise  des  deux  terri- 
toires (1177).  La  guerre  rallumée  ne  s'éteignait  plus. 
Ne  fallait-il  pas  ravitailler  les  châteaux  qui  se  donnaient 
à  Florence,  notamment  celui  de  Montepulciano,  situé  sur 
une  haute  montagne  du  val  de  Chiana,  et  par  où  l'on 
pouvait  prendre  Sienne  à  revers  ?  Naturellement,  les 
Siennois  s'opposaient  à  ce  genre  d'entreprise  :  de  là  des 
rencontres,  d'où  ils  sortaient  tantôt  vaincus,  tantôt  victo- 
rieux, sans  être  plus  forts  ou  plus  faibles  qu'auparavant. 
Les  suites,  les  conséquences  de  l'action,  étaient  souvent 
plus  graves  que  l'action  même.  Les  chroniqueurs  parlent 
d'une  défaite  des  Siennois  près  d'Âsciano,  dans  le  val 
d'Ombrone*.  En  retournant  chez  eux,  les  Florentins  pas- 
saient par  le  bourg  de  Marti  :  quelques-uns  y  insultent 
une  jeune  fille  et  en  sont  châtiés  par  les  habitants.  Ceux-ci , 
craignant  des  représailles,  se  réfugient  dans  la  rocca  de 
Poggibonzi,  en  augmentent  la  force  par  leur  nombre  et 
en  déterminent  les  défenseurs  à  préférer  la  protection  des 
Siennois  à  celle  des  Florentins.  Perdre  ainsi,  pour  une 
faute  isolée,  a  l'ombilic»  de  la  Toscane,  c'était  un  échec 
grave,  et  il  fallait  aviser  sans  retard.  Florence  décidait 

*  laTTil  1176.  Archifio  di  Stalo,  Capitoli,  XXIX,  ^  5.  ~  Cf.  une  autre 
ccttioa  du  même  genre  pour  d'autres  localités.,  il  décembre  1170  (ibid., 
1^6),  et  Tacte  de  prise  de  possession,  8  avril  1177  (ibid,,  f*  7).  Cf.  Ârcb.  de 
Sienne,  Caleffovecchio,  p.  9,  12.  Ce  traité  y  est  rapporté  au  '22  mars  1175. 
Rien  n'était  plus  ordinaire,  en  ce  temps-là,  que  de  revenir  sur  les  tfailcs 
pour  let  modifier  ou  les  compléter. 

>  Yillani,  Y,  6.  —  Simone  délia  Tosa,  p.  187.  —  Malavolti,  part.  1, 1.  III, 
f  32.  ^  Yillani  rapporte  à  Fan  1174  raffaire  de  Staggia  et  à  1177  celle 
de  Marti.  Il  y  a  là  bien  certainement  une  erreur. 


IGi  ALLIANCE  DES  FLORENTINS  AVEC  COLLE.      (An.  118*2) 

(l'opposer  forteresse  à  forteresse  et  d^entourer  de  solides 
murailles  la  petile  localité  de  Colle,  dans  le  val  d'Eisa, 
non  loin  de  Poggibonzi.  Les  rivalités  de  voisinage  plièrent 
les  habitants  de  Colle  à  ce  désir  qui  leur  donnait  une 
force  réelle  et  leur  assurait  de  puissants  alliés.  La  pre- 
mière pierre  de  ses  fortifications  fut  scellée  du  sang  pris 
aux  bras  des  deux  syndics  envoyés  de  Florence,  en  signe 
d'une  amitié  qui  fut  jurée  perpétuelle  et  qui,  par  haine 
de  Poggibonzi  comme  de  Sienne,  le  fut  en  effet  *. 

Cinq  ans  plus  tard,  Colle  étant  déjà  pourvue  de  ses 
murailles  et  de  ses  tours,  il  ne  restait  plus  à  Empoli, 
située  entre  cotte  place  et  Florence,  qu'à  mettre  bas  les 
armes,  qu'à  promettre  d'offrir,  chaque  année,  à  l'église 
de  San  Giovanni,  un  cierge  plus  beau  que  celui  de  la  voi- 
sine Pontormo  (1182)  ^  A  son  tour  tombait  le  château 
de  Montegrossoli,  qui  appartenait  aux  Firidolfi,  et  com- 
mandait, du  côté  de  Sienne,  l'entrée  du  pays  de  Chianti. 
Tel  était  le  motif  pour  le  prendre  de  vive  force  :  le  pré- 
texte, que  ses  habitants  eurent  l'imprudence  de  fournir, 
ce  fut  le  pillage  d'un  convoi  de  grains  qui,  d'Arezzo, 
allait  à  Florence'.   Chose  remarquable  et  nouvelle,  ce 
château  ne  fut  point  rasé  :  Florence  se  sentait  en  état  de 
le  garder  et  de  s'en  faire  contre  sa  rivale  une  sentinelle 
avancée.  Toutefois,  comme  le  nombre  de  ses  acquisitions 
violentes  allait  croissant,  comme  il  lui  suscitait  des  enne- 


*  «I  A  pcrpclua  mcmoria  e  segno  d'amicizia  e  fratellanza  da  quelH  di  Colle 
al  comune  di  Firenze.  E  cierto  per  isperienza  poi  sempre  è  stato  quello  cth 
munc  coine  figliuolo  di  quello  di  Firenze.  (Vinani,  V,  8).  Voy.  dans  FArch. 
di  Slato,  Capiioli,  XXVI,  f^  24  v*,  un  engagement  de  Colle,  à  la  date  do 
25  avril  1201.  de  ne  pas  prêter  assistance  à  Semifonte. 

«  5  février  1182.  —  Arch.  di  Stato,  CapUoli,  XXIX,  f  98  f.  —  Villani, 
V,  10.  —  Paolino,  R.  I.  S.,  Suppl.  II,  8.  —  Ammirato,  1.  !  accr.,  p.  58. 

*  Paolino,  loc.  cit.  —  Stefani,  1.  I,  Rub.  50. 


(Ai.  1198)  CONQUÊTE  DES  CHATEAUX.  1C5 

mis  qui  trouvaient  dans  les  cités  voisines  un  refuge,  un 
point  d^appui,  des  secours  pour  soutenir  leur  droit  et 
reprendre  leur  bien,  en  H98,  les  magistrats  florentins 
firent  adopter  une  loi  qui  autorisait  les  seigneurs  à  vendre 
à  la  commune  les  châteaux  qu'elle  leur  avait  pris  *.  L'a- 
chat, dans  ces  conditions,  ne  pouvait  être  ruineux.  Com- 
ment les  anciens  possesseurs  se  fussent-ils  montrés  exi- 
geants, quand  on  leur  offrait  ce  qu'ils  n'auraient  osé 
demander,  ce  qu'on  restait  libre  de  ne  pas  leur  donner? 
Les  Firidolii  vendirent  aussitôt  Montegrossoli'.  Leur 
exemple,  on  peut  le  croire,  trouva  de  nombreux  imita- 
teurs, et  la  sécurité  de  Florence  en  fut  singulièrement 
augmentée. 

Une  autre  expédition,  dont  l'objet  était  aussi  d'affai- 
blir Sienne,  a  laissé  dans  l'histoire  plus  de  traces  que  les 
précédentes.  Entre  cette  ville  et  Empoli,  les  comtes  Alberti 
de  Vemio  possédaient  trois  forteresses  très-incommodes 
pour  le  traflc  des  Florentins,  Pogna,  Certaldo,  Semifonte. 
Au  plus  fort  de  sa  réaction  féodale,  Frédéric  Barberousse 
les  y  avait  rétablis.  Pogna  recommençait  à  rançonner  les 
voyageurs  '.  Semifonte,  qu'un  traité  déjà  ancien  inter- 
disait de  fortifler*!  était  entourée  de  redoutables  rem- 
parts. Soutenue  de  San  Gemignano,  qui  en  était  à  deux 
milles,  elle  devenait  un  obstacle  presque  insurmontable 


*  «  NoDOStante  che  il  coinune  per  forza  Tavesse  prese.  •  (Stefani,  1.  I, 
Rub.  55.) 

<  Stefani,  ibid.  —  Quelques  aimées  plus  tard,  en  1107  Jes  comles  Guidi 
Tendirent  Monteinurlo,  mais  dans  d*autres  conditions,  c*est-h-dire  sans  avoir 
été  spoliés  et  parce  quils  craignaient  de  J'étre  par  Pisloia.  Cet  achat, 
d'après  Stefani  (i.  I,  Rub.  59)  coûta  5986  florins.  On  peut  croire  que  les 
châteaux  Tendus  après  conquête  coûtaient  sensiblement  moins. 

'  SteÊmi  J.  I,  Rub.  51. 

«  Voy.  plus  haut,  même  chap.,  p.  119. 


166  SOUMISSION  DU  œMTE  ALBERTO.  (Ah.  1198) 

dans  une  marche  sur  Sienne.  C'est  pourquoi,  par  intimi- 
dation, en  novembre  1184,  Florence  avait  réduit  le  comte 
Alberto,  sa  femme  Tabernaria,  ses  fils  Guido  et  Mai- 
nardo,  à  promettre,  sous  la  foi  du  serment,  de  détruire 
le  château  de  Pogna,  toutes  les  tours  de  Certaldo  et  toutes 
les  maisons  de  Semifonte\  d'abandonner  enGn  à  Flo- 
rence la  moitié  des  droits  que  percevaient  leurs  rocclte 
des  vallées  de  TElsa  et  de  TArno  *.  Mais  autant  en  avail 
emporté  le  vent.  Ces  seigneurs  savaient  peu  de  gré  à 
l'exigeante  ville  d'avoir  permis  que  leur  propre  palais  el 
leurs  propres  tours  restassent  debout  parmi  tant  de  ruines  ; 
ils  aimaient  mieux,  comme  par  le  passé,  tyranniser,  ter- 
rifier des  êtres  vivants.  Florence  dut  se  faire  justice  par 
elle-même.  Une  brusque  attaque  lui  livre  Pogna,  trop 
faible  pour  résister  longtemps  ;  le  comte  et  un  de  ses  fils 
sont  amenés  prisonniers  (septembre  1198)'.  Certaldo, 
dans  son  effroi,  prête  le  serment  de  fidélité  et  promet 
une  offrande  annuelle  à  l'église  de  San  Giovanni  ^.  Seule, 
Semifonte  refuse  de  pactiser  et  attire  fièrement  sur  elle 
toutes  les  forces  des  Florentins. 

Située  au  cœur  du  val  d'Eisa,  au  sommet  d'un  vaste 
plateau  en  forme  de  demi-lune,  qu'entouraient  de  pro- 
fondes vallées,  cette  place  était  couronnée  d'une  cita- 
delle presque  inaccessible.  Elle  comptait  près  de  trois 
cents  feux,  et  par  conséquent  près  de  trois  cents  hommes 
en  état  de  porter  les  armes.  Elle  ne  pouvait  regretter  ses 

*  Arch.  di  Stalo,  Capitoli,  XXIX*,  f^  77  r».  —  Repelli  (V,  242)  donne  à 
tort  la  date  du  12  février  1181. 

>  29  noTembre  1184.  Arch.  di  Stato,  Capitoli,  XXIX,  t  78  V. 
Paolino  (R.  I.  S.,Suppl.,II*10).— Vil]ani,V,  11. —  Simone  délia Tosa, 
p.  189.  —  Ces  deux  derniers  disent  1199,  mais  le  fait  relatif  à  Ccrlaldo, 
dont  la  date  est  fixée  par  TÂrch.  di  Stato,  donne  raison  h  Paolino. 

«  11  mai  1198.  Ârch.  di  Slato,  CapitoU,  XXIX,  f  48  r*. 


(Al.  1300)  SIÈGE  DE  SEN|FONT£.  167 

anciens  maîtres,  si  âpres  à  la  rapine,  si  dédaigneux  des 
petites  gens.  Depuis  qu'ils  étaient  captifs,  la  contagion  de 
I  indépendance  Tayant  gagnée,  elle  s'était  donné  un  gou- 
vernement libre,  dont  elle  avait  partout  le  modèle  sous 
les  yeux.  Dès  ce  moment,  le  comte  Àlberti  n'était  pas 
moins  ennemi  de  ses  anciens  sujets  que  Florence  elle- 
même.  Astucieusement  sommé  de  mettre  un  terme  à 
leurs  agressions  contre  les  marchands  florentins,  il  ne 
pouvait  que  céder,  moitié  de  gré,  moitié  de  force,  tous 
ses  droits  sur  Semifonte,  promettre  son  concours  à  la 
conquête,  renouveler  tous  ses  engagements  de  1184.  Ce 
traité  faisait  de  lui  un  sujet  de  Florence;  il  l'obligeait  à 
y  habiter  un  mois  par  an,  à  marcher  dans  les  vingt  jours 
contre  tous  les  ennemis  de  la  ville.  Sienne,  Pistoia  et 
Bologne  exceptées  (12  février  1200)  *.  lldebrando  Panno- 
cbieschi,  évéque  de  Yolterre,  jurait  solennellement  de  ne 
pas  faire  la  paix  avec  Semifonte*.  Des  récompenses  étaient 
promises  et  furent  accordées  à  ceux  qui  se  distingueraient 
durant  le  siège \  L'inexpérience  de  cet  art  difQcile,  la 
résolution  des  Sémifontains,  prolongèrent  singulièrement 
l'entreprise.  La  ville  assiégée  semblait  grandir  dans  le 
danger.  Elle  avait  fait  de  si  formidables  préparatifs  de 


I  Voy.  ce  traité  dans  Delizie,  etc.,  t.  YllI,  p.  125;  Lami,  Memorabilia 
eccletiœ  flarentinœj  p.  589  ;  Cantini,  U,  51-59. 

*  Son  serment,  k  la  date  du  15  février  1200,  se  trouve  dans  TArch.  di 
Stalo,  Capitoli,  XXIX,  ^  41  i-. 

s  On  lit  dans  les Delizie.eic,  t.  VU,  p.  178-181,  et  dansCantini, II,  85, 
une  exemption  de  toutes  charges  accordée  à  quelques  citoyens  de  San  Do- 
nato  in  Poci,  comme  prix  de  leur  coopération.  — Acte  du  20  février  1202 
renouvelé  en  1289  et  1428  :  «  Qui  Gonnella  cum  supradictis  aliis  hominibus 
mortui  fuere  in  lurre  de  Bagnolo  et  in  mûris  apud  Summofontem  ab  illif! 
de  Summofonte  in  servitio  comunis  Florentie,  quando  intravit  idem  Gon- 
neUa  cum  eis  castro  de  Summofonte  e  latere  de  Bagnuolo  (x  Kal.  martii 
1201).  »  Lisez  1202,  Tannée  florentine  commençant  le  25  mars. 


168  DESTRUCTION  DE  SEMIFONTE.  (An.  1209> 

défense,  que  Florence  en  paraissait  menacée.  «  Florence» 
arrière,   disait-on   aux  alentours,    Semifonte   devient 
cité^  »  Les  péripéties  de  cette  longue  campagne,  qui  ne 
dura  pas  moins  de  deux  ans,  nous  ont  été  rapportées, 
mais  dans  un  ouvrage  apocryphe  où  l'imagination  et  l'art 
d'un  faussaire  ont  plus  de  part  que  la  réalité  '.  Florence, 
quoiqu'on  l'en  accuse,  ne  rasa  point  la  place  prise  ;  elle 
lui  laissa,  sous  la  foi  du  serment  d'obéissance,  une  exis- 
tence subordonnée  et  misérable'.  Mais  quand  a  sonné 
l'heure  du  déclin,  on  ne  s'arrête  point  sur  la  penle  fatale. 
Peu  à  peu,  à  l'exemple  des  Fiésolains,  les  vaincus  ou  leurs 
fils  vinrent  habiter  parmi  les  vainqueurs.  Quelques-unes 
des  grandes  familles  de  Florence,  les  Pitti,  les  Barberini, 
les  Del  Turco,  les  Velluti,  descendaient  des  émigrés  de 

*  Fiorenza  ialti  in  là, 

Che  Simifonte  si  fà  ciltà. 

Le  P.  Garaurrini  (Famiglie  toscane  ed  umbre,  111,  541)  prétend  que  les 
SémifoDtains  firent  graver  ces  deux  vers  en  lettres  d*or  sur  une  pierre  de 
leur  château,  du  côté  qui  regardait  Florence.  En  ce  cas,  ils  auraient  un  au- 
tre sens. 

*  Cet  ouvrage,  intitulé  htoria  di  Semifonte,  a  été  publie  à  Florence, 
en  1752,  par  Targioni-Tozzetti,  dans  la  première  édition  de  ses  Belazioni 
d'alcuni  viaggi  fattiin  diverse  parti  délia  Toscana,  t.  V,  p.  177,  et  en 
1753,  à  part,  avec  les  Cronichette  de  Neri  des  Slrinati,  sous  le  nom  de 
Pace  de  Certaldo,  qui  fut  juge  et  quatre  fois  prieur  à  Florence  au  XIV*  siè- 
cle. On  Tattribue  à  Antonio  Doni  ou  à  Cosimo  délia  Rena.  La  lecture  en  est 
agréable,  quoique  Giordani  (Monti  e  la  Crusca,  p.  17)  et  P.  Fanfani 
(Dino  Compagni  vendicaio  dalla  calunnia  di  scrittore  délia  cronaca, 
p.  171,  Milan,  1875)  contestent  à  V htoria  di  Semifonte  tout  mérite  même 
littéraire,  même  de  langue. 

'  Voy.  Arch.  di  Slato,  Capitoli,  XXIX,  f»  24,  le  serment  des  Sémifon- 
tains,  k  la  date  du  7  avril  1202,  et  f"  75  r%  Pacte  de  paix  et  concorde  entre 
Florence,  Semifonte  et  San  Gemignano  (5  avril  1202).  —  La  preuve  que 
Semifonte  ne  fut  pas  détruite  ,  c*est  qu'en  1209  les  fils  du  comte  Alberto 
se  partageant  leur  héritage ,  réservaient  leurs  droits  sur  l'infortunée  cité 
(Rcpetti,  Dizion.  geogr.,  etc.,  V,  243),  et  qu'en  1260  Florence  y  entre- 
tenait encore  un  vicaire  (Libro  di  Monlaperti,  conservé  ms.  à  Florence, 
Arch.  di  Stato,  25  avril  1259,  p.  1). 


(Al.  1303)        TRAITÉ  ENTRE  SIENNE  ET  FLORENCE.  169 

SeIllifonle^  Où  s'élevait  jadis  une  ville,  il  n'y  eut  bien- 
tôt plus  qu'un  amas  de  ruines.  Les  ruines  mêmes  périrent 
à  la  longue,  et  le  nom  de  Semifonte  s'effaça  de  la  mé- 
moire des  hommes.  Qui  voudrait  aujourd'hui  revoir  l'em- 
placement mélancolique  de  ce  qui  fut  autrefois  une  for- 
teresse redoutable,  devrait  demander  aux  contadini  la 
colline  de  Petrognano  *. 

Au  fond,  c'était  Sienne  qui,  sans  avoir  pris  les  armes, 
était  vaincue  sous  les  murs  de  Semifonte.  Prévenant  la 
défaite  par  la  soumission,  elle  avait  conclu  à  temps  avec 
Florence  un  traité  de  paix  et  d'amitié  perpétuelle,  à  la 
condition  de  mettre  sur  pied,  à  ses  frais,  cent  cavaliers 
et  mille  fantassins,  pour  triompher  d'une  poignée  de 
braves  gens'.  En  retour,  Florence  s'était  obligée  à 
fournir  le  même  nombre  d'hommes  pour  réduire  Mont- 
alcino,  château  situé  à  vingt  milles  de  Sienne  vers  le 
sud\  Deux  commissaires  devaient,  dans  les  soixante  jours, 
régler  tous  les  différends  au  sujet  des  conflns,  deux  cents 
Florentins,  désignés  par  les  Siennois,  jurer  au  nom  de 


*  c  Velluti est  genusantiquum  a  Semifonte  profectu m.  »  (Ugolino  Verino, 
de  illustraiionibtu  urbis  Florentiœ,  1.  lU,  p.  79,  Flor.,  1656).  —  Donato 
Velluti,  qui  a  écrit  une  Cronica  délia  nui  famiglia  (publiée  par  Dom.  Manni, 
Flor.,  i731)  dit  du  moins  que  telle  était  la  tradition.  \oy.  Introduzione 
aW  Itioria  di  Semifonte,  p.  42,  éd.  de  1753. 

'  Introduction  à  Vht,  di  Semifonte,  p.  9,  10.  —  Repetti,  IV,  15. 

>  fl  Nostris  mendia  et  expensis,  t  dit  le  traité,  29  mars  1202.  (Arch.  de 
Sienne,  Caleffo  vecchio,  p.  29  t*.) 

«  Voy.  encore  le  doc.  dans  Cantini  (U,  88-102)  d'après  TArch.  deUe 
Hiformagioni,  1.  XXVI,  p.  5.  —  On  trouve  à  TArch.  di  Stato,  Capitoli, 
lUX,  f^  7, 48  et  31,  une  série  de  documents,  déterminant  les  conGns  entre 
Sienne  et  Florence,  nommant  Ogerio,  potestat  de  Poggibonzi,  arbitre  pour 
régler  tous  les  Ktiges,  approuvant  ses  décisions,  obligeant  Florence  contre 
Mootakioo,  etc.,  1203,  et  une  bulle  dlnnocent  III  approuvant  cette  paix.  Cf. 
Mahvoltî,  part.  1, 1.  IV,  ^  40  v*.  —  Montalcino  était  sur  le  sommet  inégal 
d'tme  vaste  colline  entre  les  vallées  de  TOrcia  ,  de  TAsso  et  de  FOmbrone 
Repeiti,  in,  288). 


170  NOUVELLES  CAUSES  DE  GUERRE.  (An.  1202) 

leurs  compatriotes  l'observation  des  arrangements  pris, 
les  magistrats,  à  leur  entrée  en  charge,  faire  le  même 
serment,  et  Timposer,  quand  expireraient  leurs  pou- 
voirs, à  leurs  successeurs  désignés.  Mais  ces  engagements, 
on  les  violait,  on  les  éludait  tout  au  moins  à  la  première 
occasion.  N'ayant  point,  pour  vaincre  Semifonle,  fait 
appel  aux  renforts  de  Sienne ,  Florence  se  croyait  ou 
s'attribuait  le  droit  de  renouveler  le  pacte  qui  plaçait 
Montepulciano  sous  sa  protection  \  et  Arezzo  n'y  mettant 
point  obstacle*,  elle  bravait  le  naturel  courroux  des 
Siennois.  Comme  ceux-ci  menaçaient  le  château  rebelle, 
empêchée  par  son  récent  traité  de  lui  porter  directement 
secours,  elle  soulevait  une  querelle  de  frontières,  vieille 
de  trente  ans,  et  envoyait  ses  milices  devant  le  château 
de  Tornano.  C'était  une  nouvelle  violation  de  la  foi  jurée, 
puisque  les  arbitres  devaient  être  chargés  de  régler  cette 
sorte  de  différends.  Mais  Sienne  sentit  le  piège  et  se 
garda  bien  d'y  tomber.  Elle  accorda,  du  côté  de  Tornano, 
la  rectification  demandée,  au  risque  d'en  être  gênée  dans 
ses  relations  avec  Poggibonzi  '  ;  puis  elle  déféra  aux  rec- 
teurs de  la  ligue,  convoqués  à  San  Quirico*,  sur  son 
propre  territoire,  l'épineuse  question  de  Montepulciano. 

'  CapitoU,  XXIXy  r*  26.  C'est  un  serment  de  fidélité,  en  date  du  24  oc- 
tobre 1202,  et  renouvelé  le  50  mai  1205  (ibid.,  f  80  v*).  Les  conditions 
étaient ,  comme  toujours  ,  de  ne  pas  frapper  de  gabelles  les  marchandises 
florentines,  d'offrir  tous  les  ans  à  l'église  de  S.  Giovanni  un  cierge  de  50  li- 
vrest  de  payer  10  marcs  d'argent  h  titre  de  tribut,  de  faire  la  guerre  ou  la 
paix  selon  le  bon  désir  des  Florentios,  et  de  renouveler  ce  serment  tous  les 
dix  ans.  —  Cf.  Ammirato,  1. 1  accr.,  t.  I,  p.  66,  ann.  1202. 

«  1202.  CapitoU,  XXIX,  f*  89  r-. 

'  Era  tanto  il  desiderio  di  quel  popolo  di  far  Fimpresa  di  Montepulciano 
che....  s'accorde  a  céder  loro  quel  che  volsero,  dichiarando  i  confiai  con 
mollo  disavantagio  e  danno  de'  Sauesi  (Nalavolti,  part.  I,  1.  IV,  f"  42). 

^  Petite  ville  du  territoire  siennois  ,  entre  Pienza  et  Montilcino  ,  dans  le 
val  d'Eisa. 


(ÂH.  1203)       NOUYELLBS  GONQUÉTES  DE  CHATEAUX.  171 

L'évêque  de  Volterre,  prieur  de  la  Ligue ,  Ugo  Vinci- 
guerra,  recteur  pour  Fiorencei  les  recteurs  d'Arezzo,  de 
Lucques,  de  Pérouse,  et  beaucoup  de  nobles  toscans,  se 
rendirent  à  cet  appel.  Après  avoir  entendu  les  témoins 
cités,  rassemblée  reconnut  que  Mon tepulciano  appartenait 
au  territoire  et  au  diocèse  de  Sienne,  que  les  comtes 
impériaux  y  avaient  perçu  les  taxes  et  quelquefois  fixé 
leur  résidence.  Mais  Florence  ne  se  soumit  point  à  la 
sentence  rendue,  et,  faute  de  lui  en  pouvoir  inspirer  le 
respect.  Sienne  ne  put  rentrer  dans  ses  droits  ^ 

Les  masques  étaient  tombés,  la  guerre  devenait  inévi- 
table. Elle  se  fit  attendre  toutefois  :  Sienne   en  était 
détournée  par  les  violences  de  ses  grandes  familles,  les 
Salimbeni  et  les  Tolomei  ;  Florence  avait  à  combattre 
d'autres  ennemis.  Elle  contraignait  ses  gênants  voisins 
du  Mugello,  Fortebraccio  et  Ugolino  des  Ubaldini,  à  res- 
pecter leur  serment  de  défendre  les  personnes   et  les 
marchandises  des  Florentins,  à  faire  contracter  le  même 
engagement  par  leurs  sujets,  à  donner  leurs  propres 
biens  en  garantie  de  leur  foi*.  Elle  poursuivait  simulta- 
nément la  guerre  contre  Guido  Borgognone,  noble  et 
féodal  possesseur  des  châteaux  de  Capraja  et  de  Malbor- 
ghetto,  situés  non  loin  d'Empoli,  en  face  Tun  de  l'autre, 
sur  les  deux  rives  de  TArno'.  La  navigation  du  fleuve 
était  ainsi  à  la  discrétion   de  ce  seigneur.    Ouiconquc 


<  MabTolti,  part.  I,  1.  IV,  f>-  43,  44. 

*  «  Juro  quod  ab  hac  hora  in  antea  toto  tempore  vite  mee  salvabo  cus- 
todiam  atque  defendam  onmes  homines  et  pcrsonas  civitatis  Florentie  ,  et 
burgorum  et  suburgorum  ejus  et  eonim  bona  in  tola  mea  fortia  et  districtu 
et  nbicainque  potero.  »  {Capiioli,  XXIX,  46.  —  Ce  document  a  été  publié 
par  Cantini,  U,  61-65,  ann.  1200).  —  Cf.  Ammirato,  1.  I  accr.,  t.  I,  p.  65. 

'  Capraja  était  sur  la  rive  droite,  Malborghetlo  sur  la  rive  gauche.  Yoy. 
Repetti  à  ces  deux  articles. 


172  SOUMISSION  DES  SEIGNEURS  (Ah.  1204) 

s'avcnturail  en  cette  contrée  n'évitait  Charybde  que  pour 
tomber  en  Scylla.  Malborghetto  fut  bientôt  pris  et  rasé. 
Au  pied  de  sa  colline  fut  construit  un  autre  château,  de 
force  peu  ordinaire,  pour  avoir  raison  de  Capraja.  Pnr 
une  sorte  de  déii,  les  Florentins  l'appelèrent  Montelupo, 
disant  partout  que  le  loup  dévorerait  bien  la  chèvre  *.  Pour 
la  sauver,  le  hobereau  abandonne  ses  juridictions  à 
Pistoia,  et  lui  envoie  ses  gens  d'armes.  Il  obtient  des 
Lucquois  qu'ils  procurent  une  trêve.  Mais,  la  trôve  ex- 
pirée, il  ne  lui  reste  plus  qu'à  passer  sous  les  fourches 
caudines,  à  contracter  les  mêmes  engagements  que  les 
autres  châtelains  vaincus.  Une  humiliation  pourtant  lui 
est  épargnée  :  Capraja  ne  sera  pas  détruite  sans  son  con- 
sentement, signe  certain  que,  pour  la  rendre,  il  n'avait 
pas  attendu  qu'elle  fût  prise  d'assaut*. 

C'était  le  seul  nid  de  seigneurs  qui  fît  encore  résis- 
tance. Les  comtes  Guidi  eux-mêmes  avaient  déjà  plié.  En 
haine  de  Pistoia,  ils  s'étaient  rapprochés  de  Florence. 
Contre  leur  château  de  Montemurlo ,  Pisloia  avait  con- 
struit en  face,  et  à  deux  milles  à  peine,  le  château  de 
Montale'.  Par  là  elle  les  avait  réduits  à  se  défaire  d'une 
forteresse  qu'ils  ne  pouvaient  défendre,  et  à  la  vendre  aux 
Florentins  à  beaux  deniers  comptants.  Si  une  branche  de 
la  famille,  par  son  opposition  à  cette  vente,  en  retarda 

*■  Per  disirugger  quesia  capra 

Non  vi  Tuol  altro  che  un  lupo. 

(Repetti,  HI,  412,  art.  MotUelupo.) 

'  Ammirato,  1. 1,  p.  67,  aiin.  1204.  —  Fioravanti,  ann.  1202.  —  Inghi- 
raini,  Yl,  252.  —  Voy.  dans  TArch.  diStalo,  Capitoli,  XXIX,  f  55,  le  ser- 
ment do  Guido  borgognune  ,  de  ses  fiis  et  des  hommes  de  Capraja  (29  oc- 
tobre 1204,  et  celui  des  Florentins  à  leur  égard,  f*  37. 

^  Ces  deux  châteaux  étaient  situés  dans  le  val  d'Ombrone  Pistoiesc,  à  4 
ou  5  milles  à  Touest  de  Prato  et  autant  de  Pistoia,  sur  deux  gracieuses  col- 
lines couvertes  de  Tignes  et  d'oliviers. 


(Ah.  1i08)  ET  DES  VILLES.  V       *73 

les  efTels,  Pistoia  n'en  était  pas  moins  tenue  à  la  réserve 
envers  une  place  que  protégeaient  ses  terribles  voisins  *. 

Tranquille  de  ce  côté,  Florence  tourne  de  nouveau  ses 
regards  vers  le  sud.  Elle  envoie  une  armée  détruire  le 
château  de  Montnlto,  qui  commandait,  non  loin  de  la 
roule  d'Arezzo  à  Sienne,  les  deux  vallées  de  l'Ambra  et  de 
rOmbrone,  et  qui,  sur  ce  point,  servait  de  boulevard  au 
territoire  siennois  (1206)*.  Elle  force  Sienne  à  lui  céder 
Poggibonzi  (1208)  *.  Le  comte  de  Munaldo  en  1208,  lldo- 
brandino  de  Querceto  en  1209,  se  lassent  de  la  lutte  et 
font  leur  soumission  *.  Tout  plie  donc  autour  de  Sienne; 
mais  Sienne  est  debout  encore,  n'abandonnant  que  pierre 
à  pierre,  en  quelque  sorte,  les  forteresses  que  Florence 
lui  disputait.  Les  combats  se  renouvellent,  se  multi- 
plient. Innocent  III  offre  en  vain  sa  médiation.  Les  Sien- 
nois  l'avaient  repoussée  quand  ils  comptaient  sur  le 
triomphe;  les  Florentins  la  repoussent  quand  ils  l'ont 
remporté.  Pour  la  leur  imposer,  le  cardinal-légat  dut 
secouer  la  poussière  de  ses  pieds,  et  brandir  les  foudres 
pontificales  qu'il  avait  dans  ses  mains  (1210)^.  Aux  vie- 

>  En  1213,  Pistoia  dut  subir  la  trêve  qu'en  vue  d'une  croisade  prochaine 
le  saint-siégc  lui  imposait.  (Fioravanti,  ann.  1213.  —  Inghirami,  VI,  275). 
—  Les  comtes  Guidi  de  Porciano  s'opposèrent  à  cette  vente.  Le  24 
avril  1219,  les  cinq  Guidi,  fils  de  Guido  Guerra,  promirent  do  tenir  le  châ- 
teau de  Montemurlo  à  la  disposition  de  Florence.  Les  habitants  durent  y 
faire,  chaque  année,  Toffrande  d'un  cierge  de  40  livres.  Pom*  garantie,  les 
comtes  Guidi  donnèrent  cinq  de  leurs  châteaux  du  val  d'Ârno  supérieur, 
dont  Montevarchi  (Capitoli,  XXIX,  f*  101  r*).  La  vente  déGnitive  n'eut  lieu 
que  quarante-cinq  ans  plus  tard.  (Paolino,R.  I.  S.,  Suppl.,  II,  12.  —  Am- 
mirato,  ann.  1219,  t.  I.  —  Delizie,  etc.,  t.  VIII.  —  Repelti,  t.  III,  art. 
Montemurlo). 

*  Stefani,  1.  I,Rub.  61.  —  Simone  della  Tosa,  p.  190. 

*  Capitoli,  XXIX,  f  74  r. 

*  Ihid,  (^  82,  44  T\ 

»  Stefani,  1.  I,  R.  62.  —  Simone  della  Tosa,  p.  190.  —  Paolino  (R.  I.  S., 
Suppl.,  II,  12).  —  Hurter,  U,  344. 


174  '         SOUMISSION  PASSAGÈRE  DE  SIENNE.  (Av.  Ii08) 

torieux  il  laissa  le  fruit  de  la  victoire,  seul  moyen  de  les 
désarmer.  Sienne  promettait  de  réparer  les  dommages 
faits  à  Montepulciano  et  à  Monlalcino,  de  ne  plus  préten- 
dre à  la  domination  sur  ces  deux  châteaux,  de  n'attaquer 
ni  molester  aucun  de  ceux  que  Florence  lui  avait  enlevés  *. 
Ces  conditions  léonines  arrachèrent  un  cri  de  douleur  à 
toutes  les  poitrines  siennoises'.  La  paix  subie   ne  fut 
qu'une  sombre  préparation  à  la   guerre.   L'œuvre  du 
cardinal-légat  dura  juste  huit  ans.  L'éternelle  amitié  si 
récemmentjurée  n'était  plus  pour  longtemps  qu'inimitié. 
Le  malheur  de  Sienne  était  une  leçon  pour  les  autres 
villes:  elles  apprenaient  à  compter  avec  Florence.  Par  deux 
fois  déjà,  en  H99  et  1202,  l'on  avait  vu  Lucques  deman- 
der pour  préteur,  c'est-à-dire  pour  principal  magistrat, 
un  Florentin,  Guido  des  Uberti'.  L'on  allait  voir  bientôt 
Pise,  Bologne,  Pérouse,  et  plusieurs  cités  encore,  signer 
des  traités,  conclure   des  alliances  dont  le   principal 
avantage  était  pour  les  Florentins  *.  Mais  ce  qui  marque 
mieux  encore  les  progrès  de  leur  domination,  la  solidité 
de  leurs  conquêtes,  leur  confiance  dans  le  présent  comme 
dans  l'avenir,  c'est  que,  voulant  couvrir  les  frais  de  leurs 


'  Amrairato,l.Iaccr.,p.  69,an.  1210.  —  Malavolti,  part.1, 1.  IV,f>45r*. 
Ce  dernier  émet  quelques  doutes  sur  cette  paix,  parce  qu'il  ne  Ta  Tue  men- 
tionnée dans  aucun  registre  public  ;  mais  il  la  rapporte,  parce  que  les  au- 
teurs en  ont  parlé. 

*  <  La  quai  cosa  fu  ail'  universalc  délia  ciltà  di  Siena  di  smisui'ato  trata- 
glio.  j»  (Malavolti,  part.  I,  1.  IV,  f'^Sv'). . 

^  Ce  double  appel  à  la  même  personne  prouve  que  la  première  fois 
Guido  avait  bien  réussi  ;  mais,  la  seconde,  ayant  favorisé  les  nobles  dans  leur 
dessein  de  devenir  les  maîtres,  ou  n'ayant  su  les  en  empccber,  il  dut  aban- 
donner  son  poste,  après  avoir  vu  leur  défaite  (Mazzarosn,  I,  81). 

*  Pisccn12l4.  Bologne  en  1216,  Pérouse  en  1218  (Capiioli,  XXIX, 
r^  85-85,  91  V,  97  r**).  Lucques  s'était  engagée  pour  vingt  ans  dès  1184. 
Ibid,  f  86  V) . 


(Ax.  iiOS)  OTTON  IV  ROI  DES  ROMAINS.  175 

guerres,  ils  osaient  frapper  de  taxes  spéciales  les  habi- 
tants du  contado^  clercs  comme  laïques.  Les  uns  et  les 
autres,  dans  des  temps  antérieurs,  fussent  morts  en  com- 
battant plutôt  que  de  payer  \ 

Tout  à  coup,  tandis  que  s^accomplissaient  obscuré- 
ment ces  continuels  progrès  d'une  humble  mais  ambi- 
tieuse commune,  une  nouvelle  inattendue,  franchissant 
les  Alpes,  se  répand  en  Toscane  et  y  porte  Tespérance 
dans  les  cœurs.  Philippe  de  Souabe,  malade  en  son  palais 
d'Altenbourg,  venait  de  succomber  sous  le  fer  d*Otton  de 
Wiltelsbach,  comte  palatin  de  Bavière  (1208)*.  Volon- 
taire ou  accidentel,  ce  meurtre  débarrassait  le  saint- 
siége  d'un  ennemi,  les  Toscans  d'un  maître.  Otton  de 
Brunswick  se  voyait  aussitôt,  sous  le  nom  d'Otton  IV, 
proclamé  roi  d'Allemagne,  roi  des  Romains,  par  les 
vœux  unanimes  de  la  diète  d'Halberstadt  ',  reconnu  par 
Innocent  III,  par  les  Italiens,  par  les  Toscans.  Son  délé- 
gué Wolfgar,  patriarche  d'Aquilée,  ne  recueillait  partout 
que  protestations  de  dévouement  et  de  respect.  Les  Flo- 
rentins se  déclaraient  prêts  à  rendre  au  roi  foi  et  hom- 
niage,  à  le  suivre  à  la  guerre,  à  ne  contester  ou  violer 
aucun  droit  de  l'Empire,  à  renouveler  ces  engagements 
aux  mains  mêmes  du  prince,  dès  qu'il  arriverait.  Défiant 


'  Ik)€ainent  de  la  Badia  de  Passignano,  29  mai  1205  (Arch.  dipl.  fior.» 
dansRefietti,  V,  243). 

*  Olto  de  s.  Blasio  (R.  I.  S.,  t.  VI,  907).  —  Lamberti  parvi  Chronicon 
aBeinero  manacho  continuatum  (Martène  et  Durand,  Yeterttm  scriplorum 
ompliuima  coUeciio,  V,  35,  Paris,  17*29).  —  Chronica  Slavorum  :  Arnoldi 
ohbaliê  Lubeceruis  gupplementum,  1.  VU,  c.  xiv,  p.  207,  Francfort,  1581. 
—  >'elon  une  autre  version,  Olton  de  >Vittei8bach  aurait  tué  Philippe  ))ar 
mégarde,  eo  jouant,  en  s^escriinant  contre  lui  (Voy.  Bohmer,  Fontes  rer. 
germ.,  t.  IV). 

*  OttQ  de  S.  Blasio,  loc,  cit,  Conrad  a  Lichtenau,  abbas  Urspergcns.'s, 
p.  312. 


176  FLORENCE  OPPRIMÉE  AU  NOM  D'OTTON.       (An.  \W) 

hors  de  propos,  le  patriarche  voulait  des  actes  :  il  exi- 
geait que  Florence  restituât  sur  Thenre  les  régales  perçues, 
les  terres  conquises  ou  confisquées.  Plutôt  que  de  défaire 
l'œuvre  d'un  siècle  et  de  réparer  l'irréparable,  Florence 
aima  mieux  en  référer  à  Olton  lui-même  et  lui  envoyer 
des  ambassadeurs.  Blessé  de  voir  son  autorité  méconnue, 
Wolfgar  n'attendit  point  la  décision  de  son  maître  :  il 
punit  la  désobéissance  d'une  amende  de  dix  mille  marcs, 
payables  avant  même  le  retour  de  l'ambassade. 

Cette  impolilique  rigueur  mit  brusquement  fin  à  la 
joie  publique.  Partout  la  stupéfaction  fut  extrême*.  Flo- 
rence indignée  invoqua  la  médiation  du  souverain  pon- 
tife, qu'Innocent  n'eut  garde  de  refuser.  «    Celte  cité, 
écrivait-il  à  Otton,  a  toujours  été  dévouée  à  nos  desseins, 
fidèle  à  ton  pouvoir.  Nous  avons  donc  invité  le  patriarche 
à  être  plus  modéré  envers  elle,  à  accepter  ce  qu'elle 
offrait,  ce  que  tu  aurais  accepté  toi-même.  L'arc,  pour 
avoir  de  la  force,  ne  doit  pas  toujours  être  tendu.  Sans 
nos  lettres  aux  Lombards  et  aux  Toscans,  qu'il  a  deman- 
dées et  obtenues,  peut-être  sa  légation  n'eût-eile  pas  si 
bien  réussi,  comme  lui-même  Ta  reconnu  par  ses  actions 
de  grâces*.   »  Soit  déférence  pour  le  pape,  soit  suï" 
l'ordre  d'Otton,  le  patriarche  d'Aquilée  révoqua  enfin  sa 
sentence  contre  les  Florentins. 

La  Toscane  en  devait  bientôt  marquer  sa  gratitude.  Le 
roi  des  Romains  Fallait  traverser,  se  rendant  à  Rome,  où 
l'attendait  la  couronne  impériale  ;  au  retour,  il  devait 

*  «  Non  sine  admiratione  multonim  eos  incontinenti  milium  marcanim 
banno  subjecit,  nolens  ei  inducias  indulgere  saltem  usque  ad  reditum  nuD- 
tiorum  suorurn  quos  ad  tuam  prssentiam  destinarant.  »  (Inn.  III  epist.  Xll 
78.  Baluze,  I,  542.) 

*  ff  Quia  vero  civitas  florentina  semper  ad  nostrum  consilium  devotam  se 
tibi  exhibuit  et  fidelem....  n  (Irm.  III  EpUL  III,  78.  Baluze,  n,  342.) 


{b.  1309)  IMPUISSANCE  D^INNOGEiNT  111.  177 

s'établir  pour  un  temps  assez  long  à  San-Miniato  al 
Tedesco*.  Elle  lui  passa  d'occuper  diverses  villes  du 
domaine  de  l'Église  et  du  legs  deMathilde,  comme  d'allé- 
guer déloyalement,  pour  les  retenir,  un  serment  anté- 
rieur à  son  serment  au  pape',  car  elle  sentait  bien  que 
de  la  compétition  des  deux  pouvoirs  sur  cet  éternel  sujet 
delulte  naîtrait  sa  propre  sécurité.  Les  foudres  pontifi- 
cales ayant  détaché  de  lui  ses  sujets  d'Allemagne,  les 
lialiens  seuls  soutinrent  encore  sa  cause.  La  ligue  toscane, 
qui  n'avait  pas  donné  signe  de  vie  en  sa  présence,  ne 
ressuscita  point  après  son  départ.  Cette  tentative  d'union 
n  était  pas  du  goût  des  Toscans,  et  ils  en  avaient  constaté 
les  médiocres  résultats.  L'isolement  municipal  leur  sem- 
blait seul  propre  à  les  affranchir  du  pape  comme  de 
lempereur.  Ils  ne  se  sentaient  assez  menacés  ni  par  l'un 
ni  par  l'autre  pour  ressaisir  cet  instrument  de  liberté 
de?enu  instrument  de  domination.  Ils  ne  se  prosternaient 
devant  Innocent  III  que  pour  le  désarmer.  En  ne  lui 
résistant  pas,  ils  lui  échappaient.  Ce  pontife,  qui  réussis- 
sait dans  les  grandes  choses,  échouait  dans  les  petites.  Il  se 
faisait  reconnaître  arbitre  du  droit  et  maître  des  couron- 
nes, juge  de  la  conduite  des  rois  et  dispensateur  de  la 
puissance  souveraine  ^,  mais  il  ne  parvenait  pas  à  tenir 

*  Sismondi  (11,  98)  dit  à  tort  qu'il  n'y  passa  qu*en  allant.  Voy.  Sigonio, 
Opéra  omniaj  II,  888,  De  Regno  Italiœ,  I.  XVl,  ann.  1209,  Malavolti, 
part.  1, 1.  IV,  r*  45  V*,  et  surtout •Rich-.irdus  de  S.  Germano  (Chronicon)^  qui 
^t  qu'après  avoir  été  couronné,  t  in  Marchiam  sccedens  et  in  partes  Thus- 
cis,  ibi  per  annum  continuum  moram  fecit.  »  (R.  1.  S.,  t.  Vil,  983).  Cette 
iiiertion  n'est  pas  tout  à  fait  exacte.  Le  4  octobre  1209,  Otton  était  encore 
^Rome;  le  25  k  Poggibonzi  ;  le  29  à  S.  Miniato;  mais  de  là  il  rayonne.  Il 
^  le  5  décembre  h  Florence  ;  le  2  mars  1210  à  Ravenne,  puis  à  Ferrare, 
*n»la,  Mibn,  Brescia,  etc.  (Voy.  Bobiner,  Regestaeic,  p.  161,  462.) 

•  Ce  serment  était  celui  d'Aix-la-Chapelle.  —  «  Vis  jure  regni  ei  imperii 
°^  ejusdein  injuste  dispersa  conservare  et  recuperare?  > 

'  Voy.  Mignet,  Journal  des  SatHinU,  novembre  1862,  p.  065. 

nST.   DB  PLORBHCB.  12 


178  POUTIQUE  FLORËISTmË  (Ah.  1209) 

dans  sa  forte  main  les  humbles  Toscans,  el  pour  compter 
au  besoin  sur  leurs  bras,  il  devait  rigoureusement 
s'inlerdire  d'entraver  leur  développement  communal. 
Aucune  de  leurs  villes  ne  se  laissait  détourner,  par  les 
intérêts  généraux  de  la  chrétienté  et  de  Tltalie,  d'assurer 
le  triomphe  de  leurs  intérêts  particuliers,  l'extension  de 
leur  territoire,  la  liberté,  la  sécurité  de  leur  trafic. 

Florence  surtout,  comme  jalouse  de  réparer  le  temps 
perdu,  y  apportait  une  pensée  politique  et  un  système 
arrêté.  Elle  combattait  pour  Texistence,  non-seulement 
par  instinct,  à  la  manière  des  animaux,  mais  aussi  par 
conviction  desondroit,  comme  il  sied  à  des  êtres  raisonna- 
bles et  susceptibles  de  progrès,  comme  faisaient  de  leur 
côté  toutes  les  villes  du  voisinage  ^  Villani  ne  l'a  point 
senti,  si  clairvoyant  qu'il  soit  d'ordinaire.  «  Florence, 
dit-il,  commença  à  s'étendre  par  la  force  plus  que  par  le 
droit*.»  Où  donc  était  le  droit  alors,  et  qui  pouvait  l'invo- 
quer? Quand  même,  au  point  de  vue  féodal,  les  châtelains 
eussent  été  inviolables,  pouvait-on  ne  pas  les  combattre 
le  jour  où  le  brigandage,  devenu  leur  unique  industrie, 
comme  leur  principale  passion,  ôtait  aux  marchands  ur- 
bains la  sécurité  de  leurs  relations  et  de  leur  trafic,  à 
tous  les  habitants  de  Florence  la  possibilité  des  approvi- 
sionnements? L'instinct  de  la  conservation  peut  bien  pro- 


*  La  mouvement  progressif  de  Sienne  est  absolument  identique.  De  1215 
^  1217,  on  voit  plusieurs  seigneurs  lui  faire  leur  soumission,  les  Caccio- 
conti,  les  Yalcortese,  les  Ardengheschi,  cl  de  même  plusieurs  communes, 
San  Quirico,  Âsciano,  Querciagrossa,  qui  lui  vend  pièce  à  pièce  son  terri- 
toire. L'évéque  de  Volterre,  à  son  tour,  vend  plusieurs  châteaux,  Monlieri, 
Montorsaio,  Montarrcnti.  Montclatronc  (Ârch.  de  Sienne,  Caleffo  vecchio^ 
p.  89-107). 

'  £  cosi  cominciè  il  comune  de  Firenze  a  dilatarsi  con  forza  più  che  con 
ragionei  (Villani,  IV,  xxxv*  Cf.  1.  IV,  c.  xxiv.) 


(Ali.  Ii09)  JUSTIFIÉE.  i79 

voquer  des  actes  sauvages;  mais  la  raison  excuse  la  vio- 
lence chez  (les  gens  qu'on  étouffe  et  qui  veulent  respirer. 
Or  une  ville  qui  ne  commande  qu'à  une  étroite  banlieue, 
et  dont  la  banlieue  même  est  infestée  de  brigands  ;  une 
ville  qui  ne  peut  ni  ouvrir  ses  portes  aux  légumes  de  ses 
cultivateurs,  ni  aventurer  à  quelques  milles  sur  les  routes 
les  produits  de  son  industrie,  ni  se  livrer  avec  les  cités 
les  plus  proches  au  plus  élémentaire  trafic;  une  ville 
sommée  de  payer  partout  des  taxes  qu'elle  ne  doit  point, 
et  qui  ne  peut  les  refuser  sans  voir  ses  citoyens  pillés, 
maltraités  et  tués,  n'est-elle  pas  semblable  à  Tétre  hu- 
main qui  protège  sa  vie  en  frappant  qui  Tatlaque?  La 
naïveté  même  des  chroniqueurs  est  ici  péremptoire,  car 
elle  est  pleine  d'involontaires  sous-entendus.  Florence  fait 
la  guerre  parce  qu'un  château  est  trop  près  de  ses  mu- 
railles? Cela  signifie  que  ce  château,  pour  sa  part,  l'af- 
fame el  la  ruine.  Elle  écrase  un  noble  campagnard  parce 
qu'il  lui  «  désobéit?  x>  Cela  veut  dire  qu'après  maint  en- 
gagement de  renoncer  à  ses  exactions,  il  y  revient  sans 
cesse,  et  qu'il  lui  faut  imposer  le  respect  de  ses  serments. 
Elle  détruit  les  forteresses  qu'elle  a  prises?  C'est  qu'elle 
ne  les  saurait  garder  toutes,  et  qu'il  serait  insensé  de 
laisser  le  vaincu  recommencer  ses  méfaits.  Elle  dévaste 
le  territoire  de  mainte  cité  voisine?  C'est  qu'elle  y  voit 
ses  ennemis,  ses  exilés  trouver  un  refuge;  c'est  qu'elle 
use  de  représailles  dans  un  temps  où  est  en  faveur  la  loi 
du  talion.  Elle  s'empare  de  quelques  «  terres*  »  fortifiées? 
C'est  afin  que  les  peuples  rivaux  n'y  cherchent  pas  un 


I  Ce  mot  s*entend  de  toute  agglomération  de  demeures  closes  de  rours« 
▼ille  ou  château.  Il  a  fini  pr  prendre,  avec  le  temps,  celui  de  localité.  Voy. 
Fédition  que  M.  Del  Lungo  publie  de  Dino  Compagni,  1*'  livre,  p.  7,  note 
SI,  Milan,  1870. 


180  DANGERS  PROCHAINS         (An.  1209) 

point  d'appui  pour  leurs  incursions  hostiles  el  leurs  em- 
piétements. Voilà  ce  qui  explique  mieux  que  Tinfluence 
de  la  planète  Mars^  ou  la  descendance  des  «belliqueux 
et  cruels  Fiésolains,  »  inutilement  croisés  de  «  nobles  et 
vertueux  Romains',  »  les  guerres  continuelles,  les  agita- 
tions sans  fin  de  Florence.  En  fait,  elle  n'attaque  que 
pour  se  défendre.  Aux  villes  qui  la  respectent,  elle  ne 
demande  que  des  traités  de  commerce,  ou,  pour  mieux 
dire,  de  libre  transit.  Déjà  peut-être  l'ambition  illégitime 
est  au  fond  des  âmes;  mais  on  ne  voit  encore  aucun  de 
ces  actes  iniques,  injustifiables,  qui  rendent  odieux  les 
conquérants.  Est-ce  la  faute  de  Florence  s'il  n'y  a  pas, 
en  Italie,  comme  en  France  et  en  Angleterre,  un  pouvoir 
central  toujours  présent  et  déjà  assez  fort  pour  faire  sentir 
aux  communes  qu'elles  n'ont  de  droits  que  chez  elles; 
aux  seigneurs,  qu'ils  doivent  ménager  les  plus  humbles 
sujets  du  roi? 

Sur  tous  ces  points,  Florence  suit  donc  sa  politique 
natui*elle.  Sur  un  seul  elle  s'en  écarte,  à  son  grand  dé- 
triment. Ces  seigneurs  qu'elle  a  spoliés  et  ruinés,  elle  ne 
veut  ni  les  mettre  à  mort,  car  elle  ne  fait  pas  la  guerre 
aux  personnes,  ni  leur  permettre  de  se  retirer  chez  d'au- 
tres châtelains  ou  dans  d'autres  villes  de  la  Toscane,  car 
ces  villes,  ces  châtelains,  s'en  fussent  trouvés  plus  forts. 
L'exil  même  ne  suffisait  pas  :  on  en  revient,  et  souvent 
plus  hostile,  plus  irrité  qu'on  n'est  parti.  Restait  d'obli- 
ger les  seigneurs  à  habiter  Florence  même  ;  et  c'est  à  ce 

^  Por  ce  n'est-il  mie  merveille  se  li  Florentin  sont  tonz  jors  en  guerre  et 
en  descort,  car  celé  planète  règne  sur  cls.  De  ce  doit  maistre  Brunez  Latins 
savoir  la  vérité,  car  il  en  est  nez,  et  si  cstoit  en  essil  lorsqu'il  compila  ce 
livre,  por  Fachoison  de  la  guerre  as  Florentins.  (Li  Uvres  dou  Trésor, 
p.  46,  dans  les  DocumenU  inédits  sur  V histoire  de  France^  1863.  j 

>  ViUani,  1, 32. 


(Aif.  iS09)  DE  LA  POLITIQUE  FLORENTINE.  181 

dangereux  expédient,  on  Ta  vu,  qu'elle  s'était  résolue. 
Comment  put-elle  se  flatter  de  les  réduire  ainsi  à  Tim- 
puissance?  Pour  éviter  leurs  morsures,  elle  les  réchauf- 
fait dans  son  sein.  Là,  sans  doute,  ils  étaient  sous  les  yeux 
des  magistrats;  mais  ils  arrivaient  avec  leurs  rancunes, 
leurs  colères,  leurs  convoitises,  leurs  projets  de  ven- 
geance ^  C'est  aux  dangers  qu'on  en  pouvait  prévoir  que 
Dante  fait  allusion,  quand  il  regrette  que  Florence  n'ait 
pas  mieux  aimé  avoir  sa  frontière  à  deux  milles  de  ses 
portes,  que  de  les  ouvrir  à  a  ces  gens-là,  »  comme  il  ap- 
pelle les  grands*. 

Mais  avant  d'aborder  le  récit  de  ces  discordes  intes- 
tines, il  convient  de  se  demander  quels  adversaires  les 
nobles,  devenus  citoyens,  allaient  rencontrer  devant  eux, 
au  sein  de  cette  ville  dont  nous  n'avons  guère  suivi  jus- 
qu'à présent  que  les  entreprises  extérieures  ;  en  d'autres 
termes,  sur  quelles  bases  s'était  constituée  la  société  flo- 
rentine ;  comment,  de  simple  bourgade,  elle  était  devenue 
une  ville  libre  et  puissante;  quelles  étaient  ses  industries, 
ses  institutions  primordiales,  et  quels  ses  magistrats  pri- 
mitifs. 


*  Cest  ce  qQ*a  très-bien  vu  Litta,  Famiglie,  etc.  :  Note  délia  famiglia 
Medici. 
'  Quelle  gentî  ch'io  dico.  (Parad.^  XVI,  53.) 


CHAPITRE  IV 

FORMATION    DES   INSTITUTIONS   FLORENTINES 

—  4Û0-lil6  — 


Lei  Italiens  d'après  Otton  de  Freising.  —  Origines  des  instilutions  de  Florence. 
—  Perpétuité  des  institutions  municipales  de  Tempire  romain.  —  Les  scholœ 
ou  assocbtions.  —  Associations  à  Florenee  pour  l'industrie  et  le  trafic.  —  Art 
de  la  laine.  —  Préparation  des  draps  étrangers,  ou  art  de  calimala.  —  An 
de  la  soie.  —  Obstacles  au  trafic.  —  Art  des  changeurs.  —  Les  Florentins 
lianquiers  du  Saint-Siège.  —  Art  des  médecins.  —  Art  des  peaussiers.  —  Art 
des  juges  et  des  notaires.  —  Les  consuls  chefs  des  arts.  —  Ils  deviennent  mi- 
gislrats  municipaux.  —  Ils  sont  élus  parmi  les  nobles.  —  Importance  dei 
nobles.  —  Leur  rôle  militaire.  —  Leur  rôle  i  l'intérieur.  —  Leurs  tours.  — 
Le  menu  peuple.  —  Le  primo  et  seconda  popolo.  —  Le  service  militaire.  — 
Vicissitudes  de  la  caTalerie  et  de  l'infanterie.  —  Les  guasli  et  les  siégea.  — 
Organisation  militaire  des  quartiers.  —  Le  potestat.  —  Son  origine.  —  Son 
institution  progressive.  —  Ses  attributions.  —  Universalité  de  la  révolution 
communale.  —  Constitution  primitive  de  Sienne.  —  Constitution  donnée  au 
Tal  d'Ambra  par  le  comte  Guido  Guerra. 


Vers  Tannée  1157,  peu  de  temps  après  le  premier 
voyage  de  Frédéric  Barberousse  en  Italie,  son  oncle  el 
son  historiographe,  Olton,  évêquc  de  Freising,  qui  avait 
passé  les  Alpes  avec  lui,  traçait  des  Italiens  un  curieux 
et  sincère  portrait  * . 

*  Les  deux  livres  de  Thistoire  universelle  d'Otton  de  Freising,  qui  racon- 
tent les  premières  années  du  règne  de  Barberousse,  ont  été  écrits  forcément 
entre  1156  el  1158,  puisque  cette  dernière  année  est  celle  qui  vit  la  mort 
de  ce  chroniqueur.  (Voy.  rintroduction  de  Wilmans  à  la  Chronique  d*Otton 
de  Freising, dans  le  tome  XX  de  Pertz,  et  celle  de  Muratori  (R.I.S.,  t. VI)- 


LES  ITALIENS  D'APRÈS  OTTON  DE  FREISING.  183 

8  Ils  ont  dépouillé  la  barbarie,  écrivait- il;  ils  doivent  aux 
propriétés  du  sol  et  de  Tair  quelque  chose  de  la  douceur  et  de 
la  sagacité  des  Romains,  Télégance  de  leur  langue,  Turbanité 
de  leurs  mœurs,  leur  habileté  à  conduire  les  affaires  publiques. 
Ils  aiment  la  liberté,  détestent  Tinsolence  du  pouvoir,  veulent 
des  magistrats  qui  les  conseillent,  non  des  maîtres  qui  leur  com- 
mandent*, et  ils  les  changent  tous  les  ans,  pour  prévenir  Tes- 
pril  de  domination.  11  y  a  chez  eux  trois  classes  d'hommes  :  les 
capitaines,  les  vavasseurs,  le  peuple.  Dans  ce  pays  partagé  entre 
les  villes,  on  trouverait  à  peine  un  noble  ou  un  magnat  qui  n'o- 
béisse à  la  sienne.  Pour  être  toujours  en  état  de  comprimer 
leurs  voisins,  elles  ne  dédaignent  pas  d'investir  des  dignités  et 
du  ceinturon  de  la  chevalerie  des  jeunes  gens  de  condition  in- 
férieure, les  premiers  venus  parmi  les  ouvriers  des  arts  manuels 
les  plus  méprisables*,  que  les  autres  peuples  écartent  comme 
la  peste  des  fonctions  élevées  et  libérales.  C'est  ainsi  qu'elles 
remportent  en  richesse  et  en  puissance  sur  toutes  les  villes  du 
monde.  Ce  qui  augmente  encore  leur  force,  c'est  l'absence  des 
rois,  qui  ont  coutume  de  résider  au  nord  des  Alpes.  Sur  ce 
point  seulement  elles  conservent  quelques  traces  de  l'ancienne 
liarbarie,  que  fières  de  vivre  sous  des  lois,  elles  n'en  ont  pas  le 
respect'.  Le  prince  qui  a  droit  à  leur  obéissance  ne  l'oblient 
que  s'il  leur  fait  sentir,  au  moyen  d'une  armée,  le  poids  de  son 
autorité.  Quand  il  se  présente  pour  réclamer  ce  qui  lui  est  dû, 
elles  l'accueillent  en  ennemi*.  » 

Tels  étaient,  d'après  un  témoin  oculaire,  peu  porté  à 
lesflatter,  les  Italiens  dans  la  seconde  moitié  du  douzième 
siècle.  Que  tout  ce  qu'il  en  dit  pût  s'appliquer  aux  Flo- 


*  Libertatem  tantopere  affectant  ut  potestatis  insolentiam  fugiendo, 
consuluin  potius  qiiam  imperantium  regantur  arbitrio.  (OttoFrising.,  1.  II, 
c.  xm,  Pertz,  XX,  396.)  —  Nous  croyons  avoir  traduit  plus  exactement  le 
sens  de  ce  dernier  membre  de  phrase  qu'en  employant  le  mot  de  consuls, 

*  Inférions  conditionis  juvenes  Tel  quoslibet  contemptibilium  etiam  me- 
chanicarum  artium  opifices.  (Ihid,) 

>  In  hoc  tamen  antiqus  nobilitatis  immemores,  barbaricœ  fecis  retinent 
▼esti«[ia,  quod  cum  legibus  se  Tivere  glorientur,  legibus  non  obsequuntur. 
(IM.) 

*  OltoFriaing.,  ibid. 


184  ORIGINE  DES  INSTITUTIONS. 

rentins,  on  n'oserait  Tassurer,  puisque  les  Florentins 
étaient  en  retard  sur  les  peuples  de  Lombardic  au  moins 
de  cinquante  années.  Mais  ce  portrait  est  le  leur,  sîins 
qu'il  y  faille  changer  un  mot,  si  on  le  rapporte  aux  pre- 
mières années  du  treizième  siècle.  Alors  commencent  à 
se  dissiper  les  épaisses  ténèbres  qui  enveloppaient  la  vie 
intérieure  de  Florence.  Les  documents  précis  manquent 
encore;  mais  on  n'en  saurait  conclure  que  la  sociétc 
manquât  d'institutions.  Celles  qu'on  fait  dater  du  temps, 
moins  éloigné  de  nous,  où  elles  furent  fixées  sur  le  par- 
chemin, sont  de  beaucoup  antérieures.  Les  peuples,  ai 
moyen  âge,  ne  se  donnaient  une  constitution  écrite  qu'a 
près  l'avoir  pratiquée.  Ils  ne  rendaient  définitif  que  o 
qui  avait  fait  ses  preuves  ;  jamais  il  ne  leur  fût  venu  ; 
l'esprit  qu'on  pût  imposer  à  tous  les  conceptions  abstraite 
de  quelques-uns.  La  lecture  des  statuts  florentins  prouv 
jusqu'à  l'évidence  qu'ils  ne  sont  que  la  consécration  d'usa 
ges  déjà  anciens  ;  et  celle  des  chroniqueurs,  si  insuffi 
santé  qu'elle  soit  pour  bien  connaître  ce  genre  de  faits 
nous  apprend  du  moins  à  quelle  date  il  faut  les  rappoi 
ter. 

Ce  serait  donc  s'exposer  à  ne  les  point  comprendre  qn 
de  n'en  pas  chercher  dans  des  temps  antérieurs  les  obscu 
res  origines  ;  mais  il  suffira  de  peu  de  mots  |)our  montre 
le  lien  qui  rattache  la  société  et  les  institutions  floren 
tines  du  moyen  âge  aux  siècles  barbares  et  à  l'antiquit 
romaine.  C'est  ici  surtout  que  l'obscurité  est  profonde 
toutefois,  à  force  d'y  accoutumer  ses  yeux,  on  y  distingu 
quelques  faits  avec  certitude,  et  c'est  à  quoi,  sur  un  le 
sujet,  doit  se  borner  notre  ambition. 

La  période  des  invasions  avait  pu  bouleverser  toute 
choses;  elle  n'en  avait,  pour  ainsi  dire,  supprimé  au 


TRADITIONS  ROMAINES.  185 

cune.  De  même  que  tant  d'édifices  grandioses,  détruits 
par  les  barbares,  couvraient  \e  sol  de  leurs  ruines,  et  de- 
Taicnt,  en  des  temps  plus  heureux,  suffire  à  Téducation 
de  ceux  que  leur  goût  porterait  aux  arts,  de  même  subsis- 
taient la  plupart  des  institutions  romaines,  quoique  le 
lien  qui  en  formait  un  faisceau  et  un  tout  eût  entièrement 
disparu ^  Ni  les  Goths  ni  les  Langobards  n'avaient  assez 
d'ordre,  de  discipline,  de  civilisation  pour  les  remplacer. 
Ils  en  trouvaient  le  mécanisme  commode  pour  les  dispen- 
ser de  frais  d'imagination,  et  la  désorganisation  assez 
grande  pour  n'en  pasétre  gênés  dans  leurs  plus  arbitraires 
fantaisies*.  L'horreur  qu'ils  éprouvaient  pour  les  villes, 
dont  ils  se  tenaient  à  l'écart  comme  d'une  prison,  dont 
ils  détruisaient  les  murailles,  comme  s'ils  craignaient  d'y 
être  quelque  jour  enfermés,  y  laissait  aux  habitants  la 
liberté  de  s'administrer  eux-mêmes,  dans  l'infime  et  pré- 
caire condition  que  leur  faisait  la  tyrannie  des  envahis- 
seurs. Ceux-ci,  d'ailleurs,  ne  s'établirent  jamais  ni  dans 
les  provinces  méridionales  de  l'Italie,  ni  à  Rome,  et  ils 
ne  dominèrent  qu'assez  tard  sur  l'Exarchat.  Il  y  avait 
donc  des  contrées  où  rien  n'était  venu  briser  les  cadres 
delà  vie  municipale,  telle  qu'on  l'avait  vue  sous  l'empire 
romain.  Dans  les  écoles,  quand  se  fut  apaisé  le  flot  de 
l'invasion,  les  livres  antiques  remettaient  dans  les  mé- 
inoires  les  noms  républicains,  et  sous  les  yeux  comme 


*  Yoy.  PagnonceUi,  DeW  aniichistima  origine  e  successione  dé*  govemi 
^f^cipali  nelle  città  italiiine^  Bergame,  2  vol.  8%  1823. 

'  Les  papiers  diplomatiques  recueillis  par  Tabbé  Harini  fout  bien  voir 
^  telle  fut  la  conduite  des  barbares.  L'Allemand  Léo  le  reconnaît,  quor- 
^'il  en  soit  gêné  dans  sa  thèse  favorite  des  bienfaits  de  toute  sorte  ap> 
portés  ï  lltalie  par  1* invasion  germanique.  (Voy.  /  papiri  diplamaiici 
^^»ccoUi  ed  illiuirati  dalV  abate  Gaetano  Marini,  Rome,  1805,  et  Léo, 
1. 1,  p.  29.) 


186  PROGRÈS  DES  POPULATIONS  URBAINES. 

Tombre  de  la  grande  Rome.  Les  moines  professeurs  en 
célébraient  le'glorieux  passé  dans  leurs  conversations  non 
moins  que  dans  leur  enseignement;  ils  en  inspiraient  à 
leurs  disciples  et,  par  eux,  en  répandaient  au  dehors  la 
curiosité,  le  regret  et  l'amour*. 

Ces  mots  et  ces  institutions  dont  les  esprits  étaient 
pleins,  il  devint  possible  de  les  remettre  en  honneur  quand 
les  ducs  langobards  entrèrent  en  rébellion  contre  leur  roi 
et  les  comtes  franks  contre  leur  empereur,  puis  quand 
les  évêques  firent  échec  aux  comtes,  car  dans  ces  rivalités 
sans  fin  et  sans  mesure  il  fallait  s'appuyer  aux  popula- 
tions urbaines  pour  tenir  tête  au  suzerain  dont  on  voulait 
s'affranchir,  au  compétiteur  qu'on  voulait  supplanter.  En 
relevant  contre  les  Normands  et  les  Sarrasins  leurs  mu- 
railles que  remplaçait  jadis  un  misérable  buisson  d'épi- 
nes*, les  populations  urbaines  fortifiaient  en  elles  le  sen- 
timent de  la  personnalité  civile';  en  se  soumettant  à  la 
juridiction  du  comte  ou  de  ses  juges,  elles  y  retrouvaient 
ce  bienfait  de  la  justice,  qui  est  un  des  plus  nécessaires 
éléments  de  toute  société  ;  en  concourant  à  l'élection  de 
l'évêque,  souvent  issu  du  peuple  et  toujours  viager,  elles 
reprenaient  l'idée  et  le  goût  de  nommer  leurs  magistrats, 
de  les  choisir  parmi  les  simples  mortels,  de  fixer  des  li- 
mites à  la  durée  de  leur  pouvoir. 

Déjà,  en  effet,  elles  se  sentaient  quelque  force  et  quel- 
que volonté;  elles  étaient  quelque  chose  indépendamment 
de  leurs  chefs.  C'est  encore  aux  souvenirs  de  l'empire  ro- 

^  Giesebrecht,  De  Htlerarum  studiis  apud  Italos  primis  medii  csffi 
iectilis,  p.  12,  21,  Berlin,  1845,  in-4. 

»  Eral  dicta  civitas  de  spinis  clausa.  (Chronica  Aiiensiat^.  I.  S.,  t.  XI, 
147.) 

^  Muratori,  Antiq.  itaL  Diss.  26,  II,  460-469. 


LES  SCHOLE  OU  ASSOCIATIONS.  487 

1  qu'elles  en  étaient  redevables.  Après  les  premiers 
s  d'effroi  où  on  les  avait  vues  se  disperser,  s'effacer 
tnt  les  barbares,  elles  s'étaient  rapprochées,  selon 
ésistible  loi  de  la  nature  humaine;  elles  avaient 
lé  de  nouveaux  groupes  sur  le  modèle  des  précédents, 
s,  pour  l'enrôlement  des  soldats  et  la  perception  des 
Qts,  les  empereurs  avaient  institué  des  scholx^  c'esl- 
re  des  compagnies  ou  associations.  Sous  le  coup  de 
vasion,  elles  étaient  toules  devenues  militaires  et  obli- 
lires  ;  on  les  appelait  alors  scholx  militum  ;  mais  quand 
aisément  des  passions  et  des  appétits  eut  rendu  aux 
iens  quelque  tranquillité,  reparurent  les  associations 
les  et  volontaires.  Les  hommes  de  même  métier  se 
nirent;  à  côlé  des  scholx  mititunij  on  vit  naître  et 
ndir  des  scholx  artiumj  ou  corporations  d'artisans  et 
marchands \ 

)ctle  renaissance  primitive  remonte  au  temps  des  Lan- 
ards  :  le  jour  où  ces  barbares  renonçaient  à  la  vie 
nade,  ils  avaient  eu  besoin  de  constructeurs  eld'arti- 
s  plus  habiles  qu'ils  n'étaient  eux-mêmes.  Les  insti- 
lons  féodales  purent  diminuer  l'importance  de  ces  com- 
[oies;  elles  ne  les  supprimèrent  point.  Au  douzième 
;Ie,  on  voyait  encore,  à  Rome,  les  scholx  des  Saxons, 
Franks,  des  Frisons,  celles  des  portefaix,  des  porte- 
:hes,  des  défenseurs,  des  candidats,  celles  du  Lion,  de 
igle,  du  Dragon*,  c'est-à-dire  quatre  espèces  d'associa- 
is,  selon  la  nation,  le  métier,  la  fonction,  le  vêtement 

Marini,  I  papiri  diplomatià,  etc.  Amédée  Thierry,  Le  roi  Odoacre, 
(Rev.  des  Deux  Mondes,  15  juin  1859,  p.  969.)  —  Léo,  1,  25-30. 
Baiulos,  stereo^tatarios,  staurofcros^  aquiliferos,  leoniferos,  lupiferos, 
»iiarios,  candidalos,  defensores,  stratores.  (Pétri  Diaconi  Chronicon^ 
^c.  XXXVII,  Pertz,  VII,  779.)  —  Cf.  De  laudibus  Berengarii  carmen, 
i,  p.  36,  R.  I.  s.,  t.  n,  part.  I,  p.  407. 


188  ASSOCIATIONS  RECONNUES 

OU  les  insignes*.  A  Venise,  à  Ancône,  à  Ravenne,  à  Gênes, 
on  trouve  aussi  des  scholae  solidement  organisées*.  A  Mi- 
lan, dès  Tannée  1066,  les  métiers  étaient  divisés  par 
contrade  ou  quartiers'.  On  peut  conclure  que  bientôt  il 
en  fut  de  même  à  Florence,  car  l'associai  ion  était  par- 
tout, hors  d'Italie  comme  en  Italie,  dans  la  gilde  ou  hanse 
germanique  comme  dans  les  communes.  Quand  Otton  de 
Freising  signalait  parmi  les  Italiens  trois  classes,  les  ca- 
pitaines, les  vavasseurs  et  le  peuple*,  c'étaient  autant  de 
groupes,  sinon  de  compagnies,  qu'il  avait  observés. 
Son  tort  était  de  confondre  sous  le  nom  de  peuple  deux 
classes  distinctes  ,  deux  groupes  très  -  différents  ,  les 
hommes  libres,  arimans  ou  buoni  tiomini^^  et  le  vul- 


*  Ricotli,  Sioria  délie  compagnie  di  ventura  in  Italia,  t.  I,  p. 
Turin,  1845,  4  vol.  in-12. 

■  A.  Danduli  Chronicon,  1.  X  (R.I.  S.,  t.  XU,  378).  —  Annal,  genum. 
(R.  I.  s.,  YI,454).  —  Fantuxzi,  Mem.  Ravennat,  t.  lU,  n»  137,  p.  40i, 
dans  Ricolti,  I,  300. 

'  Giulini,  Memorie  spettanti  alla  sioria  di  Milano,  1.  XXIV,  t.  lY,  p. 98, 
éd.  in-4. 

*  Voy.  plus  haut,  p.  185. 

B  Tel  est  le  sens  primitif  de  buoni  uomini.  Il  rappelle   les   dqaAcl 
d'Athènes  et  le  gentleman  des  Anglais.  Plus  tard  on  lit  dans  les  lois  et  les 
chroniifues  :  Boni  homines,  juris  et  morumperiti^  sapienUs^  consiliatorct; 
mais  alors  ils  ont  des  fonctions  judiciaires  ou  administratives.  La  fonction 
de  conseiller  (en  allemand  Rath)  est  celle  qui  prévaut,  et  tel  est  le  sens 
qu'on  attache  plus  tard  au  mot  dont  il  s'agit.  Mais  il  reste  générique; 
nous  verrons  les  buoni  uomini  former  diverses  sortes  de  conseils,  de  com- 
missions, de  magistratures,  et  jusqu'à  des  comités  de  bienfaisance.  (Voy. 
mireJérotne  Savonarole,  I,  416,  Paris,  1853.)  —  Fauriel  (I,  107-110) 
se  trompe  donc  à  moitié,  quand  il  dit  qu'ils  constituaient  «  la  minorité 
aristocratique,  les  personnages  considérés  par  la  naissance,  le  rang  ou  la 
forUme,  i  car  cela  ne  fut  vrai  que  plus  tard. — Quant  à  Léo  (Entwickelung, 
etc.,  p.  175)  cl  Hillebrand  (p.  13),  ils  se  trompent  tout  à  fait  en  disant 
que  ce  mot  désigne  les  nobles.  M.  G.  Gapponi  (Star,  di  Fir,,  I,  20)  tombe 
dans  la  même  erreur  quand  il  dit  :  «  da  principio  signiGcava  gli  uomini 
per  nascita  ragguardevoli.  »  —  11  est  ^  peine  croyable  queGuerrazzi  ait  pu 
écrire  que  les  buoni  uomini  étaient  ainsi  nommés  parce  qu'ils  étaient  élus 


PAR  LES  EMPEREURS.  189 

gaire,  les  serfs,  vulgus,  homines  sercilis  canditionis  *• 
Générales  ou  particulières,  ces  associations  voyaient 
leur  existence  reconnue,  fortifiée  même  par  les  chartes 
nombreuses  que  leur  octroyaient  les  empereurs*.  Obte- 
nues sans  peine  quand  elles  étaient  sans  importance,  arra- 
chées une  à  une  quand  elles  étaient  un  sacrifice  du  sou- 
verain intéressé  à  se  concilier  les  villes,  ces  chartes 
établissaient  une  sorte  de  tradition,  ou  pour  mieux  dire 
étaient  reçues  non  comme  une  nouveauté  et  une  faveur 
gratuite,  mais  comme  une  restitution  et  un  retour  à  de 
vieilles  coutumes,  dont  rancienneté  fut  plus  tard  invo- 
quée, quand  on  voulut  les  supprimer  sous  prétexte  d'abus. 
Il  y  avait  des  privilèges  qu'on  arrachait  aux  autorités  sub- 
alternes ou  qu'on  s'attribuait  à  soi-même,  toujours  sans 
bruit,  pour  ne  pas  donner  d'ombrage  au  maître^  et  pour 
que  le  voisin  ne  conçût  pas  l'idée  d'obtenir  ou  de  prendre 
Téquivalcnt.  On  vivait  ainsi  assez  librement,  non  d'après 
une  loi  fixe,  mais  d'après  une  tolérance  intéressée  qui  en 
tenait  lieu.  Â  la  faveur  des  luttes  du  suzerain  avec  ses 
vassaux,  des  vassaux  entre  eux,  du  pape  contre  l'empe- 
reur, les  petites  gens,  les  métiers,  usurpèrent  la  liberté 
comme  les  seigneurs  avaient  usurpé  la  tyrannie',  et,  à  la 
longue,  s'aperçurent  qu'à  la  condition  de  ne  pas  contester 

ptrmi  ceux  qui  avaient  une  grande  réputation  de  honié  (Assedio  di  Firenze, 
c.  Tn,  p.  181,  Paris,  1846). 

*  Safigny,  t.  III,  p.  80.  —  Léo  Entwickelung,  etc.,  p.  122,  sq.  — 
Bethmann-Uollweg,  p.  13.  —  Karl  Hegel,  t.  II,  p.  145.  —  Stenzel, 
Geichichte  Deutschlands  unter  den  Frankischen  Kanern^  t.  I,  p.  97, 
Leipsig,  1827.  —  Cibrario,  Délia  schiavilU  e  delservagio,  e  spedabnente 
dâ  iervi  agricoHori^  Milan,  1868. 

'  On  en  peut  voir  dans  Huratori,  Antiq.  ital.  Dis<.,  45,  IV,  19,  et  dans 
HaoUevilIe,  p.  215,  note  9. 

'  C^est  une  juste  remarque  de  Sisinondi  (I,  265).  E.  Quinet  a  aussi  d'ex- 
cellentes réflexions  sur  ce  sujet.  (Voy.  Révolutions  d' Italie ,  I,  7.) 


190  LES  MÉTIERS  A  FLORENCE. 

le  droit  du  suzerain  ou  de  son  vicaire,  ils  avaient  la  bride 
sur  le  cou*. 

Comme  les  autres  villes,  mais  après  elles,  Florence 
traversa  ces  phases  obscures.  Tandis  qu'au  Nord  et  au  Sud 
on  ne  voyait  partout  que  scholxj  comorteriej  fratrie\ 
Florence  ne  savail  encore  comment  organiser  son  collège 
des  fabbri  iignari  ou  charpentiers.  On  fait  remontera 
tort  au  temps  de  Charlemagne  les  premiers  dévelopiMî- 
menls  de  ses  industries  et  de  son  trafic*  :  le  grand  empe- 
reur n'y  contribua  qu'en  faisant  respecter  par  l'envahis- 
sante Venise  les  droits  des  autres  cités  trafiquantes\  elil 
n'est  pas  prouvé  que  Florence  fût  déjà  du  nombre;  mais 
elle  en  était  probablement  sous  Lothaire,  autre  carolin- 
gien, car  une  loi  de  ce  prince  déclarait  nulles  certaines 
écritures  faites  in  finibus  TusciXj  parce  qu'elles  ne  por- 
taient point  la  date  du  jour  et  du  mois\  Quoi  qu'il  en 
soit,  n'étant  située  ni  sur  un  grand  fleuve  navigable,  ni 
sur  un  lac,  ni  sur  la  mer,  ne  pouvant  pas  plus  que  les 
autres  villes  compter  sur  les  routes  de  terre,  aussi  peu 


*  Muratori,  Aniiq.  ital.,  Diss.  45,  t.  iV,  col.  3. 

'  En  945,  il  y  avait  à  Ravcnne  une  association  de  pécheurs.  Voy.  Mura* 
tori,  Aniiq.  ital.,  Diss.  75,  t.  VI,  col.  455.  Cf.  Laini,  Lezioni,  et  Fanluui. 
Confrérie  traduit  bien  fratrie;  quant  à  consorterie,  il  est  à  peu  près 
intraduisible.  Coterie  est  le  mot  français  le  plus  proche,  mais  il  se  prend  en 
mauvaise  part  ;  communauté  dit  trop  et  association  pas  assez.  Le  latin 
consors,  en  remontant  â  Tétymologie,  rend  assez  bien  Tidée.  De  nos  jour^, 
la  politique  a  pris  en  mauvaise  part  consorleria,  qui  devient  ainsi  tout  à 
fait  Tcquivalent  de  coterie. 

'•  Pagnini,  Délia  Décima,  \ll,  S.  Lisbonne  et  Lucques,  1 765, 4  vol.  io-4*. 

*  Epistola  Hadriani  papœ,  ep.  45,  dans  Dom  Bouquet,  V,  588.  — 
Panlessus,  Collection  des  lois  maritimes,  Introd.  I,  65,  Paris,  1828,  in-i. 

^  Âudilu  comperimus  in  iinibus  Tusci»  talia  scripta  e.<se  prolata  quae  suot 
absque  mcnse  et  die  mensis,  de  quibus  volumus  ut  si  deinceps  prolatt 
fuerint  nuUum  habeant  vigorem.  (Lotbarii  I  leges,  n"  79.  R.  1.  S.,  1. 1, 
part.  II,  p.  147). 


ART  DE  LA  LAINE.  191 

sûres  que  mal  entretenues,  Florence  devait  être  tributaire, 
pour  écouler  ses  produits,  du  port  maritime  le  plus  voi- 
sin. C'est  donc  au  temps  des  plus  grands  progrès  de  Pise, 
après  la  première  croisade*,  qu'il  faut  rapporter  le  tardif 
essor  du  trafic  et  par  conséquent  du  travail  florentin.  C'est 
après  avoir  donné,  par  la  prise  de  Fiesole,  la  preuve  de 
son  ferme  dessein  de  conquérir  la  liberté  de  ses  mouve- 
ments, que  Florence  cessa  de  se  restreindre  à  la  fabrica- 
tion des  objets  d'utilité  commune  qu'employaient  ses 
habitants,  et  que  n'auraient  pas  achetés  ses  voisins,  aussi 
habiles  qu'elle  à  les  fabriquer.  Tardivement  entrée  dans 
la  carrière,  elle  y  dépassa  presque  aussitôt  ses  rivales  et 
parut  y  marcher  à  pas  de  géant. 

La  première  industrie  que  fit  prospérer  Florence,  ce 
fut  la  préparation  delà  laino.  On  a  sujet  d'en  être  surpris, 
car  la  nature  et  l'exiguïté  de  son  territoire,  comme  les 
conditions  générales  du  moyen  âge,  étaient  peu  favorables 
aux  progrès  de  l'agriculture,  qui  donne  seule  des  pâtu- 
rages et  des  bestiaux.  L'herbe  pousse  mal  sur  un  sol  que 
les  eaux  du  ciel,  celles  des  montagnes  ou  la  main  des 
hommes  n'arrosent  pas  suffisamment.  On  ne  cultive  la 
terre  avec  zèle  que  si  les  guerres  publiques  ou  privées,  les 
violences  sans  motif,  les  bas  prix  fixés  aux  denrées  dans 
les  temps  de  disette,  l'interdiction  de  rien  exporter  dans 


*  En  1099,  Pise  n'avait  pas  assez  de  navires  pour  transporter  les  croisés 
^  terre  sainte  :  eUe  se  bornait  à  leur  fournir  des  vivres  et  des  munitions 
(navium  suarum  quae  proflciscentem  subsequebantur  exercituin.  — Willermi 
"^UreruU  Hûtoria  belli  sacri,  1.  VII,  c.  xxi,  éd.  Bongars,  Gesia  Dei  per 
Francos,  t.  I,  p.  741,  Hanovre,  1611).  —  Un  peu  plus  tard,  les  navirei 
pians  couvraient  les  mers  (Erant  in  ea  cives  nobiles  et  pccuniosi  valde, 
<pnppe  qui  continuis  navigationibus  univcrsas  pêne  mediterraneo  mari 
adjacentes  provincias  gratia  commerciorum  peregrinis  mcrcibus  et  multi* 
plicibus  diYitiis  urbem  repleverant.  —  Ibid,,  1.  XIII,  c.  v,  t.  I,  p.  856)» 


192  TRAVAIL  FLORENTIN 

tous  les  temps,  n'empêchent  pas  le  colon  de  recueillir  les 
fruits  qu'il  a  semés  et  de  retirer  de  son  labeur  une  juste 
rémunération.  Des  serfs,  qui  n'étaient  pas  libres  du  choix 
de  leurs  cultures,  ne  s'y  adonnaient  qu'avec  l'apathie 
propre  d'ailleurs  à  la  servitude.  Des  métayers  en  posses- 
sion d'un  bail  héréditaire  se  contentaient  de  vivre  et  ne 
cherchaient  point  à  améliorer  leur  sort.  Quand,  aux  der- 
nières années  du  douzième  siècle,  on  leur  eut  substitué 
des  fermiers  à  bail  temporaire,  qu'on  pouvait  remplacer 
s'ils  étaient  inhabiles  ou  négligents,  on  n'obtint  pas  du 
premier  coup  les  naturels  résultats  de  cette  révolution 
importante;  on  ne  vit  point  baisser  le  prix  de  l'argent,  ni 
s'élever  celui  de  la  terre,  car  les  dévastations  ne  furent 
pas  moins  rares,  les  prairies  mieux  arrosées,  les  pâtu- 
rages plus  gras  et  plus  abondants^ 

Florence  fit  donc  violence  à  la  nature,  en  travaillant 
de  prédilection  la  laine,  sans  en  avoir  la  matière  pre- 
mière*. Pour  expliquer  ce  fait  singulier,  l'économiste 
Pagnini  prétend  que  les  Florentins  croyaient  leur  ville 
fondée  sous  le  signe  du  Bélier,  et  par  là  destinée  à  l'in- 
dustrie de  la  laine*.  Il  ne  voit  pas  que  l'origine  de  cet  art 
doit  être  cherchée  dans  les  rapports  que  les  croisades  éta- 
blirent et  multiplièrent  entre  l'Italie  et  l'Orient.  C'est 
l'Orient  que  rappellent  les  noms  des  premiers  tissus  ita- 
liens^; c'est  l'enfance  de  l'art  qu'attestent  ceux  que  leur 


*  Voy.  pour  plus  de  dévcloppemcnlp  sur  ces  matières,  Léo,  1.  II,  c.  u, 
t.  I,  p.  55,  note,  et  Cibrario,  Délia  economia  politica  del  medio  et», 
p.  366-369,  Turin,  1839. 

*  Ainsi  font  aujourd'tiui  pour  la  soie  TAngleterre  et  la  Suisse,  où  Ton  ne 
voit  point  de  mûriers. 

*  Pagnini,  Délia  Décima,  11,  8. 

*  Vélum  holosericum,  fuudathuin,  alithinum,  vêla  tiria,  bizantina,  etc. 
Voy.  Muratori,  Anliq,  ital.,  Diss.  25,  t.  Il,  p.  400  sq. 


SUR  LES  DRAPS  ÉTRANGERS.  195 

donna  Florence  :  les  tissus  grossiers  qu'elle  appelait  m//a- 
neschi^  schiavini^  n'étaient  visiblement  employés  que  pour 
les  villains  et  les  serfs.  Quand  les  progrès  du  temps  eurent 
rendu  les  communications  plus  faciles  et  les  frais  de  trans- 
|K)rl  moins  onéreux,  on  se  pourvut  de  laines  propres  à  fa- 
briquer les  draps  fins,  en  Barbarie,  en  Sardaigne,  aux  îles 
Baléares,  en  Espagne,  en  Portugal,  en  France,  en  Angle- 
terre. Avec  leur  goût  natif,  les  Florentins  furent  choqués 
des  produits  imparfaits  de  cette  industrie  aux  pays  où  elle 
était  le  plus  anciennement,  le  plus  solidement  établie, 
dans  les  Flandres  et  le  Brabant.  Se  flattant  de  faire  mieux, 
ils  eurent  l'ingénieuse  idée  de  transporter  à  Florence  ces 
draps  mal  fabriqués,  et  là,  tout  à  loisir,  de  les  remettre 
sur  le  métier.  Leur  tâche  fut  alors  de  les  carder,  de  les 
tondre,  de  les  lisser,  de  les  tailler,  et  par- dessus  tout  de 
leur  donner  une  nouvelle  teinture,  car  c'était  la  plus  dé- 
fectueuse partie  de  la  fabrication.  Quand  ils  avaient  pris 
une  couleur  à  la  fois  solide  et  agréable,  perdu  ce  duvet 
qui  les  rendait  rudes  au  toucher,  obtenu  de  plus  justes 
et  plus  commodas  dimensions,  quand  on  les  avait  détirés 
et  passés  au  rouleau,  ils  acquéraient  une  valeur  toute 
nouvelle,  qui  les  faisait  rechercher  dans  tous  les  pays.  Ils 
se  répandaient  en  Italie;  ils  allaient  en  Orient,  où  on  les 
échangeait  contre  les  drogues  et  les  couleurs  employées 
pour  les  teindre;  ils  reparaissaient  en  France  et  en  An- 
gleterre, où  le  prix  de  la  vente  servait  à  acheter  en  plus 
grand  nombre  les  draps  destinés  à  une  nouvelle  prépara- 
lion. 

Ainsi  non-seulement  on  suppléait  au  manque  de  la 
matière  première,  mais  encore  le  travail  des  étrangers 
contribuait  aux  profits  des  Florentins.  Pour  perfectionner 
ces  étoffes  trop  grossières  et  pour  en  faire  bientôt  un  Ira- 

HIST.   OB  FLORBHCB.  —  1.  13 


494  ART  DE  GALIMALA. 

fie  étendu,  il  suflisait,  en  effet,  d'un  très-petit  nombre 
de  bras.  Ce  fut  une  branche  spéciale  de  l'art  de  la  laine, 
qui  s'en  distinguait  en  ne  faisant  pas  la  fabrication  tout 
entière,  en  ne  produisant  que  des  draps  fins  à  l'aide  de 
draps  communs  achetés  en  pays  étranger.  Le  souvenir  de 
leur  origine  faisait  appeler  panmo/tramonfani,  ou  fran- 
cesclii^  ces  produits  estimés  de  l'industrie  des  Florentins; 
mais  on  savait  bien  reconnaître  quand  leur  main  y  avait 
passé.  A  Florence  même,  il  parut  nécessaire  de  donner 
un  nom  spécial  à  cette  importante  branche  de  l'art  ;  elle 
reçut  celui  de  la  rue  où  se  trouvaient  les  principales  bou- 
tiques de  draps  français.  Cette  rue  débouchait  dans  le 
Met'CcUo  vecchio.  On  l'appelait  quelquefois  Strada  fran- 
cesca^  mais  plus  souvent  Calimala^  parce  qu'elle  condui- 
sait à  un  mauvais  lieu^,  et  pour  la  rue  comme  pour  l'art 
c'est  le  nom  qui  prévalut*. 

L'origine  première  de  cette  industrie  raffinée  remonte 
probablement  au  onzième  siècle,  et  ses  développements 
au  douzième.  Lcsmarclninds  florentins  fréquentaient  dès 
lors  les  foires  de  Champagne  et  faisaient  un  commerce 
actif  avec  la  France".  En  1199,  l'art  decalimala,  l'art 
des  marchands,  comme  on  disait  volontiers,  c'est-à-dire 

1  Callis  malits.  Celte  étymologic  est  d^autanl  plus  incontestable  que 
dans  le  vieil  italien,  comme  en  espagnol,  calle  signifie  rue.  (Voy.  i4rcfc.«(or. 
1^65,  5*  série,  t.  H,  part.  I,  p.  72,  note  1.)  —  Un  Allemand,  Neumann, 
(Introduction  à  Touvrage  de  L.  Bruni  Âretino  Trfipl  tw>  4»X»ptvTÎv«v  kg>4tiî«<, 
Francfort,  1822),  donne  pour  ctymologie  x*X7j  et  |xàXa  pour  (i.'iiXa,  pluriel 
de  rinusité  (XTiXcv,  mouton,  brebis,  qui  donne  la  laine.  Hais  c'est  trop  savant 
pour  le  peuple  qui  crée  les  noms,  et  trop  peu  pour  les  hellénistes,  car 
pourquoi  xaXYi  au  singulier  féminin  et  {xâxa  au  pluriel  neutre  ? 

*  Voy.,  sur  tout  ce  qui  précède,  Pagnini,  H,  92,  98.  —  Follini,  t.  Vl, 
c.  XXI,  p.  206,  219.   -  P.  Villari  (//  PoliUcnico,  juin  1867,  p.  577). 

*  Pagnini,  Ul,  257.  —  Pardessus,  t.  II,  Introd.,  p.  74.  Dès  le  treizième 
siècle,  on  possède  à  cet  égard  des  documents  positifs.  Voy.  Arch.  Uor.^ 
nuova  série,  t.  VI,  part.  I,  p.  163,  et  part.  II,  p.  247. 


ART  DE  LA  SOIE.  195 

(les  marchands  par  excellence,  était  constitue,  avait  ses 
magistrats  particuliers^,  qui,  en  1204,  apposaient  leur 
signature  avec  d'autres  au  traité  conclu  entre  Sienne  et 
Florence  V  On  ne  saurait  donc  nier  que  dès  la  seconde 
moitié  du  douzième  siècle  les  marchands  de  drap  fran- 
çais étaient  en  pleine  prospérité,  et  se  séparaient  entière- 
ment de  Part  de  la  laine,  qui  ne  marchait  plus  qu'après 


eux*, 


Inférieur  par  le  rang  et  postérieur  par  la  date,  venait 
ensuite  Tart  de  la  soie.  Comme  les  deux  précédents,  il 
était  déjà  constitué  en  1204  :  ses  chefs  figurent  comme  les 
leurs  nu  bas  de  ce  fameux  traité  entre  Sienne  et  Florence 
(1204),  assez  explicite  dans  son  laconisme  pour  montrer 
la  civilisation  des  Florentins  bien  plus  anciennequ*on  ne 
le  croit  communément*.  En  1225,  en  1247,  d'autres  do- 
cuments positifs  montrent  l'art  de  la  soie  acclimaté  parmi 


<•  Présente  StoldoMuscati  tertio  consulemercatorum.  »  (Document  publié 
par  Cantini,  II,  05.)  Que  ces  deux  derniers  mots  doivent  s^entendre  de  rart 
de  Galimala,  c*est  ce  qui  résulte  d*un  document  de  1235  :  c  Gonsulum 
suprascriptorum  cum  consulibus  mercatorum,  cum  prioribus  artimn  atque 
decem  bonis  TÎris  cujuscumque  sexus.  »  (Doc.  dans  Cantini,  I,  153.) 

«  Ammirato,  1.  I  accresc.,  p.  67.  —  F^gnini,  II,  83.  —  M.  G.  Cap|)oni 
(Stor.  di  Fir.,  l,  20)  déclare  qu'il  n'ose  ajouter  entièrement  foi  à  ce  do^ 
cument. 

'  Diaprés  ce  qui  précède,  on  ne  s*étonnera  pas  que  Tart  de  Galimala  fût 
ooDstitué  avec  des  consuls  particuliers  dès  Tan  1193;  mais  en  voici  la  preuve 
péremptoire  dans  un  document  des  archives  florentines  :  —  c  Cencio  di 
Gtambone  de  Ceffuli  e  Diede  suo  figlio,  col  consenso  délie  loro  rispettive 
moglie,  donano  irrevocabilmente  fra  i  vivi  a  Giovanni  di  Boninsegna  e  a 
Ugone  di  Angiolotti,  consoli  dei  mercanti  vecchi  di  Galimala,  etc..»  21  oc- 
tobre 1193.  (Arch.  di  Slato,  Cartapecore  Strozziane  Vguccioni), 

^  Voici,  une  fois  pour  tontes,  ce  que  dit  Ammirato,  au  sujet  des  arts 
dont  les  chefs  signèrent  ce  traité  :  •  Onde  vi  eranoquei  de'  giudici  e  notai, 
de'  tambiatori,  di  Galimala,  de'mcrcanli  del  comune,  dcU'artc délia  lana  e 
di  Porta  S.  Maria  (l.  1  accresc,  p.  67).  Or  on  sait  que  Varie  di  Porta  S.  Maria 
est  synonyme  à'arle  dellasetUy  les  marchands  et  fabricants  de  soie  ayant 
leurs  boutiques  dans  ce  quartier. 


196  DIFFICULTÉ  DES  COMMUNICATIONS. 

eux*,  et  ne  permettent  d'en  reculer  l'établissement  ni 
jusqu'en  1265,  quoique  Ammirato  n'en  parle  qu'à  celte 
date',  ni  moins  encore  jusqu'en  1315,  où  l'on  prétend 
qu'il  fut  importé  par  des  Lucquois.  Dus  le  temps  de  Jus- 
tinien,  deux  moines  revenant  de  l'Inde  l'avaient  intro- 
duit à  Constantinople,  et  dès  1148  Roger  de  Sicile,  après 
avoir  conquis  Thèbes,  Athènes  et  Corinthe,  avait  amené 
dans  son  royaume  des  artisans  qui  furent  los  maîlres  des 
Italiens  '.  Cinquante  ans  pour  propager  cet  art  de  Pa- 
lerme  à  Florence,  c'est  assurément  plus  qu'il  ne  fallait, 
avec  la  fréquence  des  relations  maritimes,  entre  deux 
pays  si  rapprochés. 

Les  Florentins  ne  prirent  que  tard,  dans  la  fabrication 
de  la  soie,  le  premier  rang  ^,  qu'ils  tenaient  déjà  dans  la 
préparation  de  la  laine.  Peut-être  n'étaient-ils  ni  assez 
nombreux  pour  suflire  simultanément  aux  industries  la- 
térales que  supposent  et  qu'entretiennent  ces  deux  arls, 
ni  assez  sûrs  de  leurs  débouchés  pour  travailler  une  ma- 
tière dont  la  main-d'œuvre  quadruple  la  valeur*.  Toul, 
eu  effet,  était  obstacle  au  trafic  d'un  peuple  non  maître 
de  la  mer  :  la  longueur  des  chemins  mal  entretenus  et 
les  risques  de  toute  sorte  qu'on  y  courait;  la  multiplicité, 
Ténormilédes  taxes  qu'on  payait  pour  y  passer,  pour  tra- 
vei'ser  un  pont  ou  un  territoire,  pour  décharger  des  mar- 


'  Voy.  CCS  documents  dans  Pagnini,  II,  10S-i09. 

«  Ammirato,  II,  151,  ann.  1265. 

^  Oit)  Frising.,  1. 1,  c.  xxxiii  (R.  I.  S.,  t.  VI,  668).  lluralori,|i4M<ig.  iUiL, 
Diss.  XXV,  t.  Il,  p.  405. 

*  Richa,  IV,  257  ;  Pagnini.  H.  83. 

^  Pagnini  (II,  111)  dit  qu'une  livre  de  laine  d'Espagne  qui  ?aut  5  paoli 
(2  fr.  50),  transformée  en  drap  superfin,  en  \aut40,  tandis  qu'une  lirre 
de  soie  grége,  devenant  étoffe,  vaut  non  plus  50  paoli,  mais  120,  et  même 
bien  davantage,  si  Ton  a  mêlé  au  tissu  des  fils  d*or  ou  d*argent. 


EFFORTS  POUR  EW  TRIOMPHER.  197 

chandiscs  et  les  déposer,  fût-ce  sur  une  place  publique  *  ; 
rignorance  de  récriture,  qui  rendait  impossible  par  let- 
tres une  correspondance  suivie  avec  les  pays  étrangers, 
et  nécessaires  de  conlinuels  voyages  pour  accompagner 
soi-même  ou  faire  accompagner  ses  marchandises,  ce  qui 
mettait  en  mouvement  un  nombre  de  personnes  hors  de 
toute  proportion  avec  l'importance  des  affaires;  enfin, 
quand  on  pouvait  employer  les  vaisseaux  d'une  ville  voi- 
sine, les  risques  ordinaires  de  la  mer,  ceux  de  la  pira- 
terie, et  l'odieux  usage  de  confisquer  les  navires  naufra- 
gés avec  les  marchandises  qu'ils  contenaient  '. 

Ucpuis  longtemps  les  Florentins  luttaient  avec  un 
grand  courage  contre  ces  obstacles.  Quand  ils  montraient 
tant  d'empressement  à  défendre,  en  1H3,  le  terriloire 
des  Pisans  partis  pour  conquérir  les  Baléares,  ils  cher- 
chaient à  se  concilier  le  peuple  qui  leur  pouvait  ouvrir 
les  voies  de  mer.  Quand  ils  forçaient,  en  1201,  les  Ubal- 
dini  à  protéger  les  marchandises  florentines  de  passage 
dans  le  Mugello,  ils  voulaient  s'assurer  un  libre  passage 
vers  la  Lombardie.  Quand  ils  concluaient,  en  120^  avec 
Bologne  un  traité  qui  mettait  fin  aux  représailles  entre 
ces  deux  villes  ^,  ils  poursuivaient  visiblement  le  même 
but.  Mais  le  plus  sûr  moyen  qu'ils  trouvèrent  de  l'attein- 
dre et  d'imprimer  à  leur  trafic,  comme  à  leur  industrie, 

*  Yoy.  le  glossaire  de  Ducange,  arl.  «  avaria»  anchoraglum,  curratura, 
exclusaticum,  foraticum,  gabella,  géranium,  hansa,  hacella,  mensuraticuni, 
modiaticuin,  nautaticum,  passagium,  peJagiuni,  platealicum,  palifictura, 
ponderagium,  pontaticum,  porlaticuin,  porlulaticum,  pulveraticum,  ripa- 
ticum,  rotaticuin,  teloneum,  transitura,  viaticum  •.  Cf.  Muratori,  Anliq, 
UaL,  U,  4  8q. 

*  Pagnini,  III,  301.  —Pardessus,  il,  107, 118. 

s  Muratori,  Ântiq,  iial,  Diss.  49,  t.  III.  Pagnini,  II,  20.— Nous  dirons 
plus  loin  ce  qu*étaient  ces  représailles  qui  jouent  un  si  grand  rôle  dans 
l'histoire  des  communes  italiennes  au  moyen  âge. 


198  ART  DES  GHiNGEDRS. 

un  prodigieux  essor,  ce  fut  la  création  d'un  art  vraiment 
nouveau  dans  la  forme  qu'ils  lui  donnèrent,  celui  des 
changeurs  ou  banquiers. 

Depuis  de  longues  années  ils  connaissaient  le  prix  de 
l'argent  et  Tusage  qu'en  peuvent  faire  des  hommes  éco- 
nomes et  sobres  qui  savent  le  gagner  et  ne  le  dépensent 
pas.  Ils  le  prêtaient  à  gros  intérêts.  L'Église,  ils  ne  Tigno- 
raient  pas,  poursuivait  de  ses  censures  ce  genre  de  trafic, 
en  invoquant  le  texte  du  Deutéronome  ;  mais  ils  discu- 
taient le  Deutéronome  avec  l'Église  \  et  n'admettaient 
pas,  comme  Dante  le  soutint  plus  tard,  que  l'argent,  de 
sa  nature,  n'est  pas  productif*.  Avec  leur  esprit  droit  et 
pratique,  ils  ne  comprenaient  pas  qu'il  fût  illicite  de 
donner  de  l'argent  à  loyer,  quand  c'était  licite  pour  une 
maison,  pour  une  voiture,  pour  un  chevaP.  Ils  sentaient 
bien  que  l'argent  est  une  marchandise  comme  une  autre, 
que  le  prêt  d'argent  est  un  service  rendu  à  autrui  et  une 
privation  pour  soi-même,  que  la  transformation  du  ca- 
pital en  un  chiffon  de  papier  en  diminue  la  valeur  in- 


^  ff  Non  fœnerabis  fratri  tuo  ad  usuram  pecuniam,  ncc  fruges,  nec  quani- 
libet  aliam  rem  —  sedalieuo.  Fratri  autem  tuo  absque  usura  id  quo  indiget 
commodabis  (Deutcronoine,  c.  uni,  v.  19,  20.)  —  Mais  disaient  les  Flo- 
rentins, le  livre  sacré  n'interdit  Tusure  qu'envers  un  frère,  non  envers  des 
étrangers.  —  Sous  la  loi  chrétienne,  répondait  TËglise,  tous  les  hommes 
sont  frères. 

'  Ë  perché  l'usurière  allra  via  tiene, 

Per  se  uatura  e  per  la  sua  seguace 
Dispregia  poichè  in  altro  pon  la  spone. 
(//i/crno,  XI,  109-îll.) 

Cette  explication  est  fort  obscure;  mais  les  commentateurs  sont  d^accord  : 
«  Perché  vuol  rendere  fruttifcro  il  denaroche  per  se  non  è  taie.  •  (Costa  et 
Hianchi.)  —  «  L'usurier  prétend  traiter  les  écus  qu'il  prête  comme  s'ils 
produisaient  d'autres  écus  qu'il  exige  de  son  emprunteur.  »  (Ortolan,  Les 
pénalités  de  l'Enfer  de  Dante,  p.  74  sq.,  Paris,  1873.) 

'  Ortolan,  ibid. 


TAUX  DE  L'ARGENT.  199 

trinsèque,  qu'on  court  risque  de  ne  point  recouvrer  la 
somme  prêtée,  et  que  ce  risque,  comme  ce  dommage, 
exigent  une  rémunération. 

Leur  tort  était  de  ne  pas  distinguer  l'usage  de  l'abus, 
et  de  proportionner  le  taux  de  Targent  au  bénéfice  pré- 
sumé que  ferait  Temprunleur  \  Sous  Justinien,  l'intérêt 
variait,  suivant  la  qualité  des  personnes,  de  quatre  a 
douze  pour  cent';  au  treizième  siècle,  il  fut  porté  à 
quatre  deniers  par  livre  et  par  mois,  c'est-à-dire  à  vingt 
pour  cent'  par  an.  La  loi  même  fixait  ce  taux'.  On  ne 
prêtait  que  pour  six  mois.  L'emprunteur  payait  immédia- 
tement l'intérêt  ou  en  faisait  ajouter  la  somme  au  capi- 
tal, et  s'engageait,  s'il  ne  pouvait  restituer  au  jour  fixé, 
ce  qui  était  tacitement  prévu  et  accepté  de  part  et  d'au- 
tre, à  payer  pro  damno  et  intéresse^  quatre  deniers  par 
livre,  pour  chaque  mois  de  relard*.  Bientôt  cet  intérêt 
exorbitant  passa  pour  modéré;  on  alla  jusqu'à  trente  et 
quarante  pour  cent.  Ce  sont  de  tels  abus  que  prétendait 
châtier  Dante,  quand  il  plaçait  les  usuriers  sous  une 


«  Pardessus,  H,  125. 

'4  p.  iOO  pour  les  personnes  illustres,  8  p.  100  pour  les  marchands, 
12  p.  100  pour  les  personnes  d'autre  condition  qui  avaient  prêté  du  grain, 
ou  du  blé,  6  p.  100  pour  le  reste  des  sujets.  (Loi  26,  cod.  de  wum,) 

^  A  Vérone,  en  1228,  la  loi  Oxait  le  taux  de  l'intérêt  ù  12  p.  100;  à  Mo- 
dène,  en  1270,  à  20  p.  100.  —  Yoy.  }\uniovï,  Antiq  iUiL,  Diss.  16,  t.  I, 
etHallam,  Viewofthe  slate  of  Europe,  c.  ix,  part.  11,  t.  111,  p.  402,  Lon- 
dres, 1819. 

*Muratori,  Antiq.  ital,  Diss.  16.  1. 1,  p.  888sq.  — Cantini,  111,  161.— 
Le  15  juin  1216,  lJlivieri,fils  de Tignoso, était  condamné  à  payer  à  BuonoGno 
de  Bologne  quatre  livres  pisanes  pour  une  créance  cédée  à  Buono  par  son 
frère  Giuseppe,  et  en  outre  à  quatre  livres  pour  intérêts  de  cinq  ans,  à 
raison  de  4  deniers  par  livre  et  par  mois.  [Arch,  dipl.  Pergamene  délie  Ri' 
formagioni  di  Firenze).  —  Le  6  septembre  1292,  Ubaldino,  fils  de  Giovanni, 
empruntait  à  Matteo  Scali  cent  livres  pour  six  mois  aux  mêmes  conditions  : 
<  pro  omni  damno  et  omni  interesse  quatuor  dennrios  pro  quatilict  librj 
«  singulis  meusibus.  •  (Gantini,  111,  161 .) 


200  LES  CHANGEURS  TOSCANS. 

pluie  de  feu,  au  milieu  de  sables  ardents  ^  Mais  à  Flo- 
rence un  système  financier  plutôt  qu'un  sordide  amour 
du  lucre  dictait  ce  genre  d'opérations.  On  voulait  empê- 
cher la  concurrence  commerciale  de  s'établir.  On  com- 
prenait que  des  capitaux  empruntés  à  si  haut  prix  ne 
pourraient  être  employés  dans  le  commerce,  où  ils  n'eus- 
sent jamais  rapporté  un  intérêt  supérieur  ni  même  égal. 
D'autre  part,  les  spéculateurs  n'ignoraient  pas  quel  avan- 
tage il  y  avait  à  emprunter  des  fonds  dont  les  capitalistes 
ne  trouvaient  pas  l'emploi  dans  le  travail  industriel.  Telle 
est,  d'ailleurs,  la  nature  des  choses.  A  mesure  que  les 
risques  augmentent,  s'élève  l'intérêt  de  l'argent*.  Ce  qui 
le  fixe,  ce  n'est  pas  l'avidité  du  prêteur,  c'est  la  solidité 
de  l'emprunteur.  Or,  tout  était  risque  au  moyen  âge, 
dans  ces  temps  où  la  violence  privée  déplaçait,  renversait 
l'assiette  des  fortunes,  et  la  violence  publique  celle  des 
gouvernements.  C'est  ainsi  que  le  taux  élevé  des  espèces, 
qui  en  des  pays  moins  civilisés  prouve  le  manque  de  nu- 
méraire et  de  crédit,  ne  prouvait,  en  Toscane,  que  l'cip- 
titude  précoce  des  habitants  aux  questions  financières  et 
leurs  saines  doctrines  en  matière  d'argent. 

La  papauté,  qui,  malgré  ses  censures  obligées,  jugeait 
les  Florentins  d'un  œil  pénétrant,  avait  eu  recours  de 
bonne  heure,  dans  l'intérêt  de  l'Église,  à  leur  habileté 
rare  et  à  leurs  relations  déjà  nombreuses.  Elles  les  avait 
chargés  de  percevoir  les  revenus  du  saint-siége  dans  les 
divers  pays  de  la  chrétienté;  elle  leur  payait  une  commis- 
sion qui  fut  pour  beaucoup  dans  le  rapide  progrès  de 
l'industrie  des  banquiers'. 

*  înfernOj  ch.  xi. 

«On  prèle  à  TAngletenre  à  3  p.  100  et  à  la  Turquie  à  12  p.  100. 

3  c  Bisce  aulem  et  curia  romana  utebatur  ut  reditus  suos  a  fariis 


INTERMÉDIAIRES  DE  LA  PAPAUTÉ.  201 

Rome,  en  elTet,  était,  au  moyen  âge,  le  véritable  centre 
des  intérêts  matériels  comme  des  intérêts  moraux.  Â 
Rome  affluaient  les  trésors  du  monde  entier,  revenus  du 
pape  et  des  prélats,  obole  de  Saint-Pierre,  offrandes  de 
toute  sorte.  Être  chargé  de  percevoir  ces  deniers,  de  les 
faire  parvenir  au  destinataire,  c'était  avoir  le  maniement 
de  la  plus  grande  partie  des  capitaux  en  circulation  ^ 
Dans  les  mains  par  où  ils  passaient,  il  en  devait  toujours 
rester  quelque  chose.  Or,  au  douzième  siècle,  les  Floren- 
tins portaient  déjà  le  nom  de  changeurs  du  pape,  camp- 
$ore$  papXj  et  les  profits  qu'ils  tiraient  de  cette  charge 
ne  furent  pas  la  moindre  cause  de  leur  invariable  dé- 
vouement au  saint-siége.  Au  douzième  siècle,  ils  étaient 
sans  doute  insuffisants,  ou  Rome  avait  voulu  répartir  les 
bénéfices  dont  elle  était  l'occasion,  car  les  Siennois  reçu- 
rent le  même  titre  et  en  retirèrent  les  mômes  avantages, 
nouveau  sujet  d'inimitié  entre  eux  et  leurs  ambitieux 
voisins  '. 

La  signature  des  chefs  de  l'art  du  change  florentin  au 
bas  du  traité  de  1204  montre  bien  que  cet  art  avait  dès 
lors  une  sorte  d'organisation,  peut-être  même  de  statut. 
L'extrême  complication  des  monnaies,  qui  faisait  de  la 
connaissance  de  l'argent  une  véritable  science,  rendait 
l'intermédiaire  des  changeurs  indispensable  au  plus 
grand  nombre.  La  livre  n'était  plusqu'une  unité  de  mon- 
naie imaginaire.  Elle  avait  beau,  comme  au  temps  de 

regnis  colligeret.  •  (Muratori,  Antiq.  itaL,  Diss.  16,  t.  I,  888,  890). 

'  Voy.  M.  P.  Vinari,  //  Politecnico,  ilécembre  1866,  p.  586, 587. 

*  En  1253,  Grégoire  IX  donne  quittance  «ad  Angelerium  Solaficum  quem- 
(bm  campsorem  nostnim  et  ejus  socios  mercatores  Senenses  de  omnibus 
^tionibus  quas  in  Ânglia,  Francia  et  curia  Romana  vel  eliam  alibi  nostro 
velecdesi»  Romansnomine  receperunt.t  (Muralori,  Antiq.  OaL,  Diss.  16, 
t  I,  p.  889.) 


•  •• 

•  1    •   •••  ••  «î 

•  •  •  •  •      •  •• 

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202  LA  LEHRE  DE  CHANGE. 

l'empire  romain  et  de  Tempire  grec,  être  composée  de 
vingt  sous,  ces  sous,  quant  au  poids,  n'en  faisaient  pas 
le  tiers;  ils  n'avaient  plus  eux-mêmes  qu'une  valeur 
nominale,  représentant  douze  deniers,  et  il  y  eut  au- 
tant de  livres  différentes  qu'on  frappa  de  sous  di- 
vers. Chaque  pays,  chaque  ville  avait  ses  monnaies, 
multiples,  compliquées,  et  par  surcroît  fort  lourdes, 
car  l'or  ayant  disparu  sous  les  Carolingiens,  on  n'a- 
vait guère  plus  que  de  la  monnaie  d'argent  *.  Tout  paye- 
ment de  quelque  importance  devenait  un  embarras  et  un 
danger.  Les  transactions  commerciales  s'en  trouvaient 
réduites  dans  leur  nombre  et  leur  étendue.  Elles  n'eus- 
sent jamais  peut-être  triomphé  de  ces  complications  et 
de  ces  difOcultés  de  tout  genre,  si  les  changeurs  de  Flo- 
rence n'avaient  introduit  l'usage  de  la  lettre  de  change. 
Que  les  Juifs,  comme  on  le  prétend,  l'eussent  jadis 
inventée,  et  les  Vénitiens  employée  plus  tard,  à  l'occa- 
sion des  croisades,  dans  leur  pratique  commerciale*,  il 
importe  peu.  Ce  sont  les  Florentins  qui  ont  généralisé 
cet  ingénieux  expédient  de  remplacer  la  monnaie  encom- 
brante ou  les  pesanls  lingots  par  de  légères  feuilles  de 
papier,  rétabli  d'un  pays  à  l'autre  l'équilibre  entre  la 
valeur  réelle  de  l'argent  et  sa  valeur  légale,  c'est-à-dire 
arbitraire,  servi  d'intermédiaire  à  ceux  qui  n'avaient  pas 
partout,  comme  eux,  des  marchands  et  des  comptoirs, 
donné,  en  un  mot,  l'impulsion  au  commerce,  en  sup- 
primant les  chances  probables  de  pillage,  les  causes  cer- 

*  Cibrario,  DelT  economia,  elc,  p.  456.  —  Peruzzi,  Storia  del  cam" 
mercio  di  Firenze^  p.  105. 

«  Dès  \\1\.  Voy.  .4rc7i.  stor.,  1865,  5*  série,  t.  U,  part.  I,  (DeW  orig. 
di  Fir.)  Weber,  Hicerchc  sulF  origine  e  stUla  natura  del  contralto  del 
cambiOi  Venise,  1810.  —  Pardessus,  II,  111.  —  Cibrario,  Dell'  econo- 
mia,  etc.,  p.  472,  475. 


IMPORTANCE  DES  CHANGEURS.  203 

laines  de  pertes  devant  lesquelles  il  reculait  \  Ainsi  ils 
firent  de  brillantes  fortunes,  les  uns  en  exerçant  à  la  fois 
leur  industrie  et  le  métier  du  change  ou  de  la  banque, 
les  autres  en  concentrant  tous  leurs  efforts  sur  ce  der- 
nier, qui  devint  le  premier  des  arts  ',  sinon  par  le  rang, 
du  moins  par  l'importance,  et  qui  leur  fit  donner  à  eux 
seuls  le  nom  de  changeurs  \  On  a  bien  pu  les  flétrir  sous 
celui  d'usuriers,  et  de  chiens  lombards \  mais  on  ne  sau- 
rait oublier  qu'en  s'enrichissant  ils  enrichirent  leurs  con- 
citoyens et  leur  patrie.  C'est  grâce  aux  trésors  qu'ils  y 
firent  afBuer,  que  Florence  put  acheter  aux  seigneurs 
leurs  châteaux,  pourvoir  à  l'équipement,  à  l'approvi- 
sionnement de  ses  milices  toujours  sur  pied,  asservir  les 
villes  voisines,  s'agrandir,  se  fortifier  elle-même,  et 
construire  dans  son  sein  de  somptueux  palais. 


*  Le  statut  inédit  d'Avignon  de  1245  contient  un  paragraphe  c  Delitteris 
cambii.  »  (Bibl.  net.  de  Paris,  ms.  anc.  fonds,  n*  4()56),  ce  qui  prouve  que 
Tusage  des  lettres  de  change  était  déjà  assez  général.  En  1246,  Innocent  IV 
déposait  h  la  banque  de  Venise  une  somme  considérable,  pour  la  faire  par- 
venir à  un  banquier  de  Francfort  (Mencken,  Scriptores  rerum  germant- 
carum,  II,  1755).  En  i255,  autre  exemple  en  Angleterre  (Rymer,  t.  I, 
part  11,  p.  16).  Cf.  pour  Venise,  Marin,  Storia  etc.  V,  296.  Indications  de 
Pardessus,  II,  111,  112.  Cf.  Libri,  Hist  des  sciences  mathématiques ^  t.  11, 
p.  59,  268. 

*  i  Idque  sensim  primum  ac  prascipuum  eorum  negotium  evasit.  »  (Mura- 
lori,  Antiq.  ital.,  Diss.  16,  t.  I,  p.  888.) 

^Ibid.^p.  877. 

*  «Cani  Lombardi  ».  (Boccace,  Decameron,  giom.  I,  nov.  1, 1. 1,  p.  45. 
^ilan,  1816.)  On  sait  qu'à  Paris  et  à  Londres  il  y  avait  une  rue  des  Lom- 
bards ou  préteurs  sur  gages.  Les  changeurs  étaient  encore  appelés,  selon 
les  lieux,  bancbieri,  tavolieri,  usurai,  et  s'appelaient  eux-mêmes  cambia- 
lot*iou  feneratori.  On  sait  qu'aux  usuriers  de  Cahors  on  donnait  le  nom  de 
^orsins.  Parmi  les  vrais  Lombards  on  remarquait  surtout  des  Milanais,  des 
<Wntin8,  des  AstésaDS  :  «  Anno  1 226  cives  Astenses  cœperunt  praestare  et 
Mt'^re  usuras  in  Francia  et  ultramontai^s  partibus,  iibi  multam  pecuniam 
iacrali  sunl.  •  (Ogerius  Alferius,  Chron.  Astense^  R.  I.  S.,  t.  XI).  (Muratori, 
fcc»  cU,  p.  890). 


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•  •• 
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•  ^ 


204  ART  DES  MÉDECINS,  DES  PEAUSSIERS. 

A  ces  quatre  arts,  il  en  faut  ajouter  trois  autres,  déjà 
constilués  en  H  95*  :  les  médecins  et  les  apothicaii^es, 
dont  dépendaient  les  chirurgiens  et  les  accoucheuses,  et 
qui  tiraient  leur  importance  non  des  soins  qu'ils  don- 
naient h  la  vie  et  à  la  santé  de  leurs  semblables,  mais  des 
drogues  et  des  épices  de  l'Orient,  alors  si  recherchées, 
dont  les  speziali  ou  apothicaires  avaient  le  dépôt  et  le 
débit*.  Venaient  ensuite  les  peaussiers,  très-florissants 
aussi,  car,  depuis  les  temps  langobards  et  carolingiens, 
la  mode  s'était  maintenue,  chez  les  grands  et  même  chez 
les  petits,  d'employer  peaux  et  fourrures,  pour  se  vêtir 
et  pour  orner  ses  vêlemenls'.  Si  ces  deux  ans  ne  sont  pas 
au  niveau  des  premiers,  c'est  qu'ils  n'avaient  pour  objet 
que  de  répondre,  dans  le  pays  même,  aux  exigences 
usuelles  de  la  vie,  et  que  la  règle,  chez  les  Florentins,  fut 
toujours  de  donner  le  pas  à  ceux  qui  leur  ouvraient  de 
vastes  débouchés,  qui  leur  assuraient  des  relations  éten- 
dues au  dehors.  Plus  tard,  quand  Florence  eut  des  galères, 
quand  elle  eut  obtenu  dans  l'Orient,  sur  les  bords  de  la 
mer  Noire,  à  Gonstantinople,  en  Egypte,  des  franchises 
égales  à  celles  des  Vénitiens,  des  Pisans  et  des  Génois,  le 
trafic  des  épices  cessa  d'être  local  et  connut  les  grandes 
affaires  ;  mais  il  ne  put  jamais  s'élever  au  premier  rang, 
soit  qu'il  nuisît  aux  apothicaires   devenus  marchands 

*  Un  document  de  1193  parle  de  sept  recteurs  des  arts  :  «  septem  reo- 
tores  qui  sunl  super  capitibus  artium  ».  (Arch.  délie  Biform.  lib.  ixvi  des 
Capitoli.)  Voy.  Canlini,  I,  124,  125. 

*Cantini,Ul,  173-174. 

'  En  772,  .\nsprandtis,  roi  des  Langobards,  «  vilibus  veslibus,  sive  pelli- 
ciis,  utebatur.  »  (Paul  Diacre,  1.  VI,  c.  xxxv,  R.I.  S.,  t.  I,  part.  I,  p.  502.) 
—  Charlemagne  portait  en  hiver  des  peaux  de  loutre,  c  Ex  pellibus  lutrinb 
thorace  confecto.  »  (Vita  Karoli  Magni  per  Eginhardumscriptaj  c.  xxiii, 
dans  D.  Bouquet,  V,  98),  et  en  été,  à  la  chasse,  des  peaux  de  mouton,  «  pel- 
licium  berbicinum.  »  (Mon.  S.  Gall.  1.  II,  c.  xxvii,  dans  D.  Bouquet,  Y,  133.) 


ART  DES  JUGES  ET  NOTAIRES.  205 

'avoir  dans  leurs  rangs  les  médecins  et  les  chirurgiens, 
mpiriques  et  opérateurs  qui  ne  vendaient  pas,  soit  que 
avance  prise  par  les  arts  précédents  fût  trop  considérable 
our  qu'ils  pussent  être  rejoints. 
Un  dernier  art,  toutefois,  qui  date  aussi  de  ces  temps 
seules,  fut  Tobjet  d'une  exception  flatteuse  :  c'est  celui 
es  juges  et  des  notaires.  Eux  non  plus  ils  ne  vendaient 
oint;  mais  ils  rendaient  la  justice,  cet  impérieux  besoin 
u  faible  dans  des  temps  de  violence.  On  les  tenait 
onc  en  haute  estime  ;  on  leur  donnait,  comme  aux  che- 
aliers,  le  titre  honorifique  de  menere;  on  leur  accordait, 
c  qui  était  un  honneur  dans  une  ville  de  marchands, 
autorisation  de  se  constituer  en  corps  de  métier.  On  fit 
lus  encore  :  à  la  longue,  l'art  des  juges  et  des  notaire 
btint  le  premier  rang  *.  Jadis,  au  temps  des  comtes,  il 
'y  avait  qu'un  tribunal  ;  il  y  en  eut  plusieurs  quand  Flo- 
3nce  se  fut  agrandie  ;  probablement  un  par  quartier.  Si 
I  quartier  manquait  d'un  local  convenable,  le  tribunal 
inait  ses  séances  dans  la  vieille  église  de  San  Michèle  in 
rto,  où  se  trouvaient  aussi  les  greniers  pour  les  grains*. 

'  La  première  mention  d'un  tribunal  florentin  est  de  1197  :  c  Restaurât 
mnum  judei  et  compagnus  Ârrigucci  existentes  consules  in  curia  S.  Mi- 
laelis  in  orto  super  facto  justicie.  Judice  vero  Spinellus  Spade,  provviso- 
tms  Cayalcante  de  Dltrarno  et  Guarenti  Bertoldi,  notarius  Albertus.  »  (Ar- 
\ifrio  de^  monaci  di  Pauignano^  dans  Cantini,  Ul,  62.)  —  La  première 
cution  de  Vari  des  juges  se  trouve  dans  un  traité  conclu  entre  Florence  et 
'fieto,  en  i!229  (Voy.  Cantini,  I,  153  note)  ;  mais  ces  documents,  les  plus 
iciensqui  nous  aient  été  conservés,  ne  sont  évidemment  pas  les  premiers  , 
tomt>e  sous  le  sens  qu'il  y  avait  des  tribunaux  avant  l'année  1197.  Ce  se- 
it  manquer  de  critique  que  de  dire  qu'une  institution  date  seulement  de 
innée  où  il  en  est  parle  dans  les  documents. 

*  Malgré  les  conclusions  contraires  de  Cnntini,  cela  nous  parait  résulter 
»  textes  qu'il  cite  (III,  57,  58).  Suivant  lui,  tous  les  tribunaux  auraient 
Igé  h  San  Michèle,  mais  ce  n'étaient  pas  ceux  des  quartiers  ou  usii,  qui 
étaient  pas  encore  créés.  C'est  jouer  sur  les  mots.  Que  Florence  ne  fût  pas 
visée  déjà  en  six  quartiers ,  c'est  probable ,  mais  elle  avait  des  quartiers , 


:*•: 


206  ARTS  mFËRIEURS. 

Le  désir  d'assurer  la  libre  impartialité  des  juges,  en  les 
afTninchissant  des  influences  du  voisinage,  fut  sans  doute 
pour  beaucoup  dans  cette  translation. 

Durant  la  première  moitié  du  treizième  siècle,  la  plu- 
part des  tribunaux,  et  peut-être  tous,  émigrèrent  ainsi  à 
San  Michèle  in  Orto*.  Ils  ne  trouvèrent  pas  tous  place 
dans  l'église  même  ;  ils  s'établirent  dans  le  jardin  où 
elle  était  située,  dans  des  constructions  antérieures  ou 
faites  exprès  pour  eux,  et  qu'on  désignait,  aux  actes  pu- 
blics, en  indiquant  les  propriétés  particulières  auxquelles 
elles  étaient  contiguës  *.  Sur  la  porte  était  une  enseigne, 
comme  aux  boutiques  des  marchands  :  ici  un  chevalier, 
là  un  lion,  nilleurs  une  rose,  et  c'est  par  ces  signes  qu'on 
distinguait  officiellement  les  divers  tribunaux*.  Un  con- 
sul, un  juge,  deux  provéditeurs,  deux  notaires,  cesl 
ainsi,  généralement,  qu'ils  étaient  alors  composés. 

Qu'il  y  eût  encore  d'autres  métiers,  c'est  ce  que  prou- 
vent jusqu'à  l'évidence  les  besoins  primordiaux  de  toule 
agglomération  d'hommes.  Pas  plus  alors  que  plus  tanl, 
Florence  ne  pouvait  se  passer  de  boulangers  et  de  bou- 
chers, de  tailleurs  et  de  cordonniers;  mais  ces  indu- 
stries, et  d'autres  encore,  réputées  viles,  ne  comptaient 
pour  rien  dans  l'État.  Le  nombre  était  peu  considérablo 

correspondant  à  ses  quatre  portes.  D'aiUeurs,  sur  les  cinq  documents  qu^ 
cite  Cantiui,  il  y  en  a  au  moins  deux  où  il  n*est  pas  dit  que  les  tribunaux  don  i* 
on  parle  soient  établis  h  San  Michèle  ;  ce  sont  ceux  de  Porta  San  14ero  et  d^ 
San  F'ier  Scherairgio. 

'  «  In  curia  porte  S.  Pancratii  posita  in  orto  S.  Michaelis  (1243).  In  curi^ 
scxtus  Hurgi  i^ita  in  Orto  S.  Michaelis.  »  (1249.)  —  •  Curie  sextus  Ultram* 
site  in  Orlo  S.  Michaelis.  »  (1260.)  —  (Documents  dans  Cantini,  Ul,  59-* 
♦il.) 

'  «  Juxta  doinum  (ilioruni  ohm  Adacti  existentibus  ;  —  ad  pedem  domu^ 
Honialdollorum;  —  ad  pedem  turris  lil.  (sic)  »  (Cantini,  loc.  cit.) 

'  «  Ubi  est  signum  cquitis  ;  —  ubi  est  signmn  leonis  ;  —  ubi  est  signuif^ 
rose.  >»  (Cantini,  UI,  p.  58-65.) 


;/:  '::  ••• 


LE  PEUPLE  ADMIS  \  LÀ  VIE  PUBLIQUE.  207 

des  habitants  qui  y  comptaient  pour  quelque  chose  :  aux 
deniières  années  du  xni*  siècle,  ils  pouvaient  encore 
tenir  leurs  assemblées  dans  des  églises  ou  des  palais  S 
et  à  la  fin  du  xv%  le  peuple  se  composait  à  peine  de 
trois  mille  deux  cents  personnes,  quoique  la  ville  se  fût 
beaucoup  agrandie,  quoiqu'on  eût  fait  des  révolutions  et 
des  lois  pour  étendre  le  droit  de  cité.  Un  auteur  moderne 
suppose  que  dans  les  premiers  temps  de  la  vie  commu- 
nale, il  n'y  avait  pas,  à  Florence,  plus  de  quinze  cents 
citoyens,  dont  mille  seulement  étaient  éligibles  aux  em- 
plois*. On  n'en  saurait  être  surpris.  Le  œntadino^  tou- 
jours attaché  à  la  glèbe,  n'avait  ni  les  droits  du  citoyen  ni 
même  ceux  de  l'homme  libre.  Dans  la  ville,  il  y  avait 
beaucoup  d'habitants  de  condition  servile%  et  plus  en- 
core qui  étaient  libres  sans  prendre  aucune  part  à  la  vie 
publique.  C'est  qu'il  ne  suffisait  point  de  ne  pas  devoir 
la  naissance  à  des  serfs  ou  à  des  fils  de  serfs;  il  fallait 
en  outre  payer  des  impôts,  qu'on  ne  demandait  qu'aux 
nobles  résidant  à  Florence  et  à  l'aristocratie  marchande 
des  sept  arls  ou  métiers. 

A  la  tête  de  ces  métiers  étaient  placés  des  chefs  qui 
portaient  en  1193  le  nom  de  recteurs*,  qui  reçurent  en 
1204  celui  de  prieurs  et  un  peu  plus  tard  celui  de  con- 
suls des  arts,  auquel  succéda  enfin  le  nom  générique  de 
capiludini^.  Ils  avaient  déjà  porté  celui  de  consuls,  dans 


*  Voy.  Archivio  di  Stato,  novembre  1287.  Provvisioni  délia  Repubhlica, 
t.I. 

*  M.  P.  Villari,  dans  le  Poliiecnico  de  Milan,  juillet  1866,  p.  1,  8. 

'  Au  W*  siècle,  on  parle  encore  d'esclaves  ou  de  serfs  laissés  en  héri- 
tage, et,  même  alors,  les  contadini  n^avaicnt  pas  le  droit  de  cité.  (Voy. 
P.  Villari,  loc,  ciL) 

*  Voy.  la  note  1  de  la  page  304. 

*  «  Qui  sunt  super  capitibus  artium.  »  (Doc.  dansCantini,  I,  i24-i25«) 


208  LES  GHt^S  DES  MÉTIERS  MAGISTRATS  PRIMITIFS. 

les  siècles  antérieurs,  où  on  le  donnait  indistinctement  à 
tous  les  magistrats,  aux  évêqucs  même  et  jusqu'aux  em- 
pereurs*. Ils  le  perdirent  le  jour  où  on  voulut  l'employer 
pour  désigner  les  magistrats  municipaux,  c'est-à-dire  où 
l'on  distingua  entre  les  chefs  de  la  ville  et  ceux  des  mé- 
tiers. 

Cette  distinction  ne  fut  nécessaire  qu'assez  tard.  Elle 
ne  l'était  point  taudis  que  Florence  vivait  sous  le  joug  de 
son  comte  ou  de  son  évéque.  Il  n'y  avait  alors  d'autres 
magistrats  que  ceux  qui  veillaient  aux  intérêts  des  cor- 
porations, et  qu'à  l'origine  on  confondait  avec  les  sca- 
bini  ou  échevins  installés  dans  les  tribunaux*.  A  mesure 
que  les  métiers,  plus  considérables  par  le  nombre  de 
leurs  membres  et  par  la  richesse  que  produisait  leur  tra- 
vail, se  groupèrent  par  quartiers,  leurs  chefs  y  tinrent 
une  grande  place.  Sans  y  avoir  d'autorité  officielle,  ils  y 
faisaient  la  police  et  presque  la  loi.  Rien  n'était  changé 
dans  leurs  attributions  ;  mais  ils  avaient  plus  de  crédit  et 
aussi  plus  d'exigences  :  ils  parlaient  haut  et  se  faisaient 
écouter.  Quand  il  fallait  prendre  quelque  mesure  d'inté- 
rêt général,  quand  quelque  danger  menaçait  la  ville,  il 
était  naturel  qu'ils  se  réunissent  pour  aviser,  car,  réunis, 

*  Dans  un  document  de  998,  Otton  lil  se  donne  à  lui-même  le  nom  d7m- 
peraior  consul.  Au  IX*  si^lc,  la  chronique  des  comtes  dWnjou  était  inti- 
tulée Gesta  cortiulum  Andegavensium.  Le  comte  Bernard  de  Foix  est  con- 
sul de  FuxOt  et  Bernard,  vicomte  de  Nemours,  proconsul.  Un  document  de 
1227  nonune  le  comte  de  Flandres  alternativement  cornes  et  consul.  Henri  U, 
s*adressant  à  des  évêques,  leur  écrit  :  0  egregii  constdes!  Ce  nom,  enfin, 
est  donné  par  les  familles  à  leurs  chefs.  (Voy.  Bethmann-Hollweg,  Vrspnmg 
etc.,  p.  151,  notes  15,  16,  17,  et  Haulleville,  1. 1,  p.  429).  C'était  un  sou- 
venir du  vocabulaire  romain. 

*  VoY.  Ad.  Pawinski,  Zur  EntstehungsgeschidUe  des  Consulats  in  den 
comunen  Nord  und  Miitel  Italiens,  Berlin,  1867.  Cet  auteur  complète  Karl 
Hegel  par  Wtistenfeld.  U  commet  d'assez  graves  erreurs,  mais  il  a  bien  étu- 

ié  sa  matière. 


'«  . •   •  »  •  .. 
*  »      .  *  * 


LES  CONSULS.  209 

on  pouvait  sans  exagération  dire  qu^ils  représenLiient  la 
communauté,  tous  ses  membres  appartenant  à  une  au 
moins  des  associations  dont  elle  se  composait.  De  même, 
quand  l'autorité  centrale  des  vicaires  impériaux  com- 
mença de  s^efTacer  par  impuissance,  les  consuls  des  mé- 
tiers étaient  seuls  en  mesure  de  recueillir  son  héritage, 
et  c'est  ainsi,  sans  institution  formelle,  qu'ils  devinrent 
des  magistrats  communaux  ^ 

Ce  que  Thisloire  appelle  improprement  a  la  révolution 
des  consuls,  »  n'est  donc  autre  chose  que  le  lent,  l'insen- 
sible progrès  de  leur  pouvoir,  et  l'on  ne  saurait  assigner 
aucune  date  précise  à  cette  transformation*.  Des  consuls 
ayant  d'autres  attributions  que  de  gouverner  leurs  mé- 
tiers, il  y  en  avait  à  Fano,  à  Osimo,  à  Ancône  en  883,  à 
Rome  en  901,  à  Orvielo  en  975,  à  Ravenne  en  990,  à 
Ferrare  en  1015,  à  Pise  et  à  Gênes  en  1100  '.  Il  y  en  eut 
à  Florence  tout  au  moins  en  1101 .  Â  cette  date,  deux  ma- 
gistrats portant  ce  titre  promettent  au  nom  de  Florence 
dépendre  la  justice  aux  habitants  de  Pogna,  qui  ont  fait 
leur  soumission.  Dans  cet  acte,  si  heureusement  arraché 
aux  injures  du  temps  comme  à  l'incurie  et  aux  violences 
des  hommes^,  il  est  parlé,  chose  plus  digne  encore  d'at- 

*  Âmmirato  a  bien  tu  que  telle  était  la  Térité.  «  Essendo  i  consoli  délie 
vti,  dit-il,  gli  stessi  che  quel  del  comune.  t  (L.  I  accr.,  1. 1,  p.  67.) 

'  On  ne  peut  non  plus  dire  quand  le  prévôt  des  marchands  de  Paris,  sans 
cesser  d^être  le  chef  d^une  corporation,  devint  le  chef  de  la  municipalité. 

'  Flaminio  dal  Borgo,  Diplomipisani,  p.  85.  —  Ann.  genuens.,  R.  I.  S., 
t.  VI,  247.  —  Léo,  1.  IV,  c.  iv,  1. 1,  p.  278.  —  Haulleville,  t.  I,  p.  -432. 

*  Devant  un  fait  si  positif,  il  serait  oiseux  de  s'arrêter  aux  conjectures  et 
3UX  contradictions  des  auteurs,  même  presque  contemporains.  Paolino  dit 
(R.  I.  S.,  Suppl.  n,  16)  en  1117.  Yillani  en  parle  pour  la  première  fois  à  la 
«bledc  1177  (M.  Hillebrand  dit  à  tort  1170).  Ammirato  (I,  56)  en  1176. 
D'après  un  document  cité  par  Raumer  (  Wiener  Jahrbûcher  der  Utteratur, 
t*  YUI,  p.  69),  ce  serait  en  1172.  Neumann  (loc.  cit,)  dit  vaguement  do 
1080  â  1 150,  ce  qui  est  une  manière  stire  de  ne  pas  se  tromper.  —  Le  P. 

mn.    DB  FLORBHCB.   —  I.  14 


SIO  CONSULS  œMMUNAUX. 

tention,  d'élections  nouvelles  et  même  d'assemblées^  Ces 
assemblées  étaient  encore  rudimentaires,  telles  que  .les 
peut  avoir  une  ville  sans  importance  :  tous  les  clercs  et 
laïques  y  étaient  convoqués  ^  La  comtesse  Mathilde,  qui 
se  trouvait  à  Florence  en  juillet  1101',  admettait  donc  ces 
stipulations  particulières  des  villes  de  ses  États  entre 
elles,  et  ces  consuls  municipaux  qui  méritaient  sa  bien- 
veillance en  professant  le  même  respect  pour  son  auto- 
rité que  pour  celle  de  l'empereur*.  Il  y  avait  dès  lors 
une  sorte  non  pas  de  constitution,  mais  de  coutume 
communale,  permettant  la  réunion  des  citoyens  dans 
certaines  circonstances,  et  l'élection  de  leurs  magistrats. 
A  Florence  et  dans  les  autres  villes,  les  consuls,  en 
général,  étaient  élus  pour  un  an.  On  ne  leur  donnait  pas 
de  plus  longs  pouvoirs  par  crainte  qu'ils  ne  prissent  le 
goût  de  la  domination^.  Leur  nombre  varia  de  un  à 

Ildcfonso  de  S.  Luigi  a  public  une  liste  des  consuls  de  1138  à  1210  (De/i- 
xie  degli  eruditi  Toscani,  VU,  136-144). 

^  <  Item  pro  hoc  facto  faciemus  arringum  et  percipiemus  populo  sub  ju-^- 
ramento  ut  hec  omnia  firma  teneant  et  eis  non  excomandabiinus.  Ilenj, 
quando  eligemus  arbitres,  faciemus  eos  jurare  ut  mictant  in  constituto  uC 
consoles  sequentes,  civitatis  Tel  rectores  ita  teneantur  firmum  tcnere.  Et  sic 
gradatim  de  consulato  in  consulato  observari  debeat  in  perpetuum.  •  (Ardi. 
di  Slato.  Doc.  dans  Gantini,  I,  75.) 

*  «  In  presencia  omnium  clericorum  et  laïcorum  civitatis  Florencie... 
majores  et  minores  convocati  more  solito.  »  (Doc.  cité  par  A.  Desjardins, 
Négociations  diplomatiques  de  la  France  avec  la  Toscane,  t.  I,  Introd., 
p.  42,  43.  Paris,  1859.) 

5  Voy.  Fiorenlini  à  cette  année. 

*  Cantini  (I,  79,  82)  suppose  que  Mathilde  donna  la  liberté  à  Florence 
pour  la  récompenser  d^avoir  soutenu  un  siège  contre  Henri  IV  en  1081.  H 
est  bien  plus  probable  qu*ellc  la  lui  laissa  prendre.  Peut-être  cependant  lui 
fit  elle,  comme  à  Pise,  à  Mantoue,  à  Crémone,  àGuastalla,  etc.,  de  ces  con- 
cessions de  détail  qu'elle  accordait  le  plus  souvent  aux  églises,  mais  quel- 
quefois  aussi  aux  hommes,  hominibus,  —  Le  savant  Lami  se  trompe  donc 
quand  il  dit  que  les  Florentins  ne  commencèrent  à  se  mettre  en  liberté 
qu'après  la  mort  de  Malhilde. 

*  «  Gonsules  eliguntur,  neve  ad  domiuandi  libidmem  prorumpant^  m- 


FAMILLES  CONSULAIRES.  211 

nogi;  le  plus  souvent  il  se  tenait  entre  les  deux,  et  il  en 
dut  être  ainsi  tant  que  la  distinction  ne  fut  pas  nettement 
établie  entre  les  consuls  des  métiers  et  ceux  de  la  com- 
mane^,  entre  les  consuls  qui  rendaient  la  justice  et  ceux 
qui  avaient  la  charge  du  gouvernement.  <c  Sur  ce  point 
comme  sur  tant  d'autres,  Florence  parait  singulièrement 
en  retard  :  en  1127  à  Rome,  en  1133  à  Gênes,  en  1158 
à  Milan,  on  distinguait  déjà  les  consuls  de  pldcitiSj  des 
consuls  de  commtmi*.  A  Florence,  on  ne  trouve  guère 
mentionnés  qu'en  1204  les  comules  dvitatis  et  les  can- 
tules  jmtitiœ  '.  Mais  depuis  longtemps  déjà  ces  charges 
sont  remplies  par  des  citoyens  dont  les  noms  faisaient 
alors  ou  ont  fait  depuis  grande  figure  dans  les  annales  de 
leur  ville  :  au  consulat  se  succèdent  les  Âlbizzi,  les  Àl- 
berti,  lesÂmidei,  les  Cavalcanti,  lesGiandonali,  lesTor- 
Qaquinci,  les  Infangati,  les  Caponsacchi,  les  Guidi,  les 
Uberli,  les  Fifanti,  lesÂbati,  et  d'autres  encore  \  A  la  fin. 


gulis  pêne  annis  variantur.  »  (OUo  Frising.,  H,  15.  R.  I.  S.,  t.  Yl,  708). 
>  En  1174,  huit  consuls  sont  chargés  de  recevoir  un  acte  de  donation  ;  en 
1176,  neuf  signent  un  instrument  de  paix  entre  Sienne  et  Florence;  en 
tSOl,  onze  sont  mentionnés  dans  un  aclc  de  récompense  (Documents  dans 
Cantini,  I,  91-93  ;  II,  85).  —  Voici  un  tableau  diaprés  la  liste  des  Delizie; 
mais  il  ne  faut  pas  oublier  que  cette  liste,  dressée  d'après  des  documents 
IttlicuUers,  doit  être  incomplète  : 

année,    consuls,    année,    consuls,    année,    consuls,    année,    consuls,    année,    consuls. 


1138 

2 

1181 

3 

1187 

2 

1194 

2 

1200 

2 

1172 

2 

1182 

2 

1188 

3 

1195 

2 

1201 

13 

1173 

2 

1183 

2 

118» 

3 

1196 

1 

1202 

5 

1174 

8 

1184 

2 

1190 

2 

1197 

20 

1203 

0 

1176 

9 

1185 

2 

1191 

3 

1198 

8 

1204 

10 

1180        2        1186        3        1192        3        1199        4        1210        2 

*  Ann.  genueru.^  1. 1.  (R.  I.  S.,  t.  VI,  255).  —  Cianelli,  1. 1,  p.  185.  — 
Léo,  1.  IV,  c.  VI,  t.  I,  p.  326). 

»  Voy.  la  liste  des  Delizie,  etc.,  Vil,  156-144.  —  ViUani  (V,  32)  ne  voit 
pas  cette  distinction  et,  par  conséquent,  ce  progrès. 

*  Cutini,  I,  91-95. 


21  î  LE  CONSEIL  MS  CENT. 

l'usage  prévalut  de  fixer  le  nombre  des. consuls  commu- 
naux ou  politiques  diaprés  celui  des  portes  ou  des  qusœ- 
tiers,  en  donnant  à  chacun  de  ces  quartiers  tantôt  ud, 
tantôt  deux  consuls^  ou  prieurs*.  C'est  alors  seule- 
ment que  Florence  commença  à  avoir  un  gouvernemefit 
digne  de  ce  nom,  gouvernement  communal  et  oUgaiv 
chique,  où  un  sénat  de  cent  biu)ni  uomini  paraît  avoir 
eu  mission  d'élire  comme  de  contrôler  les  consuls',  él 
qu'on  appelle,  dans  le  langage  du  temps,  œmmuM  doir 
tatis.  Le  chroniqueur  Paolîno  de  Pieri^  en  fixe  la  date  i 
l'année  1195.  «  Auparavant,  dit-il,  Florence  se  gouver- 
nait à  la  manière  des  villages,  sans  ordre,  bon  usage  oh 
statut  \  » 

Si  dès  lors  elle  se  gouverna  mieux,  si  elle  connut 
l'ordre,  si  elle  eut  comme  les  villes  voisines  '  un  statut. 


^  Ailleurs  comme  à  Florence  :  Yilerbe  a  4  quartiers,  et  4,  puis  8 
suis;  Crema,  27  quartiers  et  27  consuls;  Pérouse,  5  portes  et  10  consuls; 
Lucques,  3  arrondissements  et  12  consuls.  Yoy.  Ferrari,  U,  14,  et  Si»-j 
mondi,  I,  270. 

*  Un  document  du  1*'  mars  1202  parle  des  <  Priori  di  ciascun  sesti 
di  Firenze.  »  (Arch.  di  Stato,  Cartapecore  Strozziane  Uguccioni). 

'  Voy.  une  élude  de  M.  P.  Villari  dans  //  Politecnico  de  Milan, 
let  1866,  p.  6,  8. 

^  C'est-à-dire  fils  de  Pieri.  Cela  soit  dit  une  fois  pour  toutes.  La 
culc  di  n'a  pas  d'autre  sens  en  italien  dans  les  noms  propres.  Elle  n*indi(] 
ni  noblesse,  ni  grande  famille,  tout  au  contraire.  Pour  les  grandes  Cunill 
on  disait  des  (de  devant  les  consonnes,  pour  dei,  et  degU  devast 
voyelles)  :  par  exemple,  Cosimo  des  Medici. 

'  «  Comiciô  Firenze  ad  avère  consoli  che  in  prima  si  reggeano  a  modo 
ville,  sanza  ordine  o  statuto  o  buona  usanza.  •  (Paolioo,  R.  I.  S.,  Suppl.î 
9).  A  partir  de  cette  année  1195,  Paolino  donne  une  liste  de  coosols 
sez  semblable  à  celles  des  autres  auteurs,  si  Ton  tient  compte  des  fortes 
riantes  sous  lesquelles  sont  souvent  présentés  les  mêmes  noms.  D  ne  doi 
guère ,  d'ailleurs  ,  que  celui  du  principal  consul  de  chaque  année ,  en  ajc 
tant  :  e  moi  compagni.  Tel  était  Tusage  primitif. 

^  Lucques,  par  exemple,  avait  un  statut  dès  1198.  Voy.  à  cet  égard 
détails  très-précis  dans  Memorie  e  documenU  per  sertire  alla  stom 


HABITANTS  NOBLES  DE  FLORENCE.  215 

c'esl-à-dire  des  conslilutions  écrites,  elle  le  dut,  on  vient 
de  le  voir,  à  ses  métiers,  auxquels  elle  empruntait  leur 
oi^anisation  en  l'élargissant.  Mais  les  gens  des  métiers 
n'habitaient  point  seuls  Florence.  Auprès  d'eux  vivait  une 
classe  d'hommes  nobles  qui  les  méprisait,  parce  qu'ils 
travaillaient  de  leurs  mains,  et  qui  les  haïssait  parce 
quMIs  acquéraient  ainsi  des  richesses  qui  les  rendaient 
puissants.  Celte  classe  se  composait  des  familles  alle- 
mandes qui,  suivant  l'exemple  des  Uberti  et  desLamberti, 
avaient  déserté  la  cour  de  l'empereur  pour  venir  cher- 
cher, sur  les  bords  de  l'Arno,  une  résidence  de  leur 
choix  ;  puis  de  celles  qui  étaient  volontairement  descen- 
dues de  leurs  castels  campagnards  pour  demander  è  la  vie 
urbaine  des  avantages,  des  jouissances  dont  elles  étaient 
privées,  et  qui,  pour  ravoir  leurs  privilèges,  confisqués 
par  l'évêque  ou  par  la  ville,  rentraient  dans  le  droit  com- 
mun, assurant  ainsi  à  Tégalité  civile  un  progrès  d'autant 
plus  remarquable  qu'il  vint  d'une  aspiration  des  anciens 
maîtres,  au  lieu  d'être  une  conquête  sur  eux.  Enfin,  à 
ces  familles  il  faut  joindre  celles  qui,  vaincues  et  par 
contrainte,  avaient  suivi  le  même  chemin. 

Ces  citoyens  malgré  eux  subissaient  les  mêmes  obli- 
gations et  n'avaient  pas  le  droit  de  les  trouver  trop  dures, 
puisque  d'autres  de  leur  race  s'y  étaient  volontairement 
soumis.  Si  certaines  conditions,  dont  nous  avons  parlé  en 
rapportant  leur  défaite,  leur  étaient  particulières,  ils  ne 
pouvaient  s'en  prendre  qu'à  eux-mêmes,  puisqu'elles 
n'étaient  qu'une  garantie  contre  leur  esprit  de  rébellion. 
Bien  des  privilèges,  au  surplus,  les  rendaient  suppor- 


Ltfora,  t.  m,  part.  III,  p.  10,  Préf.,  volume  publié  en  1867  par  l'Académie 
de  Locques,  pour  Dadre  suite  à  Cianelli. 


244  LES  NOBLES  AU  PREMIER  RàMO. 

tables.  Ces  seigneurs  qu'on  appelait  alors  capitaines  et 
qu'on  appela  bientôt  grands  ou  magnats,  étaient  déclarés 
non  justiciables  des  tribunaux  consulaires.  On  tolérait 
qu'ils  vécussent  au  sein  d'une  opulence  dont  nul  ne  re- 
cherchait plus  la  coupable  origine,  entourés  d'une  clien- 
tèle nombreuse  d'hommes  habitués  à  porter  des  armes  et 
à  en  faire  usage  sans  scrupule.  On  approuvait  qu'ils  cher- 
chassent les  occasions  de  montrer  leur  capacité  militaire; 
on  ne  leur  marchandait,  au  retour,  ni  les  honneurs,  ni 
les  récompenses.  C'est  parmi  eux  qu'une  population  de 
bourgeois  et  d'artisans  prenait  de  préférence  ses  consuls. 
Elle  n'avait  garde  de  leur  enlever  les  châteaux  qu'ils  pos- 
sédaient encore.  Elle  trouvait  bon  qu'ils  y  résidassent  du- 
rant la  belle  saison,  où  l'on  faisait  la  guerre  \  comme  en 
des  postes  avancés  qui  formaient  une  ligne  de  défense 
autour  de  la  ville;  elle  faisait  d'eux,  en  quelque  sorte, 
des  feudataires  communaux.  Jadis  elle  avait  exploité 
contre  eux  le  mécontentement  des  campagnards  ;  main- 
tenant, c'est  contre  les  campagnards  qu'elle  tournaitleurs 
bras.  Ne  pouvant  admettre  les  prétentions  des  bourgs  à 
l'indépendance  sans  se  créer  de  nouveaux  ennemis,  ni  los 
absorber,  comme  elle  avait  fait  les  seigneurs,  sans  intro- 
duire dans  ses  murailles  un  élément  plus  nombreux  que 
n'étaient  ses  citoyens,  elle  voyait  dans  les  capitaines  de 
précieux  instruments  contre  les  localités  voisines;  elle 
s'applaudissait  de  leur  concours  autant  que  de  leur  sou' 
mission  \  Ce  concours,  chose  étrange,  ils  ne  le  refusaient 
pas  même  contre  les  hobereaux  encore  récalcitrants,  et 


*  On  ne  faisait  la  guerre  que  de  mai  à  octobre.  Voy.  Ricotti,  I,  64. 

^  Partout  il  en  était  de  môme.  Ne  pouvait-on,  comme  à  Florence,  Yoh^ 
tenir  par  la  force ,  on  Tachetait ,  comme  à  Gènes  ,  k  Iieaux  deniers  comp^ 
tants.  Yoy.  Ann,  genuens.,  1.  H,  R.  I.  S.,  t.  VI,  349. 


SOUMISSION  DES  NOBLES  AUX  VILLES.  215 

c^était  fort  heureux,  car  leur  inaction  eût  rendu  impos- 
sibles ces  nouvelles  campagnes  :  on  eût  pu  craindre  qu'ils 
n*abus<issent,  à  rinlérieur,  de  Téloignement  des  milices 
pour  se  rendre  les  maîtres.  Un  auteur  moderne  ne  les 
compare  pas  sans  raison  au  renard  de  la  fable,  qui,  ayant 
perdu  sa  queue,  la  voulait  couper  à  tons  ceux  de  son  es- 
pèce S  Quant  aux  seigneurs  qui  regimbaient  devant  Thu- 
miliation  d'un  traité,  on  leur  rendait  Texistence  si  dure, 
qu'ils  ne  pouvaient  éviter  de  résider  à  Florence  qu'en 
cherchant  un  refuge  dans  quelque  autre  cité.  Chacune 
ayant  ainsi  ses  émigrés,  Florence  n'y  perdait  rien  :  la  re- 
nommée de  son  beau  site  et  la  vie  agréable  qu'on  y 
menait,  y  faisaient  accourir  de  toutes  les  villes  de  l'Italie 
centrale  inGniment  plus  de  nobles  habitants  que  son 
voisinage  immédiat  ne  leur  en  envoyait.  La  rébellion, 
d'ailleurs,  devenait  de  jour  en  jour  plus  rare.  «  Dans  la 
seconde  moitié  du  xn'  siècle,  écrit  Otton  de  Freising,  on 
n'eût  pas  trouvé  un  personnage  de  marque  qui  ne  fût 
soumis  à  sa  ville'.  » 

Mais  celte  soumission,  volontaire  ou  forcée,  ne  chan- 
geait pas  le  naturel  d'hommes  belliqueux  qui  avaient 
toujours  vécu  de  la  guerre,  et  que  le  peuple  florentin, 
dans  son  propre  intérêt,  poussait  à  en  vivre  comme  par 
le  passé.  Ceux  qui  n'habitaient  Florence  qu'à  leur  corps 
défendant,  se  tenaient  en  garde  contre  les  attaques  des 
citoyens,  auxquels  ils  prêtaient  leurs  propres  sentiments. 
D'autres,  établis  dans  le  même  quartier,  dans  la  même 
rue  que  d'anciens  rivaux,  se  croyaient  tenus  à  prendre 


*  Trollope,  I,  68. 

*  •  Vixque  aliquis  nobilis  vel  Tir  magnus  tam  magno  arabitu  inveniri 
<lQeat,  qui  civitatis  suse  non  sequttur  imperium.  »  (Otto  Frising.,  I.  H, 
cxui,  R.  L  S.,  t.  VI,  708-709.) 


216  HUMEUR  BATATLLEUSE  DES  NOMLES. 

contre  eux  Toffensive  ou  à  se  tenir  du  moins  sur  une  dé- 
fensive armée.  Tous  ils  avaient  des  querelles  sans  cesse 
renaissantes  avec  des  gens  de  toute  condition  dont  ils  ne 
pouvaient  plus  éviter  le  contact,  avec  qui  ils  vidaient  par 
les  armes  leurs  moindres  différends.  Né  se  croyant  nulle- 
ment en  sûreté,  ils  marchaient  la  dague  au  poing,  regar- 
dant derrière  eux  et  au  détour  des  rues;  ils  transfor- 
maient en  forteresses  leurs  maisons,  ils  y  élevaient  de 
hautes  tours,  comme  dans  leurs  châteaux  de  la  cam- 
pagne S  à  rimitation  de  celles  qui,  dans  la  ville  même, 
avaient  été,  au  x*  siècle,  en  des  temps  de  détresse  ef- 
froyable, le  dernier  et  souvent  l'inexpugnable  refuge  des 
malheureuses  populations  contre  les  Normands,  les  Sar- 
rasins, les  Awares  et  les  Hongrois*.  Peu  nombreuses 
alors,  ces  tours  le  devinrent  tant,  grâce  aux  capitaines, 
que  Fexagération  de  chroniqueurs  sans  critique  en  donne 
dix  mille  à  Pise'.  Villani,  plus  soucieux  du  vraisem- 
blable, n'en  attribue,  dans  le  principe,  que  cent  cin- 
quante à  Florence*.  Il  y  en  eut  plus  tard  bien  davantage, 
puisque  chaque  grande  famille,  chaque  famille  riche,  eut 
la  sienne,    puisque  aujourd'hui  même,  après  tant  de 
siècles  écoulés  et  de  ruines  accumulées,  on  en   voit 
debout  un  si  grand  nombre  encore,  qui  donnent  à  la 

A  M.  TroUope  (I,  61)  croit  à  tort  que  Ton  commença  à  bâtir  des  tours 
^  la  suite  des  troubles  suscités  par  les  Uberti,  en  1177.  C'est  un  fait  beau- 
coup plus  général  et  commun  à  toutes  les  villes.  On  bâtissait  en  préfision 
de  ces  faits  de  guerre  qui  étaient  alors  le  principal  de  la  vie. 

'  Muratori,  Antiq.  itaL^  Diss.  26,  t.  II,  p.  495. 

'  «  Credat  qui  velit  quœ  de  Pisana  civitale  scripsit  Benjamin  Tudelensis 
Judaeus  in  Itinerario,  in  haec  verba  loquens  :  Ingens  urbs  in  cujus  domibus 
fere  decem  mille  turres  numerantur  ad  pugnaudum  aptse  et  instnictœ.  » 
(Muratori,  ibid.^  p.  495.)  Marangone  va  jusqu'à  15,000.  (R.  I.  S.,  Suppl. 
I,  338). 

♦  Villani,  m,  3. 


TOURS  DES  FAMILLES  NOBLES.  217 

ville  des  fleurs  un  aspect  si  sévère  et  si  singulier  ^ 
Ces  tours,  de  forme  carrée  ou  rectangulaire,  n*avaient 
pas  plus  de  sept  ou  huit  mètres  de  côté,  mais  elles  n^en 
avaient  guère  moins  de  deux  d'épaisseur.  Les  matériaux 
dont  elles  se  composaient,  pierres,  moellons,  gros  cail- 
loux arrachés  au  lit  de  TÂrno,  étaient  unis  par  un  ciment 
si  solide  que  la  mine  et  Tacier  auraient  eu  peine  à  les 
disjoindre,  à  les  renverser.  Celles  qui  ont  disparu  du  sol 
n'ont  point  succombé  à  la  vétusté;  c'est  la  main  des 
hommes  qui  les  a  détruites.  On  y  entrait  par  une  porte 
le  plus  souvent  étroite  et  basse;  on  y  montait  par  un  esca- 
lier plus  étroit  encore.  A  chaque  étage,  une  seule  fe- 
nêtre; aux  angles,  parfois  un  soupirail,  pour  donner  pas- 
sage à  la  lumière,  surveiller  l'ennemi,  lancer  des  flèches. 
Au  sommet,  une  terrasse  crénelée  d'où  l'on  pouvait  frap- 
per sans  être  atteint.  La  forme  des  créneaux  indiquait  la 
faction  qui  en  faisait  un  de  ses  réduits'.  De  toutes  les  ou- 
vertures pleuvait,  à  l'occasion,  une  grêle  de  pierres,  de 
flèches,  de  traits.  Sur  la  terrasse  on  établissait  des  ma- 
chines, comme  celles  de  l'antiquité,  pour  atteindre  plus 
loin.  La  porte  avait-elle  été  enfoncée  ou  brûlée,  les  as- 
saillants ne  pouvaient  qu'un  à  un,  pour  ainsi  dire,  gravir 
les  degrés;  on  les  tuait  presque  sans  péril,  on  se  faisait 
un  rempart  de  leurs  corps.  La  défense  avait  tous  les  avan- 
tages dans  l'asile  presque  inexpugnable  de  ces  tours.  Aussi 

*  Pour  se  rendre  compte  de  ce  qu'il  y  a  encore  de  tours  k  Florence,  il  faut 
monter  sur  une  d'elles  on  sur  une  des  collines  du  midi,  qui  sont  plus  rap- 
prochées que  celles  du  nord,  les  jardins  de  Boboli,  par  exemple,  ou  la  nou- 
Telle  et  admirable  promenade  des  CoUi,  œuTre  de  M.  le  syndic  Ubaldino  Pe- 
mni. 

*  Les  créneaux  guelfes  étaient  rectangulaires  ;  les  créneaux  gibelins,  éva- 
sés par  le  haut  en  forme  de  Y.  (Voy.  un  dessin  curieux  dans  un  intéressant 
mémoire  de  M.  Gargani,  Délia  casa  di  Dante,  entre  les  pages  iO  et  il. 
Florence,  1865.) 


2i8  LES  MARCHANDS  ET  LES  ARTISANS. 

servaient-elles  de  point  de  ralliement.  On  s'y  donnait  ren- 
dez-vous pour  aller  à  Tattaque  d'une  maison,  d'une  tour 
ennemie;  on  y  revenait,  en  cas  de  défaile,  pour  s'y  re- 
trancher au  besoin.  Quelquefois  elles  étaient  si  rappro- 
chées qu'on  pouvait  se  frapper  de  l'une  à  l'autre*.  Spec- 
tacle étrange  que  celui  d'une  ville  si  petite  encore  et  où 
tant  de  formidables  forteresses  attestaient  que  l'étcU  de 
guen^e  domestique  était  l'état  normal  de  ses  habitants! 

Les  nobles,  en  effet,  n'étaient  pas  les  seuls  fauteurs 
de  division  et  de  discorde.  Les  marchands  et  les  artisans, 
séparés  entre  eux  par  les  intérêts  rivaux  de  leur  indu- 
strie ou  de  leur  traGc,  ne  regardaient  au-dessus  d'eux 
qu'avec  jalousie,  et  au-dessous  qu'avec  mépris.  Gomme  ils 
n'osaient  encore  s'attaquer  ouvertement  à  ces  rude^  sei- 
gneurs, ils  les  voyaient  avec  joie  s'appauvrir  par  leur  vie 
improductive  et  par  leur  luxe,  s'épuiser  par  leurs  que- 
relles et  par  leurs  sanglantes  altercations.  Ils  ne  leur 
contestaient  point  le  funeste  privilège  que  revendiquait 
fièrement  leur  folie,  de  vider  entre  eux  leurs  différends, 
sauf  à  les  traiter  sans  égards,  quand,  de  guerre  lasse,  ou 
dans  l'impuissance  de  se  détruire  les  uns  les  autres, 
quelques-uns  des  magnats  s'adressaient  aux  tribunaux  *. 
Ils  vivaient  en  défiance  d'une  troisième  classe,  de  beau- 
coup la  plus  nombreuse,  mais  qui,  n'étant  pas  composée 
d'hommes  anciennement  libres,  ne  comptait  pour  rien 
dans  l'Ëtat.  Confuse  agglomération  de  serfs,  d'affranchis 


'  Par  exemple  à  Por  S.  Maria,  où  Ton  en  voit  encore  sept  dans  un  étroit 
espace.  Au  Nercato  vecchio,  qui  était  alors  le  centre  de  la  fille,  il  y  en  avait 
davantage.  Une  ancienne  église  située  en  cet  endroit  portait  le  nom  de 
S.  Maria  tra  le  torri.  (Voy.  sur  tout  ce  qui  concerne  les  tours,  une  excellente 
étude  de  M.  Simonin  dans  la  Revue  des  Deux  Mondeê^  \*'  février  1875, 
p.  651-652.) 

«  Voy.  Léo,  1.  I,  c.  vi,  t.  I,  p.  315. 


LE  MENU  PEUPLE.  219 

qui  naissaient  à  la  liberté,  de  gens  sans  avoir,  sans  feu  ni 
lieu,  celte  classe  avait  beau  être  exclue  de  toutes  les 
charges,  de  tous  les  conseils,  de  toutes  les  élections,  on 
savait  trop  de  quel  poids  pesait,  dans  les  jours  d'émeute, 
son  robuste  bras,  pour  ne  pas  redouter  ses  lents,  mois 
continuels  progrès.  En  les  redoutant,  chose  étrange,  on 
était  réduit  à  les  favoriser.  La  condition  du  serf,  si  supé- 
rieure à  celle  de  l'esclave,  dans  un  temps  où  il  y  avait 
encore  des  esclaves*,  tendait  à  s'élever  davantage,  non- 
seulement  parce  que  la  richesse  et  les  lumières  crois- 
santes poussent  irrésistiblement  les  hommes  à  la  liberté, 
mais  encore  parce  que  les  idées  chrétiennes  introduisaient 
alors  l'usage  d'affranchir  des  serfs  pour  fêter  les  événe- 
ments heureux*,  et  l'intérêt  social  celui  de  faire,  pour 
encourager  l'immigration,  de  tout  serf  immigrant  un 
homme  libre  dans  la  ville  où  il  s'établissait'. 

Ces  humbles  avaient  bien  des  étapes  à  parcourir  avant 
de  pénétrer  dans  cette  classe  intermédiaire  de  marchands 
qui  les  dédaignait  à  cause  de  leur  origine  et  aussi  de  leur 
pauvreté  ;  mais  le  temps  faisait  oublier  l'une  et  dimi- 
nuait l'autre.  L'assiduité,  l'habileté  au  travail  enrichis- 
sait quelquefois  les  plus  pauvres,  et  devant  leurs  riches- 
ses s'ouvraient  à  la  longue  les  rangs  de  la  bourgeoisie 
qui  s'infusait  ainsi  un  sang  nouveau.  Le  sang  des  nobles 


*  Ne  fût-ce  que  chez  les  Sarrasins.  Pordessus  (t.  IV,  p.  437)  montre 
même  qu'il  y  en  eut  en  Ifalie,  à  Gênes,  k  Florence,  jusqu'au  seizième  siè- 
cle ;  mais  il  pense  que  c'étaient  des  infidèles.  En  somme,  après  le  treizième, 
TeschTage  n'est  plus  qu'une  exception  sans  importance  et  sans  intérêt. 

*  Les  documents  à  cet  égard  sont  très-nombreux  dans  le  treizième  siècle. 
Nous  aurons  roccasion  d*en  citer.  Voy.  d'ailleurs  Cibrario,  SuW  economia 
politica,  etc.,  p.  22.  —  Reinaud,  Invasions  des  Sarrasins  en  France ^ 
p.  265,  Paris,  1836. 

""  Fauriel,  1,56,  57,  i07.  —  Hillebrand,  p.  43,  U. 


MO  LE  PRIMO  POPOLO. 

y  vînt  lui-mémè  apporter  son  tribut.  Certains  d'entre 
eux,  d(?pourvus  de  morgue  ou  réduits  à  merci  par  la 
misère,  prenaient  l'héroïque  parti  de  travailler  de  leurs 
mains.  Ils  ne  faisaient  pas  toujours  des  guerres  lucra- 
tives, ou  bien  ils  dépensaient  en  peu  de  temps  ce  qu*ils 
avaient  gagné,  lisse  faisaient  alors  pelletiers,  tisserands, 
charpentiers.  Si  c'était  déroger,  ceux  de  la  caste  qui  ne 
dérogeaient  pas  se  montraient  peu  sévères,  dans  une  ville 
où  les  marchands  tendaient  de  plus  en  plus  à  tenir  le 
haut  du  pavé. 

Ainsi,  en  même  temps  qu'il  élevait  les  uns,  le  travail 
abaissait  les  autres.  Il  accomplissait  cette  œuvre  lente  de 
nivellement  progressif  qui  préparait  la  démocratie.  Il 
formait  peu  5  peu  cette  classe  mi-partie  de  nobles  et  de 
roturiers  plus  ou  moins  anciennement  libres,  que  les 
chroniqueurs  ont  appelée  jonmo />opo/o,  le  premier  peu- 
ple, et  qui  constituait  la  cité,  il  comune^  comme  disaient 
les  contemporains,  sans  prévoir  le  singulier  changement 
de  sens  que  les  progrès  populaires  et  les  discordes  civiles 
feraient,  moins  d'un  siècle  plus  tard,  subir  à  ce  mot. 
C'étaient  les  membres  de  cette  aristocratie  composite, 
magnats  et  riches  marchands,   qui  nommaient  seuls 
aux  emplois.  Aucune  incapacité  légale  ne  les   empê- 
chait d'y  être  nommés.  Si  les  roturiers  portaient  de  pré- 
férence leur  choix  sur  des  nobles,   et  se  contentaient 
d'être  électeurs,  c'était  par  une  sorte  de  respect  tradition- 
nel et  de  convention  tacite.  S'il  est  vrai  que  l'histoire  de 
Florence  se  confonde  souvent  avec  celle  des   grandes 
familles,  c'est  qu'elles  avaient  30uvent  la  conduite  des 
affaires,  privilège  non  exclusif,  toujours  révocable  et  de 
plus  en  plus  contesté.  Il  n'en  faut  pas  conclure,  comme 
on  l'a  fait,  que  ce  furent  les  nobles  qui  instituèrent  la 


HUMEUR  PACIFIQUE  DES  NOM-NOBLES.  291 

commune^;  il  ne  faut  pas  oublier  surtout  qu'à  Florence 
les  magistratures  avaient  une  très-courte  durée  ;  que, 
dans  ces  conditions,  le  véritable  souverain  c'étaient  les 
électeurs,  et  que  la  classe  des  électeurs,  nous  venons  de 
le  voir,  se  composait  d'un  petit  nombre  de  nobles  et  d'un 
nombre  chaque  jour  plus  grand  de  bourgeois. 

Mais  sauf  sur  ce  terrain  qui  par  moments  les  réunis- 
sait tous,  ils  vivaient  séparés  partout,  dans  la  vie  mili- 
taire comme  dans  la  vie  civile.  Les  expéditions  armées, 
qui  étaient  pour  les  uns  la  seule  forme  honorable  et 
fructueuse  du  travail,  répugnaient  profondément  aux 
autres  qui  n'y  voyaient  que  l'interruption  de  leur  indu- 
strie et  de  leur  trafic,  la  perte  de  leurs  biens  et  de  leur 
existence  même.  Cette  répulsion  datait  de  loin.  Dans  un 
temps  où  les  Carolingiens  tentaient  d'établir  le  service 
obligatoire,  et  où  Ton  voyait  des  abbés,  desévéques,  des 
hommes  de  loi  exercer  des  commandements*,  les  hum- 
bles, qui  ne  pouvaient  prétendre  à  cet  honneur,  imagi- 
naient mille  moyens  pour  échapper  au  service  militaire  : 
ils  vendaient  leurs  biens  ou  en  faisaient  une  donation 
fictive  ;  ils  se  réduisaient  à  la  condition  de  serfs  d'Église. 
Charlemagne  avait  dû  défendre  que  personne  sans  sa 
volonté  se  consacrât  à  Dieu,  et  Lothaire  déclarer  libres 
les  enfants  nés  d'une  femme  libre  et  d'un  homme  volon- 
tairement esclave.  Les  comtes  étaient  tenus  de  forcer  les 
récalcitrants  à  marcher  sous  leurs  ordres',  mais  jamais 
ils  n'avaient  pu  que  contrarier  cette  irrésistible  tendance 
au  repos.  Loin  d'en  triompher,  ils  voyaient  ceux-là  même 


«  HaulleviUe,  I,  427,  456. 
*  Ricolti,  I,  18. 

'  Garol.  Magn.  Leg.  langob.,  c.  cuu;  Lotbar.  Leg.  langob.,  c.  xiu, 
uui,  Tiu,  XI,  dans  Ricotti,  I,  4-32. 


23^2  RETOUR  A  LINPANTERIE. 

qu'on  avait  cru  s'assurer  par  l'appât  d'un  salaire,  se 
croire,  dès  qu'ils  y  renonçaient,  affranchis  de  toute  obli- 
gation * . 

Ainsi  avait  disparu  l'infanterie,  cette  force  principale 
des  armées  antiques  et  de  toutes  les  solides  armées*.  Le 
goût  des  Langobards  pour  les  chevaux,  le  mépris  des 
seigneurs  tudesques  pour  les  petites  gens,  avaient  favo- 
risé cette  fâcheuse  révolution.  Le  mot  miles,  l'opposé 
d^eques  chez  les  Latins  antiques,  avait  fini  par  signifier 
vassal ,  cavalier ,  chevalier  ;  cavalcare  commençait  à 
devenir  synonyme  d'aller  en  guerre',  et  les  Florentins 
devaient  bientôt  donner  le  nom  de  cavalcate  à  certaines 
expéditions. 

Toutefois,  par  le  seul  fait  qu'elles  devenaient  des  com- 
munes, qu'elles  s'enrichissaient,  qu'elles  avaient  des 
intérêts  nouveaux  à  défendre,  des  voisins  à  combattre, 
des  territoires  à  conquérir  ou  à  rendre  libres  pour  assu- 
rer leur  subsistance  ou  leur  trafic,  les  villes,  avant  même 
d'être  complètement  indépendantes,  s'étaient  vues  dans 
la  nécessité  de  s'armer  pour  leur  propre  compte,  et  cet 
armement  primitif  préparait,  sous  les  formes  les  plus 
modestes,  la  résurrection  de  Tinfanterie.  Une  population 
d'artisans  et  de  marchands  ne  pouvait  que  combattre  à 
pied.  Occupés  du  matin  au  soir,  ils  n'avaient  pas  le  loisir 
de  s'exercer  au  maniement  du  cheval.  Comme  il  fallait 

«  Ricotli,  I,  45. 

*  Machiavel  Ta  non  sans  raison  proclamé  après  avoir  vu  h  Fœuvre  les  ar- 
mées exclusivement  composées  de  cavalerie.  (Dtscorêi  sopra  la  prima  deçà 
di  Tito  Livio,  1.  II,  c.  xviii,  p.  231  A.) 

'  a  Slatuimus  ut  unusquisque  arimannus  quando  cum judice  suo  caballica- 
verit,  ut  unusquisque  per  semetipsum  debeat  portare  scutum  et  lanceam,  el 
sic  post  illum  caballicct....  ubi  oporlet  ûeii  caballicago.  »  (Edida  retjum 
langobardorum,  Rachis,  leg.  A,  740,  c.  ii,  éd.  Baude  de  Vesme,  dans  Ri- 
cotli, 1,11.) 


LES  MIUGES  COMMUNALES.  223 

toujours  être  prêt,   ils  organisèrent  militairement  les 
quartiers,  circonscription  commode,  déjà  adoptée  pour 
Tadministration  judiciaire  et  civile.  Chaque   quartier 
avait  sa  bannière,  autour  de  laquelle  se  rallièrent  les 
compagnies  de  milice  qu'il  était  tenu  de  fournir.  Quand 
Florence  en  eut  six,  ce  qui  ne  tarda  guère,  on  les  recon* 
nui  à  leurs  couleurs  :  le  gonfalon  d'Oltrarno  était  blanc  ; 
celui  de  Porta  San  Piero  jaune;    celui    de  Porta  del 
Duomo  vermeil.  Les  trois  autres  quartiers  mariaient 
leurs  couleurs  :  le  Borgo  le  blanc  et  l'azur,  San  Pan- 
crazio  le  rouge  et  le  blanc  ;  San  Pier  Scheraggio  se  dis- 
tinguait par  des  bandes  alternatives,  jaunes  et  noires  ^ 
Uniquement  destinées,  dans  le  principe,  au  maintien 
de  Tordre  public  à  l'intérieur,  ces  milices,  peu  à  peu,  se 
laissèrent  entraîner  à  quelques  expéditions  extérieures. 
Mais  alors  elles  voulaient  que  la  nécessité  en  fût  évidente 
et  la  durée  de  peu  de  jours.  Ce  ne  fut  pas  leur  faute  si 
l'occasion  s'en  renouvela  fréquemment.  Avec  leur  esprit 
calculateur,  ces  marchands  armés  supportaient  les  chan- 
ces de  succès  et  de  revers  dans  une  entreprise  belli- 
queuse comme  dans  une  entreprise  commerciale.  Doués 
de  plus  de  bon  sens  que  de  fol  héroïsme,  ils  ressem- 
blaient moins  à  ces  chevaliers  du  Nord  qui  ne  reculaient 
pas,  même  devant  une  armée,  qu'à  ces  héros  grecs,  tels 
qu'on  les  voit  dans  Homère,  qui  savaient  si  bien  lâcher 
pied,  quand  ils  étaient  les  plus  faibles  ou  les  moins  nom- 
breux. Ce  n'est  pas  eux  qui  auraient  dit  :  Tout  est  perdu, 
fors  l'honneur.  L'honneur,  c'était  de  réussir,  et  il  n'y 
avait  pas  de  honte  à  échouer.  Avec  de  telles  idées  et  de 

*  Stefani,  I.  U,  Rub.  91.  À  cet  égard,  il  faut  le  dire,  Taccord  n'est  pas 
lofait  entre  les  anciens  auteurs.  Yoy.  Yillani  et  Borghini  (Discorso  delf 
^'^f^  délie  famiglie  fiorentine). 


224  LES  EXPÉDITIONS  MIUTÂIRËS 

tels  goûls,  on  comprend  que  les  Florentins  aient  vu  dans 
les  seigneurs  qu'ils  réduisaient  à  habiter  leur  ville,  de 
précieux  auxiliaires  qui  les  dispenseraient,  le  plus  sou- 
vent, de  prendre  eux-mêmes  les  armes,  des  mercenaires, 
si  Ton  peut  dire,  dont  ils  n'avaient  pas  à  payer  la  solde, 
puisque  la  spoliation  des  vaincus  était  le  salaire  des 
vainqueurs,  et  le  donnait  bien  autrement  large  que 
n'eussent  fait  d'économes  artisans. 

Leur  intérêt  les  retint  pourtant  sur  cette  pente  dange- 
reuse. Si  doux  qu'il  leur  parût  de  poser  les  armes,  après 
les  avoir  reprises,  et  d'en  laisser  le  poids  à  d'autres,  ils 
s'aperçurent  que  c'était  donner  aux  cavaliers,  aux  mt/ûei, 
comme  on  continuait  de  dire,  une  prépondérance  assurée, 
et  limiter  tout  ensemble  singulièrement  la  portée  des 
entreprises  militaires  que  l'ambition  urbaine  méditait. 
Asseï  nombreuses  pour  mener  à  bonne  Gn  ces  expédi- 
tions dévastatrices  qu'on  appelait  des  guasli^j  et  qui 
consistaient  à  récolter  pour  l'adversaire,  à  ne  rien  laisser 
sur  pied,  la  noblesse  l'était  trop  peu  pour  occuper  le- 
pays  ennemi  dans  des  campagnes  de  quelque  durée, 
comme  pour  escalader  de  hautes  murailles  ou  d'abnip 
rochers,  que  protégeaient  des  fossés  ou  des  cours  d'eau«^ 
L'inexpérience  de  l'art  militaire  faisait  du  moindre  siég^ 
une  opération  qui  durait  de  longs  mois,  quelquefois  de9 
années*.  En   face  de  la  place  ennemie  on  établissais 

*  Le  mol  n'est  pas  exclusivement  italien.  Dans  notre  vieux  langage,  de^ 
ya«^  signifie  guerre  aux  moissons  (Voy.  Littré,  Dictionn.  de  la  langue  fran- 
çaise).  —  On  disait  :  <  Faire  le  dégât  d'une  province.  »  (Vaugeias,  q. 
c.  cLxvni.)  / 

*  En  1062,  1077,  1078,  1135,  on  avait  vu  des  sièges  durer  des  années 
dans  le  midi  de  la  péninsule  :  ceux  de  Mileto,  San  Severina,  Tauromeno 
(Gaufridi  Malaterrœ  Uiêtoria  sicula,  U,  23  ;  El,  5,  15.  R.  I.  S.,  t.  Y,  564. 
577,  580)  et  de  Naples  (Alexandri  Abbatiê  Thelesini  HUUma,  ]ïi,  il-S2, 


ET  LES  SIÈGES.  225 

comme  une  ville  volante  de  tentes  et  de  baraques,  où 
Ton  reprenait  les  fonctions  et  même  les  plaisirs  de  la  vie. 
La  cavalerie  y  servait  pour  aller  aux  fourrages  et  aux 
vivres,  pour  annoncer  ou  repousser  les  diversions  des 
alliés  de  Tennemi  ;  mais  ce  n'est  pas  elle  qui  pouvait 
tenir  tête  aux  sorties,  approcher  et  mettre  en  jeu  des 
machines  roulantes,  tenter  l'assaut,  amener  la  famine  et 
la  reddition  par  un  blocus  effectif.  L'infanterie  seule  était 
propre  à  cette  partie  de  la  guerre  qui  demande  la  force 
de  résister  plutôt  que  la  force  d'impulsion,  et  la  solidité 
plutôt  que  la  vitesse,  de  même  qu'elle  pouvait  seule 
défendre  les  anciens  privilèges,  ce  fondement  des  libertés 
publiques  que  menaçaient  les  magnats.  Le  mot  latin 
pedes  reparut  alors,  quelquefois  synonyme  de  celui  de 
popolani^  terme  intraduisible  qui  désigne  tous  les  hom- 
mes non  nobles,  sans  distinguer  entre  la  bourgeoisie  ou 
popolo  grassOy  et  la  multitude,  ou  popolo  minutOy  comme 
on  les  appela  bientôt.  L'infanterie  et  la  cavalerie  formè- 
rent désormais  deux  courants,  qui  suivirent  la  même 
route  sans  jamais  se  confondre,  si  ce  n'est  dans  ces  luttes 
intestines  où  magnats  eipopolani  se  livraient  de  furieux 
combats.  Bien  des  années  devaient  s'écouler  encore  avant 
qu'on  vît  les  gens  des  métiers  devenir  les  égaux,  puis  les 
inaîtres  des  seigneurs,  posséder  assez  de  richesses  pour 
être  cavaliers  eux-mêmes,  pour  ne  laisser  que  les  petites 
gens  dans  les  milices  à  pied ,    pour  former  ainsi  une 
seconde  aristocratie,  non  moins  exclusive  que  la  première, 
et  dont  le  signe  caractéristique  fut,  non  plus  d'être  de 
vieille  souche,  mais  de  ne  combattre  qu'à  cheval. 

K- 1.  s,  t.  V,  636-638).  On  a  vu,  au  chapitre  précédent,  le  temps  qu'il  fallut 
3QI  Florentins  pour  se  rendre  maîtres  de  Seuiifonte. 

HIST.   DE  FLOEBHCB.   —  I.  15 


% 


226  LES  ARMES  ET  LA  TACTIQUE. 

Au  début  du  treizième  siècle,  Torganisation  militaire 
était  d'une  simplicité  extrême.  Chaque  quartier  choisis- 
sait parmi  les  nobles  deux  compagnies  de  cavaliers  qui 
s'armaient  de  pied  en  cap,  à  la  manière  bien  connue  du 
temps,  puis  parmi  les  popolani  deux  corps  de  fantassins, 
les  arbalétriers  pourvus  de  leur  redoutable  arme  de  jet, 
et  rinfanterie  pesante,  qui  portait  le  pavois  ou  bouclier, 
la  cervelière  ou  coiffe  de  fer,  et  la  lance*.  C'étaient  deux 
corps  d'élile.  Quant  aux   autres   citoyens  ,   également 
répartis  en  compagnies,  ils  n'étaient  armés  que  de  Tépce. 
Dès  que  sonnait  la  cloche,  ils  devaient  se  réunir  sur  la 
place  d'armes  de  leur  quartier.  D^  dix-huit  à  soixante- 
dix  ans  aucun  homme  n'en  était  dispensé.  Ils  obéissaient 
aux  capitaines  de  leurs  compagnies,  aux  porte-bannières 
ou  gonfalqniers  de  leurs  quartiers,  et  ceux-ci  aux  con- 
suls qui  se  donnaient  ordinairement  pour  chef  suprême  un 
d'entre  eux  ou  même  plusieurs.  Le  commandement,  au  sur- 
plus, était  discret  autant  que  rare.  Dans  ces  rapides  ex|)é- 
ditions  ou  dans  ces  sièges  interminables  qui  étaient  alors 
toute  la  guerre,  chacun  recevait  seulement  l'ordre  A^ 
combattre  et  de  ne  pas  s'écarter  trop  du  gonfalonV  i^l 
fallait  bien  laisser  aux  gens  le  moyen  de  tirer  quelqL:s-< 
profit  de  la  campagne  entreprise,  car  on  ne  voit  pas  qu^  i 
y  eût  alors  de  paye  militaire;  les  Florentins  se  bornaien.*) 
selon  toute  apparence,  à  des  rémunérations  spéciale 
pour  les  services  exceptionnels  ou  les  actions  d'éclat  *.  V^ 
batailles  rangées,  il  n'y  en  avait  point.  Les  engagements 

«  Si  Ton  en  croit  Villani  (III,  2) ,  le  quartier  de  Porta  San  Piero  aurait  été 
dès  lors  et  fut  toujours  celui  qui  fournit  la  meilleure  caTalerie  et  les  meil- 
leurs gens  d'armes. 

«  Muratori,  Anliq.  Ual.  Diss.  20,  t.  II,  441-445.  —  Sismondi.  I,  270. 

»  Voy.  Cesare  Paoli,  Le  cavallale  fioretUine  nei  tecoU  III!  e  XIY  (Ardk. 
êlor.y  3*  série,  t.  I,  part  II,  p.  54). 


MŒURS  MIUTÂIRES  DES  NON-NOBLES.  2^7 

n'étaient  qu'un  péle-niéle  confus^  sans  plan  ni  tactique. 
On  ne  voyait  guère,  comme  aux  temps  homériques,  que 
des  combats  singuliers.  La  bravoure  était  tout  et  le  sort 
décidait.  Aux  combaltanls  se  mêlaient  écuyers  et  valets 
qui  tendaient  les  armes  à  leur  maître,  qui  le  relevaient 
quand  il  était  renversé,  qui  le  remettaient  en  selle  ou  lui 
amenaient  le  cheval  de  rechange  ^  L'infanterie  se  tenait  * 
soigneusement  à  l'écart  de  ces  chocs  violents  entre  cava- 
liers bardés  de  fer,  ou  si  les  circonstances  la  contrai- 
gnaient d'y  prendre  part,  elle  y  faisait  mauvaise  figure 
et,  en  toute  hâte,  prenait  la  fuite.  Elle  n'avait  d'assurance 
que  derrière  ses  murailles,  parce  qu'elle  savait  que  tout 
l'avantage  était  poiir  la  défense,  ou  devant  celles  d'autrui, 
parce  que  la  défense  consistait  à  se  garder  de  l'assaillant 
bien  plus  qu'à  le  repousser.  Un  peuple  qui  n'est  pas  bel- 
liqueux de  natui*e  ne  retrouve  toute  son  énergie  que  dans 
les  batailles  des  rues,  où  il  combat  derrière  des  barrica- 
des, sous  les  yeux  des  siens  et  en  quelque  sorte  à  l'om- 
bre de  sa  demeure,  pour  ses  intérêts  les  plus  chers  et  les 
plus  personnels. 

Telle  était  la  condition  de  Florence  au  temps  où  nous 
sommes  parvenus  ;  voilà  du  moins  ce  qu'on  peut  dire 
avec  certitude.  De  vieux  documents  permettent  bien  de 
croire  que  Forganisation  des  pouvoirs  publics  était  dès 
lors  ce  que  nous  la  voyons  plus  tard,  puisque  nous  trou- 
YOQs  des  conseils  et  des  magistrats  portant  déjà  les  noms 
elles  titres  qu'a  rendus  célèbres  l'histoire  de  temps  ulté- 
rieurs'.  Mais  l'affirmation   nous  entraînerait   dans  le 


*  Rocquancourt,  Cours  élémentaire  d^art  et  d^histoire  mililaires,  t.  I, 
p.  279,  Paris,  1831,  4  vol.  in-8*.  —  Ricotti,  1, 63. 

*  Par  exemple  ceux  de  conseil  général,  de  prienrs  des  arts.  —  t  Nos  con* 
niles  Florentine  civitatis  cum  consilio  generali  consilii  consulum  mercat»- 


/^ 


228  ORIGINE  ET  INTRODUCTION 

domaine  de  la  conjecture.  La  seule  chose  certaine,  ccsl 
que  les  Florentins  étaient  gouvernés  par  des  consuls 
qu'assistaient  des  conseillers,  auxquels,  en  souvenir  de 
Rome*,  ils  donnaient  le  nom  de  sénateurs*.  L'heure  était 
pourtant  venue  où,  par  mobilité  de  caractère,  par  esprit 
d'imitation,  et  tout  ensemble  par  un  légitime  désir 
d'éviter  les  inconvénients  de  ces  magistratures,  ils  en 
introduisirent  une  nouvelle  qui,  sans  supprimer  les  con- 
suls, prit  le  pas  sur  eux,  et  acquit  rapidement  trop  d'im- 
portance pour  qu'il  ne  convienne  pas  d'y  insister  ici. 

Pour  en  trouver  l'origine,  on  remonte  d'ordinaire  à  la 
diète  de  Roncaglia.  En  y  faisant  prévaloir  le  droit  romain, 
les  légistes  avaient  reconnu  et  restitué  aux  princes  le 
droit  de  nommer  dans  les  villes  le  principal  magistrat.  I.a 
diète  avait  eu  beau  spéciGer  qu'ils  ne  le  nommeraient 
pas  sans  l'assentiment  du  peuple',  elle  ne  les  en  avait 
pas  moins  transformés  de  suzerains  en  souverains.  Fré- 
déric Barberousse,  profitant  sans  retard  de  l'autorité  qui 

ruru  et  mililum  et  cambiatorum  et  priorum  omnium  artium  Florentine  ci- 
vilatis.  »  (Docura.  dans  Canlini,  II,  85,  ann.  1201.)  —  Les  mêmes  ter- 
mes se  retrouvent  dans  un  autre  document  de  1235.  Voy.  Canlini,  I,  150- 
155). 

^  Villaui  dit  bien  que  si  Florence  avait  des  consuls,  c'était  c  secondo 
Tusanza  data  dai  Romani  ai  Fioreutini.  »  — G*est  aussi  pour  ce  motif  peut- 
être  que  les  chroniqueurs,  le  plus  souvent,  ne  nomment  que  les  deux  pre- 
miers consuls. 

*  Ammirato  (1.  I  accr.,  t.  I,  p.  67)  voit  déjà  en  1204  un  conseil  géné- 
ral, un  conseil  spécial  et  dix  buoni  uomini  ;  il  a  probablement  raison,  mais 
Texistence  de  ces  conseils  n'est  bien  constatée  qu'en  1228,  dans  une  lettre 
d'Andrca  Jacobi,  poteslat  de  Florence.  (Voy.  Bibliotheca  pistorietisis  a  Fr, 
Anl,  Zacharia  descriptOf  1. 1,  p.  73.  Turin  1752,  in-4'.)  On  en  trouve  une 
autre  mention  dans  les  Dclizie,  etc.  (VII,  180)  pour  1253.  M.  Âbel  Desjar- 
dins (lutrod.,  p.  44)  dit  h  tort  qu'elle  est  de  1201. 

'  «  Praelerea  et  hoc  sibi  ab  omnibus  adjudicatum  atque  recognitum  est 
in  singulis  civitatibus  potestates,  consulcs,  ceteros  magistratus  assensu  po- 
puli  per  ipsum  creare  debere.  »  (Radevici  ChrotUcon,  1.  II,  c.  vi,  R.  I.  S., 
l.  YI.  788.) 


DE  LA  MAGISTRATURE  DU  POTESTAT.  229 

leur  était  concédée,  avait  nommé  dans  chacune  des  villes 
où  il  était  maître  un  commissaire  impérial,  chargé 
d'exercer  pour  lui  la  souveraineté,  de  donner  ou  mainte- 
nir k  des  hommes  dévoués  les  droits  régaliens.  Ces  com- 
missaires, appelés  d'abord  redores  civitattim  et  locorum^ 
puis potestates  ou  puissances,  nom  général  qu'on  donnait 
en  divers  lieux,  comme  celui  de  consuls,  à  divers  magis- 
trats \  étaient  tous  ou  presque  tous  Allemands.  Ils  arri- 
vaient dans  les  villes  avec  leurs  préjugés  et  leurs  haines  de 
race  ;  ils  accablaient  les  malheureux  habitants  de  railleries, 
de  violences  non  moins  que  d'impôts*  ;  ils  rendaient  im- 
possible ou  illusoire  tout  recours  à  l'empereur.  Aussi 
étaient-ils  mal  accueillis,  conspués,  expulsés,  assassinés 
même  ;  on  voyait  dans  leur  présence  la  négation  de  toute 
liberté.  Mais  on  ne  tarda  pas  à  reconnaître  que  leur  qualité 
d'étranger  était  une  garantie  de  meilleure  justice,  un  re- 
cours suprême  et  protecteur  dans  les  conflits  des  autres  ma- 
gistrats, dans  les  différends  qui  se  vidaient  à  main  armée. 
Déjà  en  1153,  les  docteurs  de  Bologne  avaient  déter- 
miné leurs  concitoyens  à  investir  un  Faentin  du  pouvoir 
qu'exerçaient  auparavant  les  consuls,  ainsi  que  de  la  pré- 
sidence dans  les  tribunaux*.  Plus  tard  on  approuvait 
Barberousse,  lorsqu'il  décidait,  à  Boncaglia ,  que  les 

*  Dès  le  neuvième  ou  le  dixième  siècle,  on  trouve  dans  les  auteurs  ce 
nom  de  potestates,  potettas.  Au  onzième,  il  est  encore  féminin,  muis  le 
masculin  ne  tarde  pas  à  prévaloir.  «  Ideoque  prxcipimus  et  quibus- 
curoque  in  terminationibus  volumus  jubere ,  decernimus  ut  nullus  unquam 
potesUs,  ministfr  vel  missus....  )»(Doc.  dans  Giulini,  11,177,  éd.  de  1855). 
—  Giulini  ajoute  :  «  Il  nome  dt  podestà  è  slalo  da  me  osscrvato  anche  in 
allre  carte  più  antiche,  usato  per  indicare  generalmente  chiunque  avea 
giurisdizione,  ma  Tho  sempre  veduto  fin  ora  adoperato  nel  suo  proprio  gé- 
nère feminino.  •  (Ibid,)  Quand  prévalut  la  langue  italienne,  on  écrivit  suc- 
cessivement poteità^  padestà, 

«  SireRaul,  R.  I.  S,  t.  VI,  H  88. 

'  4  D.  Guidonem  Rainerii  de  Sasso  dei  gratia  Bononiensium  rectorcm  et 


230  LE  POTESTAT  IMPÉRUL  DANS  LES  VILLES. 

juges  seraient  toujours  étrangers  ^  Quaild  il  renonça,  en 
11 85,  à  nommer  lui-même  les  potestats,  quand  il  accorda 
aux  Milanais  le  privilège  d'élire  le  leur  et  de  lui  conférer^ 
par  les  suffrages  du  peuple  le  titre  et  les  prérogatives  dix 
comte*,  l'institution  du  potestat  cessa  d'être  odieuse;  on 
n'en  vit  plus  que  les  bienfaits.  Deux  ans  plus  tard,  lôs 
autres  villes  suivaient  l'exemple  de  Milan,  sans  attendre 
la  permission  impériale.  Partout  on  élisait,  on  appelait 
un  magistrat  étranger.  Le  plus  souvent  on  lui  conservait 
le  nom  déjà  consacré  de  potestat  ;  quelquefois  on  y  sub- 
stituait celui  de  capitaine  du  peuple.  A  Lucques,  on  pré- 
férait même  celui  de  préteur^  emprunté  non  sans  à-pro- 
pos à  l'histoire  de  Rome  antique,  où  le  préteur  rendait 
la  justice.  C'était  indirectement  rappeler  au   magistrat 
nouveau  quelles  devaient  être,  dans  la  pensée  commune, 
ses  principales  attributions.  Avertissement  et  précaution 
bien  inutiles,  qui  n'empêchèrent  ni  le  préteur  d'empiéter, 
comme  les  potestats,  ni  ses  administrés  d'approuver  ses 
empiétements'. 

A  Florence,  dès  1146,  nous  voyons  un  ofBcier  désigné 

polestatem.  •  (DaW  archivio  dé*  canonici  di  S.  Giov,  in  monte,  1.  V,n*9, 
dans  Savioli,  t.  I,  part.  H,  p.  225,  Dipl.  146.)  —  «  Hic  denolalur  qua- 
liter  D.  Guido  Rainerii  de  Sasso  Potestas  atque  Hector.  »  (1153.  Ikll'  at' 
chivio  pubblico  di  Bologna ,  Reg.  nuovo,  t.  I,  p.  53,  dans  Savioli,  t.  h 
part.  Il,  p.  228,  Dipl.  U8.) 

*  •  Singulis  dioecesanis  singulos  judices  praeposuit,  non  tamen  de  sua  or 
vitate»  sed  vel  de  curia^  Tel  de  aliis  cititalibus.  »  (RadeTic^  1. 11^  c.  ▼,  B.  I' 
S.,  t.  VI,  787.) 

*  «  Ânno  D.  1185. .. .  concessit  impèrator  cifitati  Mediolani  ut  sioguli^ 
annis  Hectorem  eligeret  forensern  qui  diceretur  Potestas,  qui  ipso  facto  es- 
set  cornes.  •  (GuaWaneo  de  la  Flamma,  Manipuliu  florum,  c.  <tlT,  H- 1' 
s.,  t.  XI,  655.) 

'«Pacta  et  conrentiones  inter  D.  Gerarduib  Cflponsaeciim  PotestateniFl<^ 
rentie  et  ejus  consiliarios.  »  (Arch.  délie  Rift>hn.  GapitbUj  I.  XXYI,  ^^ 
Cantini,  I,  124.)  Parme  avait  un  potestat  dès  11 75  (AtTô^  Stariû  diPtirm. 
H,  259);  Crémone  dès  ii%Q  (Chron.  Cremon.,  H;  i.  8,  t;  Yil,  685)i  Faedxa. 


LE  POTESTAT  A  FLORENCB.  251 

SOUS  le  nom  de  potestat,  conduire  Tarmée  contre  les 
Guidi  de  Montecroce*.  En  4184,  Ammiralo  signale  un 
nouveau  polestat,  qui  passe  pour  le  premier*.  En  H93, 
le  potestat  n'est  point  pris  au  dehors  :  il  porte  le  nom  flo- 
rentin de  Caponsacchi  ' .  En  1200,  lorsque  les  citoyens 
se  décident  à  appeler  un  étranger,  ils  s'affranchissent 
aussi  de  l'usage  qui  s'était  établi  de  ne  conférer  cette 
charge  que  pour  une  année.  Paganello  des  Porcari,  de 
Lucques,  objet  de  leur  choix,  est  maintenu  par  eux  une 
seconde  année  et  reste  en  charge  de  février  1200  à  jan- 
vier 1202*.  Florence  s'était  donc  bien  trouvée  de  la 
magistrature  et  du  magistrat.  Comme  il  était  noble,  les 
nobles  saluaient  en  lui  le  défenseur  naturel  de  leurs 
intérêts  non  moins  qu'un  fonctionnaire  d'origine  primi- 
itivement  impériale*.  Comme  il  était  étranger,  les  po- 
polani  espéraient  qu'il  n'aurait   pas  les  passions  de 
parti,  les  intérêts  personnels  qui  rendaient  si  injuste  la 
justice  des  consuls.  Comme  il  était  unique,  ils  se  flat- 

dès  1184  (Tolosani  Chron.  ap.  Rer,  favetU.  script.,  c.  lxxxu,  p.  708); 
Gênes,  en  1191  (Ann.  gen.,  1.  III,  R.  1.  S.,  t.  VI,  364.  — HicoUi,  1, 173). 
'  «  Moverunt  in  manu  poteslatis  florentini.  »  Doc.  publié  par  H.  Passe- 
rini  (Una  monaca  del  xu"  secolOy  ap.  Arch,  stor,  3*  ser.  t.  XXIU,  p.  10, 
ann.  1876). 

*  Cantini  a  examiné  le  document  dont  s'appuie  Ammirato,  et  il  croit  que 
le  mot  poteslatis  n*y  a  que  le  sens  de  puissance.  Selon  Sozomène,  qui  ap- 
pelle consul  le  potestat,  cette  magistrature  n'aurait  été  créée  qu'en  1194. 
I  Florentini  consulem  elegerunt  qui  jus  diceret  et  cum  publica  potestate 
rempublicam  gubemaret,  quod  per  singulos  annos  usque  ad  Friderici  II 
mortem  observa t^m  est.  •  (Excerpta  ex  histona  Sozomeni  Pistoriensis 
R.  î.  S.,  Suppl.,  I,  7i5). 

'  Voy.  la  liste  des  consuls  dans  les  Delizie,  etc.,  VII,  136,  sq. 

*  «Dora.  Paffanellus  sive  Paganusde  Porcaria  sivede  Porcari  de  Luca  po- 
lésUs  ëral  iiibmcio  pHdië  idus  t'ebriiarii  li9î)  tndicl.  lit  et  finem  habuit 
Kalëhîlis  Jahùàrii  lâOl  tndict.  V.  »  (bbc.  dans  taiiliîii,  It,  59.  ) , 

*  C'est  sans  doute  ce  qui  a  fait  dire,  non  sans  exagération,  à  M.  P.  Villari 
dtie  le  (ibtesUt  âTàit  été  liistitue  pouf  qiie  \ei  nobles  eussent  une  garantie. 
Tel  It'étàit  cëHâinéiiiéiil  pas  le  but  déspoj^lahu 


232  MOTIFS  D'ÉTABLIR  LE  POTESTAT. 

taient  de  ne  plus  voir  dans  les  conseils  du  gouvernement 
la  discorde  qui  rendait  si  diflicile  et  si  lente  l'expédition 
des  affaires.  Ils  sentaient  bien  que  les  consuls  ne  pou> 
vaient  être  volontiers  acceptés  pour  juges  par  les  châ- 
telains qu'ils  avaient  soumis.  Les  questions  à  vider 
étaient,  en  effet,  aussi  abstraites  que  délicates  :  elles 
supposaient  la  connaissance  du  droit  féodal  et  du  droit 
romain.  Il  s'agissait  de  savoir  jusqu'où  devait  aller  l'in- 
fluence de  la  caste  guerrière,  dans  quelle  mesure  étaient 
légitimes  les  défiances  du  peuple,  les  accusations  d'inso- 
lence ou  de  rapacité,  les  motifs  que,  de  part  et  d'autre, 
on  avait  pu  avoir  de  tuer.  Assurés  de  mécontenter  quel- 
qu'un par  leurs  sentences,  restant  dans  la  ville  après  l'ex- 
piration de  leur  charge,  les  juges-consuls  étaient  exposés 
aux  vengeances  des  mécontents,  et  par  cette  crainte 
arrêtés  souvent  dans  l'accomplissement  rigoureux  de  leur 
austère  devoir*.  Il  fallait  un  magistrat  tout  ensemble  ci- 
vique et  féodal  *,  qui  ne  vînt  à  Florence  qu'au  moment  d'y 
remplir  sa  charge,  qui  en  repartît  aussitôt  après  l'avoir 
remplie,  et  qui,  durant  son  séjour,  ne  frayât  point  avec 
les  habilanls  qu'il  serait  chargé  d'administrer  et  déjuger. 
Nous  verrons  plus  tard  avec  quelle  sage  précision  la 
législation  florentine  pourvut  à  ces  divers  intérêts.  Pour 
le  moment,  tout  n'était  encore  que  tâtonnements  et 
incertitudes.  Ce  potestat,  qui  avait  assez  bien  réussi  pour 
être  maintenu  une  seconde  année,  ne  recevait  pas  de 
successeur  :  en  1203,  il  était  remplacé  par  des  consuls  "". 


*  «  I  consoli  non  sapeano  stare  coir  animo forte  alla  giustizia  corporale,  ma 
a  preghicra  o  a  misericordia  s'arrendevano ;  di  chela  giustizia  mancava.  » 
(Stefani,  1. 1,  Rub.  60.) 

'Tout  cela  a  été  fort  bien  vu  et  analysé  par  M.  G.  Ferrari,  II,  302,  305. 

>  Ce  fait  permet  de  croire  que  M.  P.  Yillari  rapporte  à  tort  à  Tannée 


DÉSITATIONS  DES  FLORENTINS  AU  DÉBUT.  233 

Si,  en  i205,  on  voyait  un  nouveau  potestat,  le  comte 
Ridolfo  deCapraja,  Tannée  suivante,  des  consuls  encore 
ont  seulsrla  charge  du  gouvernement.  En  1207,  Gualfre- 
dotto  GrasselH,  de  Milan ,  est  à  son  tour  potestat ,  et 
comme  il  est  réélu  en  1208,  comme  il  a  un  successeur  \ 
Villani  date  de  lui  Tinslitution *.  En  réalité,  cependani, 
les  hésitations  continuent  :  il  n'y  a  que  des  consuls  en 
1210  et  en  1211.  C'est  seulement  en  1212  que,  avec  le 
comte  Ridolfo  de  Capraja,  élu  potestat  pour  la  seconde 
fois,  cette  magistrature  semble  prendre  racine  :  on  n'y 
voit  plus  d'interruption*.  Sur  la  durée,  sur  les  attribu- 
tions, on  n'est  pas  Gxé  encore  :  en  1214,  Jacopo  Gian- 
grassi,  de  Rome,  ne  reste  en  charge  que  six  mois,  limite 
qui  ne  prévaut  déûnitivement  qu'en  1290  \  Le  potestat 
est  un  juge,  et  tout  ensemble  l'exécuteur  de  ses  propres 
arrêts,  comme  des  ordres  de  la  commune  de  Florence*; 
mais  on  tend  à  faire  de  lui  un  chef  de  gouvernement. 
Gherardo  Caponsacchi  est  flanqué  de  six  conseillers  et 
de  six  recteurs  des  arts  ;  Paganello  des  Porcari,  de  onze 
conseillers  et  quatre  consuls  la  première  année,  de  deux 
conseillers  et  douze  consuls  la  seconde*.  Ainsi  maintenus 


1207  rinnovation  défaire  élire  le  potestat,  jusqu'alors,  suivant  lui,  nommé 
par  Tempereur. 

*  Le  Romain  Judici  des  Papi  (Voy.  le  ms.  de  TArch.  di  stato  à  Florence, 
intitulé  :  Officialet  farenses  civiiatis  Florentiœ,) 

•Villani,  V,  32. 

^  Voy.  les  listt'S  dePaolino  (R.  I.  S.,  Suppl.,  II.  9)  et  des  Delizie,  etc.  Yli, 
156  sq.  —  Manni,  Osservaxioni  nû  discorsi  di  Borghini,  t.  IV,  p.  585. 
Milan,  1809. 

*  Villani,  VU,  139.  —  Paolino,  loc.cit.,  p.  9-12.  — Simone  délia  Tosa, 
p.  183. 

*  n  a  été  créé,  selon  Villani  (V,  32)  pour  que  m  non  mancasse  la  gius- 
tixia.....rende8se  le  ragioni  civili  co'  suoi  collaterali  e  giudici,  e  facesse  le 
secuzioni  délie  oondannaginni.  » 

«  Voy.  les  listes  des  DtUzie,  YH,  136  sq. 


234  ATTRIBUTIONS  ET  IMPORTANCE 

en  regard  et  à  côlé  du  potestat,  les  consuls  ont  encore 
quelquefois  la  prééminence  ^  Ils  interviennent  seuls  dans 
l'accord  conclu  en  1203  entre  Florence  et  Sienne*. 

Mais  un  magistrat  unique  a  pour  naturel  privilège 
d'attirer  sur  soi  l'atlention.  C'est  à  lui,  de  préférence, 
qu'adressent  leurs  lettres  papes,  empereurs,  seigneurs 
du  dehors.  Le  vent  enfle  sa  voile  et  il  s'y  abandonne;  il 
cède  aux  exhortations  dont  on  le  poursuit,  non  moins 
qu'à  son  penchant  de  noble,  en  acceptant  ou  prenant  le 
ceinturon  militaire  du  commandement.  A  ses  assesseurs 
civils,  à  ses  juges,  il  délègue,  en  pareil  cas,  ses  pouvoirs 
judiciaires  ';  il  commande  la  cavalerie  ou  mémo  toute 
l'année  ;  il  est  réélu  pour  ses  victoires  *.  Son  origine  im- 
périale est  oubliée.  Magistrat  exclusivement  communal, 
il  est  cependant  bien  vu  de  l'empereur,  parce  qu'il  en 
respecte  lautorilé  ;  des  nobles,  parce  qu'il  en  défend  les 
droits;  des  marchands,  parce  qu'il  les  ménage,  parce  qu'il 
n'est  animé  contre  eux  d'aucune  rivalité  de  voisinage, 
d'aucune  passion  de  parti.  Il  tient  le  premier  rang  *;  il 
fait  souvent  Toffice  des  consuls,  qui,  à  la  vérité,  font, 
alors  encore,  quelquefois  le  sien.  Rien,  en  effet,  n'est 
plus  rare  au  moyen  âge,  et  même  plus  tard,  que  l'idée 


<  fl  E  pero  non  rimase  la  signoria  de^  consoli,  ritenendo  a  loro  laminis- 
trazione  d'ogni  altra  cosa  del  comune.  »  (Yillani,  V,  52.)  Cf.  Simone  délia 
Tosa,  p.  190  sq.  —  «  Ed  il  governo  délia  città  rimanesse  a'  oonsoli  esena- 
iori  come  a  qucstodi  faceano.  »  (Stefani,  I.  1,  Rub;  60.) 

*  Yoy.  le  document  dans  Cantini,  U,  88-102: 

^  «  Ebbe  il  potestà  un  giudicc  e  tre  notai,  e  un  compagne  e  lièi  &nti.  » 
(Paolino,  R.  I.  S.,  Suppl.,  U,  10.) 

^  C'est  le  cas  de  Gualfredotlo  Grasselli  de  Milan,  en  1208.  (OfficialH  fo^ 
renses  civitatis  Florentiœ,  —  Âmmituto,  1. 1  actr;,  t.  I,  aiin;  1208.) 

s  C'est  ce  qu'entend  Yillani,  quand  il  dit  (Y.  52)  que  Taiiriéé  1206  Rit 
la  dernière  du  gouvernement  des  consuls,  et  aussi  qu*l  partir  de  fcfe  tdO- 
ment  il  n'y  eut  plus  d'interruption  dans  la  série  d6i  poMstttt; 


DU  POTESTAT.  255 

toute  moderne  de  la  séparation  des  pouvoirs  ^  Machiavel, 
Guicciardin,  Giannotti,  les  plus  grands  écrivains  poli- 
tiques de  ritalie,  n'en  ont  aucune  idée.  Les  Italiens  ne 
comprirent  jamais  combien  de  difficultés  elle  évite,  et  ils 
ne  sentirent  qu'à  la  longue  à  quels  dangers  exposait  les 
communes  un  dictateur  juge,  et  un  juge  homme  de 
guerre.  Ce  fut  un  grand  pas  fait  vers  la  domination  d'un 
seul,  qui  prévalut  de  si  bonne  heure  en  Lombardie,  par 
les  usurpations  du  potestat. 

Florence  se  retint  plus  longtemps  sur  la  pente,  parce 
qu'elle  sut  ramener  à  temps  ce  magistrat  à  ses  attributions 
principales,  et  l'honorer  comme  juge  suprême  en  le  dé- 
possédant de  l'autorité  politique  *.  Mais  il  y  fallut  bien 
des  années.  Au  début,  l'immixtion  dû  potestat  en  toutes 
choses  n'est  pas  seulement  une  pratique  ;  elle  est  aussi 
une  théorie.  Le  premier  livre  de  politique  italienne, 
yOculus  pa$toralis,  enseigne  au  potestat  comment  il  doit 
entrer  en  fonctions,  rendre  la  justice,  parler  pour  la 
guerre  et  pour  la  paix,  faire  l'éloge  de  celui  qu'il  rem- 
place, transmettre  ses  pouvoirs  à  son  successeur*.  Par- 
lât on  témoignait  de  cette  innovation  un  vif  contenle- 
iiient.  Le  chroniqueur  contemporain  Paolino,  qui  a  vu 
<}dns  la  charge  des  consuls  la  première  ébauche  d'un 


«  Léo  (1.  IV,  c.  VI,  ?n,  1. 1,  p.  346,  373)  et  Pauriel  (I,  107-114)  com- 
mettent une  graTe  erreur  en  donnaiit  là  justice  seule  au  potestat  et  le  reste 
aux  consub.  Les  consuls  jugent  et  le  potestat  administre  ou  gouverne.  Il 
faut  renoncer,  au  tuoiils  |ibur  ces  anciens  tbmps,  à  dire  dans  quels  cas. 
Fauriel  dit  alUeurS  (Histoire  littéi'aire  de  la  Francéi  t.  XX,  p.  303)  que, 
au  temps  de  Branetto  Latin! ,  sur  le  t)oteStat  roulait  tout  le  gouvernement. 
L'tme  de  ces  deux  assertibiis  n*est  pas  plus  exacte  que  Tautré. 

'  Ce  nfe  fut  pâs,  li  prdtireinèHt  parler,  la  sépahatioii  des  pbuvoir^,  bar  les 
magistrats  politiques  cOntinuël*eiit  à  avoir  'é\ih  attributions  jddicialK^s. 

^  Voy.  ce  curieux  écrit  dans  Muratori,  àiUiq,  itaL  DisS.  46,  t.  IV^ 
ik  96  sa. 


236  LTNSTITUTION  DU  POTESTAT 

gouvernemenl\  date  de  celle  du  potestat  l'institution 
d'un  gouvernement  régulier*.  BnmettoLatini,  le  maître 
de  Dante,  y  louait  une  ingénieuse  inspiration  de  la  sa- 
gesse italienne.  Quand,  à  l'imitation  d'Âristote,  il  fit  à 
son  tour  sa  Politique^  il  y  donna  pour  règles  aux  magis- 
trats électifs  celles  qui  fixaient  dans  les  cités  d'Italie  les 
droiLs  et  les  devoirs  du  potestat'.  C'est  qu'outre  l'avan- 
tage d'une  justice  plus  équitable  et  d'un  pas  fait  vers 
celte  unité  de  commandement  dont  les  plus  jalouses 
républiques  sentent  le  besoin,  les  marchands  étaient 
heureux  que  leur  réconciliation  avec  les  nobles  fût  pour 
ceux-ci  un  encouragement  à  se  donner  corps  et  âme  à  la 
guerre,  dans  un  temps  où  la  guerre  devenait  de  plus  en 
plus  sérieuse,  puisqu'il  s'agissait,  non  plus  de  prendre  de 
petits  châteaux,  mais  de  lutter  pour  la  prépondérance 
avec  les  autres  cités  de  la  Toscane  *. 

Qui  voudrait  suivre  d'un  lieu  à  l'autre  celte  révolution 
universelle  s'exposerait  à  d'inévitables  redites  et  ne  pour- 
rait signaler,  avec  quelques  différences  de  détail,  que 
plus  ou  moins  de  précocité  dans  les  réformes.  Mais  il  im- 
porte de  montrer  que  Florence,  entraînée  dans  le  mou- 
vement commun,  ne  se  distinguait  des  autres  villes  que 

*  Voy.  même  chapitre,  p.  212. 

*  «  Firenze  in  prima  era  retla  per  consoli  o  per  vicari  de'  Romani  • 
(c'est-à-dire  des  rois  des  Romains),  c  Già  incominciava  la  terra  a  venir 
migliorando.  »  (Voy.  la  liste  des  pot  estais  dans  l^aolino,  après  Tannée  1199, 
R.  I.  S.,  Suppl  ,  11,9-12.) 

^  «  L'autre  (manière  de  gouvernement)  est  en  Italie,  que  H  citoien  et 
li  borjois  et  les  communes  des  villes  eslisent  lor  poeste  (potestat)  et  lor 
seignor,  tel  comme  il  cuidcnt  qu'il  soit  profitables  au  commun  profit  de  la 
vilu  cl  de  tous  ses  subjés.  y»  {Li  livre  dou  Trésor,  texte  original  français, 
1.  m,  part.  II,  c.  I,  Collection  des  documents  inédits  sur  Vhisioire  de 
France,  p.  577).  —  Une  traduction  italienne  a  été  publiée  à  Venise  en 
1553.  Voy.  ce  passage,  p.  250. 

*  C'est  ce  qu'a  bien  vu  M.  P.  Villari  (//  Politecnico,  juillet  1866,  p.  19). 


PROPAGÉE  £N  ITALIE.  237 

par  ces  détails  qui,  dans  la  plus  frappante  ressemblance, 
marquent  l'existence  et  le  caractère  personnels.  A  Milan, 
Tévêque  était  encore  une  sorte  de  souverain  nominal  au 
nom  de  qui  les  magistrats  prononçaient  leurs  sentences, 
frappaient  les  monnaies,  fixaient  et  altéraient  la  valeur 
des  espèces,  percevaient  les  péages  ^  Ils  étaient  élus  dans 
Tordre  de  la  noblesse  par  cent  électeurs  que  désignait 
parmi  les  artisans  le  conseil  général.  Telle  éiiùi  Tunique 
part  faite  au  populaire  dans  le  gouvernement.  Les  douze 
consuls  et  le  potestat,  à  la  fois  capitaine,  juge,  chef  de 
police,  avaient  seuls  la  charge  de  l'administration*.  Il 
en  était  de  même  à  Bologne,  sauf  que  trois  conseils  y 
sanctionnaient  les  mesures  dont  ces  magistrats  avaient 
Tinitiative.  On  votait  sur  leurs  propositions  sans  les  dis- 
cuter. Quarante  électeurs  tirés  au  sort  parmi  les  artisans 
d'ordre  moyen,  dix  par  tribu  ou  par  quartier,  élisaient 
les  membres  de  ces  conseils'.    Gênes,  qui  est,  comme 
Florence,  une  compagnie  de  marchands  devenant  peu  à 
peu  un  État,  après  avoir  transformé  ses  consuls  «  mer- 
cantiles »  en  consuls  de  la  commune  \  soulevé  ses  mar- 
chands pour  détruire  les  maisons  et  les  tours  de  qui- 
conque les  opprimait  ^^  exclu  des  honneurs  municipaux 
les  nobles  qui  venaient  de  la  campagne,  au  profit  des 
«  communautés  et  compagnies  %  »  ou,  pour  mieux  dire, 


*  Gualvaoeode  la  Flamina,  c.  ccxxiii  (R.  I.  S.,  t.  XI,  657). 
'  Sismondi,  H,  44-46. 

^Sigonio,  Opéra  omnia,  1. 111,  p.  106,  236.  Hisl  Bonomeru.  L.  Il  et  V. 
—  Gfairardacci,  Délia  historia  di  Bologna,  part.  1, 1.  ii,  t.  I,  p.  63. 

*  De  HOC  à  1121  (Ann,  gen.  1.  1,  R.  I.  S.,  t.  VI.  —  Vincens,  Histoirede 
la  République  de  Gênes ^  t.  I,  c.  v,  p.  95  sq.,  Paris,  1843.  —  MigDet, /our- 
la/d^  Savant*,  noYembre  1843,  p.  645. 

*  Ann.  gen.,  1. 1,  R.  I.  S.,  t.  VI,  276. 
•iM.,p.  450. 


258  INSTITUTIONS  PRIMITIVES 

de  raristocratic  marchande  qui  se  formait  dans  leur  sein, 
Gènes,  en  119i,  remplaçait  par  un  potestat  ses  consuls 
de  œmmuni  \  L'année  précédente,  Pise  avait  aussi  appelé 
un  capitaine  ou  potestat,  substitué  à  ses  consuls  des  anr 
ziani  ou  seniori^  et  adjoint  à  ceux-ci,  bientôt  suspects, 
un  conseil  qui  avait  la  charge  d'élire  le  capitaine*.  Les 
autres  villes  de  la  Toscane  suivent  le  mouvement,  cha- 
cune seloason  génie.  En  1207,  Volterre  a  une  constitu- 
tion où  il  semble  que  la  liberté  tînt  peu  de  place.  Si  les 
citoyens  élisaient  librement  le  potestat  et  les  consuls, 
ceux-ci  administraient  sans  être  assistés  d'aucun  conseiP. 
A  Lucques,  au  contraire,  le  préteur,  placé  au-dessus  des 
consuls,  était  soutenu  par  un  sénat  qui  s'assemblait  sous 
sa  présidence,  mais  surveillé  par  un  conseil  du  peuple, 
pris  dans  les  diverses  sociétés  des  quartiers,  à  chacune 
desquelles  commandait  un  prieur  des  armes  ^.  San  Gemi- 
gnano,  si  petite  qu'on  ne  lui  avait  point  donné  de  place 
dans  la  ligue  toscane,  avait  pourtant,  en  1181,  trois  ou 
quatre  rettori  ou  consuls  annuels  que  nommait  Tévêque, 
et  en  1199  un  potestat  assisté  de  deux  conseils,  l'un  spé- 
cial et  composé  de  cinquante  membres,  l'autre,  général 
et  plus  nombreux,  qui  se  réunissait  au  son  de  la  cloche 


*  Ami,  gen.,  I.  II,  R.  I.  S.,  t.  YI,  ann.  1191.  — Giudici,  Storia poUtica 
dei  municipi  ilalianif  I,  528. 

«  Yoy.  Bonaïni,  Statuii  incdili  délia  città  di  Pisa,  Flor.,  1854,  5  vol. 
in-4".  Brève  comulum  Pisanœ  civiiatis,  1254  et  1262. 1. 1,  p.  4,  93.  — 
Marangone,  R.  I.  S.,  Suppl.,  I,  338.  ^  Arch,  Stor,,  1869.  3*sér.,  l.  IX, 
part.  1,  p.  231.  —  Giudici,  I,  526. 

5  Cecina,  Notizie  storiche  dellacUtà  di  YoUerra^  p.  24.  Pise  1758, 1  toI. 
m4«. 

*  Memorie  e  documetiti  per  servire  alla  storia  di  Lucca,  t.  III,  part  lU, 
Préf.  p.  10.  —  Mazzarosa,  I,  78,  82.  Yoy.  dans  Léo  (l.  YU,  c.  i,  l,  U, 
p.  32)  d'intéressants  détails  sur  la  constitution  de  Lucques,  notunmeiit 
sur  les  diverses  cours  de  justice*  ». 


DES  GOimUIiES  TOBGAIfES.  239 

dans  la  principale  église  \  Pistoia,  plus  considérable  sans 
l'être  beaucoup  encore-,  partageait,  comme  Florence,  le 
pouvoir  entre  des  consuls  et  un  poteslat  qui  n'était  pas 
toujours  étranger*,  qui  avait  pour  conseillers  quatorze 
citoyens  choisis  par  deux  sages  élus,  et  qui  devait  suivre 
leur  avis  ou  le  soumettre  au  grand  conseil,  assemblé  au 
moins  quatre  fois  Tan  %  davantage  même,  à  la  volonté 
des  consuls  \ 

Sienne,  enfin,  donnait  un  spectacle  de  sagesse  dont 
Florence  aurait  dû  profiter.  Primitivement  gouvernée 
par  ses  nobles,  elle  en  avait,  dès  1147,  à  moitié  secoue 
le  joug.  Leurs  divisions  inspirant  au  peuple  le  sentiment 
de  sa  force,  ils  avaient  dû  partager  le  pouvoir  avec  lui. 
Les  partis  s'étaient  formés  selon  le  plus  ou  moins  grand 
nombre  de  places  qu'il  conv<Miait  d'accorder  aux  non 
nobles  dans  le  coïiseil.  Le  parti  des  neuf,  ou  popolo  del 
minor  numéro^  leur  en  voulait  donner  neuf  sur  vingt- 
sept  ;  le  parti  des  douze,  ou  popolo  del  numéro  médiocre j 
douze  sur  vingt-quatre.  Un  troisième  parti,  popolo  del 
maggior  nwfnerOy  ou  ordre  des  réformateurs,  contenait, 
avec  quelques  anciennes  maisons,  tout  le  menu  peuple. 
Aucun  Siennois  ne  pouvant  prétendre  à  la  charge  de  po- 
teslat, celle  des  consuls  appartint  pour  deux  tiers  aux  gen- 
tilshommes, pour  un  tiers  aux  artisans  et  marchands.  Il 

*  L.  Pecori,  Sioria  délia  terra  di  San  Gemignano,  p.  37-64.  Florence, 
1853,  in  8*.  —  Excellent  livre,  simple,  clair,  précis,  savant,  plein  de 
cboses.  A  la  page  663  on  trouve  les  statuts  de  San  Gemignano. 

*  «  Et  nisi  Potestassit  forinseca.  i  (Status  civitatis  Pistorienêis  §  56,  dans 
Moratori,  Antiq.  UaL  V,547.  — G*est  un  ramassis  de  constitutions  appai^- 
teoant  à  des  temps  divers  et  dans  lesquelles  il  faut  savoir  se  débrouiller.) 
Cf.  Giudici,  I,  548. 

>  iFaciant  pulsari  ad  arringum  ...  plénum  populum.  »  (Status  civ.  Pisté 
S  74,  loc.  cit.  p.  551.) 

«  Status  civ.  pist.,  %  15,  loc.  cU.y  p.  538.  Cf.  S  ^9,  p.  540« 


240  LIBERTÉS  OCTROYÉES 

y  avait  eu  d'abord  deux  consuls  annuels,  il  y  en  eut  trois 
et  quelquefois  six.  De  même  le  conseil  des  cent  nobles 
s'augmenta  de  cinquante  membres  qui  furent  pris  parmi 
les  non  nobles.  Il  se  réunissait  tous  les  mois  et  était  re- 
nouvelé tous  les  ans  ou  tous  les  deux  ans^  Ces  prudentes 
concessions  de  l'aristocratie  donnèrent  au  gouvernement 
de  Sienne  une  stabilité  rare  en  Italie,  parce  que  le  peuple 
et  les  grands  ne  formèrent  pas,  comme  ailleurs,  deux  États 
à  côté  l'un  de  l'autre. 

On  ne  saurait  donc  le  nier,  le  mouvement  vers  des 
institutions  libres  était  général,  irrésistible.  Ce  qui  le 
prouve  mieux  encore,  c'est  que  ce  ne  sont  pas  seulement 
des  cités  affranchies  qui  se  constituent  d'après  les  mêmes 
errements.  Des  seigneurs  encore  maîtres  sur  leurs  terres, 
et  jaloux  de  le  rester  malgré  le  voisin  qui  le^  menace, 
n'imaginent  d'autre  moyen  de  balancer  l'influence  des 
villes  que  d'en  imiter  les  institutions.  On  les  voit  détour- 
ner leurs  sujets  de  chercher  de  nouveaux  maîtres,  en 
leur  donnant  la  liberté.  Ainsi  font  ces  comtes  Guidi  de 
Modigliana,  qui  étaient  encore,  malgré  la  perte  de 
Monle  Croce,  les  plus  puissants  seigneurs  de  l'Italie  cen- 
trale. Dans  la  vallée  de  l'Ambra',  à  quelques  milles  au 
sud-est  de  Florence,  ils  possédaient  un  petit  comté  de 
cinq  ou  six  villages,  privés  de  routes,  et  par  là  de  pres- 
que tout  commerce  avec  les  hommes.  Ces  villageois  pour- 
tant furent  atteints  de  la  contagion  qui  gagnait  de  proche 
en  proche,  et  bientôt  le  mal  parut  si  grave,  qu'en  1208 


1  Malavolti,  part.  I,  1.  lit.  f*  20-28.  —  Marcantonio  Bellarmati,  Belle 
storie  di  Sieria,  p.  57.  —  Léo,  1.  VU,  c.  i,  t.  H,  p.  30. 

*  Petite  rivière  qui  sort  des  collines  de  Chianti  et  va  S6  jeter  au  sud 
dans  l'Arno,  non  loin  de  Montevarchi,  à  moitié  chemin  entre  Florence  et 
Âreizo. 


PAR  LES  SEIGNEURS  DU  YAL  D'AMBRA.  241 

comte  Guido  Guerra,  troisième  du  nom  et  gendre  du 
orentin  Bellineione  Berti,  ordonna,  pour  y  remédier, 
le  douze  habitants  des  villages,  élus  par  leurs  con- 
loyens ,  donneraient  des  statuts  à  la  vicomte  du 
1  d'Ambra,  comme  disent  les  chroniqueurs  de  Flo- 


nce  y 


Ces  statuts  sont  une  curieuse  tentative  pour  concilier 
s  droits  du  souverain  et  ceux  des  sujets.  Le  principal 
agistrat  fut  un  vicomte  ou  un  poteslat,  nommé  par  le 
»mte,  et  dont  la  juridiction  s^étendit  sur  tous  les  vil- 
ges.  Il  devait  les  parcourirdouze  jours  par  mois,  pour 
rendre  la  justice.  En  certains  cas,  il  ne  pouvait  pronon- 
er  de  jugement  sans  Tassistance  d'un  conseil  que  nom- 
laient  les  justiciables.  Tous  les  habitants  mâles,  de  dix- 
mit  à  soixante-dix  ans,  juraient  obéissance  et  fidélité  au 
Mtestat  et  à  la  commune,  sous  peine  d'amende  et  d'exil. 
De  dix-huit  à  quarante  ils  devaient,  aussitôt  convoqués, 
^  rendre  à  l'assemblée  du  peuple.  Leur  assentiment 
était  nécessaire  pour  la  moindre  modification  au  statut, 
et  leur  vote  pour  la  formation  du  conseil  consultatif  qui 
assistait  le  polestat.  Le  comte  n'intervenait  dans  l'admi- 
nistration de  la  justice  que  pour  choisir  entre  deux  peines 
différentes  édictées  par  la  loi  contre  un  même  délit;  mais 
il  faisait  respecter  en  lui  la  majesté  souveraine  :  toute 
offense  envers  un  de  ses  envoyés  ou  délégués  élait  châ- 
tiée comme  si  elle  l'eût  atteint  lui-même,  et  c'était  lui, 
en  pareil  cas,  qui  fixait  le  châtiment.  L'amende  était, 
comme  chez  les  barbares,  la  peine  ordinaire  ;  mais  elle 
avait  pour  sanction,  quand  on  ne  payait  pas,  outre  la 


'Ce document  a  été  publié  par  M.  Bonaïni.  Voyez  ce  qu'en  dit  M.  Giu- 
<iici,  1,  553. 

■liT.  Dl  FLORENCB.    —  I.  16 


242  00N€ESSI0!«8  DBS  SEIGNEURS. 

confiscation  des  biens,  le  bannissement  et  les"  peines  cor- 
porelles, le  fouet,  l'amputation  du  pied  ou  de  la  main. 
Or,  le  délai  pour  payer  était  d'un  mois  quand  levicomtc 
avait  rendu  la  sentence,  de  dix  jours  seulement  quand 
c'est  du  comte  qu'elle  émcinait  *. 

L'exemple  du  puissant  Guido  Guerra  devait  trouver 
des  imitateurs.  D'autres  comtes  ou  châtelains,  des  sei- 
gneurs ecclésiastiques,  non  moins  pénétrés  que  lui  du 
danger,  tentèrent  comme  lui  de  le  conjurer,  non  plus 
par  ces  faveurs  insignifiantes  et  dédaigneuses  qu'ac- 
corde un  maître  absolu,  mais  par  un  sérieux  effort  pour 
rendre  la  condition  des  sujets  supportable.  S'ils  pen- 
sèrent les  détourner  ainsi  d'en  chercher  une  meilleure, 
d'émigrer  chez  des  voisins  ou  de  se  prêter  avec  complai- 
sance à  leurs. projets  d'envahissement,  ils  furent  déçus 
dans  leur  attente.  Florence,  comme  il  était  naturel,  leur 
fut  préférée,  parce  qu'en  donnant  la  liberté  elle  suivait 
son  penchant,  tandis  que,  même  pour  accorder  moins, 
ils  faisaient  au  leur  une  visible  violence.  Par  répugnance 
instinctive  non  moins  que  par  nécessité  de  ne  pas  trop 
s'amoindrir,  ils  faisaient  trop  attendre  et  limitaient  trop 
étroitement  leurs  concessions. 

Ce  moment  est  une  époque  dans  l'histoire  des  com- 
munes italiennes  comme  dans  l'histoire  générale  du 
temps.  Sur  la  scène  politique,  les  principaux  acteurs  dis- 
paraissent presque  à  la  fois.  Innocent  III  meurt  en  1216, 
précédé  ou  suivi  de  près  par  le  landgrave  de  Thuringe, 


*Giudici,  1,  558;  Trollope,  I,  80.  —  M.  Giudici  compare  ces  inslitutioDS 
aux  privilèges  qu'obtinrent  les  habitants  de  Suze,  d'Âmédée  lU  de  Savoie, 
puis  de  son  petit-^fils  Thomas  en  1198,  et  y  voit  la  preuve  d'une  civilisation 
supérieure  en  Toscane,  où  les  peuples  étaieot  mcius  mêles  aux  barbarest 
moins  gouvernés  par  eux. 


ÉPANOUISSEMENT  DE  FLORENCE.  243 

par  Alphonse  de  Gastîlle,  Éric  de  Suède,  Henri,  empe- 
reur de  Byzance,  Jean,  roi  d'Angleterre,  Otton  IV,  Phi- 
lippe Auguste,  Waldeinar  de  Danemarck^  Plus  libres  de 
leurs  mouvements  dans  ce  désarroi  général  de  l'autorité 
princière,  les  villes  achèvent  d'assurer  leur  indépendance 
et  déjà  la  compromettent  par  leurs  rivalités  entre  elles, 
par  leurs  discordes  intestines,  par  l'instabilité  de  leurs 
ingénieuses  constitutions.  Florence  apparaît  alors  ai) 
milieu  d'elles,  non  pas,  comme  l'a  dit  un  auteur  alle- 
mand ^  semblable  à  un  homme  d'un  âge  plus  mûr  et 
d'une  plus  grande  vigueur,  mais,  au  contraire,  telle  qu'un 
jeune  homme  d'un  génie  exceptionnel  et  d'une  maturité 
précoce,  qui  l'emporte  par  les  heureux  dons  de  la  nature 
sur  rexpérience  de  ses  contemporains  plus  avancés  que 
lui  dans  la  vie.  Elle  a  dès  lors,  quoi  qu'en  disent  Dante  et 
les  chroniqueurs,  des  travers  et  des  vices  qui  chassent 
bien  loin  l'idée  de  l'âge  d'or  ;  mais  ses  vices,  comme  ses 
passions,  sont  ceux  de  la  jeunesse,  dont  aucune  agglo- 
mération humaine  n'est  exempte,  alors  même  qu'elle  est 
en  progrès.  A  cet  égard  il  n'y  a  pas  lieu  de  distinguer  les 
Florentins  des  autres  peuples  d'Italie.  Ce  qui  les  en  dis- 
lingue, c'est  que  déjà  ils  marchent  à  leur  têle,  mettant 
de  Tordi-e  dans  le  désordre,  de  la  grâce  dans  l'énergie,  et 
même  quelquefois  de  l'humanité  dans  la  fureur  ;  c'est 
qu'ils  prennent  intérêt  à  tout  et  se  montrent  aptes  à  tout, 
aux  lettres  comme  au  trafic,  aux  arts  comme  à  l'indus- 
We  ;  c'est  qu'ils  sont  prêts  à  tenir  fermement  en  leurs 
mains  et  à  ranimer  le  flambeau  vacillant,  presque  éteint, 
de  la  civilisation.  Le  temps  n'est  pas  loin  où  Ton  pourra 


»  Yoy.  Hurler,  UI,  479. 
'Léo,  t.  I,  p.  11. 


244  ÉPANOUISSENËNT  DE  FLORENCE. 

dire  d'eux  que  rien  n'est  difficile  à  leur  génie  \  et  quils 
sonl  le  cinquième  élément  de  l'univers  V 


'  «  Florentinis  ingeniis  nil  ardui  est.  •  (Bernardo  Ceonini,  peintre  do 
quinzième  siècle.  Son  traité  sur  la  peinture,  écrit  en  1457,  a  été  publié  à 
Home  en  1821.  —  Voy.  Ardi.  stor.,  3*  série,  1871,  p.  551.) 

*  «  Et  ideo  cum  Florentini  regant  et  gubernent  tolum  munduni,  videlur 
mihi  quod  ip.si  sint  quintuin  elementuui.  »  (Paroles  attribuées  è  Booi- 
face  Ylil.  Bibl.  Laureniiana,  Plut.,  XXIY,  nuni.  8,  in-4*,  ap.  Ouerv,  fior.  Vi. 
3-  éd.) 


LIVRE  11 


CHAPITRE  PREMIER 

DU    COMMENCEMENT    DES    DISCORDES    CIVILES 
JUSQU'A    LA    PAIX    AVEC    SIENNE 

1177-1235 


^eendies  et  discordes  civiles  (1177).  —  Accord  entre  les  Uberli  et  le  peuple 
vilSO).  —  Querelle  des  Buondelmonti  et  des  Amidei  (1215).  —  Luttes  civiles 
(1215-1248).  —  Les  principales  familles.  —  Guerre  contre  Pise  (12201222). 
I^répondérance  des  Florentins  en  Toscane.  —  Guerre  contre  Pi»toia  (1226). — 
l,a  Marimella  et  le  Carroecio,  —  Médiation  du  cardinal  Giuifredo.  —  Guerre 
contre  Sienne  (1228).  —  Frédéric  II  en  Palestine.  —  Son  retour.  —  Nouvelle 
campagne  contre  Sienne  (1229-1230).  —  Les  Florentins  pénètrent  dans  Sienne. 
«-  Ils  en  sont  chassés.  —  Prise  de  Uontepulciano  par  les  Siennois  (1232).  — 
Diète  de  Ravenne  (1232).  —  Condamnation  des  Florentins.  —  Modification 
dans  les  institutions  florentines  :  les  Amiani  (1232-1234).  —  Recensement 
du  conicuio.  —  Florence  héritière  du  comte  Uberto  de  Maremme.  —  Réforme 
du  gouvernement  à  Sienne  (1233).  —  Attaque  contre  Sienne  (1234).  — 
Traité  entre  les  deux  villes  (30  juin  1235). 

Des  premières  années  du  treizième  siècle  les  auteurs 
lorenlins  font  dater  les  premières  discordes  civiles  à  Flo- 
c^nce.  Poggi  et  Machiavel  croient  même  faire  preuve  de 
critique  en  ne  tenant  presque  aucun  compte  de  tout  ce 
qui  précède.  Si  obstinés  d'ordinaire  à  suivre  les  traces  de 
Villani,  ils  s'en  écartent  quand  ils  y  voient  que  le  mal, 


246  DISCORDES  OYILES  (An.  1177) 

les  partis,  les  violences  remontent  bien  au  delà*.  C'est 
qu'au  treizième  siècle  seulement  l'histoire  apporte  ces 
détails  précieux  où  l'on  voit  palpiter  la  vie;  mais  combien 
de  fois  Florence  ne  fut-elle  pas  troublée  avant  ce  lemps- 
là  !  Nous  l'avons  vue,  durant  les  guerres  du  sacerdoce  et 
de  l'Empire,  en  1068,  se  diviser  sur  la  grande  querelle 
de  la  simonie  et  verser  de  ses  mains  son  propre  sang;  en 
1081 ,  n'imposer  silence  qu'avec  peine  aux  citoyens  qui  de- 
mandaient qu'on  ouvrît  les  portes  à  Henri  IV  ;  plus  tard, 
agiter  bruyamment  la  question  de  savoir  quelle  place  oc- 
cuperaient dans  la  commune  les  seigneurs  vaincus  et  ré- 
duits à  l'habiter.  Il  n'est  pas  bien  sûr  que  ces  incendies 
fréquents  qui  dévoraient  en  quelques  heures  un  quart,  un 
tiers,  une  moitié  de  la  ville,  fussent  toujours  l'œuvre  de 
l'imprudence  ou  du  hasard.  Le  vent  les  propageait  sans 
doute  avec  une  rapidité  extrême  parmi  des  constructions 
en  bois,  resserrées  dans  un  étroit  espace  et  que  séparaient 
à  peine  des  rues  qu'on  nommerait  aujourd'hui  des  ruel- 
les; mais  quand  on  voit,  deux  années  de  suite,  en  1177 
et  1178,  deux  terribles  incendies  dévaster  Florence,  du 
Ponte  vecchio  au  Mercato  vecchio*  et  de  Santa  Reparata 
à  San  Pier  Scheraggio%  il  est  impossible  de  ne  pas  re- 
marquer que  c'est  juste  le  moment  des  plus  grandes  dis- 

*  Con  tuUo  che  dinanzi  assai  erano  le  selte  tra*  nobili  cittadini  e  le  dette 
parti  per  cagione  délie  brighe  e  questioni  délia  chiesa  e  dell*  impcro 
(ViUani,  V,  38). 

*  S'il  fallait  en  croire  Paolino  (R.  I.  S.,  Suppl.,  l\,  7,  8),  il  ne  serait 
resté  qu'une  maison  debout  dans  ce  quartier,  celle  d'Alberto  Leoni  de  San 
Girolamo. 

3  Celte  église,  depuis  longtemps  détruite,  s'élevait  sur  remplacement 
des  Offices  actuels,  du  côté  du  nord.  —  Le  Scheraggio  était  un  égout  situé 
par  derrière  et  qui  recueillait  presque  toutes  les  eaux  de  la  ville.  11  n'existe* 
plus.  L'église  était  vaste,  d'architecture  romaine  des  temps  barbares,  à 
trois  nefe.  Sur  le  côté  se  trouvait  un  grand  cimetière.  Les  ruines  ont  dis- 
paru au  dix-huitième  siècle.  (Voy.  0$êerv.  fior,,  Y,  205-211,  5*  éd.) 


(An.  1178)  A  FLORENCE.  247 

cordes  qui  eussent  encore  éclaté,  ou  du  moins  dont  l'his- 
toire ait  gardé  le  souvenir. 

Ces  discordes  n'avaient  point  eu  pour  cause,  comme 
l'écrit  Yillani,  «trop  de  richesse,  de  repos,  d'orgueil, 
d'ingratitude';  »  elles  étaient  l'inévitable  cfTet  de  la  pré- 
sence des  seigneurs  humiliés,  mais  puissants  encore,  ré- 
signés à  leur  sort,  mais  jaloux  de  l'améliorer.  Les  prin- 
cipaux d'entre  eux  se  prononcèrent  les  premiers  contre  le 
gouvernement  des  consuls.  Chaque  année,  au  mois  de 
mai,  on  donnait  des  successeurs  à  ces  magistrats.  En 
1177,  les  Uberti,  soutenus  par  leurs  clients  et  par  les 
mécontents  que  suscite  tout  gouvernement  établi,  refu- 
sèrent de  reconnaître  les  nouveaux  élus^  Florence  fut 
dès  lors  partagée  en  deux  factions,  et,  dit  Âmmirafo, 
«  comme  en  deux  peuples',  »  qui  refusaient  de  subir, 
Tun  la  loi  de  quelques  consuls,  l'autre  les  caprices  de 
quelques  particuliers.  «  Partout,  dit  le  même  auteur,  on 
n'entendit  plus  que  le  bruit  des  armes.  On  se  guettait, 
on  se  tendait  des  embûches.  L'épieu  à  la  main,  on  chas- 
sait l'homme  comme  on  chasse  le  sanglier.  Nul  ne  tra- 
versait les  rues  barricadées  qu'avec  circonspection,  en 
|)ortantses  regards  de  droite  et  de  gauche,  car  des  portes, 
des  fenêtres,  des  terrasses,  tombait  comme  une  pluie  de 


*  E  ci6  fu  troppa  grassezza  e  riposo  misdiiato  con  la  8uperha  ingrati- 
ludine  (Villani,  V,  9). 

*  Ce  motif  ou  ce  prétexte,  passé  sous  silence  par  Villani,  est  allégué  par 
Stefani,  1.  I,  Rub.  49.  Cantini  (I,  98)  conteste  cette  affoire,  parce  qu*il 
n*cn  reste  pas  trace  dans  les  papiers  publics,  et  que  les  Florentins  ne  se 
laissèrent  pas  détourner  de  leurs  entreprises  extérieures.  Mais  les  papiers 
publics  constatent  des  actes  of6cieIs,  non  des  troubles;  et  quant  aux  entre- 
prises extérieures,  comme  les  Florentins  en  firent  toujours,  il  faudrait  donc 
conclure  qu'ils  n'eurent  jamais  de  troubles  intérieurs. 

^  E  quasi  si  crcarono  due  popoli.  (Ammirato,  I.  I  accr.,  p.  59,  ann. 
1177.) 


248  CONCILIATION  ENTRE  LES  POPOLANI        (An.  il 78) 

pierres  et  de  flèches.  D'une  maison,  d'une  lour,  d'un  toit 
à  l'autre,  dès  qu'apparaissait  une  tête,  parlaient  les  pro- 
jectiles; pour  qu'ils  eussent  plus  de  portée,  on  dressait 
des  machines,  à  l'imitation  des  anciens.  Pour  être  moins 
exposé,  on  tentait  de  sortir  la  nuit  ;  mais  c'était  l'heure 
des  guet-apens.  Toute  sécurité  a\ait  disparu  au  sein  même 
de  la  famille.  Sans  scrupule,  le  beau-père  faisait  sa  fille 
veuve,  le  gendre  sa  femme  orpheline.  Le  père,  quand  son 
fils  rentrait  le  soir,  ne  savait  pas  s'il  devait  voir  en  lui  un 
ami  ou  un  ennemi.  Derrière  les  rideaux,  sous  les  couver- 
tures du  lit  conjugal,  on  redoutait  encore  la  trahison  et 
la  mort\  »Muis,  par  un  étonnant  contraste,  ces  gens  qui 
avaient  combattu,  la  veille,  avec  un  acharnement  proche 
du  délire,  on  les  voyait,  le  lendemain,  manger  et  boire 
ensemble,  raconter  leurs  prouesses,  applaudir  à  celles 
d'autrui*.  C'est  que  les  partis  n'étaient  pas  constitués  en- 
core, et  que  Ton  défendait  d'instinct  des  intérêts  qui 
n'avaient  pas  trouvé  leur  drapeau. 

Deux  années  durant,  les  Florentins  supportèrent  allè- 
grement cette  existence  troublée,  que  les  modernes  con- 
çoivent à  peine  et  dont  ils  fuient  jusqu'à  l'apparence, 
quelquefois  au  prix  de  leur  honneur  comme  de  leur  li- 
berté'. Les   partisans  des  consuls  paraissent  avoir  eu 

*  Quasi  dubitassero  d*haver  a  trovar  il  nimico  dietro  le  cortioe  o  sotto 
le  coltricidel  letto  géniale  (Ammiralo,  1.  I  accr.,  t.  1,  p.  57-58).  —  On 
peut  croire  qu'Ammirato  arrange  le  tableau,  mais  il  n*est  pas  sans  intérêt 
de  Yoir  comment  le  meilleur  historien  de  Florence  envisageait  Thistoirc 
de  sa  patrie. 

*  Ma  tanto  Tenue  in  uso  quelle  guerreggiare  tra'  cittadini  cbe  Tuno  di 
si  combatteano  e  V  altro  di  mangiavano  e  bevevano  insieme,  novellando 
deUe  virtù  e  prodezze  Tuno  dell*  altro  (Yillani,  V,  9). 

'  Pour  ne  rien  exagérer,  il  faut  dire  qu'il  y  eut,  durant  ces  deux  années, 
des  intervalles  de  répit.  C*esl  ce  qui  résulte  du  fait  des  combattants  atta- 
blés ensemble,  et  de  Tassertion  de  Stefani  :  Vennero  ail*  arme  e  quivi  si 
diede,  e  toise  per  più  di  e  per  più  volte  (1.  I,  Rub.  49). 


An.  1180)  ET  LES  MAGNATS.  249 

Tavantage  :  ceux  qu'ils  avaient  nommés  furent  mainle- 
nus\  Mais  comme  on  prévoyait  qu'à  chaque  élection  nou- 
velle les  Uberti  recommenceraient  la  lutte',  il  parut  sage 
de  leur  faire  une  part,  ainsi  qu'aux  autres  nobles,  dans 
le  gouvernement.  Dès  l'année  1180,  on  voit  figurer  au 
nombre  des  consuls  un  Uberto  des  Uberti  et  un  Lamberlo 
des  Lamberti'.  Les  nobles  ne  cessent  plus  d'être  appelés 
au  consulat,  et,  parleur  importance  personnelle  comme 
par  leurs  richesses,  ils  y  prennent  le  premier  rang.  C'est 
alors  seulement  que  la  paix  parut  faite.  Les  gens  des  mé- 
tiers se  l'étaient  assurée  au  prix  d'un  sacrifice  volontaire, 
et  les  magnats  n'avaient  plus  de  motifs  pour  la  troubler. 
En  1182,  les  consuls  Bongianni  des  Amidei  et  Uberlo 
des  Infangati  rapprochaient  les  deux  partis  et  procuraient 
leur  réconciliation^. 

Trente  années  et  plus  de  paix  sociale  en  furent  l'heu- 
reux effet.  Florence  n'entendit  plus  le  bruit  des  armes 
que  pour  ses  expéditions  extérieures.  On  voudrait  croire 
que  Dante  parle  de  ce  temps  quand  il  fait  célébrer  par  son 
ancêtre  Gacciaguida  l'âge  fortuné  où  sa  ville  natale  dans 
le  repos  n'avait  aucun  sujet  de  larmes,  où  son  peuple 
était  juste  et  glorieux;  mais  il  faut  bien  reconnaître  qu'il 
tombe  dans  l'erreur  commune,  puisqu'il  ajoute  que  ja- 


*  Ultimamente  s'ottenne  quel  consolato,  e  gli  Uberti  pensarono  ayere  a 
questa  volta  la  pugna  perduta...  I  consoli  stettero  nel  modo  uaato  e  nuova 
legge  non  si  fece  per  gli  Uberti  e  ristettera  (Stefani,  1. 1,  Rub.  49). 

*  Gli  altri  pensarono  che  costoro  moyerebbero  ogni  volta  lite  (Stefani, 
ibid.) 

>  Ainsi  s'explique  que  les  auteurs  aient  donné  à  cette  guerre  une  durée 
de  deux,  trois  et  même  quatre  ans.  Il  en  fallut  deux  pour  dompter  les 
Uberti,  un  ou  deux  pour  les  apaiser  en  leur  cédant. 

^  Villani,  Y,  10.  — Ammirato,  1. 1  accr.,  p.  58,  ann.  1180.  Reumont  dit 
1182,  et  c^est,  en  effet,  en  118^  seulement  que  recommencent  les  guerres 
extérieures. 


250  FRÉDÉRIC  U  (Ah.  1215) 

mais  le  lis  n'avait  été  renversé  par  le  fer  d'une  lance, 
ni  rougi  par  la  guerre  civile*. 

Quand  la  guerre  civile  le  rougit  de  nouveau,  ce  ne  fui 
point  un  réveil  de  l'ancienne  querelle.  Le  peuple  florentin 
avait  pris  son  parti  de  n'être  rien  ou  presque  rien  dans 
l'État,  en  attendant  qu'il  y  pût  être  tout.  C'est  entre  les 
nobles  qu'éclala  la  discorde,  tant  ils  avaient  de  confiance 
dans  la  durée  de  leur  victoire  et  dans  l'appui  de  l'em- 
pereur. 

Héritier  de  princes  ennemis  de  l'Église,  Frédéric  II 
n'avait  plié  le  genou  devant  l'Église  que  pour  la  détacher 
d'Otton  IV,  qu'elle  protégeait.  Ce  rival  mort,  il  avait  cessé 
aussitôt  d'appeler  Innocent  III  son  cher  seigneur,  de  lui 
marquer  en  toute  occasion  sa  reconnaissance  et  son  dé- 
vouement. Il  ne  renonçait  plus,  pour  obtenir  la  couronne 
impériale,  à  son  trône  de  Sicile*,  auquel  il  tenait,  ce  sont 
ses  propres  paroles,  comme  à  la  prunelle  de  ses  yeux\  Il 
ne  promettait  plus  de  restituer  les  biens  ecclésiastiques \ 
Il  ajournait  indéfiniment  son  départ  pour  cette  croisade 
sainte  qu'il  avait  fait  serment  d'entreprendre.  Il  se  mon- 
trait favorable  aux  revanches,  aux  revendications  des  sei- 
gneurs féodaux.  Pour  s'appuyer  au  besoin  sur  leurs 
forces,  il  était  prêt  à  leur  communiquer  les  siennes.  Il 
prétendait  être  un  souverain  spirituel,  un  pape  laïque  et 

*  Parad.  xvi,  148. 

^  lia  quod  ex  tune  nec  habebimus  nec  nominabimus  nos  regem  Sicilis 
(Lunig,  Codex  diplom,  Italiœ,  t.  II,  p.  865.  Dipl.  de  Fréd.,  n*  16,  Francf. 
1726,  in-f>). 

^  In  heredilario  regno  Siciliae  velut  in  pupillam  oculorum  nostroruni 
(Pétri  de  Vinea  Epist,,  1.  II,  cp.  x,  Ed.  d'Amberg.  p.  262  ;  de  Bâle,  275. 
L'éd.d'Ainberg  est  la  plus  correcte.) 

*  H.  Bréholles.  Historia  diplomatica  Friderici  II  Rom.  Imp.  Paris,  1 855- 
59,  5  vol.  in4%  II,  132.  —  Mignet,  Journal  des  Savante,  décembre  1862, 
p.  728. 


(Al.  4215)         CHEF  DES  MAGNATS.  S5i 

militaire^;  prétention  étrange  qui  devait  attirer  sur  sa 
tête  les  foudres  pontificales,  ne  les  eût-il  pas  méritées  par 
sa  notoire  impiété. 

Les  nobles  avaient  donc  enfin  un  chef  digne  de  ce 
nom,  Italien  comme  eux  de  naissance,  de  goûts  et  de 
mœui^s,  presque  aussi  étranger  qu'eux  à  TÂllemagne, 
dont  il  n'aimait  ni  le  ciel  nébuleux,  ni  les  longs  hivers, 
ni  les  villes  boueuses,  ni  les  habitants  grossiers  ;  capable 
de  duplicité  comme  de  hardiesse,  cachant  l'ambilion  sous 
Tastuce',  et  Tastuce  sous  les  séductions  d'un  esprit  aima- 
ble autant  que  cultivé.  Si  les  magnats  refusaient  parfois 
de  le  suivre  dans  ces  expéditions  lointaines  dont  ils  avaient 
les  fatigues  et  lui  les  profits,  il  leur  inspirait  une  sécurité 
qui  leur  fit  perdre  toute  prudence  et  oublier  l'ennemi 
commun,  les  petites  gens,  pour  se  quereller  entre  eux^. 
Qu'à  Florence  ils  fussent  déjà  divisés  par  des  rivalités 
sourdes,  on  n'en  saurait  douter.  C'est  l'ordinaire  effet  des 
rapports  de  voisinage,  des  similitudes  de  fortune  et  de 
prétentions  d'inspirer  aux  hommes,  pour  des  causes  fri- 
voles, les  âpres  dissentiments  que  des  causes  sérieuses  les 
convient  à  oublier.  Un  incident  survient  alors,  qui  met, 
comme  on  dit,  le  feu  aux  poudres,  et  qu'on  accuse  de  tout 
le  mal,  parce  qu'il  a  provoqué  l'explosion.  L'incident, 
ici,  a  pris  sous  la  plume  des  chroniqueurs  une  impor- 
tance extrême  :  ils  en  ont  fait  le  commencement  des  an- 
nales de  Florence,  c'est-à-dire  des  luttes  intestines  qui 
devaient  si  longtemps  la  déchirer.  Il  faut  suivre  leur  ré- 

<  U.  Bréholles,  Hist.  dij^l,  Introd.,  p.  471,  405. 

*  Se  de  loco  non  recessuros  aliquatenus  juraferunt,  nisi  prius  inter  pre- 
dictos  principes  dictante  sententia  juxta  posse  ipsorum  Tel  composilione 
amicabili  tractaretur.  Et  nos  etiam  nostrîs  litteris  firmayimus  illud  idem 
(Ep.  Frid.  H  Honorio  HI,  1220.  H.  BréhoUes,  HwU  dipLy  I,  805). 

'  Mignet,  Journal  des  SavarUSy  décembre  1862,  p.  727. 


352  QUERELLi::  DES  BUONDELMONTI  (An.  1245) 

cit,  puisque  la  Irîîdilion  ornée  nous  cache  la  vérité  nue, 
mais  ne  voir  dans  tant  de  détails,  souvent  contradictoires, 
que  les  caprices  d'imaginations  vives,  sans  respect  pour 
ce  qui  est  Thonneur  de  Thisloire,  pour  la  stricte  vérité. 

En  1215,  Gherardo  Orlandi  étant  potestat*,  un  certain 
Mazzingo  Tegrini,  des  Mazzinghi,  tout  fier  d'avoir  reçu  le 
ceinturon  des  chevaliers,  avait  appelé  à  de  somptueuses 
fêtes,  dans  un  village  voisin,  toutes  les  a  bonnes  gens» 
de  la  ville,  c'est-à-dire  toutes  les  personnes  de  distinction. 
A  table,  une  facétie  de  jongleur,  les  railleries  d'Oddo 
Arringhi  des  Fifanli',  piquent  au  vif  un  des  invités,  Uberto 
des  Infangati.  A  sa  mordante  réplique,  le  railleur  riposte 
en  lui  jetant  un  plat  à  la  tête.  Le  festin  continue,  mais 
le  sang  s'échauffe,  les  fumées  du  vin  troublent  les  cer- 
velles, et,  aussitôt  les  tables  retirées,  un  jeune  ami  de 
l'offensé,  fiuondelmontedesBuondelmonti,  se  précipitant 
sur  l'offenseur,  Télend  à  terre  d'un  coup  de  poignard. 

Pour  le  venger,  sa  famille,  ses  amis  se  réunissent. 
Uberti  et  Lamberti,  Amidei  et  Gangalandi  en  délibèrent. 
Mais  la  réflexion  avait  porté  conseil  :  une  lueur  de  sens 
politique  leur  fit  comprendre  les  dangers  de  la  division 
entre  magnats.  Ils  décidèrent  que  la  paix  serait  main- 
tenue, à  la  charge,  pour  Buondelmonte,  d'épouser  la 
nièce  du  blessé,  fille  de  Lambertuccio  des  Amidei*. 

'  Il  Tétait  depuis  1214;  mais  la  liste  des  Officiales  forentes  nous  le 
montre  encore  en  charge  au  mois  de  septembre  1215.  La  chronique  que 
nous  suivons  Tappelle  Gurrado  Orlundi  ;  il  n'y  a  pas  de  potestat  de  ce 
prénom. 

^  La  famille  d' s  Fifanti  élait  déjà  en  décadence.  Elle  joue  un  faible  rôle 
dans  la  vie  publique  de  ces  temps.  A  la  date  de  1258,  on  trouve  dans  les 
documents  manuscrits  un  acte  de  la  vie  privée  qui  les  concerne.  (Ârch.  di 
Stato,  Cartapecore  Strozziane  Uguccioni,  18  septembre  1258). 

3  Chronique  de  la  fin  du  treizième  siècle  ou  du  commencement  du  qua- 
torzième, atlribuée  tantôt  à  Brunetto  Latini,  tantôt  à  un  membre  de  la 


(Ah.  1215)  AVEC  LES  AMIDEI.  255 

Épouser  une  laideron  ne  pouvait  sourire  au  brillant 
cavalier  que  convoitaient  toutes  les  mères.  Plus  entre- 
prenante que  les  autres,  parce  qu'elle  avait  deux  filles  à 
marier,  la  femme  d'un  des  puissants  Donati  exploita  har- 
diment ces  dispositions  présumées.  Un  jour,  c'était  le 
dimanche  des  Rameaux,  voyant  Buondelmonte  chevaucher 
sousses  fenêtres,  elle  l'appela,  le  prit  à  part,  lui  fit  honte 
de  l'alliance  projetée.  <c  Je  t'avais  réservé,  dit-elle,  ma 
(ille  que  voici.  »  Belle  à  souhait,  riche  et  de  grande 
maison,  la  jeune  patricienne  séduisit,  du  premier  coup 
d'œil,  l'inflammable  cavalier,  et  sans  qu'il  fût  besoin  de 
a  l'intervention  du  diable*,  »  lui  fit  oublier  ses  engage- 
ments. Incontinent  il  la  prit  pour  fiancée,  sans  regarder 
aux  conséquences. 

Ce  second  outrage,  aggravant  le  premier,  ramenait  les 
Amidei  à  leurs  projets  de  vengeance.  Réunis  à  leurs  alliés 
dans  l'église  de  Santa  Maria  sopra  Porta*,  ils  demandè- 
rent conseil  en  versant  d'abondantes  larmes.  Traîner  le 
coupable  dans  la  boue,  le  rouer  de  coups  de  bâton,  le 
blesser  au  visage  à  coups  de  couteau,  telles  étaient  les 
propositions  soumises  à  l'assemblée.  Mais  Mosca  Lam- 
berti,  quand  vint  son  tour  d'opiner,  dit  sentencieuse- 
ment iCosafatta^  capo  ha^  c'est-à-dire  :  «  Ce  qui  est  fait 
est  fait*.  »  L'arrêt  homicide  était  rendu,  toute  l'assislance 


famille  Buondelmonli,  et  publiée  par  Gori  {La  Toscana  illuêtrata  nella 
ïïua  Uoria,  in-4,  Livourne,  1755),  puis  par  Fraticelli  (Storia  délia  vita  di 
Dante,  p.  lOU,  Flor.  1861).  Razzi  et  Lastri  en  ont  donné  des  fragments. 
—  Voy.  Otto  Hartwig,  Die  Angebliche  Chronik  Brunetto  LatinVs,  ap.  Bei- 
loge  zur  Allgemeinen  Zeitung,  10  et  11  décembre  lj872,  et  une  noie  de 
M.  Cesare  Paoli  sur  ce  trayail,  ap.  ArcJi.  stor.,  5'  série,  t.  XVll,  1873. 

*  Per  sussidio  diabolico  preso  di  lei  (Villani,  V,  58). 

*  Cette  église  n'existe  plus. 

*  Le  sens  n'est  pas  douteux.   Capo  ha,  c'est  caput  habere,   venir  k 
chef,  comme  disait  notre  ? ieux  français.  On  lit  dans  Frédégaire  :  «  Non 


254  COMPLOT  DES  AMIDEI.  (An.  1215) 

y  souscrivit.  Pour  en  avoir  suggéré  Tidéc,  le  froid  et 
cruel  Mosca  nous  est  ïnontrc  dans  Tenfer  vengeur  du 
poëtc,  levant  vers  le  ciel  ses  moignons  mutilés,  d'où  le 
sang  tombe  goutte  à  goutte  sur  sa  (îgure*. 

On  résolut  d'agir  dès  que  Buondelmonte  aurait  con- 
tracté son  insultant  mariage.  On  croyait,  semble-t-il, 
qu'il  pût  hésiter  encore  et  venir  h  résipiscence.  Mais  il 
n'y  pensait  point.  Il  ne  soupçonnait  pas  le  danger.  La  loi 
permettant  de  renoncer  à  une  alliance  quelconque, 
moyennant  dommages-intérels*,  il  n'imaginait  pas  qu'on 
pût  contester  l'exercice  de  son  droit  ;  il  oubliait  à  quel 
prix  était  mis  le  pardon  de  sa  violence.  C'est  du  mal 
qu'on  leur  fait,  non  de  celui  qu'ils  font  eux-mêmes,  que 
les  hommes  gardent  le  souvenir. 

Le  jour  de  Pâques,  dans  la  matinée,  alors  que  la  foule 
remplissait  les,  rues,  les  conjurés  se  réunirent  dans  la 
maison  des  Amidei,  située  près  de  l'église  de  San  Stefano, 
et  y  attendirent  au  passage  leur  ennemi.  Le  voyant  veuir 
d'Oltrarno,  vêtu  d'un  habit  blanc  tout  neuf  et  monté  sur 


poluit  ad  caput  venire,  »  il  ue  put  y  parvenir.  Sozoïiiène  traduit  :  f  Rem 
factam  caput  habere  (Historia  Pistoriensis,  R.  1.   S.,  Suppl.,  1,  96).» 
Quant  à  la  traduction  cxaclc,  elle  a  toujours  embarrassé  les  Italiens.  Ain- 
mirato  (1.  I  accr.,  an.  1215)  fait  un  coutre-sens  formel   que   reproduit 
H.  Gino  Capponi  (Stor.  di  Fir,,  I,  24)  :  «  Uccidiainolo,  e  cosi  al  fallo 
sarà  dato  principio.  »  Nannucci  (II,  18)  dit  :  «  Cioè  ha  fine  da  riparare..- 
alla  fine  ogni  cosa  si  aggiusta.  »  Costa  et  Biauchi  :  «  Cioè  ha  fine.  »  Mais 
ils  ajoutent  que  chez  les  modernes,  ces  mots  signifient  :  t  poi  quai  cosa 
sark.  »  (Comment.  alV  Inferno  di  Dante,  XXVIII,  107,  note.)  M.  G.  Ferrar 
(II,  204),  qui  sait  également  bien  Titahen  et  le  français,  traduit  par  ua 
non-sens  :  «  Quand  c'est  fait,  c'est  dit.  »  Léo  ne  traduit  pas,  il  invente: 
«  Une  chose  acconiplic  a  toujours  raison  (1.  IV,  c.  vu,  t.  I,  p.  395).  » 
H.  Trollope  comprend  mieux  :  «  A  thing  done  outright  is  done,  finished  and 
completed  (1,  102).  » 

4  Infy  XXVIII.  103. 

*  Ëlsi  error  fuerat  de  deserendis  nuptiis,  pœna  legibus  constituta  erat 
pecuuiarum  promisairum.  (Soiomèae»  loc.  cii,) 


(Ah.  iSi5)  BUONDELMONTE  ASSASSINÉ.  256 

lin  [mlefroi  blanc,  ils  s'avancèrent  à  sa  rencontre,  le 
rejoignirent  au  débouché  du  Ponte  vecchio,  au  pied  de  la 
statue  de  Mars  :  aussitôt  Schiatta  des  Uberti  l'arrête  et  le 
renverse  ;  Mosca  des  Lamberti  et  Lambertuccio  des  Amidei 
le  frappent,  le  couvrent  de  blessures  ;  Oderigo  des  Fifanti 
lui  coupe  la  gorge;  puis  ils  se  retirent  tous  dans  la  tour 
des  Amidei,  prêts  à  se  défendre,  s'ils  étaient  attaqués.  Ils 
ne  le  furent  point  pour  le  moment  :  on  promena  par  les 
rues,  avec  force  gémissements,  le  cadavre  de  la  victime, 
pendant  que  les  Buondelmonti  et  les  Donati  couraient 
aux  armes,  imités  bientôt  par  les  familles  amies^  par  les 
Nerli  et  les  Bardi,  les  Mozzi  et  les  Frescobaldi  *. 

Ce  ne  fut  pas,  nous  l'avons  vu,  le  commencement  des 
discordes  civiles  à  Florence  *.  Déjà  la  division  régnait 


'  Voy.  ce  récit,  avec  toutes  ses  variantes,  dans  Yillanî  (V,  38),  Stefani 
(1.  n,  Rub.  64),  Sozomène  (Uisl.  Pist,  R.  I.  S.,  Suppl.  I,  96)  et  la  chro- 
nique attribuée  à  Brunetto  Latini.  U  y  faudrait  ajouter  Dino  Gompagni,  qui 
n^est  pas  le  moins  intéressant  ;  mais,  comme  pour  Malespini,  des  doutes  si 
sérieux  ont  été  élevés  sur  Tauthenticité  de  cette  fameuse  chronique,  qu'il 
est  désormais  impossible  d'en  faire  état.  M.  Grion,  directeur  du  lycée  de 
Vérone,  a  le  premier  soulevé  la  question  ;  M.  Scheffer-Boichorst  Ta  reprise 
avec  de  plus  solides  arguments,  empruntés  surtout  à  Thistoire  (Floren- 
tiner  Sttidien,  Leipzig ^  1874,  8*).  Tous  ne  sont  pas  bons,  et  H.  Paoli,  avec 
une  extrême  réserve,  a  fait  toucher  du  doigt  les  vices  et  les  excès  de  la 
méthode  de  Fauteur  allemand  (Arch.  slor.,  y  série,  t.  XX,  1874)',  de 
même  qu'il  avait  déjà  relevé  les  erreurs  de  M.  Grion  et  les  indications 
inexactes  de  M.  Hillebrand  (Arch.  ilor.,  3*  série,  t.  XIX,  disp.,  p.  9-15). 
Mais  M.  P.  Fanfani,  bibliothécaire  de  la  Mamcelliana  et  membre  de  la 
Crusca,  a  démontré  à  son  tour,  par  des  preuves  de  toute  sorte,  surtout 
par  des  preuves  tirées  de  la  langue,  qui  n*est  pas,  dans  la  prétendue  chro- 
nique de  Dino,  celle  du  temps,  qu'on  serait  désormais  inexcusable  de  pren- 
dre cet  écrit,  si  longtemps  classique,  pour  une  autorité  historique  et  même 
littéraire  (voy.  Dino  Compagni  vendicato  dalla  calunnia  di  scriiiore  délia 
Cronica,  Milan,  1875).  On  accuse  Antonio  Doni  d'être  le  faussaire  qui  a 
écrit  la  Cronica  fiorentina  attribuée  li  Dino  Gompagni,  comme  VIstoria  di 
Semi fonte  attribuée  à  Face  de  Certaldo.  M.  Paoli  a  récemment  résumé  l'état 
de  la  question  dans  la  Revue  Historique,  avril  1876,  p.  540-541. 

*  Paolino  l'affirme  pourtant,  comme  Villani  :  «  E  f u  bene  il  cape  e'  1 


256  LE  PARTI  DE  L'ÉGUSE.  (Km.  1215) 

entre  les  nobles  el  les  marchands,  entre  les  frelons  et  les 
abeilles;  mais  c'est  alors  seulement  qu'elle  déchira  le 
sein  de  la  noblesse.  Or  la  noblesse  tenait  trop  de  place 
dans  la  ville  pour  que  le  peuple,  spectateur  de  ses  que- 
relles, y  demeurât  étranger.  liCS  plus  faibles  devaient 
fouler  aux  pieds  leur  orgueil  pour  rechercher  son  appui. 
Mais  pour  l'obtenir,  il  fallait  plus  ou  moins  penser  h  sa 
guise,  et,  puisqu'il  soutenait  le  pape,  ne  plus  soutenir 
l'empereur.  Les  Buondelmonti  s'y  résignèrent.  De  la 
cause  d'un  tel  allié  ils  firent  leur  cause  propre,  surtout 
quand  ils  durent  se  défendre  pour  l'avoir  défendu. 

A  ce  prix  ils  devinrent  les  chefs  du  parti  de  l'Église*, 
qui  ne  se  recrutait  guère  que  de  modestes  familles,  que 
d'humbles  artisans.  Bien  de^  magnats,  quand  ils  les 
virent  forts,  se  rapprochèrent  d'eux,  les  plus  nouveaux 
surtout,  qui  étaient  «  de  petit  commencement*,  »  et 
devaient  leur  prospérité  au  trafic  :  Cerchi,  récemment 
venus  du  val  de  Sieve%  Pulci,  Rossi,  Tornaquinci,  Caval- 
canti,  Pazzi  même,  encanaillés  dans  le  trafic,  mais  enor- 
gueillis de  leur   opulence;   Adimari ,   descendus,    au 


cominciamento  délie  brighe  di  Firenze,  che  ne  sente  lutta  Toscana  (R.  I. 
S.,  Suppl.  n,  12).  »  Dante  de  même.  Voy.  Parad.^  XVI,  140.  l\  semble,  à 
Tentendre,  que  si  les  Buondelmonti  n'avaient  jamais  passé  rEma  (petite 
rivière  qui  séparait  de  Florence  leur  château  de  Montebuoni),  jamais  Flo- 
rence n'aurait  connu  les  tristesses  de  la  guerre  civile.  Machiavel  (Ist.  fior., 
II,  18)  et  M.  G.  Capponi  (Sior.  di  Fir.,  \,  24)  suivent  la  tradition. 

*  Ë  dove  i  Buondelmonti  erano  di  parte  d*imperio,  tornarono  allora  alla 
parte  di  chiesa,  e  dove  crauo  ghibcllini  e  con  gli  ghibellini,  tornarono 
guelfi...  I  Buondelmonti  che  prima  erano  inconcordia  con  gli  Ubcrti  afatti 
délia  ciltà  e  a  parte  ghibellina,  per  la  morte  di  M.  Buondelmonte  furono 
guelfi  (Stefani,  1.  II,  Rub.  64,  82).  —  C'est  à  dessein  que  nous  évitons 
d'employer  les  noms  de  guelfes  et  de  gibelins.  A  ce  moment-là,  ils  sont 
encore  un  anachronisme.  On  le  verra  plus  loin. 

«  Villani,  V,  59. 

»  Dante,  Parad.,  XVI,  65  ;  Villani,  V,  39. 


(Ah.  1216)  LE  PARTI  DE  L^EMPIRE.  257 

onzième  siècle,  des  hauteurs  du  Mugello,  race  que  les 
hautains  Donati  jugeaient  trop  récente  pour  s'allier  à  elle, 
et  que  le  terrible  Dante  montre  se  dressant  comme  une 
vipère  quand  on  la  fuit,  devenant  douce   comme  un 
agneau  quand  on  lui  montre  les  dents  ou  la  bourse \ 
Trente-huit  familles  considérables,   selon  Villani,  mar- 
chaient derrière  les  Buondelmonti,  et  trente-deux  seule- 
ment derrière  les  Uberti.  Mais  inférieur  en  nombre,  le 
parti  de  l'Empire  était  supérieur  en  puissance  :  on  y 
voyait,  avec  les  vieux  Caponsacchi,  descendus  de  Fiesole 
au  Mercato  vecchio*,  avec  les  redoutables  Guidi,  pos- 
sesseurs de  tant  de  châteaux  au  dehors,  les  comtes  Gan- 
galandi,  les  Pigli,  les  Brunelleschi,  fort  anciens,  mais  si 
riches  qu'on  les  soupçonnait  d'avoir  secrètement  trafi- 
qué ;  les  Abati,  marchands    avérés,   qu'on  dédaignait, 
mais  que,  par  désir  de  vaincre,  on  ne  repoussait  pas'. 

Ces  familles  et  bien  d'autres  avaient  en  commun  la 
distinction  d'un  nom  propre,  sobriquet  souvent  injurieux 
à  l'origine,  mais  vite  devenu  titre  d'honneur,  dans  un 
temps  où  les  gens  de  petit  état  n'étaient  désignés  que  par 
leur  nom  de  baptême  et  leur  nom  patronymique  \  Elles 


*  Dante,  Parad,,  XYI,  115,  118.  On  a  longtemps  appelé  Corso  degli 
Adimari  la  rue  qu^on  appelle  aujourd'hui  via  de'  calzaioli.  — Ds  habitaient, 
comme  les  Donati,  le  quartier  de  Porta  San  Piero. 

*  M.  Ferrari  dit  39  et  54.  Je  ne  sais  comment  il  fait  son  compte.  Cet 
Luteur,  du  reste,  est  si  absolu  dans  ses  affirmations,  qu'il  ne  peut  échapper 
à  Terreur.  Avec  les  Buondelmonti,  dit-il,  pas  un  comte  ;  avec  les  Ubeiti,  pas 
un  marchand  (H,  265).  Rien  n'est  moins  exact. 

5  Dante,  Par^w/.,  XVl,  121. 

*  Les  noms  de  famille  ne  deviennent  d'un  usage  général  en  Italie  qu'au 
treizième  siècle.  Dans  les  temps  barbares,  on  ne  portait  qu^un  nom  per- 
sonnel (Maternus,  Herimbertus)  ;  on  y  ajouta  plus  tard  le  nom  paternel  pour 
mieux  distinguer  (Petrus  Joannis,  Pietro  di  Giovanni),  et  Ton  fit  ainsi  des 
noms  de  famille  (Figiovanni  ou  figli  di  Giovanni,  Firidolfi,  Fifanti).  Enfin 
le  peuple  y  ajouta  ses  appréciations  caractéristiques,  et  Ton  eut  les  Pazs 

BIST.    DB  FLORERGB.  —  1.  17 


S58  LES  GUERRES  DOMESTIQUES  (Ah.  1216) 

vivaient  pêle-mêle  dans  les  quartiers  où  leur  résidence 
était  antérieure  à  leurs  dissensions.  Le  hasard  seul  y  dé- 
terminait la  prépondérance  des  uns  ou  des  autres.  Aux 
deux  sesti  de  San  Pancrazio  ou  Brancazio*  et  de  Porta 
del  Duomo  dominait  la  faction  des  Uberti  ;  quant  aux 
Uberti  eux-mêmes,  ils  habitaient  le  sesto  de  San  Pior 
Scheraggio,  au  milieu  de  leurs  ennemis*.  Les  Buondel- 
monli,  au  contraire,  vivaient  entourés  d'amis  dans  le 
Borgo  Sant'  Apostolo',  et  avaient  presque  partout  l'avan- 
tage du  nombre.  Où  ils  n'étaient  pas,  des  chefs  subor- 
donnés transmettaient,  faisaient  exécuter  leurs  ordres, 
imprimant  ainsi  une  certaine  unité  à  l'action*. 

Florence  donnait  donc  l'étonnant  spectacle  de  six  placMîs 
de  guerre,  de  six  camps  retranchés,  où  l'adversaire  avait 
non-seulement  ses  intelligences,  mais  aussi  ses  demeures, 
dont  les  masses  carrées,  dont  les  épaisses  murailles,  dont 
les  portes  élevées  fort  au-dessus  du  sol  pouvaient  soute- 

(fous),  les  l'bbriachi  (ivrognes),  les  InfaDgati  (embourbes),  les  Importuui, 
etc.  On  fit  même  des  noms  avec  des  mots  composés  :  Foraboschi  (perce- 
bois),  Caponsacchi  (capo  in  saccbi,  tête  en  sacs),  Fortinguerra,  etc.,  ou  mémo 
avec  des  pbrases  :  Diotisalvi  (Dieu  te  sauve),  Bentivogiio  (Je  te  veux  du 
bien),  Pelavicini  (pèle  voisins),  Vivachivince  (Vive  le  vainqueur),  etc.  Voy. 
Fauriel,  II,  402-403.  —  Ainsi  chez  nous  les  noms  de  Dieutegard,  Mange- 
matin,  Piquenoal,  Âimelafille,  et  tant  d'autres. 

'  Les  Florentins  employaient  de  préférence  cette  seconde  forme.  Ils  ai- 
maient à  défigurer  les  noms,  comme  à  les  abréger. 

*  Dans  le  quartier  San  Brancazio  il  y  avait  8  familles  pour  les  Uberti  et 
3  contre  ;  dans  celui  de  Porta  del  Duomo,  5  pour  et  A  contre  ;  à  San  Pier 
Scheraggio,  G  pour  et  12  contre.  (Voy.  la  liste  de  Villani,  V,  39.) 

*  Ils  y  pouvaient  compter  6  familles  pour  eux,  et  seulement  4  contre 
(Villani,  V,  39).  Cf.  //  pecorone  di  Ser  Giovanni  fiorenlino  (Giorn.  Il» 
nov.  2,  P*  16  v%  Venise,  1505).  En  face  des  Buondelmonti  habitèrent,  sinon 
alors,  au  moins  un  peu  plus  tard,  les  Acciajuoli.  —  On  trouvera  à  l'Appen- 
dice  la  liste  dressée  par  Villani,  et  d'autres  qui  ont  aussi  leur  intérêt,  em- 
pruntées à  un  manuscrit  de  la  Bibl.  nat.  :i  Piiris  (ms.  iUiliens»  n*  743). 

^  c  Ë  in  ogni  sesto  era  chi  capo  d*una  parte  e  chi  d'un'  altra.  »  (Stefani, 
1.  il,  Rub.  82.) 


Un.  1216)  N*EMPËGHBNT  PAS  LE  TRAVAIL.  259 

nir  un  siège  et  n'étaient  prises  que  d^assaut,  sous  une 
grêle  de  traits  ^  On  vivait  ainsi  chez  soi  constamment 
sur  le  qui-vive,  derrière  des  fortifications  mobiles  ou 
serragli^  barricades,  palissades,  chevaux  de  frise,  qu'on 
fermait,  ainsi  que  les  boutiques,  à  la  moindre  injure,  à 
la  moindre  menace.  On  ne  posait  les  armes  qu'à  la  nuit; 
on  relevait  alors  les  morts  et  les  blessés.  Le  jour  suivant 
avaient  lieu  les  funérailles,  et  c'est  seulement  en  cas  de 
défaite  que  la  Iristesse  y  présidait. 

Tout  entière  à  ses  discordes  intestines,  Florence  ne 
prélait  qu'une  oreille  distraite  aux  bruits  du  dehors.  Le 
pape  Honorius  III,  dont  elle  se  disait  la  fille  dévote,  n'ob- 
tenait point  qu'elle  apaisât  ses  haines  pour  prendre  part 
à  la  croisade  (1219).  Crémone  et  Parme,  Milan  et  Plai- 
sance, se  laissaient  imposer  la  paix  ;  Gênes  et  Pise  elles- 
mêmes,  une  longue  trêve  :  Florence  restait  seule  en 
armes  entre  les  Alpes  et  le  Tibre  *.  Mais  cette  ruche  bel- 
liqueuse ne  négligeait  point  son  fructueux  travail.  Avec 
une  parfaite  aisance,  elle  prenait,  elle  maniait  tour  à 
tour  l'arc,  la  dague  et  les  outils  de  ses  métiers.  L'habi- 
tude une  fois  prise  des  perpétuelles  alertes,  elle  savait 
être  calme  en  même  temps  qu'énergique.  Exempte  de 
cette  organisation  nerveuse  qui  fait  la  faiblesse  et  souvent 
la  ruine  des  peuples  modernes,  elle  dominait  ses  émo- 
tions, s'inquiétait  peu  de  l'incertitude,  s'enrichissait  en 
multipliant  ses  produits,  en  les  répandant  de  plus  en 
plus  au  dehors. 

*  Aucune  de  ces  maisons  ne  subsiste  aujourd'hui  ;  mais  on  peut  s*en  faire 
une  idée  en  regardant  le  Palazzo  Yecchio,  les  palais  Strozzi,  Riccardi,  Spini 
ou  Ferroni,  du  Bargello  et  du  Proconsolo,  car  ces  édiOces  furent  construits 
au  quatorzième  et  surtout  au  quinzième  ûècle,  à  Timitation  de  ceux  du 
treizième. 

*  Rich.  de  San  Germano,  R.  1.  S.,  t.  VU.  —  Gherrier,  U,  3,  4» 


260  GUERRES  EXTÉRIEURES.  (Ah.  lâiO)' 

Celle  vie  étrange,  donl  nous  pouvons  à  peine  concevoir 
l'idée,  dura,  s'il  faut  en  croire  les  chroniqueurs,  trente 
trois  ans  consécutifs.  Les  conditions  n'en  furent  changées 
qu'au  temps  de  la  crise  suprême  où  succomba  FrédéricII. 
Mais  ce  qui  porte  au  comble  notre  surprise,  c'est  que 
durant  cette  longue  période,  malgré  tant  de  travail  et 
de  combats  domestiques,  malgré  la  fréquente  immixtion 
de  Frédéric  aux  affaires  de  la  Toscane*,  les  Florentins 
poursuivent  le  cours  de  leurs  entreprises  extérieures. 
Aguerris  par  la  lutte  des  rues,  ils  marchaient  contre  leurs 
anciens  ennemis,  ils  ne  craignaient  pas  de  s'en  créer  de 
nouveaux.  Jusqu'alors  plus  faibles  que  Pise,  ils  en  avaient 
recherché  l'alliance.  Se  croyant  désormais  aussi  forts,  ils 
cessaient  de  respecter  en  elle  la  protégée  de  l'Empire, 
prodigue  à  son  égard  de  privilèges*  autant  qu'avare 
envers  Florence  et  Gènes,  trop  suspectes  d'incliner  vei-s 
la  papauté'.  Les  circonstances  étaient  favorables.  Que 
pouvait,  malgré  son  mauvais  vouloir,  un  prince  sommé 
de  partir  pour  la  terre  sainte,  tout  occupé  d'obtenir  un 
sursis  et  de  leurrer  Honorius  III  par  des  promesses  déri- 
soires sur  l'impossible  restitution  des  biens  de  Ma- 
thilde*? 


*  En  décembre  1220,  Frédéric  II  déclarait  Lambcrto,  Duodo,  Visdomini, 
Orlandino,  Tancredo,  Marzucho,  Normanno,  Ibaldo,  Sesmondino,  Gattanello, 
Riccomanno,  Duodo,  Federigo,  Rainerio,  Enrico,  et  leurs  légitimes  héritiers, 
comtes  du  Sacré  Palais  à  perpétuité,  avec  tous  les  honneurs,  toute  la  puis- 
sance des  comtes  et  des  envoyés  de  l'empereur,  et  en  outre  avec  la  faculté 
de  créer  des  juges,  d'émanciper  des  serfs,  de  déclarer  légalement  et  con- 
duire la  guerre,  etc.,  dans  les  comtés  de  Lucques  et  de  Pise.  (Arch.  di 
Stiilo,  Carlupecorc  Strozziane  Uguccioni,  décembre  1220.) 

*  Diplôme  du  l**'  décembre  1220,  dans  Flaminio  dal  Borgo,  Raccolta  di 
âiplom i  pisan t ,  p .  42 . 

^  «  Vix  parlem  de  eo  quod  ad  imperium  pertinebat  voluit  confirmare.  » 
(Ann.  gen.,1  V,  R.  I.  S.,  t.  VI,  421.)— Cf.  Léo,  1.  IV,  c.?ii,t.I,p.  400 
^  Confirmalio  Terrœ  Maihildis  Rotnanœ  ecclesiœ.  —  Capuse,  Januar. 


(An.  1230)  QUERELLE  AVEC  PISE.  261 

Au  mois  de  novembre  1220,  il  était  à  Rome  pour  la 
cérémonie  de  son  couronnement*.  Les  villes  toscanes  y 
avaient,  selon  l'usage,  envoyé  leurs  ambassadeurs.  Une 
querelle  puérile  entre  eux  fut,  paraît-il,  pour  les  deux 
cités,  l'occasion  de  la  rupture.  Assis  à  la  table  d'un  cardi- 
nal, un  des  ambassadeurs  de  Florence,  ayant  loué  la 
beautéd'un  <c  petit  chien  de  chambre,»  l'avait  aussitôt  reçu 
en  présent  de  sou  hôte  '.  Le  lendemain,  dans  les  mêmes 
circonstances,  et  avec  l'impertinent  oubli  d'un  grand 
seigneur,  ce  prince  de  TËglise  en  faisait  don  à  un  des 
ambassadeurs  pisans;  puis  il  le  laissait  prendre  au  pre* 
mier  des  deux  qui  le  venait  retirer.  C'était  le  Florentin. 
Là-dessus,  grande  colère  des  Pisans,  paroles  injurieuses, 
rixe  dans  les  rues  à  la  première  rencontre,  retraite  de 
leurs  adversaires,  moins  bien  escortés*.  Mais  ceux-ci 
avaient  à  Rome  de  nombreux  compatriotes,  marchands 
qu'appelaient  les  affaires  de  leur  négoce,  magnats  attires 
par  les  fêtes  du  couronnement.  Les  uns  et  les  autres  res- 
sentirent patriotiquement  l'offense.  Un  jeune  chevalier 
d'illustre  famille,  Oderigo  Fifanli,  se  mit  aux  aguels  avec 
ceux  de  son  âge,  et  maltraita  si  fort  les  Pisans,  qu'il  en 
prit,  disent  les  chroniqueurs,  une  rude  revanche*. 

La  stupéfaction  fut  profonde  à  Pise.  Il  semblait  aux 
Pisans  que  des  inférieurs  les  eussent  outragés.  Ils  rcsolu- 


1227.  —  Voy.  Cherrier,  l.  II;  Raumer,  UI,  346;  Léo,  L  IV,  c.  vu,  t.  I, 
p.  400. 

I  Ce  couronnement  eut  lieu  le  22  novembre  1220. 

*  Ce  prince  de  TÉglise,  dit  assez  singulièrement  Ammirato,  estimait  dans 
sa  courtoisie  qu'un  tel  animal  convenait  moins  h  un  prélre  qu'à  un  homme 
qui  a  chez  lui  des  femmes.  (L.  I  accr.,  t.  I,  p.  74,  ann.  1220.)  —  C'est 
une  réflexion  que  ce  cardinal  aurait  pu,  ce  semble,  faire  plus  lot. 

^  «  Pero  che  cou  gli  ambasciadori  pisani  havea  allhora  50  soldati  di 
Pisa.  »  (Villani,  YI,  2.) 

*  •  Con  aspra  vendetta.  »  (Villani,  VI,  2.) 


262  NÉGOCIATIONS  INUTILES  (Am.  1220) 

rent  de  les  punir  en  saisissant  les  marchandises  florenti- 
nes, fort  nombreuses  aux  magasins  et  entrepôts  de  leur 
port*.  Florence,  tout  d'abord,  ne  pensa  pointa  combat- 
tre;  elle  négocia.  Elle  envoya  plusieurs  ambassades' 
réclamer  la  levée  de  l'embargo,  prier  ses  voisins  de  se 
souvenir  quels  avaient  été,  dans  les  scandales  de  Rome, 
les  vrais  provocateurs.  Elle  punissait  sévèrement,  on  pou- 
vait s'en  souvenir  à  Pise,  ceux  de  ses  citoyens  qui  man- 
quaient à  leur  devoir'.  Mais  oublieux  du  passé,  tout 
entiers  au  présent,  les  magistrats  de  Pise  répondirent 
sèchement  que  des  marchandises  déjà  vendues  ne  pou- 
vaient plus  être  restituées.  Ceux  de  Florence  redoutant 
les  dangers  et  la  responsabilité  d'une  rupture,  demandè- 
rent alors  qu'an  moins  on  leur  renvoyât  un   nombre 
équivalent  de  ballots,  contenant  de  l'étoupe,  de  la  bourre 
ou  autres  choses  sans  valeur,  pour  donner  une  apparente 
satisfaction  au  peuple  ;  la  commune  de  Florence  se  char- 
gerait d'indemniser  ses  marchands.  Faute  de  cet  expé- 
dient, l'amitié  ne  pouvait  plus  subsister  entre  les  deux 
villes,  et  bientôt  commenceraient  les  hostilités^. 

Par  malheur,  les  orgueilleux  Pisans  «  se  croyaient 
maîtres  du  ciel  et  de  la  terre.  —  Si  l'on  marche  contre 
nous,  dirent-ils,  nous  ferons  la  moitié  du  chemin  •.  » 
Quoique  étonnés  du  défi,  ils  étaient  charmés  de  la  que- 
relle; ils  y  voyaient  une  occasion  d'arrêter  les  Floren- 
tins en  leurs  progrès.  Chez  ceux-ci  l'ardeur  belliqueuse 

«  Yillani,  VI,  2;  Ammirato,  1.  1  accr.,  t.  I,  p.  lA. 

«  •  Più  ambascerie.  »  (Villani,  VI,  2.) 

'  C'était  une  allusion  discrète  à  Thomme  d'armes  pendu  en  1115  sous 
es  murs  de  Pise,  pour  en  avoir  violé  le  territoire.  Voy.  Villani,  IV,  30,  et 
plus  haut,  l.  I,  c.  III,  p.  124. 

*  Villani,  VI,  2. 

•  Ibid. 


(Ah.  1222)  VICTOIRE  DES  FLORENTINS.  263 

n'ctait  point  unanime  :  si  les  nobles  voulaient  la  guerre, 
les  marchands  regrettaient  la  paix  :  ils  récriminaient 
contre  la  témérité  des  Fifanti,  les  ambitions  des  Uberti, 
les  passions  des  Buondelmonti  ;  ils  préféraient  la  richesse 
à  la  dignité.  Certains  d'entre  eux,  pourtant,  en  se  ran- 
geant à  Tavis  des  nobles,  firent  pencher  la  balance.  La 
guerre  fut  déclarée.  La  justice  évidente  de  la  cause  en  fit 
espérer  le  succès*. 

Les  préparatifs,  comme  les  négociations,  prirent  du 
temps  :  c'est  le  21  juillet  1222  seulement  que  les  milices 
florentines  se  mirent  en  marche  '.  A  Gastello  del  Bosco 
elles  rencontrèrent  Tennemi  :  selon  sa  menaçante  pro- 
messe, il  leur  avait  épargné  la  moitié  du  chemin.  La 
mêlée  fut  générale,  la  lutte  longue  autant  qu'acharnée. 
Le  concours  des  Lucqnois  donna  la  victoire  aux  Floren- 
tins. L'armée  pisane,  outre  ses  morts,  laissa  treize  cents 
prisonniers,  fleur  de  la  noblesse,  dont  la  plupart,  dit-on, 
périrent  avant  d'arriver  à  Florence'.  «  Et  voilà,  s'écrie 
Yillani,  comment  la  misérable  beauté  d'un  petit  chien, 
en  qui  le  diable  s'était  incarné,  fut  cause  de  tant  de 
mal  \  » 

*  Villani,  VI,  2  ;  Âmmirato.  1.  I  accr..  t.  I,  p.  74,  75. 

*  Ainsi  disent  Villani  et  Simone  délia  Tosa  (p.  191).  Paolino  (R.  I.  S., 
II,  14)  dit  le  20  juillet  12*24  ;  mais  il  est  peu  exact  pour  les  dates.  Selon 
lui,  d'ailleurs,  cette  bataille  eut  lieu  Gherardo  Orlandini  étant  potestat  pour 
la  seconde  fois.  Or  il  le  fut  en  1225,  et  non  en  1224.  —  Ammirato  parait 
hésiter,  car  il  donne  la  date  du  mois,  non  celle  du  jour. 

»  Tronci,  Annali  pisani,  1222,  p.  183.  —  Paolino  (R.I.S.,  Suppl.,  II, 
14).  —  Villani,  VI,  3.  —  Ammirato,  1.  I  accr.,  t.  1,  p.  75.  —  Plusieurs 
chroniques  de  Pise  passent  cet  échec  sous  silence,  par  exemple  :  le  Brevia- 
rium  pisanum  (R.  I.  S.,  t.  VI,  192)  cl  la  Cronica  dt  Piêa  (R.  I.  S.,  t.  XV, 
977).  Mais  de  telles  réticences  ne  sont  pas  rares  dans  ces  temps-là. 

^  «  E  cominciossi  per  cosi  vil  cosa  come  per  la  bellezza  d*un  cagnolino,  il 
quale  si  pu5  dire  che  fosse  il  diavolo  in  ispetie  di  cagnuolo,  perché  tanto 
roale  ne  seguiô.  »  (VI,  3.)  —  Trouci  (p.  183)  trouve  si  heureuse  l'idée  de 
rincamation  du  diable,  qu'il  se  l'approprie  sans  citer  son  auteur. 


264  FLORENCE  MÉDIATRICE  ENTRE  SES  ^TOISINS.     (Ak.  i^) 

Le  mal  étail  grand,  en  effet,  même  pour  les  vainqueurs. 
Ils  rentraient  chez  eux  pour  se  refaire,  laissaient  Luc- 
ques  exposée  aux  vengeances  de  Pise,  et  ne  lui  venaient 
en  aide  qu'en  voyant  Pise  et  Pistoia  prêles  à  l'écraser  de 
concert*.  En  1224,  le  poteslat  de  Florence  faisait  des 
deux  parts  déposer  les  armes  par  son  habile  médiation'. 

Ce  rôle  de  médiateur  plaisait  aux  Florentins,  et  souvent 
déjà  ils  y  étaient  appelés'.  Leur  importance  croissante 
est  attestée  par  les  lettres  de  Clément  IV  *,  et  par  les  pré- 
cautions que  prenaient  contre  eux  leurs  ennemis.  Sienne 
gagnait  Poggibonzi  en  lui  cédant  le  château  de  Staggia*, 
Orvieto  et  Arezzo  par  une  offre  d'alliance',  sous  réserve 
d'attendre,  pour  en  recueillir  les  fruits,  qu'expirât  le 
traité  qui  liait  Arezzo  à  Florence,  et  que  les  Arétins  pro- 
mettaient de  ne  pas  renouveler  \  Ils  ne  voyaient  pas  sans 
crainte  et  sans  ombrage  cette  alliée  du  présent,  celte 
ennemie  de  l'avenir,  tenir  en  échec  dans  le  val  d'Arno 
les  Pazzi,  qui  y  défendaient  jalousement  leur  indépen- 
dance, élever  le  fort  de  l'Incisa  sur  le  mont  aile  Croci  pour 
commander  la  riche  vallée  où  dominait  le  château  de 
Figline  «  révolté  (1225)%  »  réduire  les  comtes  Guidi  à 


^  <  Là  ebbe  luogo  un  fatto  d*armi  glorioso  per  gli  Lucchesi,  nel  quale  i 
Fiorentini  feccr  la  parte  di  buoni  e  yalenti  alleati.  •  (Mazzarosa,  I,  87,  88.) 
Les  chroniqueurs  florentins  ne  disant  mot  à  ce  sujet,  on  peut  croire  que  ces 
hostilités  furent  de  peu  d'importance. 

•  Fioravanti,  Memorie  di  Pistoia^  c.  xiii,  ap.  Inghirarai,  VI,  296. 

5  Leur  évêque,  en  1220,  avait  réglé  les  différends  de  Tévèque  de  Vol- 
terre  avec  son  diocèse.  Voy.  Cecina,  Noiiz,  di  Volt.f  p.  31. 

^  Voyez-les  dans  Martène  et  Durand,  Thésaurus  anecdotorum,  t.  II. 

»  10  juillet  1221.  Arch.  de  Sienne,  Caleffo  vecchio,  p.  110-115. 

«  27  octobre  1221.  Ibid,,  p.  126  V. 

"^  5  septembre  1222.  «  Arezzo  jure  sludium  et  operam  cum  elTectu,  non 
tamen  bellicosis  factis  inter  nos.  »  —  Les  clauses  relatives  à  Florence  sont 
contenues  aux  articles  4  et  5.  (Ârch.  de  Sienne,  Caleffo  vecchiOf  p.  142.) 

^  Villani,  VI,  4;  Simone  délia  Tosa,  p.  192;  Ammirato,  I.  lacer.,  p.  76. 


(ÂR.  1226)  GUERRE  CONTRE  PISTOIÂ.  265 

lui  vendre  leur  châteaux  de  Galica,  de  Monte  Rotondo,  de 
Monte  Croce,  comme  ils  lui  avaient  déjà  vendu  celui  de 
Montemuilo^ 

Qu'une  misérable  ville  opprimât  ainsi  les  protégés  de 
l'Empire,  c'était  une  offense  à  l'empereur.  C'en  fut  une 
plus  grande  encore  de  n'envoyer  aucun  délégué  h  Cré- 
mone, où  il  avait  convoqué  une  diète  (1226).  Le  senti- 
ment progressif  de  leur  force  augmentait  chez  les  Flo- 
rentins le  goût  dangereux  de  l'isolement.  Ils  restaient  à 
l'écart  ae  la  ligue  lombarde,  renouvelée  contre  un  second 
Frédéric;  ils  ne  lui  faisaient  la  guerre  qu'en  combattant 
les  villes  voisines  qui  avaient  embrassé  sa  cause  ;  ils 
marquaient  leur  haine  de  l'étranger  comme  leur  dévoue- 
ment au  saint-siége  par  les  mêmes  coups  qui  les  déli- 
vraient d'importunes  rivalités. 

La  plus  importune  de  toutes  était  celle  de  Pistoia, 
située  aux  portes  mêmes  de  Florence,  sur  la  route  de 
l'Apennin.  Comme  Florence, Pistoia  avait  sesluttes  intes- 
tines, mais  si  violentes  et  si  cruelles,  qu'elle  n'est,  aux 
yeux  de  Dante,  qu'une  tanière  de  bêtes  féroces*.  Six 
assassinats  y  avaient,  en  H77,  inauguré  la  guerre  civile. 
Tandis  que  les  Uberti  luttaient  pour  la  domination  à 
Florence,  les  Panciatichi,  à  Pistoia,  chassaient  les  Can- 
cellieri,  amis  des  Florentins.  Les  Fabroni,  citoyens  mal- 
gré eux,  expulsés  en  1215,  soufflaient  dans  les  âmes 
leur  animosité  passionnée  contre  ces  marchands  des 
bords  de  l'Amo,  leurs  premiers  persécuteurs.  Une  étin- 
celle sufGsait  à  tout  embraser.  Elle  partit  de  ce  château 

*  Âmmirato,  loc.  ctt.,  p.  77. 

*  ...  Son  Vanni  Fucd 

Bestia,  e  Pistoia  mi  fù  degna  tana. 

(Inf.,  XXIV,  125.) 


266  LA  MARTINELLA.  (Ah.  4226) 

(le  Montemurio,  si  menaçant  pour  Pistoia,  et  que  Flo- 
rence n'avait  pas  sans  motif  acheté  aux  comtes  Guidi. 
Florence  n'y  commandait  pas  encore,  parce  qu'une 
branche  de  cette  puissante  famille  lui  en  contestait  la 
jouissance;  mais  elle  en  avait  la  nue  propriété,  et  elle 
en  protégeait  les  habitants,  sans  cesse  inquiélés  par  ceux 
de  Pistoia.  A  ces  derniers  elle  avait  plus  d'une  fois  in- 
terdit toute  agression ,  même  indirecte  ;  mais  eux , 
loin  d'obéir,  ils  avaient  marqué  leur  mépris  en  plaçant 
sur  la  haute  tour  de  Carmignano  deux  bras  de  marbre 
tournés  vers  Florence,  le  pouce  de  chaque  main  entre 
l'index  et  le  médium  ,  disposition  qui  passait  pour 
injurieuse  et  provocatrice ^  L'affront  voulait  du  sang: 
Florence  appela  ses  milices  aux  armes  ;  elle  fit  les  prépa- 
ratifs d'une  grande  et  régulière  expédition.  Pour  la  pre- 
mière fois  alors,  si  l'on  en  croit  ses  historiens,  elle  fit 
usage  de  sa  cloche  communale  et  de  son  fameux  car- 
roccio*^  fait  plus  important  que  l'expédition  même,  et 
caractéristique  des  institutions  militaires  chez  les  Flo- 
rentins. 

A  l'instant  où  ils  déclaraient  la  guerre,  ils  mettaient 
en  branle  une  cloche  qui  sonnait  jour  et  nuit  durant  un 
mois,  pour  appeler  les  citoyens  aux  armes  et  tout  en- 
semble pour  avertir  l'ennemi  de  préparer  sa  défense  ^ 
libre  et  singulière  imitation  des  mœurs  chevaleresques 

*  Jannotti  Mannetti,  Historia  Pistoriensis  (R.  I.  S.,  t.  XIX.  1007).— 
Villani,  YI,  5.  — C'était  ce  qu'on  appelait  far  le  fiche,  terme  honnêtement 
intraduisible,  mais  qui  équivaut,  dans  son  sens  figuré,  à  celui-ci  :  faire  U 
nique. 

*  «  Questo  è  il  primo  anno  nel  quale  si  fa  menzione  di  esser  i  Fiorentini 
andatia  hostecol  caroccio  e  colla  campana.  »  (Ammirato,  1228.  1. 1  accr.t 
1. 1,  p.  77.) 

'  Villani,  VI,  76.  —  Ammiratc,  loc.  cit,  —  «  Acciocliè  il  nemico  avesse 
tempo  aile  difese.  i  (Machiavel,  H,  18-19.) 


(Aif.  1236)  LE  GARROGCIO.  367 

par  un  peuple  de  marchands.  On  appelait  cette  cloche 
la  Martinelldj  quelquefois  même  la  cloche  des  ânes  *. 
Elle  était  établie  au  cœur  de  la  ville,  dans  Tare  de  la 
porte  d'une  petite  église,  Santa  Maria  du  Mercalo  vec- 
chio.  Qui  ne  répondait  pas  à  son  appel  élait  déshonoré, 
puni  de  fortes  amendes  comme  traître  à  la  patrie.  Le 
mois  expiré,  Ton  entrait  en  campagne.  On  transportait 
la  Martinella  sur  une  sorte  de  a  château  »  en  bois,  consis- 
tant en  quatre  poutres  réunies  par  des  traverses  ;  on  la 
suspendait  à  la  traverse  de  devant,  et  tout  cet  appareil, 
dressé  sur  un  char,  s'avançait  en  tête  de  l'expédition,  la 
cloche  lançant  ses  belliqueuses  volées,  pour  diriger  l'ar- 
mée en  marche,  au  besoin  pour  la  rallier  \ 

Devant  le  char  de  la  Martinella,  on  conduisait  le  caV' 
roccio^  autre  char  qui  était  comme  l'image  ambulante  de 
la  cité.  Florence  l'avait  emprunté  aux  coutumes  des  Lom^ 
bards  '.  De  temps  immémorial,  en  Lombardie,  les  moines 
se  faisaient  suivre  dans  les  champs,  à  l'heure  de  la  ré- 
colte, d'un  char  surmonté  d'une  perche  où  était  suspen- 
due une  cloche  dont  les  tintements  invitaient  les  vassaux 
à  apporter  leur  tribut  *.  Dès  l'année  1059,  Héribert, 
archevêque  de  Milan,  avait  fait  adopter  cette  cloche  et  ce 
char  par  ses  milices  pé4eslres,  comme  signal  et  point  de 
ralliement  dans  leurs  luttes  contre  la  cavalerie  *.  L'inno- 
vation florentine  consista  à  disjoindre  ce  qui  était  réuni 


*  «  E  cbi  la  chiainava  la  campana  delli  asini.  •  (Yillani,  YI,  76.) 

*  Yillani,  Âinmirato,  Machiavel,  loc.  cit. 

'  •  E  in  questo  modo  le  città  di  Lombardia  mandaTano  fuori  i  lor  popoli 
alla  gueiTa...,c  dal  loro  esempio mossi  poi  i  Toscani  servarono  il  medesimo 
ordine.  »  (Malavolti,  part.  I,  1.  I,  f»  25.) 

*  Chronici  monasterii  NovaliciengU  fragmenta,  1.  II,  c.  x,  R.  I.  S.,  t.  Il, 
part,  n,  p.  706. 

»  Ricotti,  I,  H 9-1 20. 


268  LE  CàRROCGIO  (An.  4226) 

chez  les  Lombards.  Lecarroccio^  porté  sur  quatre  roues, 
était  formé  de  poutres  de  chêne,  réunies  par  des  barres 
de  fer  et  peintes  en  rouge.  Une  paire  de  bœufs,  recou- 
verts de  drap  rouge,  le  traînaient  à  pas  lents.  On  ne  leur 
pouvait  imposer  aucun  autre  travail.  On  les  nourrissait, 
comme  bêtes  sacrées,  dans  l'hôpital  des  Pinti.  Leurs  con- 
ducteurs étaient  francs  de  toute  sorte  d'impôls  ^  Sur  la 
plate-forme  du  char,  assez  grande  pour  qu'on  y  pût  célé- 
brer la  messe  et  même  combattre,  se  dressaient  deux 
antennes,  rouges  comme  tout  le  reste,  du  haut  desquelles 
flottait  au  vent  la  bannière  rouge  et  blanche,  aux  cou- 
leurs de  Florence  et  de  Fiesole  *. 

Au  jour  fixé  pour  l'entrée  en  campagne,  le  carroccio^ 
tiré  de  San  Pier  Scheraggio  ou  de  San  Giovanni,  qui 
eurent  successivement  le  privilège  de  lui  donner  abri  ', 
était  conduit  en  grande  pompe  au  Mercato  nuovo.  Là  on 
confiait  ce  dépôt  sacré,  ce  palladium  prosaïque,  à  la  garde 
de  forts  et  valeureux  jeunes  gens,  sous  la  conduite  d'un 
citoyen  entendu  aux  choses  de  la  guerre  et  qu'on  appe- 
lait le  capitaine  du  carroccio.  En  marche,  ils  étaient 
accompagnés  de  trompettes  et  d'un  prêtre  pour  donner 
aux  blessés  les  secours  de  l'âme  et  tout  ensemble  ceux 
du  corps*.  Où  s'arrêtait  le  carroccio^  là  était  le  poste  du 


«  Villani,  VI,  76.  Ricolti,  I,  Ul-142,  d'après  un  ms.  (Ubro  di  Monta- 
perti)  dont  il  sera  amplement  question  plus  bas. 

'  La  plupart  des  autres  carrocci  n'avaient  qu'un  mât  ou  antenne.  Alors« 
pour  empêcher  que  le  poids  du  gonfalon  ou  la  force  du  vent  ne  le  fit  ïiy 
clincr.  de  chaque  côté  du  char  marchait  un  homme  tenant  à  la  main  uft^ 
corde  attachée  au  sommet  du  mât,  pour  le  forcer  à  rester  droit  (Malavollî* 
part.  1, 1.  I,  r*  25).  Les  Florentins  avaient  ingénieusement  remédié  à  c^^ 
inconvénient  et  remplacé  ce  correctif  par  le  système  de  la  double  antenne' 

5  OsservaL  fior.  V,  208-211,  3*  éd. 

^  0  Neque  vero  sacerdos  aberat  cum  divins  rei  caussa,  tum  ut  esset  qiM 
lethifero  vubiere  laborantibus  sacra,  si  opus  esset,  ritu  christiano  submini5^ 


(Ah.  1226)  EN  CAMPAGNE.  S69 

capitaine  et  son  quartier  général.  De  là  partait  Tordre 
(lu  combat;  là  était  le  point  de  ralliement  ;  là  se  por- 
taient tous  les  efforts  de  l'attaque  et  de  la  défense,  car  le 
signe  de  la  victoire  c'était  la  prise  de  ce  char.  L'ennemi 
vainqueur  le  promenait  en  triomphe,  les  antennes  ren- 
versées, les  ornements  dans  la  boue,  puis  le  livrait  aux 
insultes  de  la  populace  qui  souvent  le  couvrait  d'or- 
dures ^  Au  contraire,  il  ramenait  en  grande  pompe  le 
sien,  objet  d'autant  de  respects  que  l'autre  de  mépris. 

Quand  les  habitants  de  Pistoia  virent  s'avancer  le  car- 
roccio  et  la  Martinella,  ils  comprirent  que  Florence  mar- 
chait contre  eux  a  osle^  c'est-à-dire  avec  une  nombreuse 
armée.  Ils  n'osèrent  envoyer  la  leur  à  sa  rencontre  ;  ils 
se  retranchèrent,  selon  l'usage,  derrière  leurs  murailles, 
et  la  réduisirent  ainsi  à  ne  faire  qu'un  gua^lo^  qui  ne 
demandait  point  de  si  dispendieux  préparatifs.  Mais  l'in- 
cendie des  faubourgs,  la  dévastation  du  territoire,  la  des- 
truction des  tours  qui  en  faisaient  la  défense,  notam- 


traret.  »  (Sigonio,  Hist.  Bonon,  1.  IIK  ann.  1169.  Op.  omnia,  t.  HI,  col. 
151.)  —  Villani,  Âmmirato,  Machiavel,  Ricotti,  loc.  cit. 

'  «  Et  ibi  super  carrocium  cacaverunl  (Chron.  Patavinum,  R.  I.  S.,  t.  IV, 
1124,  ann.  1198).  Voy.  un  curieux  dessin  des  deux  chars  dans  Llnferno 
di  Dante  disposlo  da  G,  WarrenLord  Vernon,  t.  Il,  p.  56,  Londres,  1862, 
in-^.  Il  est  fâcheux  que  ce  bel  ouvrage,  pour  lequel  Tauleur  a  eu  recours 
à  toute  rérudition  spéciale  des  Florentins,  n*ait«  illustré  »  que  les  sept  pre- 
miers chants  de  VEnfer.  Notre  description  s*inspire  à  la  fois  des  auteurs 
et  de  CCS  deux  dessins,  fort  difTérents  de  ceux  qu'on  peut  voir  en  tête  du 
Chronicon  Parmense (H.  I.  S.,  t.  IX)  et  dans  les  Annales  Cremonenses  de 
Cavitelli,  ap.  Gnevius,  Thesawus  anliqniiatum  et  historiarum  Italiœ^  t  III, 
part.  H,  p.  1289,  Leyde,  1704.  Il  ne  s'agit  point  là  du  carroccio  florentin. 
Chaque  ville  apportait  quelque  innovation  caractéristique,  un  globe  doré,  en 
haut  du  mât,  l'image  de  quelque  saint  sur  le  devant,  deux  voiles  blanches 
portant  au  milieu  un  christ  en  croix,  les  bras  étendus,  des  tentures  roses 
et  non  rouges.  —  Voy.  Arnulphi  Hist.  MedioL^  1.  II,  c.  xvi,  R.  I.  S.,  t.  IV, 
18.  —  Burchardi  epiêiola,  1102.  R.  I.  S.,  t.  VI,  917.  —  Sigonio,  Mala- 

vnlt  i     l/u»    /^t 


270  GlERKE  CONTRE  SIENNE.  (An.  iMS) 

ment  de  celle  qui  tendait  vers  Florence  ses  deux  bras 
injurieux,  ruinèrent  Pistoia  et  la  réduisirent  à  merci. 
Pour  obtenir  la  fin  des  hostilités,  elle  dut  implorer  la 
médiation  du  cardinal  de  Castiglione  *  et  s'obliger  à  la 
guerre  comme  à  la  paix,  selon  la  volonté  des  Florentins, 
sous  peine  de  payer  mille  livres  d'or.  Les  Florentins,  en 
retour,  promettaient  de  défendre  Pistoia  et  ses  biens,  et 
même  de  restituer  le  château  de  Carmignano  \  C'était  la 
teneur  ordinaire  de  ces  sortes  de  traités,  aussi  prompte- 
ment  violés  que  facilement  conclus  :  Florence  ne  défendit 
rien,  ne  restitua  point  Carmignano,  et  Pistoia  dutguetler 
l'occasion  de  s'en  emparer  *. 

Cette  occasion  ne  se  fit  point  attendre.  Alliée  à  Pisc  et 
à  Poggibonzi  *,  à  Arezzo  et  à  Pistoia,  Sienne  avait  recom- 
mencé la  guerre  contreFlorence,  que  sou  tenaient  Lucques, 
Pérouse,  Orvieto.  Orvieto  surveillait  de  près  Montepul- 
ciano,  que  Florence  protégeait  de  loin,  et  qui  préférait 
cette  protection,  efficace  sans  pouvoir  devenir  oppressive, 
à  celle  de  Sienne  trop  voisine  pour  ne  pas  l'imposer 
comme  un  joug.  Les  bannis  avaient  seuls  d'autres  senti- 
ments. Ils  conjuraient  pour  rentrer  de  force  dans  leur 
patrie,  s'y  emparer  du  pouvoir  et  acheter  la  tyrannie  de 
Sienne  au  prix  de  plusieurs  juridictions  *.  Entre  deux 


^  Ce  cardinal  fut  pape  pour  quelques  jours,  après  la  mort  de  Grégoire  Q^ 
sous  le  nom  de  Cclestin  IV. 

*  «  Patti  e  capitoli  riguardo  al  castello  di  Carmignano  ».  25  juin  1238. 
(Arch.  di  Stato,  Capitoli,  n*  xxix,  [•  110  v").  —  Âmmirato  (1.  lacer., 1. 1 
p.  77).  —  Villani,  VI,  5.  Paolino,  (R.  I.  S.,  Suppl.  U,  15).  —  Fioravanli, 
c.  XIV,  p.  117.  —  Inghirami,  VI,  514. 

*  Fioravanti,  loc.  cit, 

^  Le  traité  de  ceUe  alliance  est  du  7  juin  1228.  Ce  sont  les  clauses  ordi- 
naires. (Arch.  de  Sienne,  Caleffo  vecchio,  p.  175*178.) 

s  Paolino,  (R.  I.  S.,  suppl.  II,  15).  Simone  della  Tosa,  p.  192.  Mala- 
▼olli,  part.  1, 1.  Y,  f  51  v%  52  r'. 


(An.  1228)  GI^GOIRE  IX  ET  FRÉDÉRIC  II.  271 

ligues  de  force  égale,  le  résultat  de  la  lutte,  toujours 
incertain,  dépendait  de  Frédéric  II.  Ses  succès  encoura- 
geaient Sienne,  et  ses  revers  Florence.  Pour  le  moment, 
il  n'était  point  dans  une  passe  heureuse.  A  son  ancien 
précepteur,  Tindulgent  Honorius  111,  avait  succédé  (18 
mars  1227)  le  sévère  Grégoire  IX,  jeune,  à  quatre-vingt- 
six  ans,  par  la  vigueur  de  son  esprit  et  la  sûreté  de  sa 
mémoire,  renommé  pour  son  savoir  et  pour  «  le  fleuve 
d'éloquence  cicéronienne  qui  coulait  en  lui^  »,  aussi 
remarquable  par  sa  connaissance  des  affaires  que  par  sa 
persévérance  en  ses  desseins.  L'heure  n'était  plus  des 
vains  prétextes  pour  rester  en  Italie  au  lieu  d'aller  en 
terre  sainte.  «  Par  esprit  de  douceur,  Grégoire  IX  avait 
tiré  le  glaive  médicinal  de  Pierre  *  »  et  guéri  Frédéric  II 
d'une  maladie  réelle  ou  simulée  '.  11  avait  fallu  partir 
enfln,  tandis  que  Jean  deBrienne,  Tancien  roi  de  Jéru- 
salem, levait,  avec  l'argent  de  l'Église,  des  forces  consi- 
dérables en  Lombardie  et  en  Toscane,  suspect  de  les 
diriger  vers  la  Pouille  plutôt  que  vers  le  royaume  perdu 
dont  la  conquête  n'était  plus  dans  ses  espérances,  si  elle 
était  encore  dans  ses  vœux  *. 


'  4  Fluvius  eioquentise  tullianse.  »  (  Yiia  Gregorii  IX  ex  card.  Aragonio, 
R.  I.  S.,  t.  m,  part,  i,  p.  575).  Cf.  Conradi  a  Lichtenau  abbatis  Vrnperg. 
Chron.  p.  325.  —  Michaud,  Hist.  des  croisades,  1.  XII,  p.  510.  —  C*icmer, 
II,  i5. 

*  •  Neiiicinalem  Pelri  gladium  in  cum  oxseruimus  in  spiritu  lenitatis.  • 
(Regesta  Gregorii  IX,  1.  I,n'  180,  ap.  Cherrier,  II,  57-58.) 

^  «  InGrmus  fide  sed  sanus  corpore,  ut  securius  Deo  roentirctur  etEccle* 
siam  falleret  omisso  promisso  passagio,  in  lecto  segritudinis  diebus  aliquot 
siûiulatus  decubuit.  »  (Kp.  Greg.  IX.  ap.  Math.  Paris,  p.  34^,  éd.  de  Paris.) 
11  parait  pourtant  que  la  maladie  était  réelle.  Plusieurs  courtisans  de  Fré- 
déric en  étaient  atteints,  «  inter  quos....  Lantgravius  (de  Thuringe)  procu- 
rata  morte  opinione  publica  creditur  i nteriisse  (  Fiïa  Greg^  IX,  R.  I.  S*» 
t.  III,  part.  I,  p.  576)  •.  Yoy.  d'autres  textes  dans  Cherrier,  II,  57-58. 

^  Conradi  a  Lichtenau  Chron.,  Michaud,  loc.  cit. 


27*2  FRÉDÉRIC  REVIENT  DE  PALESTINE.  (\h.  1229) 

Cette  armée,  toute  pontificale,  était  la  sauvegarde  des 
Florentins.  Elle  obligeait  les  Siennois  a  la  circonspection 
dans  leurs  entreprises,  comme  à  la  résignation  devant 
celles  de  leurs  ennemis.  Par  trop  d'ardeur  et  d'àpreté, 
Grégoire  IX  compromettait  ses  avantages.  Il  ne  pouvait 
pardonner  à  l'empereur  de  vivre  en  bon  accord  avec  les 
musulmans,  d'appeler  «  frère  et  ami  »  le  Soudan  du 
Caire  \  d'inviter  à  sa  table  des  émirs  avec  des  évêques  ', 
et,  pour  tout  dire  d'un  mot,  de  songer  plus  aux  relations 
commerciales  de  ses  sujets  qu'à  la  conquête  des  lieux 
saints.  En  lui  refusant  l'absolution  ^,  en  défendant  à  tous 
de  siéger  dans  ses  conseils,  de  lui  porter  secours  *,  il  lui 
rendait  intolérable  le  séjour  de  la  Palestine  et  le  rame- 
nait en  ennemi.  A  peine  Frédéric  a-t-il  posé  le  pied  sur 
le  rivage  d'Italie,  Jean  de  Brienne  cesse  d'afQrmer  en 
Sicile  qu'il  est  seul  empereur  *  ;  les  clavesiffnati  désho- 
norent, en  se  dispersant,  les  deux  clefs  en  sautoir  qu'ils 
portaient  sur  leurs  habits  et  qui  annonçaient  en  eux  la 
milice  du  saint-siége  *.  Conrad,  fils  de  l'empereur,  dé- 

*  •  Sire,  nostre  seigneur  li  cmpcreres  vous  salue  comme  celui  qu'il  Teul 
tenir  a  frerc  et  a  ami.  »  (Relation  de  la  croisade  de  Frédéric  llj  Bibl. 
nat.  mss.  8516,  f^  392,  et  fonds  Colberl,  83145).  —  M.  HuillarJ  BréhoUes 
a  reproduit  ce  texte  dans  les  additamenta  à  son  tome  UI,  p.  480. 

*  •  Accedente  Pascha  Sarracenoruui  in  die  Mari»  Magdalenae,  imperalor 
nuntios  soldani  et  vetuli  de  Montanis  ad  convivium  vocat,  et  eis  multis  epi- 
scopis  assidentibus  et  multis  nobilibus  Teulonicis,  festivas  epulas  parai.  » 
(Godefredi  Colonenm  Annales,  cité  par  Bôhmer,  Fontes,  II,  364,  et 
Avenel,  Journal  des  Savants,  août  1864,  p.  519.) 


5 


a 


L*apostole  dist  qu'il  ne  Tabsoudroit  mie,  qu*il  ne  le  tcnoit  mie  por 
crcstien,  ains  estoit  passé  comme  faux  et  Iraislre^.»  (Guillelmi  Tyrii  conii' 
mtata  historia,  ap.  Martène,  Amplissima  vollectio,  V,  698.) 

*  «  Après  manda  au  patriarche,  au  temple  et  à  Tospital  qu'ils  ne  fussent 
à  son  conseil  n'a  son  accort.  »  (Ibid.) 

'^  «  Affirmât  non  esse  alium  imperatorem  praeter  se  ipsum.  »  (Malb.  PariS) 
p.  246.) 

^  «  Clavesignati...  papalis  exercitus  qui  clavium  signa  gerebanl.  t  (Ki- 
chardus  de  San  Germano,  R.  1   S.,  t.  VII,  1007.) 


(An.  ISSU)       CAMPAGNE  DES  FLORENTINS.  275 

bouche  des  Alpes,  et  rend  la  confiance  aux  amis  de  TEm- 
pire.  Sienne,  aussitôt,  reprend  l'offensive.  Elle  force  les 
Orviétans  et  les  Pérugins  à  lever  le  siège  de  Ghiusi  ;  elle 
vole  à  Tassaut  de  Montepulciano,  que  devaient  rendre  fa- 
cile les  intelligences  qu'elle  entretenait  dans  cette  place. 
  sa  grande  surprise,  personne  ne  lui  tend  la  main,  per- 
sonne ne  lui  ouvre  les  portes,  tous  sont  debout  pour  les 
défendre,  et  il  ne  lui  reste  qu'à  dresser  ses  tentes  sous  les 
murailles,  pour  obtenir  le  succès  par  la  famine,  ou  grâce 
à  des  renforts  que  l'empereur  lui  pourrait  envoyer 
(juillet  1229)  ^ 

Mais  l'empereur  avait  sur  les  bras  trop  d'affaires  dans 
son  royaume  pour  répondre  à  l'appel  de  ses  alliés  tos- 
cans. Florence  le  voit,  et,  en  septembre,  lance  son  po- 
testat,  Giovanni  de  Boccaccio*,  à  la  tête  d'une  armée. 
Prompt  comme  la  foudre,  ce  juge  transformé  en  géné- 
ral parait  à  trois  milles  de  Sienne,  détruit  le  petit  châ- 
teau de  Monte  Liscaio,  puis  se  retire  sur  le  territoire  de 
Florence,  pour  porter  ailleurs  ses  attaques  le  lendemain. 
Son  plan  était  de  les  multiplier,  pour  contraindre  les 
Siennois  à  éparpiller  leurs  forces,  à  tenir  garnison  dans 
tous  les  postes  stratégiques  qu'ils  occupaient  contre  le 
gré  des  habitants,  à  lever  le  siège  de  Montepulciano. 
Ainsi  soutenus,  les  ennemis  de  Sienne  reprennent  cou- 
rage, refusent  tout  tribut  et  secouent  le  joug.  Les  châtier, 
les  soumettre,  est  plus  urgent  que  de  poursuivre  une  con- 
quête. Celle  de  Montepulciano  est  abandonnée.  Le  but  de 
Florence  était  atteint  '. 


«  Paoiino  (R.  I.  S.,  Suppl.  Il,  15).  —  Malavolti,  pari.  I,  1.  V,  f  53  r». 
*  ta  liste  des  Officiales  forenses  dit  :  Joanoes  Bottacci,  ou  Boccacci  ou 
Bocca. 
'Villani,  VI,  6.  —  Paoiino,  p.  15.  —  Simone  délia  Tosa,  p.  193.  — 

U8T.   DE  FLOREUCK.   —  I.  18 


î274  LE  POTESTAT  OTTO  DE  MANDELLO.  (An.  1250) 

Mais  alors  toutes  les  combinaisons  de  la  politique 
étaient  comme  des  édifices  bâlis  sur  le  sable  mouvant. 
Sans  motif  connu,  Pérouse,  si  dévouée  à  Florence,  se 
prononce  en  faveur  des  Siennois.  Spontanée  ou  résultat 
de  pratiques  corruptrices,  cette  révolution  arrêtait  court 
une  expédition  florentine  dont  la  présence  du  carrocdo 
et  de  la  Martinella  atteste  assez  Timportance  (mai  1230). 
Il  faut  se  détourner  de  la  route  de  Sienne,  s'avancei*  ré- 
solument vers  le  sud,  par  San  Ouirico  et  Radicofani, 
franchir  la  Chiana  enfin,  pour  ravager  le  lointain  terri- 
toire de  Pérouse.  Cette  pointe  hardie  ne  pouvait  aboutir 
qu*à  cette  stérile  vengeance.  Les  milices  florentines  re- 
culaient bientôt  devant  celles  de  Rome,  que  Pérouse  avait 
appelées  à  la  rescousse,  et  risquaient  d'être  prises  de  flanc, 
au  retour,  par  les  Siennois.  Heureusement  la  retraite  était 
conduite  par  un  homme  de  ressources  autant  que  d'au- 
dace, le  potestat  milanais  Otto  de  Mandello,  qui  exerçait 
cette  charge  pour  la  seconde  fois.  La  première  fois,  c'é- 
tait en  1219  :  à  la  faveur  de  l'anarchie,  conséquence  delà 
mort  d'Otton  IV,  il  avait  bien  mérité  de  Florence  en  lui 
soumettant  tout  le  contado.  Sur  son  refus  d'une  réélec- 
tion immédiate,  on  l'avait  remplacé  par  un  membre  de 
sa  famille,  Alberto  de  Mandello,  et  onze  années  plus  tard, 
triomphant  de  sa  résistance,  on  lui  conférait  de  nouveau 
la  dignité  de  potestat,  qu'il  devait  conserver  deux  ans^- 
C'est  un  fait  digne  de  remarque,  quoiqu'il  ne  paraiss*^ 
pas  avoir  été  remarqué,  que  la  plupart  des  grandes  cD- 
treprises  florentines,  dans  ces  temps-là,  ont  eu  lieu  sou^ 
des  potestats  élus  pour  la  seconde  fois  *.   Ce  peuple  pru* 

Amulirato,  1229.  1.  1  accr.,  t.  1,  p.  78.  -  Malavolli,  part.  1, 1.  V,  ^5^- 
1  Voy  la  lisle  des  Officialeê  forentesei  Paolino,  p.  13,  15. 
-  On  peut  citer,  outre  Otto  de  Mandello»  Gherardo  Orlandini  de  LocM» 


(Ail.  1230)  ATTAQUE  CONTRE  SIENNE.  275 

dent  ne  s'engageait  à  fond  que  sous  des  chefs  en  posses- 
sion de  sa  confiance,  parce  qu'il  les  avait  éprouvés. 

Ramené  au  pays  de  Sienne  et  contraint  de  le  traverser 
en  entier,  Otto  de  Mandello  y  sut  faire  face  à  tous  les 
périls.  Il  partagea  son  armée  en  deux  corps.  L'un  se 
porta  sur  Caposelvole,  dans  le  val  d'Âmbra,  dont  les  ha- 
bitants, aidés  de  leurs  voisins  d'Ârezzo,  infestaient  le  val 
d'Arno  florentin.  L'autre,  le  plus  considérable,  puisqu'il 
avait  gardé  le  carroccio,  parcourait  le  val  d'Orcia  et  le 
val  de  Chiana,  saccageait  et  brûlait  vingt  châteaux  et  for- 
teresses. Sienne  et  Pérouse  auraient  pu  s'y  opposer; 
mais  les  nobles  et  le  peuple,  avec  un  aveuglement  tr(»p 
commun  dans  l'histoire,  s'y  disputaient  le  pouvoir  les 
armes  à  la  main  \  Avide  d'un  succès,  le  potestat  s'avance 
jusqu'à  un  mille  de  Sienne.  Là,  sur  une  hauteur  appe- 
lée le  Poggio  di  Yico,  il  fait  retentir  aux  oreilles  enne- 
mies les  sons  de  la  Martinella,  et  déploie  aux  yeux  les 
bannières  du  carroccio  ;  il  fait  dévaster  par  sa  cavalerie 
les  environs  de  la  ville,  espérant  provoquer  une  sortie, 
ramener  ses  adversaires  sous  leurs  murailles  l'épée  dans 
les  reins,  et  les  serrer  d'assez  près  pour  entrer  dans  la 
ville  pêle-mêle  avec  eux.  Ses  prévisions  ne  furent  point 
trompées.  Au  plus  fort  d'une  escarmouche  entre  deux 
partis  de  cavalerie,  des  Florentins  en  embuscade  prennent 
les  Siennois  de  flanc,  les  écrasent  sous  le  nombre,  les 


potestat  en  1215,  et  qui,  réélu  en  1224,  défait  les  Pisans;  Giovanni  Judici 
des  Papi,  potestat  en  1210,  et  qui,  réélu  en  1235,  conduit  contre  Sienne 
une  brillante  expédition.  De  même  Andréa  Jacopi  de  Pérouse  mène  à  bonne 
fin,  en  1229,  la  guerre  coutre  Pistoia,  et  soutient  avec  succès  en  1235»  la 
guerre  contre  Sienne.  (Voy.  Paolino,  p.  12-16,  et  la  liste  des  Officiales  fo^ 
rente»,  dont  les  indications  diffèrent  quelquefois  d*une  année.) 

«  Yillani,  YI,  6,  7.  —  Simone  délia  Tosa,  p.  192.  —  Ammirato,  1230. 
1. 1  accr.,  1. 1,  p.  78,  79.  —  Malayolli,  part.  I,  I.  V,  (*  5*  ▼•. 


276  SIËiNNE  OUTRAGÉE.  (\h.  1230) 

mettent  en  fuite,  se  précipitent  comme  un  ouragan  par 
les  portes  ouverles,  et  sont  déjà  aux  portes  de  Sienne, 
quand  les  habitants  oublient  enfin,  pour  les  chasser, 
leurs  funestes  dissensions.  De  toutes  parts  s'élèvent  alors 
des  serragli  ou  barricades.  Pour  les  défendre,  les  femmes 
versent  leur  sang;  plusieurs  y  sont  faites  prisonnières*. 
Mais  trop  de  Florentins  gisaient  morts  ou  blessés  sur  les 
dalles  des  rues  :  les  survivants  durent  battre  en  retraite. 
Poursuivis  à  leur  tour  jusque  dans  la  campagne,  jusqu'au 
couvent  de  Monte  Cellesi,  ils  y  trouvèrent  un  point  d'ap- 
pui, firent  volte-face,  contraignirent  l'ennemi  à  rebrous- 
ser chemin,  et  rentrèrent  au  camp,  avec  leur  butin  et 
leure  prisonniers  *. 

Il  le  fallut  bientôt  lever  :  la  fermeté  imprévue  de  la 
résistance   et  des   motifs  politiques  en  imposaient  la 
nécessité.  Pour  la  dissimuler,  comme  pour  marquer 
l'impuissance  des  Siennois  à  rien  tenter  hors  de  leurs 
murailles,  Otto  de  Mandello  leur  voulut  infliger  quelques- 
unes  de  ces  humiliations  dont  son  temps  avait  le  goût. 
A  leur    porte  ils  possédaient   un  pin  d'une   grandeur 
peu  ordinaire,  qui  projetait  au  loin  ses  superbes  ra- 
meaux.  Ils  en  étaient  fiers  comme  d'un  emblème  de  leur 
puissance  séculaire.  Ce  pin  fut  abattu.  Des  cavaliers  allè- 
rent clouer  à  la  porte  de  Camullia  un  écu  portant  le  lis 
de  Florence.  Puis  fièrement  les  milices  florentines  rega- 
gnèrent leurs  foyers.  Nul  ne  les  inquiéta  ;   mais  quand 

*  «  E  menarono  in  Fircnzc  dellc  donne  che  presero  dentro  a  serragli.  • 
(Paolino,  p.  15.) 

*  «  Con  molli  prigioni  fatti  in  quel  viaggio,  che  secondo  alcuni  scritlori 
di  quel  tempo,  furono  intorno  a  5200.  »  (Malavolli,  part.  I,  1.  V,  ("  54 
V»,  55  r").  —  C'est  rhistoriende  Sienne,  qui  donne  ce  chiffre,  sans  le  ré?o- 
quer  en  doute  ;  on  peut  donc  le  croire  peu  exagén'.  Toutefois,  Paolino,  un 
Florentin,  ne  parle  que  de  1223  (p.  16). 


(An.  1232)  GRAUN'TES  UU^IiSSPiKË  FHÉDÉKIG.  277 

elles  se  furent  séparées  de  leurs  alliés  d'Orvielo,  ceux-ci, 
allaqués  à  Sarteano,  et  déjà  trop  loin  pour  appeler  au 
secours,  essuyèrent  une  dél'aile  qui  vengeait  à  moitié  les 
Siennois  *. 

Les  motifs  politiques  qui  avaient  commandé  la  pru- 
dence et  la  retraite,  c'était  sans  doute  les  nouvelles  du 
midi.  Frédéric  venait  de  recouvrer  tout  le  royaume  de 
Naples,  d'occuper  une  grande  partie  des  domaines  de 
rÉglise,  et,  nonobstant,  d'obtenir  du  pape,  avec  une 
paix  éphémère,  la  levée  de  l'excommunication.  De  tels 
succès  donnaient  un  grand  poids  à  la  défense  qu'il  avait 
faite  aux  Florentins,  sous  peine  de  cent  mille  marcs  d'ar- 
gent, d'entreprendre  aucune  guerre  contre  Sienne*.  S'il 
continuait  d'avancer  vers  le  nord,  les  communes  y  pou- 
vaient craindre  le  sort  de  ses  sujets.  Partout  il  avait  rem- 
placé potestats  et  consuls  par  des  justiciers  royaux,  des 
camériers,  des  baillis.  Pour  la  moindre  désobéissance,  il 
menaçait  du  gibet  les  magistrats  municipaux  auxquels  il 
dédaignait  d'ôter  leur  charge.  Il  imposait  aux  bourgeois 
mille  taxes  arbitraires,  supprimait  leurs  franchises,  sac- 
cageait leurs  villes  à  la  moindre  marque  de  mécontente- 
ment*. La  crainte  d'un  tel  maître  resserrait  les  liens  de 
Florence  avec  le  saint-siége,  mais  la  contraignait  à  les  dis- 
simuler et  à  s'effacer.  Au  contraire,  les  nobles  féodaux 
de  Sienne,  enhardis  par  son  alliance,  mettaient  sous 
leurs  pieds  les  bourgeois  avec  le  peuple  dans  leur  patrie, 
et  reprenaient  aussitôt  la  politique  envahissante  que  Flo- 
rence abandonnait. 

^  Paolino,  p.  16.  —  Simone  délia  Tosa,  p.  192.  —  Malavolli,  part.  I, 
1.  Y,  ^  54  V,  55  r*. 

•  Arch.  de  Sienne,  Caleffo  vecchio,  p.  219.  Doc.  du  7  décembre  1233. 

'  Novœ  cûrutiluliones  regni  Siciliœ,  1.  I,  lit.  50,  p.  73,  et  Regestum 
FridericilU  p.  561,  Garcani,  1786  in  i^,  ap.  Gherrier,  II,  109, 117. 


278  MONTEPULGIANO  ALLIÉE  DE  FLORENCE        (Air.  1352) 

L'éternel  objet  des  convoitises  de  Sienne,  c'était  cette 
solide  forteresse  do  Monlepulciaiio  dont  la  possession 
l'eût  prolégée  dans  le  sud  contre  tout  mouvement  tour- 
nant des  Florentins.  Ceux-ci,  de  leur  côté,  voulaient  que 
Sienne,  en  querelle  avec  toutes  les  places  voisines,  fût 
comme  un  arbre  dont  on  coupe  tout  autour  les  racines, 
pour  l'abattre  ensuite  plus  aisément  V  Montepulciano  s'y 
prêtait  volontiers  :  elle  cherchait  au  loin  ses  alliés  contre 
une  tyrannie  qui  était  à  ses  portes.  Elle  avait  des  traités 
avec  Florence,  avec  Orvielo.  De  là,  l'obligation  pour  les 
Siennois  de  combattre  Orvielo,  d'attaquer  Ghiusi,  que 
défendait  Pérouse,  et,  pour  les  Florentins,  de  rentrer  bon 
gré  mal  gré  en  campagne,  s'ils  ne  voulaient  voir  succom- 
ber un  à  un  leurs  amis.  Mais  les  circonstances  n'étant 
pas  favorables,  ils  se  bornent  à  d'éphémères  entreprises. 
S'ils  s'avancent  jusqu'aux  portes  de  Sienne,  s'ils  y  détrui- 
sent les  châteaux  de  Sel  vol  i  et  de  Querciagrossa  qui  en 
étaient  à  quatre  ou  cinq  milles,  ils  rentrent  presque  aus- 
sitôt chez  eux  sans  avoir  pu  détourner  la  commune  ri- 
vale de  son  entreprise  sur  Montepulciano. 

En  détruire  les  grains  et  surtout  les  vignes,  qui  pro- 
duisaient dès  lors  un  vin  très-renommé,  telle  fut,  pour 
attirer  leurs  adversaires  au  dehors,  la  tactique  des  Sien- 
nois. Elle  avait  réussi  contre  eux  aux  Florentins;  elle 
échoua  contre  les  défenseurs  de  ce  château.  Impassibles 
devant  leur  ruine,  plus  jaloux  de  leur  indépendance  que 
de  leurs  récoltes,  ils  attendaient  avec  patience  le  secours 
de  leurs  alliés  ou  le  retour  de  la  mauvaise  saison.  Les  as- 


*  M.  Trollope  (I,  115)  ne  voit  pas  quel  intérêt  les  Florentins  pouvaient 
avoir  à  ces  expéditions  au  sud  de  Sienne.  Il  ne  se  les  explique  que  par  Tes- 
prit  d'aventure.  Il  est  bien  clair  pourtant  que  Tarbre  auQue  on  laisse  la 
moitié  de  ses  racines  dans  le  sol  n*est  pas  déraciné 


(An.  1932)  RÉSISTE  A  SIENiNE.  *279 

saillants  qui  la  voyaient  venir,  y  trouvèrent  le  stimulant 
d'un  vigoureux  effort.  Il  fallait  se  hâter.  Après  avoir  (râité 
avec  Chiusi,  polir  assurer  leurs  derrières,  ils  appliquent 
les  échelles  aux  murailles  de  Montepulciano,  et  d'un 
fougueux  élan  les  couronnent  sur  plusieurs  points  à  la 
fois  (28  octobre  1252).  Ils  auraient  dû  les  raser,  pour 
n'avoir  plus  à  les  craindre  :  ils  se  contentèrent  d'en  jeter 
à  bas  quelques  pans  et  de  détruire  la  citadelle  S  laissant 
ainsi  à  des  ennemis  irréconciliables  le  moyen  de  se  re- 
lever. 

Leur  apparente  mansuétude  n'était,  au  fond,  que 
calcul.  Ils  ne  voulaient  pas  ruiner  une  importante  forte- 
resse dont  ils  espéraient,  grâce  à  Frédéric,  être  bientôt 
maîtres  absolus.  Ce  prince  s'acheminait  vers  Ravenne. 
Il  y  avait  convoqué  une  diète  pour  «  mettre  fin  aux  dis- 
cordes intestines  qui  portaient  la  guerre  et  la  désolation 
parmi  les  villes  et  les  peuples*.  »  Tandis  que  les  Lom- 
bards, dont  il  était  loin  encore,  renouvelaient  contre  lui 
leur  vieille  ligue'*,  les  Toscans,  qui  le  voyaient  à  leurs 
portes,  redoutaient  ses  armes,  et  Grégoire  IX,  que  les 
Impériaux  accusaient  de  fomenter  des  troubles*,  était 


*  Villani,  VI,  9.  Paolino,  p.  16.  Simone  délia  Tosa,  p.  193.  MalavoUi, 
part.  1, 1.  V,  f  56  r*. 

*  Ut  tôt  incumbentibus  dissensionum  malis  quae  passim  et  publiée  civi- 
tates  et  populos  in  desolationem  iuipellunt,  quae  iotestina  et  plus  quam  civi- 
lia  bella  movent,  finis  debitus  imponatur  (Lettres  de  convocation  à  la  diète, 
ap.  Ann.  gen.,  1.  VI,  R.  I.  S.,  t.  VI,  464). 

'  Voy.  sur  cette  nouvelle  ligue  lombarde,  Kluratori,  Antiq,  iial.y  IV,  3!23, 
Diss.  48  :  De  Societate  Lombardorum  (Ferrariemitmi  et  Mantuanorum 
pncta  per  quœ  societali  Lombardiœ^  Marchiœ  et  Romaniœ  adhœrenty  anno 
1251),  etCorio,  Storiadi  Milano,  part.  II,  1.  U,  t.  1,  p.  595-597,  Milan, 
1855,  in-8.  Cet  ouvrage,  quoique  écrit  en  italien,  a  été  publié  originaire- 
ment sous  ce  titre  :  Bemardini  Corii  viri  clari$$imi  mediolanensU  palria 
hi$ioria, 

^  Utut  perfide  Gregorius  IX  papa   secum  ageret   imperatorias  terras 


280  PLAINTES  DE  SIENNE  CONTRE  FIjORENCE       (âr.  mî) 

trop  désireux  d'une  nouvelle  croisade,  pour  ne  pas  sou- 
haiter le  rétablissement  de  la  paix*. 

C'est  donc  entouré  d'hommages,  adulé  à  Tenvi  par  la 
faiblesse  et  la  bassesse  des  hommes,  que  Frédéric  s'assit 
à  son  tribunal  de  Ravenne.  Les  Siennois  y  comparurent 
par  ambassadeurs,  pour  porter  plainte  contre  les  Flo- 
rentins. En  présence  des  seigneurs  de  la  cour,  parmi 
lesquels  Gebhard  d'Arnstein,  «  lieutenant  de  toute  l'Ita- 
lie*, »  et  Pierre  de  la  Vigne,  juge  de  la  curie  impériale, 
s'avança  Guidotto  de  Lucques,  syndic  et  agent  de  Sienne. 
Il  fit  reconnaître  ses  pouvoirs  et  exposa  que  les  Florentins 
avaient  fait  la  guerre  aux  Siennois  «  avec  leur  armée  et 
leur  peuple'*,  »  tué  des  citoyens,  emmené  des  prison- 
niers, causé  par  la  destruction  de  Selvoli  et  de  Quercia- 
grossa  un  dommage  de  deux  cent  mille  livres,  par  la 
dévastation  des  champs  un  autre  de  quatre  cent  mille. 
La  violation  de  son  territoire  était,  à  elle  seule,  une  injure 
que  Sienne  eût  volontiers  rachetée  au  prix  de  quarante 


invadendo...  imperatoris  litteras  respuendo,  innocentes  Alemannos  Fri- 
derico  adhaerenles  crudeliter  interficiendo  (Paralipomena  rerum  memora' 
bilium...  Hisloriœ  abbatis  Vrspergemis  per  stttdiosnm  quemdam  HUto- 
riarum  annexa,  p.  527). 

*  Voy.  Cherrier,  II,  41-44. 

*  «  Totius  lialiœ  legalus,  »  Il  avait  donc  juridiction  sur  la  Toscane. 
Mais  avant  lui  plusieurs  officiers  impériaux  avaient  reçu  une  délégation 
spéciale  pour  cette  province.  En  1220,  Eberhard  de  Kaiserlautern  était 
nuncius  specialis  imperatoris  in  Tuscia  et  vicatius  legati  in  Tuzcia;  en 
1222,  le  dapifer  Gonzelin  de  Wolfenbuttel  portait  le  titre  de  toliti^  Tmciœ 
legatusj  qui  passe  ensuite  à  Raynald,  duc  de  Spolètc  et  à  plusieurs  autres. 
{Voy.  H.  Bréholles,  Hist.  dipL,  Introd.,  p.  484,  490,  et  t.  U,  p.  248  et 
note  1.)  —  La  plupart  des  historiens  ont  confondu  les  capitaines  géné- 
raux avec  les  vicaires  particuliers,  et  ceux-ci  avec  les  capitaines  des 
villes. 

*  Cum  exercitu,  gente  et  manu  armala  (7  décembre  1232.  Condanma- 
tion  de  Florence  par  la  cour  impériale,  ap.  Arch.  de  Sienne,  Caleffo  vec- 
c^io,p.  219). 


(An.  4232)      DEVANT  FRÉDÉRIC  A  RAVENNE.  281 

mille  livres*.  Florence  lui  devait  donc  rendre  justice  de 
toutes  ces  choses,  salvojure  addendi  et  miniiendi*. 

Après  avoir  oui  ces  doléances  et  ces  requêtes,  la  cour 
eût  donné  la  parole  aux  délégués  florentins,  s'il  s* en 
était  présenté;  mais,  seule  debout  parmi  tant  de  peuples 
à  genoux,  et  quoique  sommée  de  comparaître  en  la  per- 
sonne de  son  potestat,  Andréa  de  Jacopo  Pérugin,  Flo- 
rence faisait  résolument  défaut.  A  Texpi ration  du  délai, 
Pierre  de  Saint-Germain,  avocat  du  fisc,  réclama  donc  la . 
condamnation  des  défaillants  à  une  double  amende  de 
dix  mille  marcs  ad  opus  curix,  pour  n'avoir  point  com- 
paru, et  de  cent  mille  ad  opus  imperatoris ,  pour  avoir, 
malgré  les  plus  formelles  défenses,  fait  la  guerre  aux 
Siennois\  Gebhard  d'Arnstein  et  Pierre  de  la  Vigne, 
ayant  alors  consulté  la  curie  impériale  des  comtes,  ba- 
rons et  jurisprudenls,  prononcèrent  les  sentences  re- 
quises et  mirent  Sienne  en  possession  des  biens  de  Flo- 
rence, jusqu'à  concurrence  de  six  cent  mille  livres  de 
deniers  siennois^. 

Les  orgueilleux  Florentins  courbèrent  sans  doute  la 
tête,  car  la  paix  régna  deux  ans  dans  ces  contrées,  tant 
que  Frédéric  y  séjourna.  Rebelles,  ils  eussent  vu  se  tour- 
ner contre  eux  les  armes  de  Sienne  et  de  l'Empire.  Quoi- 
que avides  d'argent,  ils  savaient  les  plaies  d'argent  gué- 
rissables; ils  calculaient  trop  bien  pour  préférer  la 
guerre  à  un  sacrifice  de  six  cent  mille  livres,  qu'ils  re- 
gagneraient aisément  par  la  prospérité  de  leur  trafic.  Au 

*  Quam  injuriam  DoUet  sustinuisse  dictum  comune,  melius  vellet  dédisse 
de  suis  40  m.  Librarum  ejusdem  moneie.  (Ibid,) 

*  Caleffo  veœhio,  U)id. 

*  Voy.  plus  haut,  p.  276. 

^  Arch.  de  Sienne,  Caleffo  vecchiOf  loc.  cit.  —  Ils  ajoutèrent  cette  clause 
que  les  biens  de  Florence  seraient  adnotanda  tecundum  ordinemjum. 


282  LA  MAGISTRATURE  DES  ANZIANI.  (An.  1233) 

tumulte  interrompu  des  combats  succéda  celui  des  récri- 
minations. Florence  accusait  Sienne  d'avoir  rompu  la 
paix  ^  Sienne  déclarait  Florence  coupable,  puisqu'elle 
avait  refusé  de  comparaître  à  Havenne*.  Preuve  nulle- 
ment péremptoire,  car  on  récuse  d'ordinaire  le  juge  dont 
la  robe  couvre  un  ennemi.  En  fait,  Montepulciano  n'était 
point  comprise  dans  les  accords  entre  les  deux  villes  ri- 
vales. On  ne  pouvait  donc  reprocher  à  Tune  de  l'avoir 
attaquée,  à  l'autre  de  l'avoir  défendue*.  Florence  sur- 
tout, si  elle  avait  un  traité  avec  Sienne,  en  avait  un  aussi 
avec  Montepulciano.  Ce  dernier,  plus  ancien,  devait 
avoir  la  préférence,  le  jour  où  les  convoitises  de  Sienne 
forçaient  à  choisir  entre  les  deux. 

Ce  temps  de  trêve  obligée  ne  fut  point  perdu  pour  les 
villes.  Elles  se  recueillirent,  portèrent  leurs  regards  sur 
elles-mêmes,  modifièrent  en  quelques  points  leurs  con- 
stitutions. Ainsi  faisaient  Milan,  Bologne  et  Gênes  ^.  Flo- 
rence suivit  leur  exemple,  mais  se  paya  de  mots.  Ses 
consuls  étaient  élus  parmi  les  nobles  et  par  une  classe  de 
citoyens  où  dominait  la  noblesse.  Â  ce  vieux  nom  romain 
qui  éveillait  l'idée  déjà  odieuse  d'aristocratie,  elle  sub- 
stitua celui  à^anziani  ou  anciens,  dans  l'espoir  un  peu 
naïf  que  les  mêmes  magistrats,  sous  un  nom  nouveau, 
se  montreraient,  plus  que  par  le  passé,  favorables  au 
peuple.  En  même  temps,  avec  ce  goût  de  l'ordre  qui  fait 
piospérer  le  commerce,  Florence  cherchait,  par  un  re- 


*  I  Sanesi  nippero  la  pace  (Villani,  VI,  6).  —  Ammirato,  plus  cir- 
conspect, se  borne  à  dire  :  «  Si  ruppe  la  pace.  »  (L.  1  accr.,  t.  I,  p.  78.) 

«  Malavolti,  part.  1,1.  V,  f56v. 

*  C'est  ce  qu'a  très-bien  vu  Malavolti,  loc.  cit. 

^  Voy.  Gualv.  de  la  Flamma,  Manip.  florum^  c.  245  (R.  I.  S.,  t.  XI,  668). 
—  Giulini,  Vll,  4!20.  —  Sigonio,  diêt.  bonon.,  1.  lY.  Op,  omn.,  UI,  S36, 
sq  —  Ghirardacci,  DeW  historia  di  Bologna,  1.  v.  1. 1,  p.  150. 


i!f.  1233)  RECENSEMENT  DU  TERRITOIRE.  283 

^nsement  du  contadOj  à  bien  connaître  sa  puissance  hors 
le  ses  murs.  Son  poleslat,  lePavésan  Torello  deStrada, 
nandait,  en  1233,  à  tous  les  habitants  du  territoire,  de 
e  présenter,  durant  le  mois  de  mai,  par  devant  les  no- 
aîres  des  sesti,  pour  déclarer  s'ils  étaient  nobles,  che- 
aliers,  détenteurs  d'alleux  {alodieri),  soldats  {musna- 
lieri)y  artisans,  métayers,  manœuvres,  ne  dépendant  que 
[^eux-mêmes  ou  dépendant  d'autrui  ;  faute  de  quoi  ils 
eraient  bannis  jusqu'à  ce  qu'ils  comparussent,  sanspré- 
udice  de  cent  sousd^amende  pour  tout  cavalier,  de  qua- 
ante  pour  tout  homme  de  pied,  quelle  que  fût  sa  condi- 
ion  *.  Combien  n'est-il  pas  regrettable  que  les  chiffres 
le  cette  enquête  ne  nous  soient  pas  parvenus  1  Mais  on  ne- 
^nservait  alors  avec  quelque  soin  que  les  actes  des  gou- 
rernements.  Ces  chiffres  de  la  statistique,  dont  les  ma- 
gistrats florentins  sentaient  le  prix  pour  l'instant  et  pour 
a  vie  courante,  ils  les  jugeaient  sans  intérêt  pour  Thid- 
mre  et  la  postérité.  L'opération,  d'ailleurs,  avait  été  mal 
x>mbinée.  Contre  les  récalcitrants,  il  eût  fallu  le  recen- 
sement à  domicile.  C'était  donc  là,  tout  d'abord,  ce  qu'il 
fallait  ordonner. 

A  Sienne,  la  réforme  du  gouvernement  était  plus  pro- 
fonde et  mieux  entendue.  En  1233,  une  commission  de 
quinze  nobles  et  quinze  bourgeois,  chargée  de  reviser  les 
statuts,  instituait  un  collège  unique  de  vingt-quatre 
membres,  mi-parti,  comme  la  commission  même,  de 
nobles  et  de  bourgeois,  renouvelable  tous  les  ans,  et 
dont  le  contrôle  s'exercerait  sur  tous  les  magistrats.  Vé- 
''^table  dépositaire  de  la  puissance  publique,  ce  collège 
ûiodifiait  et  complétait  un  gouvernement  qui  devait  suf- 

*  Ammirato,  1253.  L.  I  accr. ,  1. 1,  p.  80 


284  FLORENCE  HÉRITE  DU  COMTE  DBERTO.        (Ax.  125S} 

fire  à  la  prospérité  de  Sienne  pendant  une  période  glo- 
rieuse de  son  existence  *. 

L'empereur,  cependant,  s'était  éloigné  de  la  Toscane, 
et  la  paix  était  partie  avec  lui.  Dans  cette  perfide  mer 
des  passions  humaines,  les  bouillonnements  du  fond  re- 
paraissaient à  la  surface.  Sûre  qu'il  ne  pourrait  de  sitâl  I 
revenir',  Florence  regagnait  le  temps  perdu.  Le  comte f 
Uberto  de  Maremme,  pour  acheter  sa  protection  contre  F 
Sienne,  s'était  déclaré  son  tributaire  :  chaque  année,  Jp 
la  fêle  patronale  de  San  Giovanni,  il  envoyait  une  biche  '^ 
recouverte  d'écarlate.  11  avait  même,  sur  son  testament, 
institué  la  ville  protectrice  héritière  de  tous  ses  biens*. 
Sous  prétexte  de  les  préserver  d'une  occupation  ennemie, 
Florence  les  occupa  par  ses  propres  milices*.  Dans  le 
nombre  était  Porto  Ercole,  qui  devait,  croyait-elle,  af- 
franchir de  Pise  ses  communications  avec  la  mer.  Mais 
elle  reconnut  bientôt  son  erreur.  Youlait-on  atteindre  cel^ 
port,  il  fallait  traverser  un  pays  exposé  aux  incursions p 
siennoises  et  de  nulle  sécurité  pour  le  trafic.  L'usurpa-  * 
tion  était  en  pure  perte.  Sienne  s'en  vengea  sur  le  comte,  ;^ 
qui  en  était  la  cause  première;  quelques  années  plusj^ 
tard,  elle  le  mit  à  mort*.  ,  ^ 


r 
1 


'  Il  quale  rinnovandosi  ogn*  anno  tenue  lungamente  il  governo  délia  ciltà 
(Malavolti,  part.  1, 1.  V,  f»  59).  M.  Ferrari  (II,  281)  n'est  pas  d'accorda^ec 
cet  auteur  sur  la  composition  de  ce  gouvernement  ;  mais  Malavolti  n'indique 
et  n'a  vu  aucun  texte  qui  autorise  les  écrivains  sur  lesquels  se  fonde 
M.  Ferrari.  —  Cf.  Léo,  1.  VII,  c.  i,  t.  II,  p.  30,  et  le  duc  de  Dino,  Inlrod. 
à  sa  traduction  des  Chroniques  siennoises,  p.  8,  Paris,  1846. 

*  Ammirato,  1232.  L.  I  accr.,  t.  I,  p.  79-80. 

^  Conoscendo  che  Federigo  se  bene  era  ritornato  in  Italia  non  poteta 
fine  a  tempo  nuovo  venire  in  Toscana.  (Malavolti,  part.  I,  1.  Y,  f^  59  v*.) 

*  In  fin  da  quel  tempo  incominciô  esso  (il  comune  di  Firenze)  ad  baver 
ragione  in  Portercole  e  in  moite  altre  casteÙa  di  quel  signore  (Ammirato, 

accr.,t.  I,  p.  80). 

*  Ivi  a  non  molti  anni  (Ânomirato,  loc.  cU,j. 


[Ai.  1234)      NOUVELLES  HOSTILITÉS  CONTRE  SIENNE.  285 

Il  vivait  encore,  en  butte  à  d'implacables  haines,  quand 
Florence  rouvrit  les  hostilités  contre  les  Siennois.  Gio- 
fanni  del  Judice  des  Papi,  polestat  pour  la  seconde  fois  *, 
conduit  les  Florentins  sur  le  territoire  ennemi,  détruit 
la  récolte  de  grains,  ravitaille  Montalcino,  puis,  par  un 
brusque  retour  vers  Sienne,  fait  dresser  les  tentes  devant 
les  trois  portes  ouvertes  aux  trois  pointes  de  Tétoile  que 
Sgure  cette  étrange  ville.  Gomme  il  n'y  peut  pénétrer, 
»mme  il  n'a  ni  la  patience,  ni  peut-être  les  moyens  d'en 
aire  le  siège,  il  y  jette,  au  moyen  de  catapultes,  d'é- 
lormes  pierres,  des  ordures,  et,  marque  souveraine  de 
népris,  un  âne  mort*.  L'imagination  ou  les  circonstances 
variaient  les  détails  dans  la  sanglante  injure  de  l'âne.  On 
e  coiffait  d'une  mitre  d'évêque,  ou  on  lui  attachait  des 
ers  d'argent'.  Quand  manquaient  les  machines  de  guerre 
K)ur  le  lancer  dans  l'enceinte  ennemie,  on  en  pendait 
rois  en  vue  des  murailles,  portant  au  col  le  nom  de  trois 
onsidérables  citoyens.  Quelquefois  les  assiégés,  regim- 
)ant  sous  l'outrage,  oubliaient  la  disproportion  des  forces 
il  venaient  se  faire  battre  dans  une  imprudente  sortie, 
î'ils  restaient  impassibles  pour  être  inexpugnables,  c'était 
'ironique  adieu  des  assiégeants  dépités,  et  comme  le 
jrésage  de  nouvelles  luttes.  Sans  retard,  des  deux  côtés 
m  s'y  préparait.  «  Et  voilà,  s'écrie  le  troisième  Villani, 
-apportant  cette  bizarre  coutume  encore  en  vigueur  de 
ion  temps,  et  voilà  à  quoi  la  sage  commune  de  Florence 
lépense  des  millions  de  florins  ^  !  » 

^  II  Tavait  été  déjà  en  1210.  Yoy.  la  liste  des  Officialeê  foreuses, 

«  Villani,  VI,  10,  note  de  Muratori. 

'  Ghirardacci,  1.  VI,  t.  I,  p.  176.  Paolino,  p.  16. 

^  Ecco  in  che  i  savi  comuni  di  Firenze  e  di  Hsa  spendono  i  milloui  di 
îorini,  rinovellando  spesso  quelle  villanie.  (Filippo  Villani,  1.  XI,  c.  lxiii, 
\.  1.  S.,  t.  XIV,  729.) 


28«  TRAITE  DE  PAU  (As.  1335) 

L'âiîiî  jeté,  Tannée  florentine  quittait  le  territoire  sicn- 
nois,  mais  pour  y  rentrer  bientôt,  y  recommencer  les 
ffiiasti,  y  dclruire  maisons  et  châteaux  \  tandis  que  les 
magislrals  florentins  priaient  le  pape  de  les  remettre  en 
paix  avec  leur  étemel  ennemi.  Ce  n'esl  pas  qu'ils  lui 
eussent  pardonné;  c'est  que  l'empereur,  maître  de  la  mer 
et  allié  de  Pise,  pouvait  en  peu  de  jours  envoyer,  de  ses 
ports  napolitains  vers  Grosselo,  des  vivres,  de  l'argenl, 
des  hommes  d'armes.  Mais  ce  motif  même  fermait  IV 
reillede  Sienne  aux  propositions  du  cardinal  de  Préneste, 
envoyé  comme  légat.  Sienne  bravait  une  sentence  de  Rome, 
comme  Florence  avait  bravé  la  sentence  de  Ravenne. 

Tout  à  coup  elle  devient  plus  malléable  :  elle  venait 
d'ypprendre  que  Frédéric  partait  pour  TAllemagne,  où 
son  fils  Henri  levait  l'étendard  de  la  révolte*.  C'est  le 
tour  des  Florentins  de  montrer  pour  la  paix  moins  d'ar- 
deur. On  les  voit,  en  effet,  respirer  plus  librement,  mas- 
ser leurs  milices  à  Poggibonzi.  Mais,  trop  engagés  eu- 
vers  le  pape  ou  trop  peu  sûrs  d'une  longue  absence  de 
Tempereur,  ils  consentent  au  traité.  Ils  le  signent  le 
30  juin  1235,  dans  leur  camp,  près  de  la  rivière  Staggia, 
sur  les  hauteurs  boisées  où  s'élevait  Poggibonzi.  La  pré- 
sence de  nombreux  évêques  marquait  le  prix  que  met- 
taient les  Toscans  à  un  solide  accord  entre  les  deux 
grandes  rivales.  Les  injures  étaient  réciproquement  re- 
mises, et  chacun  reprenait  son  bien,  sans  pouvoir  moles- 
ter qui  l'avait  pris.  On  jurait  sur  les  Évangiles  une  con- 
corde véritable,  une  paix  perpétuelle.  Dans  le  délai  de 

*  Aniinirato,  1254, 1.  I  accr.,  1. 1,  p.  80-81. 

*  Mu  più  dic  dal  legato  furoii  persuasi  i  Sanesi  a  farlo  dalla  résolution 
subila  clic  fcce  Fedcrigo  d'andar  in  Gennania.  (MalaYolti^  part.  I.  1-  ^* 
£•  60  r.) 


(An.  1235)  ENTRE  SIENNE  ET  FLORENCE.  287 

douze  jours,  les  Siennois  devaient  payer  huit  mille  livres 
pour  relever  les  murs  de  Montopulciano ,  détruits  par 
eux,  et  laisser,  jusqu'à  ce  que  la  restauration  en  fût  ache- 
vée, cent  de  leurs  prisonniers,  détenus  par  les  Florentins, 
à  Città  di  Castollo,  aux  mains  de  TÉglise  romaine.  Ils 
promettaient  de  ne  plus  inquiéter  Montalcino.  Ils  dissol- 
vaient leur  ligue  avec  Poggibonzi,  cédaient  ce  château  à 
Florence,  s'engageaient,  sous  peine  de  mille  marcs  d'ar- 
gent, à  ne  donner,  en  cas  de  révolte,  aucun  secours  aux 
révoltés*.  Quand  tout  fut  réglé,  l'on  vit  le  Mantouan 
Compagnone  des  Poltroni,  potestat  de  Florence,  le  Flo- 
rentin Gaëtano  de  Salvi,  potestat  d'Orvieto,  Ubertino  del 
Gesso  et  Ënrico  Benencasa,  syndics,  l'un  de  Florence, 
Tautre  d'Orvieto,  embrasser  et  baiser  le  syndic  Buona- 
gratia  et  le  potestat  Bernardino  des  Pii  de  Modène,  qui 
avaient  stipulé  au  nom  des  Siennois. 

Deux  ans  plus  tard,  selon  l'usage,  et  après  des  infrac- 
tions partielles  au  traité*,  Florence  et  Sienne  le  confir- 
maient par  de  nouveaux  protocoles'.  Accolades  et  ser- 
ments ne  lient  guère  des  peuples  dont  les  intérêts  sont 
contraires  et  les  passions  ardentes  ;  mais  liés  à  la  fortune, 
l'un  du  saint-siége,  l'autre  de  l'Empire,  ils  ne  savaient 
encore  comment  se  terminerait  l'implacable  lutte  qui, 
depuis  tant  d'années,  troublait  la  chrétienté.  Les  yeux 


»  11  août  1^235.  Arch.  de  Sienne,  Caleffo  vecchio,  p.  203  i-  ▼•. 

'  On  rapporte  qu*h  peine  la  paix  conclue,  le  comle  Guglielmo  Aldobran- 
dini,  après  avoir  donné  ordre  de  détruire  les  murs  de  Grosseto,  accusait 
Sienne  de  Tavoir  fait,  el  obtenait  qu'on  la  condamnât  k  les  relever.  (Mala- 
▼oUi.  part.  I,  I.  Y,  ^  60,  61.  —  Ammirato,  1235,  1.  I  accr.,  t.  I, 
p.  81.) 

'  Arch.  de  Sienne,  Caleffo  vecchio,  p.  219.  Ces  renouToUements  des 
traités  sont  très-fréquents,  comme  on  peut  le  voir  aux  archives  de  Flo- 
rence et  de  Sienne. 


288  PAIX  ENTRE  SIENNE  ET  FLORENCE.  (An.  i2S5) 

tournés  vers  Rome  et  vers  rAllemagne,  ils  attendaient, 
pleins  (le  doute  et  d'anxiété,  sans  se  détourner  un  instant 
deleui*s  propres  afTaires,  des  événements  prochains  et 
décisifs. 


CHAPITRE  II 

PAIX   AVEC   SIENNE  JUSQU'A  LA  MORT  DE  FRÉDÉRIC  II 

—  1235-1Î50  — 


intéricuri;  sous  le  potestat  Rubaconie  (1237-4238).  —  Pacification  de 
.  —  Les  Florentins  devant  Brescia,  dans  l'armée  impériale.  —  Florence 
interdit.  —  Frt'di'ric  en  Toscane  (1239).  —  Guelfes  et  Gibelins  à  Flo- 

—  Origine  de  ces  dénominations.  —  Mort  de  Grégoire  IX  (1241).  — 
nt  IV.  —  D-^posilion  de  Frédéric  (1245). —  Son  nouveau  séjour  en  Tos- 

—  Le  prince  d'Antiocbe,  son  vicaire  à  Florence.  —  Soulèvement  des 
s  (1247).  —  Défaite  et  éloignement  des  Guelfes  (janvier  i24S).  —  Fu- 
es  de  Rustico  Marignolli. —  Démolitions  accomplies  parles  Gibelins.  — 

*  du  Guardamorio.  —  Campagnes  extérieures  des  Gibelins  contre  les 
i.  —  Leur  déi'aiie  à  Ganghereta.  —  Leur  victoire  à  Capraja.  —  Trahison 
tionnier.  —  Cruauté  de  Frédéric  envers  les  captifs.  —  Impuissance 
nte  de  Frédéric  en  Toscane  (1249).  —  Nouvelle  campagne  des  Gibe- 

•  Ils  sont  surpris  à  Figline.  —  Dureté  de  leur  gouvernement.  —  Sou- 
nt  des  Guelfes  (1250).  —  Les  Gibelins  cèdent  sans  combat.  —  Réforme 
litutions  par  les  Guelfes.  —  Réorganisation  des  milices.  ^  Le  capitaine 
pie.  —  Maintien  du  potestat.  —  Attributions  de  ces  deux  magistrats. 
rs  conseils.  —  Mort  de  Frédéric  II  (13  décembre  1250).  —  Ses  conse- 
il. ^-  Rappel  des  exilés  guelfes.  —  Supplice  du  cordonnier.  —  Pré-, 
mce  des  Guelfes  en  Toscane. 


e  en  pnix  avec  Sienne,  c'était  pour  Florence  êlre 
ir.  Avec  les  autres  voisins,  moins  acharnés  parce 
étaient  moins  redoutables,  la  guerre  semblait  en 
e  sorte  un  passe-temps  et  une  promenade  :  elle 
les  Florentins  au  dehors  sans  les  y  retenir;  elle 
nnait  la  gloire  à  peu  de  frais,  avantage  fort  ap- 
d'un  peuple  de  marchands.  Si  ces  temps  de  trôvc 

ST.    DE  PLOREMCB.   —    I.  19 


290  CONSTRUCTIONS  H  FLORENCE.  (An.  125<| 

étaient  courts  et  précaires,  on  ne  i^ignoraît  pas,  et  on 
les  consacrait  avec  ardeur  aux  améliorations  intérieures, 
impérieux  besoin  d'une  ville  encore  dans  l'enfance,  mais 
qui  marchait  à  grands  pas  vers  la  puberté.  Tout  y  était 
à  faire  ou  à  refaire.  Les  maisons,  les  édifices  en  bois 
de  ses  rues  étroiles  devenaient  incessamment  la  proie 
des  flammes,  et  Tincendie  d'un  d'enlre  eux  causait  en 
quelques  heures  la  ruine,  l'anéantissement  de  tout  un 
quartier.  On  rebâtissait  aussitôt,  ou,  pour  mieux  dire, 
on  rebâtissait  sans  cesse,  véritable  œuvre  de  Pénélope, 
jusqu'à  l'heure  où  la  pierre,  se  substituant  au  bois, 
rendit  les  accidents  moins  nombreux  et  la  méchanceté 
moins  facile.  Les  rues  el  les  places  n'étaient  point  pa- 
vées; on  ne  les  pouvait  traverser  sans  être  aveuglé  par 
des  tourbillons  de  poussière  ténue,  ou  souillé  par  des 
flaques  d'une  boue  immonde.  Primitivement,  un  seul 
pont  reliait  les  deux  rives  du  fleuve;  il  ne  suffisait  plus 
aux  communications  de  la  ville  avec  son  faubourg  d'Ol- 
trarno,  devenu  le  plus  populeux  de  ses  seslieri.  En  1218, 
le  fameux  polestat  Otio  de  Mandello  avait  commencé,  en 
aval  du  Ponte  vecchioj  les  piles  du  pont  dit  alla  Carraja\ 
En  1237,  un  autre  potestat  de  cette  noble  mais  très- 
populaire  famille,  marchant  sur  les  traces  de  son  parent 
et  de  son  devancier,  fit  infiniment  plus  que  lui  pour  la 
prospérité  intérieure  de  Florence.  Il  se  nommait  Ruba- 
conteV  Ne  pouvant  s'illustrer  dans  les  arts  de  la  guerre, 
il  voulut  honorer  sa  charge  par  les  travaux  de  la  paix. 
Il  poussa  aux  reconstructions  ceux  des  Florentins  que  le 


*  Yniani,  V,  41. 

*  Entre  les  deux,  et  iininêdiatcmcnt  après  Otto,  en  1319»  un  autre  nicm- 
bre  de  la  mêiLe  famille,  Alberto  ou  Uberto  de  Mandello*  avait  été  appelé  » 
la  dignité  de  potestat.  (Vuy.  la  liste  desO/jf.  forensei.) 


237)       LE  POTESTAT  HUBACONTE.  291 

vait  ruinés  et  que  la  ruine  ou  le  découragement  re- 
t  de  réparer  leurs  désastres.  II  pava  les  rues  de  ces 
s  irrégulières  qui  s'ajustaient  avec  une  industrie 
ige,  et  par  l'irrégularité  même  des  joints  acquéraient 
grande  force  d'adhérence,  imitation  manifeste  du 
idé  des  Étrusques  dans  leurs  solides  constructions  ^ 
iploya  simultanément  plus  de  mille  ouvriers  à  ce 
liP.  Il  construisit  un  pont  nouveau  en  amont  du 
!ô  vecchioj  et,  pour  inaugurer  cette  entreprise,  prit, 
n,  sur  ses  épaules  plusieurs  charges  de  pierre  et  de 
x',  exemple  que  suivent  encore,  avec  moins  de  réa- 
entrainante,  les  magistrats  des  nations  modernes, 
id  ils  déposent  sur  la  première  pierre  d'un  édifice 
ic  la  première  truelle  de  ciment  \ 
irec  Tannée,  unissait  la  charge  de  Rubaconte,  mais 
les  travaux  qu'il  dirigeait.  Il  fut  maintenu  pour  six 
»,  soit  qu'on  le  crût  plus  capable  qu'un  autre  de  les 
er  à  bonne  fin,  soit  que,  par  courtoisie  et  reconnais- 
e,  on  lui  en  voulût  laisser  tout  l'honneur.  Ce  court 
i  y  suffit.  En  juillet  1238  les  rues  étaient  pavées,  le 


11  voit  encore  à  Florence  un  cerlain  nombre  de  rues  où  subsiste  cet 
i  système  de  paTage  ;  mais  la  municipalité  actuelle  le  remplace,  au  fur 
lesure  que  des  rf^pnrations  deviennent  nécessaires,  par  des  dalles  car- 
ui  s*ajustent  régulièrement ,  à  angles  droits ,  selon  le  goût  moderne, 
y.  Trollope,  1,118. 
adino,  p.  17* 

Più  cestë  ancora  poi  ti  porl6  di  calcina  e  di  piètre  sul  collo  suo  per 
inza.  »  (Paolino,  p.  17.) 

n  prétend  que  le  Ponte  vecchio  existait  déjà  dès  le  IV*  ou  Y*  siècle, 
t  les  Florentins  le  passaient  pour  ensevelir  leurs  morts  dans  le  cime* 
le  Santa  Félicita.  11  fut  emporté  par  la  crue  de  1117,  et  refaite 
18,  on  avait  commencé,  en  aval  du  Ponte  vecchio ^  le  Ponte  alla  Car* 
d*abord  appelé  Ponte  nuovo,  et  qui  fut  achevé  en  deux  ans.  Le  Ponte 
rinila,  qui  faisait  le  quatrième,  fut  construit  en  1252.  Yoy.  Illtutra-^ 
orentino,  de  1837,  et  Yannucci,  p.  201,  202. 


292  PACIFICATION  DK  PISTOU.  (Ah.  12ô7) 

nouveau  pont  s'ouvrait  aux  communicalions  des  deux 
rives,  cl  recevait  le  nom  de  Rubaeonte,  qu'il  a  porté 
très-longtemps.  Si,  plus  tard,  la  dévotion  des  Florentins 
envers  la  Madone  v  substitua  celui  de  Ponte  aile  Grazie. 
à  couse  d'une  chapelle,  consacrée  près  de  là  à  sainte 
Marie  des  Grâces*,  le  nom  de  l'actif  potestat  resta  du 
moins  gravé  en  lettres  d'or  dans  leurs  annales  :  c'est 
une  gloire  que  les  peuples  ne  marchandent  guère  aux 
grands  bâtisseurs*. 

Peut-être  la  méritait-il  encore  par  ses  efforts  intelli- 
gents pour  ramener  la  concorde  dans  les  villes  voisines 
de  Florence.  Déjà  en  1235,  un  de  ses  prédécesseurs,  To- 
rello  de  Strada,  mettait  d'accord  Volterre  et  San  Gemi- 
gnano,  surveillait  l'exécution  de  sa  sentence,  menaçait 
ceux  qui  faisaient  mine  de  s'y  soustraire  d'une  amende 
de  mille  marcs  d'argent \  En  1257,  Rubaconte  accom- 
plissait sans  menaces  une  tâche  plus  ardue  :  il  réconciliait 
temporairement  à  Pistoia  deux  partis  rivaux  qui,  depuis 


*  Du  côté  de  Test,  en  venant  du  Canto  agit  Alberii.  Cette  chapelle  fut 
érigée  par  Jacopo  des  Alberti ,  après  1574 ,  par  dévotion  ^  une  image  de 
la  M;idone  peinte  sur  le  mur  d*une  petite  maison  qu*il  y  avait  en  cet  endroit 
On  rappelait  délie  grazie,  h  cause  des  nombreux  miracles  qu'on  lui  attri- 
buait. C'est  dans  la  seconde  moitié  du  XV*  siècle  que  le  pont  Rubaconte  en 
prit  le  nom. 

*  A  cette  date  se  rapporte  une  tradition  relative  à  la  fondation  de  la  com- 
pagnie de  la  Miséricorde,  et  qui  se  trouve  relatée,  d'après  un  manuscrit 
copié  en  1005  par  Lorenzo  Fici,  dans  VUtoria  delV  oratorio  e  délia  tene- 
rabile  arrhironfraternità  délia  Mi*ericordia,  scritta  da  Placido  Landanu 
nouvelle  édition,  par  Tabbé  Pilloii,  Flor.,  1845.  M.  TroUope  (I,  119-120)  a 
rapporté  cette  tradition  comme  véritable.  Elle  brouille  pourtant  des  faits 
de  divers  temps,  que  M.  Passerini,  dans  son  ouvrage  Degli  stabilimenti  di 
beneficenza,  a  rétablis  d'après  les  documents.  Nous  en  parlerons  en  leur 
lieu,  c'est-à-dire  en  15'26. 

'  Pecori,  Storia  di  San  Gemiynano,  ann.  1255.  —  Coppi,  Ànnali  e 
memoric  d'uomini  illuslri  di  San  Gemignano^  1.  U,  p.  92.  —  Inghirami, 
VI,  524. 


(An.  1237)         FLORENTINS  A  L\\RMËE  IMPÉRIALE.  293 

six  longues  années,  y  formaient  comnne  deux  villes  en 
une  seule,  ayant  chacune  son  potestat,  sos  magistrats,  ses 
corporations  de  métiers,  sans  autres  rapports  que  de 
mêler  leur  sang  aux  affreuses  tueries  de  la  place  pu- 
blique ^  Maîtresse  absolue  de  son  territoire,  tandis  que 
ses  voisins  avaient  encore  à  conquérir  ou  à  défendre  le 
leur,  Florence  devenait  l'arbilre  écouté  de  leurs  diffé- 
rends, surtout  quand  un  sage  potestat  en  savait  trouver 
la  solution  équitable,  dans  une  heureuse  période  de  paix. 
Mais  la  paix  convenait  mal  à  l'humeur  batailleuse 
d'une  noblesse  qui  n'était  dans  son  élément,  qui  ne  fai- 
sait ses  profits  qu'au  milieu  des  combats.  Ne  la  pouvant 
troubler  ni  à  Florence  ni  en  Toscane,  elle  la  fuyait  pour 
rejoindre  Frédéric  II  sous  les  murs  de  Brescia.  On  y  vit 
des  partisans  du  pape  comme  des  partisans  de  l'empe- 
reur. Ils  n'y  étaient  point  envoyés  par  leur  patrie"; 
toutefois  elle  tolérait,  peut-être  même  approuvait-elle 
leur  départ  et  leur  coopération  à  cette  guerre  impériale, 
fait  trop  nouveau  et  trop  étrange  pour  se  passer  d'expli- 
cation. 

Deux  causes  rapprochaient  alors  Florence  de  Frédé- 
ric II  :  un  intérêt  manifeste  à  ménager  ce  prince  en  pro- 
grès, et  les  impolitiques  rigueurs  de  Grégoire  IX.  L'idée 
fixe  d'une  croisade  grandiose  possédait  ce  pontife  :  il  en 
voulait  faire  l'honneur  de  son  i  ègiie.  Ses  dominicains  et 


*  Pacification  de  courte  durée  !  En  1242  et  1248  le  parti  populaire  était 
encore  vaincu  deux  fois  et  voyait  ses  chefs  expulsés.  (Fioravanti,  c.  xiv, 
ann.  1237.  —  Inghirami,  Yl,  322.  —  Ferrari,  11,266.) 

*  <  E  assediè  Brescia  e  furonvi  i  guelfi  e  i  ghibellini  di  Firenze  a  gara  al 
servigio  dello  imperadure.  »  (Yillani,  VJ,  40.)  —  «  Molti  fiorentini  cosi  guelfi 
corne  ghibellini  si  trovarono  in  quella  gue.  ra  più  per  privato  studio  che  in 
Qome  délia  lor  repubblica.  »  (Ammiralo,  1237,  1. 1  accr.,  1. 1,  p.  82.)  — 
Cf.  Malavolti,  part.  1, 1.  Y,  f  61  r». 


294  FLORENCE  SOUS  L'INTERDIT  (Ah.  1237) 

ses  franciscains,  lancés  par  lui,  prêchaient  partout  la  ré- 
conciliation et  la  concorde,  obtenaient  autant  de  crédit 
qu'ils  avaient  de  ferveur.  Seule  ou  presque  seule,  la  mer- 
cantile Florence  restait  froide  à  leurs  accents  passionnés. 
Giovanni  deSchiô  \  le  plus  éloquent  des  frères  prêcheurs, 
y  prêchait  au  désert,  grande  humiliation  d'amour-propre 
pour  l'apôtre  qui  avait  soulevé  Vicence*  et  Bologne,  et  que 
l'enthousiasme  de  ses  auditeurs  disait  chargé  d'une  mis- 
sion céleste,  marqué  au  front  d'une  croix*.  Plus  humilié 
encore  de  ne  pouvoir  transformer  en  croisés  des  mar- 
chands, Grégoire  IX  oublia,  dans  sa  pieuse  colère,  que 
plus  qu'aucune  cité  d'Italie,  Florence  soutenait  sa  pré- 
tention exorbitante  d'être  l'unique  pouvoir  réel,  celui 
qui  déléguait  tous  les  autres^  :  il  excommunia  les  magis- 
trats et  mit  la  ville  en  interdit*. 

C'était  mal  choisir  son  moment.  Florence,  nous  le 
verrons  plus  loin^  commençait  à  être  fortement  travaillée 
par  l'hérésie.  L'empereur  rouvrait  les  hostilités,  faisait 
des  préparatifs  formidables,  en  vue  de  conquérir  cette 
riche  péninsule  qui,  «  au  su  du  monde  entier,  était  son 
héritage*,  »  et  d'en  ramener  toutes  les  provinces  à 
l'unité  de  rEmpire\  Au-dessous  d'un  lieutenant  impérial 
pour  toute  l'Italie,  il  instituait  cinq  vicaires  généraux, 
commandants  d'armée,  qui  recevraient  directement  ses 


*  Bourg  à  26  kil.  nord-ouest  de  Yicence. 

*  n  est  surtout  connu  dans  l'histoire  sous  le  nom  de  Jean  de  Yicence  ;  ses 
succès  dans  celte  ville  ont  fait  croire  qu'il  y  était  né. 

'  Bononiensis  historia  nmcella^  R.  I.  8.,  t.  XVIll,  258. 

^  H.  Bréholles,  HUt.  dipL,  Y,  777.  Mignet,  Journal  des  Savants,  dé- 
cembre 186-2.  p.  759. 

5  Regesta  Gregorii  IX,  t.  IV,  1.  VU,  f»  104,  ap.  Cherrier,  II,  124. 

^  •  Italia  hereditas  mea  est,  et  hoc  nolum  est  toti  orhi.  »  (U.  BréboUes, 
Hist.  dipi,  t.  II,  part.  II,  p.  881,  ann.  1236.) 

7  II.  BréboUes,  Hist.  dipL,  IV,  849.  Mignet,  loc.  cit.,  p.  740. 


{An.  1237)  SE  RAPPROClIt:  DE  L'EMPEREUR.  29J^ 

ordres,  communiqueraient,  au  besoin,  sans  intermé- 
diaires avec  lui,  réuniraient  dans  leurs  mains  tous  les 
pouvoirs,  administratifs  comme  judiciaires,  et  nomme- 
raient des  juges,  leurs  agents  immédiats.  Enfin,  dans 
les  villes  il  institua  des  capitaines,  et  il  se  réservait  le 
droit  exclusif  de  les  révoquer.  La  Toscane  était  une  des 
cinq  grandes  provinces  :  elle  avait  son  vicaire  général. 
Que  cette  hiérarchie  fût  mal  combinée,  qu'avec  sa 
prétention  de  tout  voir,  de  tout  faire  par  lui-même,  Fré- 
déric défit  d'une  main  ce  qu'il  faisait  de  l'autre  et  se 
condamnât  à  l'impuissance,  on  ne  saurait  le  contester; 
mais  alors  ce  colosse  aux  pieds  d'argile  paraissait  formi- 
dable. L'organisation  nouvelle  donnée  à  son  empire 
semblait  y  assurer  partout  son  pouvoir.  Les  plus  ob- 
stinés partisans  du  pape,  Mantoue,  la  Marche  de  Trévise, 
le  comte  de  San  Bonifazio,  le  marquis  d'Esté,  se  soumet- 
taient humblement  à  l'empereur*.  Comment  Florence, 
frappée  des  foudres  pontificales,  n'eût-elle  pas  porté  vers 
lui  ses  regards?  Elle  y  mit  pourtant  quelque  réserve, 
comme  par  honte  d'une  telle  volte-face,  et  peut-être 
pour  ne  pas  s'interdire  tout  retour  à  ses  anciens  erre- 
ments. Elle  ne  fit  aucun  acte  formel  de  soumission; 
mais  en  permettant  à  ses  citoyens  de  se  rendre  au  camp 
impérial  devant  Brescia,  elle  ôtait  à  Frédéric  tout  pré- 
texte de  la  traiter  en  ennemie.  Si  elle  n'obtint  pas  de  lui 
des  faveurs  signalées,  c'est  qu'au  fond,  entre  elle  et  lui 
persistait  l'antipathie.  De  mœurs  douces,  sauf  en  leurs 
rares  moments  de  fureur,  les  Florentins  ne  voyaient  pas 
sans  répulsion  une  guerre  où  les  belligérants  rivalisaient 

«  II.  BréhoUes,  UisL  dipL,  Inlrod.,  p.  471,  484,  490;  t.  II,  p.  248.  — 
Voy.  plus  haut,  chap.  précéd.,  p.  280,  note  2. 
*  Malvecii  Chronicon  Brixianum^  c.  xxiv,R.  I.  S.,  t.  XIV,  909. 


296  FltÉDÉRIC  EN  TOSCANE.  (Ah.  «591 

de  cruautés.  Ce  n'est  pas  eux  qui  eussent  imaginé, 
comme  le  prince  en  qui  reparaissait  le  Teuton  sous  le 
vernis  italien,  de  proléger  leurs  machines  en  y  f;iis«uU 
attacher  des  prisonniers  vivants,  ou,  comme  les  Brescians 
assiégés,  d'opposer  aux  béliers  qui  ébranlaient  leurs 
murs  des  captifs  impériaux  suspendus  à  de  longues 
cordes*.  Si  le  succès  encore  avait  fait  oublier  ces  bar- 
baries impériales!  Mais  non,  le  siège  échouait  honteuse- 
ment. Les  nobles  florentins  s'éloignaient  donc  en  toute 
hâte.  Ils  rougissaient  d'autant  plus  d'un  chef  sans  en- 
trailles, que  sa  fortune  semblait  sur  le  déclin.  Ils  ne  se 
doutaient  guère  qu'il  les  allait  suivre  en  Toscane,  pour  y 
appesantir  sa  main  de  fer. 

Une  seconde  fois,  le  20  mars  1239,  l'excommunica- 
tion châtiait  son  impiété,  ses  mœurs  dépravées  et  surtout 
sa  prétention  de  rattacher  la  Sardaigne  à  l'Empire*. 
Pour  braver  son  adversaire  de  plus  près,  il  ne  tarda  pas 
à  s'acheminer  vers  Pise\  Il  avait  résolu  d'y  passer  l'hiver. 
Il  s'y  sentait,  grâce  à  la  Hotte  pisane,  moins  éloigné  du 
midi,  vrai  fondement  de  sa  puissance,  et  assez  près  du 
nord  pour  surveiller  les  papalins  sans  être  à  leur  merci. 
Il  n'avait  qu'à  monter  sur  ces  précieuses  galères  pur 
s'assurer  la  Sardaigne,  pour  tenir  Gènes  et  Venise  en 
échec.  Il  se  flattait,  en  outre,  d'apaiser  les  discordes 
pisanes,  qui  ne  permettaient  pas  de  donner  à  cet  instru- 
ment de  règne  une  plus  grande  extension*.  Déjà,  dans 

«  Malvecii  Chron.  Brix,,  1258,  R.  I.  S.,  t.  XIV,  911.  —  Chronicon 
E$teiue,  R.  I.  S.,  t.  XV,  508.  —  Monachi  patavini  Chron.,  R.  I.  S., 
t.  Vm,  677. 

«  Matth.  Paris,  p.  527,  éd.  de  Paris,  1644. 

s  II  y  élait  le  25  décembre  1259.  Il  en  repartit  en  avril  pour  le  midi. 
(Yoy.  Bôhmer,  Regesta,  p.  191.) 

«  Flaminio  dal  Borgo,  Diss.  IV,  p.  178-185.  —  Sisraondi,  U,  225-228. 


(Ail.  1239)  SOUMISSION  DES  TOSCÂ^S.  297 

ce  dessein,  il  s'élait  fait  précéder  de  Gebhard  d'Arnslein, 
son  lieutenant  pour  toute  l'Italie  (mai  1238).  Gebhard 
avait  rencontré  frères  mineurs  et  frères  prêcheurs  le 
cruciûx  aux  mains,  le  mot  de  liberté  à  la  bouche,  par- 
courant la  Toscane  pour  y  donner  à  l'excommunication 
la  plus  grande  publicité  \  entrant  dans  les  cabanes 
comme  dans  les  palais,  poussant  à  la  révolte  le  riche 
comme  le  pauvre,  promettant  aux  nobles  les  terres  des 
Impériaux,  et  aux  villes  des  subsides  en  argent'.  Mais 
en  apparaissant  avec  une  poignée  d'hommes  d'armes,  il 
avait  ramené  ou  maintenu  dans  l'obéissance  tout  le  pays. 
Le  séjour  prolongé  qu'y  fit  l'empereur  lui-même  con- 
firma les  Toscans  dans  leur  prudente  soumission.  Nulle 
part,  durant  cette  période,  on  ne  les  trouve  rebelles.  Flo- 
rence n'élit  que  des  potestats  dévoués  à  Frédéric.  Tel  était 
Rubaconte  en  1237';  tels  sont  Guglielmo  Usimbardi  et 
Angelo  Malabranca  en  1238,  Guido  Rossi  de  Sesso  en 
1239,  Castellano  desCafferi  en  1240*.  Sous  ce  dernier, 
trois  citoyens  sont  désignés  pour  contracter  un  emprunt. 
Il  s'agit  de  solder  les  troupes  impériales*.  En  1241,  Ugo 

*  i  Solemniter  publicare  ac  nuntiare  curetis  et  faciatis  simili  modo  per 
vestr;)s  civilates  et  diœceses  publicare  et  etiam  nuotiare.  »  (Ami.  eccL, 
1239,  S  16,  XXI,  214.) 

«  Cherrier,  U,  193. 

'  «  Interea  Florentini  obedierunt  comiti  Gaboardo  qui  erat  in  Tuscin  pro 
imperalore ,  dantes  codigium  Robacomiti  de  Mandcllo  eorum  potestati. 
Exinde  tota  Tuscia  subdita  fuit  impcralori.  »  (Chron,  de  rébus  in  Italia  ges- 
iU  ah  anno  1154  ad  ann,  1284,  p.  173,  m::,  de  la  Bibl.  du  musée  Bri- 
tannique, édité  par  M.  H.  firéhoUes,  Paris,  1856,  in>4'',  et  publié  de  nou- 
veau par  Pertz  (t.  XVIII)  sous  ce  titre  :  Annales  placentini  gibellini, 
L%'diteur  allemand  dit  que  son  texte  est  plus  pur.  Je  n'ai  pas  trouvé  de 
différence  sensible  dans  fous  les  passages  dont  j'ai  eu  à  me  servir.)  Cf.  II. 
Brébolles,  Hist.  dipl.,  Introd.,  p.  484. 

*  Officiales  forenses,  etc. 

*  Âinmirato  les  nomuic  Guidalotto,  Yolto  daU'Orco,  Ubaldino  di  Guic- 
ciardo.  (Ânn.  1240,  1.  I  accr.,  t.  I,  p.  83.) 


298         FLORENCE  SE  RAPPROCHE  DU  PAPE.    (Ah.  1240) 

UgoliniLatinideCastello,  en  1242,GoUifredo  desConli^ 
gouvernent  encore  Florence  au  nom  du  maître,  «lequel, 
dit  Ammiralo,  ne  changeait  pas  de  manière  de  vivre  et 
de  penser,  suivant  les  saisons*.  »  S'6loigne-t-il ,  il  se  fait 
remplacer  par  son  bâtard  Enzio,  roi  de  Sardaigne  (1240- 
1246)',  par  Pandolfo  dcFasaneila,  capitaine  ou  vicaire 
général  (1240-1245),  par  Frédéric  d'Antioche,  fruit, 
comme  Enzio,  de  ses  trop  libres  et  trop  nombreuses 
amours  (1246)*. 

Ce  joug,  nouveau  pour  elle,  Florence  le  supportait 
impatiemment.  Ne  sachant  ni  flatter  ni  servir  un  ancien 
adversaire,  elle  voyait  ses  rivales  obtenir  de  lui  mille 
avantages,  mille  privilèges  dont  elle  souffrait  dans  ses 
industries  et  son  trafic.  Elle  se  rapprochait  du  saint-siége, 
qui,  sans  doute,  l'avait  frappée,  mais  qui  ne  la  frappait 
plus.  Elle  relevait  dans  son  sein  le  parti  de  l'Église,  en 
face  du  parti  de  l'empereur*.  11  ne  s'agissait  point  encore, 
comme  à  Pérouse,  de  ressaisir  le  pouvoir*.  Par  l'éloigne- 
ment,  Pérouse  était  presque  hors  d'atteinte,  tandis  qu'en 
deux  journées  de  marche  on  pouvait  fondre  de  Pise  sur 
Florence.  Mais  la  faction  pontificale  se  préparait  à  la  lutte 
par  ces  manifestations,  puériles  en  apparence,  sérieuses 


*  Ammirato  met  ce  dernier  en  1241  ;  il  est  en  contradiction  avec  la  liste 
des  Officiâtes  foremes. 

*  «  Il  quale  daU'usalo  modo  di  vivere  non  variando  perché  si  variassero 
le  stagioni,  fu  ne'  medesimi  pensieri  trovato  dell^anno  1241.  »  (Ammiralo, 
1240,  1.  I  accr.,  t.  I,  p.  83.) 

^  Enzio,  Hensius  ou  Heinz  avait  pour  mère  Bianca  Lanza,  une  Lombarde. 
Voy .  Munch,  Konig  Enzius^  Ludwisburg,  1 828,  et  Reumont,  Tav.  cron.y  stO' 
rialetteraria,  ann.  1225. 

*  H.  BréhoUes,  Hist.  clipl.  Introd.,  p.  491. 

i(  «  Il  nome  délie  loro  settc  in  Fircnze  non  era  nominato  se  non  parte 
di  chiesae  parle  d'imperio.  »  (Stefani,  1.  Il,  Rub.  82.) 
«  Muratori,  Ann.  dltaL,  1240.  —  Malavolti,  part.  ï,  1.  V,  f*  61  r. 


(Ail.  1240)       SIGNES  Dli:  RALLIEMENT  DES  FACTIONS.  299 

au  fond,  qui  sont  la  ressource  des  faibles,  et  qui  leur 
permettent  de  se  rallier  comme  de  se  compter.  Tout  dif- 
férait entre  elle  et  la  faction  impériale  :  les  habitudes, 
les  gestes,  les  actes,  la  couleur  des  vêtements,  la  forme 
des  créneaux  et  des  tours,  les  lieux  de  réunion  et  de  pro- 
menade, la  façon  de  couper  l'ail  et  de  faire  claquer  les 
doigts.  L'une  se  réunit  à  San  Pier  Scheraggio,  l'autre  à 
San  Giovanni.  Ceux-là  ont  trois  fenêtres  de  front  à  leurs 
demeures,  ceux-ci  deux  seulement.  On  prête  serment 
d'une  part  en  levant  l'index,  de  l'autre  en  levant  le  pouce. 
Ici  on  coupe  les  pommes  de  travers,  là  perpendiculaire- 
ment. Aux  vases  simples  on  oppose  des  vases  ciselés,  aux 
roses  blanches  des  roses  rouges.  On  est  pour  l'empereur 
ou  pour  le  pape,  selon  qu'on  porte  à  gauche  ou  à  droite 
les  plumes  du  chaperon  ^  La  guerre  des  chansons  par- 
court les  rues  :  «  Le  parti  papal  s'est  écroulé,  le  parti 
impérial  l'emporte*!  »  chantent  les  victorieux.  La  raille- 
rie aux  apostats  est  la  revanche  des  vaincus.  Le  frère  Élie, 
général  des  Mineurs,  ayant  passé  de  l'Église  à  l'Empire, 
un  franciscain  ne  peut  sortir  de  son  couvent  et  se  mon- 
trer dans  la  ville,  sans  que  les  fidèles  du  pape,  paysans, 
femmes,  enfants,  le  poursuivent  de  ce  refrain,  au  grand 
déplaisir  de  l'ordre  :  «  Va  faire  escorte  à  frère  Ëlie,  qui 
a  pris  la  mauvaise  voie*.  » 

«  Stefani,  1.  II,  R.  82.  —  Malavolli,  pari.  I,  1.  V,  f  61  v.  —  Osio,  ap. 
Ferrari,  II,  407.  —  Raumer,  VI,  604,  note.  —  Hurter,  II,  469. 

*  «  Yulgi  dicacitate  irritatus  (le  légat)  scurrile  carmen  per  compila  can- 
tiUantis  :  Ruit  pars  papalis,  praevaluit  imperialis,  etc.  »  (H6fler,  Albert  von 
Beham,  p.  x,  ap.  Alessandro  d'Ancona,  La  polUica  nella  poesia  del  secolo 
XIW  e  Xiy%  Nuova  Antologia,  t.  IV,  p.  12,  janv.  1867.) 

'  Or  altorna  frate  Elia 

Clie  près'  ha  la  mala  via. 

(Fra  Salimbene,  Chron,,  p.  111,  ap.  d'Ancona,  loc,  cit.,  ann.  1240.) 


300  GlïLYFS  FT  GIBELINS.  (Ah.  1i40) 

C'est  alors  seulement  qu'apparaissent,  ou  du  moins 
que  s'acclimatent  à  Florence  les  noms  fameux  de  guelfes 
el  de  gibelins.  Déjà  ils  élaient  connus  en  Toscine;  mais 
on  n'y  savait  point  voir  ce  cri  de  guerre  de  deux  nations 
ennemies,  qu'on  entendit  [lour  la  première  fois,  assure- 
t-on,  à  la  bataille  de  Weinsberg,  où  les  soldats  des  Welfs 
de  Bavière*  et  d'Henri  le  Superbe  criaient  :  Hye  Welfl 
ceux  de  Conrad  111  et  des  Hohenslaufen  :  Hye  Weiblingen^l 
Sur  l'origine  et  le  sens  de  ces  noms  tudesques  on  émettait 
les  plus  diverses,  lespl us  étranges  conjectures.  L'un  sup- 
posait deux  démons,  Gibel  et  Gualef,  adorés  dans  deux 
temples,  sur  deux  montagnes  de  Sicile,  s'emparant  de 
deux  glaives  tombés  des  mains  de  l'empereur  et  du  pape, 
pour  pousser  les  mortels  aux  guerres  implacables^;  l'au- 
tre, deux  femmes  qu'on  avait  vues  combattre  dans  les 

*  Sur  Porigine  des  Welfs,  on  a  dit  mille  folies.  L'auteur  du  Ligu- 
rinus,  se  fondant  sur  ce  que  welf  signifie  loup  ou  chien,  fait  descendre  les 
Welfs  des  Catulus  de  Rome  (Guntheri  Ligurinus  seu  opus  de  rebui  gettit 
Imp.  Friderici  /,  libri  X.  Voy.  lib.  IX,  p.  201).  L'abbé  d'Ui-spei^  les  fait 
▼enir  de  Scythie  en  Germanie,  au  temps  de  Yalentinien.  —  Les  Allemands 
les  signalent  dès  le  temps  d'Attila  (Millier,  Histoire  de  la  Suisse,  F,  204, 
note  25.  —  Hurter,  I,  154,  note  2),  ou  tout  au  moins  mentionnent  un 
Welf  qui  aurait  donné  sa  fille  en  mariage  à  Louis  le  Débonnaire  {Eginhardi 
vita  Kar.  magni,  l'ert/,  II,  445  sq.  Thegani  vita  Hiudovici  imp.^  c.  i?, 
Verii,  11,  59i).  —  Muratori  (Délie  antichilà  eslensi,  part.  I,  c.  i,  p.  2)  les 
fait  comtes  d'Altorf,  seigneurs  de  Ravon^berg  en  Souube. 

*  Weibling  était  un  château  situé  djns  les  montagnes  de  llartzfeld,  au 
pays  de  Wurtemberg  (Cherrier,  I,  86,  note).  —  Selon  Gualvaneo  de  la 
Flamma,  ces  deux  noms  aur.iient  été  entendus  dès  1154  en  Sicile  :  <  Qui 
postea  vadens  in  Apulinm  (Conrad,  roi  d'Allemagne),  quemdam  ducein 
Guelphum  nominederapitavit...  Ex  tune  nomen  partis  Guelphorum  et  Gibe- 
linoium  in  Sicilia  inolevit.  »  (Manipulus  florutrij  c.  clxix,  R.  I.  S.,  t.  XI, 
052.) 

'  «  Ut  magis  pungerent,  a  duobus  dsemonibus  contrariis  in  cursu  nomen 
acceperunt,  quorum  unus  vocatur  Gibel  et  alter  Gualef.  Ex  quibus  quando 
unus  est  in  uere  ah  orientali  plaga,  alter  est  ab  occidentali,  et  sic  faciunt 
Guelfi  et  Gibellini  in  Lombardia.(Pe^nv4;cani  novariensis  C/irontcoit,  R.  1. 
S.,  t.  XVI,  299.) 


(An.  1240)  ORIGINE  DE  CES  NOMS.  501 

nuages,  le  jour  où  venait  au  monde  le  roi  Manfred*  ;  un 
Iroisième,  deux  chefs,  commandant  les  deux  armées  de 
ce  même  Manfred  et  du  sainl-siégc*.  A  Florence,  on  y 
voyait  les  noms  de  deux  chiens  qui  se  déchiraient  à  belles 
dents  sur  la  place  publique,  et  dont  la  lutte  acharnée  pas- 
sionnait les  pères  après  avoir  passionné  les  enfants*.  Sous 
ces  inventions  puériles,  comme  sous  les  plus  bizarres  éty- 
niologies\  paraît  le  désir  d'approprier  des  noms  nouveaux 
à  d'anciennes  querelles,  d'introduire  quelque  ordre  dans 
Tinfini  chaos  des  conflits  privés,  des  aspirations  contra- 
dictoires, des  rivalités  de  famille  et  de  caste,  des  intérêts 
matériels.  Intérêts  et  rivalités,  aspirations  et  conflits  se 
dissimulaient  sous  Tanligonisme  séculaire  de  l'Église  et 
de  l'Empire,  déjà  connu  de  l'Italie  au  temps  de  l'exar- 
chat et  des  empereurs  iconoclastes*,  ravivé  au  moyen  âge 
par  les  prétentions  théocratiques  de  Grégoire  VII  et  les 
ambitions  terrestres  des  princes  allemands.  Le  double  cri 

'  f  Formae  gemitiae  mulierum  super  Tusciam  in  aère  nubigero  compa- 
ruenint....aUeram....  ?ocari  posse  Gebelliam,  alleram  vero  Guelpham.  Es, 
ut  aiunt,  junctis  brachiis  invicem  colluctantes....  »  (Sabœ  Malespinœ  Hist. 
1.  I,  c.  I,  R.  l  s.,  l.  Vni,  787.) 

*  Mahecii  Chron.  Dist.  VIU,  cap.  3,  R.  I.  S.,  l.  XIV,  919.  —  Antonio 
d*Asti  suppose  un  ancêtre  de  Frédéric  Rarberousse  appelé  Gibellus  (Caf'^ 
mm,  c.  II,  R.  I.  s.,  t.  XIV,  1041);  Villani  (V,  38),  deux  Allemands  possé- 
dant deux  châteaux  appelés  l'un  Guelfe,  l'autre  Gibelin. 

^  tt  Unn  sera  quando  la  iente  lassa  Topera,  appres^  a  lo  cenare,  nella 
citlatc  di  Fiorenza,  se  appiccaro  doi  cani.  L'uno  habe  nome  guelfo,  l'allro 
ghibcllino.  Forte  se  strascinavano.  Â  queslo  romore  de  doi  cani,  la  moita 
corinaglia  trasse.  Parle  favoriva  a  lo  guelfo,  e  parle  a  lo  ghibellino.  •  (^ts- 
toriœ  romanœ  fragmenta,  ap.  Muratori,  Antiq.  tto/.,  III,  267.) 

*  Selon  Matteo  Villani,  guelfe  vient  de  guarda  fe,  et  gibelin  de  guida 
bclli. 

*  G.  Capponi,  Lettera  quarto  sut  Longobardi  (Arch.  stor  ,  Appcnd.,  t.  X, 
II*  pari.,  p.  27).  Cf.  sur  Foriginc  el  les  progrès  des  guelfes  et  des  gibelins, 
Muratori,  Antiq.  ital.,  t.  IV,  Diss.  De  regimine  ac  divisione  nobitium  et 
plebis.  —  Villemain,  Hixt.  de  Grégoire  Vil,  I,  346.  —  Ozanam,  Dante  et 
la  philosophie  catliolique.  Œuvres ,  t.  VI,  p.  340-343,  Paris,  1859. 


502  GUELFES  ET  GIBELINS  (An.  1240) 

de  guerre  dont  avaienl  relenli  les  chnmps  de  bataille  en 
Germanie  passa  les  Alpes  avec  les  Welfs  de  Bavière  et  les 
Hohenslaufen.  Il  fil  forluneen  Ilalie.  Les  noms  de  guelfes 
et  de  gibelins  y  désignèrent  les  partis  :  d'abord  les  alliés 
de  ces  deux  maisons  tudesqut s;  puis,  quiconque  attendait 
de  Home  ou  de  TAllemagne  le  salut  public  ;  enfin,  quand 
la  guerre  des  investitures  fut  terminée,  ceux  qui  défen- 
daient soit  contre  la  noblesse  le  peuple,  soit  contre  les 
communes  le  système  féodal. 

C'est  assez  tard,  et  comme  par  aventure,  que  ces  deux 
noms  étrangers  furent  adoptés  par  les  Florentins*.  Au 
nombre  des  partisans  de  l'empereur  se  trouvaient  d'ex- 
cellents catholiques,  qu'on  réputait  nonobstant  ennemis 
de  rÉglise.  Leur  ferveur  religieuse  s'en  offensait.  En 
1240,  dans  une  de  leurs  réunions  à  San  Pier  Scheraggio, 
ils  proposèrent  et  firent  décider  que  leur  cri  de  rallie- 
ment fût  désormais  non  plus  :  «  Vive  le  parti  de  l'Em- 
pire! »  mais  :  «  Vive  le  parti  gibelin!  »  Le  sens  était  le 
môme,  et  pourtant  les  plus  inquiètes  consciences  se  ras- 
surèrent. Telle  est  sur  la  frivolité  humaine  la  puissance 


'  Leur  introduction  à  Florence  date,  selon  le  supplément  à  Nie.  deJani- 
silla  (R.  I.  S.,  t.  VIII,  584),  de  1258  à  1265  ;  selon  Saba  Malespina  (1. 1,  c.  i, 
R.  I.  S.,t.  VIII,  'Î87),  de  quelques  années  auparavant.  Ventura  (C^ron.  As" 
tense.c.  xvii,  R.  I.  S., t.  XI,  I76)dit  :  posl obilumFriderici secundi.Utl- 
▼ezzi  (Chron,  Bri.r  ,  R.  I.  S.,  t.  XIV)  dit  que  sous  Frédéric  commencèrent 
ces  factions  qtup  postea  guelfi  et  gibellini  nomina  habuere,  et  il  ajoute  que 
ces  deux  noms  s'étendirent  en  1260  à  Tltalie  entière.  Mais  ce  dernier  mot 
nous  montre  Terreur.  On  confond  l'emploi  général  avec  Torigine.  Sur  ce 
dernier  point,  le  texte  de  Stefani  que  nous  citons  à  la  note  suivante  est  pé^ 
remploirc,  car  il  est  placé  dans  cet  auteur,  à  Tannée  1259  ou  1240,  après 
la  fondation  du  pont  Rubaconte.  L^autorité  de  Stefani  est  corroborée  par 
celle  de  Raincrio  de  Pisc  (De  prœliis  Tusciœ,  1.  V,  R.  I.  S.,  t.  XV,  555),  qui 
dit  :  Sous  le  règne  de  Frédéric  II.  —  Inutile  d'ajouter  que  les  chroniqueurs 
florentins  emploient  beaucoup  plus  tut  qu'il  ne  faudrait  les  noms  de  guelfes 
et  de  gibelins. 


(Ail.  1240)  À  FLORENCE.  305 

des  mois.  En  entendant  ce  cri  retentir  pour  la  première 
fois  dans  leurs  rues,  les  pontificaux  y  répondirent  natu- 
rellement :  «Vive  le  parti  guelfe  M  »  et  en  voilà  pour  des 
siècles.  Déjà  le  sens  a  changé  ;  il  changera  encore.  Qu'im- 
porte? Sous  ces  noms  d'emprunt  chacun  saura  toujours 
reconnaître  les  siens.  Ce  qu'ils  masquent  ou,  si  Ton  veut, 
ce  qu'ils  désignent,  c'est  l'interminable  duel  de  l'aristo- 
cratie défendant  les  positions  conquises,  contre  la  démo- 
cratie ardente  à  les  conquérir.  Ces  gibelins  qui  soutien- 
nent l'Empire  sont  des  nobles  trop  effrayés  des  progrès 
populaires  qui  s'accomplissent  sous  leurs  yeux,  pour  ne 
pas  préférer  la  tyrannie  lointaine,  intermitlente,  d'un  em- 
pereur dont  ils  ont  peu  à  redouter.  Ces»  guelfes  qui  sou- 
tiennent l'Église  sont  des  popolani,  irrités  de  l'insolence 
des  nobles,  jaloux  de  s'émanciper,  et  qui  comptent  bien, 
en  se  donnant  au  pape,  suivre  un  chef  docile,  non  un 
maître  rebelle  à  leurs  vœux*. 

La  balance,  en  1240,  était  loin  d'être  égale  entre  les 
deux  factions.  Frédéric  II,  dans  la  vigueur  de  Tâge,  avait 
le  vent  en  poupe.  Grégoire  IX  pliait,  aux  approches  de  la 
centième  année,  sous  le  poids  des  chagrins'.  Il  voyait, 
impuissant,  deux  cardinaux,  trois  légats,  cent  ecclésiasti- 
ques*, que  des  galères  génoises  portaient  à  l'embouchure 
du  Tibre,  pris  par  des  galères  pisanes  aux  ordres  de  l'em- 

«  Stefani,  1.  Il,  Rub.  82. 

*  f  Con  Tajuto  délia  chiesa  speravano  preseryare  la  loro  libertà  e  sotto 
rimperatore  temevano  perderla.  i»  (MachiaYel,  ht.  fior.,  II,  19).  Machiavel 
est  moins  judicieux  quand  il  yoit  Torigine  des  guelfes  et  des  gibelins  dans 
la  querelle  des  Buondebnonli  (p.  18).  Il  suit  alors  Taulorité,  douteuse  sur 
ce  point,  de  G.  Villani  (V.  38). 

^  c  Proxime  annos  centuin  attigisse  Parisius  ac  Wesinonasteriensis  tes* 
tantur...  Guris  gravioribus  fessus  ac  senectute.  »  (Aun,  eccL^  1241,  §  82, 
XXI,  276.) 

^  fl  Qui  ultra  centum  sstimantur.  >  (Matth.  Paris^  p.  381.) 


504  INNOCENT  IV  (An.  1243) 

pereur,  empochés  de  se  rendre  au  concile  dont  Saint- 
Je.m  deLalran  allait  être  le  siège,  dirigés  vers  Naples  les 
mains  liées  comme  de  vulgaires  prisonniers,  à  fond  de 
cale,  par  une  chaleur  étouffante,  en  proie  à  des  myriades 
de  mouches  a  qui  les  piquaient  comme  des  scorpions,  » 
jetés  malades  ou  épuisés  dans  des  cachots,  c<  sortant  en- 
lin  des  misères  de  ce  monde  pour  aller  au  Seigneur  avec 
la  palme  du  martyre'.  »  La  douleur,  l'humiliation,  frap- 
pèrent à  mort  le  vieux  pontife  (21  août  1241).  Deux  ans 
d'interrègne  augmentèrent  encore  la  faiblesse  de  TÉglise*, 
et  quand  les  sept  cardinaux  dont  se  composait  le  conclave 
purent  se  mettre  d'accord,  ce  fut  pour  élire  un  partisan 
avéré  de  Frédéric  II  (1243). 

Mais  leur  choix,  qui  semblait  assurer  le  triomphe  de  ce 
prince,  fut  le  commencement  de  sa  ruine.  Finibaldodes 
Fieschi,  connu  dans  l'histoire  sous  le  grand  nom  d'Inno- 
cent IV,  sortait  d'une  famille  implantée  à  Gènes  depuis  le 
dixième  siècle,  et  qui  devait  sa  fortune  aux  empereurs. 
Frédéric,  toutefois,  avait  trop  d'expérience  pour  se  bercer 
d'illusions.  A  ses  courlisans,  qu'emportait  une  joie  irré- 
fléchie', il  répondait  tristement  :  «  J'ai  perdu  un  bon 
rimi;  aucun  pape  ne  peut  être  gibelin*.  »  S'il  chercha 
un  moment  à  éviter  l'inévitable,  s'il  demanda  pour  Con- 


*  «<  Omnes  jam  vel  morbus  vel  lethalis  invaserat  imbecillitas...  etc. 
(MaUh.  Paris,  p.  581.)  Cf.  Atm.  gen.,  R.  I.  S.,  t.  V],  485.  —  Rich.  de 
S.  Germano,  H.  I.  S.,  t.  VI,  1046.  -  Ann.  eccL,  1241,  §§  54-71,  XXI, 
2G8-2'/5.  —  Marangoni,  R.  I.  S.,  Suppl.,I,  501.  -  -  Tronci,  p.  190. 

"  Ann.  eccL,  1241,  §  8.j,  XXI,  276.  —  Le  successeur  immédiat  de  Gré- 
goire IX  ne  régna  que  dix-sept  jours.  Cétail  le  cardinal  Giuiïredo  de  Gasti- 
gliono,  exalté  sous  le  noiii  de  Célrslin  IV. 

^  M  De  ejus  crealione  in  curia  Fridcrici  exsultatio  magna  fuit.  »  (Ândreœ 
Damluli  Chron  ,  R.  I.  S.,  t.  Xll,  554.) 

*  a  Penlidi  bonum  amicuin  quia  nullus  papa  fioti'sl  esse  ghibellinus.  » 
(Gualv.  de  la  Flamroa,  Manip.  flor,^  c.  cclxxvi,  R.  I.  S.,  t.  Xi,  680.) 


(An.  1244)  ET  FRÉDÉRIC  II.  505 

rad,  son  fils  et  son  héritier,  la  main  d'une  nièce  du  nou- 
veau pontife,  dont  les  desseins  étaient  encore  un  mystère, 
il  se  flattait  peu  de  réussir;  il  ne  pensait  pas  même  à 
acheter  le  succès.  Il  continuait  à  détenir  le  patrimoine  de 
saint  Pierre;  il  persistait  dans  l'insubordination,  l'im- 
piété, les  mauvaises  mœurs;  il  n'attendait  pas  que  la 
guerre  lui  fût  déclarée  :  il  faisait  le  siège  de  Yiterbe, 
résidence  favorite  des  papes,  qui  s'y  trouvaient  plus  en 
sùrelé  qu'à  Rome;  il  tentait,  avec  trois  cents  chevaux 
toscans,  d'enlever  Innocent  IV*. 

Ce  guet-apens,  s'il  eût  fait  du  pape  le  prisonnier  de 
l'empereur,  eût  déconcerté  les  guelfes  et  rendu  vains  tous 
leurs  efforts.  Mais  quand  ils  voient  leur  chef  à  l'abri  sur 
les  galères  génoises,  ils  se  rattachent  à  l'espérance.  Libre 
et  indépendant.  Innocent  IV  ne  ménage  plus  son  perfide 
ennemi.  Il  ne  peut  le  combattre  par  les  armes?  ses  légats 
parcourent  l'empire  et  provoquent  la  rébellion  contre  un 
rebelle.  Lui-même,  sur  son  passage,  il  soulève  les  villes 
guelfes  ;  il  frappe  l'empereur  d'une  troisième  excommu- 
nication, et  il  convoque  à  Lyon  le  concile  œcuménique 
qui  doit  le  déposer*. 

Ce  coup  terrible  ramena  Frédéric  en  Toscane  (1245). 
Abandonné  de  ses  sujets  au  nord  des  Alpes,  il  ne  trouvait 
qu'en  Italie  des  esprits  assez  libres  pour  lui  rester  fidèles. 
Plus  que  jamais  il  avait  besoin  de  la  flotte  pisane  pour 
assurer  ses  communications  rapides  avec  Naples  et  la  Si- 
cile, pour  protéger  les  côtes  de  son  royaume  contre  les 


*  «  Ut  idem  papa  poslea  assercbat.  »  (Matth.  Paris,  p.  431.) 

*  Pétri  de  Vinea  Epistolœ,  l.  II,  c.  x,  p.  260  (éd.  d*Àmberg).  —  Ann, 
eccL,  1245,  §  1,  XXI,  317.  -  Ann,  gen„  R.  I.  8.,  t.  VI,  505.  —  Curbio, 
VUa  Inn,  /F,  §  13,  14,  R.  I.  S.,  1. 111,  part.  I.  —  Malth.  Paris,  p.  451.— 
^mirato,  1. 1  accr.,  l.  I,  p.  8i. 

HI8T.    DE   PLURENG£.    —    I.  20 


306  IMPUISSANCE  DE  FRÉDÉRIC  (An.  iS4o) 

agressions  des  Génois.  Mais  ce  despote,  jadis  si  fier,  se 
fait  humble  aujourd'hui.  Obsédé  de  superstitions,  il  évite 
Florence',  parce  qu'un  des  astrologues  qu'il  traînait  à  sa 
suite  lui  prédisait  la  mort  en  un  lieu  dont  le  nom  était 
formé  du  mot  fleur*.  Il  erre  de  ville  en  ville,  va  de  Pise'  à 
Grosseto*,  deGrosseto  à  Sienne;  il  demande  aux  Siennois 
des  milices  pour  la  Lombardie,  et  il  ne  les  obtient  que 
pour  la  Toscane,  où  il  n'en  avait  nul  besoin.  Il  accepte 
pourtant,  faute  de  mieux,  et  il  envoie  ces  renforts  contre 
Pérouse,  sous  les  ordres  de  Frédéric  d'Anlioche,  son  vi- 
caire général'.  Ce  bâtard,  il  essaye  vainement  de  le  rendre 
respectable.  Il  le  recommande  par  lettres  spéciales  aux 
Florentins,  «  dont  il  lui  a  conlié  le  gouvernement,  car  il 
n'y  a  pas,  dit-il,  de  ville  en  Italie  à  laquelle  nous  portions 
plus  d'intérêt*.  Celui  qui  vous  est  envoyé,  c'est  la  chair 


<  •  Non  voile  entrare  in  Firenzc.  »  (Villani,  VI,  55.)  L'auteur  de  la 
chronique  attribuée  à  Rie.  Malespini  (c.  cxLni)  dit  même  chose. 

'  f  Compererat  Fridericu8  ab  astrologis  se  rooriturum  ad  Portas  ferrets, 
^um  pervenisset  ad  oppidum  nomen  habens  a  flore.  •  (Fr.  Pipini  Chron,, 
c.  XL,  R.  I.  S.,  t.  IX,  660.)  —  f  Trovando  per  suoi  aguri....  corne  doven 
morire  in  Firenze.  »  (Villani,  VI,  o5.)  —  On  saitqu*il  mourut  2i  Castel  fe- 
rentino  ou  Fiorentino  (les  deux  formes  se  trouvent,  la  dernière  dans  Pipino, 
c.  XL,  p.  660,  et  dans  Tappendice  à  Gaufrido  Malatenra,  R.  I.  S.,  t.  V,  605), 
à  six  milles  de  la  forteresse  de  Lucera.  —  Pour  donner  pleinement  raison  ï 
la  prédiction,  on  ajoute  que  dans  la  chambre  où  il  mourut  on  trouTS  une 
porte  de  fer. 

s  Ltinig,  Reichsarchiv,  XIII,  55,  Leipzig,  1715,  ap.  Bôhmer,  Begesta, 
p.  195. 

*  Schôpflin,  Alsatic  diplomatica,  Manuheim,  1772,  ap.  Bôhmer,  p.  194. 

^  «  Cum  cordi  nobis  sit  sic  semper  imperii  nostri  providere  ncgotiis,  ut 
quantum  nécessitas  rerum  patitur,  cum  commoditate  noslrum  fidelium  pro- 
curetur,  cum  dictus  noster  exercitus,  concurrentibus  in  eum  nostris  Lom- 
bardie fideUbus  ad  confusionem  rebellium  satis  laudabiliter  sit  instruc- 
lus....  »  (26  mai  1246,  Arch.  de  Sienne,  Caleffo  vecchio,  p.  250.) 

^  «  Âd  civitatis  vestrsB  regimen  cujus  inter  oumes  civitates  Italiae  attenta 
nos  curu  sollicitai.  »  (Friderici  epistola  Florenlinis,  ap.  Pein  de  Vinea 
Ëpist.,  1.  m,  cp.  9,  p.  590,  rd.  d'Amberg.) 


(An.  1246)  £N  TOSCANE.  307 

de  notre  chair,  les  os  de  nos  os.  li  vous  arrive  muni  de 
pleins  pouvoirs  pour  maintenir  la  tranquillité,  faire  fleu- 
rir la  justice,  chàlier  les  coupables  et  les  rebelles,  rendre 
la  force  aux  fidèles  de  l'Empire  dans  la  dévouée  Florence*. 
Il  n'a  pa3  seulement  Tautorilé  d'un  gouverneur  ordinaire. 
Représentez-vous  donc  le  père  dans  le  fils,  dépositaire  de 
la  I  uissance  impériale  dans  toute  sa  plénitude.  Si  quel- 
qu'un, ce  que  nous  ne  croyons  pas,  osait  lancer  contre 
lui  le  caillou  de  la  malveillance,  nous  le  poursuivrions 
d'un  jugement  plus  sévère  que  si,  dans  sa  témérité,  il 
s'attaquait  à  notre  personne ^  » 

Ces  protestations  d'amitié  cachaient  mal  la  défiance 
qu'inspiraient  à  Frédéric  et  que  méritaient  les  Florentins. 
S'ils  n'allaient  pas  jusqu'à  la  révolte,  c'est  qu'ils  savaient 
l'empereur  inexorable  en  ses  colères.  Le  bruit  courait,  en 
effet,  de  femmes  et  d'enfants  morts  de  faim  dans  leurs 
prisons,  de  prisonniers  à  qui  les  bourreaux  crevaient  les 
yeux,  coupaient  le  nez,  le  pied,  la  main,  avant  de  les 
jeter  dans  les  flammes  ou  dans  la  mer* .  Ils  feignaient 
donc  de  donner  librement  leurs  suffrages  à  des  maîtres 
imposés;  ils  conféraient  deux  fois  à  Frédéric  d'Àntioche 
la  charge  de  potcstat,  ils  obéissaient  à  ses  vicaires*  comme 

'  •  Fidèles  nofliri  devotaB  Florentias  tam  graii  rectoris  oculis  refloreant 
novitate....  Ut  facinorosos  et  insigniter  seu  contumaciter  se  gerentes  libe- 
rius  antmadTertere  valeat,  sibi  concedimus  vices  nostras.  »  (Ibid.) 

*  i  Et  si  forte,  quod  omnino  non  credimus,  contra  eum  quisquam  inde- 
▼otionis  calcaneum  elevaret,  trangressores  hujusmodi  acerbiori  judicio  pro^ 
5er|ueniur  quam  si  etiam  in  personam  nostram  haec  alicujus  vel  aliquorum 
temeritas  attentaret.  »  (Ibid.) 

'  Lettre  de  Gauthier  d'Ocra  au  roi  d'Angleterre,  sept.  1246  (H.  Bré^ 
bolles,  Hiêt.  dipL^  t.  VI,  part.  I,  p.  458).  —  Fazello,  De  rébus  siculis,  pos- 
ter, dec,  I.  VIH,  p.  44i,  ap.  HUt.  dipL,  Introd.^p.  98.  —  Appendix  ad 
ultimum  capitulum  Gaufridi  Maîaterrœ  (R.  I.  S.,  t.  V,  605). 

*  En  1246,  Emanuelc  Doria,  en  1247,  Rogeriode  Bagnolo,  sont  vicaires 
de  Frédéric  d*Ântioche  à  Florence.  On  peut  voir  dans  la  liste  des  Officialéê 


308  FRÉDÉRIC  U  RALLUME  {^^.  li47) 

à  lui-même,  ou  du  moins  ils  ne  protestaient  pas  onvcrle- 
ment,  même  contre  les  abus  de  pouvoir.  Mais  sous  ces 
actes,  dictés  par  la  prudence,  perçaient  les  véritables  sen- 
timents. Entre  les  deux  élections  du  bâtard,  Florence  éli- 
sait,  pour  faire  montre  d'indépendance,  Ugo  Ugolini  de  Cas- 
tello  * .  Loin  de  céder,  comme  Volterre,  Ghiusi ,  Pise,  Sienne 
et  Pistoia,  à  la  fascination  impériale,  elle  se  renfermait 
dans  une  réserve  glaciale  et  y  maintenait  à  son  exemple 
les  communes  qui  gravitaient  dans  son  orbite,  Lucques, 
Foggibonzi,  Montalcino,  Montepulciano,  Orvieto'. 

L'empereur  le  sentait,  mais,  n'exerçant  plus  qu'une 
autorité  précaire,  il  évitait  de  heurter  de  front  des  sujets 
jaloux  d'être  des  citoyens.  11  en  était  réduit  à  conspirer 
contre  eux.  Il  entretenait  parmi  eux  de  secrètes  intelli- 
gences :  les  relations  nouées  sous  les  murs  de  firescia 
portaient  leurs  détestables  fruits.  Il  s'étudiait  à  inspirer 
confiance  aux  gibelins  et  aux  hérétiques.  Ayant  exigé  que 
chaque  parti,  dans  chaque  ville,  lui  remit  des  otages,  il 
les  internait  h  San  Miniato  al  Tedesco  ;  mais  aussitôt  il 
rendait  aux  gibelins  la  liberté  et  retenait  les  guelfes, 
réduits  à  vivre  d'aumônes  dans  cet  inexpugnable  châ- 
teau \  Il  «  détruisait  les  fidèles  de  la  sainte  Église  dans 
toute  cité  soumise  à  son  pouvoir  ^  »,  et  par  là  s'attachait 
de  corps  et  d'àme  tous  les  hommes  d'orthodoxie  suspocle 
que  le  saint-siége  poursuivait  par  le  fer  et  le  feu.  Il  fai- 
sait exhorter  les  Uberti  à  soulever  leurs  partisans  gibelins 


foremen  que  Frédéric,  arrivé  en  décembre  1246,  n^attendit  pas  longtemps 
sa  nomination.  —  Cf.  Paolino,  p.  19,  20. 
'  Officiales  foreuses.  —  Paolino,  i9,  20. 

*  FioravjMiti,  c.  mv,  ami.  1245.  —  Inghirami,  YI,  352.  —  Ceciiia,  |».  ^*- 
—  Gori,  Storia  di  Chiusi,  K.  I.  S.,  Suppl.,  I,  920. 

5  Villaui,  VI,  53. 

*  Ibîd. 


(An.  4247)  LÀ  DISCORDE  A  FLORENCE.  309 

et  à  jeter  les  guelfes  dans! 'exil.  Il  leur  promettait  l'éner- 
giquo  concours  de  ses  gens  d'arnies  *.  Si  Villani  Taccusc 
à  tort  d'avoir  «  fait  commencer  à  Florence  les  dissensions 
et  les  batailles  entre  citoyens*  »,  il  est  vrai,  du  moins, 
qu'il  en  suscita  de  plus  terribles  et  plus  funestes  que  les 
précédentes.  On  vit  le  sang  couler  à  flots,  et  la  lutte  prit 
(in,  non  par  un  accord  avec  les  combattants,  mais  par  la 
mort  ou  le  bannissement  des  vaincus. 

Des  deux  parts,  au  début,  les  forces  semblent  égales. 
Du  côté  des  gibelins  et  sous  la  conduite  des  Uberti  s'é- 
taient rangées  les  puissantes  familles  des  Tedaldini,  des 
Gaponsacchi,  des  Elisei,  des  Abati,  des  Cnttani  de  Casti- 
glione,  desBrnnellesch),  des  Lamberti,  dos  Âmieri,  des 
Scolari,  des  Soldanieri,  des  Guidi.  Du  côté  des  guelfes 
étaient  les  Donati,  les  Yisdomini,  les  Âdimari,  les  Pazzi, 
les  Del  Bagno,  les  Pulci,  les  Guidalolti,  les  Tosinghi,  les 
Agli,  les  Tornaquinci,  les  Vecchielli,  les  Buondclmonli, 
les  Giandonali,  les  Gianfigliazzi,  les  Rossi,  les  Nerli\ 
S'il  y  a  parmi  ces  familles  des  noms  nouveaux,  inconnus 
en  1215,  c'est  que  plusieurs  avaient  grandi,  tandis  que 
d'autres  s'étaient  amoindries  ;  mais  on  ne  voit  pas  qu'au- 
cune, parmi  les  plus  anciennes,  eût  cbangé  de  parti. 
Déjà  les  guelfes  avaient  l'avantage  du  nombre,  et  ils  s'ap- 
puyaient, en  oulre,  sur  cette  puissante,  quoique  obscure 
réserve  des  classes  populaires,  dont  l'appoint  devait  un 
jour  assurer  le  triomphe  à  la  faction  qu'elle  soutiendrait. 
Pour  le  moment,  les  gibelins  rétablissaient  l'équilibre 


*  Ibid.  —  Cf.  I^on.  Bruni  Aretini  Historiarum  florentinarum  \.  l, 
p.  19,  Strasbourg,  1010. 

'  fl  Per  la  quai  cosa  fcce  cominciare  diss«^nsione  e  battaglia  cittadina  in 
Firenze.  »  (Villani,  VI,  33.) 

'  Reumont,  Tav.  cron,^  ann.  1247. 


510  PRÉPARATIFS  DK  LUTTE  (Ah.  1247) 

par  leur  supériorité  au  métier  des  armes,  le  seul  qu'eussent 
jamais  exercé  la  plupart  d'entre  eux,  et  surtout  par  Punité 
du  commandement,  qui  manquait  à  leurs  adversaires.  Les 
Buondelmonti,  en  effet,  mis  en  vue  par  la  tragique  fin 
d'un  brillant  cavalier  de  leur  nom,  n'étaient  point  par- 
venus, cependant,  à  établir  leur  suprématie  sur  les  guelfes. 
Les  Donati  y  prétendaient  également  et  semblaient  plus 
près  d'y  réussir  ;  mais  leur  orgueil  nuisait  à  leur  auto- 
rité, et  le  temps  n'était  pas  venu  encore  où  ils  parvien- 
draient à  l'imposer. 

Durant  toute  l'année  1247,  les  deux  partis  vécurent  en 
armes  derrière  leurs  barricades,  se  livrant  par  occasion  à 
des  escarmouches  partielles  et  dans  l'attente  d'une  géné- 
rale collision.  Des  deux  parts  on  sentait  la  pacification 
impossible,  tant  que  les  combats  n'auraient  pas  décidé. 
Entre  adversaires  qui  se  supposent  des  forces  égales, 
toute  paix  n'est  qu'une  trêve,  tout  prétexte  est  bon  pour 
la  rompre  :  il  n'est  rien  que  les  peuples,  en  cela  moins 
différents  des  particuliers  qu'on  ne  pense,  supportent 
moins  aisément  que  régalilé.  Pour  les  guelfes,  d*ail- 
leurs,  il  s'agissait  de  vivre  ou  de  ne  vivre  plus  dans 
leur  patrie,  car  les  gibelins,  confiants  dans  l'appui  de 
l'empereur,  menaçaient  hautement  de  les  en  expul- 
ser. 

Le  nœud  de  la  question  était  au  quartier  de  San  Pier 
Scheraggio.  Les  guelfes,  on  l'a  vu,  y  vivaient  en  nombre; 
ils  y  gênaient  jar  leur  présence  les  réunions  gibelines 
autour  des  forteresses  qu'habitaient  les  Uberli.  Déloger  ces 
témoins  incommodes  fut  tout  d'abord  le  but  du  parti  qui 
osa  prendre  l'offensive.  Mais  pour  l'atteindre  plus  sûre- 
ment, il  résolut  d'attaquer  dans  les  six  quartiers  à  la  fois. 
  chacun  d'eux  commandait  une  famille  qui  réunissait 


(Aif.  1247)  ENTRE  GUELFES  ET  GIBELINS.  511 

ses  adhérents  au  pied  de  sa  tour  S  et  qui,  sur  divers 
points,  trouvait  en  face  d'elle  d'anciens  amis,  des  alliés, 
des  parents.  Ainsi  les  liens  du  sang  unissaient  les  Scolari 
et  les  Buondelmonti,  opposés  les  uns  aux  autres  dans  le 
Borgo  Sant*  Âpostolo.  Nulle  part  la  lutte  ne  fut  plus 
acharnée,  plus  implacable  qu'aux  lieux  où  s'entre-tuaient 
ces  frères  ennemis.  Mais  elle  n'y  était,  en  quelque  sorte, 
qu'une  habile  diversion.  Peu  à  peu  les  Uberti  en  rappe- 

*  Les  chroniqueurs  nous  donnent  le  détail  des  familles  de  chaque  parti 
dans  chaque  quartier  : 

SAH  pitR  BCHERAGGio  (emplacement  des  Uffizi). 

Gibelmn:  Iberti,  Pifanti,  Infangati,  Amidcii  Ualespini,  Volognano. 
Guelfes  :  Bagnesi,  Pulci,  Guidalotti,  Gherardini,  ForabMchi,  Sacchetli,  llanieri, 
Lucardesi,  Chicrmonte^i,  Compiobbesi,  CaYalctnll,  Dà  Quona. 

PORTA  SAM  piERO  (canto  dei  Paul). 

Gibeline  i  Tedaldini,  Lisei,  Caponsacchi,  Giooclii,  Âbati,  Galigari. 

Guelfes  :  Biadominî,  Donali,  Pazzi,  Ardinghi,  TeJaldi,  Gerchi,  partie  des  Giugni. 

PORTA  DEL  DuoMO  [caoto  alla  paglia,  en  face  du  Borgo  S.  Lurenzo). 

Gibelins:  Laocia  de  Castiglione,  Burrucci,  Agolanti,  une  partie  des  Brunelletchi 

et  beaucoup  de  popolani^  hérétiques  ou  autres. 
Guelfes  :  Tosinghi,  Agli,  Siii,  Arrigucci. 

SAN  BRAxcAccio  (auj.  S.  Pancraiîo,  via  délia  Spada]. 

Gibelins:  Lumberli,  Gipriani,  Tusclii,  Âmieri,  Paleruiini,  Nigliorelli,  une  partie 

des  Pigli. 
Guelfes  :  L'autre  partie  des  Pigli,  Tomaquioci,  Yecchietli,  Boslichi. 

BORuo  sA!fT*  APosTOLO  (près  du  Ponle  veochio). 

Gibelins  :  Sculnri,  Soldanicri,  Galli,  Gappiardi,  une  partie  des  Guidi. 
Guelfes  :  Buondelmonti,  Scali,  Bosticlii,  Giandonati,  Gianfigliazzi,  Gualterotti, 
Importuni. 

OLIRARXO. 

Gibelins  :  Gangalandi,  Ubliriachi,  ManncUi. 
Guelfes  :  Nerli,  Rossi,  Frescobaldi,  Oardi,  Mozzi. 

Dana  ce  classement  emprunté  à  Yillani,  on  peut  remarquer  qu'il  est  ques- 
tion d'une  partie  des  Guidt  et  des  Brunelleschi  parmi  les  gibelins,  et  non  de 
Fautre  parmi  les  guelfes.  C'est  fans  doute  que  cette  autre  partie  des  deux 
familles  habitait  la  Campagne.  (Voy.  Yillani,  YI,  55.) 


312  DÉFAITE  DES  GUELFES.  (An.  12(8) 

laienl  sans  bruit  leurs  jjarlisans  pour  les  grouper  autour 
d'eux,  et,  au  risque  d'élre  battus  ailleurs,  pour  frapper 
là  le  coup  décisif.  Déjà,  par  cette  tactique,  ils  avaient 
pris  l'avantage,  quand  les  guelfes  d'Ollrarno,  Payant  de- 
vinée, essayèrent  de  la  déjouer.  Abandonnant  leurs  foyers 
et  leurs  serragli^  trop  excentriques  pour  que  la  posses- 
sion en  influât  beaucoup  sur  le  résultat  général,  ils  se 
portèrent  brusquement  sur  San  Pier  Scheraggio.  Les 
ponts  étant  défendus,  ils  passèrent  par  les  digues  ou 
écluses  de  PArno  *,  avant  qu'on  eût  Pidée  de  leur  couper 
ce  chemin  aventureux.  Leurs  amis  des  autres  sestieri 
suivirent  aussitôt  leur  exemple,  mais  avec  moins  d'op- 
portunité, car  il  n'était  pas  indifférent,  sur  la  rive  droite, 
d'abandonner  quatre  quartiers  sur  cinq  aux  gibelins. 
Ceux-ci,  d'ailleurs,  à  travers  mille  obstacles,  enlevaient 
l'une  après  l'aulre  les  barricades  des  guelfes,  et  arrivaient 
à  celles  des  Guidalotli  et  des  Bagnesi,  en  face  de  la  porte 
qui,  de  ce  côté-là,  donnait  sur  la  campagne. 

Tout  à  coup,  le  50  janvier  1248,  on  apprend  que 
cette  porte  et  les  autres  dont  les  gibelins  étaient  maîtres 
venaient  de  s'ouvrir  devant  le  prince  d'Antioche,  suivi  de 
quinze  cenls  cavaliers  et  cinq  cents  pedoni  allemands  *. 
Ce  fut  pour  les  guelfes  le  coup  de  la  mort.  De  personne 
ils  n'attendaient  aucun  secours  :  le  pape  était  à  Lyon,  et 
dans  toute  la  Toscane  dominait  leur  ennemi.  Ne  doutant 
plus  de  la  défaite,  ils  s'acharnèrent  néanmoins  au  com- 
bat. Pendant  trois  jours  encore,  du  dimanche  au  mer 
credi,  ils  disputèrent  pied  à  pied  le  terrain  avec  le  cou- 

*  Ces  digues  portaient  dès  lors  et  portent  encore  aujourd'hui  le  nom  de 
pescaie, 

«  Slefani,  1.  H,  Rub.  U.  Yillani  (VI,  55)  dit  :  c  Sedici  centinaia  di  ca- 
valieri  tedeschi  acavallo  di  sua  gente.  »  M.  Reumont  (Tav,  cron,)y  1800. 


(An.  1248)       FUNÉRAILLES  DE  RUSTIGO  MARIGNOLLL  313 

rage  du  désespoir  \  Mais  décimés,  couverts  de  blessures, 
ils  durent,  à  la  (in,  sortir  de  Florence'.  Ils  le  firent  avec 
lenteur  et  dignité ,  non  sans  avoir  accompli,  sur  le  point 
où  ils  dominaient  encore,  une  triste  cérémonie,  où  paru- 
rent au  grand  jour  leurs  virils  sentiments. 

Dans  une  des  précédentes  batailles  avait  péri  un  de 
leurs  compagnons,  chevalier  de  grande  renommée,  qu'on 
appelait  RusticoMarignoUi.  Jusqu'au  dernier  moment,  et 
malgré  ses  souffrances,  il  avait  tenu  dans  ses  vaillantes 
mains  l'étendard  de  son  parti.  Laisser  son  cadavre  sans 
sépulture,  c'était  le  livrer,  pour  être  mis  en  pièces,  aux 
vindicatifs  gibelins.  On  résolut  donc  de  l'ensevelir  à  San 
Lorcnzo.  I^e  cercueil  y  fut  porté  sur  les  épaules  de  che- 
valiers bardés  de  fer,  tenant,  en  guise  de  cierges,  leurs 
lances  et  leurs  arbalètes.  Au  soleil  reluisaient  les  cui- 
rasses, les  épieux  et  les  faux,  tandis  que  les  bannières 
renversées  traînaient  à  terre  en  signe  de  deuil.  Tous  les 
visages  exprimaient  la  douleur,  mais  plus  encore  la  colère 
et  la  soif  de  la  vengeance.  Lui,  du  moins,  disait-on  de 
toutes  paris,  il  ne  rougirait  pas  d'une  fuite  honteuse, 
d'un  misérable  exil  où  l'on  verrait  mourir  de  faim  les 
femmes  et  les  enfants.  Exaltés  par  leurs  tristes  pensées, 
comme  par  cet  émouvant  spectacle,  les  jeunes  gens  rede- 
mandaient à  grands  cris  le  combat,  la  mort  dans  la  ville 
natale,  une  sépulture  honorable  dans  le  tombeau  de  leurs 
pères.  Pour  les  rappeler  à  la  résignation  et  à  la  prudence, 
il  fallut  les  conseils,  les  ordres  mêmes  des  hommes  mûrs'. 


I  Ces  trois  jours  doi?enl  être  entendus  en  comptant  celui  de  l'arrivée  des 
Allemands. 

•  Villani,  VI,  35-35.  —  Léon.  Bruni  Aret.,  1.  I,  p.  19.  —  Amroi- 
ralo,  1247-1249,  I.  I  accr.,  t.  1,  p.  85-86. 

^  Ammirato,  1248, 1.  1  accr.,  t.  I,  p.  86. 


5i4  DÉPART  DES  GUELFES.  (An.  124ft) 

témoins  déjà  de  trop  de   vicissitudes  pour  désespérer 
jamais  de  Tavenir. 

Dans  la  nuit  du  2  février  1248^  ils  accomplirent  enûn 
leur  triste  exode \  Les  petites  gens  se  dispersèrent  dans 
la  campagne  ;  les  grands  se  concentrèrent  dans  les  châ* 
teaux  de  Montevarchi,  de  Capraja,  de  Pelago,  de  Riston- 
cbio,  deMagnale,  deCascia.  Ainsi  ils  entouraient  Florence 
et  son  territoire^  résolus  à  y  déchaîner  la  guerre,  puisque 
leurs  ennemis  y  faisaient  la  loi  '.  C'était  leur  manière 
d'aimer  la  patrie  que  d'y  vouloir  dominer  à  tout  prix, 
réel  et  déplorable  travers,  mais  dont  ne  sauraient  leur 
faire  un  crime  des  peuples  qui  ont  vu  marcher  contre 
eux,  dans  les  rangs  d'armées  étrangères,  leurs  propres 
émigrés.  La  faute  des  Guelfes  fut,  alors,  de  partir  volon- 
tairement pour  échapper  aux  conséquences  de  la  défaite. 
Redoutables  encore,  ils  pouvaient,  en  posant  les  armes, 
imposer  leurs  conditions.  Ils  donnèrent,  en  s'éloignant, 
un  exemple  doublement  funeste  :  ils  apprirent  aux  vain- 


<  Un  ms.,  œuvre  relativement  récente  de  quelque  érudit,  nous  donne 
comme  suit  le  nom  des  familles  guelfes  qui  quittèrent  Florence  :  Buondel- 
nionti,  Bardi,  Bagnesi,  Pulci,  Manieri,  Gompiobbesi,  Scali»  Importuni,  Veo- 
chietti,  Nerli,  Frescobaldi,  Gherardini,  Guidalotti,  Lucardesi,  Cavalcanti, 
Gianfigliazzi,  Bostichi,  Tosinghi,  Agli,  Bisdomini,  Délia  Bella,  Giandonati, 
Tornaquiiici,  Arrigucci,  Adimari,  Donati,  Tedaldini,  Cerchi,  Siiii,  Patii, 
Ardinghi,  Rossi,  Mozzi,  Foraboschi,  Saccbetti,  Cbiammonlesi,  Gualterotli. 
(Bibl.  nat.,  mss.  italiens,  n*  743.)  —  Quant  à  la  date,  Villani  (V,  53)  dit 
1^248  ;  Amniirato  (loc.  cit.)  et  M.  G.  Capponi  (I,  S9)»  pensant  au  Yieui  stvle, 
corrigent  en  1249.  Mais  ce  chiffre  est  inadmissible.  Il  faudrait  supposer  que 
les  Florentins  restèrent  deux  ans  sous  les  amies.  Une  erreur  de  Villani  ou 
de  ses  copistes  est  plus  probable.  M,  Reumont,  M.  Bonaïni,  disent  conune 
nous  1248.  Villani  met  à  cette  année,  en  avril,  les  événements  subsé- 
quents. 

^  «  E  in  quelle  castella  dimorando,  faceano  gran  guerra  alla  cittli  e  tl  con* 
tado.  »  (Villani,  VI,  33.)  Cf.  Stefani,  1.  II,  Rub.  83.  —  Voy.  aussi  Bonalni, 
Délia  parte  guelfa  in  Firenze,  ap.  Giornale  storico  degli  archivi  toicanif 
t.  II,  p.  174,  juillet-septembre  1858. 


(An.  1248)  DÉVASTATIONS  DES  GIBELINS.  315 

queurs  à  faire  place  nelte  par  l'exil,  cl  aux  vaincus  à 
chercher  leur  revanche  dans  la  dévaslation  et  la  ruine  du 
sol  natal  \ 

Cependant  les  gibelins,  maîtres  du  gouvernement 
comme  de  la  ville,  prenaient  leurs  mesures  pour  que 
leur  victoire  fût  de  durée.  Ils  crurent  qu'en  détruisant  les 
demeures  el  les  lours  de  leurs  ennemis,  ils  leur  dteraient 
tout  moyen  de  recouvrer  jamais  leur  puissance  perdue. 
Ils  en  ruinèrent  selon  les  uns  vingt-quatre,  selon  les 
autres  environ  trente-six*.  Dans  le  nombre  était  le 
c<  noble  D  palais  des  Tosinghi,  si  supérieur  à  tous  les 
autres  qu'on  l'appelait  par  excellence  il  Palazzo*.  Il  s^é- 
levait  sur  le  Mercato  vecchiOj  à  une  hauteur  de  quatre- 
vingt-dix  brasses,  orné  de  colonnettes  de  marbre  et  flan- 
qué d'une  tour  superbe  qui  avait  quarante  brasses  de 
plus.  De  ce  chef-d^œuvre  de  l'art  primitif,  qui  en  pouvait 
inspirer  d'auires,  il  ne  resta  plus  qu'un  souvenir^. 

L'é<,'lise  cathédrale  de  San  Giovanni  n'avait  pas,  elle- 
même,  trouvé  grâce  devant  ces  nouveaux  vandales.  Ils  la 
voulaient  renverser  parce  qu'elle  servait  aux  réunions  des 
guelfes,  mais  ils  n'osaient  le  faire  directement,  par 
crainte  du  sacrilège,  ou^  pour  mieux  dire,  des  maux  dont 
le  saint  patron  de  Florence  pourrait,  dans  son  courroux, 
les  accabler.  Ils  imaginèrent  un  expédient  naïf  et  tout 
ensemble  raftiné.  Sur  la  place,  à  l'entrée  du  Corso  de- 


*  Questa  fu  la  prima  Tolta  che  neuno  Uomo  uscl  di  Firente,  pei*  àrte 
délia  quai  cosa  molto  maie  è  segiiitato  poi.  (Paolino,  1248,  p.  19.) 

<  ViUani,  VI,  53.  —  Stefani,  1.  H,  Rub.  83. 

'  Quella  de'  Tosinghi  in  su  Mercato  vecchio,  chiamato  il  palazzo  (Vil- 
lani,  VI,  53). 

^  Nous  donnons  les  chiffres  de  Viliani.  Lés  auteurs  modernes  les  modi* 
fient,  mais  sans  citer  d'autorités. 


516  LA  TOUR  DV  GUARDAMORTO.  (Ait.  1248) 

gli  Admari\  et  à  Tendroil  où  l'on  voi(  encore  aujour- 
d'hui un  petit  mais  élégant  oratoire',  s'élevait  une  tour 
haute  de  cent  vingt  brasses'.  On  l'appelait  Torre  al  guar- 
damorto,  parce  que,  pendant  un  nombre  d'heures  déter- 
miné, on  y  gardait  les  cadavres  des  magnats  qui  devaient 
être  ensevelis  dans  l'église  môme  de  San  Giovanni.  Nie- 
cola  Pisano,  si  célèbre  depuis  comme  sculpteur  et  comme 
architecte,  suggéra  aux  gibelins  l'idée  de  saper  celte  tour 
par  la  base,  de  manière  qu'elle  tombât  d'elle-même 
de  tout  son  poids  sur  la  sainte  rotonde  et  n'en  laissât  rien 
subsister  que  d'énormes  débris*.  Le  guardamorto^  étayé 
de  grosses  poutres,  fut  attaqué  à  la  base  par  la  scie,  et 
quand  on  l'eut  ainsi  comme  suspendu  en  l'air,  on  mit  le 
feu  aux  étais.  Mais  le  hasard,  de  mauvais  calculs  ou  l'in- 
tervention de  saint  Jean,  lequel,  dit  le  bon  Stefani,  «  sait 
faire  quand  il  veut*  »,  furent  cause  que  la  tour  tomba 
d'un  autre  côté,  au  milieu  de  la  place,  sans  endommager 
la  moindre  pierre  de  la  vieille  cathédrale.  Tous  les  Flo- 
rentins en  furent  émerveillés,  et  le  peuple,  guelfe  au 
fond  de  Tâme,  en  parut  tout  joyeux*. 


*  Disons  ici,  pour  ceux  qui  ne  sont  pas  familiers  avec  la  langue  ita- 
lienne, que  degli  a  le  même  sens  que  dei  ou  de\  et  n*cn  diffôre  que  parce 
qu'on  remploie  devant  les  voyelles. 

*  Celui  de  Tancien  hôpital  dit  del  Bigallo. 

'  Le  hraccio  ou  bras  ou  brasse  de  Florence  équivalait  environ,  dit  Sis- 
mondi  (111,  455),  à  22  pouces.  Il  ne  faut  pas  confondre  la  brasse  florentine 
avec  la  brasse  marilime  qui  est  de  5  pieds. 

^  C'est  Vasari  qui  attribue  celte  invention  à  Nic<;ola  Pisano  (voy.  Tédilion 
excellente  de  Lemonnier,  t.  I,  p.  265-266,  Flor.  1841). 

'  s.  Joanni  sn  Tare  quando  vuole.  Quando  la  torre  cadde,  parve  che  la 
spingesse  con  quclla  sua  insegna  per  modo  che  si  stese  suUa  piazza,  e  solo 
una  pietra  non  ne  tocca  (Stefani,  1.  Il,  Rub.  85).  Cette  croyance  à  l'in- 
tervention de  saint  Jean  est  partagée  par  Villani  (Come  piact|ue  a  Dio  per 
reverenza  e  miracolo  del  be^to  Giovanni). 

^  Il  popolo  ne  fu  molto  allegro  ch'  ella  non  vi  cadde  (Yillani,  YI,  55). 


(An.  i!248)       GUERRE  CONTRE  LES  EXILÉS  GUELFES.  317 

Ces  sentiments  avoués  d'une  multitude  méprisée  fai- 
saient la  faiblesse  du  parti  qui  triomphait  par  la  violence 
et  dans  le  sang.  Lui  aussi,  comme  la  tour  du  giuiràu- 
morto^  il  était  en  Tair.  Pour  se  préserver  de  la  chute,  il 
dut  s'étayer  des  forces  allemandes,  garder  à  sa  solde  huit 
cents  des  hommes  d'armes  que  le  prince  d'Ântioche  avait 
amenés,  les  laisser  sous  les  ordres  du  comte  Giordano 
Lancia,  un  des  capitaines  impériaux.  L'appui  de  l'étran- 
ger n'était  point  alors  une  honte;  mais  il  attestait  l'im- 
puissance, ou,  tout  au  moins,  Tinfériorité.  Rassurés  par 
ce  renfort  contre  les  dangers  du  dedans,  les  gibelins  de- 
vaient conjurer  ceux  du  dehors.  Dans  Tannée  même  de 
leur  triomphes  ils  partirent  en  guerre  contre  les  exilés 
qui  s'élançaient  incessamment  des  châteaux  où  ils  avaient 
trouvé  asile,  pour  détruire  ou  s'approprier,  sur  le  terri- 
toire de  Florence  et  jusque  dans  sa  banlieue,  les  récoltes 
et  les  denrées  nécessaires  aux  approvisionnements. 

La  première  attaque  fut  dirigée  contre  Montevarchi. 
De  Ganghereta,  château  des  comtes  Guidi  dans  le  val 
d*Ârno  supérieur  %  une  partie  des  Allemands  surveillaient 
les  guelfes  de  cette  place  incommode  et  cherchaient  l'oc- 
casion de  fondre  sur  eux.  Les  ayant  rencontrés,  ils  leur 
livrèrent  «  une  âpre  bataille  jusque  dans  le  fleuve';  » 
mais  vaincus  à  la  fin,  ils  durent  se  retirer  derrière  leurs 
hautes  murailles,  laissant  aux  vainqueurs  beaucoup  de 
morts  et  de  prisonniers  (26  avril  1248). 


^  Arvenoe  che  infra  FanDO  medesimo  che  i  Guelfi  furono  cacciati  (Yil- 
lanî,  VI,  53). 

*  11  avait  appartenu  d^abord  aux  comtes  Ubertini  de  SofTena,  et  il  élait 
devenu  par  mariage  propriété,  des  comtes  Guidi,  à  eux  confirmée  par 
Henri  YI  et  Frédéric  II.  11  fut  détruit,  en  1271,  par  les  habitants,  sur  Tor- 
dre de  Florence. 

>  Fue  aspra  battaglia  inEno  neir  Amo  (Villani,  VI,  53).  —  Paolino,  1249, 


7^\S  GUELFES  DÉFAITS  A  GAPRAJA.  (àh.  1249) 

Nullement  décourages,  les  gibelins  cherchèrent  vers 
Touest  leur  revanche.  Le  terrain  en  semblait  mieux  choisi. 
Au  château  de  Capraja,  les  plus  sages,  les  plus  considé- 
rables des  guelfes  se  trouvaient  loin  de  tous  leurs  amis, 
et  près  de  Frédéric  II,  qui  rongeait  son  frein  à  Fucecchio  \ 
furieux  d'avoir  vu  devant  Parme,  après  deux  ans  de  siégç, 
sa  couronne  capturée,  son  trésor  pillé,  son  armée  mise 
en  fuite  par  les  défenseurs  de  cette  ville,  qij'il  croyait  te- 
nir à  sa  merci*.  En  Toscane,  lui  présent,  personne  n'o- 
sqit  bouger  encore,  si  las  qu'on  y  fût  d'une  guerre  rui- 
neuse et  de  la  privation  des  saints  oflices;  personne  ne 
se  fût  risqué  à  maudire  tout  haut  Fennemi  de  Dieu  et  des 
aaint3\  Il  y  aurait  eu  péril  pour  les  guelfes  à  s'aventurer 
hors  de  leur3  retraites;  il  y  avait  impossibilité  pour  ceux 
de  Capraja  de  se  ravitailler,  d'obtenir  des  secours.  Des 
Allemands  reçurent  la  mission  facile  d'assiéger  ce  cbâ* 
teau.  Trois  mois  ils  restèrent  devant  ses  murailles^,  sans 
avoir  à  repousser  de  sorties,  mnis  aussi  suns  savoir  à 
quelles  extrémités  étaient  réduits  les  défenseurs.  Incapa- 
bles d'endurer  la  famine,  et  même  de  comprendre  qu'on  la 
puisse  endurer,  jls  les  croyaient  bien  pourvus  de  vivres. 


p.  90.  r—  SteCani,  1.  Il,  Rub.  85.  —  Ammirato,  1.  1  accr.,  t.  V,  p.  86. 

*  Fucecchio,  alors  place  forte,  est  situe  à  sept  milles  d'Empoli,  dii* 
huit  de  Lacques,  vingt-deux  de  Pise,  vingUsii  de  Florence  (voy.  Repetti). 

«  Voy.  Chron.  Parmeme,  R.  I.  S.,  t.  IX,  770.  —  Relandini  Patamni 
Chron.y  1.  V,  c.  xxi,  R.  ï.  S.,  t.  YIII,  248.  —  Chron.  Veroneme,  R.  I.  S., 
t.  VIII,  654.  —  Monachi  Patavini  Chron.,  K,  I.  S.,  t.  VIII,  685.  —  Chron. 
placentinurUf  R.  I.  S.,  t.  XVI,  46 i.  —  Memoriale  potestatum  Regiensiumi 
R,  I.  S.,  t.  Vm,  1115.  —  Curbio,  YUa  Inn.  lY,  §  26,  R.  I.  S.,  t.  UI, 
part.  I.  —  Epistola  Parmensium  ad  Mediolanenses  (Ann.  eccL,  1248, 
§17,  XXI,  401). 

3  Malavolli  (part.  I,  L  V,  f  65  y")  rnoutr^  les  Siennois  soumis,  et  Gecina 
(p.  46)  les  Volterrans.  On  voit  dans  Fioravanti  (c.  xiv,  p.  224)  les  habi'r 
tants  de  Pistoia  faire  une  nouvelle  révolution  gibeline. 

*  Sisqiondi  (II,  268)  dit  deux  mois  seulement. 


i 


(An.  1249)  RIGUEURS  DE  FRÉDÉRIC.  319 

cl  semblaient  disposés  à  leur  accorder  de  bonnes  condi- 
tions, quand  un  des  guelfes,  cordonnier  au  Mercato  vec- 
chio^  ne  craignit  pas  de  venger  une  injure  privée  par  la 
ruine  commune.  Il  se  nommait  Giovanni  del  Tosco  et 
avait  été  anziano^.  Les  chefs  militaires  ayant  négligé  de 
l'appeler  dans  leurs  conseils,  il  «  courut  aux  portes  et 
cria  »  aux  Allemands  que  Capraja  ne  pouvait  tenir  plus 
d'un  jour  encore.  Aussitôt  les  négociations  furent  rom- 
pues, et  les  guelfes  durent  se  rendre  à  discrétion*. 

On  les  conduisit  à  Frédéric.  Comme  ce  prince  parlait 
pour  son  royaume,  il  les  emmena  avec  lui  au  fond  de  la 
Pouille.  Sur  la  demande  des  gibelins,  il  fit  crever  les  yeux 
à  tous  les  nobles  prisonniers  et  ordonna  qu'ainsi  mutilés 
on  les  jelât  à  la  mer".  Un  seul,  Ranieri  Buondelmonti, 
chevalier,  capitaine,  et  qu'on  surnommait  t7  ZinganOj  le 
diseur  de  bonne  aventure,  trouva  tardivement  grâce,  de- 
vant lui.  L'ayant  jugé  «  sage  et  magnanime  %,  il  lui  per- 
mit de  se  retirer  aveugle  dans  l'île  de  Monte  Christo,  où 
rinfortuné  guelfe  prit  l'habit  religieux  et  consacra  le  reste 
de  sa  vie  aux  pratiques  de  la  dévotion,  a  trouvant  ainsi, 
dit  Ammirato,  une  large  compensation  à  ce  qu'il  avait 


*  Uno  calzolaio  uscito  di  Firenze,  ch*era  stato  une  grande  anziano,  non 
essendo  richiesto  al  detto  consiglio  sdegnato  si  fece  alla  porta  (Villani,  YI, 
35).  —  C'est  Stefani  (l.  U,  Rub.  86)  qui  donne  son  nom.  Selon  lui  la 
prise  de  Capraja  eut  lieu  en  septembre,  selon  VtUani,  en  mai  i249. 

*  Villani,  VI,  35.  Un  document  montre  Frédéric  à  Pise  en  mai  1249. 
(Aflb,  III,  384.  Dohmer,  Regesta,  p.  195.) 

'  E  poi  per  lettere  e  ambasciadori  a  lui  mandati  da*  Ghibellini  di  Firenze, 
a  tutti  quelli  délie  grandi  case  nobili  di  Firenze  fece  trarre  gli  occhi  e  gil'- 
tarli  in  mare  (Villani,  Vf,  55).  Sismondi  (II,  268)  émet  un  doute  timide  i 
€  OnTaccuse,  •  dit-il.  A  vrai  dire,  Villani  est  guelfe;  mais  Frédéric  est  si 
riche  en  cruautés  qu'on  peut  tout  croire.  L'initiative  des  Gibelins  semble 
confirmée  par  les  paroles  enveloppées  et  amères  de  Stefani.  Voy.  p.  suiv. 

^  Villani,  VI,  55.  —  Paolino,  p.  20,  2t.  —  Simone  délia  Tosa,  p.  194.— 
Ammirato,  1249, 1.  II,  1. 1,  p.  88. 


320  IMPUISSA.NCE  CR01SSA!<ITE  (ks,  1249) 

^)e^(iu^  »  —  «  Et  voilà,  écrit  de  son  côté  Stefani,  Jes 
dois  et  les  joyaux  des  partis.  Quiconque  est  résolument 
guelfe  ou  gibelin  ne  peut,  je  pense,  faire  son  salut.  Dieu 
me  pardonne  si  je  me  trompe,  et  qu'en  ce  cas  mes  paroles 
soient  comme  si  je  ne  les  avais  pas  écrites  ou  pronon- 
cées*. »  Curieux  langage,  où  la  révolte  d'un  sens  droit 
et  l'indignation  d'un  cœur  honnête  ne  triomphent  |)as 
sans  combat  des  traditions  invétérées  et  des  préjugés  fu- 
nestes de  l'esprit  de  parti. 

Avant  même  de  quitter  la  Toscane,  l'empereur  y  avaif 
senti  s'évanouir  son  pouvoir  '.  A  ses  ordres,  qu'on 
n'exécutait  plus,  il  devait  déjà  substituer  des  prières, 
qu'on  écoutait  avec  dédain.  De  Sienne  il  lui  fallait  récla- 
mer un  nouveau  serment  *,  tant  était  précaire  l'obéis- 
sance d'une  ville  où,  dès  1240,  Aldobrandino,  surnommé 
Cacciaconti,  chassait  les  comtes  et  les  nobles  que  cou- 
vrait pourtant  la  protection  impériale*.  Si  les  Siennois 
lui  accordaient  comme  par  grâce,  et  le  conseil  consulté, 
quarante  cavaliers  sans  archers  ni  infanterie*,  ils  lui  re- 
fusaient d'attaquer  Arezzo  et  Pérouse,  de  tenir  garnison 
dans  Castel  délia  Pieve  plus  longtemps  qu'ils  ne  s'y  étaient 
d'abord  engagés  •.  C'était  bien  pis  à  Bologne,  que  les  exi- 


1  Steraui,  1.  II,  Rub.  8C. 

*  Per  la  parlita  chc  lo  Imperadore  fece  di  Toscana,  e  per  la  sconfiUache 
lo  Re  Enzo  hebbe  da*  Bolognesi,  la  forza  dello  Iniperio  cominciè  alquanto 
a  calare  in  Toscana  (Yillani,  VI,  58). 

^  2  mai  V2A9.  Ârch.  di  Sienne,  Consiglio  délia  Campana,  t.  I,  p.  35  y". 

*  VoY.  Bellannali,  Storia  di  Siena,  p.  62,  ap.  Miscellanea  Sanese,  — 
Gigli,  Diario  Sanese,  t.  XI,  p.  568,  ap.  Chroniques  Siennoises,  trad.  du 
duc  de  Dino,  p.  140. 

*  25  et  26  mai  1249.  Cons.  délia  Campana,  ibid.,  p.58,  59. 

6  28  juin  1249.  Ibid.,  p.  48  v.  —  Le  26  juillet  suivant,  Frédéric 
demandait  encore  des  soldiits  à  Sienne  qui  lui  en  accordait  dédaigneuse- 
ment vingt-cinq  (Ibid,,  p.  55-55). 


(An.  l!249)  DE  FRÉDÉRIC  EN  TOSCANE.  3:21 

les  florentins  accueillis  dans  ses  murs  ramenaient  à  la 
cause  guelfe  et  remettaient  en  possession  des  villes  d'a- 
lentour. Enzio,  «  l'Achille  de  son  temps*  »,  le  propre  fils 
de  l'empereur,  fait  prisonnier  par  les  Bolonais  (26  mai 
1249),  n'obtenait  sa  délivrance  ni  des  supplications  de  son 
père,  ni  de  l'offre  de  le  racheter  à  prix  d'or,  que  faisait  Fré- 
déric dans  une  lettre  tour  à  lour  pathétique  et  menaçante, 
où  se  mêlait  aux  considérations  philosophiques  sur  l'incon- 
stance de  hi  fortune  l'annonce  d'une  prochaine  expédition 
de  son  innombrable  et  triomphante  armée*.  Quelques 
mois  plus  tard,  en  septembre  1249,  il  reparaissait  dans 
la  Toscane,  mais  relevant  d'une  grave  maladie',  et  avec 
une  poignée  d'hommes  hors  d'état  d'accomplir  ses  me- 
naces. On  ne  lui  refusait  point  les  honneurs  dus  à  sa  di- 
gnité :  le  potestat  de  Sienne  et  sa  curie,  les  consuls  de 
l'une  et  l'autre  mercanzia^  les  prieurs  des  vingt-quatre, 
l'allaienl  complimentera  son  arrivée,  lui  accordaient  cin- 
quante   cavaliers  et  cinquante   archers  comme  garde 
d'honneur  *;  mais,  en  décembre,  s'il  les  voulait  conserver  . 
à  son  service,  il  en  devait,  de  sa  personne,  faire  la  de- 
mande au  sein  même  du  conseil  général  '.  Telle  fut  l'inu- 
tililé,  comme  l'obscurité,  de  ce  voyage  et  de  ce  séjour, 
que  les  chroniqueurs  n'en  ont  point  conservé  le  souvenir. 
Nous  n'en  aurions  pas  même  connaissance,  si  les  docu- 

«  Leo,l.IV,  c.  8, 1. 1,  4i5. 

*  Yoy.  sa  lettre  dans  Pétri  de  Yinea  EpistolcBj  1.  H,  c.  34,  édit.  d*Aiii- 
berg,  p.  303.  —  On  sait  qu'Enzio  mourut  dans  sa  prison  après  y  avoir 
vécu  TÎDgt-deux  ans.  Voy.  Maltfa.  Paris,  1249,  p.  5i3,  et  les  sources  indi- 
quées par  Sismondi  (II,  268-*272). 

^  Percussus  est  morbi  qui  dicitur  lugdus  vel  ignis  sacer  (Matth.  Pans, 
1249,  p.  513). 

«  27  septembre  1249.  Arch.  de  Sienne,  Contiglio  délia  Campana, 
p.  71-72. 

2^  21  décembre  1249.  Ibid.,  p.  79  V. 

IIIST.    DE   FLORENCE.   —    I.  21 


é 


^n  DIFFICULTÉS  DE  U  DOMINATION  (An.  \U9) 

inents  conservés  aux  archives  de  Sienne  n^en  faisaient  foi  \ 
Quoique  réduits  h  leurs  propres  forces,  les  gibelins  ne 
perdaient  point  courage.  Leur  tâche  était  désoler  entre 
eux  les  châteaux  où  s'abritaient  les  guelfes,  mais  leur 
embarras  fort  grand  d*y  suffire.  Il  aurait  fallu  multiplier 
les  sièges,  qu'on  ne  faisait  qu'avec  le  concours  de  Tin- 
fanlerie,  et  par  conséquent  des  petites  gens.  Or  les  petites 
gens,  peu  portés  à  la  guerre,  ne  la  faisaient  qu'à  contre- 
cœur à  des  compatriotes  dont,  en  secret,  ils  partageaient 
les  sentiments.  Le  moindre  échec,  en  de  telles  circon- 
stances, ne  pouvait  qu'être  funeste  aux  dominateurs  du 
jour.  Ils  avaient  résolu  d'isoler  Montevarchi,  Ostina  et 
Figline,  qui  formaient  comme  un  triangle  dans  le  val 
d'Arno  supérieur,  et  triplaient  leur  force  par  leurs  con- 
stantes communications*.  Nullement  inquiétés  d'abord, 
ils  se  relâchèrent  bientôt  de  leur  surveillance,  et  par  là 
donnèrent  prise  à  leurs  ennemis.  Ceux-ci,  à  la  faveur 
d'une  nuit  noire,  s'acheminent  sans  bruit  vers  Figline, 
pénètrent  dans  les  faubourgs,  surprennent  les  gibelins 
endormis,  les  tuent  ou  les  font  prisonniers.  Quelques 
fuyards  apportent  au  camp,  devant  Ostina,  la  nouvelle 
inattendue  de  cet  heureux  coup  de  main.  Leurs  récits  ef- 
frayés en  grossissent  l'importance,  et  les  assiégeants, 
pliant  aussitôt  leurs  tentes,  retournent  dans  la  ville  na- 

'  Les  historiens  qui  n'écrivent  que  d'après  les  chroniqueurs  sont 
tombés  ainsi  dans  Terreur  grave  de  croire  que  Frédéric  avait  alors  •  soumis 
les  guelfes  de  Florence  et  affermi  son  autorité  dans  toute  la  Toscane  (Sis- 
mondi,  U,  280).  »  M.  de  Gherrier  (II,  386-587)  dit  de  son  côté  que  Fi^ 
déric  bornait  alors  son  ambition  au  déclin  à  maintenir  son  royaume  de 
Sicile  en  paix  et  à  en  expulser  les  agents  pontificaux.  On  voit  ce  qu'il  en 
faut  penser,  t  L'abandon  dans  lequel  il  laissa  les  Gibelins  (II,  387)  »  fut 
donc  son  malheur  et  non  sa  faute. 

'  Ostina  appartenait  aux  Pazzi,  Montevarchi  à  la  branche  guelfe  des 
';uidi.  —  (Voy.  Repelti,  lU,  538,  705.) 


(Ak.  UbO)  VOm  LES  GIBËLUNS.  325 

taie,  le  seul  endroit  où,  désormais,  ils  se  crussent  en  sû- 
reté (21  septembre  1250)*. 

La  prudence,  autant  que  la  peur,  commandait  cette 
retraite.  Très-suspecI e  était  la  fidélité  de  l'armée  gibe- 
line, dès  que  les  guelfes  remportaient  un  succès.  Â 
Florence  même  Teflet  en  était  moindre  ;  mais  on  n'échap- 
pait à  ce  danger  que  pour  tomber  dans  un  autre,  aussi 
redoutable  et  plus  certain.  C'était  la  fatalité  de  sa  condi- 
tion qu'ayant  contre  lui  la  multitude  et  une  portion 
même  de  la  noblesse,  le  parti  gibelin  ne  les  p&t  mainte- 
nir dans  l'obéissance  qu'à  force  de  dureté  dans  le  com- 
mandement. Cette  dureté,  d'ailleurs  naturelle  à  leur 
orgueil,  leuraliénait  jusqu'aux  indifférents,  à  qui  sem- 
blait préférable  le  joug  de  la  faction  vaincue,  pour  cette 
seule  raison  qu'ils  n'en  supportaient  pas  alors  le  far- 
deau*. Les  taxes  exorbitantes  de  la  guerre,  qu'ils  payaient 
sans  être  admis  à  en  discuter,  à  en  voter  le  chiffre,  pa- 
raissaient intolérables,  comme  l'était  la  suspension  du 
trafic  avecles  villes  voisines.  Ni  les  marchands  ni  les  arti- 
sans ne  trouvaient,  au  même  degré  que  les  nobles,  dans 


>  Villani,  Yl,  38.  Stefani,  il,  Rub.  87.  Ammirato,  1.  II,  1. 1,  p.  89. 

*  Quegli  délia  casa  delli  Uberti  e  tutti  li  altri  nobili  ghibellini  tiranneg- 
giatino  il  popolo  di  gravi  storzioni,  forze  e  ingiurie  (Villani,  YI,  30).  Cf. 
Ammirato,  I.  II,  p.  89.  —  Ce  sont,  il  est  vrai,  des  guelfes  qui  parlent  ainsi; 
mail  si  Florence  a  été  résolument  guelfe,  une  des  raisons  en  est  cerUine- 
ment  la  hauteur,  la  dureté  des  gibelins.  H.  de  Gherrier  (II,  351,  383),  en 
haine  de  la  démocratie,  est  trop  indulgent  pour  eux  comme  pour  Frédéric. 
La  démocratie,  à  proprement  parler,  n^exislait  alors  nulle  part,  quoiqu*on 
surprit  partout  des  tendances  démocratiques.  Quand  Bologne,  pour  ratifier 
au  scrutin  le  traité  conclu  en  1249  avec  Imola,  appelait  autour  du  conseil 
de  h  commune  les  consuls  des  orfèvres  et  des  marchands,  les  anciens  du 
peuple,  les  professeurs  et  maîtres  des  écoles,  elle  ne  faisait  pas  un  acte 
démocratique  à  Texcès.  En  tout  cas,  les  Italiens  ne  soufiraient  pas  autant 
que  M.  de  Cherrier  prait  le  croire  des  conditions  d'existence  dont  il  parle 
avec  tant  d'horreur. 


3^2  i  COJUiUTlO.N  DES  GUELFES.  (Aii.  l!250 

les  riipiiies  de  la  guerre  une  compensation  à  leurs  perles, 
et  rinlérêl  lésé,  plus  encore  que  la  dignité  froissée», 
augnienlîiil  chaque  jour  leur  méconlenlement. 

Il  éclata  quand  rentrèrent  à  Florence   les   gibelins 
fugiliCs.  Toulefois,  comme  ils  occupaient  les  magistra- 
tures, conmie  ils  avaient  le  maniement  de  la  finance  et 
le  commandement  des    hommes   d'armes,    on  résolut 
d'agir  avec  circonspection.  Une  première  réunion  des 
opposants  eut  lieu  sur  la  place  de  San  Firenze,  au  cri 
de  «  Vive  le  peuple  M  »  La  proposition  y  fut  faite  de  déli- 
bifrer  touchant  une  nouvelle  forme   de   gouvernement. 
Tous  en  tombèrent  d'accord,  mais  quoique  armés,  ils  se 
sentaient,  en  cet  endroil,  trop  près  des  Dberti.  Craignant 
(rèlre  châtiés  comme  perturbateurs  du  repos  publie,  ils 
se  relirèrent  à  Santa  Croce,  dans  le  couvent  des  Frères- 
Mineurs,  où  le  respect  des  ordres  religieux  rendait  toute 
poursuite  difiicile  et  assurait  aux  délibérations  quelque 
liberté*.  Aux  alentours,  d'ailleurs,  un  certain  nombre  de 
popolani  faisaient  bonne  garde.  Sous  leur  protection,  il 
fut  dit  ouvertement  que  la    seigneurie  des  Uberti  ne 
pouvait  être  plus  longtemps  tolérée,  et  que  mieux  valait 
se  faire  tailler  en  pièces  que  d'être  ainsi   malmené.  A 
ces  propos,  sur-le-champ  connus  des  gibelins,  répondi- 
rent d'impétueuses  menaces  :  il  fallait  mettre  à  mort  les 
mécontents  dans  le  cloître,  au  besoin  dans  l'église  même 
de  Santa  Croce.  Des  deux  parts  on  avait  eu  le  tort  de 
parler  haut  avant  d'agir,  et  de  donner  ainsi  l'éveil  à 
l'ennemi  qu'il  fallait  surprendre.  Les  boutiquiers,  les 

«  Stefani.  I.  H,  Kub.  89. 

*  Sismondi  (II,  517)  raconte  les  choses  un  peu  autrement,  je  ne  5ai& 
trop  sur  quelle  autorité,  car  il  sécarte  à  la  fin  de  Villani  (VI,  59)  et d'Aïu- 
inirato  (1^50, 1.  JI,  t.  1,  p.  89).  Léon.  Bruni  est  muet. 


(Aîf.  1250)  LES  GIBELINS  PHIVÉS  DU  POUVOIR.  325 

marchands  guelfes  compromis  sentirent  qu'il  était  urgent 
de  réparer  leur  faute,  et  que  dans  Taudace  seule  ils 
trouveraient  le  salut.  Le  lendemain,  après  les  vives 
alarmes  de  la  nuit*,  ils  transportèrent  leurs  conciliabu- 
les aux  fortes  maisons  des  Anchioni,  près  de  San  Lorenzo  ; 
puis,  très-politiquement,  ils  ameutèrent  ceux  de  leur 
classe  et  la  multitude, non  contre  tous  les  gibelins,  mais 
contre  Tunique  famille  des  Uberli.  L'ennemi  à  vaincre 
semblait  ainsi  moins  redoutable,  car  la  simplicité  popu- 
laire ne  voit  que  ce  qu'on  lui  montre,  et  ne  réfléchit  pas 
que,  derrière  les  chefs,  se  trouvent  leurs  partisans*. 

Par  leur  tiédeur,  toutefois,  ces  partisans  inspiraient  h 
leurs  chefs  des  inquiétudes,  car  ceux-ci,  loin  d'exécuter 
leurs  menaces,  n'osèrent  même  soutenir  le  combat*.  I^es 
conjurés  purent  marcher  librement  sur  la  maison  du 
potestat,  déposer  ce  magistrat  avec  tous  les  autres,  et 
reconstituer  à  leur  guise  le  gouvernement.  N'éprouvant 
nulle  part  de  résistance,  ils  n'avaient  nul  prétexte  d'être 
cruels  ou  injurieux.  Personnellement,  ni  les  Uberti  ni 
les  autres  nobles  n'essuyèrent  aucun  outrage*;  mais 
c'est  leur  caste  qui  paya  les  frais  de  cette  prise  d'armes. 
Les  réformes  qui  furent  alors  accomplies  n'avaient  qu'un 
objet  et  qu'un  but,  protéger  contre  eux  le  primo  popoh^ 
le  popolo  vecchio^  dont  les  rangs,  oii  se  pressaient  les 
marchands  enrichis,  s'ouvraient  pour  les  moins  fiers  des 

*  «  Ebbono  la  notte  grande  paura.  »  (Stefnni,  H,  Rub.  89.) 

«  Slefani,  H,  89.  —  Ammiralo,  1250,  1.  11,  t.  1.  p.  89. 

'  Après  avoir  expose  les  prodromes  de  la  balaillc,  aucun  chroniquoiir  no 
parle  de  la  bataille  même.  11  faul  donc  croire  que  les  Uberti  n'osèrent  pas 
rengager.  Le  judicieux  Ammirato  l'a  bien  compris.  Yoy.  la  note  suivante. 

^  c  Non  faccndo  oKraggio  agli  Uberti  m*;  ad  :ilcun  altro  dei  nobili,  poichè 
questi  accortisi  di  non  potere  stare  a  petto  col  popolo,  volontariamente 
orano  stati  i  primi  a  posare  le  armi.  »  (Ammirato,  1250, 1.  Il,  t.  I,  p.  91.) 
Cf.  Villani,  YI,  40,  et  Stefani,  II,  89. 


Zit  TDUBS  DES  GIBELINS  DUII5IJÉËS.  (Av.  1350) 

grands,  qaand  ils  ne  dédaignaient  pas  d*y  entrer  V  11  ne 
s'agissait  point,  comme  on  Ta  cru  et  dit  longtemps,  de 
donner  ane  constitution  à  Florence.  Florence  en  avait 
wie  tout  au  moins  depuis  Tannée  1195* ;  il  en  est  fait 
mention  plus  d'une  fois  dans  des  documents  authenti- 
ques de  la  première  moitié  du  treizième  siècle'.  Il  s'agis- 
sait de  mesures  suggérées  par  les  circonstances,  et,  si 
l'on  peut  dire,  d'expédients  de  combat. 

Le  20  octobre  1250,  les  anziani^  dont  la  magistra- 
ture, vers  1234,  avait  remplacé  celle  des  consuls \  ren- 
dirent une  première  ordonnance  qui  réduisait  la  hau- 
teur des  tours  possédées  par  les  grands.  De  cent  vingt 
brasses  elles  furent  ramenées  à  cinquante.  On  aurait  pu 
les  raser,  on  se  contenta  de  diminuer  leur  pouvoir  de 
nuire.  Elles  étaient  si  nombreuses  que  celte  démolition 
partielle  donna  assez  de  pierres  pour  entourer  d'une 
muraille  le  faubourg  d'Oltrarno'.  Les  six  $estieri  ou 
quartiers  dont  se  composait  déjà  Florence  furent  offi- 
ciellement délimités.  Les  deux  plus  grands,  OItrarno  et 


'  «  Gon  lutte  queste  prof  visioni  non  si  era  riguardato  a<l  altro  che  a  bi- 
sogni  di  dentro.  »  (Ammirato,  1250,  1.  II,  t.  I,  p.  91.)  «  Multitudinem  ur- 
banam  per  easdem  regiones  sub  vexillis  descripsit,  ut  esset  domi  simul 
praesidium,  si  quid  contra  nobilitas  moliretur.  »  (Léon.  Bruni  Aret.,  Hist, 
flor.y  II,  20.) 

«  Voy.l.I,  ch.iv,  p.  212. 

^  Un  document  du  28  décembre  1212  mentionne  le  potestat  et  les  consuls 
(Arch.  générale,  Pergamene).  Un  du  3  mai  1251  contient  ces  mots  : 
Et  per  consliiiUum  Florentie  deferuionem  non  exhibuerimus.  Un  du 
15  juin  1252  :  Notarius  ex  officio  guarentigie,  mihi  per  capiiolum  œn- 
iUiuiiFlorentieconces8um.(krch.  diplom.,  Pergamene  délie  Ri formagioni,) 
Un  du  11  octobre  1247  mentionne  le  conseil  général  et  le  conseil  q[>écial 
du  potestat  (Ibid.).  La  plus  ancienne  rédaction  conservée  et  connue  est  pos- 
térieure, comme  nous  le  verrons,  mais  il  n'en  est  que  plus  nécessaire  de 
constater  l'existence  antérieure  du  statut  florentm. 

*  Voy.  plus  haut  1.  U,  ch.  i,  p.  282. 

»  Villani,  VI,  59. 


(An.  1!250)  ORGANISATION  DES  œMPAGNIES.  327 

San  Pier  Scheraggio,  eurent  chacun  quatre  chefs  ou  capo- 
rali;  les  quatre  autres,  chacun  trois.  Ces  vingt  caporali 
commandaient  à  autant  de  compagnies,  formées  dans 
leurs  quartiers  respectifs.  Chaque  année,  ils  étaient  élus. 
Le  jour  de  la  Pentecôte,  au  Mercalo  miovo^  ils  recevaient 
en  grande  pompe  les  bannières  ou  gonfalons  qu'ils  devaient 
porter  eux-mêmes,  comme  signe  de  leur  commandement. 
On  les  distinguait  les  uns  des  autres  à  leurs  devises  non 
moins  qu'à  leurs  couleurs  \ 

Outre  ces  vingt  compagnies,  qui  formaient  le  gros  de 
Tarmée  communale,  il  y  en  avait  d'autres,  qu'on  appel- 
lerait aujourd'hui  les  armes  spéciales  :  six  de  cavalerie, 
une  par  sestiere  ;  puis  la  garde  du  carrocdOy  les  archers 
{arcadori)^  les  arbalétriers  {baleitrieri),  une  troupe 
armée  du  bouclier  ou  pavois  {pave$ari)j  le  train  des 
équipages  {salmerià)^  et  les  irréguliers,  aventuriers  ou 
ribauds  {ribaldi)^  tous  corps  qu'on  recrutait  indifférem- 
ment partout,  et  qui,  comme  les  précédents,  ayant  cha- 
cun sa  bannière*,  devaient,  aux  premiers  sons  de  la 
cloche,  se  rassembler  autour  de  leur  caporale  ou  gonfa- 
lonier.  Il  était  donc  bien  difficile  qu'un  citoyen  en  âge 
de  porter  les  armes  échappât  à  cette  conscription  civi- 
que'. Même  en  quittant  la  ville  pour  la  campagne,  ils 
tombaient  sous  le  coup  de  la  loi,  car  les  quatre-vingt-seize 
paroisses  {piviert)  dont  se  composait  le  contado^  devaient 


*  Ammirato,  loc,  cil,  —  Bibl.  nat.,  mss.  ilal.,  n*  743,  p.  39. 

*  Villaiii,  VI,  40.—  Ammiralo,  loc.  cit.  —  Machiavel  (I$l.  /Kor.»  II,  18). 
'Sismondi  (II,  318)  dit  que  tous  les  citoyens  valides  étaient  inscrits  dans 

les  compagnies.  Machiavel  (11 , 1 8)  dit  seulement  «  lutta  la  gioventù  • .  Mais 
ce  dernier  mot  est  bien  élastique  et  bien  compréhensif. 

^  Villani,  VI,  39.  Ammirato  comme  Vitlani.  La  chronique  attribuée  à  Ma- 
espini  (c.  cxxxvii)  dit  86,  et  Machiavel  (II,  18)  76,  mais  sans  indiquer  sur 
quoi  86  fonde  cette  correction.  M.  P.  Yillari  (//  Poliiecnico^  décembre 


.V2S  LK  CAPlTAliNK  W  PEUFLK.  (An.  i250) 

chacune  fournir  une  compagnie,  et  la  diri{?or  sur  Flo- 
rence au  premier  appel. 

A  ces  forces  nouvelles  il  fallait  un  chef  suprême. 
Là  est  la  grande,  l'originale  innovation  de  cette  réforme 
introduite  dans  le  gouvernement.  Pour  défendre  les  inté- 
rêts du  peuple  et  le  conduire  à  l'attaque  de  ses  ennemis, 
on  lui  donna  un  capitaine  pris,  comme  le  potestat,  parmi 
les  étrangers,  et  même  parmi  les  nobles,  soit  par  un  reste 
de  préjugé  sur  la  supériorité  native  de  la  noblesse,  soit 
par  cette  conviction  méprisante,  mais  fondée,  qu'un 
magnat  honoré  de  cette  magistrature  et  payé  grassement 
serait  pour  les  intérêts  populaires  un  protecteur  dévoué. 
L'obligation  de  le  choisir  parmi  les  guelfes  corrigeait 
celle  de  n'élire  qu'un  noble,  car  déjà  les  mots  de  guelfe 
et  de  populaire  tendaient  à  devenir  synonymes*. 

Très-puissant  parce  qu'il  commandait  aux  milices,  le 
capitaine  du  peuple  n'était  pourtant  pas  un  dictateur.  A 
ses  côtés  restaient  les  anziani^  ses  surveillants  plus 
encore  que  ses  conseillers.  Dépositaires  jusqu'alors  du 
pouvoir  exécutif,  tout  au  moins  en  partie,  et  représen- 
tant le  peuple  dans  le  gouvernement,  en  face  du  potes- 
tat  qui  représentait  souvent  les  nobles,  ils  se  sentaient 
amoindris  par  l'institution  d'un  ofGcier  chargé  des  mêmes 
intérêts,  et  plus  fort,  à  lui  seul,  qu'ils  n'étaient  tous 
ensemble.  Ils  devaient  donc  l'observer  sans  relâche,  s'ef- 


180G,  p.  67 1)  s'en  tient  comme  nous  au  chifTre  de  Yillani  et  d'Ammiralo. 
Il  est  regrettable  que  dans  leur  drdain  commun  pour  la  campagne,  les  pre- 
miers auteurs  ne  soient  pas  plus  explicites  sur  l'organisation  militaire  du 
cotitado. 

*  M.  P.  Villari  (loc.  cit.)  voit  bien  que  le  capitaine  fut  créé  dans  Tintérèt  du 
peuple;  mais  il  se  laisse  entraîner  jusqu'à  dire  que  le  potestat  Tavait  été 
dans  l'intérêt  exclusif  des  no])les.  C'est  aller  trop  loin  ;  la  magistrature  du 
potestat  fut  une  sorte  de  compromis  où  tout  le  monde  trouva  son  compte. 


(Ah.  1250)  LES  ANZIANI  ET  LE  lOTESTAT.  329 

forcer  de  le  prendre  en  faute,  et  de  cette  rivalité  naissait 
pour  la  cause  populaire  une  garantie  de  plus.  Si  formel 
était  le  dessein  de  ne  pas  trop  effacer  les  anziani  devant 
le  capitaine,  que  leur  nombre,  d'abord  variable  et  géné- 
ralement faible,  fut  porté  à  douze,  deux  par  quartier  ou 
sestiere^  et  qu'on  les  flanqua  de  trente-six  conseillers,  à 
raison  de  six  par  quartier. 

Mais  ce  qui  montre  mieux  encore  le  dessein  de  ne 
livrer  à  personne  la  dictature,  c'est  qu'en  face  du  capi- 
taine du  peuple  on  maintint  le  potestat.  Sans  doute,  le 
potestat  perdit  de  son  importance  :  s'il  continua  d'avoir 
dans  ses  attributions  les  causes  civiles  et  criminelles,  du 
capitaine  relevèrent  désormais  toutes  celles  qui  avaient 
pour  principe  la  plainte  d'un  popolano  sur  Vestimo  ou 
répartition  des  taxes  \  pour  objet  des  extorsions,  des  faux, 
des  violences  qu*on  refusait  de  porter  au  tribunal  du 
potestat ,  pour  motif  l'insubordination  ou  les  soulève- 
ments de  la  noblesse,  contre  laquelle  le  nouveau  magis- 
trat pouvait  prononcer  toutes  les  peines,  sans  en  excep- 
ter la  peine  capitale*.  Mais  le  potestat  demeurait,  pour 
les  expéditions  au  dehors,  le  chef  quelquefois  de  toute 
l'armée,  toujours  de  la  cavalerie  et  des  corps  spéciaux, 
sauf  quand  ils  étaient  convoqués  pour  quelque  service  à 
l'intérieur,  notamment  contre  les  magnats.  En  diminuant 
son  pouvoir,  on  lui  laissait  les  honneurs  :  c'est  lui  qui 


*  Yoy.  plus  haut,  L  H,  ch.  i,  p.  283.—  Vestimo  était,  à  proprement  par- 
ler, l*éva1uation  de  la  fortune  des  gens  pour  les  taxer.  Il  «^entendit  plus 
tard  de  Pimposition  même.  Comme  il  y  avait  dans  ces  évaluations  beau- 
coup d*arbitraire,  on  imagina  pour  y  remédier  le  catasto  ;  mais  il  ne  porta 
que  sur  la  propriété  immobilière,  tandis  que  Vestimo  portait  aussi  sur  la  pro- 
priété noobilière. 

*  Staiuta  populiet  communis  Floreniiœ^  Fribourg,  Cantini,  t.  III,  c.  xvi. 
De/ûte,  t.  II,  p.  256  sq.  P.  Yillari,  HPolUecnico,  décembre  1866,  p.  672. 


330  LA  COMMUNR  ET  LK  PEUPLÉ.  (Av.  1S30) 

remet  les  bannières  aux  divers  corps  de  Tarmée  ;  c'est  à 
lui  que  sont  adressées,  comme  jadis,  les  lettres  des  papes 
et  des  princes  aux  Flot*entins^ 

Destinés  par  la  force  des  choses  à  être  rivaux,  ces  deux 
magistrats  étaient  assistés  chacun  de  deux  conseils,  Tiui 
spécial,  l'autre  général,  celui-là  peu  nombreux,  celui-d 
davantage.  Probablement,    la  composition    en  était  la 
même  qu'aux  temps  ultérieurs;  mais,  faute  de  certitude^ 
il  convient  d'ajourner  encore,  pour  en  parler  plus  au 
long.  Ce  qui  est  certain,  c'est  que  de  Tannée  1250  date 
la  distinction  officielle  entre  la  commune  et  le  peuple.  // 
comune^  c'était  jusqu'alors  l'ensemble  des  habitants  qui 
jouissaient  des  droits  civiques;  maintenant,  ce  mot  s'en- 
tend volontiers  du  potestat  et  de  ses  deux  conseils,  qui 
représentent  les  prétentions  comme  les  droits  de  Tap- 
cienne  aristoci*atie.  On  lui  oppose  il  popolo^  c'est-à-dire 
le  capitaine,  ses  conseils  et  le  gros  de  la  population,  qui 
marche  derrière  lui.  En  d'autres  termes,  commun  finis- 
sait, à  Florence,  par  signifier  particulier^  sans  perdre 
son  acception  ordinaire.  La  commune,  dans  les  docu- 
ments et  les  auteurs,  c'est  toujours  l'État,  la  République, 
soit  que  les  nobles  y   tiennent  le  haut  du  pavé,  soit 
qu'ils  y  vivent,  comme  on  le  verra  plus  tard,  au  niveau 
et  même  au-dessous  des  autres  citoyens  *. 

Celte  séparation  des  deux  principales  classes  de  la 
société  florentine,  celte  création  de  deux  États  dans  l'État, 
funeste  conséquence  de  l'introduction  des  nobles  dans  la 


'  Cnntini  (II,  66)  fait  celte  remarque  pour  les  lettres  de  Grégoire  IX  et 
de  Frédéric  II. 

*  On  peut  voir  cette  différence  dans  une  foule  de  documents  des  ar- 
chives de  Florence  et  dans  plusieurs  que  publie  Cantinii  noUmment  t.  II, 
p.  115,  où  il  est  question,  à  la  vérité,  de  Tan  1311. 


(ÂM.  1250)    SÉPARATION  D£S  GRANDS  ET  DES  POPOLANÏ.  331 

Tille,  de  leur  ambition  et  de  leur  orgueil ,  était  grosse 
d'orages  et  de  tempêtes.  Néanmoins,  elle  fut  durable.  Il 
y  a  des  plantes  vivaces  qui  n'ont  pas  besoin  d'une  atmo- 
sphère paisible  pour  prospérer.  Combien  le  chêne  altier 
n'a-t-il  pas  bravé  d'ouragans  avant  de  rompre  et  de  se 
voir  arraché  jusqu'en  ses  racines  du  sol  qui  les  nourris- 
sait? Eux  aussi,  au  moyen  âge,  les  Italiens  avaient  la 
force  et  l'habitude  de  vivre  dans  une  atmosphère  troublée. 
Ils  ne  la  voyaient  sereine  que  dans  leurs  rêves  d'avenir. 
Ils  y  aspiraient  comme  l'esprit  humain  à  l'idéal,  sans  trop 
d'espoir  de  l'atteindre.  Ils  la  reléguaient  presque  au  rang 
des  chimères,  parce  que  nulle  part  dans  leur  horizon 
elle  n'était  une  réalité. 

La  réforme  décidée  fut  aussitôt  accomplie.  Uberto  de 
Lucques  reçut,  le  premier,  la  dignité  de  capitaine  du 
peuple,  avec  le  gonfalon  blanc  et  rouge  aux  couleurs  et 
aux  armes  de  Florence  \  On  le  conduisit  solennellement 
à  la  Bddia  %  en  face  de  laquelle  devait  s'élever  bientôt  le 
palais  du  Bargello,  et  on  l'y  établit  avec  les  anziani^y 
sans  l'obliger  encore,  comme  on  le  fit  plus  tard,  à  y 
prendre  ses  repas,  à  y  passer  la  nuit\  Sur  la  tour  dite 

*  Yillani,  YI,  39. 

*  Les  maisons  de  la  Badia  élant  dans  la  suite  devenues  la  proie  des 
flammes,  le  capitaine  et  les  anziani  qui  s'y  réunissaient  passèrent  dans  les 
maisons  des  Cercbi,  qu'on  voit  encore  là  où  est  le  théâtre  national  et  Tim- 
primerie  royale,  dans  Tancienne  via  del  GarbOj  aujourd'hui  délia  Con~ 
doUa.  Quand  les  anziani  devenus  prieurs  allèrent  habiter  le  Palazzo 
vecchio^  le  capitaine  habib,  par  derrière,  une  maison  qui  fut  détruite  par 
Cosimo  I,  pour  agrandir  ce  palais  devenu  sa  demeure.  (Voy.  A.  Yannucci, 
105,  407.) 

'  Yoici  les  noms  des  douze  anziani  qui  venaient  d*étre  élus  :  Bonafede 
Carri,  Barone  Baroni,  Buonaccorso  del  Lanoso,  Chiaro  Girolami,  Chiaro  di 
Guido  Arlotti,  Jacopo  de  Cerreto,  Guido  Lotteri,  Haccio  Jacopi,  Ridolfo  di 
Puglia,  Rinuccio  Monaldi,  Salvi  Manieri,  Barone  Baroni,  Giubelli  (Deliziêj 
etc.,  YH,  note  au  1.  II,  Rub.  90,  de  Stefani). 

^  i  Tornavansi  aile  loro  case  a  mangiare  e  a  dorroire.  »  (Yillani»  YI,  39.) 


332  ÉœNONIE  DES  NOUVELLES  INSTITUTIONS.      (Av.  1250) 

du  liion,  Ton  installa  une  cloche  destinée  à  convoquer 
le  peuple  au  gré  du  capitaine,  pour  défendre  les  intérêts 
populaires  dans  les  conseils  par  le  vote,  ou  dans  les  rues, 
les  armes  à  la  main.  En  somme,  les  anciennes  constitu- 
tions subsistaient  dans  leur  entier,  mais  élargies  et  com- 
plétées, au  profit  du  peuple  en  progrès  ^ 

Il  importe  de  bien  comprendre  comment  fonctionnait 
ce  gouvernement  compliqué.  Auparavant,   les  anziani^ 
successeurs  des  consuls,  étaient  le  pouvoir  central.  lis 
avaient  Tiniliative  des  mesures  à  prendre.  Auprès  d'eux 
et  au-dessous,  le  conseil  des  cent,  dont  ils  prenaient  l'avis; 
puis  le  parlement,  composé  de  tous  les  habitants  qui 
jouissaient  des  droits  civiques  :  on  ne  l'assemblait  que 
dans  les  cas  graves,  quand  les  anziani  le  jugeaient  a 
propos.  A  côté,  le  potestat,  chargé  d'exécuter  leurs  ordres 
et  d'administrer  la  justice,  assisté  de  deux  conseils,  aux- 
quels l'usage  s'était  introduit  de  soumettre  les  lois  nou- 
velles, en  commençant  parle  moins  nombreux*.  Quand 
le  capitaine  fut  institué,  on  ne  lui  donna  pas,  comme 
au'potestat,  deux  conseils,  mais  il  les  eut  tout  naturelle- 
ment, car  il  demandait    leurs    lumières  d'abord  aux 
anzianij    puis  aux  trente-six  conseillers   qu'on   venait 
d'instituer  en  même  temps  que  lui.  Il  était  libre,  comme 
le  potestat  pour  les  siens,  de  leur  en  adjoindre  d'atitres, 
en  nombre  illimité,  d'introduire  ainsi  dans  leur  sein  des 

*  M.  P.  Yillari  (loc.  cit,,  p.  675)  dit  que  ce  fut  la  troisième  constitution 
de  Florence,  la  première  ayant  été  celle  des  consuls,  la  seconde  celle  du 
potestat.  Nous  croyons  qu'on  ne  peut,  sans  donner  une  idée  fausse  Aes 
choses,  appeler  constitution  nouvelle  ce  qui  n'est  que  Taddition  d'un  rouage 
à  la  constitution  établie.  Le  recueil  des  statuts  florentins  n'est  en  effet 
que  la  collection  de  tous  ces  rouages  qui  appartiennent  à  des  temps  très- 
divers. 

*  Voy.  h  cet  égard  beaucoup  de  faits  et  de  documents  au  tome  II  deCan- 
tini. 


\n.  VIbO)     œNSEILS  DU  CAPITAINE  ET  DU  POTESTAT.  333 

capacités  nouvelles,  d'y  déplacer,  au  besoin,  la  plura- 
lité des  voix.  Cet  expédient  eût  intronisé  l'arbitraire,  s'il 
n'y  avait  eu  qu'un  conseil  ;  mais  comme  il  y  en  avait 
quatre,  dépendant  de  magistrats  divers,  les  stratagèmes 
de  l'ambition  ou  de  la  brigue  eussent  été  immédiatement 
déjout's. 

Irréguliers  et  mobiles,  ces  conseils  deviennent,  après 
quelques  tâtonnements,  (ixeset  réguliers.  Le  capitaine  eut, 
lui  aussi,  son  conseil  spécial  et  son  conseil  général,  pro- 
grès nécessaire,  si  l'on  ne  voulait  qu'il  fût  inférieur  au 
poleslat.  Hiérarchiquement  il  Tétait,  et  il  devait  l'être, 
car  ses  conseils,  ne  se  composant  que  de  popolani,  repré- 
sentaient moins  l'ensemble  de  la  communauté  que  ne  fai- 
saient les  conseils  du  potestat,  où  les  nobles  avaient  entrée 
à  côté  des  marchands.  C'est  ce  qui  explique  comment  les 
conseils  du  potestat  purent  conserver  le  nom  de  conseils 
de  la  commune,  alors  même  qu'ils  n'eurent  plus  à  eux  seuls 
le  droit  de  décider.  Mais  le  jour  où,  par  l'institution  régu- 
lière de  ces  deux  conseils,  le  capitaine  eut  obtenu  l'égalité, 
il  se  trouva  jouir  de  la  suprématie,  parce  qu'il  n'y  avait 
parmi  ses  conseillers  que  des  hommes  de  même  classe, 
ayant  mêmes  intérêts,  parce  que  derrière  ces  popo 'a ni  mar- 
chait à  rangs  pressés  le  gros  de  la  population.  Nous  verrons 
plus  tard,  quand  les  documents  seront  moins  rares,  dans 
quelle  mesure  il  est  possible  de  déterminer  la  part  de  ces 
quatre  conseils  au  gouvernement\ 

Frédéric  11,  aloi's,  n'était  plus  en  Toscane  :  c'est 
grâce  à  son  absence  que  put  s'accomplir  une  réforme  si 
favorable  au  parti  qu'il  combattait.  Mais  il  y  pouvait 

*  Le  seul  auteur  qui  nous  ait  paru  voir  clair  dans  ces  choses  si  obscures 
est  M.  P.  Villari.  Voy.  sa  remarquable  élude  dans  //  Polilecnico  de  Milan, 
numéro  de  décembre  1866. 


534  MORT  DE  FRÉDÉRIC  U.  (Av.  1^1) 

revenir;  avec  la  mer  libre  et  les  galères  pisanes,  ses 
hommes  d*armes,  partis  de  Naples  pour  Pise,  y  débar- 
quaient à  sa  volonté,  avant  qu'on  reçût,  par  les  voies  de 
terre,  avis  de  leur  départ  :  de  là  cette  modération  peu 
ordinaire  dont  usaient  les  guelfes  vainqueurs  envers  les 
gibelins*.  Tout  à  coup,  le  20  décembre  1250,  un  des 
Uberti,  qu'ils  avaient  envoyé  dans  le  sud  pour  solliciter 
instamment  des  secoui*s%  reparait  à  Florence  la  tête 
basse,  et  par  lui  la  nouvelle  se  répand  que  a  Tenaenii 
de  Uieu  et  des  saints  est  descendu  aux  enfers,  n'empor- 
tant avec  lui  que  le  misérable  sac  de  ses  péchés'.  )»  Ce 
grave  événement  donnait  aux  choses  une  face  nouvelle. 
Frédéric  avait  pu  échouer  dans  sa  double  et  téméraire 
entreprise  d'arracher  au  pape  son  pouvoir  temporel,  et 
de  substituer  à  rAllemagne,  comme  centre  de  gravité  de 
TEmpire,  cette  Italie  divisée  où  il  n'était  maître  sur  un 
point  qu'en  cessant  de  Têlre  sur  les  autres  ^  ;  mais  les 


«  Voy.  Ammirato,  1250, 1.  Il,  t.  I,  p.  91. 

*  «  Descendit  ad  inferos,  nihil  seciim  déferons  nisi  sacculuni  peccatonim 
(Monachi  patmnni  Chron.  R  I.  S.,  t.  VIII,  685).  La  date  de  celte  mort  eit 
définitivement  fixée  par  un  dociimenl  de  la  bibliothèque  de  Palerme,  puMié 
par  M.  de  Cherrier  (H,  462).  Les  auteurs  avaient  beaucoup  Tarie  à  ce 
sujet,  mai  '  ^a  date  exacte  se  trouvait  déjà  dans  quel<[ues-un8,  notanuneiit 
dansStefani  (1.  II,Rub.  92). 

^  Comment  M.  de  Cherrier  (11,  598)  peut-il  reprocher  aux  Italiens  de 
n*avoir  pas  acccpt  \  le  despotisme  <c  passager  »  de  Frédéric,  pour  se  consti- 
tuer sous  ses  auspices  en  un  seul  peuple!  Un  peuple  ne  s'arracbe  pas  par 
un  acte  de  volonté  à  la  loi  de  son  développement  séculaire;  et  qui  peut  dire 
qu'un  despotisme  qui  se  fonde  sera  passager?  Voy.  sur  Frédéric  II,  H6fler: 
Kaiser  Friedrich  II,  Ein  Beilrag  sur  Berichtigung  der  Ansichten  ûber  den 
Sturz  der  Hohensiaufeiiy  Munich,  1844,  in-8*. 

^  Stefani,  1.  II,  Rub.  92.  Les  autres  auteurs  disent  le  7  janvier  1251.  — 
L'autorité  de  Stefani  nous  parait  préférable,  d*abord  parce  que  nous  avons 
pu  vérifier  qu'il  est  généralement  exact  sur  les  dates,  ensuite  parce  qu'il 
est  très-probable  que  Tambassadeur  des  Uberti  dut  revenir  en  toute  bâte 
pour  avertir  les  >ieiis  de  se  tenir  sur  leurs  gardes.  Sept  jours  pour  venir 
de  Castel  Fereutino  à  Florence  pouvaient  suffire  k  un  cavalier. 


(An.  1251)  RETOUR  DES  KXILÊS  GUELFES.  335 

ressources  de  son  esprit  comme  celles  de  son  royaume 
tenaient  constamment  ses  ennemis  sur  le  qui-vive,  et  ne 
permettaient  à  aucun  d'eux  de  compter  sur  le  lende- 
main. S'ils  ne  désespéraient  pas  de  leur  cause,  ils  la 
soutenaient  avec  réserve,  sans  négliger  les  marques  de 
déférence  propres  à  désarmer  le  courroux  impérial. 
Même  après  la  réforme  florentine,  messer  Rinieri  de 
Monlemerlo,  vicaire  de  l'empereur,  et  porté  comme 
potestat  sur  les  listes  ofûcielles  de  cette  magistrature, 
n'avait  pas  cessé  de  résider  à  Florence,  dans  la  maison 
toule  gibeline  des  Abati  ^  S*  il  n'y  fût  mort,  la  même 
nuit,  dit-on,  que  son  maître*,  et  sous  le  poids  d'une 
pierre  de  la  voûte  de  sa  chambre,  qui  l'écrasa  dans  son 
lit,  on  l'eût  sans  retard  expulsé.  De  toutes  parts,  en  efTet, 
on  secouait  le  joug.  Les  otages,  les  exilés  guelfes  recou- 
vraient leur  liberté,  rentraient  dans  leur  patrie.  La  pru- 
dente Florence  exigea,  cependant,  qu'ils  fissent  leur 
paix  avec  les  gibelins.  Pouvait-on  savoir  de  quelle  humeur 
ferait,  quelle  puissance  aurait  l'héritier  de  Frédéric 
{%  janvier  1251)?  Le  sang  d'un  seul  lava  les  offenses  ré- 
ciproques. Jusqu'aloi^  le  parti  impérial  avait  protégé 
«outre  de  naturelles  vengeances  le  traître  cordonnier  de 
Capraja.  Fort  du  pacte  conclu,  il  osa,  comme  les  autres 
«xilés,  reparaître  à  Florence.  Il  y  fut  reconnu  par  le 
peuple,  lapidé  par  les  enfants.  Une  multitude  furieuse 

*  Yoy.  la  liste  des  O/Jiciales  foreuses.  Cette  liste  ne  mentionne  qn'un  po^ 
Mat  en  4249  et  un  en  1250,  celui  dont  il  est  question  ici.  Il  semble  donc 
oo  que  les  guelfes  n'en  ont  pas  expulsé,  ou  qu'ils  ont  appelé,  pour  enter 
1h  qoerelletf  un  nouToan  potestat  du  parti  impérial,  ou  qu'il  y  a  eu  une 
hone.  —  De  même  Paolioo,  sauf  qu'il  met  en  janvier  1S50,  c'est-à-dire 
IS6I»  Rinieri  de  Nentemerlo;  mais  on  sait  qu'il  est  un  guide  peu  sûr  pour 
kl  dates. 

*  «  E  de  lîi  bene  segnale  cbe  nella  città  di  Firenze  dovea  morire  la  sua 
«gDona.  f  (Yiilani^  VI,  43.) 


556  GUELFES  TRIOMPHANTS  EN  TOSCANE.         (An.  i251) 

traîna  son  cadavre  par  les  rues,  puis  le  jeta  dans  les 
fossés*.  S'il  fallait  une  victime  expiatoire,  les  Florentins, 
assurément,  avaient  frappé  qui  le  méritait. 

Le  mouvement  se  propagea  dans  toute  la  Toscane, 
ce  suprême  foyer  des  gibelins.  Pise  et  Sienne,  les  Guidi 
el  les  Ubaldini  purent  bien  continuer  de  les  soutenir, 
et,  au  besoin,  de  leur  donner  asile;  mais  Lucques,  fidèle 
satellite,  commençait  à  suivre  Florence  dans  toutes  ses 
évolutions  politiques.  Yolterre  adoptait  la  distinction  flo- 
rentine entre  la  commune,  qui  comprenait  la  noblesse 
avec  les  petites  gens,  et  le  peuple,  puissance  nouvelle*. 
Sienne  elle-même  ménageait  ses  guelfes*.  On  sentait 
vaguement  partout  que  la  mort  de  Frédéric  inaugurait 
une  ère,  et  qu'avec  lui  disparaissait  la  puissance,  la  di- 
gnité d'empereur.  Ses  fils,  ses  successeurs,  en  peuvent 
prendre  le  titre  ;  mais  il  ne  leur  est  reconnu  ni  par  le 
saint-siége,  ni  par  les  princes  allemands.  Vingt-trois  ans 
s'écouleront  avant  qu'en  leur  diète  querelleuse  ils  se 
mettent  d'accord  sur  un  roi  des  Romains.  Puis,  durant 
soixante  années,  leurs  élus  attardés  viendront  four  à  tour 
en  Italie  pour  y  ceindre  la  couronne  impériale  et  rétablir 
leur  autorité  méconnue;  mais  de  honteux  échecs  les 
attendent  en  ce  pays  dont  l'histoire ,  jusqu'alors  si 
étroitement  liée  à  celle  de  l'Allemagne,  s'en  sépare  à 
jamais. 

Privés  de  leur  plus  ferme  appui,  les  gibelins  tentèrent 

*  Villani,  VI,  55.  —  Amroirato,  l.  U,  p.  95. 

*  «  Ëd  in  quel  tempo  oltre  il  nome  del  comune  che  significava  la  Re- 
publica  presso  gli  Oltimali,  si  principiô  ad  usare  quello  del  popolo,  perché 
in  tal  modo  e  Tantica  e  la  nuova  forma  del  govemo  significata  ne  venisse.  » 
(Cecina,  p.  51.) 

'  fl  Senza  farc  alcuna  dimostratione  in  pregiuditio  de'  cittadini  di  parle 
guelfa  di  Siena.  »  (Malavolti,  part.  1. 1.  Y,  f*  63  r.) 


(An.  1117)         GUELFES  TRIOMPHANTS  EN  TOSCANE.  537 

de  se  soutenir  par  eux-mêmes  et  ne  rendirent  pas  les 
armes  sans  combat.  Nous  verrons  bientôt  se  dérouler  ces 
nouvelles  péripéties  d'une  ancienne  lutte  entre  le  passé 
et  l'avenir;  mais  il  Tant  auparavant  retourner  sur  nos 
pas,  suivre  à  Tintérieur  de  Florence  les  troubles  graves 
et  d'un  ordre  tout  parliculier  qu'y  avait  introduits  et  que, 
durant  un  siècle,  y  propagea  l'hérésie.  L'histoire  les  a 
jusqu'il   ce  jour  passés   sous  silence,  soit    qu'elle   les 
connut  mal,  faute  de  recourir  aux  vieilles  archives  et  aux 
ouvniges  spéciaux,  soit  qu'elle  répugnât,  par  une  piété 
mal  entendue,  à  leur  faire  l'honneur  d'une  mention^  Il 
faut  pourtant  voir  les  agitations  de  la  vie  religieuse  com- 
pliquer celles  de  la  vie  politique,  pour  se  faire  une  juste 
idée  de  la  société  florentine  et  de  sa  vitalité  puissante 
sous  le  règne  de  Frédéric  II . 

1  M,  G.  Capponi,  pourtant,  leur  u  consacre  près  d*uuc  pa/^'C  (1,  28).  C'est 
peut-cire  assez  pour  le  plan  de  son  livre,  mais  non  assurément  pour 
captiver  l'intérêt. 


U18T.  DB  FLORUICB.  —  i  '^'i 


CHAPITRE   111 

L'HÉRÉSIE     A     FLORENCE 
—  ill7-l30y  — 


Origine  cl  progrîs  de  l'indt'pendaiice  religieuse.  —  Le  catharistii(>  en  Italie 
(1035).  — Les  patarins  à  Florence  [WM)  et  dans  l'Italie  centrale  (llfô).  — 
Les  apôtres  florentins.  —  Doctriiies  des  dualistes  absolus  et  mitigés.  —  Le< 
faux  frères.  —  Jugement  dos  orthodoxes  sur  les  patarins.  —  I^  secte  d'Épi- 
cure  à  Florence.  —  Premières  persécutions  contre  riiérésie  dans  l'Italie  cen- 
trale. —  Filippo  Palernou  évêque  des  patarins  (1212).  —  Persécutions  pos- 
thumes. —  Emprisonnement,  abjuration  et  fuite  de  Palemon.  —  Persécutioa 
dirigée  par  l'évèque  Ardingo  des  ^(>rabo^•chi.  —  Les  femmes  protectrices  des 
patarins.  —  Tolérance  des  magistrats.  —  Frédéric  II  protecteur  de  l'hérésie. 

—  Fra  Ruggiero  des  Calcagni  inquisiteur  à  Morencc  (12iO  .  —  Condamoét 
délivrés  par  les  Baroni.  —  Fra  Pielro  de  Vérone  prédicateur  à  Florence  con- 
tre l'hérésie.  —  Succès  de  sa  prédication.  —  Les  chevaliers  de  Sainte-Marie. 

—  Pace  de  Pesannola  potestat  gibelin.  —  Attaques  contre  les  hérétiques.  —  Les 
Uaroni  cités  au  Sainl-Oflice  (12  août  12L*)j.  —  L'inquisiteur  cité  au  tribunal  du 
()otei>tiit.  —  Sermons  contre  le  potestat.  —  Les  orthodoxes  attaqués  dans  les 
églises  (2i  aoiU  1215).  —  Condamnation  des  Baroni.  —  Combats  du  posio  a 
son  Sisto  et  de  la  place  des  Hossi.  —  Défaite,  terreur  et  abjuration  des  pata- 
rins. —  Mort  de  Fru  Pietro  de  Vérone.  —  Honneurs  rendus  à  sa  mémoire.  — 
Les  Franci>cains  inquisiteurs  à  Florence.  —  Anéantissement  de  l'hérésie  par 
les  confiscations.  —  Stratagèmes  des  héritiers.  —  Indulgence  des  magistraU. 

—  Plaintes  du  Saint-Oliicc.  —  Tr.msformation  de  l'esprit  d*indé|»endauce  re- 
ligieuse à  Florence.  —  L'incrédulité  parmi  les  gibelins. 

Dans  la  détresse  de  ses  dernières  années,  Frédéric  11, 
on  l'a  vu,  s'était  flatté,  en  favorisant  l'hérésie,  de  com- 
mander à  Florence.  Si  invariablement  dévouée  au  sainl- 
siége  qu'elle  s'épuisait  à  en  combattre  les  ennemis,  et  si 
passionnément  orthodoxe  qu'elle  montrait,  en  matière 
de  dogme,  plus  de  rigueur  que  le  saint-siége  lui-même, 


(Am.  1027)    OKIGliNES  Dt  L'INDÉPENDANCE  RËUGIEUSE.  539 

celte  ville  d'esprit  vif  et  de  tempérament  impétueux  sem- 
blait à  la  veille  de  devenir  hérétique  et  de  s'attacher  à 
l'empereur.  Dominée  un  moment  par  les  amis  d'un 
prince  qui  ne  l'avait  jamais  aimée  >  elle  s'était  laissé 
naïvement  séduire,  dans  une  partie  notable  de  sa  popula- 
tion, aux  doctrines  religieuses  qu'ils  suivaient  par  poli- 
tique. Son  passé,  ses  traditions,  ses  tendances  les  plus 
marquées  étaient  un  sûr  garant  qu'il  n'y  avait  là  qu'une 
flèvre  passagère  ;  mais  on  put  s'y  tromper  et  croire  que 
la  pieuse  Florence  accompagnerait  dans  ses  voies  ora- 
geuses l'impie  Frédéric.  Épisode  singulier,  unique  de 
cette  histoire,  qu'ont  dissimulé  les  chroniqueurs  floren- 
tins pour  l'honneur  de  leur  patrie,  comme  les  fils  de  Noé 
voilaient,  par  respect  filial,  les  nudités  de  leur  père.  Le 
savant  Borghini  va  même  jusqu'à  nier  que  l'hérésie  ait 
jamais  infecté  Florence;  mais  la  dénégation  intéressée 
d'un  prélat  ne  saurait  prévaloir  contre  des  documents 
positifs. 

Longtemps  la  barbarie  et  l'ignorance  avaient  retenu 
les  âmes  dans  les  liens  étroits  de  la  foi  *.  Plus  de  richesse 
et  de  culture  provoquèrent  l'esprit  d'indépendance.  Ne 
pas  se  gêner  en  sa  vie  et  racheter  ses  péchés  à  prix  d'ar* 
gent,  sans  préjudice  des  plus  dévoles  pratiques,  tel  fut 
le  compromis  qu'imaginèrent  d*opulents  seigneurs  et 
qu'accepta  TÉglise.  Le  margrave  Boniface,  père  de  la 
grande  comtesse  Mathilde,  enrichissait  de  ses  présents 
églises  et  monastères,  en  fondait  de  nouveaux  sur  divers 
points  de  ses  États,  assistait  dans  sa  chapelle  à  d'inter- 


1  On  serait  tenté  d'ajouter  la  terreur  religieuse  qu  iiispiruil  la  fin  pro- 
chaine du  monde  ;  mais  ce  n*est  là  qu  une  légende,  ou,  tout  au  moin^, 
faut-il  réduire  de  beaucoup  rimport:<nce  de  ce  fait.  Yoy.  un  article  de 
D.  Plaine,  dans  la  Hevue  deê  queêtion*  historiques,  1873. 


540  TOLÉIUNCK  DE  LIGLISE.  (An.  1027) 

minables  offices,  psalmodiait  lui-même  avec  les  clercs, 
se  dépouillait  le  dos  pour  qu'on  le  flagellât,  en  chàliment 
de  ses  simonies,  devant  Taulel  de  la  Madone  ^  Mais  la 
morlilicalion  subie,  il  renouvelait  le  péché.  Celait  peu 
de  couper  le  nez  et  les  oreilles  à  ses  ennemis  vaincus*; 
il  mettait  à  Tencan  les  églises,  prenait  aux  évoques  leurs 
terres  et  leurs  châteaux,  promettait  en  retour  des  tributs 
et  ne  les  payait  jamais '.  La  promesse,  ici,  valait  mieux 
que  Targent  même,  car  elle  était  de  bon  exemple:  Rome 
prenait  donc  patience;  bien  plus,  elle  donnait  au  mar- 
grave le  nom  de  pieux.  Le  clergé,  d'ailleurs,  avait  trop 
besoin    d'indulgence  pour  n'être   pas    indulgent.    Ses 
mœurs  dissolues  et  simoniaques,  son  ambition  déréglée 
et  violente,  son  goiit  pour  les  armes  et  la  vie  profane 
sont  un  lieu  commun  de  l'histoire.  Les  luttes  héroïques 
de  Grégoire  VU,  les  lettres  éloquentes  de  Pierre  Damien, 
cent  autres  écrits  moins  célèbres,  mais  non  moins  ex- 
pressifs, qui  attestent  ces  écarts,  ne  provenaient  pas,  ap- 
paremment,  de  l'esprit  irréligieux*.  L'Église   en  était 
venue  a  remplacer  les  pénitences  canoniques,  d'abord  si 
sévères  et  si  humiliantes,  par  la  lecture  du  psautier,  par 

^  A.iite  dei  inalrls  ultare  (lugellat  auiai'e 

Verlieribus  nudum  qui  dcliciis  erat  usus. 

(Donizo,  I.  I,  c.  XIV,  xv,  R.  I.  S.,  t.  V,  557.) 

*  Murcliio  terribilis  cunclis  abscinilere  dixit 
Auricula.-!,  nasos,  ut  slent  cum  lumine  plauo. 
Incisoî  nares  ac  aurcs  sa.'pc  nccato;. 

(Donizo,  I.  I,  c.  Il,  R.  l.  S.,  l.  V,  355.)  —Cf.  Anomjmi  vita  coniUisSfr 

Motliildis,  ibul.,  p.  392.) 

^  J)onizo,  1.  I,  c.  I  i,  ibid. 

*  Voy,  entre  autres  Raiheni  episcopi  VeronensU  opéra.  De  coniempiu 
canonum,  p.  161  sq.,  Vérone.  1705,  et  dans  le  Spicilegium  cTAcberv. 
t.  II.  p.  161,  éd.  de  1657.  —  Liber  terliiis  dialogorwn  ViciorU papœ  Ui 
quid  est  de  miraculis  alibi  yestis,  :ip.  BibUolheca  maxima  patrum,  XVill, 
853.  '^ 


(An.  1105)        PREMIÈRES  TIÊRÉSIES  DU  MOYEN  AGE.  341 

(les  pèlerinages,  par  la  flagellalion  volonlaire  ci  sans  Ic- 
moins,  landis  que  Tingénicux  système  des  indulgences 
dispensait  de  renouveler  l'expiation  ceux  qui  renouve- 
laient le  péché. 

A  ces  erreurs  de  la  conduilc  le  goût  renaissant  de  la 
lecture  et  de  Tétude  commençait  à  ajouler  les  erreurs 
fie  rintelligence.  H  ouvrait  aux  esprits  des  horizons 
nouveaux,  sans  donner  encore  au  jugement  un  juste 
équilibre.  Au  onzième  siècle,  un  cerlnin  Vilgard,  maître 
d'école  h  Ravenne,  voyait  la  vérité  dans  les  poêles  an- 
ciens, non  dans  les  mystères  du  chrislianisme*.  Les  ex- 
travagances des  doctes  provoquaient  celles  des  ignorants. 
Tels  clercs  qui  ne  savaient  pas  même  le  symbole  des 
apôtres*,  trouvaient  aux  livres  saints  sujet  d'affirmer  que 
Dieu  est  un  homme,  Jésus  un  ver  ou  un  scarabée'. 
L'abbé  d'Ursporg,  Conrad  de  Lichtenau,  croyait  que  la 
désolation  annoncée  par  l'Évangile  était  proche  ;  il  pous- 
sait l'évèque  de  Florence  Ranieri  à  proclamer  du  haut  de 
la  chaire  que  l'antechrist  allait  paraître,  qu'il  était  né. 
C'est  l'éclat  de  cette  doctrine  peu  orthodoxe  qui  pous- 
sait Pascal  II  ému  à   réunir  dans  Florence  un  concile 


*  Cœpit  muUa  turgide  docerc  fidei  sacrx  contraria,  dictaque  poctnruin 
per  omnia  credenda  esse  asserebat.  Ad  ullimum  vero  hxrcticus  est  repe rtus 
(Gldhri  Radulphi  Clnniacensh  Hintoriarwn,  lib.  H,  c.  12,  ap.  Hist.  de  la 
France,  X,  25). 

*  Invcni  plurimos  illorum  snccrdotum  noqne  ipsum  sapere  symbolum 
qui  fuisse  credilur  apostolorum  (Ratherii  Romam  euntis  itinerarium^  ap. 
Spicilegium  d'Arhery,  II,  271). 

5  Modo  videlur  vobis  quod  nibil  oninino  sit  Dcus,  si  caput  non  babnat, 
oculos  non  babct ,  aures  non  hnbi  t,  nianus  non  babct,  pedcs  non  babrt 
{Ratherii  ferma  I  de  quadragesima ,  ap.  Spicilegium  d'Ach«^ry,  H,  295). 
—  Jésus  ayant  dit  dans  l'Écriture  :  Sum  vermis  et  non  homo,  et  le  pro- 
phète :  Scarabœus  de  ligna  clamahit,  on  avait  pris  ces  paroles  au  pied  do 
la  lettre  :  «  Quis  audeat  soluniinodo  cogilare  quod  per  naUiram  Ghristus 
fuen't  fermisaut  scarabspii»,  t  s'écrie  le  même  auteur  (ibid.). 


542  LE  CATiURiSME  (âh.  i050) 

pour  la  condamner  sous  les  yeux  mêmes  de  ceux  qu'elle 
avait  séduits.  Mais  si  nombreux  en  étaient  les  partisans, 
au  sein  du  clergé  comme  de  la  population  laïque,  que  les 
délibérations  tumultueuses  du  Concile  et  Tagitationplus 
tumultueuse  encore  des  rues  empêchaient  le  souverain 
pontife  de  prononcer  une  condamnation  (1105)*. 

Cette  impuissance  de  TEglise,  non  moins  que  ses  ac- 
commodements avec  le  ciel,  portait  un  trouble  profond 
dans  les  âmes  religieuses.  Les  phénomènes  de  la  nature, 
tempêtes,  tremblements  de  terre,  chute  d'étoiles,  appa- 
rition de  comètes,  leur  semblaient  être  une  menace  di- 
vine, et  les  malheurs  causés  par  la  folie  humaine,  ruines 
de  la  guerre,  famines,  pestes,  épidémies,  un  premier 
châtiment.  Par  déconnigement  ou  par  terreur  les  uns 
revêlaient  tristement  la  bure,  se  retiraient  aux  monta- 
gnes solitaires,  et  y  attiraient  de  nombreux  compagnons*. 
D'autres  inclinaient  à  sortir  de  TÉglise,  à  suivre  une 
doctrine  qui  faisait  grand  bruit  alors,  et  qui  voyait  dans 
le  mal  une  loi  fondamentale  de  l'univers. 

Cette  doctrine,  c'élait  celle  des  cathares.  Mélange 
monstrueux  d'éléments  gnosti(]ues  et  manichéens,  de 
prétentions  et  de  cérémonies  chrétiennes,  de  raétiipliy- 
sique  puérile  et  de  mythologie  absurde,  de  vieilleries  et 
de  nouveautés",  elle  avait  passé,  des  pays  slaves  où  elle 

*  Muralori,  Ann.  d'Uni.,  1105.  —  liorgliiiii,  Discorsi,  t.  IV.  Tratiato 
délia  chiesa  e  vettcovi  fioiriUini.  —  Osservatore  fxorcnlino^  I,  71-74. 

-  Par  cxeiupie,  pour  ne  piirter  que  de  la  Tosc;tne,  suint  Rumuald  de  Ka- 
venne,  qui  fonda  à  Canialdoli,  dans  l'Apennin  d'Arezzo,  Tordre  des  Cainal- 
dules  (9.!)6-10'i7),  et  saint  Jean  Gualhert,  foi.dateur  de  l'ordre  de  Yallom- 
breuse  dans  l'Apennin  de  Fiesole  (01)0-1075).  Voy.  Acta  sanclorum,  t.  Il 
de  février,  p.  101-145,  et  t.  111  de  juillet,  p.  511  sq. 

^  Voy.  les  jugements  de  M.  Schmidt  (Histoire  et  doctrine  de  la  $ecle  des 
Cathares  ou  Albigeois,  rmis,  1848,  2  vol.  in-S**),  et  de  M.  Rêville  (les  U- 
bifjeois.  Revue  des  Deux  Mondes^  1"  mai  1874). 


(An.  1055)  EN  PIÉMONT.  345 

régnait  depuis  le  dixième  siècle,  dans  celte  Lombardie 
jadis  arienne  \  qui  entrelenait  avec  la  Bulgarie  de  fré- 
quents rapports  '.  Dès  la  première  moitié  du  onzième 
siècle,  le  ciUharisme  comptait  assez  de  prosélytes  parmi 
les  Italiens  pour  que  son  chef  en  ce  pays,  un  cerlain  Gi- 
rard, occupât,  près  de  Turin,  le  château  deMonteforte 
(1 050-1  O^ir)).  I/archevèque  de  Milan,  Héribert,  l'y  assié- 
geait et  le  condamnait  au  bûcher  ainsi  que  ses  adhérents. 
Il  les  accusait  d'adorer  des  idoles  comme  les  païens,  et 
de  faire  des  sacrifices  ridicules  avec  les  Juifs  ^.  Grande 
fut  rémigration  en  Languedoc  et  en  Provence;  mais 
nombreux  encore  étaient  «  ces  nouveaux  monstres,  ces  ser- 
vi leurs  de  la  perfidie,  qu'engendrait  chaque  jour  la  pour- 
riture, l'argent,  l'impunité*.  »  Ils  faisaient  des  prosélytes, 


*  M.  Rëville  a  fait  cette  remarque  que  les  pays  où  le  catharisme  a  sur- 
tout fleuri  sont  ceux  où  avait  fleuri  rarinnismc,  qui  était  pourtant  bien  ou- 
Mié,  Espngne  du  nord,  Franco  du  midi,  Italie  septentrionale  (/oc.  cit., 
p.  57). 

^  Ces  rapports  sont  prouvés.  Divers  lieux  et  bon  nombre  de  personnes 
portaient  dans  la  péninsule  un  nom  qui  indiquait  des  origines  bulgares. 
Voy.  le  détail  dans  Schmidt,  t.  II,  p.  286,  n.  8. 

'•  Laiidulphus  senior,  R.  I.  S.,  t.  IV,  88.  89.  —  Glabri  Radulphi  his- 
Inrinntm,  1.  IV,  c.  2,  ap.  Historiens  de  la  France,  t.  X,  p.  45. 

^  Qiiidnm  epifcopi  sponte  facti  miscri, 

Heu  !  rclictis  luharis,  adhxscrunt  Palans. 
Nova  moiistra  Patarini,  fuinuli  perfidia*, 
Sicut  vernies  de  t'ctore  na^untur  colidie. 
[Benzouis  episcopi  Albeiisis  ad  Heinricum  IV  imp.  Lib.  IV,  ap.  Porlz, 

Script.,  XI,  0il,6i2.) 

Selon  ce  panégyriste  de  Tempereur,  la  faute  en  était  à  ses  adversaires, 
Alexandre  II,  qu'il  appelle  Âsinander,  Asinandrellus,  Asinclmus,  et  Gré- 
ji^oire  VU  qui  reçoit  de  lui  les  noms  de  Prandolluset  même  Merdiprandiis 
(ihid.,  p.  6i8,  et  Tlndcx  de  Pertz  à  ces  mots).  Quo  crrore  plurima  invol- 
vitur  populi  mnltitudo,  parlim  simplici  oculo,  partim  soducta  pretio,  partini 
impunitate  quo)  palraverat  scelerum  (Arnulfi  Gesta  episcoporum  Medi(H 
InneNsium,  1.  IV,  ap.  Pcriz,  Mil,  27).  —  Cf.  César  d'Heisterbacb,  ///ii- 
striftm  tniniruloiuni  ri  hisloriarum  tnemorabilium^  1.  V,  c.  2i,  p.  558, 


5U  LK  CATIIARISMK  (Ah.  4117) 

jusque  dans  les  rangs  des  évoques.  Trop  isolée  pour  les 
noyer  dans  le  sang,  la  persceulion  de  Monleforlc  avait  élc 
Irop  terrible  pour  no  pas  redoubler  leur  ferveur  el  leur 
zèle  (1061-1073). 

De  Lombardie,  en  effel,  ils  passèrent  bientôt  en  Tos- 
cane. Eu  1117,  douze  ans  après  le  concile  qui  n'avait 
pu  censurer  Téveque  Ranieri,  le  chroniqueur  Simone 
délia  Tosa  les  signale  d'un  mol  sec  à  Florence*.  On  voit 
dans  Villani  qu'ils  y  défendaient  leurs  croyances  les 
armes  à  la  main'.  En  1125,  ils  sont  les  maîtres  à  Or- 
vielo.  Les  ecclésiastiques  et  les  orthodoxes  leur  livrenl 
bataille  dans  les  rues,  les  massacrent  ou  les  chassent  de 
la  ville  '.  Ils  y  rentrent  peu  après,  suivis  de  deux  Floren- 
tins qui,  bannis  de  leur  patrie,  viennent,  sur  un  autre 
théâtre,  reprendre  l'œuvre  interrompue  de  la  prédica- 
tion (1150).  Ces  deux  apôtres  se  nommaient  Diotesalvi  et 
Gherardo  de  Marsano.  Diotesalvi,  écrit  l'hagiographe, 
«  élait  un  des  chefs  de  la  secte,  homme  d'exiérieur  hon- 
nête, d'aspect  vénérable,  pur  mensonge  comme  celui  de 
Satan  se  transformant  en  ange  de  lumière \  »  Expulsés 


Cologne,  1599.  —  Arnold  Liibec,  1,  5,  c.  10.  —  Ann,  eccL,  1185, 
t.  XiX,  p.  551 .  —  tîinaldi,  Ann.  eccl.  irniii  da  quelli  del  Barnnio,  p.  804. 
l{ome,  1785. 

*  Simone  d^lla  Tosn,  p.  180. 

*  Era  diciô  si  divisa  e  parlila  la  génie  délia  ciUà  chc  con  armata  mano 
difend»»ano  la  delta  cresia  contre  a*  buoni  e  cattolici  cristiani  (Viilani,  IV. 
29).  —  Villani  parle  ici  de  ce  qu'il  appelle  la  gecte  d'Épicuro,  et  selon 
Laini  (Lez.y  II,  ^492).  il  ne  s'agit  pas  du  calliarisme.  Mais  à  cette  date,  en 
11 15,  en  1125,  il  n'y  avait  pas  encore  beaucoup  de  varir^tcs  d*hérésie.  Voy. 
Did.  des  hérésies,  par  Pluquot,  Disc,  prélim.,  t.  I,  col.  171-185,  ap.  En- 
nfclopédie  théologiqur  de  Tabbc  Mi;^ne,  t.  XI,  Paris,  1817. 

*  5  r.ori,  Storia  di  Chitisi,  R.  I.  S.,  Suppl.  1,  898. 

*  Tanquani  Satanas  in  lucis  angelum  se  transformans,  se  aspectu  Tenera- 
bilem,  honestum  incessu  et  exteriori  babilu  mcntiendo  {Acia  sanciorumy 

y  Ha    S'.  Peiri  Pnrentii,   t.    V  de  mai,  p.  86).    Arch.  stor.,  3*  série. 


(Ax.  1103)  PARMI  LES  FLOHENTîNS.  545 

à  leur  tour,  ils  sont  remplacés  par  deux  Floroniines,  Mi- 
lita et  Jjilitta,  «  brebis  au  debors,  louves  au  dedans,  qui 
affectaient  une  piété  profonde  et  fréquentaient  les  églises, 
pour  mieux  attirer  les  femmes  et  les  hommes  dans  le  la- 
byrinthe de  rhérésie*.  »  En  H 65,  leur  secrète  propa- 
gande est  découverte,  beaucoup  de  leurs  disciples  sont 
brûlés  ou  pendus,  d'autres  exilés*.  Elles-mêmes  dispa- 
raissent obscurément;  mais  presque  aussitôt  un  cin- 
quième apôtre  les  remplace,  Pietro,  dit  le  Lombard,  qui 
résidait  depuis  longtemps  à  Florence*.  11  venait  de  con- 
vertir Viterbe  à  la  doctrine.  A  Orvièto  il  rassemble  les 
débris  de  la  persécution  et  forme  de  nouveau,  parmi  les 
nobles  et  le  peuple,  une  puissante  communauté.  Le 
nombre  leur  donne  l'audace.  Ils  s'enhardissent  à  prêcher 
en  public.  Ils  disent  tout  haut  que  si  la  guerre  leur  est 
faite,  ils  contraindront  leurs  adversaires  à  s'exiler  misé- 
rablemenl*. 


l.  XXII,  1875.  Disp.  4,  p.  55,  un  article  de  M.  Fumi  sur  les  patarins  h 
Orvieto. 

*  Prieforenles  cxtcrius  rclij:ionis  ecclosinstic<B  qualitatcm,  ccclosiarum 
liininu  frcqucntando,...  in  vostibus  ambulantes  ovium,  intcrius  luporum  si- 
militudinem  obtinebanl.  lllrc  vcro  niultos  et  viros  et  mulieres  attraxerunt 
in  labyrinthum  hîeresis.  (Acta  sanctorum,  ibid.) 

<  Acta  sanciorum,  ibid.,  p   87.  —  Gori,  loc.  cit.,  p.  903. 

*  Nous  n'hésitons  pas  à  le  croire  Florentin,  c'est-à-dire  à  penser  que  c'est 
le  même  dont  il  va  être  question  plus  bas.  Deux  hérésiarques  du  même 
nom,  dans  la  même  province  et  le  même  temps,  ce  serait  bien  exlraordi- 
naire.  On  l'appelait  le  Lombard,  peut-être  parce  qu'il  était  né  en  Lombardie 
ou  qu'il  en  était  originaire.  Mais  on  sait  que  lA)mbard  est  souvent  synonyme 
d'italien,  surtout  au  dehors.  En  tout  cas,  Pietro  le  Lombard  devait  résider 
h  Florence. 

^  Ad  quonim  prîedicationis  vocem  convenions  nobilium  et  pnpuli  multi- 
tudo,...  in  tantum  hxreticorum  excrescit  numerus,  quod  contra  catholicos 
publice  prsedicabant,  dicentes  quod  si  helli  contra  illos  immineret  nécessi- 
tas, eos  extra  civitatem  cogèrent  miserabiliter  exsulare  (Acta  ganctorum, 
ibid.). 


546  LES  PATARCS'S  A  FLORENCE.  (Aîi.  lilMi 

Derrière  les  murs  de  Florence,  quand  soufQait  la 
tempête,  les  hérétiques  de  Toscane  trouvaient  un  refuge 
assuré.  En  1194  y  venaient  les  cathares  dePralo,  frap- 
pés par  Tévêque  de  Worms,  légat  d'Henri  VI,  des  peines 
ordinaires,  l'emprisonnement,  la  confiscation  des  biens, 
la  démolition  des  maisons*.  Un  grand  nombre  de  Flo- 
rentins partageaient  leurs  croyances,  non  toutefois  sans 
les  avoir  comme  passées  au  crible,  pour  les  rendre 
moins  contraires  à  la  raison,  car  ils  y  voyaient  un  excès 
d'absurdilé  que  devait  repousser,  alors  même  qu'il  cou- 
rait les  aventures,  leur  esprit  fin  et  judicieux.  Ces  ca- 
thares ou  purs,  qu'on  nommait  patarins  en  Italie,  parce 
que,  à  Milan,  leur  quartier  général,  ils  habitaient  la  rue 
des  Pates^  c'est-à-dire  du  vieux  linge  ou  des  fripiers*, 


*  Laini,  Lezioni,  etc.,  H,  484,  496.  Le  document,  lire  des  archives  lio 
Prato,  est  publié  par  cet  auteur  ii  la  p.  525. 

*  Que  Cathare  et  Palarin  soient  une  même  chose,  c'est  ce  que  prouTenl 
divers  Icxles  :  —  Pr.cscrtim  ab  inipiis  Manich.'eis  qui  se  Catharos  vel  Pa- 
lerenos  appellant  {Innocenta  lll  Episi.,  1.  X,  op.  54.  Baluze.  H,  26).  — 
Ouos  aiii  Catharos,  alii  Patrinos,  ah'i  Publicanos...  voca nt  (ConctVtum  Laie- 
ranense  lll,  n"  27,  ap.  Mansi,  Concil.,  t.  XXII,  col.  252).  —  On  a  donn»; 
du  mot  [talarin  les  étymologies  les  plus  singulières  (voy.  Schmidt,  II,  278). 
et  ce  nVst  pas  étonnant,  puisque  les  patarins  eux-mêmes  n'ét;uent  pas  bien 
fixés  à  cet  égard  :  —  In  exemplum  martyrum  qui  pro  fide  cathoiica  niar- 
tyria  subierunt  Paterenos  se  nominant  velut  exposiios  passioni  (Loi  de  Fré- 
déric II,  1224,  ap.  Pierre  de  la  Vigne,  1. 1,  ep.  26,  et  Mansi,  Concil.,  XXIII, 
588).  —  L'étymologie  la  jdus  probable  est  le  mot  paies  qui  signifie  vieux 
linge  et  qui  appartient  au  patois  du  Dauphiné,  du  Lyonnais  et  tout  en- 
semble à  celui  de  la  Lombardie.  La  rue  des  Pâtes,  à  Milan,  était  la  princi- 
pale de  celles  qu  habitaient  les  cathares.  C'est  ce  qu'a  bien  vu  Muratori  : 
Yocein  patalin  sive  pataria  nihil  aliud  significasse  primo  quam  ?ilium 
personarurn  congeriem  et  deinde  soditionem  abjeclorum  arlilicium  ac  gen- 
tis  indoctiX  rudisque...  fortassis  aut  plures  ad  inchoandum  hune  motum 
fuere  propolie  quos  Mediolanensibus  appellaie  mos  est  Pâte,  aUjue  inde 
adinventum  Palariœ  et  Paterinonim  vocabulum  irrisionis  et  contemplus 
causa  (A m/ iV/.  ital.,  Diss.,  6'J,  t.  V,  8i).  Cf.  Ducange,  art.  Pataria,  Giu- 
lini,  IV,  98,  et  Arch.  stor.,  5*  série,  t.  VI,  part.  I,  1867,  p.  6,  un  article 
sur  la  Pataria  de  Milan. 


(An.  H94)       DOCTRINES  DES  PATARINS.  347 

s'étaient  divisés  en  deux  sectes,  les  dualistes  absolus, 
qu'on  nommaitil/6an^n^es,  et  les  dualistes  mitigés,  connus 
sous  le  nom  tantôt  de  Concorezenses^  tantôt  de  Bagno- 
lemes^  Les  patarins  de  Florence  étaient  au  premier  rang 
des  mitigés. 

On  connaît  leurs  dogmes  communs.  Ils  admettaient  la 
coexistence  de  deux  principes,  Tun  bon,  l'autre  mauvais. 
Ils  voyaient  le  péché  dans  l'amour  des  choses  et  des 
créatures  matérielles.  L'amour  des  femmes  était  donc 
coupable  comme  l'amour  des  biens,  le  mariage  con- 
damné à  l'égal  du  concubinage  et  de  l'inceste'.  Point 
d'autre  sacrement  que  le  baptême,  d'autre  pénitence 
que  Tadhésion  à  TÉglise  cathare,  d'autre  confession 
que  la  confession  publique,  comme  chez  les  premiers 
chrétiens.  Croire  et  le  déclarer  suffisait  pour  monter  au 
ciel.  Le  pain  et  le  vin  consacrés  ne  devenaient  pas  le 
corps  et  le  sang  du  Christ.  La  croix,  instrument  de  sup- 
plice, était  un  objet  d'horreur.  Les  sectaires  n'invoquaient 
ni  la  Vierge,  ni  les  anges,  ni  les  saints'.  Sans  pitié  pour 


'  On  se  perd  en  conjectures  sur  le  sens  de  ces  trois  noms.  On  suppose  que 
le  premier  et  le  troisième  pourraient  venir  de  certaines  localités  ;  mais  on  ne 
connaît  pas  de  localité  a|)pelée  Concorezo  (voy.  Lann',  Lez.,  II,  482,  494  ; 
Schmidt,  t.  II,  p.  285,  note  7).  Selon  Lami,  c'étaient  les  Bagnolesi  qui  domi- 
naient en  Toscane  comme  en  Lombardie(lI,  49  i).  Schmidt  croit  que  ce  sont 
plutôt  les  Concorezemes  ou  Concoregieri.  Entre  eux  il  n'y  a  qu'une  nuance. 

^  Matrimonium  damnant  dicentes  hoc  esse  meritoriam  fornicationem, 
sed  incestum  naturalem  cum  niatre  propria  vel  sororc  dicunt  esse  mun- 
dam  fornicationem  (Reinerii  Liber  contra  ValdenseSy  éd.  Gretser,  p.  79), 
dans  un  recueil  d'écrits  contre  les  Vaudois  :  Scriptores  anliqui  conlra  Val- 
denses  (ce  titre  n'est  que  sur  la  reliure).  A  la  suite  d'un  écrit  intitulé 
Lucœ  Tudensis  episcopi  de  altéra  vita,  on  trouve  le  recueil  du  jésuite 
Gretser  :  Lucœ  Tudensis  scriptores  aliquot  succedanei  contra  sectam 
Waldensium,  Ingoistadt,  1015.  Dans  le  nombre,  à  la  p.  C5,  e.st  l'écrit  de 
Uanieri  Sacconi.  —  Qui  dicebant  non  est  templum,  non  est  sacerdotium, 
nuptiarum  improbant  stabile  negotium  (Benzo  ad  Uenricum  IVy  loc.  cit.), 

'*  Nunquam  etiam  implorant  patrocinium  angelorum  vel  sanctorum,  seu 


ois  LES  FLORKNTFNS  (A».  H94) 

leur  corps,  ils  niullipliaienl  les  jeûnes;  ils  se  privaient 
do  viande,  d'œufs,  de  fromage*.  Sans  égard  pour  la  so- 
ciété, ils  déclaraient  tous  les  serments  illicites,  ils  dé- 
niaient aux  magistrats  toule  autorité  pour  punir  les  mal- 
faileurs.  Sans  respect  pour  l'Écriture,  ils  ne  voyaient 
qu'un  dieu  mauvais  dans  celui  de  rAncion  Testament. 
Sans  ménagemenls  pour  l'Église,  ils  lui  refusaient  le  droit 
de  posséder,  si  ce  n'est  en  commun*;  ils  se  moquaient 
de  ses  riles  et  du  culte  des  images.  Ils  supprimaient  les 
splendeurs,  les  ornemenis,  les  cloches,  les  chaires  sculp- 
tées. Four  aulel,  ils  se  conlenlaient  d'une  table,  où  re- 
posait, sur  une  nappe  blanche,  le  Nouveau  Testament. 
C'est  là  que,  matin  et  soir,  se  réunissaient  les  fidèle?, 
pour  écouter  la  lecture  du  livre  saint,  réciter  le  Paier^ 
seule  prière  permise,  recevoir  la  bénédiction  du  ministre 
et  des  parfaits. 

Deux  modifications  intelligentes,  deux  concessions  au 
spiritualisme,  caractérisaient  la  doctrine  des  mitigés.  Au- 
dessus  des  deux  principes,  qu'ils  appelaient  Satanaël  et 
Jésus,  ils  plaçaient  un  seul  Créateur  des  choses,  des  êtres 
matériels  comme  des  spirituels.  Ils  ne  lui  atlribuaienl 
pas  le  dessein  de  sauver  toutes  les  âmes  qu'il  avait  jetées 
dans  le  monde;  s'ils  persistaient  à  repousser  le  purgatoire 
et  les  prières  pour  les  morts,  ils  relevaient  la  morale 

n.  Mariac  Virginis,  nequc  se  miiiiiunt  signo  crucis  'Reinerii  Liber  contra 
Valdenses,  p.  07). 

*  Frcqiitnler  orant,  jojunant,  abstinentqiie  omni  tempore  a  camilms, 
ovis,  caseoque  (Reinerii  Lib.  contra  VoldenseSy  p.  68).  Voy.  sur  toul  ce 
qui  précèflc  Summa  fratris  Renerii  de  catharis  et  Leonistis  seu  pau- 
peribvs  de  Lmjduno,  ap.  Martène  et  Durand,  Thésaurus  anecdotoritm, 
t.  V,  p.  1759-1776,  Schmidt,  toul  le  second  volume,  et  Tari,  déjà  cilê  de 
M.  Réville. 

*  tVcdicavano  che  la  chiesa  non  polcva  posséder  nnlla  se  non  in  comuno 
(Lami,  Le5.,U,488). 


^An.  1194)  PATARLNS  MITIGÉS.  ôiU 

avec  le  libre  arbilre,  en  proclamant  la  nécessité  du  con- 
solamentum  pour  être  sauvé.  C'était  comme  un  sacre- 
ment, qu'on  méritait  par  la  prière  et  par  le  jeûne,  qu'on 
recevait  par  l'imposition  des  mains,  en  présence  des 
fidèles,  à  la  lueur  des  flambeaux.  Le  consolé  voyait  son 
mariage  dissous  ;  il  jurait  de  ne  plus  s'approcher  d'au- 
cune femme,  de  ne  plus  vivre  que  de  nourriture  végélale 
(ce  qui  permet  de  croire  que  les  patarins  modérés  tolé- 
raient parmi  les  non-consolés  la  nourriture  animale 
comme  l'alliance  de  la  femme),  puis,  après  l'accolade  gé- 
nérale, il  se  relirait  dans  une  solitude,  au  pain  et  à  l'eau 
pour  quarante  jours  *. 

C'est  ainsi,  en  conservant  quelque  chose  des  doctrines 
et  des  cérémonies  de  l'Église,  que  les  patarins  préten- 
daient rester  chrétiens,  quand  ils  détruisaient  le  christia- 
nisme dans  son  essence.  Ce  dualisme  qu'on  leur  repro- 
chait, ils  prétendaient  le  voir  chez  les  catholiques,  qui 
mettaient  le  diable  en  lutte  avec  Dieu.  C'est  aux  catho- 
liques et  non  à  nous,  disaient-ils,  qu'on  peut  imputer  le 
crime  de  simonie  et  le  scandaleux  abandon  de  tous  les 
devoirs  religieux*.  Mais  le  mystère  de  leurs  rites  permet- 
tait de  leur  attribuer  «  mille  erreurs  ou  plutôt  mille  hor- 
reurs contre  la  foi  apostolique.  »  Ainsi  écrivait  à  l'arche- 
vêque de  Bordeaux  Yvon,  prêtre  de  Narbonne%  un  de 
ces  faux  frères  qui  s'insinuaient  parmi  les  hérétiques, 


»  Duat,  XXIV,  f«  269',  ap.  Schinidl,!!,  H9-i20,  98,  ll^i.-  Lami,  Uz.. 
U,  482. 

*  Divina  spernunt  cum  ininistris  officia,  asscrentes  oinuia  syinoniaca 
{Arnulli  Gesla  archiep.  MedioL,  1.  IV,  ap.  Perlz,  VIH,  20). 

^  Multos  quotidie  errores,  imopotius  liorrores  quos  conlra  fidem  apostoli- 
cam  asserebant,  audiens  subticebam.  (Lettre  d'Y  von  dcNarbonneàGirjud, 
arch.  de  Bordeaux,  ap.  Mathieu  Paiîs,  Uistoria  major,  ann  1245,  p.  413, 
Paris,  1644). 


tantôt  pour  eonnditn?  leur^  dt>2ines  et  leurs  uMPors.  tan- 
tôt,  >i  Ton  eu  croit  César  il'Heisterbach,  c  par  amour  des 
fille>  \  B  et  qui  racootaieDt  s«.>uvent«  même  sans  être  Gas- 
cons, lieaucoup  plus  i]u*il>  n'avaient  tu.  Ayant  feint  d*em- 
brasier  li^ur  croyance,  \\nu  avait  pu  vivre  trois  mois  an 
milieu  d'eux.  <c  A  leur  table,  disait-il,  j'ai  bu  les  plus 
nobles  vins,  mangé  les  mets  les  plus  délicats'.  De  laToscane 
et  de  la  Lombardie  partaient  pour  Paris  divers  suppôts  des 
écoles,  et  pour  les  foires  des  villes  françaises  de  nom- 
breux marchands,  avec  la  commune  mission  de  convertir 
les  riches  laïques,  leurs  correspondants,  leurs  commen- 
saux ou  leurs  hôles'.  »  Un  autre,  Ranieri  Sacconi,  pa- 
tarin  dix-sept  ans,  et  parvenu  parmi  ses  frères  h  la  haute 
dignité  de  l'épiscopat,  abjurait  tardivement  leurs  erreurs 
pour  revêtir  le  froc  de  Saint-Dominique  \  et  parlait  de 
leurs  réunions  secrètes  comme  jadis  les  païens  de  celles 
des  chrétiens  primitifs\  «  Je  n'ai  pas  vu,  disait-il,  un 

^  Sci^itis  fmter  luc  non  frequentare  convt  nticuh  bœrcticorum  propCer 
haerescs,  sed  propter  pucilas  (César  «l'Hcislerbach.  loc.  cit.,  p.  557). 

*  Apiid  eos  tribus  mensibus  splendide  ac  voluptuose  procurabar...  .\obi- 
lissima  {Kiterinorum  bibi  TÏna,  rabiolas  et  ceratia  et  alia  iUecebrosa  coroe- 
dens,  deceptores  decipicns,  paterinumcpie  me  proGtens  (Yvon,  ihid.).  Il 
faut  croire  que  par  rabiolas  et  ceratia,  Yvon  entendait  des  mets  redier- 
chés  ;  niai<  comme  ces  mots  ne  se  trouvent  que  dans  sa  lettre  avec  ce  sens, 
on  ne  sait  ce  qu'ils  signifient.  S'il  fallait  en  juger  par  ce  qu'en  dit  Ducange, 
ce  seraient  des  navets,  des  raiforts,  quelque  plante  comme  le  céleri.  Il  n*y 
aurait  là  rien  de  bien  rafHné. 

^  Mihi  sua  ceperunt  sécréta  detegere,  perhibentcs  quod  ex  omnibus  fere 
civitalibus  Lombnrdiîe  et  quibusdain  Tusciuî  Parisios  dociles  transmisisseni 
scholarcs  quodinii  logiiis  cavillationihus,  alios  cliam  theologicis  disserta- 
tionibuN  insudanles,  ad  astruendos  ipsorum  errores  et  professionein  apobto- 
lica:  ndci  confiitandam.  >lullos  etiain  inercalores  hac  intentione  mittuntad 
nundinas,  ut  pervertant  divites  laïcos  commensales  et  hospiles  (Yvon,  ibid,). 

^  Ego  frater  Hiulierius  olim  bicresiarcha,  nunc  Dei  gratia  sacerdos  in 
ordine  fratrum  prscdicatorum...  dico  quod  in  17  annis  quibus  heu!  con- 
Tersulussum  cum  eis...  (Heinerii  Liber  contra  Valdenses^  p.  67.) 

^  Voy.  Ilinucius  Félix,  Octaviust  c.  9,  p.  90.  Ëd.  de  Leyde,  1709. 


(;Vn.  \VJ\)  JUGÉbS  PÂK  LES  ORTUODOXIDS.  TmI 

seul  d'entre  eux  prier  en  particulier,  pleurer  sur  ses 
péchés,  se  frapper  la  poitrine,  faire  un  acte  de  contri- 
tion ^  » 

Toutes  ces  accusations,  au  demeurant,  reviennent  au 
reproche  d'hypocrisie.  On  ne  voit  rien  de  criminel, 
mais  on  suppose  tout,  car  on  n'admet  pas  une  vie  hon- 
nête avec  une  religion  fausse*.  C'est  le  langage  partial 
de  la  passion  et  de  la  foi,  que  démentent  les  plus  sérieux 
témoignages.  Saint  Bernard,  si  sévère  aux  croyances, 
dis'^ulpe  les  mœurs  dans  la  sincérité  de  son  âme.  ce  Rien 
de  moins  réprchensible,  écrit-il,  que  leurs  conversations. 
Uuanl  à  leurs  actes,  ils  sont  conformes  à  leurs  paroles*.  » 
—  «  Malgré  loutes  mes  recherches  dans  les  procès  faits 
par  nos  frères,  écrit  de  son  côté  Sandrini,  dominicain 
de  Florence,  je  n'ai  pas  trouvé  que  les  hérétiques  conso- 
lés en  Toscane  commissent  des  actes  énormes,  notamment 
dans  les  rapports  d'homme  à  femme.  Leurs  erreurs  ve- 
naientdonc  de  rintelligencc,  plutôtqucde  la  sensualilé\» 


*  Non  vidi  uliqueni  ex  cis  orare  secreto,  scorsim  ab  aliis,  aut  oslenderc 
se  trifiteni  de  peccatissuis,  seu  lacryinare,  vel  pcrcutere  peclus  suum,  si?o 
aliquid  hujus  modi  quod  essct  signuin  contrilionis  (Reinerii  Lib.  contra 
ValdenseSy  p.  07). 

^  Mimdos  se  coram  populo  et  justitia  pr-ieditos  esse  simulant  (Joachim  m 
Apocalypt.^  t*  131*).  —  Nitids  vitse  apparentia  (Guil.  de  Podio  Laurentii, 
6VI).  —  Duin  speciom  prseferunt  pietalis,  dum  evangelicoî  parsimoniae  et 
auslcritatis  inentiuntur  excmpla  {Acta  sanctorum,  Vita  S.  Dominiâ,  t.  I 
d*aoùt,  547).  Ces  citations  sont  empruntées  à  Touvrage  deSchmidt,  H,  155. 
—  Génie  finla  ed  ipocrita  (Lami,  Lez,,  II,  488). 

^  Si  conversationeni  interroges,  nihil  irreprehensibilius,  et  quod  loquitur 
factis  ))roliat...  Jam  quod  ad  vilam  moresque  spcctat,  neminem  concutit, 
ncminem  circumTenit,  neminem  supergreditur  (S.  Bernardi  sermo  6b, 
\,  1495). 

*  Per  ({uanto  io  abbia  cercalo  ne'  proecssi  falti  da'  iioslri  i'rati,  non  ho 
trovato  cbe  gli  eretici  consohiti  in  Toscana  passassero  ad  atti  enormi,  e  che 
si  commettesse  mai  da  Idro,  massime  Ira  uomini  e  donne,  eccesso  alcuno 
di  seofo...  Onde...  i  loro  errori  piùcfaedi  sensualità,  d^inteUelto.  (Tiré 


ôyi  LE  PATAHLSMIi:  RECRUTÉ  (An.  1194; 

Eiïlîn,  d'après  le  savant  Lami,  si  prévenu  pourtant  contre 
les  palarins,  «  les  niéchanls  ne  pouvaient,  chez  eux,  ni 
exercer  le  ministère  ecclésiastique,  ni  parvenir  a  l'épisco- 
pat.  Prêtres  et  diacres  devaient  être  honnêtes  dans 
l'Église  de  Dieu*.  » 

Ainsi  vont  les  choses  dans  les  sociétés  religieuses. 
Souvent  elles  rachèlent  l'infériorité  du  nombre  par  la  supé- 
riorité du  caractère  et  de  la  vie  :  elles  se  font  respectables 
parce  qu'on  les  épie,  et  pour  ôter  une  arme  à  leurs  en- 
nemis; elles  travaillent  avec  ardeur,  pour  accroître  leur 
force  par  la  richesse.  Dans  l'aclive  Florence  nul  n'était 
plus  actif,  plus  industrieux  que  les  patarins.  L'abstinence 
amaigrissait  leur  cor[)s,  palissait  leur  visage,  exténuait 
leur  voix,  ce  dont  on  leur  faisait  un  crime,  quoiqu'on  en 
fit  un  mérite  aux  moines';  ils  n'en  étaient  pas  moins 
infatigables,  réprouvant  l'aumône',  soit  comme  excita- 
tion funeste  à  la  paresse,  soit  par  cet  amour  de  l'or  dont 
se  défendent  mal  ceux  qui  le  gagnent  à  la  sueur  de  leur 
front.  «  Chez  eux,  dit  saint  Bernard,  on  ne  mange  pas  son 
pain  dans  l'oisiveté  ;  on  travaille  de  ses  mains  pour  sub- 

d'une  Vie  de  Fra  Huggiero  des  Calcagni,  par  le  i*.  Sandrini,  qui  a  laissé  ma- 
nuscrit un  volume  de  Vies  de  dominicains  iUustres  de  S.  Maria  Novella. 
Lami  la  rapporte  in  extenso  à  partir  de  la  p.  540  au  t.  1(  de  ses  Lezioni. 

^  Per  loro  di  più  i  caUivi  preti  non  potevano  amminislrare,  niuno  mal- 
vagio  poleva  essere  vescovo,  In  chiesa  di  Dio  non  poteva  aver  sacerdoli  e 
diaconi  se  non  buoni  (l^mi,  Lez.^  H,  448). 

*  Pallent  insuper  ora  jejuuiis  (S.  Bernardi  senne  65,  I,  1495).  — 
Tristes  sunt  omni  teinpore...  et  faciès  eorum  pallore  peipetuo  deprimunlur 
(Joachim,  m  Apocai.,  f"*  151'). 

Est  Patliari:«li;i 
Visio  trislis 
Vox  lacrimosu. 
Jieiiiurdus  Morlaceiisis,  ciUl.  ilc  SdiiiiiJt,  il,  15 j.; 

^  Elemusynas  uuUas  aut  paucas  faciunt,  nulles  extraneis  (Summa  palru 
lieneriit  ap.  Nartèue,  Theê,  anecd.^  V,  1765). 


[ky.  1194)  D'AHTiSxVNS  ET  DE  NOBLES.  353 

venir  à  son  existence*.  »  —  «  Entrait-on  dans  leur  secte 
pauvre  et  mendiant,  après  quelque  séjour  on  en  sortait 
riche,  parce  que,  occupes  du  matin  au  soir  aux  œuvres 
mondaines  des  marchands,  ils  ne  permettaient  pas  à  leurs 
mains  de  rester  en  repos".  »  —  «  Vit-on  jamais  au  Nou- 
veau Testament  que  les  apôtres  allassent  aux  foires  pour 
des  affaires  terrestres,  et  qu'ils  eussent  la  soif  de  l'or 
comme  les  patarins'?  » 

C'étaient  donc  des  gens  de  labeur  qui  faisaient  la  force 
et  comme  l'armée  du  palarisme  à  Florence.  Mais  à  leur 
tête  marchaient  des  nobles,  ennemis  du  saint-siége  et 
amis  de  l'Empire,  partisans,  dans  la  société  religieuse, 
de  ce  dualisme  qu'ils  voulaient  établir  dans  la  société  ci- 
vile, favorables  à  l'organisation  hiérarchique  de  l'épisco- 
pat  cathare,  parce  qu'il  ressemblait  à  celle  de  la  société 
féodale*;  adonnés  enfin  à  une  vie  de  plaisir,  de  débau- 
che même,  où  les  chroniqueurs  florentins  voient  la  re- 
naissance de  la  secte  d'Épicure*.  Pour  eux  comme  pour 

*  Panem  non  comedit  ociosus,  opcratur  manibus,  unde  vitam  suslentct 
(S.  Bernardi  sermo  66,  I,  1495).  —  Se  quasi  de  siio  labore  Tivenles 
(Joachim,  in  ApocaL,  ^  132*).  Citations  de  Schmidt,  II,  156. 

*  Si  pauper  enim  fueris  et  mendicus,  moram  cum  illis  facias,  stalim 
exies  opulenlus,  qiiippc  a  diluculo  ad  crepusculum  in  mundanis  operosi 
mercaturis,  manus  non  permittunl  otiari.  (Ebrardus,  170,  ap.  Schmidt,  II, 
156). 

^  Nunquani  invenilur  in  Novo  Teslamento  quod  apostoli  essent  ncgotia- 
tores  et  quod  pergerent  ad  nundinas  causa  negotiationis  terrenaî,  et  quod 
anhelarent  pecuniam  cumulandam  sicut  yos  facitis  (Monela,  in  Patarinoê, 
ap.  Schmidt,  II,  156). 

Accipicndo, 
Kil  tribuendo 
Sunt  opulentes. 
(Bernard.  Norlac.  ap.  Schmidl,  II,  156.) 

^  Hisloire  des  Albigeois.  Les  Albigeois  et  V Inquisition j  par  Nap.  Peyrut, 
Paris,  1872,  ap.  Révillc,  loc.  cit.,  p.  59. 

^  La  citlà  era  in  que  tempi  nioUo  corrotla  di  eresia;  c  iiitra  le  altre  cra 
délia  sclta  delli  Epicurei  par  vizio  di  lussuria  o  di  gola  (YiUaai,  IV,  29). 

UIST.   DE   FLORENCE.    —   1.  23 


354  LE  1>ATAR1SME  COMBATTU  (Am.  1S07) 

Dante,  répicurismc  est  une  hérésie  qui  mène,  comme  les 
autres,  aux  monstruosités  de  Sardanapale  ^ ,  et  qui  tue 
l'âme  avec  le  corps*.  On  confondait  alors  et  même  plus 
tard  ceux  qui  repoussent  toute  doctrine  religieuse  avec 
ceux  qui  s'écartent  de  la  doctrine  orthodoxe^.  Les  hommes 
que  le  grand  justicier  du  temps  précipite  dans  le  cime- 
tière d'Épicure,  au  mépris 'de  ses  affections,  de  ses  ad- 
mirations personnelles,  ce  sont,  pele-méle,  les  incré- 
dules, les  hérétiques,  les  vicieux*. 

C'est  qu'en  effet  les  uns  et  les  autres,  avec  une  com- 
mune audace,  étalaient  au  grand  jour  leurs  aberrations 
ou  leurs  vices.  Par  le  conseil  ou  l'exemple,  ils  y  gagnaient 
les  faibles  et  les  simples  d'esprit*.  Le  scandale  était  grand 
aux  premières  années  du  treizième  siècle.  Les  corrom- 
pus faisaient  école  d'immoralité.  Les  hérétiques  ne  méri- 
taient plus  le  singulier  reproche  d'aimer  les  conciliabules 
secrets*.  Ils  célébraient  publiquement  leur  culte,  prê- 
chaient au  milieu  des  champs,  sur  les  places  des  villes, 
comme  dans  les  églises,  provoquaient  les  prêtres  à  des 
disputes  solennelles  en  présence  du  peuple,  faisaient  ex- 
poser la  théologie  cathare  par  d'éloquents  docteurs  for- 
més à  la  dialectique  dans  l'université  de  Paris.  Le  clergé 


*  Dante,  Parad.,  XV,  106. 
«  Dante, /n/'.,X,  14,  15. 

'  On  ne  peut  comprendre  autrement  que  Lami  ait  pu  dire  des  patarins, 
malgré  tant  de  témoignages,  et  contrairement  au  sien  propre  :  «  Osceni  ed 
inccsluosi  ail'  eccesso,  empi  e  barbaramente  cnideli  (Lez,,  U,  483).  » 

*  Dante,  Inf,,  ch.  ix  et  x,  ch.  xv,  106. 

B  Ut  jam  non  in  occulto,  sicut  aliqui,  nequitiam  suam  exerceant,  sed 
suum  errorem  publice  manifestent,  et  ad  suum  consensum  simplices  attra- 
hant  et  infirmes  (Concil,  LaUran.,  III,  u"  27.  Mansi,  ConciL,  XXII, 
232). 

®  Erano  uoinini  amanti  le  coaventicole  e  i  nascoadigli  a  guisa  di  quoi  chc 
male  operano  (Luni,  U,  483). 


(An.  1!207)  PAR  INNOCENT  ID.  355 

n*osait  les  altaquer  à  cause  du  nombre  et  de  la  puissance 
de  leurs  prolecteurs*. 

Innocent  III  l'osa  le  premier.  Sa  jeunesse  et  son  gé- 
nie le  poussaient  à  faction.  Il  était  temps,  s'il  voulait 
conserver  au  saint-siége  la  direction  des  âmes  chrétiennes. 
Les  plus  ardentes  commençaient  à  ne  plus  voir  dans  le 
successeur  de  l'apôtre  un  médiateur  nécessaire,  et  à  croire 
qu'elles  pouvaient  par  les  austérités  et  la  souffrance  s'éle- 
ver au-dessus  des  puissances  hiérarchiques,  racheter 
leurs  péchés  et  ceux  mêmes  des  autres  hommes*.  De 
moins  absolues,  ne  voulant  pas  désespérer  encore,  récla- 
maient impérieusement  la  création  d'une  milice  destinée 
à  combattre  les  ennemis  de  l'Église  et  du  ciel.  Ce  grand 
pape  leur  en  donna  deux  :  les  dominicains  et  les  francis- 
cains. En  attendant  que  ces  ordres  nouveaux  pussent 
s'imposer  aux  diverses  classes  4e  la  société  chrétienne  et 
y  exercer  leur  énergique  action  *,  il  exerçait  vigoureuse- 
ment la  sienne,  non  sans  rencontrer  une  résistance  qui 
l'indignait  et  l'irritait. 

Que  Milan  lui  résistât,  il  ne  pouvait  s'en  étonner. 
Milan  était  loin  de  Rome,  et  au  joug  de  Rome  préférait  le 
joug  de  l'Empire.  Plus  que  jamais  elle  était  à  la  tête  des 
défenseurs  de  l'hérésie,  a  Les  hérétiques  y  accouraient 
comme  à  la  sentine  de  l'erreur.  Tout  ce  qui  s'écarte  du 
dogme  catholique  y  était  tenu  pour  point  de  foi  ^.  »  Mais 


*  Non  erat  qui  eos  impedire  auderet,  propter  multitudinem  et  potentiam 
fautorum  ipsorum  (Reinerius,  ap.  Schmidt,  1, 144). 

*  Huillard-Bréholles,  Hiêt,  diplom,  de  Frédéric  II,  introd.,  t.  I,  p.  195. 
'  Gela  ne  tarda  guère,  s'il  faut  en  croire  Villani  :  c  Dur6  questa  inale- 

dittione  e  heresia  intino  al  tempo  di  S.  Fi^ancesco  e  di  S.  Douienico  (Villani, 
IV,  29).  » 

^  Vos  spiritibus  attendentes  erroris,  facti  estis  haereticae  pravitatis  pr»- 
cipai  defensores...  Ad  cifitatem  veatram  quasi  quamdam  erroris  sentiiiiin 


5â«>  PROCÉDIKË  C4i>Th£  Lk  TATARISME.  (Ajc.  1207) 

qu'il  en  fût  de  même  dons  l'Italie  centrale  el  jusque 
dans  le  palrimoine  de  saint  Pierre,  c'était  une  oflense 
an  protecteur  temporel  comme  au  père  spirituel.  Laissant 
donc  de  côté  les  stériles  plaintes  et  ses  foudres  méprisées, 
il  fiûsait  flamboyer  le  glaive  et  allumait  les  bûchers.  Par 
là  seulement  il  devenait  redoutable.  Viterbc  osait  bien 
nommer  consuls  des  patarins  (1207),  mais  ces  consuls, 
il  les  mettait  en  fuite,  puis  il  faisait  instruire  leur  pro- 
cès *.  Aux  habitants  il  prescrivait  de  dénoncer  leurs  con- 
citoyens hérétiques;  au  dénonciateur  il  livrait  en  partie 
les  biens  confisqués.  Toute  maison  ayant  donné  asile  à  ces 
grands  coupables  était  détruite,  sans  qu'il  fût  permis  ja- 
mais de  la  rtkyifier;  tout  ami  qui  leur  ouvrait  sa  porte, 
partait,  en  cas  de  récidive,  pour  un  exil  perpétuel.  L'ac- 
cusé avait  l'obligation  deré{K)ndre  aux  interrogatoires,  et 
les  témoins  à  décharge  le  droit  de  ne  point  parler.  Juges, 
avocats,  notaires  étaient  tenus  de  lui  refuser  tout  bon 
oflice,  sous  peine  de  perdre  leur  emploi.  Le  condamné  ne 
pouvait  appeler  de  la  sentence.  Point  d'aumône  pour  lui 
ni  les  siens  après  la  condamnation,  point  de  sépulture 
chrétienne  après  le  bûcher*. 

Sous  CCS  terribles  rigueurs,  Viterbe  courbait  la  tête; 
mais  aux  portes  mômes  de  Vilerbe  on  la  relevait  obsti- 
nément.11  fallait  la  présence,  l'action  personnelle  du  pape, 
pour  stimuler  le  zèle  des  bourreaux  et  décourager  la  con- 
stance des  victimes.  A  Orvieto,  commandait  pour  le  saint- 
siège  Pietro  Parentio,  un  noble  romain,  jeune,  sensé, 


confugiunt,  ubi  pro  religionc  suscipitur  quidquid  discordare  a  fîdecathoHca 
demonstralur  (Innoc,  III  Epist.y  1.  V,  ep.  189,  21  oclobre  1212.  —  Ba- 
luze,  H,  693). 

«  Gcsta  Inn.  III,  Baluze,  I,  79. 

*  Inn.  m  EpisL,  1.  X,ep.  150.  Viterbe,  25 septembre  1207. Baluie, il,  74. 


(Aîf.  1218)  PATARINS  POURSUIVIS  A  SIENNE.  557 

éloqueiit\  En  1199,  il  y  avait  soutenu  un  rude  combat 
contre  les  patarins,  armes  de  pierres,  de  lances,  d'épées, 
barricades  dans  leurs  rues  et  retranchés  dans  leurs  tours. 
Après  avoir  démoli  tours  et  palais,  enchaîné,  flagellé, 
exilé,  accablé  d'amendes  les  plus  criminels  des  agres- 
seurs, il  se  flattait  de  faire  régner  l'ordre  par  la  crainte, 
quand  il  voit  ces  vaincus  le  troubler  avec  audace,  exiger 
qu'il  rende  les  sommes  conflsquées,  qu'il  renonce  au 
gouvernement  de  la  ville.  Ce  «  doux  agneau,  »  comme 
l'appelle  l'hagiographe*,  abandonne  l'argent  sans  trop 
de  résistance,  mais  il  se  cramponne  à  son  siège  avec  une 
énergie  qui  cause  sa  mort.  Attaqué  dans  son  palais, 
il  y  succombe  sous  le  couteau  des  patarins*. 

Si  le  sang  ne  coulait  pas  à  Sienne,  c'est  que  Sienne 
réservait  ses  forces  contre  ses  implacables  ennemis,  les 
Florentins;  mais,  en  1218,  les  hérétiques  y  étaient  assez 
forts  pour  arracher  aux  magistrats  des  engagements  con- 
traires à  leurs  devoirs,  à  la  justice  et  au  droit*.  D'accord 
avec  l'évêque  de  Sienne,  avec  ses  chanoines  et  tous  les 
gens  pieux,  l'évêque  d'Ostie  et  de  Velletri,  légat  du  pape, 
déclarait  nuls  ces  serments,  «  ou  pour  mieux  dire  ces  par- 


*  iEtalc  juvenis,  sensus  canitie  senex,  sermonc  facundus  (Âda  sancio- 
rum,  Vita  P.  Parentii,  t.  V  de  mai,  p.  87).  M.  Gregorovius,  Geschichte 
Stadi,  Rom.,  II,  31,  dit  que  ce  nom  est  celui  d'une  des  familles  patri- 
ciennes de  Rome.  Il  parait  pour  la  première  fois  en  1148  parmi  les  séna- 
teurs. Dans  les  Fragm.  Fulginaiis  historiœ  {Antiq,  liai,  y  IV,  137),  on 
rencontre  beaucoup  d'hommes  de  ce  nom  ayant  exercé  le  pouvoir  à  Or- 
\ieto.  —  Voy.  Arch.  »tor.,  3'  série,  t.  XXII,  ann.  1875,  disp.  4,  p.  52. 

*  Circumdans  agnum  mansuelum  synagoga  luporum  (ibid.,  p.  89). 

'  L'bugiographe  ajoute  qu'ils  voulurent  jeter  le  cadavre  dans  un  puits, 
mais  qu'ils  ne  purent  ni  lover  le  cadavre  ni  ouvrir  le  puits.  (Acta  sando^ 
runiy  ibid.,  p.  89.)  Cf.  Hurter,  II,  265  sq.,  et  le  travail  de  M.  Fumi,  déjà 
cité,  qui  donne  des  détails  un  peu  difl'érents. 

^  Magistratus  offîcium,  justitiam  et  juris  effectum  impediunt  (Arch.  de 
Sienne,  30  mai  1218.  Caleffo  vecchio,  p.  72). 


558  PRÉMCATEDRS  PâTARLNS  EN  TOSCANE.        (An.  1il8) 

jures*  ;  »  il  dissolvait  toules  ces  sociélés  impies  «  d'Albi- 
geois ou  de  quelque  nom  qu'on  les  appelle',  »  qui  avaient 
apporté  à  Sienne  le  scandale  et  la  ruine;  il  en  excommu- 
niait tous  les  membres,  avec  ceux,  quels  qu'ils  fussent, 
qui  en  créeraient  de  semblables;  il  ordonnait  que  cette 
sentence  serait  renouvelée,  tous  les  jours  de  fête,  dans  les 
églises,  au  son  des  cloches  et  les  cierges  allumés'.  Ces 
foudres  purent  empêcher  Thérésie  de  conquérir  de  nou- 
veaux adeptes;  elles  n'intimidèrent  nullement  ceux  qui 
déjà  la  professaient. 

Leur  chef  spirituel,  leur  évêque,  résidait  à  Florence. 
C'était,  depuis  l'an  1212,  un  certain  Filippo  Paternon, 
d'origine  inconnue,  mais  qui  étendait  sa  juridiction  sur 
presque  toute  la  Toscane,  d'Arezzo  jusqu'à  Pise*.  Pralo, 
le  val  d'Arno,  le  val  d'Eisa  dépendaient  de  lui.  A  Poggi- 
bonzi,  il  avait  une  école  florissante.  Ses  ministres  par- 
couraient le  pays  :  on  écoutait  avidement  les  prédications 
d'un  Farnese,  d'un  Torsello,  d'un  Brunetto,  d'un  Jacopo 
de  Montefiascone.  De  redoutés  seigneurs  suivaient  avec 
leurs  familles  les  services  religieux  de  la  secte,  lui  ou- 
vraient, en  cas  de  danger,  leurs  châteaux  et  leurs  tours. 
Le  plus  sûr,  le  plus  inexpugnable  de  ces  asiles,  c'était  la 
forte  tour  de  San  Gaggio,  située  sur  la  route  de  Rome, 
au  penchant  d'une  de  ces  ravissantes  collines  qui  ver- 
doient au  sud  de  Florence,  à  un  mille  à  peine  de  la  porte 
San-Pier-Galtohni*.  Elle  commandait  au  loin  la  campagne 

*  Que  sunl  potius  perjuria  nomiDanda  (ibid.), 

*  Colligationem  etiam  impietatis  et  omnes  societates  iniquas  sive  de 
scarpetta,  sive  Albigensium,  quocumque  nomine  censeantur  (ibid.). 

'  Arch.  do  Sienne,  Caleffo  vecchio,  ibid. 

*  Son  nom  semble  venir  de  Patarin.  Ce  n'était  peut-être  qu'un  surnom, 
un  sobriquet. 

>  Aujourd'hui  por^a  Romana.  Les  Langobards,  dit-on,  appelaient  </a^^'o 
un  bois  avec  pâturages. 


(Aw.  1218)  PATARINS  PUISSANTS  A  FLORENCE.  559 

et  protégeait  les  domaines  de  Barone,  fils  de  Barone,  un 
de  ces  magnais  presque  inviolables,  parce  qu'ils  dépen- 
daient de  Frédéric  II,  pleins  de  mépris  pour  les  magis- 
trats et  les  petites  gens,  comme  pour  les  foudres  de 
l'Église.  Pulce,  fils  de  Pulce,  d'une  famille  calabraise*, 
Ghiaro,  fils  de  Manette,  Gante,  fils  de  Lingraccio,  Uguc- 
cione,  fils  de  Gavalcante,  rivalisaient  avec  les  Baroni 
de  zèle  hérétique  et  de  collectes  pour  soutenir  leur  culte 
avec  leurs  pasteurs.  Au  nord  de  la  ville,  sur  les  bords  du 
Mugnone,  et  dans  la  ville  même,  les  Gipriani  ouvraient 
leurs  maisons  aux  cérémonies  religieuses,  quand  la  per- 
sécution ralentie  ne  commandait  plus  le  mystère  des 
épaisses  murailles  ou  des  profonds  souterrains*. 

G'était  l'ordinaire  à  Florence.  Les  patarins  s'y  ressen- 
taient à  peine  du  coup  funeste  dont  Innocent  UT,  en  1215, 
venait  de  frapper  le  catharisme  dans  la  ville  de  Milan  et 
la  province  de  Languedoc,  en  faisant  un  seul  canon  obli- 
gatoire pour  l'Église  entière,  de  toutes  les  mesures  prises 
par  lui  et  avant  lui  contre  l'hérésie'.  Gonfiants  moins  dans 
leur  nombre  que  dans  l'humaine  et  philosophique  tolé- 
rance de  leurs  concitoyens  orthodoxes,  ils  ne  s'épouvan- 
taient guère  de  l'extermination  lointaine  des  Albigeois, 
Le  canon  du  concile  restait  contre  eux  lettre  morte  : 
on  ne  l'exécutait  que  sur  leurs  cadavres  et  sur  leur 
postérité.  Un  des  plus  opulents,  nommé  Gherardo,  qu'on 
saluait  du  titre  de  messere  ou  messire,  et  qui,  par  con- 
séquent, était  docteur  ou  chevalier,  s'étant  converti, 
en  1218,  aux  doctrines  cathares,  les  pratiquait  libre- 

*  Lamiy  Lez.,  II,  511,  563. 
«  Ibid,,  497,  562. 

^  Concil,  Lateran.  Canon  III  dehœreticix,  Mans'^  ÇonciL,  XXU,  987  sq. 
Schnoidt,  I,  151. 


5<:o  DÉBUT  DE  U  PERSÉCUTION  A  FLORENCE.      (Ah.  1225) 

menl,  et  allait  même,  cinq  ans  plus  tard  (1223),  reposer 
en  terre  ecclésiastique  du  sommeil  éternel.  C'est  alors 
seulement  que,  pris  d'un  beau  zèle,  Fra  Grimoaldo  de 
Pralo,  mineur  franciscain  et  inquisiteur  de  Fiorence,  in- 
struisait le  procès  et  condamnait  le  défunt.  La  famille  de 
Gherardo  tombait  sous  le  coup  de  ces  rigueui^  posthumes. 
Son  fils  aîné  Ugolino  et  sa  sœur  Avvognente,  pour  sauver 
leur  vie,  abjuraient  leur  foi.  Plus  fermes,  ses  trois  autres 
fils  et  sa  femme  Adelina  étaient  enveloppés  dans  la  sen- 
tence qui  le  poursuivait  au  lombe^u^  Si  elle  fut  exécutée 
contre  eux  ou  s'ils  y  échappèrent  par  la  fuite,  c'est  ce 
qu'on  ne  saurait  dire;  mais  le  scandale  de  celte  inhu- 
mation chrétienne  porta  ses  fruits.  De  simples  soupçons 
suffirent  désormais  pour  qu'elle  fût  refusée  :  Gherardo 
Cipriani  dut  ensevelir  secrètement  sa  mère  dont  on  n'a- 
vait pas  poursuivi  la  personne,  dont  on  ne  poursuivait 
pas  la  mémoire,  mais  qui  avait  porté  dans  son  sein  un 
fils  devenu  rebelle  à  son  Dieu. 

Tels  étaient,  à  Florence,  les  timides  débuis  de  la  per- 
sécution. Pourtant  saint  François  d'Assise  y  était  venu, 
puis  saint  Dominique.  Un  compagnon  de  ce  dernier,  Fra 
Giovanni  de  Salcrne,  y  avait  établi  les  Dominicains  au 
couvent  de  Sunta-Maria-Novella,  dont  il  était  prieur.  Mais 
il  fallait  du  temps  à  la  semence  divine  pour  germer  dans 
un  sol  ingrat.  En  1227,  on  osa  davantage.  Un  prêtre, 
jadis  patarin,  s'était  rendu  à  Rome,  pour  représenter  au 
nouveau  pape,  Grégoire  IX,  le  déplorable  état  de  l'Église 
florentine.  Aussitôt,  Giovanni  de  Salerne  reçoit  l'ordre  de 
procéder  judiciairement  contre  Paternon  l'hérésiarque, 
et  de  le  tenir  en  prison,  avec  ses  acolytes,  jusqu'à  ce  qu'ils 

*  Lami,  Lez.y  II,  536.  Raumer,  Gesch.  der  Hobenst.,  III,  512. 


(An.  i-227)  L'ÉVÊQUE  PATARIN  CONDAMNÉ.  5(ii 

fassent,  devant  tout  le  peuple,  une  solennelle  abjuralion. 
S'ils  persévèrent  dans  leurs  erreurs,  il  devra  être  procédé 
eonire  eux  selon  la  rigueur  des  décrets*.  L'évêque  catho- 
lique Giovanni  de  Velletri*,  stimulé  sans  doute  par  de 
semblables  commandements,  et  plus  actif  ou  plus  auto- 
risé que  l'inquisiteur,  requiert  les  magistrats  de  lui  prê- 
ter assistance,  et  fait  appréhender  au  corps  l'évêque 
patarin,  son  rival  exécré.  Ce  misérable  apôtre  n'avait 
en  lui  l'étoffe  ni  d'un  martyr  ni  d'un  héros.  Il  paya  sa 
liberlé  au  prix  d'une  feinte  apostasie.  On  le  relâcha 
«  imprudemment,  »  dit  Lami%  et  il  recommença  ses 
conciliabules,  il  fut  pire  que  jamais*.  Toulefois  sa  fai- 
blesse lui  ôtail  tout  crédit  dans  son  diocèse,  et  la  peur 
aussi  le  reprenant,  il  disparut  sans  bruit  de  Florence,  où 
lui  succédèrent  tour  à  tour,  dans  ses  fonctions  épiscopales, 
ses  lieutenants  de  prédication,  Torsello,  Brunetto,  et 
enfin  Jacopo  de  Monteûascone". 

Plus  fermes  et  plus  fidèles,  ces  nouveaux  pasteurs  ren- 
contraient devant  eux  un  ennemi  plus  redoutable,  parce 
qu'il  était  plus  résolu.  Un  nouvel  évêque  venait  d'être 
donné  aux  orthodoxes,  incident  toujours  fâcheux  pour 
les  hérétiques,  car  ils  payaient  d'une  recrudescence  de 
persécution  la  ferveur  des  premiers  jours.  Ardingo  des 
Foraboschi,  nommé  à  ce  poste  de  combat,  était  chanoine 
de  Pavie^  Issu  d'une  grande  famille  florentine,  il 
connaissait  à  merveille  le  terrain  brûlant  où  il  posait  le 


*  Bulle  de  Grégoire  IX,  aux  archives  de  S.  Maria  Novclla. 

«  Il  resta  à  la  tête  de  ce  diocèse  de  1205  à  1230.  Voy.  Ughelli,  Italia 
iocra^  t.  III. 
'  c  Incautamente.  »  (Lami,  Lez.,  U,  499.) 
^  Lami,  ibid, 

*  Moneta,  ap.  Lami,  ibid. 

*  Ughelli,  Italia  sacra,  III,  141 . 


562  SÊYËRITÊ  DE  L'ÉYÊQUE  ARDDfGO  (Am.  1S3S) 

pied.  L'Église  concevait  tant  d'espoir  de  son  zèle,  qnek 
décret  pontifical  qui,  en  Languedoc,  ôtait  ToflOce  deTIn- 
quisition  aux  évoques  pour  le  donner  aux  frères  prê- 
cheurs (1252),  ne  parait  pas,  à  Florence,  avoir  reçu  son 
exécution.  L'évéque  conserva  la  haute  main,  sauf,  pour 
le  jugement,  à  demander  aux  inquisiteurs  domini- 
cains leurs  lumières,  et,  pour  Texécution,  à  faire  appel 
au  bras  séculier. 

A  peine  installé  dans  son  diocèse,  il  donnait  une  pre- 
mière marque  de  son  énergie,  en  faisant  saisir  et  en 
envoyant  à  Rome,  loin  des  coreligionaires  dont  l'appui 
était  leur  force,  deux  palarins,  Pielro  et  Andréa,  qui, 
dans  leur  isolement  et  par  crainte  de  la  torture,  venaient 
sans  trop  de  peine  à  résipiscence.  Puis  il  provoqua  chez 
les  orthodoxes  un  redoublement  de  dévotion  envers  la 
Vierge  Marie,  dédaignée  des  hérétiques  ;  il  créa  des  con- 
fréries où  l'on  chantait  des  hymnes  à  la  Reine  des  Anges, 
et  qui,  pour  ce  motif,  furent  appelées  compagnies  des  Za«- 
desi\  Par  ces  moyens,  il  empêcha  le  mal  de  s'étendre,  en 
attendant  qu'il  pût  le  guérir.  Les  malades  ne  cherchaient 
plus  qu'à  se  garder  de  médecins  qui  ne  connaissaient 
d'autre  remède  que  le  fer  et  le  feu.  Ils  n'osaient  plus 
propager  la  contagion  et  faire  des  prosélytes.  Ils  recom- 
mençaient à  chercher  de  secrets  et  sûrs  asiles.  Aux  an- 
ciens, trop  connus,  ils  en  préféraient  de  nouveaux,  tan- 
tôt chez  un  certain  Amato  dans  la  ville,  tantôt  chez  Al- 
bizo  des  Caponsacchi,  aux  environs,  à  Ripoli  (1235)*. 


^  On  lisait  à  Santa  Reparata  une  inscription  sur  une  de  ces  compagnies 
fondées  plus  tard,  en  1281  :  S.  Societatis  Laudensium  B.  M.  V.  qui  con- 
gregantur  in  ecclesia  S.  Reparata.  Ann.  1310  de  mense  no?ember.  •  (Lami, 
II.  514-515.) 

'  Ripoli,  où  il  y  avait  une  importante  abbaye,  était  ï  deux  milles  de  Flo- 


(Ah.  1234)  ET  DE  GRÉGOIRE  IX.  363 

Dans  cette  périlleuse  vie  de  mystère,  les  femmes  jouaient 
le  rôle  de  Providence  :  par  la  ruse,  mieux  que  les  hommes 
par  la  force,  elles  protégeaient  les  frères  compromis. 
Margherita,  l'infatigable  épouse  de  Pulce,  Theodora,  sa 
parente,  étaient  alors  au  premier  rang.  Elles  servaient 
d'intermédiaire  entre  les  chefs  de  la  secte  et  les  plus 
humbles  sectaires,  donnaient  à  ceux-ci  de  l'argent,  du 
blé,  des  vivres,  du  vin,  leur  procuraient  la  joie  suprême 
du  consolamentum.  D'autres,  il  est  vrai,  n'accomplis- 
saient ces  œuvres  de  charité  fraternelle,  ne  suivaient  les 
cérémonies  du  culte  qu'à  contre-cœur  et  par  soumission  à 
leurs  maris.  Alors,  soit  faiblesse  de  caractère,  soit  révolte 
de  la  conscience,  elles  dénonçaient  ou  se  laissaient  arra* 
cher  l'obscure  vérité.  C'est  ainsi  que  plus  tard  Laman- 
dina,  femme  deRinaIdo  et  belle-fille  de  Pulce,  voyait  son 
témoignage  invoqué  par  l'Inquisition,  et,  sans  haine  pour 
les  patarins,  prononçait  leur  arrêt  de  mort. 

Mais  cette  heure  souhaitée  de  la  vengeance  céleste  tar- 
dait trop  au  gré  du  sainl-siége.  Grégoire  IX  se  multi- 
pliait pourtant  et  réveillait  de  son  mieux  le  zèle  endormi 
de  ses  collaborateurs.  Il  sommait  l'évéque  Ârdingo  de 
requérir  le  bras  séculier,  et  si  le  bras  séculier  refusait, 
de  le  contraindre  par  les  censures  ecclésiastiques  pro- 
noncées sans  appel  (1234)  \  II  ne  laissait  au  potestat 
que  huit  jours  pour  punir  les  hérétiques  dénoncés,  si 


rence,  derrière  San  Miniato  al  Monte.  En  1188  elle  dépendait  déjà  de  Tor- 
dre de  Yallombreuse  (Repelti,  I,  24,  art.  Ahaziadi  Ripoli), 

*  Dicta  potestas  et  successores  sui...  ad  denunciationem  suam,  prout  ei8 
per  te  denunciatum  fuerit,  processuri...  quod  si  pnedicti  potestas  et  con- 
silium  monitis  tuis  acquiescere  forte  contemserint,  tu  eos  ad  prjemissa  per 
censuras  ecclesiasticas  appellatione  remota  coropellas.  (Bref  publié  par 
Ugbelli,  ItaUa  sacra,  t.  îli,  à  Tévèque  Ardingo.  —  Lami  qui  reproduit  ce 
bref,  en  a  longuement  établi  la  date.  Yoy.  Lez.,  II,  520-531.) 


504  LES  PATARINS  DE  FLORENCE  (As.  1S34) 

dans  l'intervalle  ils  n'avaient  fait  amende  honorable'. 
Ce  magistrat  devait,  ainsi  que  ses  successeurs,  prêter 
serment  de  poursuivre  Thérésie*,  et,  avec  l'aide  de  son 
conseil,  insérer  aux  statuts  de  la  ville  celui  que  venait  de 
publier  l'ordinaire,  de  hxrelicis  difidandis  et  baniendis^. 
Le  premier  et  le  second  dimanche  de  l'Aven t,  à  la  messe 
solennelle  de  Santa  Rcparata,  l'évéqueen  personne  avait 
ordre  de  rappeler  au  poteslat  son  devoir  et  d'en  réclamer 
l'accomplissement. 

Enrichir  d'un  chapitre  nouveau  les  constitutions  de 
Florence,  c'était  chose  facile;  il  le  fut  moins  d'extermi- 
ner l'hérésie.  On  put  bien  jeter  en  prison  quelques  mar- 
chands considérés^;  mais  contre  le  mauvais  vouloir  des 
citoyens  et  même  des  officiers  subalternes  se  vinrent 
briser  tous  les  efforts  des  magistrats  principaux.  Les  or- 
dres reçus  n'étaient  exécutés  qu'en  apparence  :  on  sus- 
pendait les  jugements;  on  restituait  en  secret  l'argent 
des  amendes  ;  on  fermait  les  yeux  sur  le  retour  des  exi- 
lés'. Les  maisons  s'ouvraient  pour  leur  donner  asile, 
pour  les  cacher  au  besoin.  Ces  complices  étaient  trop 
nombreux  pour  qu'on  les  pût  châtier  de  peines  corpo- 
relles, et  quant  à  l'excommunication  pontificale,  suivant 
le  mot  d'un  chroniqueur,  ils  la  buvaient  comme  de  l'eau  ^ 
Rien  de  moins  surprenant  dans  la  catholique  Italie.  On  y 
avait  bien  d'autres  audaces.  N'est-ce  pas  à  Sienne  qu'un 

*  Ipsi  rectores  eum  capi  facere  tcneantur  et  caplum  infra  oclo  dies  posl- 
quam  esset  ab  ipso  episcopo  condcmnatus  punire...  nisi  redirel  ad  inanda- 
tum  Ecclesiie  (ibid,), 

*  Pro  quibus  omnibus  liberius  cxsequcndis  tain  praefalam  potestatem 
quam  successores  suos  prœstare  volumus  simile  juramcntum  (ibid,). 

'  Il  devint  le  cbap*  40  du  livre  III. 

*  Lami,  Lez.,  II,  519  sq. 

<^  Raunier,  Gesch.  der  Hohenst.,  t.  III,  p.  342.  Léo,  t.  I,  p.  415. 
^  Maledictionem  bibentes  ut  aquam  (ap.  Ferrari,  II,  SS2). 


(Ak.  1234)  SOUTENUS  PAR  FRÉDÉRIC  U.  365 

polcslat  faisait  couper  la  tête  à  des  clercs',  et  à  Parme 
qu'on  enterrait  dans  le  fumier  ceux  qui,  en  mourant,  se 
repentaient  de  leur  opposition  au  clergé'? 

Gibelins  et  patarins  avaient  d'ailleurs  un  point  de 
contact  :  ils  étaient  également  dévoués  à  Frédéric  II, 
parce  qu'ils  comptaient  également  sur  lui.  Or  Frédéric, 
en  butte  à  la  haine  des  guelfes,  était  pour  les  orthodoxes 
un  objet  d'horreur.  Les  hardiesses  de  sa  pensée  dépas- 
saient de  beaucoup  celles  des  hérétiques.  Indifférent  ou 
incrédule  aux  dogmes  comme  aux  pratiques  de  la  foi, 
par  ses  habitudes,  par  son  langage,  il  scandalisait  les 
âmes  pieuses.  Âvait-il  un  ami  dans  le  sacré  collège, 
c'était  ce  matérialiste  Ubaldini,  son  compagnon  dans 
l'enfer  de  Dante%  qui  disait  effrontément  :  «c  Si  j'ai  une 
àme,  je  l'ai  perdue  pour  les  gibelins*.  »  C'est  parmi  les 
femmes  arabes  qu'il  prenait  ses  maîtresses*;  c'est  sur 
l'emplacement  des  églises  qu'il  leur  construisait  des  pa- 
]ais\  Comme  il  entretenait  à  sa  cour  des  astrologues  de 
Bagdad,  étranges  avec  leurs  longues  barbes  et  sous 
leurs  robes  flottantes,  on  lui  attribuait  des  relations  avec 
Astaroth  et  Belzébuth\  Il  appelait  jonglerie  le  viatique 

«  Andréa  Dei,  Cronica  Sanese,  1289,  R.  I.  S.,  t.  XY,  40. 
«  Affb,  Sioria  di  Parma,  t.  III,  p.  101.  Léo,  1. 1,  p.  413. 
»  Inferno,  X,  120. 

^  Se  anima  ë,  io  Tho  perduta  pe*  GhibelUni  (Renvcnuto  d*Imola,  Coftir- 
ment.  ad.  Inf.y  X,  120,  ap.  Muratori,  ArUiq.  IlaL,  I.) 

*  Cberrier,  Hisl,  de  la  lutte  des  papes,  etc.,  II,  34. 

*  In  pluribus  terris  regni  Àpuliae  ubi  fuerunt  ecclesis  Deo  dicatae,  sua- 
ruDi  meretriculanim  loca  conslruiit  (Nie.  de  Curbio,  Yita  Innocenta  /K, 
§  29,  R.  1.  S.,  t.  m,  part.  I,  p.  592  sq.). 

^  Amisit  astrologos  et  magos  et  vates 

Reelzcbulh  et  Astaroth,  proprios  pcnatei», 
Tenebrarum  consulens  per  quos  polcstates, 
Sprererat  Ecclesiim  et  mundi  magnâtes. 

(Vers  cités  par  le  légat  Albert  de  Bebam,  dans  son  carnet  autographe»  Re^ 


366  FRÂ  RIGGIKRO  DES  GALCA6NI  (Av.  ISM) 

porté  à  un  mourant^;  il  niait  que  Dieu  puisse  tout &ii« 
et  naître  d'une  vierge';  il  aimait  à  s'entendre  nomiiMr 
précurseur  de  rÂntechrist'.  Moïse,  Jésus,  Mahomet 
étaient  pour  lui  trois  imposteurs,  et  on  Taccusait  d'avoir 
écrit  un  livre  pour  le  prouver*.  Aux  justes  griefs  s'en 
ajoutaient  d'incohérents  et  de  ridicules.  On  voyait  dans 
son  habitude  de  se  baigner  le  dimanche  le  mépris  des  di- 
vins préceptes  sur  le  repos  dominical',  dans  sa  présenee 
à  la  messe  l'impie  bravade  d'un  excommunié,  dans  soh 
absence  aux  offices  le  cynique  aveu  de  son  impiété*.  Quoi 
qu'il  fit,  il  était  damnable;  mais  son  moindre  crime  n'é- 
tait pas  de  prêter  ouvertement  appui  aux  patarins''. 

Le  temps  n'était  donc  plus  des  ménagements  et  des 
lenteurs.  Sans  retard  il  fallait  écraser  ces  rebelles  que 
grandissait  l'impunité.  Un  évêque  énergique  n'y  suffit 
pas?  On  lui  donnera  pour  l'assister,  au  lieu  d'Aldobran- 
dino  Cavalcanti,   tiède  inquisiteur,  Fra  Ruggiero  des 


gistrum  epist.^  p.  128.  Yoy.  Hôfler,  Bibliothek  des  Hier.  Vereins.  Stutt- 
gart, 1847,  et  Renan,  Averroès,  p.  250.) 

*  Heus  ne,  iiiquit,  quam  diu  durabit  trulTa  ista  I  (Chnm.  Alberidf  an. 
1239,  p.  568,  ap.  Cherrier,  loc.  cit.,  II,  169.) 

'  Insuper  dilucida  voce  affirmare  vel  potius  mentiri  pnesumpeit  quod 
omncs  fatui  sunt  qui  credunt  nasci  de  virgine  Deum  qui  creavit  naturam  et 
onmia  potuisse  (Lettre  de  Grégoire  IX,  21  juin  1239,  ap.  Math.  Paris,  p.  S46). 

'  Gaudet  se  nominari  prseambulum  anticbristi  (ibid.)» 

*Ce  livre  De  tribus  baratoribus  (Math.  Paris,  Ùfid.)  a  été  attribué  i  bien 
des  personnages.  Voy.  Renan,  Averroès^  p.  235.  M.  Renan  affirme  qu'il 
n^a  jamais  existé.  Du  moins  personne  n'en  a-t-il  vu  Tédition  de  1598. 
Celle  de  1 755  (Vienne)  n'est  probablement  qu'une  imposture,  une  spécula- 
tion de  libraire.  (Dict.  hist,,  art.  Pierre  des  Vignes.  Cherrier,  II,  169.) 

'  Fcrtur  quod  fréquenter  balneis  usus  fuerit  diebus  dominicis.  Per  hoc 
patcl  quod  prœccpta  Dei  et  festa  et  sacramenta  ecclesi»  irrita  censuit  et  ina- 
nia  (Vitodurani  Chronicon,  ap.  Eckard,  t.  I,  p.  1739). 

®  Cherrier,  loc.  cit.,  II,  271. 

^  Hic  fldem  catholicam  non  tenebat;  hsreticos  publiée  fovehgt  (Nie  de 
Curbio,  Yita  Inn.  /F,  §  29,  loc.  cit.). 


(An.  1240)  INQUISITEUR  A  FLORENCE.  367 

Galcagni,  Florentin  aussi,  et  de  qui  Ton  espère  mieux 
(1240)*.  La  nomination  émanait  jadis  de  l'ordinaire; 
elle  émane  désormais  du  saint-siége,  et  le  juge  ecciésias- 
lique  en  reçoit  plus  d'autorité  dans  l'instruction  des  pro- 
cès*. L'évcque  restait  bien  chargé  de  lui  transmettre  les 
ordres  de  Rome,  et  libre,  quand  il  le  jugeait  opportun,  de 
les  exécuter  lui-même'  ;  mais  le  plus  souvent  c'est  l'in- 
quisiteur qui  prononce  sur  la  culpabilité;  c'est  lui  qui, 
mettant  les  coupables  hors  de  l'Église,  les  livre  de  droit 
au  bras  séculier.  Prétendre,  comme  l'ont  fait  d'impru- 
dents apologistes,  que  le  potestat  seul  frappait,  et  nulle- 
ment l'Inquisition,  ce  serait  donc  imputer  le  crime  au 
bras,  non  à  la  tête,  rendre  le  bourreau  et  non  le  juge 
responsable  du  châtiment.  Mais  il  est  strictement  vrai 
qu'à  Florence  des  lois  jalouses  ne  permettaient  pas  plus 
au  Saint-Office  de  citer  directement  à  son  tribunal  les  sus- 
pects d'hérésie  que  de  les  condamner  au  bûcher.  À  la 
manière  de  Rome  antique,  où  était  inconnu  le  ministère 
public  des  modernes,  l'inquisiteur  suscitait  quelque 
homme  de  loi  pour  dénoncer  les  faits  et  les  démontrer 
devant  lui,  faisant  appel  ainsi  aux  passions  les  plus  bas* 
ses,  et  provoquant  au  sein  des  familles  la  hideuse  déla- 
tion. S'il  diminuait  par  là  l'odieux  de  sa  tâche,  il  en 
augmentait  assurément  les  difficultés. 

Fra  Ruggiero  des  Calcagni  le  comprenait.  Doué  de 


t  Lami,  Les.,  U,  540-543. 

*  On  peut  voir  dans  Lami  (II,  582)  un  texte  tiré  des  arcbÎTes  de  S.  Na-^ 
ria  NoveUa  qui  prouve  que  la  procédure  ordinaire  c*était  une  délégation 
des  pouvoirs  de  Tévêque  à  l'inquisiteur  :  c  Ego  Fr.  Roger ius...  Episcopi 
Flor.  judicis  ordinarii  vicarius  constilutus  in  hune  modum...  Yobis  super 
fiacto  haereticorum  cominittimus  vices  nostras  in  examinando  et  senten- 
tiando...  » 

^  Lami,  Les.,  U,  560. 


3(;8  PATARINS  CONDAMNÉS  A  FLOREfiCE.  (Ah.  iM) 

clairvoyance,  plus  peul-clre  que  d'énergie,  il  se  mita 
l'œuvre  sans  ardeur.  Il  craignit  de  soulever  une  faciioD 
qui  embrassait,  s'il  en  faul  croire  Lami,  le  tiers  desd- 
toyens\  D'audacieuses  menaces  d'incendie  contre  Santa 
Maria  Novella  et  de  mort  contre  les  dominicains  lui 
commandaient  la  prudence*.   Trois   ans    s'écoulèrent 
avant  qu'il  ouvrit  son  tribunal.  Il  y  parut  enfin  (1243), 
n'osant  différer  davantage.  Il  s'y  fit  assister  de  quelques 
notaires  et  de  deux  ou  trois  des  plus  considérables  frères 
de  son  ordre'.  Après  s'être  assuré  le  concours  des  ma- 
gistrats, il  jeta  dans  les  prisons  plusieurs  patarins,  in- 
struisit leur  procès  et  les  condamna  comme  hérétiques, 
ce  qui  entraînait  pour  eux  le  supplice  du  bûcher.  Mais 
avant  qu'on  en  eût  terminé  les  sinistres  préparatifs,  les 
Baroni,  avec  des  hommes  à  leur  solde,  délivraient  les 
prisonniers  et  les  emmenaient  dans  le  val  d'Ârno,  où 
Guido  Cacciaconli  leur  ouvrait  les  portes  de  sa  «  terre  » 
de  Cascia.  En  sûreté  dans  cet  asile,  et  sans  penser  à  la 
mort  qu'ils  avaient  vue  de  si  près,  ces  intrépides  sectai- 
res relevaient  aussitôt  la  tête  et  catéchisaient  ouverte- 
ment tout  le  pays.  La  vindicte  publique  les  y  poursuivit. 
Cacciaconti  fut  sommé  de  les  en  expulser,  sous  peine  d'y 
être  contraint  par  les  armes.  Il  cédait  en  apparence,  n'é- 
tant pas  le  plus  fort;  mais  usant  d'une  charitable  équi' 
voque,  de  nuit  il  conduisait  ses  hôtes  à  Pontassieve,  qui 
lui  appartenait  également  et  dont  le  curé  n'avait  pour  les 
patarins  que  des  sympathies.  De  là,  ils  passèrent  sur  les 


*  Tanti  signori  c  signore  che  componevano  una  tena  parte  délia  cittî 
(Laini,  Lez.,  II,  563).  —  Cf.  Raumcr.  Gesch.  der  Hohetulaufen,  l.  IV, 
p.  187.  Léo,  1.  IV,  c.  8,  t.  I,  p.  155. 

*  Lami,  Lez.,  II,  563. 
5  Ibid.,  p.  544-547. 


(An.  1245)  PIETRO  DE  VÉRONE  A  FLORENCE.  369 

domaines  de  la  puissante  famille  des  Pazzi,  où  ils  furent 
longtemps  à  l'abri  \ 

Humilié  d'un  tel  échec,  Fra  Ruggiero  implorait  par- 
tout assistance.  Il  invoquait  les  magistrats,  Tévêque,  le 
souverain  pontife.  C'est  le  souverain  pontife  qui  Fenten- 
dit  et  le  tira  d'affaire,  en  le  reléguant  au  second  plan. 
Après  deux  ans  d'interrègne,  Innocent  IV  venait  d'être 
exalté  par  les  sept  cardinaux  dont  se  composait  le  con- 
clave. D'un  caractère  résolu  et  avec  ce  coup  d'oeil  sûr  qui 
sait  juger  les  hommes,  il  envoya  l'ordre  à  Fra  Pietro  de 
Vérone  de  partir  pour  Florence  (1245).  Ce  dominicain, 
plus  connu  sous  le  nom  de  saint  Pierre  Martyr,  était, 
depuis  quatorze  années,   inquisiteur  à  Milan*.   L'élo- 
quente vigueur  de  sa  prédication  avait  soulevé  contre 
les  hérétiques  la  Lombardie  entière.  C'était  un  'homme 
jeune  encore,  de  haute  stature^  à  la  télé  énergique,  à  la 
voix  tonnante.  Dès  les  premiers  mois  de  1244',  il  em- 
brasait déjà  les  Florentins  de  sa  parole  enflammée.  «  On 
le  suivait,  dit  un  écrivain  de  son  ordre,  comme  un  pro- 
dige vivant \  »  On  lui  attribuait  le  don  des  miracles. 
On  rapportait  qu'un  jour,  comme  il  avait  convoqué  le 
peuple  au  Mercato  muovo^  quartier  des  changeurs*,  un 

*  Lami,  Ltz,^  II,  564. 

•  Depuis  1232.  Voy.  Limi,  Lez.,  U,  513. 

'  Plusieurs  disent  qu'il  vint  auparavant;  mais  la  démonstration  de  Lami 
(Les.,  n,  537-538)  est  péremptoire.  M.  Passerini,  Storia  degli  stabilimerUi 
di  heneficenxa  e  iTiêtruzione  gratuUa  délia  città  di  Firenze,  p.  2.  Flor., 
1853,  1  vol.  in-8*),  dit  qu*il  fut  appelé  en  1243  par  Tinquisiteur.  Sur  la 
date  il  n*j  a  pas  de  difficulté,  car  on  peut  «  être  appelé  i  à  la  fin  de  1243 
et  n'arriver  qu*au  commencement  de  1244.  L'initiative  de  Tinquisiteur 
n'est  pas  impossible  non  plus,  si  Ton  suppose  qu*il  pria  le  pape  de  donner 
Tordre  ^  Fra  Pietro  de  venir  à  Florence;  mais  il  est  peu  vraisemblable  :  on 
ne  se  suscite  pas  à  soi-même  un  rival. 

^  Le  P.  Sandrini,  ap.  Lami,  Lez.,  II,  565. 

^  Vocato  populo  civitatis  iu  platea  quœ  mercatum  novum  dicilur  {Acla 

HIST.  DE  PLOBBHCB.   —  I.  21 


370  MIRACLE  Âl  MERCATO  >UOYO.  (Ah.  lS4i) 

cheval  échappé  y  porta  le  Irouble  dans  l'auditoire.  Tous 
à  la  fois  voulaient  s'enfuir  et  se  pressaient  au  débouché 
trop  étroit  des  rues.  Lui,  alors,  étendant  le  bras  et  fai- 
sant le  signe  de  la  croix  sur  la  foule,  s'écria  d'une  voix 
forte:  —  Que  personne  ne  bouge!  —  On  obéit.  L'ani- 
mal furieux  s'élance,  pour  traverser  la  place,  sur  la  tête, 
les  épaules,  les  reins,  les  genoux  das  hommes  et  de^  fem- 
mes que  meurtrit  son  dur  sabot,  et  cependant,  quand  il 
eut  passé.  Ton  constata  que  nul  n'avait  de  maP.  Quel 
moyen  de  révoquer  le  fait  en  doute,  puisque,  à  quelques 
jours  de  là,  il  se  renouvelait  sur  le  Mercato  vecchio? 
c(  L'ennemi  du  genre  humain,  sous  la  forme  d'un  cheval 
noir^  fait  irruption  par  la  rue  où  étaient  les  boutiques 
des  forgerons.  »  Même  panique,  même  signe  de  croix, 
même  fuite  épouvantée  et  inoffensive  de  Satan  V  L'imagi- 
nation populaire,  grâce  à  une  confusion  de  lieu,  avait 
doublé  le  miracle.  Le  pinceau  de  Taddeo  Gaddi  le  ramena 
plus  tard  à  l'unité,  en  le  retraçant  sur  le  mur  extérieur 
de  l'oratoire  dit  del  Bigallo^. 

Trop  étroite  pour  ces  merveilleuses  prédications  était 
la  place  de  Santa  Maria  Novella,  leur  théâtre  ordinaire. 
En  vue  de  l'agrandir,  Fra  Pietro  sollicita  l'autorisation 

Banctorunif  Vita  S.  Pétri  martyrn,  29  avril,  t.   ni  d'aTril,  p.  692). 

*  Acta  sandorum,  ibid. 

*  Prsdicante  l'clro  in  foro  veteri,  hiimani  generis  hostis  in  forma  equi 
nigcrrinii  apparens,  movcns  se  ex  strata  fabrorum  ferrariomm,  etc.  (Ado 
sanctorum,  ibid.).  Ces  miracles  ont  été  rapportés  h  la  suite  de  la  Vie  du 
saint,  œuvre  de  son  contemporain  Tommaso  de  Lentino,  par  le  dominicain 
Ambrogio  Taegio. 

^  Ou  de  S.  Maria,  puis  de  la  Misericordia  Yecchia.  On  peut  voir  dans  TOf  • 
wrvaiore  fioreniino  (t.  I,  à  la  suite  delà  p.  96,  3*  éd.,  Flor.  1821),  la  re- 
production au  trait  de  cette  fresque  assez  bien  conservée.  Le  peintre  a  re- 
présenté le  Frère  prêchant  et  le  cheval  galopant  sur  les  têtes,  en  suivant 
une  ligne  au  bout  de  laquelle  on  aperçoit  le  diable  et  deux  animaux  sinis* 
très,  cornus  comme  lui. 


(An.  1244)  PATARINS  PARTOUT  ENHARDIS.  371 

d'acheter  des  terrains  tout  à  Tentour*.  Cette  question  fut 
agitée  comme  une  aiTaire  d'État.  Au  son  de  la  cloche  et 
par  crieurs  publics  le  potestat  convoqua  son  conseil  spé- 
cial, puis  son  conseil  général.  Les  capitudini  ou  prieurs 
des  arts  prirent  pari,  selon  Tusage,  aux  délibérations*. 
La  vente  des  terrains  fut  consentie,  et  la  sonore  élo- 
quence de  Tapôtre  put  bientôt,  sur  un  emplacement  plus 
vaste,  exalter  plus  d'auditeurs  à  la  fois. 

Il  en  sentait  le  besoin,  car,  pour  le  moment,  il  restait 
seul  sur  la  brèche.  Aux  patarins  ses  adversaires  venaient 
du  dehors  les  plus  sérieux  motifs  de  s'enhardir.  Tandis 
qu'en  France  le  Saint-Office  livrait  aux  flammes  Toulouse 
et  Béziers,  en  Italie,  les  cathares  de  Rimini,  de  Faenza, 
de  Viterbe,  tenaient  librement  leurs  assemblées.  Ceux  de 
Lombardie  ouvraient  des  écoles  publiques  ;  à  Plaisance,  ils 
chassaient  l'évêque;  à  Milan,  ils  tuaient  le  grand  inquisi- 
teur'*. Fra  Kuggiero  en  était  tout  effrayé,  car,  selon  la 
vive  expression  d'un  moderne,  il  «  craignait  sa  peau 
autant  qu'un  autre\  »  Il  ne  demandait  qu'à  négliger, 
qu'à  oublier  ses  devt)irs  périlleux  de  juge  ecclésiastique. 
S'ils  lui  étaient  rappelés  par  l'incessant  aiguillon  de  Pie- 
tro  de  Vérone,  s'il  faisait  quelques  procès,  quand  on  lui 
avait  dénoncé  des  patarins  qui  ne  pouvaient  ou  ne  vou- 


*  Anno  1244,  Ind.  5,  die  i9  exeunte  decembris,  ad  insttntiam  et 
postulationeiïi  karissimi  fratris  Pétri  professionis  ordinis  praedicatorum 
(Doc.  tiré  des  archives  de  S.  Maria  Novella,  ap.  Lami,  U,  566,  et  Cantini, 

n,  iii). 

*  Per  utrumque  consilium  civitatis  Florentie  générale  sciiicet  et  spéciale 
in  palatio  solidan.  ad  sonum  cainpane,  et  per  vocera  preconum,  ex  précepte 
D.  Bernardini  Rollandi  Rubei  Potestatis  Fbr.  more  solito  congregatum  et 
per  capitudines  et  prières  artiiim  civitatis  predicte  ad  dictum  consilium 
conv()cato8...  (Doc.  de  S.  Maria  Novella,  ap.  Lami,  U,  566.) 

'  Corio,  ann.  1252.  Hurter,  1.  XIY.  Ricotti,  1,  285-288. 

^  Sully,  CEconomiei  royales,  t.  1,  p.  95.  Ëd«  Ilichaud  et  Poujoulat. 


572  LES  CmTAlNES  DE  SAINTE-MARIE.  (Ak.  iUi) 

laicnt  nier  qu'ils  fussent  de  la  secle,  alors  il  les  sollici- 
lait  «  humblement  »  de  renoncer  à  leur  foi  ;  il  ne  les 
condamnait  que  sur  un  formel  refus*.  Cette  suprême 
ressource  de  l'apostasie,  on  la  laissait  toujours  aux  incul- 
pés; mais  ils  savaient  bien  distinguer  une  poursuite 
molle  d'une  poursuite  ferme,  et  dans  le  nombre  comme 
dans  la  résolution  de  leurs  frères  ils  trouvaient  un  encou. 
ragement  à  persévérer.  De  là  des  condamnations  inévita- 
bles ;  si  rares  qu'elles  fussent,  elles  excitaient  le  cour- 
roux de  la  secte,  elles  provoquaient  ses  menaces.  Des  cris 
de  mort  étaient  partout  proférés  contre  les  frères  prê- 
cheurs. 

Inquiet  à  bon  droit,  et  désireux  de  leur  donner  une 
garde,  Pietro  de  Vérone  invita  les  nobles  catholiques, 
qui  avaient  tous  l'habitude  des  armes,  à  se  réunir  dans 
le  couvent  de  Santa  Maria  Novella  pour  en  assurer  la 
sécurité.  L'affluence  fut  telle  de  ceux  qui  répondirent  à 
son  appel,  qu'il  conçut  aussitôt  le  dessein  de  transformer 
cette  garde  défensive  en  une  milice  offensive,  en  un 
ordre  militaire,  prêt  à  courir  sus  aux  hérétiques  pour 
l'honneur  de  la  religion*.  L'acte,  dans  cette  nature  de 
feu,  suivait  de  près  la  pensée  :  peu  de  jours  suflirenl 
pour  taire  de  cette  conception  hardie  une  vivante  réalité. 
Les  nobles  enrôlés  furent  revêtus  d'un  habit  blanc  avec 

*  Voici  le  texte  d'une  de  ses  sentences  (31  janvier  4245)  :  —  Quia  coi>- 
stat  mihi,  auditis  et  intellectis  hseredibus  Bonae  Uioris  Ricemti  de  Poppio 
hsercticae  consolataî,  ipsam  esse  hxreticam  consoiatam  manifestam  a  sancU 
fide  catholica  deviare;  et  quod  monita  et  rogata  humiliter,  ooluit  de  suis 
liaeresibus  discedere  :  babito  consilio  nostrorum  fratnim  et  Dei  omnipoteolis 
nomine  invocalo,  per  sententiam  judico  eam  hsreticam  esse,  et  taoquam 
bsereticam  et  pro  baeretica  condemno  eamdem  relinquens  ipsam  judicio  se- 
culari  (Doc.  ap.  Lami,  11,559). 

•  Larai,  Lez.  U,  568.  —  Cantini,  11,  Hl,  113.  —  Passerini,  Sioria  degli 
êlabiliimnii^  etc.,  p.  3. 


An.  1244)        REGRUDKSGENGE  DE  LA  PERSËGUTION.  373 

une  croix  rouge  sur  la  poitrine  et  sur  le  bouclier.  Douze 
des  principaux  reçurent  des  gonfalons  blancs,  aussi  à 
croix  rouge,  avec  une  étoile  au  coin  supérieur,  près  de  la 
hampe.  C'était  désigner  les  capitaines,  car  à  eux  seuls, 
dans  les  usages  du  temps,  il  appartenait  de  porter  les 
bannières.  Autour  d'eux  accoururent  en  foule  les  fidèles; 
on  admit  jusqu'à  des  femmes  dans  leurs  rangs ^ 

Les  patarins  apprirent  bientôt  à  leurs  dépens  ce  qu'é- 
lait  cette  société  des  capitaines  de  Sainte-Marie,  ou, 
comme  on  disait  dans  les  premiers  jours,  des  inquisi- 
teurs de  la  foi'.  «  Ils  firent  dans  la  ville,  écrit  le  savant 
et  orthodoxe  Lami,  tout  ce  que  voulut  le  saint,  et  qui 
n'est  que  trop  connu  par  l'histoire  de  sa  vie'.  »  Arrêter 
les  hérétiques,  1rs  remettre  aux  mains  de  l'inquisiteur, 
telle  fut  surtout  leur  mission.  Fra  Ruggiero,  revenu  de 
ses  alarmes,  n'hésita  plus  à  multiplier  les  sentences  qui 
vouaient  les  condamnés  à  la  mort,  unique  châtiment 
inscrit  aux  statuts  pour  le  crime  d'hérésie.  De  Florence 
In  persécution  s'étendit  aux  villes  voisines  :  à  Poppi,  à 
Prato,  on  appréhenda  des  femmes,  et,  qui  pis  est,  des 


*  c  Molto  considerabilc...  E  si  arrollarono poi  uomini e donne,  t  (Lami, 
n.  568-569.) 

*  On  appelait  d'abord  les  douze  «  quaesitorum  fidei  capitani  »  (voy.  le 
doc.  dans  Lami,  H,  582),  puis  «  i  dodici  di  S.  Maria  »  (Passerini,  p.  3).  — 
On  ne  connaît  les  noms  que  de  quatre  dVntre  eux  :  Guittomanno  d*Aldo- 
brandino,  Guidalolto  de  Volto  dcirOrco,  Amico  de  Yalore  des  Roslichelli,  et 
un  des  Rossi  (Passerini,  p.  3).  Gf.  L.  del  Hi^liore,  Fir.  illuslr.,  p.  75.  —  Le 
peintre  Taddeo  Gaddi  représenta  sur  la  muraille  de  l'hospice  del  Bigallo, 
dans  une  seconde  fresque,  Pietro  de  Vérone  remettant  Tétendard  aux  douze 
capitaines.  On  peut  voir  encore  la  reproduction  au  trait  de  ce  qui  reste  de  ce 
travail,  bien  plus  détérioré  que  le  précédent,  dans  VOsserv  fior,^  t.  1,  à  la 
suite  de  la  page  06. 

>  «  E  furono  quegli  che  allora  e  dopo  in  ossequio  délia  fede  cattolica  fe- 
cero  tutto  quelle  che  il  santo  voile  nella  cittè,  e  che  è  pur  troppo  note  neir 
istoria  délia  sua  vita.  t  (Lami,  U,  569.) 


574  LES  BARONI  FONT  APPEL  A  LEMPEREDR.      (km.  i%U) 

seigneurs,  des  châtelains  qui  périrent  par  le  feu  ^ 
C'en  était  trop.  Les  nobles  fauteurs  de  la  secte  maudite 
s'indignèrent  qu'on  osât  toucher  à  leur  caste.  Les  Baroni 
réunirent  leurs  partisans,  ils  enflammèrent  leur  courage 
et  leur  haine;  ils  convinrent  avec  eux  de  recourir  à  la 
protection  de  Tempereur.  Toujours,  à  l'heure  du  dan- 
ger, se  tournaient  vers  lui  leurs  regards.  Ils  savaient  bien 
que  partout  où  se  trouvait  Frédéric  florissait  l'hérésie, 
que  son  apparition  aux  plaines  lombardes  y  avait  été  le 
signal  des  dernières  violences  contre  les  catholiques  et 
leurs  chefs.  Ils  l'avaient  vu  de  près,  en  1237,  sous  les 
murs  de  Brescia,  où,  par  conformité  d'idées  et  de  ten- 
dances, comme  par  amour  de  la  guerre  et  des  aventures, 
ils  étaient  venus  grossir  son  armée.  De  sa  bouche  ils  y 
avaient  recueilli  d'impies  encouragements.  Si  notoire  et 
si  efficace  était  la  protection  qu'il  accordait  aux  pala- 
rins,  qu'à  sa  mort,  en  1251 ,  Innocent  IV  écrivait  à  Pietro 
de  Vérone  ces  paroles  significatives  :  «  Enfin  on  peut  pen- 
ser à  détruire  l'hérésie*.  » 

Quand  les  Baroni  s'adrejssèrent  à  l'empereur,  la  rup- 
ture était  complète  entre  lui  et  l'Église.  Frappé  d'ana- 
thème,  menacé  de  déposition,  repoussé  avec  horreur  par 
ses  sujets  allemands,  il  ne  trouvait  de  sympathies,  il  n'a- 
vait de  pouvoir  qu'en  Itiilie  et  surtout  en  Toscane.  Envoyé 
ou  agréé  par  lui,  le  poteslat  de  Florence,  Pace  de  Pesan- 
nola,  Bergamasque%  était  un  gibelin  résolu,  qui,parcon- 

*  A  Poppi  Bona,  femme  de  Ricevuto  ;  à  Prato  Megliorala,  Aii>ano  Marti- 
uelli,  Andréa,  fils  dX'golino,  chAlelain  de  Civitella  (Lami,  U,  570,  58^). 

*  Lami,  II,  490. 

'  1245.  La  liste  des  Officiales  forenses  dit  Pace  Pesamigola,  et  Schmidt 
(1,180),  Pandolfo  de  Pasanellu.  On  sait  combien  rare  était  au  moyen  âg6 
Texactitude  ù  l'épfard  de.s  noms  propres.  Nous  suivons  Lami  et  les  docmnents 
contemporains. 


(An.  1244)  POTESTAT  GIBELIN  A  FLORENCE.  575 

viclion  ou  par  politique,  se  prononçait,  dès  son  entrée 
en  charge,  pour  les  palarins.  De  concert  avec  les  Baroni, 
il  arme  bon  nombre  d'hommes  sûrs,  aûn  de  les  opposer 
aux  chevaliers  de  Sainte-Marie,  et  il  attend  les  événe- 
ments. L'attente  ne  pouvait  être  longue  :  les  rudes  Flo- 
rentins n'eussent  guère  compris  qu'on  leur  mit  la  dague 
au  poing  pour  n'en  pas  faire  usage.  Dans  les  rues,  les  ca- 
tholiques militants  furent  attaqués,  surtout  les  frères 
prêcheurs.  Plus  qu'aucun  d'eux  Fra  Ruggiero  se  sentait 
menacé  :  n'était-il  pas  le  bouc  émissaire,  responsable, 
aux  yeux  des  patarins,  de  toutes  les  sévérités,  de  toutes  les 
persécutions?  Exaspéré  de  ces  attentats,  lui  jusqu'alors  si 
timide,  il  met  de  côté  sa  prudence,  et  cite  à  comparaître 
les  chefs  de  la  rébellion.  Sur  leur  refus,  il  s'acharne,  il 
s'entend  avec  l'évéque  pour  obtenir  une  sommation  du 
saint-siége.  Chose  étrange!  Ces  mécréants,  qui  résistaient 
à  l'inquisiteur,  cèdent  au  pape.  Ils  ne  croyaient  pas  que, 
même  en  son  nom,  personne  osât  les  condamner.  Ils 
comptaient  sur  une  manifestation  prochaine  de  la  puis- 
sance impériale.  Intéressés  à  gagner  du  temps,  ils  se  pré- 
sentent donc  au  tribunal  du  Saint-Ofûce  ;  ils  se  soumet- 
tent d'avance  à  ce  que  les  juges  ecclésiastiques  exige- 
ront d'eux;  ils  prennent  cet  engagement  par  écrit  et 
déposent  mille  livres  de  caution. 

Fra  Ruggiero,  fort  sagement,  avait  réclamé  cette  ga- 
rantie; l'attitude  du  poteslat  la  rendit  vaine.  Le  12  août, 
la  sentence  à  peine  prononcée,  les  Baroni  courent  auprès 
de  lui  et  invoquent  son  assistance.  Plus  que  jamais  dévoué 
à  leur  cause,  Pacede  Pesannola  envoie  sur-le-champ  deux 
massiers  de  la  commune,  avec  d'autres  officiers  revêtus 
de  leurs  insignes,  au  couvent  de  Santa  Maria  Novella.  Il 
fait  sommer  l'inquisiteur  de  révoquer  et  casser  la  cou- 


370  PRÉPARATIFS  DE  LUTTE.  (Am.  1244) 

damnation  de  Barone  et  de  Pace,  tous  deux  fils  de  Barone, 
comme  contraire  aux  ordres  impériaux.  Il  lui  enjoint  de 
restituer  les  sommes  par  eux  versées  en  gage  de  soumis- 
sion, lui  intimant,  s'il  n'obéissait,  de  se  présenter,  le 
lundi  suivant,  sous  peine  de  mille  marcs  d'amende,  au 
palais  public,  devant  le  tribunal  du  potestat. 

Intimidé,  l'inquisiteur  eût  faibli  peut-être;  mais  l'é- 
nergique Fra  Pietro  élait  derrière  lui.  Dès  le  lendemain, 
il  répliquait  donc  par  un  monitoire,  requérant  le  potes- 
tat lui-même  de  comparaître  avant  la  fin  du  jour  devant 
le  Saint-Office,  séant  à  Sanla  Maria  Novella*.  Le  silence 
du  mépris  répondit  seul  à  cette  sommation.  L'on  ne  pou- 
vait, dès  lors,  tarder  d'en  venir  aux  mains.  I^es  forces 
semblaient  égales.  Si  les  patarins  étaient  moins  nom- 
breux que  les  catholiques,  ils  pouvaient  jeter  dans  la  ba- 
lance l'épée  du  polestat.  Ils  étaient  soutenus  de  tous  les 
hommes  d'armes  que  sa  charge  l'obligeait  à  entretenir. 
Ils  pouvaient  compter  sur  Tappui  des  citoyens  aux  con- 
victions flottantes,  défenseurs-nés  de  tout  pouvoir  établi, 
et  sur  l'inertie  des  croyants  lièdes,  qui  toléraient  toutes 
pratiques  religieuses ,  tant  qu'elles  ne  causaient  point 
de  troubles  dans  l'État.  Mais  déjà  l'on  en  fomentait  de 
redoutables  :  en  rejeter  la  responsabilité  sur  les  héréti- 
ques, et  par  là  tourner  contre  eux  quiconque  jusqu'alors 

'  «  Frater  Rogeiius  depulatus contra  ser  Pacem  Passannolam potestatein 
florentinum  de  hseresi  publiée  infamatum  ,  tanquam  fautorem  hsereticoniiii 
et  publicum  defensorern  pro  eo  quod  in  negocio  fîdei  pro  baereticis  defen- 
dendis  contra  inandatum  apostolicum  se  opponit  mandando  capitanis  fidei 
et  noiariis  S.  Doni.  papx  quod  de^fficio  suo  nulialenus  inlromiUent ,  alio- 
quin  ponet  eos  in  bannum  1 00  Hbranim  et  notarios  siiniliter  in  1 00  libras 
condemnavit,  et  quod  sibi  prsecepit  quod  sententiam  latam  contra  Pacem  de 
Barone  et  Baronem  fratres  filios  olim  Baronis  revocet  et  casset,  quia  dicebat 
eam  latam  conti*a  mandalum  Imperatoris.  »  (Monitoire  de  Fra  Ruggiero  ap. 
Lami,  il,  573.) 


vAm.  1244)  PRÉDICATIONS  BELLIQUEUSES.  377 

étail  resté  neutre,  telle  fui  Thabile  politique  des  ortho- 
doxes :  elle  obtint  un  entier  succès.  I^es  patarins,  di- 
saient-ils, peuplaient  la  ville  des  scélérats  de  la  campa- 
gne ^  ;  ils  épouvantaient  ainsi  les  fidèles,  «  tous  hommes 
de  bonne  conscience,  loin  d'être,  comme  le  parti  con- 
traire, terribles  et  cruels*.  » 

On  chercherait  en  vain  un  récit  de  ces  faits  favorable 
aux  cathares.  Les  dominicains  seuls  ont  la  parole.  Faut-il 
s'étonner  dès  lors  qu'ils  mettent  l'agression  à  la  charge 
de  leurs  ennemis?  Mais  les  actes  officiels  font  mieux  con- 
naître la  vérité.  Le  24  août,  en  l'honneur  de  saint  Bar- 
thélémy, dont  on  célébrait  la  fête',  les  bons  catholiques 
étaient  convoqués  dans  les  églises  de  Santa  Reparata  et 
de  Santa  Maria  Novella.  Leurs  prédicateurs  favorisy  de- 
vaient prêcher  contre  lepotestat*.  Cet  appel  pour  un  pa- 
reil dessein  était  un  acte  do.  révolte,  que  le  principal  ma- 
gistrat de  la  ville  ne  pouvait  tolérer.  Par  son  ordre,  la 
cloche  communale  répandit  dans  les  airs  ses  bruyantes 
volées,  signal  habituel  des  réunions  populaires.  En  un 
instant,  les  patarins  et  leurs  amis  parurent  sur  la  place  : 
à  l'avance  ils  avaient  eu  des  Baroni  avis  de  se  tenir  prêts. 
Sur  leurs  chevaux  caparaçonnés  comme  pour  une  expé- 

*  Le  P.  Sandrini  ap.  Lanii,  U,  574.  Schmidl  supprime  ce  détail. 

*  •  Che  per  esser  tutti  uomini  di  buona  coscienza,  non  avevano  tanto  dei 
terribile  e  del  crudo  corne  quelli  délia  truppa  contraria.  »  (Lami,  II,  574.) 

^  Les  auteurs  disent  un  jour  de  fête,  ils  ne  semblent  pas  croire  que  tous 
les  événements  qui  vont  être  rapportés  s'accomplirent  dans  la  même  jour- 
née. Gela  résulte  pourtant  de  la  sentence  rendue  contre  les  Baroni,  laquelle 
se  termine  ainsi  :  «  Âcta  sunt  bec  in  die  B.  Bartolomei  in  platea  S.  M.  No- 
velle,  ea  die  qua  per  Pacem  et  Baronem  et  Polestatem  eicommunicatum  in 
favorera  bereticorum  contra  fidèles  est  publiée  dimicatum.  •  (Doc.  ap.  Lami, 
H,  577.) 

*  «  Eos  qui  vocati  a  nobis  ad  predicationem  vénérant  audituri  que  contra 
poteslatem  diccnda  erant.  »  (Ibtd.)  Conmaent  ceux  qui  ont  lu  cette  phrase 
peuvent-ils  dire  que  Tagression  vint  des  hérétiques  T 


578  LES  CATHOUQUES  ATTAOUfiS.  (An.  1S44) 

ditîon  militaire,  arcs  et  flèches  aux  mains,  gonfalons  dé- 
ployés, ils  se  dirigèrent  vers  les  deux  églises.  La  foule, 
en  rangs  pressés  au  pied  de  la  chaire,  écoutait  religieu- 
sement le  sermon  séditieux.  Brutalement  ils  se  précipi- 
tent sur  elle,  ils  la  dispei^ent,  la  dépouillent,  la  frap- 
pent, blesssent  plusieurs  personnes,  en  poursuivent  d'au- 
tres dans  le  cimetière  de  Santa  Repara  ta,  et  là,  sans  le 
moindre  souci  du  sacrilège,  leur  donnent  la  mort'.  Ce 
fut  dans  Florence  un  scandale  effroyable.  Les  gens  froids 
taxaient  d'exagérations  ces  clameurs  ;  mais  à  leurs  dou- 
tes on  opposait  une  éloquente  réponse  :  on  leur  montrait 
les  cadavres,  on  leur  faisait  toucher  du  doigt  les  blessu- 
res profondes*.  Le  sentiment  public,  jusqu'alors  indé- 
cis, se  prononçait  avec  énergie  pour  les  victimes  contre 
les  bourreaux. 

Sans  tarder,  les  meneurs  catholiques  profilèrent  de 
leurs  avantages.  Dans  l'après-midi  du  même  jour,  Fra 
Pietro  de  Vérone,  d'accord  avec  l'évêque  et  l'inquisiteur, 
assemblait  le  peuple  sur  la  place  agrandie  de  Santa  Maria 
Novella.  Là,  devant  un  innombrable  auditoire,  fut  pro- 
mulgué le  jugement  qui  vouait  à  la  mort  les  Baroni,  pro- 
moteurs du  criminel  et  sanglant  conflit,  fauteurs  d'héré- 
tiques, hôtes  impénitents  des  évêques  palarins  Brunetlo 
et  Torsello,  de  beaucoup  d'autres  de  la  secte',  et  notam- 
ment d'un  certain  Giovanni ,  condamné  par  le  Sainl- 

*  «  Dum  armata  manu,  implorato  auxilio  Potestatis  FloreDtie  fautoris  he- 
reticonim,  vocalis  exbannitis,  pulsata  campana  communis,  extenso  veiillo, 
equis  phaleratis,  cum  balistis ,  sagittis  et  arcubus,  nobis  se  publiée  oppo- 
suerunt  pugnando  contra  nos  et  societalem  fidei....  et  TiolaYerunt  cenie 
terium  tnajoris  ecclesiae  Yulnerando  et  occidendo  Bdeles,  intrando  eodesiin 
cumarmis,  fugando,  spoUandOy  vuinerando....  t  (Ibid,) 

*  •  De  quibus  pêne  tota  civitas  attestatur,  et  cicatrices  fîdelium  vuloeft- 
tonim  bec  idem  indelebiliter  attestantur.  »  (Ibid.) 

*  «  Quod  in  domibus  ipsorum  episcopi  beretioonim  Bumettus  et  T<m^ 


(An.  1244)  CONDAMNATION  DES  AGRESSEURS.  379 

Office,  délivré  de  vive  force,  par  leurs  propres  mains  ^ 
En  conséquence,  la  justice  ecclésiastique  les  déclarait  in- 
fâmes, ainsi  que  leurs  complices,  et  les  soumettait  à  tou- 
tes les  peines  édictées  par  les  sacrés  canons.  Leurs  mai- 
sons, «  repaires  de  perfides,  »  devaient  être  renversées 
de  fond  en  comble  et  tous  leurs  biens  confisqués*.  Quant 
aux  autres  hérétiques,  les  juges,  «  voulant  accomplir 
leur  tâche  avec  douceur,  »  promettaient  miséricorde  à 
quiconque,  déposant  les  armes,  viendrait,  avant  la  fin 
du  jour,  s'humilier  au  pied  de  leur  tribunal  et  exprimer 
sincèrement  le  vœu  de  rentrer  sans  retard  dans  le  giron 
de  l'Église». 

c<  Une  si  grande  bonté,  »  comme  dit  le  dominicain 
Sandrini,  ne  toucha  point  le  cœur  endurci  des  héréti- 
ques \  Plus  agités,  plus  entreprenants  que  jamais,  ils 
poursuivaient  d'insultes  leurs  principaux  adversaires, 
dans  les  rues  et  jusque  dans  les  églises.  Ils  ne  reculaient 
ni  devant  le  meurtre  ni  devant  l'incendie,  moyens  de 
guerre  familiers  alors  à  (ous  les  partis,  et  qu'avec  l'indi- 
gnation qui  sied  aux  consciences  pures,  ils  se  reprochaient 
i^éciproquement.  Les  orthodoxes  n'étaient  pas  en  reste 
avec  eux";  mais  ils  voulaient  s'assurer  l'avantage;  ils 


seUus  et  alii  qnamplures  heretici  siint  receptati.  •  (Ibid.)  Tous  ces  textes 
font  partie  de  la  sentence  rendue. 

*  •  Quod  idem  Baro  et  Pax  coram  nobis  confessi  sunt  (Ibid,),  • 

'  «  Et  aliis  pœnis  sacris  canonibus  infligendis  addicimus  puniendos  ;  do- 
mus  eorum  que  fuerunt  latibula  pertidoruin,  pronuntiantes  funditus  dinieii- 
das  ;  bona  eorum  omnia  pronuntiantes  et  dicenles  omnino  conûscanda.  » 
(Ibid,) 

^  «  Yolentes  in  mansuetudine  perficere  opéra  nostra....  quod  si  hodie, 
depositis  armis,  humiliantes  se,  volentes  redire  ad  gremium  S.  M.  Ecd., 
abjurantes  omuem  haeresim,  misericordiam  implorabunt,  recipiemus  eos.  • 
(Ibid.) 

^  i  Tanta  bontà,  »  dit  le  P.  Sandrini,  ap.  Lami,  II,  577. 

*  Passerini,  loc,  cit,,  p.  4,  5. 


580  COMBAT  PRÈS  DE  SANTA-MARIA-NOTELLA       (An.  iS44) 

n'avaient  d'autre  but  que  de  les  anéantir.  Les  plus  fer- 
vents et  les  plus  considérables  des  catholiques  furent 
réunis  en  conseil.  Beaucoup  de  nobles  offrirent  leurvie 
pour  la  défense  de  leur  sainte  religion.  Il  fut  résolu, 
après  en  avoir  référé  à  Rome,  qu'on  rendrait  aux  pata- 
rins  attaques  pour  attaques,  et  qu'on  les  débusquerait 
des  points  stratégiques  dont  ils  s'étaient  emparés  \ 

I^e  chef  de  cette  croisade  fut  l'éloquent  prédicateur  que 
le  médiocre  effet  de  sa  parole  remplissait  de  confusion  et 
de  dépit.   Il  se  mit  à  la  tète  des  chevaliers  de  la  foi. 
Grand  et  fort  comme  il  Tétait,  tenant  dans  ses  robustes 
mains  la  bannière  blanche  à  croix  rouge,  il  attirait  tous 
les  regards,  il  inspirait  à  tous  la  confiance  et  l'enthou- 
siasme. Parti  de  Santa  Maria  Novella,  il  marcha  au-de- 
vant de  l'ennemi.  Il  le  rencontra  non  loin  du  couvent,  en 
un  lieu  alors  appelé  Pozzo  a  San  SistOj  étroit  carre- 
four qui  porte  aujourd'hui  le  nom  de  Croce  al  Treblno\ 
Refoulés  plutôt  que  vaincus,  les  hérétiques  battirent  en 
retraite  vers  le  quartier  d'Oltrarno  et  la  place  dite  des 
Rossi%  où  se  trouvaient,  sur  la  rive  gauche,  au  bout  du 
Ponte  vecchioj  les  maisons  de  celte  noble  et  riche  fa- 
mille de   leur  parti.  En  cet  asile  ils  pouvaient  être 


*  «  K(l  andare  colle  armi  scoperte  a  combattcre  contre  le  parti  eretiche, 
che  coir  armi  pure  alla  inuno  s^erano  avvantaggiate  ne*  primi  posli  délia 
ciltà.  »  (Lami,  II,  578.) 

*  Ce  carrefour  est  au  bout  de  la  via  délie  Belle  Donne,  qui  conduit  d*unc 
part  à  la  via  Tomabuoni,  de  Tautre  à  la  place  de  S.  Maria  Novella.  On  y  Toit 
encore  une  croix  commémorative.  —  On  ne  sait  pas  trop  ce  que  signifie 
Trebbio.  Peut-être  trivium,  iripudium,  trebbiare  ou  trebbiatura^  mot  qui 
s'emploie  en  parlant  de  ce  que  foule  le  sabot  d'un  cheval.  —  Tribo,  dil-on 
encore,  veut  dire  tribus.  Voy.  Osserv.  fior.,  III,  193,  3*  éd.  —  Il  y  aviit 
dans  les  environs  de  Florence  une  petite  localité  appelée  Trebio  (vuy. 
Arch.  di  Stato,  Capitoli,  1195,  p.  xxix,  f»  96  r"). 

'  Aujourd'hui  de  Santa  Félicita. 


(ÂM.  \UA)        ET  DANS  LE  QUARTIER  D^TRARNO.  581 

inexpugnables,  s'ils  y  parvenaient  à  temps  pour  occu- 
per les  (êtes  de  pont  qui,  seules,  y  donnaient  accès.  Mais 
serrés  de  trop  près  dans  cette  poursuite  ardente,  ils  vi- 
rent leur  échapper  ce  moyen  de  salut.  Quand  Pietro  de 
Vérone  comprit  vers  quel  point  ils  se  dirigeaient,  par  un 
raffinement  propre  aux  guerres  civiles  et  religieuses,  il 
remit  le  gonfalon  du  commandement  au  chef  d'une  bran- 
che restée  orthodoxe  de  la  famille  des  Rossi.  11  savait 
bien  que  les  haines  fraternelles  sont  de  toutes  les  plus 
implacables  \ 

Cependant,  de  sa  voix  vibrante,  il  continuait  d'en- 
flammer les  courages,  qu'avait  échauffés  le  premier  suc- 
cès. IjCs  chevaliers  de  Sainte-Marie  ayant  passé  les  ponts 
à  la  suite  de  leurs  ennemis,  parvinrent  presque  aussitôt 
qu'eux  sur  la  place,  et  y  massacrèrent  quiconque,  les 
chefs  tués,  ne  se  dérobait  pas  par  une  fuite  rapide  à  des 
vainqueurs  qu'enivraient  les  fumées  du  sang'. 

*  Le  texte  des  BoUandistes  est  formel  :  «  Quibusdam  de  Rubeorum  fa- 
milia  nobilibus  et  aliis  catholicis  YexUlum  exbibcns  cruce  insignitum,  ut  ipse 
verbis  et  ille  gladiis  contra  haereticos  Domini  pralium  exerceret.  >  (Acta 
sanctorum,  loc.  cit.,  p.  693.)  —  D'autre  part,  on  lit  dans  VOsserv.  fior, 
(VU,  147,  3*  éd.)  :  «  Quanto  ai  Paterini  di  cui  fur  capo  i  Rossi  diceabbas- 
tanza  la  colonna  colla  statua  di  S.  Pier  martire  sulla  piazza  già  de'  Rossi,  ora 
di  S.  Félicita.  »  —  Il  y  avait  donc  des  Rossi  dans  les  deux  camps,  et  le 
cboix  de  Fra  Pietro  s'explique,  car  il  n'y  a  pas  d'acharnement  comparable  à 
celui  des  frères  ennemis. 

*  La  plupart  des  auteurs  mettent  le  combat  de  la  place  des  Rossi  avant 
celui  du  Pozzo  a  San  Sisto,  à  en  jug^r  du  moins  par  Tordre  qu'ils  indi- 
quent. Saint  Àntonin  dit  que  la  bataille  eut  lieu  «  ultra  Ârni  flumen  et  citra 
Amum.  f  (Croniche,  part.  IK,  lit.  xxni.)  Les  BoUandistes  de  même;  mais 
cela  ne  fait  pas  deux  autorités,  car  Ambrogio  Taegio,  dominicain  du  quin- 
aème  siècle,  auleur  de  la  Vie  de  Pierre  martyr,  ne  fait  que  reproduire  ce 
qu'on  avait  écrit  avant  lui.  —  11  semble  claur  qu'assaillants  ou  assaillis,  les 
chevaliers  de  Sainte-Marie  durent  partir  de  S.  Maria  Novella,  leur  heu  ordi- 
naire de  ralliement,  dégager  les  abords  du  couvent,  et,  à  moitié  vainqueurs, 
poursuivre  l'ennemi  au  delà  des  ponts.  L'ordre  inverse  ne  s'expliquerait  pas. 
Or  deux  textes  indiqués  ou  cita  par  Lami  (p.  580  et  584)  donnent  l'ordre 


582  SOUMISSION  DES  PÂTARINS.  (Ai.  lSi4) 

Alors  même  qu^elles  furent  dissipées,  ils  ne  renoncè- 
rent qu'avec  peine  et  conlre  des  gages  certains  aux  plus 
inexorables  rigueurs.  C'était  peu,  pour  trouver  grâce, 
d'établir  clairement  qu'on  n'avait  pris  à  la  lutte  aucune 
part.  Tout  patarin  supposé  dut,  pour  sauver  ses  jours, 
faire  profession  d'orthodoxie  à  Santa  Maria  Novella,  et 
porter  publiquement  sur  l'épaule  droite  une  croii  de 
drap  rouge,  en  signe  de  réconciliation  avec  l'Église.  Ceux 
qui  persistèrent  dans  l'impénitence  furent  conduits  au 
bûcher,  et  la  terrible  Inquisition  ne  pardonna  même  pas 
aux  os  de  ses  viclimesV 

L'allégresse  régnait  parmi  les  âmes  pieuses.  Elles  sen- 
taient rhérésie  frappée  a  mort.  Débordant  de  gratitude 
envers  les  frères  prêcheurs,  elles  léguaient  à  l'envi  des 
immeubles  au  couvent  désormais  fameux  qu'ils  habi- 
taient à  Florence,  fortune  inespérée  pour  des  moines  qui 
jusqu'alors,  ne  possédant  rien,  vivaient  au  jour  le  jour 
des  dons  de  la  charité.  Le  saint-siége,  de  son  côté,  récom- 
pensa Fra  Ruggiero  des  Calcagni  :  ce  piètre  inquisiteur 
fut  nommé  évéque  de  Castro  dans  la  Maremme,  et  figura, 
à  ce  titre,  parmi  les  Pères  du  concile  de  Lyon*.  Le  vrai 
vainqueur  des  hérétiques,  Fra  Pietro  de  Vérone,  n'obtint 
que  de  le  remplacer  dans  ses  épineuses  fonctions.  C'était 
sans  doute  une  haute  marque  de  confiance,  car  en  cette 

ville  d'indépendante  et  capricieuse  humeur,  il  fallait 

« 

que  je  suis.  Leur  autorité  confirmant  le  raisonnement,  vaut  bien  rautorité 
unique  de  saint  Antonin.  Un  de  ces  deux  textes  parle  de  deux  journées,  par 
confusion  probable  avec  les  deux  combats.  M.  Passerini  (p.  5)  dit  :  c  H  7  a 
un  ou  deux  engagements  près  de  S.  Félicita  et  de  la  piazietta  del  Trebbio. 
C*e8t  obscur.  »  11  ne  m*a  pas  semblé  impossible  de  pénétrer  cette  obscurité. 
La  statue  de  Pierre  martyr  établie  sur  la  colonne  de  la  place  des  Rossi 
semble  bien  indiquer  que  là  eut  lieu  le  combat  décisif. 

'  Passerini  y  loc,  cit.,  p.  5. 

*  Lami,  U,  579-585. 


(An.  4252)  FIN  DE  PIETRO  DE  VÉRONE.  383 

aflermir  le  triomphe  ;  mais  soit  qu'il  jugeât  la  récom- 
pense trop  inférieure  à  ses  services,  soit  plutôt  qu'il  sou- 
haitât uniquement  d'être  au  plus  fort  des  combats,  le  fou- 
gueux apôtre  ne  fit  pas  un  long  séjour  à  Florence.  Son 
infatigable  zèle  y  paraissant  désormais  superflu,  un 
ordre  de  Rome  le  renvoya  en  Lombardie,  où  la  faction 
impériale,  toujours  prépondérante,  favorisait  les  patarins 
et  donnait  asile  aux  faidits  de  Languedoc  \  Une  fin  tra-. 
gique  l'y  attendait.  En  1252,  alors  qu'il  revenait  de 
Côme,  où  l'avait  appelé  son  devoir,  il  tomba  dans  une 
forêt  sous  le  poignard  de  la  secte  qu'il  frappait  à  coups 
redoublés.  Une  tradition,  que  rapporte  Savonarole,  veut 
que  ses  meurtriers  fussent  de  ceux  qu'il  avait  vaincus  à 
Florence  et  chassés  de  leur  patrie*. 

I.es  admirateurs  qu'il  y  avait  conservés,  et  dont  cha- 
que jour  croissait  le  nombre,  voulurent  du  moins  ho- 
norer sa  mémoire.  Ils  n'attendirent  pas  que  l'Ëglise, 
après  l'avoir  déclaré  martyr,  le  mit  au  nombre  de  ses 
saints,  et  que  l'Espagne  fit  de  lui  le  patron  de  son  inqui- 
sition redoutable*.  Sur  les  deux  étroites  places  qui 
avaient  servi  de  champ  de  bataille  et  vu  couler  le  sang 
des  patarins,  deux  colonnes  furent  érigées  qui  reçurent  à 
leur  sommet,  celle  du  carrefour  al  Tretbio^  une  croix 
sculptée  dans  la  pierre;  celle  de  la  place  desRossi,  la  sta- 
tue du  martyr.  Un  tableau  qu'on  vit  longtemps  à  la  porte 
des  capitaines  d'Or  San  Michèle,  le  représenta  tenant 
dans  ses  saintes  mains  son  glorieux  étendard.  Le  29 
avril,  jour  où  l'on  célébrait  sa  fête,  les  hommes  de  sa 
compagnie,  car  l'institution  qu'il  avait  fondée  lui  survi- 

*  Réville,  /oc.  aï.,  p.  71. 

'  Ada  sanctorum^  loc.  cit.,  p.  698.  —  Laïui,  11,  p.  588. 


.> 


Ihid. 


:^4  EITI!«€TK»  DE  L  HÉRÉSIE  A  FLORDICE.       (Aii.  iS55^ 

Tait,  promenèrenl  dès  lors  par  la  ville  celte  bannière  vé- 
nérée, en  faisant  à  Santa  Maria  Novella  l'oflrande  sacra- 
mentelle de  cierges  allumés'.  Avec  le  temps  la  procession 
fut  supprimée,  et  le  gonfalon  blanc  à  croix  rouge  ne 
sortit  plus  du  couvent;  mais  on  le  déployait  du  moins, 
on  le  suspendait  dans  l'église,  le  jour  anniversaire  du 
saint.  Aujourd'hui,  on  ne  Ty  suspend  même  plus.  Il  reste 
conGné  dans  la  sacristie,  au  fond  d'une  sombre  armoire. 
Il  ne  voit  la  lumière  que  par  aventure  et  pour  un  in- 
stant, à  la  demande  bien  rare  d'un  voyageur  curieux.  Ce 
témoin  encore  palpable  d'un  fait  important  et  d'une 
grande  renommée  ne  dit  plus  rien  à  Timagination  da 
peuple  dont  il  a  guidé  les  pas  dans  une  lutte  sans  merci. 
Il  n'est  pas  jusqu'au  nom  jadis  retentissant  de  Fra  Pietro 
qui  ne  soit  désormais  enveloppe  d'obscurité.  Mélancoli- 
que exemple  de  la  vanité  des  gloires  humaines,  alors 
même  qu'un  rayon  d'en  haut  semble  les  éclairer! 

Mais  la  gloire  qu'ambitionnait  l'intrépide  apôtre  ne 
lui  fit  point  défaut  :  il  avait  fait  œuvre  durable.  «  Le 
parti  gibelin,  écrit  le  P.  Sandrini,  ne  put  plus  faire 
son  nid  dans  nos  murs,  et  la  foi,  qui  souffrait  beaucoup 
par  son  fait,  fut  désormais  inébranlable,  n'eut  plus  i 
supporter  parmi  nous  de  semblables  secousses*.  »  La 
mort  prématurée  de  Frédéric  II  ôta  aux  patarins  tout 
espoir  de  rentrer  dans  Florence.  Contre  ces  «  ouvriers 
de  l'iniquité,  »  Innocent  IV  appela  partout  aux  armes  les 
ouvriers  de  la  justice.  Il  promit  rémission  de  toute  péni- 

«  S.  Ântonin,  loc,  cit.  —  Acta  sanciortun,  loc.  cit.,  p.  693.  —  Lami, 
II,  579  sq. 

'^  •  Di  modo  chc  il  partito  ghibcUino  non  poiè  piii  annidare  tra  quesie 
mura,  e  la  fede  che  molto  pativa  per  quello,  restô  indélébile  e  incapace  di 
più  mai  tollcrare  in  Firenze  simili  scosse.  >  (Le  P.  Sandrioi,  ap.  Lami,  II, 
583-584.) 


(Ah.  i255)  CONVERSION  DES  PâTâRINS.  385 

tencc  à  quiconque  avait  incendié  des  églises  ou  maltraité 
des  prêtres,  pour  peu  qu'il  combattît  sous  les  bannières 
de  la  croix  ^  Il  répartit  les  charges  d'inquisiteur  entre 
les  franciscains  et  les  dominicains,  dont  la  rivalité  ja- 
louse redoubla  les  rigueurs  de  la  persécution.  Aux  domi- 
nicains il  assigna  la  Lombardie,  la  Romagne,  les  mar- 
ches de  Trévise  et  de  Gênes;  aux  franciscains,  Rome  et 
sa  campagne,  le  patrimoine  de  saint  Pierre,  le  duché  do 
Spolète,  la  Toscane*. 

Cette  substitution  eut  à  Florence  d'heureux  effets.  Un 
passé  récent,  des  plaies  mal  cicatrisées  encore  avaient 
fait  aux  frères  prêcheurs  de  nombreux  ennemis;  les 
frères  mineurs  n'en  avaient  point.  La  paciGcation  inté« 
rieure  en  devint  plus  rapide.  Cinq  ans  à  peine  s'étaient 
écoulés  que,  dans  le  gouvernement  des  guelfes,  portés 
au  pouvoir  par  les  troubles  de  la  rue,  parmi  les  douze 
anziani  créés  à  cette  occasion,  l'on  voit  flgurer  deux 
membres  de  la  famille  maudite  des  Baron!  '.  Ils  avaient 
donc  abjuré  leur  foi  religieuse  et,  tout  ensemble,  leur  foi 
politique  ;  on  tenait  donc  leur  conversion  pour  sincère, 
puisqu'on  les  appelait  à  la  plus  haute  des  magistratures 
que  Florence  ne  confiât  pas  à  des  étrangers.  Bientôt,  les 
croisés  de  Pietro  le  martyr,  ne  trouvant  plus  dans  la 
lutte  contre  l'hérésie  l'emploi  de  leur  zèle,  le  consacrè- 
rent aux  œuvres  charitables,  spécialement  à  l'hospilalité. 
Divers  hôpitaux  pour  les  voyageurs  furent  confiés  à  leurs 
soins,  dans  la  ville  et  au  dehors,  véritable  bienfait  en  des 


*  «  Et  quod  Joannes  hereticus  condemnatus  quem  per  Tiolentiam  de  cap- 
cere  commuais  extraxerunt  receptatus  est  ibidem,  quod  idem  Baro  et  Fax 
coram  nobis  confessi  sunt.  »  (Ibid.) 

*  Mansi,  CondL,  XXllI,  584  sq.  —  Schmidt,  1, 167. 
'  Schmidt,  1, 168. 

HI8T.   Dl  FLORBHCE.  —  I.  25 


386  CONFISCATIONS  PRONONCÉES  (An.  iS65) 

temps  OÙ  manquaient  partout  les  auberges ^  C'est  ainsi 
que,  changeant  de  litre  comme  de  fonction,  les  chevaliers 
de  Sainte-Marie  devinrent  les  capitaines  de  la  Miséricorde. 
Ces  belliqueux  athlètes  de  la  veille  étaient  les  paciBqiies 
infirmiers  du  lendemain. 

Contre  ce  qui  restait  du  catharisme,  il  suffisait  désor- 
mais de  la  vigilance  pontificale,  à  condition,  pourtant, 
de  ne  se  point  relâcher.  Or  les  papes,  durant  cette  pé- 
riode, n'ont  pas  de  plus  constante  pensée  que  d'en  finir 
avec  l'ennemi  terrassé  dont  le  fantôme  hante  leurs  nuits 
sans  sommeil.  Alexandre  IV  ordonne  aux  potestats  et 
recteurs  des  communes,  sous  peine  de  deux  cents  marcs 
d'argent,  de  livrer  à  l'évéque  et  aux  inquisiteurs  du  lieu 
les  hérétiques  réclamés*.  Martin  lY,  résolu  d'en  confis- 
quer les  biens,  écrit  à  ce  sujet  aux  inquisiteurs  de  Flo- 
rence '.  Le  mineur  Salomon  de  Luca,  qui  exerçait  alors 
cette  charge,  intente,  pour  se  conformer  aux  ordres  re- 
çus, un  procès  posthume  à  une  certaine  Ruvinosa,  morte 
veuve  du  Florentin  Reniero  del  Bagno  (1282)^.  L'année 
suivante,  le  potestat  Aldegherio  de  Senazza  rend  la  sen- 
tence nécessaire  pour  vendre  et  partager,  conformément 

1  f  Certum  est  saeculo  XIU*,  immo  longe  antea  in  nullo  Ceime  ei  italicts 
urbibos  desiderata  fuisse  itinerantium  diTeraoria....  In  saburbîis  aTÎtatom 
hospitales  sedes  condere  majores  nostri  in  more  habuerant.  Ita  oonsnltom 
peregriois  quibus  si  quando  nocte  intercepti  ita  fuissent  dausis  jam  urbium 
portis.  »  (Muratori,  ArUiq,  IlaL^  Diss.  xixth,  t.  m,  583,  585.) —  Le  pre* 
mier  de  ces  hôpitaux  fut  celui  del  Bigallo,  à  cinq  milles  de  Florence,  do 
côté  de  Test.  On  en  donna  aussi  le  nom  à  ces  cheraliers.  Nul  ne  sait  aa  joile 
le  sens  de  ce  mot  de  Bigallo, 

*  Bulle  d'Alexandre  lY,  Ann.  eccL,  1255,  n*  30,  t.  XXI,  p.  5S9. 
»  Arch.  di  Stato,  Capiioli,  n»  xuy,  ^  44  f . 

*  i  Dominam  RuTÎnosam....  quejamdecessit....  qaod  bona  dicte....  mo^ 
bilia  et  immobilia,  jura  et  actiones....  debeant  in  oonsîlio,  ut  asaolet,  de 
condemnatis  aliis,  de  Terbo  et  facto  publiée  publicari  per  aententîam  difi- 
denda,  sicut  in  constitutionibus  papalibus  dignosdtor  oootineri.  •  (1982. 
Doc  ap.  Lami,  II,  588.) 


(An.  1S85)        CONTRE  LES  PiTARINS.  587 

aux  constitutions  ponliCcalcs,  les  «  meubles,  immeubles, 
droits  et  actions  »  de  la  défunte  ^  Mais  il  fallait  trou- 
ver acquéreur  dans  des  conditions  favorables.  Ce  ne  fut 
pas  l'affaire  d'un  jour.  Vente  et  partage  n'eurent  lieu  que 
trois  ans  plus  tard,  le  5  novembre  1287,  dans  le  couTcnt 
même  des  franciscains,  par  les  soins  de  Fra  Bartolom- 
meo  de  Sienne,  alors  «  inquisiteur  de  la  perversité  héré- 
tique*. »  Encore  avait-il  dû  donner  à  l'acquéreur  des  ga- 
ranties contre  l'éviction,  et  contre  les  sentences  ulté- 
rieures du  Saint-Office  '. 

C'étaient  les  rôles  renversés  :  le  juge  ecclésiastique 
faisait  fonction  de  magistrat  civil.  Un  tel  empiétement 
fut  sans  doute  peu  goûté,  car,  dans  la  suite,  on  voit  des 
syndics  ou  procureurs  spéciaux  chargés  de  ces  sortes 
d'opérations,  et  prenant  possession  des  biens  «  de  tout 
patarin  ou  hérétique  vivant  ou  mort,  confisqués  ou  mis 
en  vente  par  ordre  ou  du  consentement  du  potestat,  pour 
les  louer  ou  les  vendre,  et  en  remettre  à  la  commune  la 
part  qui  lui  en  revenait^.  »  La  procédure  entre  ces  mains 
laïques  devenait  plus  âpre,  comme  plus  rapide.  Des  syn- 
dics, hommes  de  loi  ou  d'affaires,  s'entendaient  aux  dé- 
tails infiniment  mieux  que  des  moines,  et  ils  ne  pouvaient 
qu'accomplir  avec  zèle  une  tâche  qui  n'était  pas  sans  pro- 

*  Lami,  ibid, 

*  «  Âctum  in  loco  fntram  minonun  de  Florentia,  presentibus  testibiui 
Padno  Pemizi,  Ughetto  Bencivenni,  populi  S.  Simonis,  et  Bughetto  Bonin- 
sengne  populi  S.  Nicolai  ad  boc  Tocatis.  Frater  Bartholonueua  fenensis  ord. 
MiiroruiD  auctoriUte  apostolica  inquisitor  heretice  praTitatis  per  se  suosque 
suGoessores  pro  inquisitoris  officie  ex  causa  Tenditionis dédit...  Maso  D.  Ro- 
gerini  Minerbetti..».  contra  bona  et  res  olim  D.  Raynerii  del Bagne  de  Flo- 
reotia.  t  (Doc.  ap.  Lami,  U,  590  sq.) 

>  Lami,  U,  p.  595. 

*  Archim  dîplomatîco,  Pergamene  délie  Riformagiani,  18  entr.  febr. 
1305.  —  Cf.  Arch.  di  State,  PnmUioni,  n^"  i,  p.  35  v".  4  jan?.  1S86,  et 
n*  z,  p.  160, 5  février  1300. 


38R  TOLÉRANCE  DES  MAGISTRATS  (Av.  1385) 

Ijt.  L'intérêt  prive,  i\  vrai  dire,  luttait  plus  librement 
avec  eux  (rexpédients  et  de  ruse.  Attentif  à  se  défendre, 
et  moins  retenu  par  le  respect,  il  élargissait,  pour  en  re- 
tirer une  part  de  l'iiérilage,  les  mailles  du  filet  que  re^ 
serrait  l'officier  public,  pur  y  retenir  tout  ce  qu'avait 
donné  la  confiscation.  Ainsi,  en  1309,GberardoLupicim 
étant  mort,  on  procédait  à  la  saisie  de  ses  biens,  pour 
des  actes  qui  sentaient  Thérésie,  mais  déjà  vieux  de 
trente-huit  ans\  L'effet  rétroactif  habilement  donnée 
la  loi  permettait  de  remonter,  sans  prescription  possible, 
au  temps  même  du  délit.  Toutes  les  mesures  étant  prises 
d'avance,  l'exécution  s'accomplit  sans  encombre,  avec 
une  foudroyante  rapidité.  Le  5  juillet,  avait  paru  le  décret; 
le  19,  non-seulement  les  syndics  étaient  nommés,  mais 
déjà  ils  avaient  accompli  leur  besogne  d'oiseaux  dd  proie'.. 
Plus  prompte  encore  était  pourUmt  la  victime  désignée, 
l'héritier  de  Gherardo.  C'était  Lippo,  fils  de  Rodulfo  Lu- 
picini.  Avant  la  saisie,  il  avait  lestement  vidé  la  cassette, 
et  remis  à  son  oncle,  Megliorato  Domenici,  tout  l'argent 
monnayé.  Megliorato  payait  aussitôt  les   dettes  du  dé- 
funt,  rachetait  au  prix  de  mille  livres  les  biens  con- 
fisqués, et  en  remettait  scrupuleusement  à  Lippo  les  re- 
venus. Un  acte  authentique  servant  de  décharge  recon- 
naissait, en  1514,  la  parfaite  fidélité  de  cette  longue  ges- 
tion '. 

Les  magistrats  civils  fermaient  donc  les  yeux,  au  dé- 
but, sur  ces  échappatoires  de  l'intérêt  privé;  plus  tard, 
ils  prêtaient  ouvertement  les  mains  à  tout  acte  suscep- 


*  Arch.  diplom.,  Pergamene  délie  Riforniagionij  5  juillet  1509. 

*  Ibid.  Doc.  du  19  juillet  1509.  On  y  déiaillo  les  biens  dont  il  s*agil,  on 
y  nomme  l'acheleur. 

'  Ibid.  Doc.  du  2  mars  1514. 


(An.  1299)  ENVERS  LES  PâTâRINS.  389 

lible  de  régulariser  les  situations,  de  produire  Tapaise- 
ment  par  l'oubli.  Tandis  que  le  Saint-Office  poursuivait 
les  descendants  des  hérétiques  jusqu'à  la  troisième  et 
quatrième  génération  \  ils  ne  considéraient  pas  les  fautes 
des  pères  comme  une  cause  d'indignité  pour  les  fils.  Ils 
ne  craignaient  même  pas,  en  des  pièces  officielles,  de  rap* 
peler,  sans  intention  hostile,  ces  compromettantes  filia* 
lions.  En  1299,  par  exemple,  ils  instituaient  syndic  pour 
une  banqueroute  un  certain  Guido.  Ils  auraient  pu  rap- 
peler, selon  Tusage  d'un  temps  où  les  noms  de  famille 
étaient  rares  encore,  Guido  di  Giovanni,  c'est-à-dire  fils 
de  Giovanni  :  ils  l'appelaient,  dans  l'acte  même  de  sa  no- 
mination, Guido  del  Patarino,  Guido  fils  du  Patarin\ 

Cette  tolérance  exaspérait  le  Saint-Office,  car,  si  l'hé- 
résie était  morte,  les  tronçons  épars  en  remuaient  en- 
core. Il  tenait  peu  de  compte  aux  magistrats  de  leur  em- 
pressement à  édicler  Joules  les  constitutions  répressives 
qu'il  réclamait'.  Il  leur  reprochait  d'en  édicter  d'autres, 
gênantes  pour  les  libertés  ecxîlésiastiques,  et  de  ne  lui 
prêter  qu'à  contre-cœur  le  concours  du  bras  séculier*.  Il 

<  Lami,  U,  497,  536.  Schmidt,  I,  181. 

«  Arch.  di  Stnto,  Provmtioni,  n*  ix,  p.  231.  9  janvier  1299.  —  En  1508, 
à  Lucques,  un  citoyen,  mal  famé,  il  esl  vrai,  comme  (niitre  et  assassin,  était 
appelé  Patarino.  (Statuto  di  Lucca^  1.  III,  Kub.  60,  publié  dans  la  conti- 
nuation de  Cianelli,  Memorie  e  Documenti  per  servire  alla  sloria  di  Lucca, 
t.  m,  part.  lU,  p.  177.  —  Lucques,  1867,  i^-4^)  Le  statut  de  Lucques, 
dan.s  sa  rédaction  du  quatorzième  siècle,  contient  encore  Tobligation  de  per 
Sicuter  les  Palarins  :  i  Et  purgabo  civitatem  lucanam ,  districtum  et  epi- 
fcopatum  hereticis  et  Patarinis  et  Sodomitis.  >  (L.  lll,  Hub.  155,  publié  dans 
les  Mem,  e  Doc.,  etc.,  t.  III,  p.  230.) 

'  «  Maxime  circa  fîdei  sanctc  cultum  et  adversarionim  hereticorum  pa- 
terenorum  vel  suorum  fautorum  exterminium  et  gravamen  constitutiones 
contra  eos  éditas.  •  (3  octobre  1300.  Ârch.  di  Stato,  Prowisionif  n*  x, 
p.  280.) 

*  «  Composita  per  commune  Florentie  et  conscripta  et  posita  inter  capi- 
tula et  ordioamenta  dicti  communis  et  populi  quedam  statuta  sife  constitu- 


590  EITINCnON  DU  PATARISME  A  FLORENCE. 

se  laissait  entraîner  «  par  ses  flatteurs  »  à  les  poursuivre 
de  menaces  et  même  de  procès  où  il  enveloppait  c  les 
membres  des  conseils  publics  et  certains  autres  mar- 
chands ^  »  Il  obtenait  ainsi  Tannulation  des  statuts  in- 
criminés %  mais  il  n'en  tonnait  pas  moins  contre  «  quel- 
ques fils  d'iniquité,  fauteurs  du  mensonge,  destructeurs 
de  leur  patrie,  qui  voulaient  semer  la  zizanie  entre  notre 
sainte-mère  TÉglise  et  ses  fils  dévots,  les  citoyens  de  Flo- 


rence'. » 


Cette  persécution  attardée  n'était  plus  assez  violente 
pour  raviver  le  culte  proscrit  dans  le  sang  et  les  flammes; 
mais  comme  elle  continuait  sans  relâche,  à  la  fin  elle  lassa 
la  patience  des  moins  impatients.  Leur  voix  isolée  n'osait 
plus  se  faire  entendre.  L'eûl-elle  osé,  elle  eût  expiré  sans 
écho.  Manquant  de  catéchumènes,  ayant  renoncé  à  tout 
culte  public  ou  même  en  commun,  n'étant  plus  récon- 
fortés par  leurs  évêques,  les  plus  délicats  scrupules  de  la 
conscience  pouvaient  seuls  les  retenir  de  chanter  la  pa- 
linodie, car  à  rester  impénitents  ils  ne  gagnaient  que  de 


tiones  que  videntur  obstare  ecdesiastice  lil>ertati  ac  etiam  contra  ÙMpiisi- 
tionis  officium  ne  sibi  per  regimina  florentina  dari  et  exiberi  debeat  fà 
petatur  auxilium  brachii  secularis.  •  (3  octobre  1300.  Arch.  di  Stalo,  Fn»- 
viêionit  n*  i,  p.  280.) 

*  «  Prefaius  reverendus  pater  (frater  Matheus  Portuenais  et  S.  Rnfine 
episcopus)  forsan  ultra  debitum  rationis,  assenlatoribus  aures  suu  pre- 
bens....  certos  processus  fecerit  et  comminatus  fuerit  contra  dominos  Po- 
tostatem,  Gapitaneuni,  Priores  artium  et  Vexilliferum  justitie,  consUiarios  et 
certos  alios  mercatores....  »  {Ibid,) 

*  «  Quod  si  ({ua  statuta....  Tiderentur  seu  essent  in  derogationem  auctori- 
tatis  apostolice  sedis  et  ecclesiastice  libertatis  seu  offîcii  Inquisitionis...., 
que  scisma,  heresim  vel  favorem  bereticorum  seu  credentium  oonlinerent 
Tel  sapèrent  directe  vel  indirecte,  sint  cassa  et  irrita.  •  {Ibid.) 

^  •  Per  aliquos  iniquitatis  iilios,  falsitatis  subgestores,  honoris  et  status 
sue  pairie  detractores,  dolentes  seminare  zizaniam  inter  aanctiaaimam  ma- 
trcni  et  Dom.  Romanam  Ecclesiam  et  devotissimos  filios  cires  floreiH 
tinos....  »  (Ibid.) 


L'ÉPIGURISIIE  ET  L'INGRÉDDUTË.  591 

multiplier  les  obstacles  sur  leur  route,  d'exposer  à  mille 
vexations  leurs  bieus  et  leurs  persomies,  d'avoir  en  per- 
spective la  spoliation,  la  ruine,  l'exil.  La  plupart  achetè- 
rent la  sécurité  en  déshonorant  eux  et  leurs  pères.  Us 
n'eurent  pas  honte  de  dire  cpie  leurs  pères  étaient  en  dé- 
mence quand  ils  avaient  recherché  et  regu  le  œmolamenr 
tum^.  Eux-mêmes  ils  feignirent  d'être  catholiques,  et 
ils  le  feignirent  si  bien  que  l'Église  faillit  canoniser  un 
d'entre  eux. 

Une  doctrine  qui  s'avilit  et  se  dissimule  est  perdue  à 
jamais.  Du  patarisme  il  ne  resta  bientôt  plus  que  le  nom. 
Ce  nom  servit,  au  quatorzième  siècle,  à  daigner  qui- 
conque s'écartait  de  l'orthodoxie*.  L'esprit  immortel 
d'indépendance  religieuse  chercha  d'autres  dérivatifs.  Il 
en  trouva  dans  le  mysticisme  de  Jean  d'Oliva  et  de  Joa- 
chim  de  Flore,  dans  la  secte  des  Fratricelles,  issue  des 
franciscains',  mais  surtout  dans  ce  vague  épicurisme 
que  les  chroniqueurs  florentins  confondent  avec  l'héré- 
sie, et  qui  n'est  que  l'indifférence  religieuse  ou  l'incré- 
dulité, a  Ces  épicuriens,  écrit  Benvenuto  Rambaldi  d'I- 
mola,  contemporain  et  commentateur  de  Dante,  sont  in- 
nombrables. On  les  compte  non  par  centaines  de  mille, 
mais  par  milliers  de  mille  \  »  Farinata  des  Uberti,  chef 
des  gibelins,  pensait,  comme  Épicure,  que  le  bonheur 
suprême,  que  le  paradis  ne  doit  être  cherché  qu'en  ce 


i  Scbmidt,  1, 16S-169. 

*  Lami,  U,  487. 

>  Le  règne  de  l*Esprit  annoncé  par  TÉvangile  étemel  comme  defant 
mettre  mi  terme  à  celui  du  Fils  et  de  l^Ëglise  papale  ressemblait  beaucoup 
k  l'idéal  des  docteurs  cathares.  (Réville»  lac.  cit.,  p.  72.) 

^  c  lUi  Epicurei  sunt  innuroerabiles,  unde  poterat  ita  dicere  cum  pluri* 
bus  centum  millibus,  immo  mille  millibus.  i  (Benvenuto  da  Unota*  Cwnmenê* 
ad.  Inf.,  X,  115,  -*  Muratori,  Àntiq.  M.,  1, 1046.) 


592  L*mDÉPENDANCE  RELIGIEUSE 

monde.  Cavalcante  Gavalcanti  «  croyait  et  persuadait  iiox 
autres  que  l'âme  meurt  avec  le  corps.  Il  avait  toujours  à 
la  bouche  le  mot  de  Salomon  :X'hommc  racurt  comme 
la  béte;  leur  condition  est  la  méme^   »  Son  fils,  ce 
Guido  Gavalcanti,  poète  et  philosophe,  «c  second  œil  de 
Florence*  »  dans  cis  temps  là,  et  ami  du  premier,  c'est- 
à-dire  du  grand  Àlighieri,  professait  les  mêmes  doctrines, 
qu'il  avait  sucées  avec  le  lait.  «  Quand  les  bonnes  gens, 
dit  Boccace,  le  voyaient  abstrait  et  rêveur  dans  les  rues, 
ils  \{)  disaient  en  quête  d'arguments  pour  prouver  qu'il 
n'y  a  pas  de  Dieu'.  »  Incrédules  à  l'égal  des  Gavalcanti 
étaient  la  plupart  des  grands  gibelins.  G'est  à  titre  d'in- 
crédule que  Farinata  des  Uberti  lui-même,  le  héros,  le 
politique,  le  patriote  du  parti  que  soutenait  avec  passion 
le  plus  croyant  des  poètes,  nous  apparaît  au  fond  de  cet 
impérissable  enfer  dont  la  poésie  a  doté  le  christianisme, 
en  compagnie  de  Frédéric  II,  du  cardinal  Ubaldini  et  de 
«  mille  autres^,  d  claquemuré  vivant  dans  son  cercueil. 
G'élait  le  sentiment  public  dont  Dante  se  faisait  l'or- 
gane pour  l'éternité.  Reconquise  au  catholicisme,  Flo- 
rence n'entendait  plus  s'en  détourner.  Guelfe  obstinée 
par  dévouement  intéressé  au  saint-siége,  laborieuse  par 
habitude  et  par  goût,  elle  haïssait  ces  gibelins  oisifs  qui 


<   c 


Semper  credens  et  suadens  aliis  quod  anima  simul  moreretur  euro 
corpore.  Unde  scmpcr  habebat  in  ore  dictum  Salomonis  :  Unus  est  interitus 
hominis  et  jumentoruni,  et  sequa  utriusquo  conditio.  •  (Benven.  d*Imoia, 
ad.  Inf.,  X,  52,  loc.  cil.j  p.  1045.) 

*  «  Ille  fuit  paler  Guidonis  Cayalcuntis  qui  fuit  alter  oculus  Florentin  Icm- 
pore  Dantis.  »  (Ibid.) 

'  «  Ë  perciô  che  cgii  alquanto  tenea  délia  opinione  degli  Epicuri,  si  di- 
ceva  tra  la  gente  volgare  che  queste  sue  speculazioni  cran  solo  in  cercare  se 
trovar  si  potesse  che  Iddio  non  fosse.  »  (Boccace,  Decameron,  Giorn.f  VI. 
nov.  9,  t.  il,  p.  52,  53.) 

^  «  Qui  con  più  di  mille  giaccio.  »  (/n/*.,  X,  118.) 


PARMI  LES  FLORENTINS.  393 

dissipaient  leur  riche  patrimoine  dans  une  vie  de  plai- 
sirs ;  elle  ne  croyait  pas  leur  pouvoir  faire  de  plus  cruelle 
injure  que  de  les  taxer  d'impiété.  Mais  aucun  peuple  ne 
sut,  en  restant  Qdèle,  se  montrer  plus  large  et  plus  libre 
dans  rinlerprétation  de  sa  foi.  Il  ne  suflit  pas  aux  Flo- 
rentins de  condamner,  de  railler,  comme  on  faisait  en 
France,  les  abus  et  les  vices  ecclésiastiques  :  on  les  vit 
porter  sur  les  principes  mêmes  un  regard  sinon  investi- 
gateur, au  moins  sceptique  et  presque  indifférent.  Leur 
religion  très-portée  aux  craintes  superstitieuses,  très- 
sincère  aux  heures  de  danger  ou  de  crise,  fut,  en  général, 
chez  le  plus  grand  nombre,  affaire  de  convenance,  de  po- 
litique, de  tradition.  En  se  conformant  aux  usages  con- 
sacrés, en  ne  protestant  point  contre  ce  que  pensait  le 
commun  des  hommes,  ils  se  sentaient  plus  maîtres  de 
penser  à  leur  guise.  Il  y  a  parfois  plus  de  véritable  es- 
prit religieux  chez  ceux  qui  s'insurgent  que  chez  ceux 
qui  se  soumettent,  et  Ton  a  dit  souvent  qu'entre  Luther 
et  Léon  X,  le  plus  chrétien  des  deux  n'était  peut-être  pas 
le  chef  de  la  chrétienté.  Les  Florentins  furent  dès  lors 
tels  que  nous  voyons  aujourd'hui  les  peuples  d'Italie, 
également  attachés  aux  pratiques  de  leur  culte  et  détachés 
des  dogmes  de  leur  religion.  L'hérésie  n'était  pas  morte 
tout  entière.  Il  en  restait  cet  indomptable  esprit  d'indé- 
pendance religieuse  dont  elle- s'inspire,  qui  souvent  se 
substitue  à  ses  folles  ou  creuses  théories,  et  qu'on  ne 
comprime  pas  impunément.  C'est  pour  lui  avoir  laissé 
une  intelligente  et  sage  liberté  que  Florence  n'en  connut 
plus  les  licencieux  écarts,  et  qu'elle  traversa  les  temps 
orageux  de  la  Réforme,  sans  en  être  agitée  et  troublée, 
comme  le  furent,  en  Italie  même,  tant  d'autres  cités. 


LIVRE  III 


CHAPITRE  PREMIER 

LE  PREMIER   GOUVERNEMENT   DES  GUELFES 

—  1251-1)60  - 

Intrigues  des  gibelins  ayec  Pistoia.  —  Traité  entre  eux  (2^  juin  iSM).  — Leur 
défaite  i  Moote-Robolino.  —  Chefs  gibelins  exilés  de  Florence.  —  Inimitié 
déclarée  des  deux  raction».  —  Prospérité  de  Florence.  —  Ses  moeurs  primiti- 
▼es.  —  Le  florin  d'or.  —  Les  constructions.  —  Achat  de  châteaux.  —  Négo- 
ciation auprès  du  saint-siége  (août  1251).  —  Campagne  contre  Sienne  et  les 
gibelins  (septembre-décembre  1251).  —  Campagne  contre  les  Ubakiini  da 
Mugello.  —  Défaites  des  gibelins  i  Montc-Accianico  et  à  Montaia  (décembre 
1251-janvier  1252).  —  Siège  de  Tiszano.  —  Alliance  entre  Sienne,  Pise  et 
Pifttoia  (12  juin  1252).  —  Défaite  des  Lucquois  à  Montopoli.  —  Reddition  de 
Tlszano  (24  juin  1252).  —  Défaite  des  Pisans  et  des  Siennois  à  Pontedera.  — 
Campagne  dans  le  tal  d'Arno.  —  Reddition  de  Figline.  —  Les  Siennois  forcés 
à  lerer  le  siège  de  Montalcino.  —  Campagne  contre  Pistoia.  —  Soumission  de 
cette  Tille  (1253).  —  Attaques  des  Siennois  repoussées.  —  Politique  florentine. 
—  L'année  des  victoires (1254).  —  Traité  avec  Sienne  (11  juin  1254).  —Son- 
mission  des  filles  gibeUnes.  —  Prise  de  Volterrc  (10  août  1254).  —  Domini- 
tion  des  Florentins  sur  Yollerrc.  —  Traité  avec  Pise,  avec  Areszo  et  Sienne 
(août  1254-^iuiliet  1255).  —  Gibelins  d'Arexso  chassés  par  Guido  Guerra.— 
Désaveu  des  Florentins  (août  1255).  —  Institutions  de  Sienne,  rapprochées  de 
celles  de  Florence.  —  Campagne  contre  Pise  (1256).  —  Prise  de  Motrone.  — 
Traité  avec  Pise  (5  septembre  1256).  —  Vertu  d'Aldobrandino  Ottobaoni.  — 
Dangers  des  guelfes.  —  Les  tyrans  de  Lonibardie.  —  Le  roi  Manfred.  —  Faute 
politique  des  guelfes  et  du  saint-^iége.  —  Conjuration  des  Uberti  i  Florence 
(juillet  1258).  —  Expulsion  des  chefs  gibelins.  —  Supplice  de  l'abbé  de  Yallom- 
breuse  (4  septembre  1258).  — Interdit  jeté  sur  Florence. 

G^était  la  condition  malheureuse  de  Florence,  qu'au- 
cune révolution  accomplie  dans  ses  murs  n'y  avait  un  len- 
demain assuré.  Les  vaincus  pouvaient  toujours  se  réfugier 


5%  INTRIGUES  DES  GIBELINS  (An.  1251) 

n  SCS  portes,  cl  trouver  clans  les  châteaux,  comme  dans  l& 
villes  du  voisinage,  un  refuge  menaçant.  Ceux-là  mêmes 
que  ne  jetait  pas  hors  de  leur  patrie  le  dépit  de  la  défaite 
ou  une  sentence  d'exil  reprenaient  courage  en  voyant 
des  alliés  à  portée  de  la  voix.  Loin  de  dévorer  leurs  res- 
sentiments et  de  se  résigner  à  leurs  mécomptes,  ils 
bondissaient  sous  Toppression  comme  sous  l'injure,  et 
ils  appelaient  injure  le  partage  des  privilèges  dont  jus- 
qu'alors ils  jouissaient  seuls,  oppression  les  plus  simples 
sûretés  prises  contre  eux.  G^est  ainsi  qu\iu  lendemain 
d'un  désastre  qu'eût  prévenu  peut-être  l'énergique  em- 
ploi de  leurs  armes,  ils  s'indignaient  de  voir  rentrer  leurs 
adversaires  bannis,  et  un  gouvernement  guelfe  traiter 
des  guelfes  avec  faveur*. 

Impuissants  à  s'y  opposer  dans  Florence,  ils  exhortaient 
les  cités  gibelines,  et  notamment  Pistoia,  à  ne  pas  rou- 
vrir leur  sein  à  leurs  proscrits".  S'il  en  résultait  une 
guerre,  ils  promettaient  de  ne  se  point  rendre  sous  leurs 
gonfalons  quand  sonnerait  la  Martinella,  d'envoyer  des 
hommes  d'armes  à  leurs  alliés,  de  saisir  l'occasion  pour 
terrasser  les  guelfes  florentins  et  pour  les  expulser  à 
jamais'. 

Pistoia  suivit  leur  conseil,  et,  comme  ils  l'avaient  prévu, 
Florence  fit  Voste  contre  Tinsolente  voisine  qui,  en  la 

*  •  Pcr  cngione  che  alla  maggiore  parle  délie  case  de'  ghibellini  di  Fi- 
renze  ,  non  piacen  loro  la  signoria ,  perche  favorcggiava  i  guelii  più  che  non 
harebbono  voluto.  »  (Villani,  VI,  43.) 

*  «  Quando  i  guel6  furono  in  Firenze,  i  ghibellini  segrelamente  fecoro 
che  i  Pistolesi  non  volesscro  che  i  guclfi  loro  tornassero.  »  (Slefani»  1.  Il, 
Rub.  93.) 

'  •  Che  se  *1  comune  uscisse  fiiori,  non  ▼*  anderebbono,  ma  rimaircbbono 
e  ordinerebbono  che  i  Pistolesi  averebbono  gente;  che  Tincerchboiio  et 
eglino  cacccrebbono  i  guelfî  di  Firenze  per  modo  non  tornercbbono  più 
mai.  »  (Stefani,  1.  II,  Rub.  93.) 


(A5.  1251)  AVEC  PISTOIA.  3»7 

bravant  de  si  près,  compromettait  sa  sécurité.  Ce  ne  fut 
poinl,  à  vrai  dire,  sans  d'orageux  débats.  Les  gibelins, 
dont  nul  ne  soupçonnait  la  trame  secrète,  combattaient 
sous  les  beaux  dehors  de  la  justice  Teipédition  projetée, 
et  ralliaient  les  âmes  candides  au  scrupule  qu'ils  aflec- 
taienl.  Avoir  rouvert  les  portes  de  Florence,  disaient-ils, 
c'était  bien,  c'était  conforme  à  l'esprit  de  la  paix  conclue 
enlre  les  partis;  mais  on  dépassait  le  but  en  contrariant 
les  libres  desseins  de  Pistoia  ;  on  laissait  paraître  la  haine 
des  gibelins,  non  la  haine  des  factions.  Ecrasés  à  Pistoia, 
iKle  seraient  bientôt  à  Florence  même  :  par  un  chemin 
détourné  l'on  revenait  aux  proscriptions. 

Pure  calomnie,  répondaient  les  guelfes  ;  mais  comme 
catholiques,  comme  fils  soumis  de  la  sainte  Ëglise,  pou- 
vons-nous permettre  que  des  gens  qui  l'ont  bien  servie 
vivent  bannis  comme  des  voleurs?  Puisque  leur  retour  est 
juste,  que  Pistoia  l'ordonne,  et  elle  supprime  par  là  toute 
cause  de  guerre.  Ce  raisonnement,  s'il  ramena  les  indécis, 
n'entama  point  des  gens  résolus,  qui  ne  faisaient  sonner 
si  haut  la  justice  que  pour  mieux  masquer  des  vues  inté- 
ressées, de  secrètes  négociations  \  Ils  en  nouaient  avec 
Sienne  comme  avec  Pistoia.  Le  22  juin  1251,  les  prin- 
cipaux d'entre  eux,  Uberti  et  Lamberli,  Guidalotti  et 
Rustichelli,  Caponsacchi  et  Brunelleschi,  Amidei  et  Ub- 
briachi,  Scolari,  Soldanieri,  Àlberti  de  Mangona,  s'enga- 
geaient envers  cette  ville,  pour  <x  l'université  »  de  tous 
leurs  compatriotes  gibelins*,  à  se  concerler  avec  les  Ubal- 

<  Ammirato  (1.  U,  1. 1,  p.  94)  commente  très-judicieusement  le  texte  un 
peu  sec  de  Villani  (VI,  45)  à  ce  sujet. 

*  «  Pro  se  et  omnibus  hominibus  et  eoruro  domus,  et  pro  tota  parte 
ghibellinorum  civiutis  Florentie.  »  (Caleffo  vecchio,  p.  313  ▼%  314  ▼% 
32  juin  1251.)  —  VunivertUoê  éUit  une  commune  dans  la  conunune ,  un 
Ëat  dans  llut. 


398  TRAITÉ  DE8  GIBELINS  (Ai.  1i51) 

dini  du  Mugello,  avec  ceux  des  comtes  Guidi  qui  étaient 
de  la  faction,  avec  tous  les  amis  du  corUctdo  et  de  Prato, 
sans  autre  obligation,  d'ailleurs,  que  de  servir  la  cause 
commune  et  d'y  consacrer  tous  leurs  efforts  \  Le  24  juil- 
let, il  était  stipulé  entre  Pise,  Pistoia  et  Sienne,  que  les 
gibelins,  tant  qu'ils  resteraient  à  Florence,  seraient  pour- 
vus, à  la  volonté  des  capitaines  élus,  de  toutes  les 
choses  nécessaires  à  la  guerre,  soldats,  armes,  machines*; 
que  s'ils  en  étaient  chassés  ou  s'ils  en  sortaient  de  plein 
gré,  ils  recevraient  la  solde  de  cavaliers  et  seraient  in- 
demnisés de  leurs  pertes  par  les  communes  confédérées, 
Pise  payant  cinq  neuvièmes  et  Sienne  quatre,  jusqu'à 
concurrence  de  quinze  mille  livres  de  deniers  pisans, 
selon  l'évaluation  des  capitaines';  qu'en  outre  ces  deux 
villes  déposeraient  quatre  mille  livres  pour  être  distribuées 
aux  hommes  de  la  ville  et  du  district  de  Florence,  «  pour 
l'honneur  et  le  bon  état  desdites  communes  et  de  leur 
ligue*;  que  les  gibelins,  tant  qu'ils  resteraient  en  ville, 
devraient  par  leurs  paroles  et  leurs  actes,  dans  les  con- 
seils et  ailleurs,  au  dedans  et  au  dehors,  procurer  les 
intérêts  de  la  ligue,  faire  en  sorte  que  Florence  ne  les  lésât 
point,  et,  s'ils  ne  s'y  pouvaient  opposer  efficacement, 
commencer  d'eux-mêmes  la  guerre  *  contre  leurs  conci- 
toyens à  l'intérieur  et  à  Textérieur,  ne  faire  ni  paix  ni 
trêve  qui  ne  fût  d'abord  consentie  par  lesdites  communes, 

'  Caleffo  vecchioj  ibid. 

*  «  Tarn  in  soldaneriis,  sergentibus,  armis  et  balistis  et  hedificiis  quam 
tdiis,  secundum  qualitatem  factorum.  »  (24  juillet  1951.  Caleffo  vecchio, 
p.315f.) 

'  •  Sit  pro  rata,  etc.  i  (Ibid,) 

*  «  Pro  honore  et  bono  statu  dictonun  comunium  et  eorum  societatis.  * 
{Ibid.) 

^  c  Guerram  propriam.  »  (Ibid.) 


(A*.  iSM)  AVEC  PISTOIA.  399 

celles-ci  contractant  de  leur  côté  Tobligalion  de  ne' 
mettre  fin  aux  hostilités  qu'avec  le  consentement  des  ca- 
pitaines du  parti  gibelin.  Ce  pacte,  «i  exempt  de  toute 
fraude,  sophisme  ou  supercherie^  »,  et  juré  sur  les  saints 
Évangiles,  avait  pour  sanction  une  amende  de  deux  mille 
marcs  d'argent,  et  devait  être  renouvelé  tous  les  cinq 
ans*.  Il  dura  en  effet  bien  plus  que  tant  d'autres  qu'impose 
la  victoire  et  que  subit  la  défaite,  parce  qu'il  était  libre- 
ment conclu  et  conforme  aux  intérêts  de  tous  les  con- 
tractants. Sienne  put  bien,  quatre  ans  plus  tard,  recevoir 
la  loi  de  Florence;  mais  elle  ne  s'en  crut  pas  moins 
tenue  à  remplir  ses  engagements  secrets  avec  les  gibelins 
et  à  leur  donner  un  sûr  asile  quand,  en  1258,  ils  furent 
chassés  de  leur  patrie,  poursuivis  et  traqués  jusque  dans 
l'exil. 

L'ignorance  de  ces  pratiques  et  le  désir  de  châtier 
Pistoia  protégèrent  alors  les  gibelins  contre  des  vengeances 
qu'eût  justifiées  leur  tentative  de  semer  la  discorde,  leur 
indirect  appel  à  la  sédition'.  Aux  derniers  jours  de  juillet, 
se  mirent  en  marche  la  cavalerie  noble  et  les  bannières 
du  peuple.  A  leur  tête  était  Oberto  de  Mandello,  quatrième 
potestat  de  cette  famille  milanaise  dont  le  nom  semblait 
un  présage  de  triomphes.  L'ennemi,  battu  à  Honte-Robo- 
lino,  reconduit  Tépée  dans  les  reins  jusque  sous  les  murs 
de  Pistoia,  s'y  renferma  en  toute  hâte,  certain  de  lasser 
ainsi  la  constance  des  assaillants.  Rien,  en  effet,  n'était 
prêt  pour  un  siège.  Il  fallut  rentrer  à  Florence,  avec 


1  i  Ad  puniin  et  sanum  iotendimeatimi ,  omni  fraude  et  sophysmate  et 
catillationeremotis.  t  {Ibid.) 

*  Caieffo  vecchio,  p.  315  v%  316  v*. 

>  •  Riserbando  a  miglîor  tempo  la  Teodetta  délia  inobbedienza  e  aediiione 
dt  loro  OHiiiDoeaa.  »  (Âminirato,  1251, 1.  II,  1. 1,  p.  94.) 


400  LES  GUËFS  DES  GIBELINS  (As.  1351) 

Torgucil  de  la  victoire,  mais  avec  la  mortification  de  D'en 
pas  recueillir  le  fruit,  de  ne  pas  rendre  aux  guelfes  de 
Pistoia  leur  patrie  et  le  pouvoir. 

A  la  mauvaise  humeur  que  dissimulaient  mal  les  dé- 
monstrations joyeuses,  l'indiscrétion  des  prisonniers 
donna  fort  à  propos  un  dérivatif.  On  sut  par  eux  qu'aux 
gibelins  de  Florence  était  due  la  résistance  de  Pistoia  \ 
La  colère  publique  aussitôt  déchaînée,  leurs  caporali 
durent  partir  pour  l'exil,  se  réfugier  dans  leurs  châteaux 
ou  dans  les  villes  voisines,  il  est  vrai,  avec  le  désir  et 
l'espoir  d'un  prompt  retour.  Aucun  ne  cherchait  au  loin, 
comme  les  Grecs  antiques,  un  établissement  définitif  et 
de  plus  paisibles  destinées.  Ils  aimaient  la  tempête,  même 
durable  et  désastreuse,  sous  le  ciel  de  la  patrie.  Proscrits 
et  proscripteurs  tour  à  tour,  ils  ne  voyaient  dans  la  paix 
jurée  qu'une  trêve  pour  aiguiser  ou  fourbir  leurs  armes 
et  se  préparer  à  de  nouveaux  combats. 

C'est  ainsi,  par  la  force  des  choses,  qu'à  un  gouverne- 
ment conciliateur  succédait,  après  bien  peu  de  jours,  le 
gouvernement  d'une  faction.  Cessant  de  se  contraindre, 
les  guelfes  au  dedans  soutenaient  de  leurs  deniei*s  ou  de 
leurs  hommes  d'armes  les  guelfes  du  dehors*.  Ils  rom- 
paient avec  l'empire,  c<  qui,  depuis  longtemps,  ne  leur 
faisait  que  du  mal  %  »  et  aux  bannières  qu'ils  avaient 
reçues  de  lui  changeaient  le  lis  blanc  sur  champ  rouge 
en  un  lis  rouge  sur  champ  blanc.  Resta  seule  immuable 
Cl  l'antique,  noble  et  triomphale  enseigne  de  la  corn- 

«  Slefani,  1.  II,  Rub.  95. 

*  En  décembre  1251 ,  le  parti  guelfe  d*Ârezzo  recerait  d*euz,  i  titre 
d'emprunt,  650  livres  de  monnaie  pisanc,  qui  devaient  être  rendues 
le  1"  février  suivant.  (Capiioli  n*  XXIX,  f»  99  V.) 

^  «  Ë  da^r  imperadori  da  gran  tempo  in  qiu  altro  che  maie  noii  aveano 
avuto.  »  (Stefani,  1.  II,  Rub.  95.) 


(An.  1251)  EXILES  DE  FLORENCE.  401 

mune  »,  moitié  blanche,  moitié  rouge,  qui  se  déployait 
aux  antennes  du  carroccio  et  qu'on  appelait  par  excel- 
lence lo  stendale,  l'étendard  ^ 

Tel  fut  le  nécessaire  et  décisif  épilogue  de  la  révolution 
accomplie.  Trop  d'éléments  divers  se  heurtaient  dans 
Florence,  on  y  voyait  trop  de  vainqueurs  et  de  vaincus, 
d'Allemands  et  d'Italiens,  de  grands  et  de  petits,  de 
nobles  et  de  bourgeois,  de  citoyens  oisifs  et  d'habitants 
laborieux,  pour  que  la  première  condition  de  l'existence, 
comme  de  l'ordre  public  et  de  la  prospérité,  n'y  fût  pas 
la  domination  d'un  de  ces  éléments  sur  les  autres.  Cette 
division  en  guelfes  et  gibelins  était  même,  si  l'on  ose 
dire,  un  moyen  de  réunion,  puisqu'elle  réduisait  les 
factions  au  moindre  nombre  qu'on  en  puisse  vouloir  dans 
un  État  où  le  despotisme  et  la  terreur  ne  font  pas  régner 
une  trompeuse  unité.  Autour  des  nobles  gibelins  se 
groupèrent  des  gens  de  toute  origine,  de  toute  classe,  de 
toute  condition,  comme  dans  les  rangs  des  guelfes  on  vil 
^.ux  gens  des  métiers  se  mêler  des  gentilshommes  et  des 
Allemands.  Dans  ces  conditions,  l'expulsion  des  violents, 
fût-ce  au  mépris  de  la  foi  jurée,  assurait  pour  un  temps 
la  paix  aux  pacifiques.  Sous  l'empire  d'une  constitution 
remaniée  pour  protéger  contre  les  brutalités  des  grands 
la  faiblesse  des  petits,  Florence  vécut  donc  heureuse 
durant  dix  années,  prévue  le  grande  mortalisxviipatium 
de  Tacite,  longue  durée,  à  coup  sûr,  pour  un  peuple  si 
coulumier  des  changements.  Alors,  dit  calégoriquement 
Machiavel,  Florence  devint,  non-seulement  la  première 
ville  de  la  Toscane,  mais  encore  une  des  premières  de  l'I- 
talie. Il  n'y  aurait  pas  eu,  ajoute-t-il,  délimite  à  sa  gran- 

*  Tillani,  VI,  43.  —  Stefani,  H,  95.  —  Paolino,  R.  L  S.,  Suppl.,  U,  21, 
22.  —  Simone  délia  Tosa»  p.  195.  —  Ammirato,  1.  U,  1. 1,  p.  93,  94. 

mn.  DE  FLORINCI.  —  I.  26 


402  MiOSl'ÉRlTÉ  PIBLIQUE.  (An.  1S51. 

(leur,  si  de  trop  nonil)reuses  dissensions  ne  Tavaient  de 
nouve<<u  déchirée*.  Chimérique  réflexion  d'un  si  positif 
génie,  qui  poursuit  ce  rêve  de  la  concorde  absolue,  dont 
le  silence  de  la  tyrannie  peut  seul  donner  Tillusion. 

Sans  doute  ces  malheuis,  auxquels  échappait  momen- 
tanémenl  Florence,  étaient  moins  terribles  qu'ils  ne  nous 
semblent,  parce  que  les  populations  en  avaient  Thabitude, 
et  surtout  parce  que  la  distance  où  nous  en  sommes  sup- 
prime les  intervalles  des  crises  qui  laissaient  à  desesprils 
mobiles  le  lem|»s  d'oublier.  Mais  les  éloges  que  Viilani 
prodigue  à  cette  période  font  assez  voir  qu'on  savourait  le 
rare  plaisir  de  ne  pas  vivre  à  la  lueur  des  incendies  dans 
le  sang  et  le  carnage,  dans  l'éternelle  appréhension  de 
périr  sous  les  ruines  de  la  maison  où  l'on  sommeille,  et 
de  prendre  du  jour  au  lendemain  la  triste  route  de  l'exil. 
Chez  ces  marchands,  simples,  sobres,  d'humeur  altière, 
le  trafic  prospérait  par  une  probité  ailleurs  sans  pareille*, 
et  dont  la  vie  publique  même  se  ressentait.   Quelques 
années  plus  tard*,  un  des  douze  anziani^  Giovanni  So- 
dici,  ayant  ramassé  dans  la  boue,  pour  se  l'approprier, 
un  vieux  verrou  de  la  loge  du  lion  qu'entretenait  à  ses 
frais  la  commune*,  payait  de  mille  livres  d'amende,  à 
l'expiration  de  sa  charge,  ce  dommage  fait  à  l'Étal*. 

Ces  mœurs  sévères  et  presque  étroites  s'unissaient  à 
une  largeur  de  vues  qui  portait  Florence,  si  longtemps 


*  Machiavel,  ht.  fior,.  II,  19. 

*  Molto  erano  superbi  ed  altieri,  c  non  aveano  quel  freno  bisognava  ;  nu 
di  lealtà  passavano  ogni  altro  (Stefani,  1.  Il,  Rub.  117). 

'  En  1258  selon  ViUani  (YI,  65);  en  12G0  selon  Stefani  (1.  ïl,  Rub. 
117). 

*  Nous  parlerons  plus  loin  de  ce  lion  avec  plus  de  détails.  Yoy.  l.  VU,  c.  m- 
5  Si  come  frodalore  délie  cose  dol  coniune  (Vill.,  VI,  65).  Cf.  Stefeni, 

loc.  cit..  et  Ammirato,  1.  II,  t.  I,  p.  110. 


(An.  l!25i)  LE  FLORIN  D*OR.  403 

retardataire,  en  avant  des  autres  villes  dans  les  voies  de 
la  civilisation.  Loin  de  borner  son  horizon  à  l'enceinte 
resserrée  de  ses  murailles,  ou  même  aux  frontières  de  la 
Toscane,  elle  multipliait  ses  relations  au  dehors,  autant 
pour  s'initier  aux  connaissances  des  peuples  que  pour 
développer  son  commerce  et  sa  richesse.  Elle  envoyait  ses 
enfants  s'asseoir  sur  les  bancs  de  l'université  de  Bologne 
ou  sur  la  paille  de  la  rue  du  Fouarre,  auner  des  étoffes 
dans  les  boutiques  de  Paris,  fréquenter  les  foires  de  Cham- 
pagne,  parcourir  les  Flandres,  le  Brabant,  l'Angleterre 
même*.  Les  intérêts  commerciaux  élargissaient  le  champ 
du  savoir  comme  celui  des  relations,  et  le  commerce  ne 
pouvait  que   gagner  à  être  conduit  par  des  hommes 
éclairés. 

Il  acquérait,  en  ce  temps-là  (1252),  des  facilités  nou- 
velles par  la  création  d'une  monnaie  d'or,  plus  portative 
et  plus  recherchée  que  la  monnaie  d'argent.  Décompo- 
sée en  douze  deniers*,  celle  que  Florence  frappait  alors 
était  d'une  faible  valeur'.  Le  titre  des  espèces  d'or  fut 
fixé,  comme  pour  le  sequin  de  Venise,  à  vingt-quatre 
carats,  et  le  poids  à  trois  deniers  ou  un  huitième  d'once*. 

*  Voyez  Muratori,  Antiq,  ItaL,  Diss.  XYI,  1. 1,  p.  884  sq.  —  Selon  Léo 
(1.  IV,  c.  7,  t.  r,  p.  414),  le  motif  de  ces  éducations  lointaines,  c'est  que 
Fintérêt  matériel  remportait  sur  toute  autre  considération.  Florence  cor- 
rompait son  esprit  et  son  cœur  dans  un  commerce  libre  aiec  les  peuples 
étrangers.  C^est  là  un  point  de  vue  faux  autant  qu'étroit. 

*  Ammirato,  1252,  1.  II,  t.  I,  p.  97.  —  On  ne  sait  ni  quand  Florence 
commença  à  battre  monnaie,  ni  quelle  était  cette  monnaie.  La  plus  an- 
cienne qui  soit  connue  est  un  denier  d'argent  portant  le  nom  de  Gharle- 
magne  roi,  frappé  en  771  et  800.  Le  p.  Pellegrino  Tonini  Ta  «  illustré,  » 
comme  on  dit  en  Italie.  La  première  dont  on  sache  à  peu  près  la  qualité 
est  de  1150  environ  (Bibl.  nat.,  mss.  italiens,  n*  743,  p.  165). 

'  Ne  altra  moneta  se  non  piccola  e  d'ariento  cbe  valca  Funo  danari  13 
(Paolino,  R.  1.  S.,  Suppl.  II,  23).  A  part  ce  fait,  on  n'en  sait  rien  de 
précis. 

^  De'  quali  fiorini  otto  pesavano  once  una  (ViUani,  VI,  53).  Cette  mon*- 


404  LE  FLORIN  D*OR  ^Ah.  Ii51) 

Elles  portèrent  au  revers  l'empreinte  de  la  fleur  du  lis,  et 
en  reçurent  le  nom  de  florin,  qui  rappelle  également 
celui  deFlorence.  De  l'autre  côté  l'on  voyait  gravée  Timage 
de  saint  Jean-Baptiste,  patron  des  Florentins*.  Avec  toute 
la  gaucherie  d'un  art  primitif,  le  Précurseur  était  en 
pied,  la  tunique  attachée  à  la  ceinture,  nouée  sur  la  poi- 
trine, descendant  jusqu'au  genou.  De  son  cou  pendait 
une  peau  de  bête;  de  sa  tête,  couronnée  d'un  nimbe, 
les  cheveux  tombaient  sur  les  épaules  ;  de  sa  main  gau- 
che, il  tenait  une  verge  terminée  en  croix;  de  sa  main 
droite,  il  semblait  bénir*. 

Au  début,  le  florin,  suspect  comme  nouveauté,  ren- 
contra des  résistances.  «  Personne,  dit  Paolino,  n'en 
voulait'.  »  Mais  il  était  si  honnêtement  fait,  si  supérieur 


naie  était,  suivant  Cibrario   (SulV  econ.  poL,  etc.,  p.  472-475),  de 
68  grains  ;  suivant  M«  Simonin  (Les  anciens  banquiers  de  Florence,  ht- 
vue  des  Deux  Mondes,  l*'  février  1873,  p.  648),  de  72  grains,  soit 
3  grammes  537  miUigrammes  d*or  pur. 
«  Villani,  Vï,  53.  Paolino,  H,  23. 

*  Yoy.  Ignazio  Orsini,  Sioria  délie  monete  délia  Repubblica  fiorenUm, 
p.  XI-XII,  Flor.,  1760,  in-4*.  Francesco  Veltori,  //  fiorinod'oro  UlustratOy 
et  Passerini,  Storia  degli  Alherti,  H,  59. —  La  valeur  du  florin  est  de  11 
1.  70  cent,  dltalie.  Les  évaluations  ont  beaucoup  varié  à  cet  égard.  Pe- 
ruzzi  (Sioria  del  commercio  fiorentino,  p.  352),  s'est  fait  Técho  de  ropinion 
qui  le  portait  à  40  1.;  mais  Sismondi  (II,  320)  dit  11  fr.  40,  monnaie  de 
France;  Simonin,  (loc.  cit.),  12  fr.  17  de  notre  monnaie  actuelle';  Cibrario, 
(p.  487),  1. 12,  36  c  délie  nostre.  »  Le  chiffre  de  11  1.  70,  adopté  aujour- 
d'hui, résulte,  d'une  part,  du  prix  comparatif  des  grains  qui  est  Tun^  de 
mesure  et  que  Cibrario  a  très-bien  établi,  de  Tautre  d'un  arbitrage  récent 
auquel  a  pris  part  le  savant  M.  Passerini,  ainsi  qu'il  me  Ta  déda^.  ^  le 
florin  se  divisait  en  20  sous,  mais  ce  mot  ne  signifie  rien,  car  la  livre 
d^argent,  monnaie  de  convention,  se  divisait  aussi  en  20  sous.  29  souf 
du  florin  d'argent  valaient  un  florin  d'or  d'apràs  un  document  de  Tarch. 
di  Stato  (Àrcb.  dipl.,  Pergamene,  10  novembre  1295).  Yoy.  k  Tappendice 
une  note  explicative  de  la  livre,  du  florin,  des  monnaies  de  Florence. 

*  E  non  era  quasi  chi  '1  volessc  (Paolino,  II,  23).  La  vigilance  des  Flo- 
rentins ne  se  rel&cbait  point  pour  assurer  la  bonne  qualité  de  leur  momaie. 
En  avril  1294,  on  trouve  le  document  suivant  :  c  Stabilitum  et  ordinabnn 


(Ah.  1251)  APPRÉCIÉ  AD  DEHORS.  405 

aux  autres  monnaies  qui  avaient  cours,  que  bientôt  on 
l'accepta  partout,  on  le  préféra  même,  comme  plus  pur, 
au  vieux  et  célèbre  sequin  de  Venise ^  Ammirato  rapporte 
à  ce  sujet  un  fait  signiGcatif.  Aux  premières  années  du 
quatorzième  siècle,    le  roi   musulman  de  Tunis  ayant 
demande,  à  des  marchands  de  Pise  quel  était  donc  ce 
peuple  qui  battait  de  si  belles  pièces  d'or?  —  Ce  sont  nos 
Arabes  de  terre,  répondirent  avec  mépris  les  Pisans.  — 
Ce  n'est  pas  là  une  monnaie  d'Arabe,  répliqua  sèchement 
le  roi.  Et  il  demanda  à  voir  celle  de  ses  interlocuteurs.  Sur- 
pris d'apprendre  qu'elle  était  d'argent,  il  fit  venir  un  mar- 
chand florentin,  nommé  PelaGualducci*,  dont  il  connaissait 
la  présence  dans  sa  capitale,  et  voulut  savoir  de  lui  si,  en 
effet,  les  Florentins  étaient  les  Arabes  des  Pisans.  L'avisé 
marchand  décrivit  d'abord  les  magnificences  de  sa  ville 
natale,  puis  il  ajouta  que  si  faire  des  incursions  c'était 
être  Arabe,  les  Florentins  l'étaient  assurément,  car  ils 
n'avaient  pu,  pauvres  montagnards,  battre  une  monnaie 
d'or  qu'à  force  de  victoires  sur  les  gens  de  mer.  A  ce 
langage,  indice  d'une  prospérité  singulière,  Florence  ga- 
gna d'utiles  franchises  pour  son  commerce,  le  droit 
d'habiter  à  Tunis,  d'y  avoir  une  église,  d'y  jouir  de  tous 
les  privilèges  concédés  aux  Pisans  *. 


est  quo<l  quilibet  florenus  aureus  qui  iriYeniretur  ponderis  octavi  uncie  mi- 
nus uno  grano  et  diinidio,  aut  levior  sive  adjuvatus  vel  davellatus,  aut 
aliter  TÎciatus  vel  contnifactus  in  continent!  incidulur  per  offîliales  infra 
scriptos  {Prowisionit  filza  5,  ap.  Gaye,  Carteggio  inedito  d'artisti,  t.  1, 
p.  424.  Flor.,  1839,  2  vol.  in-8»). 

>  Cibrario,  loc,  cit.  Arch,  stor»^  1865,  3*  série,  1. 1,  part.  I,  p.  84. 

•  Ce  Pela  GuaMucci  fut  prieur  avec  G.  Villani  en  octobre  1316.  Voy.  les 
listes  de  Stefani  (Delizie,  XI,  46).  —  Ammirato  (1.  V,  1. 1,  p.  273)  l'appelle 
Balducci;  mais  Taulre  forme  se  trouve  dans  les  doc.  de  TArcb.  di  Stato. 
Voy.  Arch,  stor.,  nuova  série,  t,  I,  part.  I,  p.  85. 

*  Ammirato,  1250.  L.  II,  1. 1,  p.  97-98. 


i06  CONSTRUCTIONS  A  FLORENCE.  (As.  i251 

Aussi  prodigue  de  ses  trésors  que  ménagère  de  son 
sang,  elle  ne  marchandait  point  à  l'intérêt  public  les 
sacrifices.  Elle  construisait  un  quatrième  pont,  appelé 
bientôt  Ponte-allorTrinitajet  qui  conduisait  de  la  maison 
des  Spini,  sur  la  rive  droite  de  l'Ârno,  à  la  maison  des 
Frescobaldi,  sur  la  rive  gauche*.  Elle  achetait,  sur  la 
place  Saint-Âpollinaire  et  aux  alentours,  en  face  de  la 
vieille  Badia^  de  nombreuses  maisons,  pour  ériger,  sur 
leur  emplacement,  cet  imposant  palais  du  Bargello^ 
c'est-à-dire  du  chef  des  gens  de  justice,  dont  les  hautes 
murailles  et  la  tour,  plus  haute  encore,  frappent  aujour- 
d'hui même  l'étranger  d'élonnement,  presque  d'effroi*. 
Comme  elle  le  destinait  au  potestat  et  à  ses  assesseurs, 
logés  jusqu'alors  dans  des  habitations  particulières*,  de 
vastes  et  solides  prisons  y  furent  rattachées,  pour  que  ce 
grand  juge,  exécuteur  de  ses  propres  arrêts,  eût  sous  la 
main  les  coupables  dont  le  sort  dé[iendait  entièrement  de 

*  Stefani,  1.  II,  Rub.  100,  ann.  1252.  —  Arch.  itor.,  1865,  5*  série, 
t.  II,  part.  I,  p.  84. 

*  Ammirato  rapporte  à  Tannée  1250  Térection  de  ce  palais  ;  mais  on  pos- 
sède les  contrats  d'achat  des  Inai^olls  sur  reuiplaceinent  desquelles  il  fut 
bàli,  et  les  premiers  de  ces  contrats  sont  de  1255.  Voy.  Arch.  di  Slato,  Ca- 
piïo/i,  n»  XXIX,  f-205  r%  205  s\  207  r%  210  r%  212  r%  216  f,  218  r*, 
220  r',  223  r*,  225  r*,  des  contrats  conclus  de  janvier  à  mai  1255.  — 
Pour  d'autres  de  juillet  1255,  ibid.,  ^'  197  r«  et  198  \\  Pour  juin  1279, 
fv»  308  1-.  —  Cf.  Villani,  VI,  59.  —  M.  llillebrand  (p.  53)  confond  ce 
palais  avec  le  Palazzo  Vecchio  qui  ne  fut  commencé  qu'en  1282,  et  il  en 
attribue  la  construction  à  Ariiolfo  di  Lapo  qui,  en  1250,  n'avait  que  dix- 
huit  ans.  Malespini  qu'il  cite  ne  dit  rien  qui  puisse  excuser  ou  expUquer 
cette  erreur.  Tous  les  faits  de  cette  période  sont,  au  reste,  altérés  ou 
brouillés  dans  le  récit  qu'en  fait  l'auteur  allemand. 

'  Le  potestat  paraît  avoir  habité  le  palais  de  San  Giovanni  où  demeurait 
révêque  et  où  les  margraves  tenaient  leurs  plaids.  En  1241,  il  résidait  dans 
le  vieux  palais  des  Amidei,  près  de  San  Slefano  (Voy.  le  doc.  dans  Cantini, 
III,  52).  En  octobre  1255,  il  occupait  encore  une  maison  louée  :  «  Actum 
Florentie,  in  domo  filiorum  Abbatis,  iibi  Dom.  Alamannus  délia  Turre  Po- 
testas  morabatur  »  (ibid,). 


(Ah.  1251)         ACHAT  DE  CHATEAUX.  407 

lui.  Dans  le  dessein  patiemment  poursuivi  de  se  trans- 
former de  commune  en  État,  et  d'avoir  un  territoire  qui 
fût  plus  qu'une  banlieue,  elle  faisait  sans  bruit  des  acqui- 
sitions en  apparence  sans  portée.  De  droile  et  de  gauche, 
elle  acquérait  des  quarts  de  châteaux  dont  la  possession 
était  indivise  et  collective.  Un  pied  dans  ces  places,  elle 
attendait  d'y  pouvoir  mettre  l'autre.  Elle  l'y  mettait  à  la 
longue,  en  achetant  tour  à  tour  les  trois  autres  quarts, 
que  vendaient  sans  regrets  des  hobereaux  dégoûtés  :  la 
possession  en  commun  était  sans  plaisir  comme  sans 
quiétude  avec  de  si  envahissants  voisins.  La  portion  de 
territoire  afférente  à  ces  lots  en  suivait  la  destinée.  On 
attendait  vingt  ans,  quelquefois,  pour  acquérir  la  der- 
nière, qui  donnait  enfin  à  l'acquisition  tout  son  prix; 
mais  ce  n'élait  pas  sans  avantage  :  la  politique  renversant 
les  conditions  ordinaires  de  l'offre  et  de  la  demande, 
un  quart  de  château,  en  1254,  valait  5000  livres;  en 
1273,  pour  8000,  on  avait  des  localités  nombreuses, 
avec  leurs  habitants  et  leurs  maisons*.  Les  peuples  peu- 


*  Dans  la  seule  année  1254  on  voit  le  comte  Guido,  fils  de  Markwald  de 
Guido  Guerra,  comte  palatin  de  Toscane,  vendre  le  quart  du  cliùteau  et 
du  district  de  Montemurlo  et  autres  biens  (6  avril  1254.  Capitoli,W\\, 
f*  165)  ;  le  comte  Guido  de  Romena,  fils  du  comte  Agliinolfo  de  Guidone 
Guerra ,  céder  le  quart  du  chAleau  et  du  district  de  Montevarchi  pour 
5000  livres  de  monnaie  pisane(i%/.,  f^  173.  Suit  l'adhésion  de  la  femme 
du  vendeur).  Pour  le  même  prix  ,  Guido  de  ModigUana ,  comte  palatin  , 
Tend  un  autre  quart  du  même  château  au  nom  de  son  père,  Tegrino  de 
Guido  Guerra  (51  mars  1254.  ïhid.,  ^  181.  Suit  Tacte  de  ratification, 
f°  184).  Trois  quarts  du  château  et  du  palais  d'Empoli  sont  vendus  de 
même  :  un  premier  par  Guido  Guerra  et  Ruggiero  (12  août  1254.  Ibid., 
XXX,  f*  132),  un  second  par  Guido  de  Romena  (10  septembre  1254.  Ihid.^ 
r*  136  v**),  un  troisième  par  Guido  Novello,  Gis  du  comte  palatin  Guidone 
(6  mai  1255.  Ibid.,  XXIX,  f*  243).  Pour  le  quatrième,  c'est  seulement  en 
1273  que  Guido  Silvatico,  comte  palatin  en  Toscane,  consentait  îi  se  des- 
saisir de  sa  part  d'Empoli,  de  Montemurlo,  de  Montevarchi,  de  Monte  Rap- 
poli,  de  la  «  terre  »  de  Greto,  composée  des  localités  de  Vinci,  Cerreto, 


408  CAMPAGNE  CONTRE  SIENNE  (Ah.  1251) 

vent  seuls  user  de  celle  patience  lucrative  :  le  temps  ne 
leur  est  pas,  ainsi  qu'aux  hommes,  mesuré  avec  parci* 
monie.  Des  agrandissements  auxquels  aspirait  leur  pa- 
trie, les  magistrats  florentins,  marchands  avant  tout, 
faisaient  une  commerciale,  une  excellente  opération. 

La  guerre  même,  une  guerre  incessante,  ne  les  en 
détournait  pas.  A  peine  avaient-ils  goûté  quelques  jours 
de  repos.  Si  secrète  que  fût  la  ligue  gibeline  dont  Fari- 
nata  des  Uberli  était  le  promoteur  et  l'âme,  ils  en  avaient 
eu  bienlôt  connaissance.  Ils  savaient  que,  le  24  juillet 
1251,  de  menaçants  accords  venaient  d'être  conclus  con- 
tre leur  patrie.  Dès  les  premiers  jours  d'août,  ils  les 
dénonçaient  à  Rome  comme  illicites,  tandis  que  Sienne 
soutenait  par  procureur  qu'elle  était  dans  son  droit^  Que 
le  pape  le  crût  ou  qu'il  n'osât  intervenir.  Sienne  conti- 
nuait de  rétrécir  le  cercle  où  elle  comptait  enfermer 
Florence.  A  la  ligue  avaient  adhéré,  le  23  juillet,  les 
Ubaldini  du  Mugello',  et,  le  50,  les  deux  comtes  Guidi, 
Guido  Novelloet  son  frère  Simone'.  Le  5,  le  6,  le  13  août, 
des  soldats,  des  armes,  des  objets  d'équipement  militaire 

Collegonzoli,  Musignano,  Colle  di  Pietra,  avec  les  habitants  et  leurs  mai- 
sons, pour  8000  livres  de  petits  florins  (18  octobre  1273.  Ibid,<,  ^  157). 

*  5  août  1251.  Arch.  de  Sienne.  Consiglio  délia  Campana^  p.  24. 

*  Caleffo  Vecchioy  p.  516  V,  317. 

s  Ibid.,  p.  318.  Ce  surnom  de  Novello,  qui  parait  déjà  pour  la  seconde 
fois,  était  fréquemment  employé  pour  désigner  le  plus  jeune  de  deux  hom- 
mes du  même  nom.  Le  père  de  Guido  >ovello  s'appelait  comme  lui  (Coines 
Guido  iNovellus,  poleslas  Florenlie  fil.  olim  b.  m.  Gomitis  Guidonis  Novelti, 
Dei  graliu  Tuscie  palatini.  —  Doc.  du  22  novembre  1260,  publié  par  Ca- 
mici,  De'  vicari  régi  delta  Toscana,  p.  88,  doc.  7,  et  par  Saint-Prieit, 
Hist.  de  la  conquête  de  Naplespar  Charles  d'Anjou,  I,  372,  Paris,  1847). 
Dans  un  document  de  l'Arch.  di  Stato  (Consulte,  1. 1,  quaderno  G,  p.  103v*) 
Charles  II  d'Anjou  est  appelé  Karolus  S'ovellus.  On  donnait  aussi  ce  nom  i 
Guido  de  Polenta,  chez  qui  mourut  Dante  (Voy.  ^annucci,  I,  339).  Guido 
Novello  était  des  comtes  Guidi  de  Casentino  et  Modigliana.  Il  avait  été  guelfe 
tout  d^abord  (Voy.  Yillani,  YI,  79,  81). 


(Ah.  i25i)  ET  CONTRE  LES  GIBELINS.  409 

étaient  envoyés  à  la  comtesse  Giovanna  de  Romena,  dont 
le  mari,  après  avoir  reçu,  à  Montevarchi,  trois  cents 
hommes  de  renfort,  pour  résister  à  Tennemi  \  se  voyait 
appelé,  avec  Guido  Novello  et  d'autres  capitaines,  à 
grossir  Tarmée  gibeline,  qui  se  formait  à  Montorio  et 
dans  le  val  d'ÂrnoV  En  même  temps,  pour  isoler  les 
Florentins  au  sein  de  la  Toscane,  permission  était  don- 
née aux  marchands  de  Figlinc  et  autres  lieux  de  venir  à 
Sienne  pour  leur  trafic,  mais  à  condition  de  n'aller  point 
à  Florence,  non  plus  qu'à  Montepulciano  et  à  Montalcino, 
invariables  satellites  de  cet  adversaire  qu'il  s'agissait 
d'éclipser'. 

Mais  l'œil  au  guet  et  ne  comptant  plus  que  sur  elle- 
même,  Florence  était  déjà  en  campagne.  Dès  le  10  sep- 
tembre, elle  envoyait  trois  sesti,  c'csl-à-dire  les  milices 
de  trois  de  ses  quartiers,  vers  le  Val  d'Arno,  versArezzo, 
où  les  guelfes  tenaient  les  gibelins  en  échec  sans  pouvoir 
ni  les  subjuguer  ni  les  expulser.  Qu'ils  devinssent  les 
maîtres,  et  donnant  la  main  d'un  côté  à  Florence,  de 
l'autre  à  Montepulciano,  à  Orvieto,  à  Montalcino,  ils 
eussent  noué  autour  de  Sienne  une  ceinture  de  villes  en- 
nemies, pour  l'étoufTer  dans  cette  étreinte,  comme  elle 
rêvait  elle-même  d'étouffer  les  Florentins.  La  comtesse 
Giovanna  déjoua  ce  calcul.  Du  haut  de  son  observatoire 
de  Montevarchi,  elle  surprit  la  marche  des  milices  floren- 
tines et  en  avertit  Sienne  sans  retard.  Sans  retard  aussi 
les  milices  siennoises  occupaient  Trebbio  dans  le  Val 
d'Arbia*,  pour  fermer  la  route,  au  risque  d'un  combat. 

*  21  juin  1251.  Consiglio  délia  Camp,,  p.  il. 
«  Ibid.,  p.  25,  26,  34,  35,  53. 


*  7  septembre  1251.  Comiglio  délia  Camp,,  p.  58  v*. 
^  Il  n'y  a  pas  moins  de  huit  Trebbio  (Trifium)  en  Toscane. 


Celui  dont  il 


410  CAMPAGNE  DES  FLORENTINS  (As.  ii51) 

Plutôt  que  de  l'accepter  avec  un  corps  de  troupes  levé  i 
la  hâte,  pour  agir  par  surprise,  le  capitaine  florentin,  se 
détournant  d'Arezzo,  tondit  sur  les  terres  des  comtes  de 
Romena,  de  Guido  Novello  et  d'autres  chers  ennemis. 
Mais  partout,  devant  lui  ou  sur  ses  derrières,  il  rencon- 
trait les  Siennois.  lisse  montraient  en  force  à  Val  Gortese, 
à  Orgiale  qui,  dans  le  Val  d'Ârbia,  défendaient  le  passage 
de  laMalena  ;  on  les  voyait  à  Montalto,  sur  la  frontière  da 
territoire  florentin*.  Ils  demandaient  des  secours  à  Pise, 
et  ils  en  escomptaient  la  prochaine  arrivée  pour  ajouter 
à  la  confiance  de  leurs  hommes  d'armes,  avant  d'ajouter 
à  leurs  forces*. 

Des  deux  parts  c'était  toujours  Ârezzo,  dans  sa  condi- 
tion mal  définie  ou  trop  bien  équilibrée,  qu'il  s'agissait 
de  faire  pencher  vers  les  guelfes  ou  les  gibelins.  As- 
surer ses  communications  avec  elle,  intercepter  celles 
de  l'adversaire,  tel  était  le  but  invariable  de  tant 
d'efforts  opposés.  Cette  guerre  ne  nous  étant  connue 
que  par  les  archives  de  Sienne,  ce  sont  les  actes  de 
Sienne  qu'on  y  constate  ;  mais  ils  n'ont  d'autre  but  que 
de  faire  échec  aux  Florentins.  En  octobre  1251,  on 
trouve  ses  milices  dans  le  Val  Cortese'  :  c'était  pour  dé- 
tourner Guido  Guerra  du  Val  d'Arno,  où  il  enlevait  les 
châteaux  siennois.  Aux  cent  cavaliers  d'Allemagne  qu'elle 
avait  envoyés  au  secours  de  Monticello,  si  elle  ajoute  six 
cents  hommes  d'armes,  si  elle  met  sur  pied  ses  arbalé- 
triers, le  peuple  de  ses  terzi^  les  gens  de  la  Bellardenga, 


s'agit  ici  est  aux  limites  du  territoire  de  Sienne  dans  le  pays  de  Gliianti. 
(Voy.  RopeUi,  V,  58  i). 

«  Voy.  Repdti,  V,  625;  III,  688;  253,  315. 

"^  17-18  septembre  1251.  Consiglio  délia  Campana^  p.  43. 

»  8  octobre  1251.  Ibid.,  p.  55  r. 


(Ah.  4251)  DANS  LE  VAL  D'ARNO  SUPÉRIEUR.  411 

territoire  plus  particulièrement  menacé \  c'est  que  Mon- 
ticello  défendait  la  route  d'Arezzo,  non  loin  deMonitevar- 
chi\  Si  elle  fait  face  à  Monlepulciano,  c'est  que  Monte- 
puiciano  secondait  Florence  par  une  démonstration  contre 
San  Quirico'.  Dans  le  palais  communal  d'Ârezzo,  elle 
resserrait  les. liens  de  la  ligue  gibeline  avec  les  délégués 
des  villes  et  d'autres  «  universités.  »  Tous  s'engageaient 
par  serment  à  défendre  Arezzo,  à  entretenir  pour  son 
service  deux  cents  cavaliers  bien  équipés,  à  traiter  ses  gi- 
belins, s'ils  étaient  expulsés,  a  quod  Dem  avertat  ^  !  >« 
sur  le  même  pied  que  ceux  de  Florence,  à  ne  rien  négli- 
ger, enfin,  pour  les  rendre  seigneurs  de  leur  patrie  '. 
Leurs  milices,  à  cheval  sur  la  route  d'Arezzo  versMonte- 
vnrchi,  privaient  Montalcino,  comme  Monlepulciano,  de 
tout  espoir  de  secours,  et  les  réduisaient  à  la  soumission  *, 
conquête  si  précaire  et  qui  inspirait  si  peu  de  confiance, 
que  ces  deux  places,  quoique  ausssitôl  agrégées  à  la  ligue, 
recevaient  dispense  d'envoyer  leur  contingent'. 

Que  la  puissante  Pise  envoyât  le  sien,  et  Florence  re- 

*  31  octobre  1251.  Contiglio  délia  Campana,  p.  74.  —  La  Bcllardenga 
ou  Berardenga  est  la  [>ortiun  du  territoire  sicnnois  comprise  entre  les 
sources  du  Bozzone  el  de  TAmbra,  entre  le  haut  Gbianti  et  la  Biena  jus* 
qu'aux  Tavernes  d'Arbia.  l/Onibrone  y  prend  sa  source.  C'est  le  théâtre  des 
plus  grandes  guerres  entre  Sienne  et  Florence.  Le  nom  de  Bernrdenga 
vient,  dit-on,  de  Berardo,  fils  de  Vuinigi,  petit-fils  de  Banieri,  Frank  venu 
en  Italie  comme  délégué  de  Tompereur  Louis  en  865  (Bepelti,  I,  297). 

*  Repetli,  III,  367. 

^  3noventbre  1251.  Comiglio  délia  Campana^  p.  75  v*. 

*  7  novembre  1251.  Caleffo  Vecchio,  p.  521. 

^  1251.  La  date  du  mois  manque,  mais  le  document  est  placé,  dans  le 
Caleffo  Vecchio  (p.  325  V),  k  la  suite  de  celui  du  7  novembre  que  nous 
venons  de  citer.  —  Quant  à  la  reddition  de  Montepulciano,  le  document 
fait  défaut,  mais  elle  résulte  de  celm'  auquel  nous  renvoyons  à  la  note  sui- 
vante. 

^  10  novembre  1251.  Consiglio  délia  Campana,  p.  80. 

^  10  novembre  1251.  Arch.  di  Stato,  Capitoli,  XXIX,  f^  122  v. 


412  CAMPAGNE  DES  FUmEIHINS  (Ai.  \^\] 

cevail  peut-être  ie  coup  de  grâce.  L'alliance  de  Gênes  et 
de  Lucques  Ten  préserva.  Un  traité  conclu  à  propos  Gt  re- 
douter aux  Pisans  une  double  attaque,  par  terre  et  par 
mer\  L'armce  florentine  put  dès  lors  plus  librement 
continuer  sa  pénible  campagne.  Mais  partout  où  elle  pa- 
raissait, des  secours  de  Sienne  Pavaient  devancée  \  en 
même  temps  que  l'ordre  formel  de  se  mettre  en  défense 
et  de  se  fortiûer*.  Ainsi  continua  longtemps  cette  guerre 
sans  issue,  toute  d'escarmouches  et  de  surprises,  sans 
autre  effet  que  de  tenir  les  belligérants  en  haleine  et  de 
les  aguerrir,  en  attendant  le  jour  et  l'heure  où  des  cir- 
constances imprévues  détruiraient  l'équilibre,  où  Texcès 
de  la  présomption  chez  les  uns,  où  le  hasard  du  talent 
chez  les  autres,  feraient  pencher  la  balance  du  côté  des 
habiles,  au  détriment  des  présomptueux'. 

Si  les  Florentins  restaient  impuissants^  dans  le  Yal 
d'Arno,  c'est  qu'ils  n'y  pouvaient,  comme  Sienne,  con- 
centrer toutes  leurs  forces  :  sur  Tâpre  et  montagneux 
sol  du  Mugello  ils  combattaient  de  non  moins  redoutables 
ennemis.  Depuis  le  septième  siècle,  les  orgueilleux  ïlbal- 


*  A  Castello  di  Rondina,  par  exemple.  —  28  novembre  1251.  Cofuiglio 
délia  Campana,  p.  90. 

*  Ordres  donnés  à  Monlereggioni  et  Cerrclo  (3  décembre  1251.  Com- 
(jlio  délia  Campana,  p.  92  v").  —  Montcregf^ioni,  dans  le  Val  dTlsa,  esta 
G  milles  de  Sienne  et  autant  de  Colle  (Repetli,  III,  500).  Quant  h  Cerreto, 
il  y  a  |)lusieurs  localités  de  ce  nom.  dont  une  dans  le  Val  d*Arbia,  au  pays 
de  Chianti  ;  n)ais  celui  dont  il  s'agit,  le  plus  important  et  le  plus  ancien 
de  tous,  est  dans  le  diocèse  de  San  Miniato,  Val  d'Arno  inférieur  (Repetti, 
I,  602). 

'  Une  fâcheuse  lacune  aux  deux  principaux  registres  des  archives  de 
Sienne,  qui  passent  brusquement  de  Tannée  1251  à  Tannée  1254,  ne  per- 
met pas  de  dire  quelle  fut  Tissue  de  cette  campagne,  ni  même  si  elle  eut 
une  issue,  car  ils  sont  les  seuls  où  il  en  soit  fait  mention.  11  est  probable 
qu'elle  n'eut,  pour  le  moment,  rien  de  décisif,  sans  quoi  les  chroniqueurs 
n'eussent  pas  manqué  d'en  parler. 


(Ail.  1251)         CONTRE  LES  UBALDINI  DU  MUGELLO.  413 

dini  y  avaient  pousse  des  racines  profondes  ^  Charle- 
magne  les  faisait  chevaliers,  maîtres  absolus  de  l'Apen- 
nin, Alpes  Vbaldinorumy  comme  on  disait  en  ce  temps- 
là'.  En  972,  sous  Otton  II,  ils  étaient  si  puissants,  qu*ils 
pouvaient,  dil-on,  préserver  la  Toscane  de  toute  attaque 
venant  de  la  Gaule  Cisalpine'.  En  1160,  sous  Frédéric 
Barberousse,  il  figuraient  au  premier  rang  des  nobles 
dans  le  parti  impérial.  Mais  élx)uffant  dès  lors  dans  Té- 
troit  horizon  de  leurs  montagnes,  ils  cherchaient  au  loin 
une  existence  plus  à  leur  gré.  L'un  se  faisait  nommer 
potestat  à  Borgo  San  Lorenzo  \  et,  plus  niveleur  que  les 
bourgeois,  défendait  d*élever  des  tours  à  plus  de  quinze 
brasses  (1238)*.  Un  autre  recherchait  les  dignités 
d'Église;  cardinal  matérialiste  et  gibelin,  relégué  aux  en- 
fers par  le  poète  du  parti  %  assez  désintéressé,  nonobstant, 
pour  refuser  la  tiare,  et  assez  digne  de  la  ceindre  pour 
que  Alexandre  IV  lui  dit  ces  belles  paroles  :  «  Je  ne  serai 
pape  que  de  nom,  c'est  toi  qui  le  seras  de  fait'' ,  »  ce  fa- 

'  La  preuTe  en  est  dans  une  inscription  retrouvée  au  chftteau  de  Pila  in 
Mugello,  sur  la  croupe  du  Monte  Senario  (Voy.  Delizie,  etc.,  X,  153). 

*  Suivant  un  vieux  diplôme,  Charlemagne  voyait  dans  les  Ubaldini  une 
branche  de  l'antique  fumille  dont  il  était  le  représentant  direct.  11  les  appe- 
lait descendants  des  anciens  Sicambres,  défenseurs  de  la  sainte  Église.  (Di- 
plôme de  801 .  Voy.  Delizie,  t.  X  et  XllI,  d'après  les  archives  de  la  famille, 
ouvertes  par  Pietro  Ubaldini.)  Mais  on  peut  concevoir  des  doutes  sur  Tau- 
thenticité  de  ce  diplôme.  Il  a  échappé  à  Sickel.  Charlemagne  était  un  Frank 
Ripuaire,  il  n*a  jamais  été  considéré  comme  un  Sicambre. 

'  Delizie,  etc.,  X,  160-162.  -— Saccetti,  Historia  Sepiimaniœ,  an.  989, 
ap.  Ughelli,  Ualia  $acra,  NI,  357. 

*  La  plus  considérable  et  la  plus  commerçante  localité  du  Mugello,  au 
centre  d'une  plaine,  à  droite  de  la  Sieve  et  à  15  milles  de  Florence,  appar- 
tenant primitivement  aux  évoques  florentins  (Repetti,  1, 143). 

*  C'est  celui  que  Dante  met  dans  son  Purgatoire,  avec  les  gloutons  qui  y 
mâchent  éternellement  à  vide.  (PurgaL,  XXIV,  ?8.) 

*  Infem.,  X,  119. 

^  IiAùria  genealogica  délie  famiglie  toscane^  descritta  dal  P,  don  Eur 
genio  Gamurrini^  abbaie  Cassineic,  ouvrage  dédié  à  Louis  XIY. 


414  DÉFAITES  DES  GIfiELU«S  (àa.  \%{) 

incux  Otlaviano,  ce  fidèle  ami  de  Frédéric  II  était  à  ce  point 
hors  de  pair,  qu'on  l'appelait  tout  court  «  le  Cardinal^» 
ou  même  «  le  Florentin.  »  Les  Ubaldini  envahissent  tout 
alors,  évécbés,  chapitres,  bénéfices,  sans  déserter  leur 
formidable  redoute  du  Mugello,  si  voisine  de  Florence  et 
si  menaçante  pour  sa  liberté  ^ 

Comme  ils  y  donnaient  asile  aux  bannis  gibe- 
lins ,  comme  ils  recevaient  des  Romagnols  d'impo^ 
tants  secours,  la  campagne  contre  eux  devait  être  rude. 
Cependant  les  chroniqueurs  en  taisent  et  sans  doute 
en  ignorent  les  péripéties.  Us  disent  des  Florentins  ce 
qu'on  a  dit  de  César,  qu'ils  vinrent,  qu'ils  virent  et 
qu'ils  vainquirent.  Vers  la  fin  de  1251,  un  corps  de 
cavalerie,  pour  dégager  Monte-Àccianico  *,  battit  les 
Ubaldini  et  les  força  à  décamperai  mais  sans  enlever 
un  seul  de  leurs  châteaux.  Il  y  eût  faUu  cette  infanterie, 
ces  milices  d'hommes  laborieux  qu'on  laissait  le  plus 
possible  à  leur  fructueux  travail,  en  hiver  surtout, 
dans  ce  rigoureux  hiver  de  1251,  où  la  neige,  si  rare 
et  si  redoutée  en  Italie ,  couvrait  de  toutes  parts  la 
plaine  comme  les  monts  escarpés^.  La  cavalerie  seule 
faisait  donc  une  démonstration  contre  le  château  de  Mon- 


*  Voy.  sur  tous  ces  faits  relatifs  aux  Ubaldini,  Delizie,  X,  162-217,  et 
Gamurrini,  loc.  cit» 

*  Sur  une  colline  isolée  dans  le  Val  de  Sieye,  à  moins  de  deux  milles  de 
Scarperia.  Le  card.  Ottaviano  y  fit  élever  dans  le  cours  du  treizième  siècle 
une  rocca  avec  double  enceinte  de  murs  (Repetti,  I,  55). 

3  Villani,  VI,  47.  Slefani,  1.  II,  Rub.  96.  Anunirato,  1251,  1.  II.  1. 1, 
p.  94.  —  M.  Bonaïni  (La  parie  guelfa,  etc.,  Giom,  degli  arch.  tosc., 
1858,  juillet-sepl.,  II,  177)  dit  avant  la  fin  de  1252.  Il  est  en  contradic- 
tion avec  lous  les  chroniqueurs  et  rend  impossible  à  établir  la  chronologie 
de  ce  qui  suit. 

*  Per  lo  forte  tempo,  per  grandissime  nevi  ch'  erano  alF  ora.  (Villani,  VI, 
48.  Stefani.l.  U.  Rub.  97.) 


(An.  1252)  A  MONTE-ACCIANICO  ET  MONTAIA.  415 

laia\  qu'avaient  soulevé,  qu'occupaient  les  Ubaldini  avec 
les  gibelins  de  Sienne  et  de  Pise  et  quelques  Allemands. 
Mais  propre  à  un  coup  de  main,  elle  ne  Tétait  pas  à  un 
siège.  Entourée,  battue  dans  une  vigoureuse  sortie,  elle 
prenait  honteusement  la  fuite*.  Heureux  échec  peut-être, 
car  il  permeltait  d'appeler  aux  armes  les  milices,  et  de  les 
mettre  en  campagne  dès  le  mois  de  janvier  1252,  au  plus 
fort  des  frimais,  avec  le  contingent  d'Orvieto  et  de  Lucques, 
sous  la  conduite  du  polestat  brescian  Filippo  des  Ugoni. 
Aussitôt  Pise  et  Sienne  n'ont  plus  qu'une  pensée  :  sou- 
tenir les  gibelins.  Leurs  milices  occupent  Monlaia,  et  à 
deux  milles  environ  Collibuono,  une  abbaye  des  soli- 
taires de  Vallombreuse,  siluée  au  sommet  des  monts  du 
Chianti,  non  loin  de  la  route  de  Montevarchi '.  En  s'élan- 
çanl  à  l'improvisle  de  cette  aire,  elles  se  flattaient  de 
prendre  à  revers  les  Florentins.  Elles  ne  prévoyaient  pas 
un  soudain  changement  de  tactique.  Laissant,  en  effet, 
une  partie  des  siens  à  la  garde  des  palissades  et  retran- 
chements élevés  devant  Montaia,  le  potestat  Filippo  cou- 
rut avec  le  reste  vers  Coltibuono,  pour  en  déloger  les 
Pisans  et  les  Siennois.  Ceux-ci,  le  voyant  gravir  avec  une 
calme  résolution  les  penles  glacées  où  hommes  et  che- 
vaux glii>saient  sur  la  neige,  furent  pris  de  terreur  et 
cherchèrent  leur  salut  dans  la  fuite.  Inquiétés  sur  leurs 
derrières,  poursuivis  au  loin,  ils  laissaient  Montaia  à  la 
discrétion  de  l'ennemi.  Ce  château  abattu  et  rasé,  ses  dé- 
fenseurs emmenés  à  Florence*,  les  traîtres  qui  Pavaient 

*  Château  du  Val  d'Arno  supérieur,  sur  la  route  du  Chianti.  En  1350,  il 
appartenait  à  Guido  Novello  (Repetti,  Ul,  277). 

«  ViUani.  VI,  48. 

5  Repelti,  I,  788. 

«  ViUani,  VI,  48.  Steiani,  1.  H,  Rub.  97.  Ammirato,  1252,  1.  U,  t  I. 
p.  95.  —  Malavolti,  part.  1, 1.  V,  ^  64. 


416  siège:  de  TIZZANO.  (Av.  liSS) 

livre  aux  Allemands  furent  tous  scies  entre  deux  planches, 
par  le  milieu  du  corps  ^ 

La  tentation  était  grandede  châtier  aussi  Pise  cl  Sienne, 
pour  leur  apprendre  à  ne  plus  se  mêler  des  afTuires  d'aa- 
trui.  Mais  politiques  jusqu'en  leurs  colères,  les  Florentins 
coururent  au  plus  pressé.  Le  plus  pressé,  c'était  de  mettre 
fm  aux  intolérables  agressions  de  la  voisine    Pistoia. 
Comme  on  la  sentait  résolue  à  persister  dans  son  système 
d'éviter  les  imprudentes  sorties  et  d'abandonner  plutôt 
son  territoire  aux  ravages  de  l'ennemi*,  on  assiégea  le 
château  de  Tizzano,  sa  sentinelle  avancée ,  son  principal 
point  d'appui  '.  Vosle  entrait  en  campagne  le  i*'  mai  : 
Une  partie  protégeait  les  opérations  du  siège,  en  occu- 
pant et  ravageant  les  alentours  de  Pistoia^.  Pour  tenir 
tête  à  l'orage,  Pistoia  négociait.  Le  19  juin,  ses  syndics 
signaient  a  Pontedera  un  traité  d'union  perpétuelle  contre 
Florence.  Pise  et  Sienne  s'y  interdisaient  ainsi  qu'elle, 
soit  en  particulier,  soit  en  commun  **,  tous  rapports  com- 
merciaux avec  l'odieuse  rivale,  et  s'engageaient  récipro- 
quement à  se  fournir,  dans  leurs  besoins,  des  cavaliers  ou 
l'argent  nécessaire  à  les  payer  *.  Sans  retard,  Pisans  et 

*  «  Salvo  cbe  c'  traditori  chc  Taveano  tradito  e  dato  a  quella  masnida  te- 
descafurono  segaii  per mezzo  tra due  assi.t  (Paolino,  R. I.  S.,  Suppl. U,  Si.) 

*  «  Non  conseguirono  più  di  quel  che  s'havesser  fatto  l'anno  passato.  • 
(Ammirato,  loc.  cit.,  p.  95.) 

'  Paolino  (II,  25)  dit  Tizzano  tout  court  ;  Yillani  (Vf,  48)  :  c  ch'era  de* 
Pratesi,  »  et  Ammirato  (p.  95)  :  c  Castello  de'  Pratesi,  non  si  sa  se  per  haTcr 
gli  uomini  di  quel  castello  preso  Tarme  in  faTore  de'  Pistolesi.  »  C'est  Nun- 
tori  qui,  annotant  Villani,  dit  :  •  ch'era  de*  Pistolesi.  »  MalaTolti  ((^  64  r) 
dit  aussi  :  «  in  quel  di  Pistoia.  »  Ce  château  était  situé  dans  le  Yal  d'Om- 
brone  pisloiese,  à  deux  milles  au  nord  de  Carmignano.  (Repetti,  V,  527.) 

*  «  Guastarono  il  contado  di  Pistoia  infino  aile  porti....  Stando  Teste 
ferma  a  Pistoia.  »  (Stcfani,  1.  II,  R.  98.) 

*  •  Gommuniter  Tel  divisim.  t  (Caleffo  vecchio,  p.  311-313.) 

*  Ibid. 


(Aif.  1252)  VICTOIRE  DE  PONTEDERA.  417 

Siennois  aUaquaicnt  la  milice  de  Lucques  :  il  leur  sem- 
blait probable  que,  pour  la  défendre,  les  Florentins, 
fidèles  eux  aussi  à  leurs  engagements,  s'éloigneraient  de 
Pistoia  et  de  Tizzano.  Vain  espoir  que  déçul  Thabile  coup 
d'œil  du  polestat.  Persuadé  que  les  Lucquois  pouvaient 
un  temps  soutenir  le  choc,  il  ne  se  pressait  point.  L'heure 
venue,  quand  il  les  sut  défaits  à  Montopoli  \  il  profila  de 
l'ignorance  des  événements  qu'entretenait  dans  Tizzano 
un  étroit  blocus,  pour  offrir  aux  assiégés  des  conditions 
que  l'approche  de  ses  machines  de  guerre  leur  fit  juger 
avantageuses.  Le  24  juin,  ils  se  rendaient,  abandonnant 
tout  à  la  discrétion  du  vainqueur  '. 

Le  vainqueur  ne  leur  demanda  rien.  Laissant'une  forte 
garnison  dans  Tizzano,  il  courait,  avec  le  gros  de  son 
armée,  venger  les  Lucquois.  Il  rencontrait  l'ennemi  sur 
l'autre  rive  de  l'Arno,  près  de  Ponledera,  au  pied  même 
de  la  colline   de  Montopoli ,  théâtre  d'un   trop  facile 
triomphe*.  Après  un  long  et  acharné  combat,  les  Pisans 
et  les  Siennois,  poursuivis  l'épée  dans  les  reins  jusqu'à 
Tabbciye  de  San  Sovino,  à  trois  milles  de  Pise,  semaient 
la  route  de  leurs  cadavres  et  donnaient  aux  Lucquois  l'oc- 
casion de  représailles  bien  douces  à  leur  cœur  vindicatif. 
Ces  prisonniers  qui,  quelques  heures  auparavant,  mar- 
chaient les  mains  liées  et  poursuivis  d'impitoyables  rail- 
leries, chargeaient  maintenant  des  mêmes  liens,  acca- 
blaient des  mêmes  insultes  un  adversaire  sans  pitié  ^. 

*  Dans  le  yal  d'Arno  inférieur ,  sur  une  colline  au  sud-ouest  de  l'Arno  , 
entre  TEvola  à  Test,  les  torrents  Chiecina  et  Gecinella  à  Toucst.  Boccace  ap- 
pelle ce  château  «  castello  insigne.  »  (Repetti,  III,  593.) 

*  fl  Yeriti  tamen  assiduis  quibusdam  machinarum  ictibus  expugnaretur, 
sese  cum  omnibus  suis  in  Florentinorum  manibus  dedidere.  •  (Jannotli 
Mannetli  Hi$t.  Pist,  R.  I.  S.,  t.  XIX,  1007.  —  Villani,  VI,  49.) 

5  Stefani,  1.  II,  R.  99. 

*  JannoUi  Mannelti,  loc. cit.,  p.  1008.  Villani,  VI,  49.  Slefani,  1.  II,  R.  99. 

DUT.   DB  FLORBRCB.  —  1.  27 


418  .NOUVELLE  CÀMl'ÂGIffi  {Km.  135)) 

Avec  sa  décision  accoutumée,  Filip|X)  des  Ugoni  sot 
profiter  de  sa  victoire.  Le  retentissement  qu'elle  avait  m 
en  rendait  d'autres  probables.  Du  val  d'Era  il  conduisit 
son  armée  dans  le  val  d'Aroo  supérieur.  Grâce  au  oomie 
Guido  Noveilo,  «  qui  était  grand  dans  le  pays^,  »  les  gi- 
belins chassés  de  Montaia  avaient  trouvé  à  Figline  un  antre 
repaire,  d'où  ils  infestaient  la  contrée.  Fermes  contre 
mille  efforts  pour  tenter  l'assautou  pourouvrir  la  brèche  *, 
ils  cédèrent  après  un  mois  et  demi  de  siège  (juillet-août), 
à  la  crainte  de  la  trahison.  Au  milieu  d'eux  vivaient  des 
guelfes  dont  ils  venaient  d'usurper  le  pouvoir.  On  disait 
que  la  riche  famille  des  Franzesi  complotait  de  livrer 
Figline,  leur  patrie,  par  dépit  de  n'y  plus  voir  qu'un  nid 
de  gibelins'.  Le  potestat  se  montra  coulant  sur  les  con- 
ditions. Heureux  de  réussir  sans  pertes  d'hommes  ni  de 
temps,  il  accorda  la  vie  sauve  aux  assiégés;  ils  leur  pro- 
mit qu'ils  seraient  bien  reçus  à  Florence.  Les  promesses 
d'ailleurs  lui  coûtaient  peu  ;  il  avait  dessein  de  ne  les  point 
tenir.  Aux  guelfes  ardents  qui  les  lui  reprochaient  :  — 
«  La  commune  ne  promet  rien,  »  répondait-il  sentencieu- 
sement. Chacun  comprit  à  demi-mot  et  laissa  faire  ^.  11 


>  «  €he  era  nel  paese  grande,  t  (Stefani,  \.  U,  R.  iOi.) 
'  «  Quivi  dirizzaroDo  difici  e  diedoD?i  aspre  battaglie.  »  (Villani,  VI,  5i.) 
'  Villani  (Vf,  51)  rapporte  qu'on  accusait  les  Franiesi  de  s'être  laissé  ga- 
gner à  prix  d'argent.  C'eût  été  de  l'argent  perdu,  puisqu'ils  étaient  guelfes.— 
M.  Bonaïni  (loc.  cil.,  p.  178)  conteste  leurs  pratiques,  parce  qne,  dit-il,  ik 
n'eussent  pas  consenti  au  sac,  à  l'incendie,  à  la  destruction  de  leurs  de- 
meures. Il  tombe  sous  le  sens  qu'ils  n'avaient  pas  fait  de  teUes  stipulations. 
Ne  sait-on  pas  d'ailleurs  que  le  sac  eut  lieu  contrairement  aux  condusioiis 
stipulées  ?  On  ne  voit  pas  une  bonne  raison  pour  nier  les  pratiques  de  guelfin 
irrités  de  voir  leur  patrie  devenue  gibeline.  Stefani  (l.  Il,  R.  iOl  )  semble 
pourtant  douter  du  fait  :  «  Pare  che  il  Podestà  facesse  co'  Fnniesi  qnestoda 
se.  Se  fu  vero,  rimanga  nel  suo  luogo,  perocchè  le  Gose  vogliono  essere 
molto  vcre  prima  si  scrivano.  » 
^  «  Uno  mcsser  Filippo  da  Brescia  che  era  podestà  disse  :  Lasciatemi  fare 


(Ah.  1253)  DANS  LE  YAL  D'ARNO.  4i9 

défendit  de  maltraiter  les  personnes,  mais  autorisa  le  pil- 
lage des  biens»  ordonna  Tincendie  des  maisons  et  la  des- 
truction des  murailles  S  fidèle  ainsi  à  la  politique  floren- 
tine, qui  rasait  les  châteaux  qu'elle  ne  pouvait  conserver, 
mais  coupable  d'avoir  préféré  un  succès  plus  rapide  à  son 
renom  de  lovauté. 

Continuant  aussitôt  celte  évolution  demi -circulaire 
qu'il  faisait  si  hardiment  autour  de  Sienne,  il  porta  au 
loin,  vers  Montalcino,  son  armée  aguerrie,  Gère  de  ses 
victoires  comme  de  son  chef.  Il  voulait  ravitailler  cette 
place,  sans  cesse  exposée  en  son  isolement  aux  attaques 
des  Siennois.  Les  trouvant  campés  devant  les  murailles, 
il  les  attaque  à  Timproviste  par  derrière,  tandis  que,  par 
une  prompte  sortie,  l'assiégé  complète  leur  déroute. 
Deux  sanglantes  leçons  en  si  peu  de  jours,  c'était  assez 
pour  les  ramener  confus  dans  leur  patrie.  Montalcino  ra- 
vitaillé, le  potestat  put  enfin  ramener  les  Florentins  à 
Florence*.  Il  y  fut  reçu  avec  des  transports  d'allégresse. 
Quel  éclat  n'avait-il  pas  jeté  en  quelques  mois  sur  le  nom, 
sur  le  gouvernement  des  guelfes!  Ainsi  les  guelfes 
avaient  remporté,  en  moins  de  trois  années,  plus  de  suc- 
cès que  les  gibelins  dans  le  temps  bien  plus  long  de  leur 
impérieuse  et  dure  domination'.  Le  contentement  géné- 
ral assura  la  tranquillité  publique,  et  la  tranquillité  ac- 
crut la  richesse  comme  le  pouvoir  de  cet  État  en  progrès. 
«  La  vérité  est,  écrit  VîUani,  que  les  Florentins  étaient, 
en  ce  temps-là,  unis  pour  le  bon  peuple  et  la  loyauté.  Us 

che  io  80  ch*io  mi  fo.  U  comune  non  promette  nuUa.  Fu  contento  ogni  uomo 
e  cosi  fece  e  promisse.  »  (Stefani,  I.  II,  R.  101.) 

*  Villani,  VI,  5i.  Slefani,  U  U,  R.  101.  Ammirato,  1.  U,  t.  I,  p.  96. 

<  Vaiani,  VI,  52.  Simone  delJa  Tosa,  p.  196.  Malavolti,  part.  I,  1.  V, 
1*  64  V. 

'  Ammirato,  1252, 1.  H,  1. 1,  p.  97 


420  SOUMISSION  DE  ilSTOIÂ.  (Âa.  iSoi] 

allaient  de  leur  personne  à  pied  ou  à  cheval  selon  leur 
fortune,  de  bon  eœur  et  hardi,  si  bien  que  fort  heureu- 
sement en  cette  année  ils  apportèrent  honneur  et  triom- 
phe par  la  victoire  à  notre  noble  cité  de  Florence*.  » 

Un  souvenir,  cependant,  troublait  leur  joie  :  ils  se  rap- 
pelaient leur  échec  devant  Pistoia.  Pour  le  réparer,  ils 
ne  réélurent  point  le  glorieux  potestat  qui  Tavait  essuyé 
et  que  discréditait  peut-être  son  manque  de  foi  devant 
Figline.  Paolo  de  Soriano,  son  successeur,  trouva  fort 
avancés  les  préparatifs  de  l'expédition.  A  peine  entré  en 
charge,  il  put  prendre  le  commandement  de  l'armée, 
dresser  des  tentes  au  pied  des  murailles  ennemies,  et, 
tout  en  dévastant  la  campagne  selon  l'usage,  les  soumel- 
trc  à  un  étroit  blocus.  Les  vivres  manquaient,  car  on  n'a- 
vait point  prévu  cette  soudaine  attaque,  et  l'assaut  eùt-il 
échoué,  la  famine  devait  mettre  tin  à  la  résistance.  Par 
une  opportune  diversion,  les  Siennois  tentaient  bien  de 
faire  lever  le  siège  ;  mais,  sans  communications  avec  le 
dehors,  les  assiégés  l'ignoraient  :  ils  cédèrent  donc  aux 
propositions  de  paix  et  d'alliance  que  se  hâtait  de  faire 
le  polestat*. 

Ce  traité,  conforme  en  sa  teneur  à  tous  ceux  de  ce 
genre,  stipulait  une  amitié  perpétuelle  entre  les  deux  cités 
voisines,  ainsi  qu'avec  Lucques  et  Prato,  conviées  comme 
Pistoia  à  entrer  dans  la  ligue  guelfe.  Pistoia  s'obligeait 
à  rappeler  ses  exilés,  à  restituer  leurs  biens,  à  traiter  en 
ennemis  tous  les  ennemis  de  Florence,  les  Siennois  excep- 
tés\  Deux  ans  plus  tard,  en  1255,  les  guelfes  maîtres  de 


*  ViUani,  VI,  52. 

*  J.  Mannetti  Uist.  PUt.,  R.  1.  S.,  l.  XIX,  1008. 

5  Arch.  di  Slalo,  CapiioH,  XXIX,  f»  348  r*.  —  Stefani,  1.  H,  R.  404.  - 
J,  Mannetti  UUi,  Pist.^  loc.  cit. 


(An.  1253)  LES  SŒNNOIS  REPOUSSÉS.  421 

Pisloia,  mais  alarmés  des  événements  du  sud,  qui  ren- 
daient possible,  sinon  probable  encore,  une  revanche 
gibeline,  livraient  en  quelque  sorte  leur  patrie  aux  Flo- 
rentins. Ayant  déposé  leur  potestat,  ils  transféraient  son 
autorité  avec  le  titre  de  capitaine  général  à  leur  évêque 
Guidalostc*;  ils  approvisionnaient  Pistoia;  ils  y  construi- 
saient près  de  la  porte  dite  Romana  ou  Caldalica^  qui 
s'ouvrait  au  midi,  sur  la  route  de  Florence,  une  forteresse 
dont  ils  confièrent  la  garde  à  leurs  alliés  les  guelfes  flo- 
rentins*. Ceux-ci  la  détinrent  tant  que  dura,  comme  dit 
Villani,  «  le  bon  peuple  vieux,  »  c'est-à-dire  jusqu'au 
désastre  de  Monlaperti,  qui,  en  1260,  permit  aux  gibe- 
lins de  la  démolir\ 

Il  était  temps  de  tourner  les  armes  florentines  contre 
les  agresseurs  siennois.  Dans  leur  empressement  à  secou- 
rir Pistoia,  ils  s'étaient  avancés  jusqu'à  Galluzzo,  village 
situé  à  deux  milles  de  Florence  vers  le  sud,  et  ils  rava- 
geaient le  territoire  impunément,  mais  sans  atteindre 
leur  but*.  Une  brusque  attaque  contre  Montalcino  ne 


*  Ce  nom  a  tout  Tair  d'un  surnom ,  rendu  assez  vraisemblable  par  cette 
fonction  de  capitaine  général  donn«ic  h  un  évéque.  Ughelli  Tappelle  c  Gui- 
dalastes  Vergelesius  nobilis  Pistoricnsis.  »  Ëlu  en  1252,  il  fut  envoyé 
en  1257,  par  le  pape,  vicaire  général  à  Havenne,  où  il  mourut  en  1283, 
après  avoir  donné  à  cette  ville  «  saluberrimas  leges.  •  (Voy.  Italia  $acra^ 

ni,  371.) 

'  Selon  Mannetti  (loc.  cit,),  la  construction  de  cette  forteresse  était  une 
clause  du  traité.  Mais  oti  ne  la  voit  point  dans  le  manuscrit  des  Capiioli,  et 
Âmmirato,  Fioravanti,  Salvi,  la  passent  sons  silence.  Le  fait  de  la  construc- 
tion et  celui  de  la  garde  commise  aux  Florentins  étant  incontestables,  il  est 
permis  de  croire  avec  Fioravanti  (an.  1*256)  que  la  responsabilité  en 
est  aux  guelfes  de  Pistoia.  Voy.  Ingbirami,  VI,  398-399. 

5  Villani,  VI,  55.  Paolino,  11,  20. 

^  Les  auteurs  diitent  qu'ils  étaient  conduits  par  le  Bolonais  Ugiero  de  Ba- 
gnuolo,  capitaine  du  peuple  ;  mais  on  voit  dans  les  registres  du  Consiglio  de 
la  Campana  (t.  VI,  p.  31  v')  que  la  création  de  cette  magistrature  fut  déci- 
dée seulement  le  25  juin  1256. 


423  POUTIQUË  (Aïk  WSj 

réussissait  pas  mieux  à  détourner  le  potestat  du  siège  de 
Pistoia.  Tout  au  plus  le  poussait-elle  à  nouer  et  conclure 
ces  négociations  d'efTet  non  moins  heureux  qu'une  no- 
toire, et,  libre  de  ce  côté,  à  marcher  contre  Sienne  sans 
même  passer  par  Florence.  Divisant  son  armée  en  deux 
corps,  il  s'établissait  avec  l'un  sous  les  murs  de  la  ville 
ennemie,  tandis  que  l'aulre  allait  au  loin  ravitailler 
Moutalcino,  s'emparer  de  Rapolano^  et  de  divers  châ- 
teaux*. 

Cela  fait,  les  deux  tronçons  de  Vosle  se  rejoignirent, 
et,  aux  premiers  jours  de  décembre,  firent  à  Florence 
une  entrée  triomphale.  Les  Florentins  étaient  fiers,  dit 
Ammirato,  d'avoir,  cette  année-là,  conduit  deux  entre- 
prises dont  le  but  était,  non  de  conquérir  du  territoire 
ou  d'autres  avantages,  mais  de  défendre  des  amis'.  D 
oublie  ou  ne  voit  pas  leur  intérêt  manifeste  à  compter 
sur  l'alliance  de  Pistoia  et  de  Montalcino,  pour  n'être 
pas  inquiets  de  leur  voisinage  quand  ils  entreraient  en 
campagne,  et  ne  laisser  à  Sienne,  sur  ses  derrières, 
aucune  sécurité. 

Leur  plan  politique  semble  lettre  close  pour  leurs 
vieux  historiens.  Les  détails  ont  caché  l'ensemble  ;  mais 
on  le  retrouve  sans  peine,  si  l'on  y  porte  son  attention. 
Dans  leur  dessein  d'agrandir  leur  territoire  et  de  trans- 

1  Rapolano,  dans  le  val  d'Ombrone  sanese,  juridiction  d'Asoiano.  U  ap- 
partenait aux  Cacciaconti  et  Cacciaguerra,  comtes  de  la  Berardenga.  (Repetli, 
IV,  725.) 

«  Slefani.  1.  H,  R.  105.  Simone  délia  Tosa,  p.  197.  Viliani,  VI,  54,  56. 
Selon  Slefani,  ce  fut  en  décembre  1255.  Si  la  soumission  de  Pistoia  eut 
lieu,  comme  on  le  dit,  le  1*'  février  de  la  même  année,  on  a  quelque  peine 
à  comprendre  que  rexpcdition  contre  Sienne  ait  duré  si  longtemps. 

>  «  Solo  per  beneticio  e  utile  degli  amici,  a  Pistoia  per  rimettervi  i 
guelû,  e  a  Montalcino  per  custodirlo  dalle  mani  de'  Sanesi.  »  (Ammirato, 
1253,  l.  H,  t.  1,  p.  99.) 


(Aîf.  1255)  DES  FLORENTINS.  423 

former  en  un  État  la  commune  de  Florence,  ils  procé- 
daient prudemment,  sans  jamais  se  lasser  ni  désespérer. 
Contre  des  villes  en  droit  de  se  gouverner  elles-mêmes, 
ils  attendaient,  pour  prendre  les  armes,  de  pouvoir  allé- 
guer quelque  sérieux  grief.  Le  plus  souvent  ils  les  ame- 
naient à  rechercher  ou  à  subir  leur  amitié,  qu'ils  sa- 
vaient, par  leurs  forces  supérieures,  transformer  en 
sujétion.  Au  besoin,  ils  se  faisaient  redresseurs  de  torts, 
rôle  profitable  entre  tous,  dans  un  temps  où  toujoui's  et 
partout  on  trouvait  des  torts  à  redresser,  où  la  gratitude 
envers  le  protecteur  se  marquait  par  Tobéissance  du  pro- 
tégé. Il  n'était  rien  alors  qui  ne  favorisât  ces  immixtions 
de  Florence.  Sa  position  centrale  multipliait  ses  rapports 
avec  les  autres  villes,  et,  en  diminuant  les  distances, 
permettait  d'étendre  sur  elles  ou  contre  elles  son  bras 
puissant.  La  vacance  de  Tempire  rendait  licites  toutes  les 
alliances,  toutes  les  agressions.  La  mort  imprévue  de 
Conrad,  qui  eût  obtenu  sans  doute  le  titre  de  Frédéric 
son  père*,  la  rivalité  de  son  fils  Conradin  et  de  son  oncle 
le  bâtard.  Manfred,  le  prix  que  mettait  Manfred  à  se  ré- 
concilier avec  le  saint-siége',  donnaient  au  parti  guelfe 
un  nouvel  essor.  La  mort  même  d'Innocent  IV  n'y  appor- 
tait qu'un  ralentissement  passager,  car  les  successeurs 
de  ce  rude  pontife  allaient  continuer  sa  politique,  «  moins 
digne  de  Pierre,  dit  le  contemporain  Matthieu  Paris,  que 
de  Constantin'.  » 

*  «  Lo  rc  Currado  inori  pcr  un  cristco  chc  gli  fu  fatto,  e  messoYi  entro 
vcleno,  e  dissesi  che  fu  opéra  di  Manfredi  suo  nipote.  t  (Paolioo,  R.  I.  S., 
Suppl.  II,  23.) 

'  «  Se  obtulit  idem  princeps  eumdem  sanctissimum  Petrum  in  regnum 
recipere  sine  prspjudicio  régis  et  suo,  et  tam  ipsias  régis  quam  suo  in  om- 
nibus juri  salvo.  »  (Nicolai  de  Jamsilla  HUt.  Siad.t  R.  I.  S.,  t.  VIII,  512.) 

'  f  Et  ita  papa  noster,  qui  polius  Gonstantini  quam  Pétri  vcstigia  seque- 
batur,  mundo  multaii  serumnas  suscitavit.  »  (Maltb.  Paris,  p.  5C2.) 


424  l/ANNÉE  DES  VICTOIRES.  (An.  1254) 

Après  le  nécessaire  et  habituel  repos  de  l'hiver,  au 
prinleraps  de  1254, se  rouvrirent  les  hostilités.  Plus  heu- 
reuse encore  que  la  précédente,  cette  année  fut  pour  les 
Florentins  «  l'année  des  victoires.  »  C'est  ainsi  qu'eux- 
mêmes  la  nommèrent.  Les  incidents  y  sont,  comme  par 
le  passé,  d'une  singulière  monotonie.  Il  s'agit  toujours  de 
prendre  des  garanties  contre  Pistoia,  en  exigeant  l'expul- 
sion des  gibelins';  de  ravitailler  Montalcino,  importante 
mission  que  le  poleslat  milanais  Guiscardo  de  Pietra- 
santa  remplit  habilement  ;  de  molester  Sienne,  faute  de 
la  pouvoir  réduire,  comme  on  avait  fait  tant  d'autres 
cités.  Toute  entreprise  contre  Sienne  paraissait  grave,  à 
cause  des  difficultés  de  l'attaque  et  des  dangers  qu'on  y 
courait.  Mettre  le  sicge  à  six  milles  de  ses  murailles,  devant 
Montereggioni,  sa  principale  défense,  dévaster  ainsi  son 
territoire  en  prenant  Colle  pour  point  d'appui,  négocier 
en  même  temps  avec  la  garnison  allemande  la  reddition 
de  la  place  assiégée,  tel  fut  le  plan  du  potestat.  Il  ne  pou- 
vait frapper  plus  juste.  Si  entreprenants  que  fussent  les 
Florentins,  ils  faisaient  la  guerre  à  coups  d'argent,  bien 
mieux  qu'à  coups  d'épée.  Les  Allemands,  de  leur  côté, 
n'exposaient  leur  vie  que  pour  remplir  leur  bourse  et 
satisfaire  leurs  appétits.  Ils  étaient  les  premiers  de  cette 
funeste  race  de  mercenaires  qui  servit  plus  tard  les  ty- 
ranneaux et  ruina  l'Italie.  Pour  cinquante  mille  livres,  ils 
allaient  rendre  Montereggioni,  quand  Sienne  prit  sage- 
ment le  parti  de  plier.  Elle  voyait  le  saint-siége  maître  de 
Naples,  les  villes  de  Toscane,  sauf  Pise,  assujetties  aux 
guelfes,  les  comtes  gibelins  eux-mêmes,  Guglielmo  Âl- 
dobrandeschi,  Pepo  des  Visconti  de  Campiglia,  feignant 

*  Fiora?anti,  ann.  1254.  Inghirami,  VI,  387-388. 


254)  TRAITÉ  AVEC  SIENNE.  425 

»rd  avec  une  faction  délestée.  Elle  demanda  la  paix 
ui  voulait  imposer  Florence  ^  Dès  le  20  avril,  Flo- 

avait  élu  syndics,  pour  en  préparer  les  bases*,  Ugo 
,  procurateur,  et  Brunelto  Latini,  notaire'.  Ce  der- 

fameux  en  ce  temps-là  pour  son  éloquence  et  son 
?''j  unissait  aux  connaissances  du  docte  et  du  poëte 
lanières,  les  vices  mêmes  du  «  mondain  »*que  Dante 
e,  malgré  son  admiration  de  disciple,  des  tourments 
els  de  l'enfer. 

négociation  traîna  en  longueur.  Les  conditions  léo- 
5  des  Florentins  furent  repoussées  ;  mais  ils  les  adou- 
t,  tant  ils  tenaient  à  un  arrangement".  Le  H  juin, 
e  seuil  de  l'église  de  Stemmenano,  qui  dominait  la 
le  de  Querceto,  au  comté  de  Sienne  \  fut  conclue 


llani,  VI,  56.  —  Aminirato,  I.  U,  t.  I,  p.  99.  —  Malavolti,  part.  I, 
'  65  r'  V*.  —  Ce  dernier  prétend  même  que  Florence  avait  pris  Tini- 
des  propositions  de  paix.  Cela  n'est  guère  probable.  Cet  auteur  est 
act  sur  cette  affaire.  Il  prétend  que  la  mort  du  pape  fut  un  des  m  otif 
nnois  pour  céder  :  or  la  paix  est  du  11  juin,  et  la  mort  d'Innocen 
écembre. 

aleffo  vecchio,  p.  350. 
ilavolti,  loc.  cit. 

ilani  (Vlll,  10)  l'appelle  «  mondano  uomo.  •  Brunetto  Latini  (né  àFlo- 
en  1220)  dit  de  lui-même  : 

Clic  sai  chc  siam  timuti 
Un  po'  mondanelli. 

soreito  di  Ser  Bruîietto  Latini,  c.  xxi.  Rome,  1642,  in-4'.  Publié  avec 
les  vers  de  Pétrarque  et  le  Traité  dei  vertus  morales  de  Robert  de 
ilem.  bibl.  nat.,  Y,  5913.)  —  Tiraboschi  pense  que  ce  mot  est  un 
•n  discrète  au  vice  contre  nature,  dont  Dante  accuse  son  maître.  On 
tonné  que  Dante  n'ait  pas  été  plus  indulgent.  L*est-il  davantage  pour 
ita  des  (Jberti,  le  héros  de  son  parti  ;  pour  Gavalcante,  le  père  de  son 
pour  Francesca  de  Rimini,  quoiqu'il  vécut  à  la  cour  de  Ravenneî 
mmirato,  1.  Il,  t.  I,  p.  112. 
alavolti,  loc.  cit. 

In  podio  Querceto  et  prope  ecclesiam  de  Stemmenano,  comitatus 
.  »  (Caleffo  veccltiOy  p.  329.) 


420  VILLES  GIBELINES  SOUMISES.  (An.  iS54) 

«  une  paix  solide,  perpétuelle,  irrévocable,  pour  tous 
dommages,  injures,  incendies,  homicides,  captures  et 
autres  offenses  \  »  invariable  et  irritant  protocole  de  trai- 
tés qui  duraient  ce  que  durent  les  feuilles,  et  que  subissait 
le  faible,  uniquement  pour  réparer  ses  forces  ou  attendre 
des  temps  meilleurs'.  Sienne  renonçait  à  toutes  <c  ses  rai- 
sons »  ou  prétentions  sur  Montepulciano  et  Mootalcino, 
à  toute  ligue,  à  tout  engagement  avec  les  exilés  gibelins. 
Elle  remettait  Rocca  di  Campiglia  et  Gastiglioncello  del 
Trinoro'  aux  Florentins  pour  être,  l'une  rendue  à  Pepo 
Yisconti,  l'autre  donnée  à  qui  ils  voudraient.  Elle  laissait 
des  otages  jusqu'à  ce  que  Montepulciano  et  Montalcino 
eussent  été  librement  ravitaillés*.  A  ce  prix,  elle  évitait 
rhumiliation,  qui  lui  était  d'abord  imposée,  de  changer 
son  gouvernement*. 

Ce  qui  est  remarquable  dans  ce  traité,  c'est  surtout  ce 
qu'il  ne  dit  point.  Aucune  stipulation  n'y  protégeait  les 
places  gibelines  contre  les  entreprises  de  Florence.  Sienne 
payait  sa  liberté  intérieure  de  l'abandon  de  ses  alliés.  Ils 
ne  lui  en  surent  pas  mauvais  gré,  parce  qu'ils  l'y  voyaient 
forcée;  mais  ils  frémissaient  au  spectacle  des  châteaux 
qui  faisaient  leur  force,  tombant  l'un  après  l'autre  aux 


^  •  Firmam,  perpetuam  et  irreTOcabilem  pacem  de  omnibus  iojuriis, 
dampnis,  incendiis,  homicidiiâ,  capturis  ôt  aliis  ofTensionibus.  »  [Caleffo 
vecchio,  p.  329.) 

*  «  1  Sanesi  maliziosamente  fecero  la  pacc  e  Taccordo.  ■  (Stefani,  l.  D, 
R.  100.) 

>  Rocca  di  Campiglia,  à  18  milles  au  sud  de  Montalcino  ;  CastiglioDceilo 
del  Trinoro  dans  le  val  d'Orcia  (voy.  Repetti). 

^  Caleffo  vecchio,  p.  SS9.  Ce  traité  a  été  publié  par  Flaminio  dal  Borgo, 
Diss.  VI,  p.  549. 

*  «  Concordandosi  che  il  governo  délia  città  non  si  altérasse  in  parte 
alcuna,  contre  a  quel  ché  domandaron  da  principio.  §  (Malatolti,  part.  1| 
1.  V,  f  05  r-  V.) 


(A«.  1^54)  ATTAQUE  DE  YOLTERRE.  427 

mains  des  Florentins.  Poggibonzi,  de  tous  ]e  plus  im- 
portant et  le  plus  peuplé,  puisqu'il  pouvait  se  gouverner 
en  commune,  donnait  Texemple  d'une  soumission  sans  ré- 
sistanceS  Morlennana,  qui  appartenait  aux  Squarcialupi*, 
ayant  essayé  de  résister,  fut  prise,  moitié  par  ruse,  moitié 
par  force'.  Une  perpétuelle  franchise  d'impôt  récom- 
pensa les  premiers  qui  en  avaient  escaladé  les  rem- 
parts \ 

A  peu  de  distance  s'élevaient  ceux  de  la  gibeline  Yol- 
terre.  Restes  puissants  ou  imitation  habile  des  murs 
élrusquesi  ils  n'étaient  qu'énormes  quartiers  de  roche, 
solides  par  leur  masse,  sans  que  nul  ciment  en  bouchât 
les  interstices  et  les  reliât  entre  eux.  Pour  atteindre  au 
sommet  de  la  montagne  qu'ils  couronnaient,  dominés 
eux-mêmes  par  des  tours  altières,  il  fallait  gravir,  entre 
deux  précipices,  une  chaussée  unique,  au  risque  d'être 
pris  de  flanc  par  une  grêle  de  projectiles,  pu  de  front  par 
d'impétueuses  sorties  qui  ne  laissaient  aux  assaillants,  s'ils 
pliaient,  d'autre  refuge  que  l'abime.  Incapables  d'héroï- 
ques folies,  les  Florentins  bornaient  à  un  gimsto  leur 
attaque  contre  Vol  terre*.  Par  le  fer  et  le  feu,  ils  détrui- 
saient les  récoltes  sur  ces  riants  coteaux  où  fleurissait 
la  vigne.  Les  habitants  ne  purent  voir  de  sang-froid  la 


*  fl  L'ebbero  per  patti.  »  (Stefani,  1.  II,  R.,  107.) 

*  Stelani  (1.  U,  R.  107)  dit  :  «  Che  Fayeano  fatto  rubellare  gli  Squar-, 
cialupi.  »  —  Hortennana,  Mortennano  ou  Montennano  était  situé  dans  le 
tal  d'Eisa,  diocèM  de  CoUe  (Repetti,  UI,  447.) 

'  f  Per  forza  c  per  ingegno.  t  (Yillani,  VI,  57.  —  Cf.  Ammirato,  1254, 
1.  II,  t.  I,  p.  99.) 

*  •  Furono  fatti  franchi  in  perpetuo  délie  fattioni  del  comune  di  Fi- 
renze.  »  (Villani,  VI,  57.  —  Cf.  Ammirato,  loc.  cit.) 

^  «  Toraando  l'oste  de*  Fiorentini  da  Poggibonzi,  fecero  la  via  di  Vol- 
terrai  ed  uilimamente  non  isperando  se  no  del  guasto.  »  (Slefani,  1.  Il, 
R.  108.) 


428  VOLTERRE  SOUMISE  (Ah.  4254) 

ruine  de  leurs  plus  chères  espérances.  Vivant  fort  éloi- 
gnés de  l'ordinaire  chemin  des  armées,  ils  n'avaient  pas, 
comme  Sienne  et  Pistoia,  Thabitude  résignée  de  ces  dévas- 
tations barbares.  Le  10  août,  pour  sauver  l'accessoire,  ils 
conipromirent  le  principal.  Sans  chefs,  sans  plan  déter- 
miné, ils  se  ruèrent  hors  de  leur  ville,  el,  répandus  sur 
les  hauteurs,  accablèrent  de  leurs  traits  l'infanterie  flo- 
rentine, qui  seule  avait  osé  s'avancer  sur  les  pentes  ra- 
pides. Comme  ils  la  forçaient  à  se  replier  en  désordre,  la 
cavalerie,  pour  éviter  un  désastre,  s'y  risqua  à  son  tour. 
Fraîche,  elle  surprit  les  Volterrans  fatigués  et  confiants 
dans  la  victoire.  Elle  les  mit  en  déroute  et  les  poursuivit 
dans  leur  fuite,  reprenant,  avec  son  rôle  naturel,  ses 
principaux  avantages.  Elle  atteignit  les  fuyards  aux 
portes  mêmes  de  la  ville,  et,  avant  qu'on  les  pût  fermer, 
elle  y  entra  pêle-mêle  avec  eux. 

Mais  elle  s'arrêta  aussitôt.  C'était  la  supériorité  des 
Florentins  de  rester  circonspects  dans  l'entraînement  du 
succès.  Ils  attendirent  des  renforts  pour  occuper  les  points 
stratégiques,  couper  les  quartiers  de  leurs  communica- 
tions, déconcerter  ainsi  toute  tentative  de  résistance.  On 
vit  alors,  s'il  faut  en  croire  les  vieux  auteurs,  cette  inva- 
riable scène  qu'ils  décrivent  si  volontiers  en  racontant 
la  prise  des  villes  :  les  femmes  et  les  enfants  réfugiés 
dans  la  cathédrale,  Tévêque  s'avançant  vers  les  vain- 
queurs, revêtu  de  ses  habits  sacerdotaux,  portant  le 
cruciflx  dans  ses  mains,  suivi  de  son  clergé  et  d'une 
foule  échevelée  qui  criait,  dans  les  larmes  :  a  Seigneurs 
Florentins,  paix  et  miséricorde*!  »  La  clémence  fut  facile, 


«  Villani,  VI,  58.  Ammirato,  1254,  1.  U,  t.  I,  p.  100.  —  Ce  dernier 
s'abandonne  à  tous  les  débordements  dramatiques  de  sa  rhétorique  ;  mais 


(ÂH.  1254)         PAR  LES  FLORENTINS.  429 

car,  les  hommes  ayant  posé  les  armes,  aucun  danger 
n'était  à  craindre.  Il  fut  défendu  de  toucher  aux  biens 
comme  aux  personnes.  Seulement,  les  principaux  gibe- 
lins durent  partir  pour  l'exil,  et  les  autres  fournir  bon 
nombre  d'hommes  pour  soumettre  aux  guelfes  les  villes 
qui  en  repoussaient  encore  la  domination  ^  Yolterre 
étant  trop  éloignée  pour  qu'on  la  pût  incorporer  au  ter- 
ritoire de  Florence,  le  14  août,  Guillino  de  Rangone,  capi- 
taine du  peuple,  et  les  anziani,  décrétèrent  que  les  vaincus 
éliraient  des  citoyens  de  haute  et  basse  condition,  en 
nombre  égal,  pour  corriger  le  statut  de  leur  patrie, 
d'après  les  principes  qui  leur  seraient  indiqués.  Ces  prin- 
cipes montraient  assez  qu'un  maître  dictait  la  loi.  Le 
potestat,  imposé  ou  agréé  par  lui,  devait  connaître  des 
crimes  commis  de  jour  et  de  nuit  dans  Yolterre,  con- 
damner les  coupables  proportionnellement  à  leur  condi- 
tion et  à  celle  de  leurs  familles',  n'admettre  aucun  appel 
contre  ses  sentences  criminelles,  convoquer  et  licencier 
à  sa  volonté  les  conseils  et  les  assemblées  populaires. 
Des  otages  furent  envoyés  à  Florence  et  y  restèrent  deux 
mois  et  six  jours,  jusqu'à  ce  que  ces  réformes  fussent 
accomplies'. 

D'autres  moyens  encore  furent  employés  pour  prendre 
pied  dans  la  ville  conquise.  On  entreprit  d'y  bâtir  une 


peut-être  dans  une  certaine  mesure  cette  scène  se  renouvelait-elle  souvent 
en  pareille  occasion. 

<  Les  mêmes,  Stefani,  1.  Il,  R.  109.  —  Cecina,  p.  57. 

*  •  Che  il  potestài  qualunque  vol  ta  gli  fosse  mancato  délia  dovuta  obe- 
dienza,  potesse  condannare  a  proporzione  délia  casa  e  délie  persone.  »  (Ge- 
cina,  p.  53^54.) 

'  Gecina ,  p.  53-54.  —  Villani,  Âmmirato,  se  bornent  à  une  ligne  insi- 
gnifiante sur  ces  conditions  imposées  à  Volterre  ;  mais  Gecina  mérite  con- 
fiance, car  il  cite  ou  indique  ses  sources  manuscrites  et  originales. 


430  PAU  CONCLUE  (As.  iS^ 

tour,  dont  la  garde  devait  être  laissée  aux  FloreIltifl8^  Qb 
y  fit  l'acquisition  de  nombreux  immeubles.  Les  docu- 
ments constatent  jusqu'à  sept  achats  de  ce  genre  dans  les 
premiers  mois  de  1255%  et  il  y  en  eut  bien  d'autres  sans 
doute,  dont  les  titres  sont  perdus.  Le  trafic  et  la  politique 
y  trouvaient  également  leur  compte.  Les  marchands  ao> 
quéreurs  avaient  dès  lors  intérêt  à  la  bonne  administra- 
tion de  Yolterre,  et  donnaient  qualité  à  leurs  concitoyos 
pour  y  intervenir,  dans  le  dessein  ou  sous  le  prétexte  de 
les  protéger.  Avec  des  hommes  d^armes  dans  la  tour  et  on 
potestat  de  leur  choix,  muni  d'exorbitants  pouvoirs,  la 
convocation  des  assemblées  n'était  plus  qu^unc  pure  co- 
médie, et  la  liberté  des  gibelins  qu'une  vaine  illusion. 

Après  ce  triomphe  inespéré,  dont  le  retentissement 
égalait  les  avantages,  Florence  croyait  pouvoir  tout  oser, 
tout  entreprendre.  Pise  la  bravait  encore,  et  en  voyait, 
d'ordinaire,  expirer  au  pied  de  ses  murailles  toutes  les 
tentatives.  Pourvu  qu'elle  se  résignât  à  l'isolement  conti- 
nental, elle  restait  libre  de  fermer  ses  portes  et  son  port 
au  trafic  florentin,  de  tourner  ses  regards  vers  Constantl- 
nople,  Jérusalem  et  Tunis,  de  guerroyer  avec  Gènes,  de 
conquérir  sur  les  côtes  de  Sardaigne  et  de  Corse*.  Mars 
en  revenant  de  Volterre,  en  passant  au  pied  de  la  mon- 
tagne où  s'élevait  San  Miniato,  l'armée  victorieuse  se 


^  «  E  ordinarono  di  farvi  entro  una  torre  pcr  Firenze  in  sul  poggio,  t 
incominciaronla.  »  (Pnolino,  R.  I.  S.,  Suppl.,  II,  23.)  On  ne  Yoit  nuUe  pirt 
si  CCS  travaux  entrepris  furent  achevés, 

«  Arch.  (H  Slato,  Capitoli,  XXIX,  f»'  266,  277,  501  r%  302  r*,  303  V. 
XnV.  P"  9  v%  li  r-. 

'  l'iso  donnnit  h  ses  sujets  de  Corse  et  de  Sardaigne  des  inilitittioDi  ana- 
logues aux  siennes,  mais  elle  les  gouvernait  avec  une  sévérité  soupçon- 
neuse, leur  défendait  de  se  joindre  à  aucune  armée,  de  se  faire  am'eAi  ou 
vassaux  d'aucun  seigneur  de  leur  ile.  (ircb.  de  Pise,  Pergmnânet  iûu  jw* 
blici,  10, 12  janvier  1256.) 


(Af.  1354)  AVEC  PISE.  431 

trouvait  à  moitié  chemin  de  Pise.  Ses  chefs  y  savaient  la 
population  déconcertée  par  leurs  glorieux  succès,  soule- 
vée contre  les  nobles  et  par  conséquent  moins  éloignée 
des  guelfes  ^  Le  moment  était  donc  favorable  pour  dé- 
ployer à  ses  yeux  des  bannières  qui  semblaient  porter 
dans  leurs  plis  la  victoire.  Apprenant  en  effet  que  les 
Lucquois  s'allaient  joindre  aux  Florentins,  ne  pouvant 
compter  sur  le  concours  d'une  noblesse  mécontente,  se 
voyant  en  présence  de  forces  très-supérieures  aux  leurs, 
les  maîtres  populaires  de  Pise  prirent,  sans  trop  hésiter, 
l'impopulaire  parti  d'offrir  à  Tennemi  les  clefs  de  leur 
ville  et  de  lui  demander  la  paix.  L'ennemi,  dit  l'anna- 
liste Tronci,  «  pour  ne  pas  s'exposer  à  quelque  sinistre, 
adhéra  à  la  volonté  des  Pisans  ;  mais  comme  il  avait  la 
balle  en  main,  il  fit  ses  conditions'.  »  Il  affranchit  leurs 
marchandises  de  tous  droits  de  douane  et  leurs  personnes 
de  tout  impôt.  Il  obligea  les  Pisans  à  employer  les  poids 
et  mesures  en  usage  à  Florence  pour  les  denrées ,  les 
âoffes  et  les  draps,  à  frapper  des  monnaies  conformes  aux 
lOonnaies  florentines,  à  ne  rien  faire  ni  directement  ni 
indirectement  contre  Florence  et  son  territoire,  à  donner 
Cinquante  otages*,  et  à  livrer,  en  garantie  de  leur  foi,  la 
place  de  Piombino  ou  celle  de  Ripafratta. 

Gomment  les  Florentins  n'avaient-ils  pas  fixé  leur  choix 
l'avance?  Ripafratta  était  dans  l'intérieur,  trop  loin 
l*eux  pour  leur  être  utile*  ;  Piombino,  port  de  mer,  les 

«  Tronci,  1254,  p.  199. 

«  Ibid.  —  Cf.  Villani,  VI,  59;  Stefani,  1.  U,  Rub.  109. 

*  Stefimi,  Tronci,  loc,  cil,  Villani,  Âmmirato,  disent  150  otages  ;  mais 
*^tinci  maintient  50  sur  l'autorité  de  saint  Antonin.  Celle  de  Stefani  con- 
»tne  son  chiffre,  qui  est  plus  traisemblable. 

.^  Dans  le  rai  de  Serchio,  à4  milles  nord-ouest  des  bains  de  San-Giuliano, 
ttr  le  dernier  contrefort  du  monte  Pisano ,  qui  descend  par  une  pente 
krupCe  Tcrs  la  rÎTe  gauche  du  Serchio  (Repetti,  IV,  767). 


432  PAIX  AVEC  SIENNE.  (Ai.  1355] 

eût  dispenses  de  passer  par  Pise  pour  leur  traGc,  et  d'y 
payer  un  tribut.  Mieux  inspirés,  les  Pisans  sentirent  la 
faulc  et  surent  en  profiter.  Un  d'eux*  conseilla,  dit-on, 
aux  magistrats  de  sa  République,  de  feindre  qu'ils  tenaient 
beaucoup  à  conserver  Ripa fratta.  Dès  lors  ceux  de  Florence 
Texigèrenl  et  l'obtinrent,  sauf  à  la  livrer  bientôt  aux  Luc- 
quois,  mieux  situés  pour  la  garder  et  la  défendre'.  Cette 
surprenante  bévue  n'apparut  que  plus  tard  aux  yeux 
plus  éclairés,  au  sens  plus  rassis  des  chroniqueurs\ 
Quant  aux  contemporains,  ils  ne  virent  que  la  gloire  de 
leurs  bannières.  Au  mois  de  septembre,  ils  reçurent  l'ar- 
mée à  Florence  avec  d'unanimes  acclamations. 

A  tout  prendre,  elle  les  méritait.  Ses  victoires  arra- 
chaient partout  aux  gibelins  leurs  armes  et  leurs  espé- 
rances. Le  51  juillet  1255,  dans  l'église  de  San  Donatoin 
Poggio,  Sienne  renouvelait  le  traité  qui  la  liait  à  Florence, 
en  des  termes  dont  la  chaleur  factice  dissimule  mal  le 
manque  de  foi  et  peut-être  de  bonne  foi.  «  Le  pacte  d'a- 
mour continuel  dure  sans  être  jamais  violé,  était-il  dit, 
et  de  même  que  l'aigle  renouvelle  sincèrement  l'ardeur 
de  ses  affections,  dont  Tcclat  fait  toujours  briller  ses  amis, 
de  même,  au  nom  de  Jésus-Christ,  une  alliance  a  été 
conclue  qui  doit  durer  perpétuellement*.  Les  deux  villes 

*  Les  chroniqueurs  florentins  le  nomment  YemagaUo  ;  mais  ce  nom  est 
douteux.  Tronci  (p.  499)  dit ,  en  effet ,  que  cette  famille  fut  de  celles  qui 
étaient  alors  restées  en  exil,  au  lieu  de  rentrer  à  Pise  en  faisant  leur  sou- 
mission. 

*  Yillani,  VI,  59.  Paolino,  p.  25.  Simone  délia  Tosa,  p.  197.  Amroirato, 
1254,  1.  H,  1. 1,  p.  101.  Tronci,  p.  200. 


« 


E  a  ci6  cbbono  i  Fiorentini  maie  prowedimento,  che  a?endo  i  Fioreu- 
tini  preso  il  porlo  di  Piombino,  molto  era  lo/o  grande  utilità.  »  (Villani, 
VI,  59.)  —  Tronci  (p.  200)  supprime  cette  histoire  et  admet  que  les  Pisans 
ne  voulurent  pas  donner  Piombino  ;  mais  les  Florentins,  avouant  une  bévofl 
des  leurs,  semblent  mériter  créance. 
^  •  Perhennis  fedus  amoris  perpétue  durât  inlesum,  et  quasi  aquila  rc- 


(An.  i'255)  PAIX  AVEC  AREZZO.  433 

se  élisaient  la  promesse  réciproque  de  ne  pas  recevoir 
ceux  que  l'autre  aurait  chassés  pour  cause  de  vol,  de  bri- 
gandage sur  les  routes,  de  blessures  ayant  causé  effusion 
de  sang,  d'homicide,  de  tromperie,  de  Irahison,  de  sédi- 
tion, de  cons[)iraliori*.  Ce  traité,  qui  frappait  les  adver- 
saires politiques  des  mêmes  rigueurs  que  les  plus  vul- 
gaires scélérats,  avait  pour  sanction  deux  mille  marcs 
d'amende.  Il  ne  préjudiciait  à  aucun  de  ceux  qui  liaient 
Florence  comme  Sienne  aux  communes  et  aux  seigneurs 
du  pays.  Au  nombre  des  syndics  qui  échangèrent  les  ser- 
ments se  trouvait  Provenzano  Salvani,  un  des  plus  illus- 
tres Siennois,  dont  le  nom  reparaîtra  dans  celte  histoire*. 
Trois  semaines  phis  lard,  le  25  août,  les  guelfes  d'A- 
rezzo  faisaient  «  société,  union,  compagnie,  conjonction 
avec  le  puissant  et  victorieux  peuple  florentin  '  ».  Ce 
traité,  renouvelé  l'année  suivante,  a[)rès  que  Florence 
eut  rétabli  la  concorde  entre  les  deux  factions  d'Arezzo*, 


novîit  sincère  dilcctionis  anlorein,  per  quem  cornscare  seinper  conligit  ami- 
cos,  et  idco  in  nominc  Jliesu  Christi  inita  est  solielas  et  pacta  firmala  sunt 
perpctuo  duratura.  »  (Caleffo  vecchio^  p.  53i).) 

*  €  l'ro  furto,  vel  prodilione,  vel  hoinicidio,  vel  falsitiitc,  vel  feritis  unde 
Sîin^uis  exirct,  vel  robharia  strataruin  seu  sedilioiie  vel  conspiralione  facta 
contra  coniuae  Senarum  vel  pro  aliquo  maleficio  enormi.  »  [Caleffo  vecchio^ 
p.  335.) 

'  Son  collègue  était  Bcrlinghieri  de  Giunta.  Mcsser  Oddone  Altoviti  et 
MesstT  Jaco[)o  de  Cerreto  représentaient  Florence.  —  Caleffo  vecchio^ 
p.  355.  A  la  ï).'igc  53G  \*  se  trouve  la  ratification  de  ce  traité.  —  Cf.  Con- 
siglio  delta  Campana,  V,  Vl.  —  Arch.  di  Stato,  CapitoU,  XXIX,  f*  3lt)  r*. 
M.  Cesarc  Paoli  a  publié  quelques  pa^^sagesdo  ce  traité  à  Tappendice  de  son 
excellent  travail  intitulé  :  La  battaylia  di  3Iontaperiiy  Memoria  slorica^ 
Sienne,  1869,  in-8*,  p.  75. 

*  Arch.  di  Stato,  Capitoli,  XXIX,  f*  189  r".  —  c  Sotietatem,  unioneni 
compagniani ,  coniumlioncni  et  postnram....  cum  potenti  et  victorioso  po- 
pulo florentino.  »  (Ibid.,  f'*  t254.  Doc.  du  21  mars  1250,  renouvelant  le 
précédent.) 

*  Doc.  des  9,  10,  11  mars  1256.  Un  doc.  du  19  mentionne  cette  paix 
comme  c  hodie  presentialiter  factam  ».  (Capitoli^  xxix,  f**  252,  253.) 

HIST.    DE   FLORENCE.   —    I.  28 


454  PROTECTORAT  DE  FLORENCE  (âh.  1^5) 

fut  juré  par  deux  cents  Arélins,  sous  peine  de  mille  marcs 
d'argent*.  11  y  était  stipulé,  outre  les  clauses  ordinaires, 
commerciales  et  autres,  que  les  deux  peuples  s'oppose- 
raient loto  posse  suo  à  toute  tentative  de  discorde  ou  de 
troubles,  et  que,  durant  Irois  années,  à  partir  du  1*' jan- 
vier suivant,  Arezzo  recevrait  de  Florence  un  potestat 
florentin  qu'elle  paierait  de  ses  deniers,  mais  obligerait 
à  jurer  l'observation  de  ses  statuts.  Jusqu'au  1*^  janvier, 
un  capitaine  gouvernerait,  envoyé  aussi  par  Florence '. 

Arezzo,  en  effet,  paraissait  hors  d*état  de  se  gouverner 
elle-même.  Ses  guelfes  et  ses  gibelins  en  nombre  presque 
égal  se  faisaient  équilibre,  et,  tour  à  tour  maîtres  du 
pouvoir,  ne  pouvaient  compter  sur  le  lendemain.  Dans 
l'intervalle  qui  sépara  ce  traité  de  sa  ratification^,  une 
aventure  singulière  justifiait  presque  et  faisait  désirer  le 
protectorat  de  Florence.  Au  secours  d'Orvielo,  sa  fidèle 
alliée,  alors  en  guerre  avec  Viterbe  et  autres  cités  de  son 
voisinage,  Florence  avait  envoyé  le  comte  Guido  Guerra 
avec  cinq  cents  cavaliers.  Ce  chef,  issu  d'une  des  plus 
grandes  familles  gibelines,  mais  d'une  branche  qui  s'était 
donnée  aux  guelfes,  mettait  une  habileté  réelle  au  ser- 
vice d'un  tempérament  fougueux.  Dante,  qui  hait  en  lui 
le  transfuge,  confesse  pourtant  qu'il  «  fit  beaucoup  par 
le  talent  et  Pépée*.  »  Comme  il  passait  par  Arezzo,  il  fut 
requis  par  les  guelfes  d'en  expulser  leurs  adversaires.  Il 

»  Arch.  di  Stalo,  Capitoli,  XXIX,  (^  189  r\  Cf.  ViUani,  VI,  62,  et  Arnmi- 
ralo,  1.  II,  t.  I,  p.  102. 

•  Capitoli,  XXIX,  f""  180  i%  254  v".  Les  engagements  contractés  en  1255 
sont  renouvelés  en  1256. 

'  M.  Alf.  Rcumont  (Tav.  cron.)  dit  en  1254,  mais  sa  chronologie 
n^est  pas  toujours  sûre.  Il  est  ici  en  contradiction  avec  les  chroniqueurs 
comme  avec  ce  qu'on  peut  inférer  des  manuscrits.  Voy.  Stefani,  assez  exact 
sur  les  dates  (1.  II,  R.  110). 

^  •  Fece  col  senno  assai  e  con  la  spada.  »  {Inf.,  XYl,  39.) 


.  1255)  A  AREZZO.  455 

fit  avec  ardeur  '  :  il  avait,  selon  Paolino,  des  griefs  per- 
inels  contre  les  Arétins  '.  La  pensée  ne  lui  vint  pas  qu'il 
t  mécontenter,  en  occupant  l'importante  forteresse 
Vrezzo,  le  gouvernement  de  Florence.  Ce  succès,  acheté 
js  d'une  fois  à  beaux  deniers  comptants,  il  le  lui  assu- 
it  sans  bourse  délier.  Mais  il  déchirait  un  traité  récent 
ameutait  tous  les  gibelins  de  Toscane^.  La  prudence 
mmandait  donc  de  désavouer  Faventureux  capitaine, 
mme  il  regimbait  sous  Toutrage  et  refusait  d'évacuer 
i  positions  prises,  on  Ty  contraignit  par  un  grand  dé- 
3iemenl  de  forces.  Le  22  août.  Sienne,  avec  empresse- 
3nt,  envoyait  pour  sa  part  au  potestat  florentin  quatre 
nls  chevaux  et  bon  nonîbre  d'arbalétriers*.  Les  guelfes 
Arezz  ne  pouvaient,  cependant,  renvoyer  leur  rude 
ampion  sans  indemnité  ou  récompense  :  le  trésor  flo- 
Qtin  leur  avança  les  sommes  nécessaires,  que  jamais  il 


recouvra* 


c  Ëd  cnlrando  in  Arezzo,  i  guelû  richiesero  chc  cacciassero  i  ghibellini 
rezzo.  Ëgli  il  fece.  »  (Slefani,  1.  U,  U.  110.) 

*  «  Prese  la  terra  per  certe  cose  che  gli  Aretini  gli  bayeano  fatle.  •  (Pao- 
),  R.  I.  S.  Suppl.  n,  p.  23.) 

^  Ud  motif  politique  put  seul ,  nou&  le  pensons ,  déterminer  Florence  à 
laYouer  Guido  Guerra.  Si  elle  eût  agi  uniquement  par  loyauté ,  nous  en 
icontrerions  d'autres  exemples.  Ici  la  loyauté  était  habile,  puisque  les  gi- 
ins  ,  quoique  égaux  en  force  aux  guelfes  dans  Arezzo  ,  n*y  dominaient 
(  et  avaient  subi  Talliance  des  Florentins.  Ammirato  (1256,  1.  II,  t.  I, 
104)  et  Malavolti  (part.  1, 1.  Y,  f*"  67  r*)  ne  s'y  trompent  point  et  voient 
calcul  dans  cette  prétendue  magnanimité.  Si^mondi  (II,  325)  rappelle  à 
sujet  les  Lacédémoniens  déposant  Phœbidas,  mais  gardant  la  Cadmée 
il  arait  prise  (yoy.  Plutarque,  Vie  de  Pélopidas^  éd.  Didot,  I,  334).  Flo- 
ice  en  eût  fait  autant  si  elle  Tavait  pu.  Elle  n'aurait  pas  même  désavoué 
ido  Guerra. 

*  Consiglio  délia  Campana,  t.  V,  p.  20  v°.  —  Malavolti,  part.  1, 1.  V, 
57  r«. 

*  «  Non  si  ribebbon  mai.  »  (Villani ,  VI ,  62.)  Le  chiffre  varie,  dans  les 
roniqueurs,  de  5,000  à  42,0U0  florins. —  «  Cinque  mila  lire  di  piccioli  per 
mmcnda  di  quello  che  gli  Aretini  gli  hatevano  latto.  t  (Paolioo,  p.  24.) 


436  INSTITUTIONS  RÉFORMÉES  A  SIENNE.  (Ai.  lS55t 

Reslaila  réconcilier  dans  Ârezzo  les  partis  exaspérés 
Le  9  mars  1256,  sous  les  auspices  de  Florence,  la  paii 
fut  conclue  entre  eux  S  et  peu  de  jours  après  ils  renou- 
velaient le  traité  qui  à  cette  puissante  commune  unissait 
leur  j)atrie\  Le  poteslal  florenlin  qu'ils  élurent  était  ce 
Tegghiaio  d'Aldobrando  des  Adimari',  en  grand  renom 
parmi  ses  concitoyens,  que  Danle,  pour  un  vice  immonde, 
nous  montre  dans  son  enfer,  entre  GuidoGuerra  et  Jaco- 
po  Rusticucci,  foulant  une  arène  embrasée  sous  une  pluie 
de  feu\  c<  Par  Tunion  de  tant  de  forces,  écrit  Malavolli, 
on  voit  quelle  puissance  avait  alors  en  Toscane  le  parli 
guelfe  et  par  conséquent  Florence,  qui  marchait  à  sa  tête, 
surtout  après  s'élre  assurée,  *au  moyen  de  paix  et  de 
ligues,  des  Pisans  et  des  Siennois,  qui  tenaient  seuls  vi- 
vant le  nom  du  parli  gibelin*.  » 

Alliée  malgré  elle  aux  guelfes  et  n'étant  plus  entourée 
que  de  guelfes,  Sienne  mettait  enûn  ses  institutions  en 
harmonie  avec  celles  des  Florentins.  Le  25  juin  1256,  elle 
leur  empruntait  la  magistrature  du  capitaine  du  peuple, 
non  toutefois  sans  la  modifier  avec  cette  intelligente  pré- 
cision qu'elle  apportait  en  toutes  ses  réformes  politiques. 
En  même  temps  qu'elle  ramenait  le  potestal  à  ses  primi- 
tives fonctions  de  juge,  elle  faisait  du  capitaine  tout 
ensemble  un  commandant  d'armée  et  le  chef  des  vingt- 
quatre*.  Si  elle  ne  fit  pas  de  lui,  comme  Florence,  un 

*  Arcb.  diStalo,  Capitoli,  XXIX,  (^  252  V. 

>  Le  21  mars  Arozzo  noinuiait  sos  syndics  et  le  4  avril  Florence  les 
siens.  I>a  ratification  eut  lieu  le  26  avril  (Ibid.,  f*  254  r^,  255  v»), 

5  Dante  (hif.y  XVI,  41)  l'appelle  Teggliiajo  Aldobrandi  :  c'est  une  preuve 
de  plus  que  la  forme  primitive  des  noms  s'altërnit,  et  que  celui  du  père 
commcnçiit  à  devenir  celui  de  la  famille. 

*  Inf.,  XVI,  15-18,  46-48,  58-60.  Voy.  Stefani,  1.  U,  R.  ilO. 
3  Malavolti,  part.  I,  1.  v,  f»  60  \\ 

"  CoTuiglio  délia  Campana,  t.  YI,  p.  31  v*.  —  MalaTolli  (part.  1, 1.  v, 


(An.  1256)  PISE  OBSTINÉMENT  GIBELINE.  457 

chef  populaire,  c'est  que  les  nobles  gibelins,  par  leur 
prépondérance  constante,  étaient  au  peuple  tout  désir  de 
conflit.  Assez  sages  d'ailleurs  pour  ne  point  s'opposer  à 
la  marée  montante,  ils  donnaient  à  la  bourgeoisie,  dans 
le  gouvernement,  plus  de  place  qu'elle  n'en  eût  demandé. 
Ils  décidaient,  le  6  septembre,  que  le  conseil  de  la  Cam" 
pana  se  composerait  par  moitié  de  popolani^. 

A  Pise  seulement  les  guelfes  rencontraient  encore 
quelque  résistance.  Quoique  liée  par  un  traité,  comme 
les  autres  villes,  Pise  n'en  remplissait  point  les  obligations. 
Klle  était  par  ses  galères  en  communication  avec  l'habile 
Manfred,  bâiard  de  Frédéric,  intrépide  champion  des 
droits  héréditaires  de  la  maison  de  Souabe.  Elle  tres- 
saillait d'allégresse  au  spectacle  de  succès  remportés, 
dans  l'Italie  méridionale,  avec  des  ressources  insuffisantes 
pour  la  grandeur  de  l'entreprise*.  Elle  recevait  par  mer 
des  secours  que  ne  pouvaient  espérer  de  sitôt  les  gibelins 
de  l'intérieur.  Elle  ne  craignait  qu'à  moitié  les  Génois, 
trop  occupés  ailleurs  pour  entretenir  une.croisière  sur  la 
cote  occidentale  de  la  péninsule.  L'année  précédente,  elle 
avait  conclu  avec  Alphonse  X,  roi  de  Castille,  empereur 
élu  par  une  faction  de  seigneurs  allemands',  un  traité  qui 

f*  6i  T*)  rapporte  cette  réforme  à  Tannée  1254;  mais  les  manuscrits  font 
foi.  Elle  est  d^ailleurs  bien  plus  naturelle  après  la  paix  avec  Florence  qu*au- 
parafant. 

*  Consiglio  délia  CampanOy  t.  VI,  p.  119  v'. 

«  Voy.  Cherricr,  III,  63;  Sainl-Priest,  1.  111,  t.  I,  p.  291  sq. 

^  Le  métropolitain  de  Trêves  faisait  proclamer  Alphonse  roi  des  Ro- 
mains, le  1*'  avril  1256.  Les  dissidents  reconnaissaient  ce  titre  à  Richard 
de  Cornouailles,  frère  d'Henry  III  d'Angleterre.  Alphonse  avait  sur  son  rival 
Tavantagc  de  descendre  de  Frédéric  Barherousse  pjir  les  femmes.  Son  père 
Ferdinand  III,  dit  le  Saint,  avait  épousé  la  plus  jeune  des  filles  du  roi  Phi- 
lippe le  Grand,  oncle  de  Conrad  IV.  Il  pouvait  donc,  si  l'on  écartait  Conra- 
din,  à  cause  de  son  âge,  être  considéré  comme  représentant  sinon  direct, 
au  moins  naturel  des  droits  des  llohenstaufen  (Voy.  Cherrier,  III,  73). 


458  GUERRE  DE  PISE  (Ah.  i^) 

obligeait  ce  prince,  non-seulement  à  lui  accorder  fran- 
chise entière  pour  son  négoce,  mais  encore  à  faire  avec 
elle  une  «  vive  guerre  »  contre  les  Lucquois,  les  Génois, 
les  Florentins ^  Que  Manfred,  en  1256,  Tait  slimuléeà 
prendre  les  armes,  Villani  et  Ammiralo  l'affirment*,  et 
on  pent  les  croire,  car  il  avait  intérêt  à  susciter  dans  le 
nord  des  embarras  au  saint-siége;  mais  Pise,  avant  de 
recevoir  ces  conseils,  se  préparait  à  la  lutte.  Pour  prin- 
cipal stimulant  elle  avait  sa  jalousie. 

C'est  aux  Lucquois  qu'elle  s'attaqua  tout  d'abord.  En 
se  hâtant,  elle  pouvait  devancer  tout  secours.  Ses  forces 
passèrentleSerchio  et  prirent  pour  pointd'appui  le  château 
de  Motrone,  situé  à  la  frontière  commune,  près  de  Pie- 
trasanta  et  non  loin  de  la  mer'.  Elles  attendirent  alors 
qu'on  essayât  de  les  en  déloger.  Après  l'avoir  tenté  vai- 
nement, les  Lucquois  résolurent  de  n'agir  que  de  concert 
avec  les  Florentins.  Engageant  un  nouveau  combat,  ils 
simulèrent  une  débandade,  provoquèrent  l'ennemi  à  les 
poursuivre  et  l'amenèrent  ainsi  sur  un  point  où  les 


1  Quod  si  oportucrit,  et  pacem  vel  treguam  cum  honore  et  statu  Corou- 
nis  Pisarum,  cum  Lucensibus,  Florenlinis  et  Januensibus  et  eonim  fautori- 
bus  et  auctoribus  et  coniplicibus  facerc  non  possent,  facient  vivam guerram 
cum  (lictis  militibus  et  balistariis  et  tolo  suo  possc,  et  dictus  dominus  rex 
fieri  facere  vivam  guerram  una  cum  comuni  Pisarum  predictis  adversariis 
(Arch.  di  Slato,  Rifonnagioni,  cl.  Xï,  disl.  5.  Carlapecore,  n*  22.  Publié 
par  Saint-Priest,  I,  354). 

*  Pcr  caido  e  sodducimento  del  Re  Manfredi  (Villani,  Vï,  65).  Fu  inco- 
minciata  da'  Pisani,  ne'  quali  pot^.  ianlo  Tauloritàdel  Re  Maiifredi,chenon 
riguardando  a'  nuovi  palti  fermati  co'  Fiorentini...  (Ammirato,  1.  If,  t.  I» 
p.  105).  —  Ammirato  est  une  autorité  différente  de  Villani,  car  il  a  eu 
sous  les  yeux  beaucoup  de  documents  que  Villani  n*a  pas  connus. 

'  Ces  deux  cliâleaux,  également  situés  sur  des  contre-forts  de  l'Apennin, 
sont  l'un  dans  le  val  de  Sercliio,  l'aulre  entre  le  val  de  Castello  et  le  val  de 
Seravezza,  à  5  milles  au  sud  de  cette  dernière  ville  et  à  18  à  Touest  de 
Pise(Repetti,ni,  622,  IV,  216). 


(An.  1256)  CONTRE  LUCQUES  ET  FLORENCE.  439 

milices  florentines,  inopinément  arrivées,  le  pouvaient 
prendre  de  flanc.  Les  Pisans  cherchèrent  alors  à  regagner 
leurs  tranchées  ;  mais,  coupés  de  leurs  communications 
«1  vec  Pise,  massacrés  ou  noyés  dans  le  Serchio,  ils  n'échap- 
pèrent qu'en  petit  nombre,  laissant  aux  mains  dn  vain- 
queur beaucoup  de  prisonniers. 

Le  difficile,  c'était,  comme  toujours,  de  compléter  ce 
succès.  Ni  Motrone  ni  Pise  ne  faisaient  mine  de  se  rendre, 
et  Ton  n'osait,  on  ne  pouvait  les  atlaquer.  Parviendrait- 
on  du  moins,  par  les  provocations  habituelles,  à  engager 
les  vaincus  dans  de  nouveaux  combats?  A  San  Jacopo  du 
val  de  Serchio,  Lucquois  et  Florentins  coupèrent  un  de 
ces  pins  superbes  que  les  villes  toscanes  s'enorgueil- 
lissaient de  voir,  dans  leur  banlieue,  projeter  de  vigou- 
reux rameaux.  Sur  la  partie  du  tronc  qui  restait  fixée  au 
sol,  ils  frappèrent  une  monnaie  d'or,  semblable  à  leur 
florin,  sauf  qu'aux  pieds  de  saint  Jean  Ton  figura  un 
trèfle,  représentation  symbolique  de  l'arbre  abattu  ^ 
Venger  l'outrage  était  le  vœu  de  tous  les  cœurs  pisans  ; 
mais  la  froide  raison  commandait  la  patience.  On  venait 
d'apprendre  coup  sur  coup  que  les  Génois  s'étaient  em- 
parés de  Lerici,  dans  le  golfe  de  Luni*,  qu'ils  avaient 
ilébarqué  en  Sardaigne,  où  le  fort  de  Castro  était  tombé 
en  leur  pouvoir,  et  que  Manfred,  aux  prises  avec  ses 
ennemis  dans  son  royaume,  n'en  pouvait  distraire,  au 
profit  de  Pise,  la  moindre  partie  de  ses  défenseurs.  Pour 
reprendre  la  guerre  contre  Gênes,  il  fallait  donc  conclure 
la  paix  avec  Florence.  Le  5  septembre  1256,  elle  fut 

• 

*  Villani  (VI,  05).  Cet  auteur  dit  que  Ton  Toyait  encore,  de  son  temps, 
cotte  monnaie. 

^  L'ancien  Casb-um  Erycis,  au  pied  du  mont  Éryx,  dans  le  golfe  actuel- 
lement dit  de  la  Spczzia  (Repctti,  U,  684). 


440  PAIX  AVEC  PISE.  (Ah.  1256) 

signée  à  d'onéreuses  conditions.  Pise  dut  céder  aux  Génois 
L(MÛci,  aux  Lucquois  Mnssa  del  Marchese^  Molrone  et 
d'aulros  châteaux,  aux  Florentins  la  part  du  lion,  Mon- 
topoli,  Praliglione.  Moiite-Caslello,  Palaia*,  avec  le  con- 
voité privilège  du  marché  franc^. 

Celte  forteresse  de  Motrone  que  recevaient  les  Lucquois, 
Florence  restait  libre  de  Toccuper  ou  de  la  détruire  à  son 
gré.  Elle  résolut  de  la  détruire.  Il  parut  à  ses  anziani 
que  la  conservation  en  sérail  précaire  autant  que  dispen- 
dieuse. La  décision,  prise  en  conseil  secret,  devait  être 
soumise,  le  lendemain ,  au  peuple  en  parlement.  Si  les 
Pisans  Feussent  connue,  ils  en  auraient  ressenti  une  joie 
profonde,  car  ils  ne  craignaient  rien  iani  que  la  concur- 
rence de  Motrone,  devenue  florentine,  à  Porto-Pisano. 
Mais  dans  leur  ignorance  ils  avaient  chargé  un  secrétaire 
de  gagner  à  prix  d'argent  les  personnages  publics  au 
dessein  qu'ils  ne  leur  pouvaient  supposer.  La  corruption 
s'attaqua  d'abord  à  un  des  anziani  dont  on  connaissait 
la  pauvreté,  Aldobrandino  OUobuoni,  «  f rsiuc  popoltnw de 
San  Firenze*.  »  Sans apparenle indignation  Aldobrandino 
rei^ut  Foffre  de  quatre  mille  florins  d'or,  mais  il  y  vil 


*  Nommé  aussi  Massa  ducale  et  Massa  di  Carrara,  dans  le  val  du  Fri- 
gido,  à  6  milles  II  Touest  de  l'ielrasanta,  d:ins  une  situation  ravissante  qu*a 
célébrée  Pétrarque  (Repetti,  lll,  Mb). 

*  Pratiglione ,  dans  le  val  d'Era ,  avait  été  donné  aux  Lucquois  par 
Henri  VI,  et  pris  j>ar  les  Pisans.  —  Montecastelli,  dans  le  Val  de  Cecina, 
sur  une  colline  au  pied  de  laquelle  coulent  la  Cccina  et  le  torrent  Pavone, 
profondément  encaissé. —  Palaia,  dans  le  val  d'Era, sur  une  colline  escarpée 
entre  deux  torrents,  à  5  milles  de  Monlopoli  et  10  milles  de  Pontedcra 
(Ucpetti,  III.  5î)3,  3i0;  IV,  27). 

5  Villani,  VI,  ()5.  Paolino,  p.  24.  Stefani,  1.  U,  R.  111. — Grassi,  p.  105. 
Inghirami,  VI,  4Ul. 

*  Grande  citladino  anliano^  possentc  in  popolo,  franco  popolano  da  San 
Firenze  (San  Firenze  est  une  église  située  près  de  la  Itadia  et  du  Bargello)... 
Mon  essendo  troppo  ricco  d'averc  (Villani,  VI,  05). 


(An.  125rO  PATRIOTISME  D'ALDOBRANDINO.  441 

un  indice  certain  de  ce  que  commandait  l'intérêt  public. 
Quoiqu'il  eût  volé  la  démolition,  il  s'excusa,  dans  le  con- 
seil de  ses  collègues,  d'avoir  du  jour  au  lendemain  changé 
d'avis,  et  sans  dire  ses  motifs,  «  par  de  belles  et  utiles 
raisons,  »  il  conseilla  de  conserver  Molrone*.  Sa  motion  ne 
prévalut  qu'avec  peine,  soit  par  pudeur  de  chanter  la 
palinodie,  soit  faute  de  s'entendre  aux  choses  de  la  mer*. 
A  la  fin  pourtant  les  conseils  la  votèrent,  et  l'assemblée 
du  peuple  la  ratifia.  Par  les  Pisans  seuls  on  connut  ce 
modeste  désintéressement.  La  renommée  de  ce  bon  ci- 
toyen s'en  accrut.  Dans  l'église  de  Santa  Reparata  lui  fut 
accordée, à  sa  mort,  une  sépulture  de  marbre,  «plus  élevée 
que  les  autres,  »  et  que  devaient  indignement  violer, 
quelques  années  plus  tard,  les  gibelins  victorieux'.  Vil- 
lani,  narrateur  de  cette  aventure,  en  accable  le  héros  de 
compromettants  éloges  :  or  na'dmire  tant  une  probité  si 
nnturelle  que  dans  un  pays  qui  n'en  donne  pas  souvent 
l'exemple.  Mais  cet  enthousiasme  maladroit  n'engage  que 
renlhousiaste.  De  ses  paroles  mêmes  il  résulte,  au  sur- 
plus, que  toute  une  vie  de  loyaux  services  et  non  un  ser- 
vice unique  valut  au  cadavre  d'Aldobrandino  les  su- 
prêmes honneurs*.  Sans  croire  avec  Dante  que  ce  temps 

*  Il  di  dinanzi  era  preso  consiglio  per  lui  e  per  li  al  tri  antiani  di  disfarc 
il  Mutrone  (Villani,  VI,  G5). 

*  Villani,  VI,  65.  Ainmirato,  1.  11,  t.  I,  p.  108. 

^  Villani,  VI,  05.  Sur  la  tombe  on  inscrivit  ces  deux  vers,  qui  laissent 
à  désiixT  pour  la  poésie  comme  pour  la  prosotlie  et  le  sens  : 

Fons  est  supremns  Aldobrandiniis  amœnus 
OUoboiii  naliis  ad  bona  cuiicla  dalus. 

(Note  de  Muratofi  au  texte  de  Villani.)  —  M.  Trollope  (I,  145)  déclare  ces 
vers  incompréhensibles.  C'est  un  peu  sa  faute,  puisque  au  lieu  de  ad  bona 
cuncia  il  écrit  ou  laisse  imprimer  a  bona  civita,  mélange  inexplicable  de 
latin  et  d'italien. 

*  Morio  in  tanta  buona  fama  per  le  sue  vertuosc  opère  fatte  per  lo  co- 
mune  (Villani,  Vl,  63). 


U2  LES  TYRANS  LOMBARDS.  (Aîi.  iî56 

fûl  un  âge  d'or,  on  n'y  saurait  méconnaître  un  palriolisme 
sincère.  Florence  n'était  pas  à  vendre.  Si  elle  faisait  grand 
cas  de  Targenl,  elle  savait,  à  l'occasion,  le  nié}»riser. 

Illnslres  par  la  gloire  au  dehors  et  par  la  paix  au 
dedans,  comment  ces  guelfes  marchaient-ils  à  une 
catastrophe?  C'est  hois  de  la  Toscane,  où  ils  régnaient  en 
maîtres,  cpi'il  faut  porter  ses  regards,  pour  trouver  les 
causes  de  leur  secrele  faihlesse.  Du  nord  et  du  sud,  pour 
les  gibelins  vaincus,  mais  frémissants,  soufflait  le  vent  de 
l'espérance.  Kn  Lombnrdie,  plus  de  traditions,  de  suite 
dans  les  idées,  de  puissance  acquise,  avait  établi  la  noblesse 
gibeline  et  son  pouvoir  sur  de  solides  fondements.  \jes 
fonctions  de  polestat  et  de  capitaine  du  peuple,  données 
aux  grands,  faisaient  d'eux  des  «/gfnort,  dont  la  tyrannie  et 
la  cruauté  inspiraient  aux  gibelins  la  confiance,  en  répan- 
dant parmi  les  guelfes  la  terreur.  Si  les  bannis  florentins 
en  eussent  souffert  comme  en  souffraient  les  lombards, 
ils  auraient  comme  eux  «  béni  dans  tous  les  siècles  des 
siècles  et  au  delà  Dieu  qui  livrait  au  diable  les  îimesdea^s 
insatiables  homicides,  de  ces  dragons  vénéneux,  de  ces 
lions  rugissants  par  désir  de  la  proie,  de  ces  buveurs  de 
sang  humain*.  »  Mais  Eccelirio  de  Uomano,  son  frère  Al- 
béric,  Oberto  Pelavicino,  Buoso  de  Doara  et  lant  d'autres 
tyrans  n'étaieni  pour  eux  que  des  alliés.  Ils  ne  savaient  pas 
être  sévères  pour  des  atrocités  qui  Irouvaient  leur  pendant 
et  comme  leur  expinlion  dans  les  naturelles  représailles 
d'une  population  effjénée,  sur  le  cadavre,  sur  la  famille 


*  Quasi  Icônes  rugienles  nd  prîrdain  (Monachi  Patavini  C/rron.,R.  I.S., 
t.  Vin,  092).  El  (liabohis  habuit  animnm  cjus...  de  ciijus  morte  sil  nomen 
Domini  henediclum  pcr  omnia  secula  seculornin  et  iillra  (yicolai  Smeregi 
Chron.,  R.  J.  S.,  t.  VIII,  101).  —  Insatiabilis  homicida,  draco  venenosus 
(Chvon.  Eslense,  R.  I.  S.,  t.  XV,  5iS).  Seininalor  discordiie,  sitibundus. 


{An,  1257)  MANFRED  RÉGKM  A  NAPLES.  443 

même  du  maître  morl\  Ce  ne  fut  j)as  le  moindre  crime 
de  cos  scélérats  titrés  que  d'avilir  les  hommes  en  les  pro* 
Yoqiiant  c\  la  férocité  sans  péril,  après  les  avoir  poussés  par 
la  crainte  à  la  servilité,  h  la  délation'  ;  de  rendre  indif- 
férenls  au  mal  qu'on  faisait  autour  d'eux  ceuï  qui  répu- 
gnaient à  le  faire  eux-mêmes  ;  de  sanctifier  en  quelque 
sorte  les  plus  horribles  saturnales  de  la  vengeance'.  Mais 
la  soumission  des  sujets  attestait  la  force  des  maîtres,  et 
cette  force,  les  gibelins  toscans  n'en  doutaient  pas,  devait 
être  partout  au  service  de  leur  parti. 

Dans  le  sud,  la  domination  brillante  de  Manfred  leur 
donnait  d'autres  sujets  d'espérance.  Ce  bâtard  de  Fré- 
(léric  II  et  d'une  belle  Italienne*  n'avait  aucun  droit  au 
trône  ;  mais  depuis  longtemps  il  régnait,  comme  s'il  y  fût 
monté.  Objet  constant  des  prédilections  de  son  père,  il 
avait  gouverné  presque  enfant  le  «  Royaume,  »  en  l'absence 


potator  humani  sanguinis  (Laurentii  de  Monacis,  Ezerinus^  UI,  R.  I.  S., 
l.  VIII,  liO). 

*  On  peut  voir  sur  ce  sujet  si  trisleraent  curieux,  outre  les  auteurs  cités 
dans  la  note  précédente,  Ricobaldi  ferrariensis  Hist.  imperaiomm,  R.  I.  S., 
t.  IX,  154  sq.,  Malvecii  Chron. ,  R.  I.  S.,  t.  XII,  935  sq.,  Chron.  Vero^ 
nense,  R.  I.  S.,  t.  Vni,  638,  elc. 

*  Voy.  Chron,  Veroncnse,  R.  I.  S.,  t.  VIIÎ,  658.  Ricobaldi  ferrariensis 
Iliêl.  imp.n  R.  I.  S.,  t.  iX,  154. 

'  Le  légat  du  pape  ne  s'opposait  point  aux  plus  affreuses  représailles,  ne 
l''s  blâmait  même  pas.  Les  chroniqueurs  qui  rapportent  les  faits  s'abstien- 
nent de  réflexions  (Chron.  Veron.,  R.  I.  S.,  t.  VllI,  638),  ou  n'y  ajoutent 
qu'un  mot  à  la  charge  du  tyran  mort  (Ricoh,  ferr.,  R.  I.  S.,  t.  IX,  15i), 
ou  entonnent  un  chant  de  triomphe  (Mon.  patav.,  R.  I.  S.,  t.  VIII»  712). 

*  Les  c!ironii{ueurs  toscans  disent  que  sa  mère  était  de  la  famille  lom- 
barde ou  piéinontaise  des  Lancia  ;  mais  il  est  démontre  aujourd'hui  qu'elle 
s'appeLnit  Bianca  d'Anglano  (Voy.  Cius.  do  Cesare,  Storia  di  Manfredi^ 
I.  IV,  n.  17.  Naples,  1857).  —  Frédéric  avait  eu  quatre  bâtards.  Le  pre- 
mier avait  tenté  de  Tassassincr  et  s'était  enfui  auprès  du  roi  d'Espagne.  Le 
second  était  lleinsius  ou  Knzio,  fait  captif  par  les  Bolonais;  le  troisième, 
Frédéric  d'Antioche,  le  quatrième  Manfred  (Voy.  Minoritœ  florentini  gesta 
imperaiorum,  ap.  Bohmer,  Fontes  rer,  Germ.,  IV,  652). 


444  POLITIQUE  DU  SAINT-SIÈGE.  (âr.  1257) 

et  au  nom  de  Conrad,  roi  dos  Romains*.  Conrad  mort  aux 
éclats  de  rire  d'Innocent  IV,  qui  avait  déclaré  s'en  réjouir 
pleinement*,  il  a\ail  reçu  la régencedu  mnrgi'ave Berlliold 
de  Holiembourg,  Allemand  cuj)ide  qui,  sa  fortune  faite,  ne 
se  souciait  plus  du  pouvoir,  esprit  cullivé,  mais  rusé, 
minnesœnger  ou  troubadour  plutôt  qu'homme  de  guerre', 
et  plus  porté  à  chanter  les  exploits  d'autrui  qu'à  en  faire 
lui-même.  Colosse  redoutable  en  apparence,  Manfred  avait 
par  son  origine  des  pieds  d'argile;  les  fautes  politiques 
du  saint-siége  l'avaient  seules  affermi  sur  son  piédestal. 
Devenue  chère  aux  Italiens  par  le  long  séjour  d'Inno- 
cent IV  à  Lyon,  comme  par  le  despotisme  des  empereurs, 
la  papauté,  de  retour  au  patrimoine  de  saint  Pierre, 
n'avait  à  craindre  beaucoup  ni  Manfred,  malgré  son  im- 
portun voisinage,  ni  Gonradin,  légitime  héritier  de  Con- 
rad, qu'une  prudente  tutelle  retenait  pour  longtemps  au 
fond  de  la  lointaine  Germanie.  Il  fallait  donc  éviter  de  re- 
connaître les  droits  réels  de  l'un  et  encourager  les  pré- 
tentions toujours  contestables  de  l'autre.  En  les  tenant 
l'un  par  l'autre  en  échec,  on  eût  assuré  sans  peine  la  su- 
prématie du  saint-siége.  Innocent  IV  ne  comprit  et  n'ac- 
complit que  la  moitiéde  sa  tâche.  A  ceux  qui  imploraient 
sa  protection  pour  le  jeune  fils  de  Conrad  *  il  répondait 
sans  détour  qu'on  serait  a  temps  de  voir,  quand  cet  enfant 


*  Cherrier,  II,  599,  Sainl-Priest,  I,  212. 

*  <Juo  audito.  papa  de  morte  ejiis  ccrtiGcatus,  cum  magno  cordis  jubilo, 
oris  risu,  et  vocis  cxsuitalione  ait  :  Gaudeo  plane  (Matth.  Paris,  p.  600). 

5  Voy.  un  lied  de  lui,  qui  commence  par  ce  vers  : 

Icli  wache  urul  eines  Rittcrslip... 

dans  Bechstcin ,  Deutsches  Dichterbuch,  Leipzig,  p.  10,  cité  par  Sainl- 
Pricit,  I,  215,  note. 

*  Super  petenda  régi  pupille  sedis  aposlolicae  gratia  (Ificolai  de  Jam- 
silla  Ilistoria  :iicula,  K.  I.  S.,  t.  VIU,  507). 


(An.  1257)  POUTIQUE  DE  MANFRED.  445 

aurait  Page  viril,  si  ses  droits  au  trône  étaient  valables, 
et  s'il  se  montrait  digne  de  les  exercer ^  Mais  envers 
Manfred,  le  fougueux  pontife  manquait  de  sens  comme 
de  mesure.  Il  n'aspirait  plus  qu'à  dominer  directement 
dans  ce  royaume  de  Naples  et  de  Sicile  dont  jusqu'alors 
il  se  contentait  de  disposer.  Avec  un  aveuglement  in- 
croyable, il  repoussait  les  politiques  avances  de  Man- 
f red . 

Ces  avances  dataient  de  loin.  Du  vivant  même  de  Con- 
rad, l'intelligent  usurpateur  en  faisait  d'indirectes.  Pour 
ne  pas  rompre  avec  son  frère,  c'est  à  lui  qu'il  adressait 
les  paroles  à  double  entente  dont  il  espérait  que  lesaint- 
siége  comprendrait  le  véritable  sens.  «  L'empereur  notre 
père,  écrivait-il,  ce  soleil  de  justice,  cet  astre  de  paix,  ce 
zélateur  de  la  foi  orthodoxe,  ayant  reconnu  dans  son  tes- 
tament Rome  pour  sa  mère,  a  ordonné  qu'on  réparât  in- 
tégralement le  tort  involontaire  qu'il  a  causé  aux  égli- 
ses *.  »  Choqué  d'assertions  si  peu  véritables,  ne  pouvant 
croire  à  la  piété  d'un  fils  de  Frédéric  II,  Innocent  l'avait 
compris  dans  l'anathème  dont  il  frappait  toute  la  maison 
de  Souabe.  Il  le  voyait  semblable  à  son  père  par  l'ambi- 
tion politique  comme  par  le  charme  personnel^,  par  sa 
vie  épicurienne,  par  son  indifférence  pour  Dieu  et  les 


*  RespoDdit  priBcise  se  habere  veUe  rcgni  possessioDein  alque  domi- 
nium,  promittcus  régi  pupillo,  cum  ad  puberlatem  veniret,  de  jure,  si 
quod  haberet  in  regno,  grattain  esse  faciendam  (Nie.  de  Jamsilia,  loc, 
cit.). 

«  Baluze,  MiscelL,  l.  I.  Saint-iViesl,  I,  215. 

'  Bello  huoino  dcl  corpo  corne  il  padre,  moKo  ainato  e  gratioso  (Vil- 
laiii,  iV,  46).  Pulcherriinus  corpore,  prudenlissimus  mente,  strenuissimus 
opère,  pius  in  subveniendo  adlictis,  largus  in  dando  euieritis,  benignus  et 
afTabilis  universis,  ab  omnibus  amabalur  (Minorilœ  fiorentini  gestaimpera- 
lorum,  ap.  Bohmer,  Fonte$  rer.  germ,^  IV   653). 


446  ACCORD  PASSAGER  (Ar.  1257) 

sainis',  comme  par  ses  complaisances  envers  les  Musul- 
mans, qu'il  flatlait  en  ne  poiiant  que  des  habits  verts,  de 
la  couleur  chère  à  Mahomet  ".  Mais  sous  ces  dehors  un 
esprit  plus  perspicace  Teùl  reconnu  aussi  propre  aux  né- 
gociations qu'aux  combats,  plus  porté  aux  transactions 
qu'aux  luttes  sanglantes,  mettant  sa  gloire  à  vaincre  avec 
prudence,  non  à  s'exposer  témérairement'.  Sous  le  coup 
même  de  l'excommunication,  il  avait  noué  avec  le  saint- 
siége  de  secrètes  [pratiques*,  dans  l'espoir  ou  d'être  com- 
pris à  la  fin,  ou  de  voir  à  un  pape  vieux  et  maladii  un 
successeur  moins  irritable,  plus  disposé  aux  accommode- 
ments. Innocent  ne  comprenant  point  et  s'obstinant  à 
vivre,  il  avait  posé  les  armes  plutôt  que  de  rompre,  et 
remis  au  père  des  fidèles,  protecteur  des  orphelins,  la 
tutelle  de  son  neveu  et  les  rênes  du  gouvcrnement^  A  ce 
prix,  le  27  septembre  1254,  dix-neuf  jours  après  avoir 
été  exclu  de  l'Église,  il  y  rentrait,  appelé  «  cher  lîls  » 
par  l'intraitable  pontife,  et  obtenait  de  lui  la  principauté 
de  Tarente  avec  d'aulres  comtés,  en  vertu,  il  est  vrai, 
des  pouvoirs  que  le  saint-siége  tenait  du  bienheureux 
Pierre,  «  à  qui  le  royaume  de  Sicile  appartenait  pleine- 
ment*. » 

Des  deux  parts  on  ne  pouvait  qu'être  sincère.   Eu  re- 


*  La  sua  vila  era  cpicurea,  non  crcdeudo  quasi  in  Dio  ne  sanli  (Yillaui; 
VI,  40). 

*  Senipre  si  vesli  di  drappi  verdi  (Villani,  VI,  46).  —  Et  seinper  veslie- 
balur  veslibus  viridibus  (Benvenulo  d'Imola,  Comment,  ad  Purg.,  Uï,  112, 
ap.  Muratori,  Antiq,  ilal.,  I). 

*  Majoris  esse  honoris  et  glori»  rcputans  ex  prudentia  rincere  quam  ex 
audacia  vinci  (Sic.  de  Janisilla,  li.  I.  S.,  t.  VIII,  512). 

*  Voy.  Saint-Priesl,  1.  i>22,  220. 
Nie.  de  Janisilla,  ioc.  cit. 

Cum  rcgno  Sicil.  ad  aposl.  sedem  plene  periiuet  (27  sept.  Regesl  , 
1.  XU,  n**  205,  r»  172,  ap.  Cherrier,  DI,  7). 


(An.  1257)        ENTRE  MANFRED  ET  LE  SAlNT-SIÉGE.  447 

connaissant  la  souveraineté  nominale  de  l'Église,  Manfred 
s'assurait  une  autorité  presque  sans  bornes  sur  ces  États 
méridionaux  dont  les  barons  lui  accordaient  la  succession 
éventuelle,  si  Conradin  venait  à  mourir  sans  enfants  ^ 
En  ne  conleslant  plus  cette  autorité,  Innocent  IV  se  don- 
nait comme  un  vicaire  agréé  de  tous  dans  des  pays  où  il 
avait  tenté  en  vain  de  commander  directement*.  Ce  fut 
un  malheur  et  non  leur  faute  si  l'impardonnable  zèle  du 
légat  apostolique,  Guglielmo  des  Fieschi,  ralluma  une 
guerre  qui  ne  profilait  à  personne  %  si  le  nouveau  pape, 
Alexandre  IV,  «  sorte  de  chanoine  épais  et  jovial,  do- 
miné par  ses  familiers*,  »  se  laissa  persuader  de  prendre 
Conradin  sous  sa  protection,  de  maintenir  ses  droits  et 
même  de  les  auj^menler  (28  janvier  1255)*. 

Plus  avisés  jadis,  lesguelfes  toscans  aggravèrent  encore 
celte  incroyable  bévue.  Les  paysans  de  Tosc<me  et  ceux 
du  patrimoine  de  saint  Pierre  étaient  en  nombre  dans 
cette  armée  de  soixante  mille  combatlants  dont  menaçait 
la  Pouille  le  cardinal  Otlaviano  des  Ubaldini.  La  pro- 
messe des  indulgences  et  aussi  l'appât  du  butin  leur  avait 
fait  prendre  la  croix  *.  Pour  les  soutenir,  ainsi  que  ce 


*  xNic.  de  Jamsilla,  R.  1.  S.,  t.  VIII,  508-510.  Cherrier,  Ilf,  4-8. 

^  M.  de  Chert  ier  qualifie  de  tortueuse  la  politique  du  pape  ;  il  semble 
croire,  contre  toute  vraisemblance,  qu'Innocent  ne  cherihait  qu  a  perdre 
Manfred  (lU,  7,  8). 

*  Voy.  Cherrier,  lil,  12  sq. 

*  Saint-Pfiest,  1,292. 

'  Ejusque  pueri  jura  non  solum  intégra  et  illu?sa  servare,  immo  potius 
3il.iugere  (Uormayr,  Wiener  Jahrbuchf  t.  XL,  p.  151).  Voy.  la  note  que 
Cherrier  (III,  50)  ajoute  à  ce  texte. 

^  Cujus  major  et  melior  pars  Thusci  dicebantur,  qui  maxime  obtentu 
cardinalis  ejUsdein  signo  Crucis  assumpto  con vénérant  et  stipendiis,  etiam- 
que  nummis  receptis,  ut  non  propriis  expendiis  in  Ecclesiae  Romanse  servi- 
iiis  militarenl  (Sabœ  Malaspinœ Rerum  siculat^m  Historia^  lib,  1,  cap.  5, 
H.  I.  S.,  t.  VIII,  794). 


448  NOUVELLE  BUOUILLE.  (An.  1257) 

chef  d'aptitudes  militaires  et  de  dévouement  douteux,  il 
fallait,  tombant  de  faute  en  faute,  faire  appel  auxsccours 
de  l'Angleterre,  et  les  mériter  en  donnant  Finveslilare 
(lu  (c  Royaume  »  au  racliitique  Edmond,  (ils  dllenrj  III. 
C'était  payer  cher  trois  cents  lances  complètes,  envoyées 
et  soldées  par  ce  prince  pour  trois  mois  ^ 

Mais,  en  lutte  avec  ses  barons,  Henry  III  d'Angleterre 
n'avait  pas  les  moyens  de  conquérir  un  trône.  Il  aurait  eu 
besoin  plulôt  qu'une  main  puissante  raffermît  le  sien'. 
Or  son  clergé  même  refusait  de  signer  les  lettres  de 
change  que  réclam.iit  de  lui  le  souverain  pontife,  dans 
Tespoir  de  les  faiie  escompter  par  des  marchands  floren- 
tins\  Manfred  ramené  malgré  lui  aux  gibelins,  redevenu 
régent  par  la  grâce  de  Louis  de  Bavière,  au  nom  de  leur 
commun  neveu,  pouvait  braver  Texcommunicalion  nou- 
velle* dont  le  frappait  un  pontife  jaloux  de  restituer  la 
régence  à  Berthold  dellohenibourg  '.  En  moins  de  quatre 
ans  il  était  parvenu  à  arracher  des  mains  de  deux  papes 
le  sceptre  héréditaire  de  la  maison  de  Souabe  et  à  domp- 
ter chez  lui  les  factions. 

*  Rymer,  I,  pari.  I,  316-518  (éd.  de  Londres,  1816).  —  Lûnig,  Cod. 
dipl.y  II,  918-927.  Diimont,  Corps  diplomatique  universel,  t.  I,  pari,  l, 
p.  594.  —  Clierrier,  UI,  55-54. 

^  Bajulum  ipsius  regni  nostri  usque  ad  nostros  pubères  annos  coinuiilti' 
mus  (Arch.  des  Frari,  à  Venise.  Lib.  pacl.^  ms.,  t.  H,  f*  61-62.  Texte cilé 
par  Cherrier,  III,  45) . 

^  Elle  fut  prononcée  le  12  avril  1257  dans  la  grande  église  de  Vilerbe. 

♦  Cherrier,  III,  60. 

^  Super  solulionibus  faciendis  de  quarn  plurihus  pecuniaruin  suinniis, 
tain  mercatoribus  Romanis  quani  Florentiniset  Senensibus...  iidem  nuncii 
de  voinntale  tua  pecuniam  collcclani  per  ipsos...  provide  sequestrarunt... 
Seu  jiiranirnlo  quod  venerabilis  l'raler  noster  episcopus  Hercîorden  in  tua 
el  filioruin  tuorum  animabus  praestitisse  dicilur,  quod  de  décima  hujus 
modi  nt  mini  satisfial  nisi  prius  de  ipsa  eisdcm  campsoribus  pro  quibus- 
dam  pecuniarum  summis  fuerit  intègre  satisfactum  (Rymer,  t.  I,  part.  1, 
p.  345). 


(An.  1357)  USURPATION  DE  MANFRËD.  449 

Ses  convoitises,  toutefois,  le  devaient  encore  rapprocher 
de  ces  guelfes  qui  le  poursuivaient  de  leurs  atroces  et 
impolitiques  calomnies.  Las  de  gouverner  au  nom  d'un 
roi,  il  voulait  être  roi  lui-même.  Ses  flatteurs  l'y  exhor- 
taient. Le  parti  aristocratique  des  barons  régnicoles  ne 
s'y  opposait  point.  Aussi  hostiles  à  la  domination  du  pape 
qu'à  celle  d'un  enfant,  trop  divisés  et  trop  jaloux  pour 
porter  au  trône  un  de  leurs  pairs,  résolus  à  repousser 
tout  étranger,  ils  voyaient  dans  Manfred  le  fils  d'unelta- 
lienne,  Italien  lui-même  par  l'éducation  et  les  mœurs 
comme  parla  naissance,  supérieure  eux  tous  par  le  sang 
impérial  qui  coulait  dans  ses  veines  ^  Tout  à  coup  le  bruit 
erroné  se  répandit  dans  le  royaume  que  Conradin  était 
mort".  On  crut  facilement  à  celte  nouvelle  imprévue,  on  la 
propagea  avec  complaisance,  on  dit  partout  que  la  cou- 
ronne revenait  à  Manfred.  Sans  hésiter,  Manfred  la  posa 
sur  sa  tête;  il  parut  céder  au  vœu  public,  quand  il  don- 
nait satisfaction  au  plus  ardent  de  ses  désirs  (10  ou 
H  août  1258). 

Le  bruit  mensonger  démenti,  l'usurpateur  fut  accusé 
de  l'avoir  répandu  à  dessein'.  Nul,  en  effet,  ne  put  ni  le 
déterminer  à  déposer  le  diadème,  ni  le  lui  arracher.  Il 
donnait  ainsi  au  saint-siége  et  aux  guelfes  le  plus  grand 
et  le  plus  sûr  des  gages  ;  mais  ni  les  guelfes  ni  le  saint- 
siége  ne  virent  ce  qui  était  plus  clair  que  le  jour,  sa  rup- 
ture complète  et  définitive  avec  Conradin  et  l'Allemagne. 
Il  ne  pouvait  élever  de  prétentions  à  l'empire  :  jamais  les 

*  c  Ne  esse  imperatoris  filiiim  cognoscetis.  •  (Nie.  de  Jamsilla,  R.  I.  S., 
Vm,  500.) 

*  c  Venit  rumor  in  regnum  quod  nepos  ejus,  rex  Conradus....  in  Ala- 
mannia  obiisset.  »  (Nie.  de  Jamsilla,  R.  I.  S.,  t.  ViU,  584.) 

'  «  Manfredus  fecit  cauie  et  rex  (sic)  ingeniose  di?iilgarizari  per  regnum 
Cunradinum  esse  mortuum.  »  (Chron»  de  Rebuê  in  lUUia  getUê^  p.  342.) 

BUT.  DE  PLORUICB.   —   I.  29 


450  IflUTlLES  AVANCES  (Ax.  iS57) 

seigneurs  allemands  n'eussent  fait  de  cet  inconnu,  de  ce 
perfide,  un  roi  des  Romains.  Pour  se  maintenir  dans  le 
royaume,  il  avait  tout  intérêt  à  empêcher  que  Tempereur, 
quoiqu'il  fût,  ne  prit  pied  au  sud  des  Alpes.  Les  guelfes, 
ses  aveugles  ennemis,  ne  sauraient,  pensait-il,  fermer  plus 
longtemps  les  yeux  à  la  lumière.  Il  renouvelait  donc  au- 
près d'eux  les  plus  significatives  avances.  Il  s'évertuait  à 
déclarer  que  Conradin  serait  son  héritier  pour  le  royaume, 
maintenant  séparé  de  l'empire.  Il  laissait  Poggibonzi,  qui 
s'était,  sous  l'influence  de  Sienne,  déclarée  gibeline,  suc- 
comber sous  les  armes  de  Florence,  et  solliciter  en  vain, 
par  ambassadeurs  la  corde  au  col,  que  ses  murailles  et 
ses  tours  ne  fussent  pas  renversées  *.  Il  concluait  un  Iraité 
avec  Gênes  et  se  faisait  reconnaître  roi  par  Venise*.  Le 
11  juin  1259,  à  Crémone,  le  m»*quis  d'Esté,  le  comte 
de  San  Bonifazio,  les  communes  A<.  Hantoue,  de  Padoue, 
de  Ferrare,  stipulaient  en  leur  nom  comme  au  nom  des 
autres  confédérés  guelfes  de  Lombardie,  de  Romagne, 
de  Toscane,  «  qu'ils  auraient  désormais  pour  ami  l'ex- 
cellentissime  seigneur  Manfred,  roi  de  Sicile,  qu'ils  le 
soutiendraient  et  feraient  tous  leurs  efforts  pour  le  récon- 
cilier avec  le  siège  apostolique'.  »  Mais  le  siège  apostoli- 
que, qui  maintenait  à  la  tête  de  ses  troupes  un  cardinal 
athée,  repoussa  loin  de  la  ligue  guelfe  l'habile  ambitieux 
qui  lui  faisait  la  partie  si  belle,  le  châtia  de  son  sacre, 

«  Paolino,  p.  24,  et  Andréa  Dei  (R.  I.  S.,  t.  XV,  28),  rapportent  cet  éféue- 
ment  à  Tannée  1258,  date  que  rend  probable  à  nos  yeux  faUitude  de  Man- 
fred. -  Villani  (VI,  64),  Slefani  (IF,  ii2)  disent  i257.  —  Cf.  Malafolli, 
part.  4, 1.  y,  f  68  t*.  —  Cnnlini,  leltr.  V.  --  Iiighirami.  VI,  404. 

«  Le  traité  avec  Gènes  est  du  22  mars  1*259  (Manoscritto  délia  regia  can- 
celleria  di  PalermOy  ann.  1375,  f*  283  V).  —  La  reconnaissance  de  Ve- 
nise est  de  la  même  année,  avant  le  mois  de  juillet  (Arch.  des  Frari,  Liber 
padorum,  t.  II,  f  37-40).  —  Citations  de  Cherrier,  UI,  78,  79. 

'  Campi,  Cremona  fedele,  1.  III,  p.  48-51,  ap.  Cherrier,  111,  80. 


(An.  1257)  DE  MAIHFRbD  AUX  GUELFES.  451 

comme  de  son  usurpation,  par  l'anathème,  bientôt  étendu 
aux  prélats  qui  l'avaient  consacré,  le  déclara  adversaire 
de  Dieu  et  de  la  sainte  Église  \  déchu  de  ses  possessions 
et  de  ses  honneurs;  il  interdit  à  l'avance  les  églises,  les 
lieux  où  séjournerait  «  l'ancien  prince' de  Tarente*.  » 

Dociles  au  saint-siége,  même  contre  la  raison  et  l'évi- 
dence', les  guelfes  applaudirenl.  Leur  joie  fut  sans  mé- 
lange, quand  l'archevêque  d'Embrun,  légat  pontiGcal  en 
Lombardie,  fut  parvenu  à  fermer  devant  Manfred  les  bras 
que  lui  ouvraient  communes  et  seigneurs  lombards*.  Ils 
envoyèrent  le  Florentin  Guglielmo  Rerardi  en  ambassade 
auprès  du  frère  d'Henry  III,  ce  Richard  de  Cornouailles 
que  des  princes  allemands,  dès  1257,  avaient  élu  roi 
des  Romains  à  trois  voix  de  majorité  '.  Une  ambassade 
alla  relancer  Conradinen  Davière,  pour  l'armer,  malgré 
son  jeune  âge,  contre  le  détenteur  d'une  couronne  jus- 


*  <  Quibus  omnibus  peractis  tanquam  regni  violentus  ereptor  ab  Ecclesia 
judiiatus,  tinquam  hoslis  Ecclesiae  publicus  analhematis  mucrone  percuti^ 
tur.  >  (Minoritœ  florentini  gesla  imperatorum^  ap.  Bôhmer,  Fonte*  rer. 
germ.f  IV,  654.) 

*  •  Principi  quondam  Tarentino.  »  —  C'est  ainsi  désormais  que  parlaient 
de  Manfred  le  pape,  le  clergé,  les  guelfejs.  —  Cf.  Cherrier,  III,  8?. 

>  c  Nos  et  populus  florentinus  sibi  Yoluit  fœdere  socielatis,  et  eum  a  nobis 
fuit  repulsum  ,  contra  nos  conspiravit.  »  (Epist.  Guelf.  Conrado  II.  Bis.  du 
Vatican,  n'  4957,  f»  85  v%  ap.  Cherrier,  lU,  72-74.)  —  Nous  donnons  ce 
texte  barbare  tel  que  nous  le  trouvons  dans  M.  de  Cherrier,  n'ayant  pas  eu 
comme  lui  les  moyens  d'obtenir  des  communications  aux  archives  du  Vati- 
can. 

*  Ann.  eccl,  1259,  §  5,  t.  XXII,  p.  55. 

*  •  Per  Guillemum  Berardi  de  Florentia  sindicum  et  ambasiatorera  nos* 
tnim....  quicum  ad  curiam  Domini  régis  Ricardi  tune  constitutam  Guar- 
uiacia  pervenisset.  •  (Lib.  mull.  eput,,  Pan  guelfi  êcribit  Conrado  se- 
cundo contra  Manfredum,  Ms.  du  Vatican  publié  par  Cherrier,  III,  509, 
Append.)  Ce  fait  important  n'est  mentionné  ni  connu  d'aucun  chroniqueur. 
n  sera  question  au  chapitre  suivant,  p.  475,  d'une  médecin  nommé  Berardi. 
Rien  n'autorise  à  croire  que  ce  soit  le  même  personnage.  Voy.,  sur  PélectioQ 
de  Richard,  Cherrier,  III,  72-74. 


4f»i  GIBKLC^S  ALLIÉS  A  NANFRED  .âx.  1S58 

qu'alors  contestée  par  l'Église  au  légitime  héritier  de  la 
maison  de  Souabe  \  C'en  était  trop.  Manfred  fit  sans  doute 
des  réflexions  amères  sur  la  sottise  humaine  ;  mais  il  ne 
pouvait  plus  hésiter.  II  se  donna  sans  retour  aui  gibe- 
lins. La  faction  partout  vaincue  en  Toscane  trouvait  en- 
fin  un  chef  qui  brûlait  ses  vaisseaux,  non  moins  propre 
à  conserver,  à  accroître  son  pouvoir,  qu'il  l'avait  été  à  le 
conquérir. 

Relevant  aussitôt  la  tète,  les  proscrits  florentins  furent 
les  premiers  à  lui  envoyer  en  ambassade  un  des  leurs,  un 
des  Uberti*.  Leurs  amis  qui  vivaient  dans  Florence  n'y 
supportèrent  plus  un  joug  insupportable.  Exclus  des 
charges  publiques,  surveillés  avec  une  vigilante  jalousie, 
forcés  à  comprimer  leurs  plus  naturels  sentiments,  ils 
éclatent  enfin.  Ils  ourdissent  une  conspiration  pour  res- 
saisir le  pouvoir,  envoyer  en  exil  les  chefs  de  leurs  enne- 
mis, écraser  le  peuple  qui  les  soutenait.  Accusés  aussitôt 
de  vouloir  détruire  la  commune,  le  potestat  Jacopo  Ber- 
nardi,  de  Lucques,  les  somme,  aux  derniers  jours  de 
juillet  1258,  de  comparaître  devant  lui  pour  rendre 
compte  de  leur  conduite  et  se  soumettre  à  son  jugement. 
Loin  d'obéir,  ils  maltraitent  les  envoyés,  ou,  comme  on 
disait  alors,  la  c<  famille  »  du  potestat.  Ils  chassent  les 
deux  archers  et  mettent  au  cavalier  la  tête  en  sang*.  A 
cet  excès  d'audace,  la  cloche  du  palais  public  sonne  le 
tocsin  ;  la  plèbe,  c<  énergique  instrument  pour  conserver 


*  «  Aliquem  cooductorem  conductu  cujus  securiiis  in  BaYariam  fenire 
posset,  ubi  dicebamini  tune  adesse.  »  (Ibid.,  p.  509.) 

*  Stefani,  L  II,  R.  115.  —  Selon  Stefani,  Tambassadeur  des  gibelins  de 
Florence  auprès  de  Manfred  fut  Giovanni  des  Uberti.  Les  autres  ne  le  nom' 
ment  pas. 

5  Yillani,  VI,  65.  Stefani,  1.  II,  R.  il5. 


(An.  1258)  ET  CHASSÉS  DE  FLORENCE.  455 

la  liberté,  »  dit  Ammiralo  *,  se  précipite  vn  foule  vers  les 
demeures  des  Uberti,  chefs  du  complot,  lue  un  d'eux, 
nommé  Schiatuzzo,  qui  les  défendait  avec  bon  nombre 
de  serviteurs  et  de  mamadieri  ou  soldats  d'aventure*, 
fait  prisonniers  Uberlo  Caïni  des  Uberti  et  Mangia  des 
Infangati,  puis  les  conduit  à  Or  san  Michèle,  devant  le 
poteslat.  Déférés  sans  délai  à  l'assemblée  du  peuple,  ils  y 
confessent  leur  complot,  ils  ont  la  tête  coupée,  et  leurs 
palais  sont  rasés. 

La  fuite  et  Texil  dérobèrent  seuls  les  autres  chefs  des 
gibelins  à  de  trop  certaines  vengeances.  A  leur  tcle  partit 
Manente  ou  Farinata  des  Uberti,  grand  esprit,  grand  ca- 
ractère, propre  aux  armes,  mais  plus  encore  aux  con- 
seils'. Derrière  lui,  derrière  ceux  de  sa  tragique  race 
s'acheminèrent  tristement  les  Fifanti,  les  Amidei,  les 
Lamberti,  les  Scolari,  les  Caponsacchi,  les  Migliorelli, 
les  Soldanieri,  les  Infangati,  les  Ubbriachi,  lesTedaldini, 
les  Galigai.  Dans  les  familles  que  déchirait  la  discorde, 


*  «  La  plèbe  stnimento  gagliardissimo  a  conservare  la  liberté.  »  (Ammi- 
ralo,!. U,  1. 1,  p.  i09.) 

*  Le  nom  de  nuunadieri  vient  de  masnada,  et  mamada  de  manso,  pe- 
tite propriété  qa  habitaient  utte  ou  plusieurs  familles  de  condition  plus  ou 
moins  servile,  et  qui  se  composait  d*une  cabane  avec  un  peu  de  terre 
autour.  Quand  on  cultivait  habituellement,  on  n'était  ni  libre,  ni  esclave 
tout  à  fait.  Au  prix  d*un  tribut,  on  jouissait  des  revenus,  mais  l'épargne 
amassée  appartenait  au  maître.  Les  serfs  du  manso,  uomini  di  nuunada^ 
étaient  affranchis  par  les  petits  propriétaires  de  fiefs  incapables  de  se  dé- 
fendre par  eux-mêmes,  pour  leur  donner  le  désir  de  repousser  les  attaques. 
Masnadiere  s'entendit  donc  bientôt  de  tout  homme  qui  combattait  k  pied. 
Mcunada  signifia  troupes  d'hommes  armés  :  «  Si  conligerit  eos  exercitum 
Tel  masnadam  facere.  »  (Bulle  de  Grégoire  IX,  an.  1251.)  —  «  Omnes  mi- 
lites communis  cum  masnatis  de  equo.  »  (Chron.  Parm,^  R.  I.  S.,  t.  IX, 
863.)  Plus  tard,  la  mauvaise  conduite  des  masnadieri  fut  cause  qu'on  prit 
ce  nom  en  mauvaise  part.  (Ricotti,  I,  59-61 .) 

'  Sismondi  (II,  351)  semble  pourtant  exagérer,  quand  il  voit  en  Fari- 
nata des  Uberti  c  le  plus  grand  homme  d*État  de  son  siècle.  > 


i:>i  L'ABBÉ  DE  VALLOMBREUSE  (Ah.  iSo9, 

chez  les  Guidi,  les  Abati,  les  Rnzzanti,  les  Giuochi,  dans 
d'autres  encore  d'un  nom  [)lus  obscur,  parce  qu'elles 
n'appartenaient  pas  à  la  noblesse,  on  vil  s'éloigner  tous 
ceux  qui  s'étîiicnt  fait  connaître  pour  gibelins.  Les  sei- 
gneurs campagnards  eux-mêmes  ne  se  crurent  plus  à 
l'abri  dans  leurs  cbAteaux.  La  plupart  de  ces  fugitifs  di- 
rigèrent vers  Sienne  leur  exode;  ils  y  demandèrent  un 
asile  qu'ils  savaient  inviolable.  Leur  départ  ne  désarma 
point  le  peuple  guelTe  :  dans  sa  colère,  il  suivit  le  funeste 
exemple  qu'en  1249  lui  avaient  donné  les  gibelins  :  se 
ruant  sur  leurs  tours  et  leurs  palais,  il  les  détruisit  jus- 
qu'aux fondements*. 

Non  satisfait  encore,  et  ne  pouvant  atteindre  les  cou- 
pables, il  frappa  les  suspects;  la  robe  ecclésiastique 
même  n'arrôla  point  sa  fureur.  L'abbé  de  Vallombreuse, 
Tesauro  Beccheria,  était  venu  k  Florence,  sur  l'ordre 
d'Alexandre  IV,  pour  y  apaiser  les  factions*.  Issu  d'une 
famille  gibeline  de  Pavie,  gibelin  lui-même  de  cœur  et 
d'âme',  il  donnait  aux  guelfes  de  l'ombrage,  il  ne  leur 


<  Yillani,  VI,  65.  Stefani,  1.  Il,  R.  113.  Paolino,  p.  24.  Ammirato, 
1258.  1.  H,  t.  1.  p.  i09.  —  En  parlant  de  ces  faits.  M.  Hillebrand  (p.  54, 
note  3)  renroie  à  Dante  qui,  dit-il,  «  cite  tous  ceux  qui  araient  trahi  la  con- 
spiration. »  Dante  cite,  il  est  vrai,  Gianni  del  Soldanier  et  Tribaldello  ;  mais 
le  crime  de  Tun  est  d'avoir  livré  aux  Bolonais  Faenza  dont  il  était  potestat; 
celui  de  Tautrc,  qui  était  fnentin,  d'avoir  aidé  Giiinni  dans  sa  trahison.  Il; 
a  bien  encore  Ganpjlone  :  M.  Hillebrand  aurait-il  pris  le  traître  Ganelon 
dos  romans  de  chevalerie  pour  un  des  conjurés  gibelins  de  Florence  ?  Il  est 
bien  visible  pourtant  que  Dante  accumule  des  traîtres  de  toute  provenance, 
entre  autres  Buosa  de  Doara.qui  n'a  rien  à  voir  dans  Diistoire  de  Florence, 
et  Bocca  des  Abati,  qui  ne  trahit  que  pins  tard  à  la  bataille  de  Montapfrti 
(voy.  Dante,  /n/".,  XXXII,  22  sq.,  et  les  notes  de  l'édition  Costa  et  Bianchi). 

«  Osset-v.  fior.,  V,  136,  3- éd.  —  Villani  (VI,  fî5)  dit  seulement  ces  mots 
qui  manquent  de  clarté  :  «  Non  guardando  a  dignilà  rh'  havesse.  »  Ce  nom 
de  Beccheria,  pnr  une  légère  transformation,  est  devenu  le  nom  célèbre  de 
Beccaria. 

'  «  Di  nazione  e  d'animo  ghibellino.  »  (Stefani,  1.  II,  R.  ii5.) 


(An.  1258)  MIS  A  MORT  PAR  LES  GUELFES.  455 

inspirait  que  défiance.  Accusé  par  eux  d'abord  d'être 
partial,  puis  d'avoir  trempé  dans  la  conjuration,  enfin  de 
préparer  le  retour  des  exilés,  dans  les  trois  premiers  jours 
de  septembre  il  fut  appréhendé  au  corps  et  jeté  en  prison. 
Déjà  le  4,  la  justice  expéditive  du  temps  Tavait  mis  à  la 
torture,  et,  par  les  tourments,  lui  avait  extorqué  l'aveu 
d'un  crime  que  peut-être  il  n'avait  point  commis*.  Sans 
égard  à  sa  robe  ni  à  sa  mission,  elle  lui  trancha  la  tête 
sur  la  place  de  San  Pulinari  ou  Saint-Âpollinaire,  sous 
les  fenêtres  du  potestat,  aux  acclamations  d'une  multitude 
imprévoyante  commn  ses  chefs. 

Le  scandale  fut  immense;  il  retentit  dans  toute  l'Eu- 
rope. Contre  les  guelfes  florentins  s'élevèrent  des  accusa- 
tions dont  riiislorien  de  Manfred,  SabasMalaspina,  se  fit 
un  peu  plus  tard  l'écho.  Ils  étaient,  disait-on,  «  pervertis 
par  une  existence  de  plaisirs  et  de  vices,  incapables  de 
vivre  en  paix  avec  personne,  soulevés  par  le  vent  de  Tor- 
gueil,  rêvant  d'étendre  jusqu'à  Rome  les  ailes  de  leur 
pouvoir,  avec  l'aide  d'alliés  qui  les  secondaient  par  force 
plus  que  par  bonne  volonté  '.  »  Les  représailles  ne  se 
firent  point  attendre.  A  Pavie  on  incarcéra  tous  les  rési- 
dents, tous  les  voyageurs  florentins*.  Les  portes  de  cette 
ville  furent  pour  longtemps  fermées  à  leur  trafic*.  Le 


*  Yillani  (VI,  65)  semble  croire  à  son  innocence,  à  moins  que  la  c  scélé- 
ratesse »  de  ceux  qui  lui  arrachèrent  sa  confession  ne  consiste  qu*à  ravoir 
arrachée  à  un  prêtre,  cir  cliez  ces  deux  auteurs  le  respect  de  Tecclésiastique 
remporte  sur  la  haine  du  gibelin  ;  mais  Dante,  qui  est  de  son  parti,  le  met 
aux  enfers  parmi  les  traîtres  (/n/*.,  XXXII,  119). 

*  «  Et  aliis  complicibus  suis  de  Thuscia  quos  in  contumaciam  suam  non 
minus  coactos  quam  spontanées  atlrahebant.  »  (Sabœ  Maletpinœ  Historia, 
I.  U.c.  iT,  R.  I.  S.,  t.  V11I,802.) 

^  ff  A  Pavia....  li  riteneano  con  gran  danno  e  molestia.  •  (Villani,  VI,  65.) 
^  Le  9  août  1285  seulement,  le  capilame  du  peuple  proposait  aux  con- 
seils de  dépenser  2000  florins  d*or  pour  faire  la  paix  et  la  concorde  arec  les 


456  INTERDIT  JETÉ  (An.  1958) 

pape  fulmina  l'excommunication  contre  les  auteurs  el 
complices  de  ce  meurtre  juridique  el  sacrilège;  contre 
leur  pairie  il  lança  l'interdit.  I^  22  octobre,  monté  sur 
le  campanile  de  Saint-Pierre-cîs-liens,  en  présence  du 
clergé  et  du  peuple  de  Rome,  Federigo  Visconti,  arche- 
vêque de  Pise,  donna  lecture  du  décret  pontifical.  Il  y 
était  dit  que  les  Florentins  ne  rentreraient  pas  en  grâce, 
s'ils  ne  comparaissaient  devant  le  seigneur  pape,  avant 
le  1""  novembre,  en  la  personne  de  la  moitié  de  leurs 
anziani.  Le  potestat  et  les  autres  ofBciers  de  la  com- 
mune n'étaient  autorisés  que  par  spéciale  faveur  à  se 
faire  représenter  par  des  syndics*. 

Une  brouille  de  plus  avec  le  saint-siégene  troubla  le 
sommeil  de  personne  à  Florence.  Mais  dans  le  péril  où 
les  progrès  et  l'inimitié  de  Manfred  mettaient  le  parti 
guelfe,  il  ne  bravait  pas  sans  témérité  les  foudres  apo- 
stoliques. C'était  trop  déjà  d'avoir  fait  lomber  la  tête  d'un 
clerc  ;  n'en  pas  faire  amende  honorable  parut  le  comble 
de  l'audace  et  de  l'impiété.  «  Pour  cette  faute,  écrit  Vil- 
lani,  comme  pour  d'autres  actes  désordonnés  et  déshon- 
nétes,  les  sages  hommes  disaient  que  Dieu,  dans  sa  di- 
vine justice,  voulut  châtier  ce  peuple  aux  champs  de 
Montaperti'.»  Entre  Siennois  et  Florentins,  dans  tous  les 

voisins  et  les  amis  de  feu  rabbé  de  Vallombreuse  t  qui  fut  tué  ^  Florence,  • 
ainsi  qu^avec  la  commune  et  les  hommes  de  Pavie.  Cette  proposition  fut  ap- 
prouvée (Arch.  di  Stato,  Conêultet  p.  121  v**).  Les  écrivains  ecclésiastiques 
ont  mis  Tesauro  Beccheria  ou  Beccaria  au  nombre  des  martyrs  (voy.  Marti- 
rologio  di  Pavia,  ap.  Osserv.  fior.y  V,  156). 

'  L'acte  de  Tinterdit,  retrouvé  par  M.  Bonaïni  dans  les  archives  de  Tar- 
chevéché  de  Pise ,  a  été  publié  par  lui  dans  les  Ordinamenti  pet  fedeîi  di 
vallombrosa  degli  abbati  Tesauro  di  Beccaria  e  Pievano,  Voy.  Annali 
delV  université  Toscane,  t.  H,  Pise,  1854.—  Voy.  aussi  dans  Y  Arch.  stor., 
Âppend.  IX,  195-199,  le  travail  de  M.  Guasti  sur  les  lettres  (d'authenticité 
douteuse)  de  Pavie  à  Florence,  publiées  par  Lami. 

•  Villani,  VI,  65. 


1^.  1S58)  SUR  FLORENCE.  457 

cas,  ne  pouvait  tarder  longtemps  une  rencontre  décisive. 
De  forces  réputées  égales,  comment  eussent-ils  été  d'hu- 
meur à  s'épuiser  indéfiniment  dans  un  état  ruineux  de 
paix  armée,  à  ignorer  encore  laquelle  des  deux  cités  li. 
mitrophes  et  rivales  devait  commander,  et  laquelle 
obéir?  Mais  les  fautes  comme  les  violences  des  guelfes 
avaDcèrent  l'heure  de  la  catastrophe  et  en  fournirent  l'oc- 
casion. C'est  par  l'erreur  de  leur  orgueil  que  surgirent 
les  différends  qui  annulèrent  le  traité  de  paix  conclu 
avec  Sienne  et  firent  éclater  la  grande  querelle  dont  nous 
devons  maintenant  aborder  le  récit. 


CHAPITRE  IV 

LA    BATAILLE    DE    MONTAPERTI 

-.  1258-1260  — 


Fortification  du  quartier  d'Oltramo  (septembre  1258).  —  Sommations  à  Sienne 
(2  octobre  l'258).  —  Ambassade  des  Sieniiois  à  Hnnfrcd.  —  Réponse  des  Sieo- 
nois  aux  Florentins.  —  Hostilités  sourdes.  —  Soumission  de  Sienne  k  llanfred 
(août  1259).  —  Giord.ino  d'Anglano  à  Sienne  (décembre  1259;.  —  Expédition 
des  Sicnnoisdans  les  Marcmmes  (janvior  1260).  —  Ambassade  des  Florentins 
au  roi  de  Castilie.  —  Ilséclioucnt  à  ravitailler  Montalcino.  —  Préparatir>  d'ane 
grande  expédition   (février-avril  12Ô0).  — Constitution  de  l'armée.  —  Arme- 
ment du  territoire.  —  Enrôlement  des  mercenairs.  —  Pénalités.  —  Uéptrt 
de  l'armée   (19   avril).  —  Dômonstralion   vers  Montemassi.  —  Marche  sur 
Sienne.  —  Combats  devant  Sienne  (17,  18  mai).  —  Succès  et  retraite  des  Flo- 
rentins. —  Ils  rentrent  à  Florence  (juin).  —  Nouveaux  préparatifs.  —  Ater- 
moiements dos  Florentins.  —  Stratagème  de  Farinata  des  Uberli.  —  Délibé- 
rations à  Florence.  —  Forces  de  l'armée  guelfe.#  —  Départ  de  rarm''C  (fin 
août).  —  Forces  de  l'armée  gibeline.  —  Ambassade  des  guelfes  à  Sienne  {î 
septembre).  —  Réponse  des  Siennois.  —  Ils  se  préparent  à  la  bataille.  —  Rcg- 
gente  des  Razzanti  à  Sienne.  —  L'armée  gibeline  sort  de  Sienne  ^3  septembre). 
—  Position  des  nimécs.  —  Bataille  de  M(mtnperti  (4  septembre).  — Embus- 
cade du  comte  d'Arras.  —  Trahison  des  Abnti.  —  Les  guelfes  massacrés.  — 
Fuite  ou  soumission  des  survivants.  —  Rentrée  des  vainqueurs  à  Sienne  (5 
septembre).  —  Résultats  de  la  victoire.  —  Rachat  des  captifs. —  Soumission  des 
châteaux.  —  Les  guelfes  évacuent  Florence  (13  septembre).  —  Ils  se  retirent 
à  Lucques.  —  Rentrée  des  gibelins  à  Florence  (16  septembre).  —  Diète  gibe- 
line d'Empoli  (fin  septembre).  —  Farinata  des  Lberti  sauve  Florence.  —  Inter- 
vention d'Alexandre  IV  en  faveur  des  guelfes  (novembre  l'iOO-janvier  1261).— 
Traité  entre  Sioniie  et  Florence  (25  novembre  1260).  —  Chants  de  triomphe 
de^  gibelins. 

En  ouvr«int  ses  portes  aux  gibelins  qui  fuyaient  Flo- 
rence, Sienne  violait  sans  vergogne  le  trailé  qui,  depuis 
1254,  la  liait  à  sa  voisine.  Déjà  sur  plusieurs  infractions 
analogues,  mais  partielles  et  sans  éclat,  Florence  avait 


I 


i 


(An.  1258)  ATTAQUE  PROJETÉE  DES  GIBELINS.  459 

fermé  les  yeux  ;  cette  fois,  l'infraction  était  trop  générale 
cl  trop  critinle  pour  qu^elle  la  pût  tolérer.  Dans  sa  con- 
fession, arrachée  par  la  torture,  le  malheureux  abbé  de 
Vallombreusc  avait  déclaré  que  les  gibelins  retirés  à 
Sienne  s'y  concertaient  pour  marcher  sur  leur  patrie, 
l'attaquer  du  côté  d'OIlrarno,  dévaster  et  détruire  les 
trois  bourgs  de  ce  quartier  populeux,  s'établir  enfin  dans 
les  grandes  maisons,  dans  les  fortes  tours  qu'ils  y  possé- 
daient*. 

Ce  plan  d'attaque  était  habile  autant  que  vraisem- 
blable. Récemment  admise  au  rang  de  sestiere^  l'agglo- 
mération de  la  rive  gauche  comptait  déjà  au  nombre  des 
deux  quartiers  qui  fournissaient  le  plus  d'hommes 
d'armes*,  et  que  représentaient  aux  offices  publics,  non 
pas  seulement  trois  comme  les  autres,  mais  quatre  de 
leurs  citoyens.  Jamais  pourtant  on  n'avait  songé  à  l'en- 
tourer de  fortifications.  Ses  dernières  maisons,  les  murs 
de  leurs  jardins  lui  servaient  de  remparts,  et  reliaient 
entre  elles  trois  portes  branlantes ,  vermoulues,  qui 
ouvraient  sur  la  campagne ,  et  qu'on  fermait  parfois  la 
nuit  devant  les  maraudeurs  '.  Il  semblait  que  la  prise  ou 


*  Slefani,  1.  Il,  R.  114, 116.  Ces  trois  bourgs  étaient  ceux  de  Santa  Fé- 
licité, San  Jacopo  et  Borgo  Pidiglioso  ou  des  pauvres,  près  de  Téglise  ac- 
tuelle de  Santa  Lucia  do*  Nagnoli.  C'est  Tendroit  où  la  famille  des  Bardi 
devait  élever  bientôt  ses  somptueuses  mai^ns  (Voy.  Villani,  IV,  7). 

«  Selon  VOsserv.  fior  (VU,  38,  3*  éd.),  Ollrarno  ne  fut  un  des  sestieri 
qu^à  partir  de  1292.  Nous  avons  vu  que  bien  avant  1258  il  fournissait  des 
compagnies  comme  les  autres  quartiers,  et  nullement  comme  piviere  ou 
paroisse  du  conlado.  En  tout  cas,  le  jour  où  il  fut  fortifié,  il  fit  bien  et  dû- 
ment partie  de  la  ville,  à  laquelle  les  ponts  le  reliaient. 

5  La  p<jrte  à  Test,  près  de  S.  Lucia  de'  Magnoli,  s'appelait  Porta  a  Roma, 
parce  qu*on  se  rendait  par  là  à  Rome,  en  passant  par  Figline  et  Arezzo. 
La  porte  San  Jacopo  était  près  du  pont  alla  Trinilày  sur  remplacement  du 
palais  Frescobaldi.  La  porta  a  piazza  correspondait  au  borgo  S.  Félicita, 


le  pillage  de  eequailier  fiauvre  dût  être  san>  dommage 
sérieui  et  sans  danger  réel  pour  Tancienne  Florence^ 
proté|;^à,'  comme  elle  Tétait  par  son  large  fossé  de  VXmo 
et  toujours  libre  de  couper  ses  {loots. 

fjes  desseins  de  Tennemi  fuœnt  un  éclair  de  lumière. 
Oltr-arno  avait  donc  une  valeur  stratégique,  puisqu'il  ss 
voulait  établir.  A  tout  prix  on  Feu  devait  empècber. 
Cinq  jours  à  peine  après  rim|iolitîf|ue  supplice  de  Te- 
sauro  Beccheria,  le  9  septembre,  commença  la  construc- 
tion de  murailles  vraiment  protectrices.  On  y  emplop 
les  pierres  des  maisons  gibelines  récemment  démolies, 
excellente  occasion  d'en  déblaver  le  sol.  Elles  étaient  en 
si  grand  nombre  qu'elles  suffirent  à  cette  vaste  entreprise. 
I>es  hauteurs  de  San  Giorgio,  situées  derrière  la  colline 
que  couvrent  aujourd'hui  les  jardins  de  Boboli,  furent 
fortifiées  dans  le  même  temps,  tout  ensemble  pour  sur- 
veiller les  approches  de  l'ennemi  et  Tempécher  de  s'éta- 
blir sur  ce  point  culminant  ^ 

Ces  précautions  prises,  deux  ambassadeurs  partirent 
pour  Sienne,  chargés  d'y  faire  entendre  les  justes  ré- 
clamations des  Florentins.  l.e  20  octobre,  en  Téglise 
de  San  Crisiofano,  Albizzo  Trinciavelli  et  Jacopo  Ghe- 
nirdi,  docteurs  h  lois,  adjurèrent  les  Siennois  de  ne  pas 
permettre  que  leur  ville  fût  plus  longtemps  un  récep- 
tacle de  gibelins  exilés,  el  surtout  de  ne  pas  donnerd'en- 
couragements  à  leurs  projets". 

Mais  qu'importait  à  Sienne  un  traité  déjà  ancien,  con- 
clu quand  elle  ne  pouvait  compter  surManfred!  I^espro- 


qui  tournait  le  dos  à  la  rivière  (Villani,  lY,  7.  Cf.  Borner,  Walkt  in  flo- 
rpnce,  t.  Mopogr.). 

*  Villani,  VI,  65.  Ammirato,  l.  II.  1. 1,  p.  109.  Bonaîni,  loc.  cit.,  p.  182. 

«  Arch.  di  Slato.  CapHoli,  XXIX,  f»  318  r. 


^Âji.  1258)       AMBASSADE  DES  GIBHiLINS  A  MANFRËD.  461 

grès  de  ce  prince  avaient  suffi  à  soulever  les  gibelins 
dans  Florence  même  ;  comment  pour  les  Siennois ,  plus 
libres  de  leurs  mouvemenis,  n'eussent-ils  pas  élé  une 
irrésistible  excitation^?  Ils  entretenaient  avec  lui  d'actifs 
pourparlers.  A  ses  avances,  aux  offres  nombreuses  que, 
n'espérant  plus  rien  du  parti  guelfe,  il  faisait  à  leur  ré- 
publique %  Sienne  répondait  par  l'envoi  d'une  ambas-^ 
sade,  à  laquelle  prenaient  part  quelques  gibelins  de  Flo- 
rence, notamment  Farinala  des  Uberti,  au  nom  de  leur 
«  université'  ».  Les  uns  et  les  autres  demandaient  as- 
sistance ;  mais  les  Siennois  n'avaient  pas  mission,  ni  les 
Florentins  pouvoir,  de  rien  promettre  en  échange.  Or 
Manfred  ne  se  payait  ni  de  mots  ni  de  fumée.  Le  plus 
courtoisement  du  monde,  il  ne  donna  aux  solliciteurs 
que  de  vagues  espérances  \  Ils  eurent  beau  lui  dire  qu'un 
échec  des  gibelins  en  Toscane  pourrait  troubler  son 
royaume*,  il  s'y  sentait  bien  affermi,  il  n'avait  que  mé- 
pris pour  les  lointains  préparatifs  du  roi  de  Castille\  Il 

*  M.  Paoli  {La  Battaglia  di  Montaperti,  p.  9)  voit  dans  les  dispositions 
des  Siennois  une  preuve  de  leur  ferme  dévouement  à  l*empire.  Manfred, 
pourtant,  n  était  pas  le  représentant  des  droits  impériaux.  On  ne  pouvait  le 
considérer  comme  tel  que  par  intérêt.  La  vraie  raison,  c'est  qu*il  était  en- 
nemi des  guelfes,  depuis  la  faute  commise  par  ceux-ci  de  ne  point  vouloir 
8*aUier  à  lui.  — Manfred  avait  été  couronné  le  il  août  précédent,  à  Pa- 
ïenne, comme  roi  de  Sicile. 

*  Â  far  moite  ofTerte  a  quella  Repubblica  (Malavolli,  part.  II,  1. 1,  p.  1  v*). 
'  Les  ambassadeurs  de  Sienne  se  nommaient  Rinieri  de  Matteo  et  Aldo- 

brandino  de  Palazzo.  Villani  (VI,  76)  et  Stefani  (U,  424)  ne  donnent  que 
d'une  manière  vague  la  date  de  cette  ambassade  des  gibelins  de  Florence 
(m  questi  tempi).  D'après  les  dates  qui  précèdent  et  suivent  dans  leur  ré- 
cil,  OD  serait  tenté  de  croire  que  ce  fut  dans  les  premiers  mois  de  4260; 
mais  Bellarmati  est  formel  :  «  Farinata,  uomo  sagace  per  muovere  e  dis- 
porre  il  Healla  impresa,  era  coi  noslri  oratori  andato  (p.  74).  »  M.  Capponi 
(I,  58)  a  le  tort  de  ne  parler  que  de  l'ambassade  des  exilés. 

*  Con  varie  e  incerte  speranze  (Bellarmati,  p.  69). 
'^  Anunirato,  I.  U,  t.  I,  p.  112. 

^  Mostrando  che  si  trattava  del  suo  interesse  e  che  ogni  sinistre  che  suc- 


46'2  ACœRD  DE  MÂNFRED  (An.  1258| 

n'cûl  dressé  roreillc  qu'à  l'offre  d'un  secours  effeclif 
contre  le  sainl-siége,  seul  redoutable  entre  ses  ennemisV 
Or  sa  prudence  se  défiait  des  promesses  d'exilés,  aux- 
quelleSy  dit  Ammiralo,  répondent  rarement  les  actes\et 
sa  finesse  démêlait  le  secret  motif  des  subterfuges  sieo- 
iiois.  Aux  Florentins,  qui  demandaient  quinze  cents  ca- 
valiers, il  en  offrait  cent,  offre  dérisoire  que  leur  dépit 
eût  repoussée,  sans  le  conseil  de  l'avisé  Farinala.  «  Ac- 
ceptons, dit-il,  mais  tâchons  qu'il  envoie,  en  outre,  un 
capitaine,  porteur  de  sa  bannière  :  nous  la  conduirons 
en  tel  lieu  et  l'exposerons  à  de  tels  outrages  qu'il  nous 
donnera  ensuite  plus  de  cavaliers  que  nous  n'en  vou- 
drons '.  »  Aux  Siennois  ce  que  Manfred  demandait  avant 
tout,  c'était  le  serment  public  de  fidélité,  qui  les  eût  ir- 
révocablement brouillés  avec  le  pape ,  avec  Conradin, 
avec  Alphonse,  avec  Richard.  Ne  pouvant  l'obtenir,  il 
partit  dédaigneux,  et  sans  mol  dire,  de  la  ville  où  il  avait 
reçu  l'ambassade,  la  condamnant,  si  elle  voulait  négo- 
cier encore,  à  l'humiliation  de  suivre  ses  pas*. 

Elle  les  suivit  avec  un  empressement  sans  dignité. 


cedesse  a  Ghibellini  in  Toscana  potrebbe  a  lui  recar  turbazione  o  travaglio 
ne'  fatti  del  regno  (Ammirato,  loc.  cit.). 

*■  Slefani,  qui  ne  comprend  rien  à  la  politique  de  Manfred,  dit,  au  con- 
traire, qu'il  refusa  les  secours  demandés^  parce  que  c  egli  avea  molta  briga 
colla  Chiesa.  »  (L.  U,  R.  120.) 

'  Generazione  di  huomini    che    rare  volte  corrisponde  con  la  felicit) 
dei  fatti   alla  smisurata  ampiezza  délie  promesse  (Ammirato,  1.  U,  1. 1< 
I.I12). 

'  I  quali  andati  più  tempo  seguendo  Manfredi  per  lo  soccorso,  it  quaie 
non  gli  spacciava,  e  non  rispondea  per  moite  bisogne  ch*haveada  tare  (Vil- 
lani,  VI,  75).  Cet  auteur  ne  pailo  ici  que  des  gibelins  exilés;  mais  il  ne 
faut  pas  ou'blicr  que,  selon  Bellarmati,  leur  ambassade  était  connexe  à  celle 
des  Siennois. 

*  Consiglio  délia  Campana,  VUI,  7.  —  Paoli,  loc.  cit.y  p.  il.  —  Mal»^ 
tolti,  part.  II,  1.  I,  (^  1  V'. 


(iK.  1258)  AVEC  LES  GIBELINS.  465 

Elle  offrit  au  roi  d'en  référer  au  gouvernement  qui  l'avait 
envoyée.  Elle  demanda  qu'avec  un  des  deux  délégués 
siennois  partissent  pour  Sienne  deux  ambassadeurs 
royaux^  Après  les  avoir  entendus,  les  magistrats  de  celle 
commune,  une  assemblée  secrète  de  sages  et  le  conseil 
public  approuvèrent  tour  à  tour  la  proposition  de  jurer 
au  seigneur  Manfred  obéissance  et  fidélité,  sous  cette  ré- 
serve que  leur  patrie  ne  serait  obligée  à  rien  contre 
l'Eglise,  ni  contre  les  communes  ou  châtelains  avec  qui 
elle  avait  des  traités.  Manfred  ^  jt  sourire  à  ces  réserves 
qu'il  avait  le  pouvoir,  comme  le  dessein,  de  rendre  vaines 
en  compromettant  ses  alliés.  11  n'y  fit  donc  aucune  oppo- 
sition. En  retour  du  serment,  il  promit  de  respecter  et 
proléger  les  privilèges,  les  constitutions,  les  personnes 
des  Siennois,  afin,  disait  l'acte  officiel,  que,  «  l'ayant 
choisi  comme  tour  de  leur  courage,  ils  vécussent  tran- 
quilles sous  son  heureuse  domination,  et,  couverts  par 
le  bouclier  de  sa  puissance,  n'eussent  point  à  craindre 
les  insultes  de  leurs  rivaux*  ». 


*  Villani,  VI,  75.  Stefani,  l.  U,  R.  120.  Ammirato,  l.  U,  t.  I,  p.  iil.  — 
M.  Paoli  (p.  15)  conteste,  après  les  Siennois,  ce  récit  des  Florentins.  Il  est 
pourtant  bien  vraisemblable,  si,  comme  le  dit  Bellarmati,  les  deux  ambas- 
sades furent  simultanées.  L'offre  dérisoire  de  Manfred  était  une  manière 
de  se  débarrasser  des  importuns.  Ce  qu'il  accorda  en  1259,  dans  des 
conditions  différentes,  ne  saurait  être  un  argument  pour  établir  qu^il  le 
▼oulait  déjà  donner  en  1258,  quand  il  n'a?ait  pas  encore  amené  les  Sien- 
nois à  lui  jurer  fidélité. 

*  Ut  sicut  nos  turrim  suc  fortitudinis  elegerunt,  sic  sub  felicis  dorainii 
nostri  tempore  tranquillapace  quiescant,  et  suorum  emulorum  insultus  mu^ 
niti  potentie  nostre  clipeo  non  formident  (Arch.  de  Sienne,  Riformagioni, 
mai  1259.  Pergamene,  n"  705,  doc.  publié  par  Malavolli,  part.  II,  1. 1, 
P  3  r*,  et  par  Saint-Priest,  I,  560-301).  Ce  dernier  publie  aus8i  (p.  561) 
un  diplôme  du  17  mai  1259,  par  lequel  Manfred  reçoit  les  Siennois  sous  sa 
protection.  Avec  le  privilège,  on  trouve  dans  le  Caleffo  vecchiOf  f*  350, 
une  lettre  du  roi  en  date  du  19  mai,  publiée  par  Saint-Priest  (I,  369).  Voj; 
Paoli,  p.  12. 


464  UOSTILiTÉS  INDIRECTES  (Âv.  1359) 

Ainsi  assurés  de  n'être  pas  seuls  dans  la  lutte,  les  Sien- 
nois,  néanmoins,  ne  s'y  engagèrent  pas  sans  prudence.  H 
leur  plaisait  de  conserver,  en  selaissnntdéclart;r  la  guerre, 
les  apparences  du  droit.  Aux  réclamations  des  Florentins 
ils  répondirent  alors  qu'ils  voulaient  observer  les  capitu- 
lations jurées,  et  que  s'ils  avaient  donné  asile  à  des  gibe- 
lins de  Florence,  c'était  faute  de  savoir  pour  quel  motif 
ils  quittaient  leurs  foyers.  Qu'on  démontrât  que  ce  fût 
pour  des  méfaits  prévus  au  traité.  Sienne  ne  manquerait 
pas  d'expulser  des  gens  qui  auraient  surpris  sa  confiance 
en  cherchant  asile  dans  son  sein  ^ 

C'était  une  échappatoire,  et  les  Florentins  n'en  furent 
pas  dupes.  Un  sincère  respect  de  leurs  engagemenls 
n'imposait-il  pas  aux  Siennois  le  devoir  de  s'enquérir  tout 
d'abord  du  motif  qui  jetait  hors  de  Florence  tant  de  gibe- 
lins à  la  fois?  Mais  rien  n'était  prêt  pour  une  de  ces  ex- 
péditions en  règle  qu'annonçaient  un  mois  d'avance  les 
sons  belliqueux  de  la  Martinella.  Forcés  d'attendre,  les 
guelfes  se  tinrent  du  moins  pour  affranchis  de  toute  obli- 
gation et  libres  d'attaquer  isolément,  à  l'occasion,  les 
alliés  de  Sienne,  leurs  naturels  ennemis.  C'est  ainsi  que 
dans  l'hiver  de  1258  à  1259  l'évêque  d'Arezzo  perdit 
Gressa',  qui  fut  remise  à  Cortone  ;  les  comtes  Âlberti  de 
Mugello,  Vernia  et  Mangona%  qui  furent  données,  comme 

«  MalavoUi,  part.  ï,  1.  V,  ^  68  f.  Tomraasi,  part.  ï,  p.  292-294.  Ces 
deux  auteurs,  en  boas  Siennois,  s'attachent  à  montrer,  par  les  discours  qu'ils 
mettent  dans  la  bouche  des  recteurs  de  leur  patrie,  qu*clle  ne  mérite  }«$ 
le  reproche  de  mauvaise  foi  et  que  la  demande  des  Florentins  D*était  pas 
fondée  ;  mais  ils  ne  parviennent  pas  à  nous  le  persuader.  C^est  là  un  des 
cas  de  cette  casubtique  étemelle  à  laquelle  les  modernes  ont  donné  un  nom. 

*  Gressa,  dans  le  Casentino,  val  d'Arno  supérieur.  Au  pied  de  la  cclHoe 
oii  elle  s'élevait  coule  un  petit  cours  d'eau,  la  Gressa,  affluent  de  TArchiano 
(Kepetti,  11,  507). 

3  Vernia  ou  Vemio,  dans  le  val  de  Biscnzio,  diocèse  de  Pistoia,  à  14  mil- 


(An.  1259)  ENTRE  SIENNE  ET  FLORENCE.  465 

fief  florentin,  à  un  jeune  homme  encore  mineur,  Ales- 
sandro  des  Uberti.  Un  Uberli  gratifié  par  des  guelfes, 
c'tUait  un  fait  sans  exemple  ;  mais  cet  infidèle  héritier  du 
plus  gnmd  nom  gibelin  avait  répudié  toutes  les  traditions 
do  sa  famille*,  et  il  élail  si  ferme  en  sa  foi  nouvelle  que, 
bien  des  années  plus  tard,  en  1275,  il  léguait  par  testa- 
ment, si  ses  fils  mouraient  sans  lignée,  les  deux  terres 
qu'il  tenait  de  Florence  à  ce  qu'on  appela  bientôt  la  mana 
ffuelfUy  c'est-à-dire  aux  biens  communs  de  ce  parti". 

L'historien  de  Sienne  mentionne  quelques  cavalcate^ 
(jael(|ues  scorrerie  ou  incursions  sur  le  territoire  sien- 
nois';  mais  les  intempéries  de  l'hiver,  et,  le  printemps 
venu,  des  nouvelles  graves  faisaient  languir  ces  insigni- 
fiantes hoslililés.  Gênes,  alliée  des  Florentins,  venait  de 
voir  sa  flotte  brûlée  par  les  Vénitiens  à  Ptolémaïs,  et,  tout 
enlière  à  la  vengeance*,  n'avait  plus  d'yeux  que  pour 
rOrienl*.  Venise,  jusqu'alors  favorable  aux  guelfes,  se 
rapprochait  de  Pise  et  de  Manfred,  pour  ne  pas  perdre  le 
fruit  de  sa  victoire  sur  les  Génois*.  Sans  alliés  au  dehors 
quand  Fisc  retrouvait  le  loisir  de  prendre  part  aux  quê- 
tes au  nord  de  Pralo,  et  24  à  Touest  de  Florence.  —  Mangona,  dans  le  val 
de  Sicve,  sur  Téperon  de  Montcpiano,  qui  sépare  la  vallée  supérieure  de 
laSieve  de  celle  du  Bisenzio  (Repetti,  V,  697,  III,  42). 

*  Villani,  VI,  68.  —  Stefani,  U,  119. 
«  Villani,  VI,  69.  —  Slcfani,  II,  119. 

^  Malavolti,  part.  II,  1. 1,  f*  1  v^  Les  chroniqueurs  florentins  ne  parlent 
pas  de  ces  petites  expéditions,  mais  M.  Paoli  (p.  10)  montre  tiès-bien  que 
c*est  à  Malavolti  qu'il  faut  ajouter  foi. 

*  Annal,  genuens.,  1.  M,  R.  I.  S.,  t.  VI,  525. 

*  Gènes  faisait  alliance  avec  Michel  Paléologue  pour  reconquérir  Constan- 
tinople  sur  les  Latins,  c'esl-à-diro  sur  les  Français  (Ibid.y  p.  528). 

«  Andreœ Danduli  Chron.,  c.  vu,  §  8,  9.  R.  I.  S.,  t.  XU,  365.  Telles  sont 
les  causes  de  Tinertie  des  Florentins  à  ce  inomenl.  Léo  veut  les  voir  (I.  VU, 
c.  I,  t.  II ,  p.  36),  dans  le  désir  d'épuiser  les  ressources  pécuniaires 
de  Sienne  ;  mais  Florence  eût  perdu  à  ce  jeu  autant  que  gagné,  puisqu'elle 
devait  aussi  se  tenir  sous  les  armes. 

BIST.    DE   FLOREIICB.    —   1.  30 


466  PREMIERS  SECOURS  (Ah.  1259) 

relies  continentales,  Florence  temporisait.  Elle  se  prépa- 
rait à  la  lutte,  mais  ienlement,  avec  circonspection.  Elle 
mettait  en  ordre  les  compagnies  du  peuple,  leur  distribuait 
les  gonfalons,  entamait  des  pratiques  avec  les  guelfes 
siennois^  mais  Sienne  en  poursuivait  de  plus  efficaces 
avec  Manfred.  Jusqu'alors  elle  n'avait  obtenu  de  lui  que 
de  bonnes  paroles.  Les  cent  cavaliers  promis  à  Farinata 
des  Uberti  n'avaient  pas  même  pris  encore  le  chemin  de 
la  Toscane.  Par  lettres*,  par  ambassadeurs,  elle  deman- 
dait instamment  au  roi  un  capitaine  et  des  gens  d'armes  '; 
pour  le  bien  disposer,  elle  l'exhortait  à  prendre  la  cou- 
ronne impériale,  et  elle  refusait  d'accepter  des  présenls*. 
Flatté  dans  son  ambition,  comme  dans  sa  lésine, 
Manfred  remerciait  en  termes  chaleureux  de  si  commodts 
alliés.  Il  déclarait  (11  août  1259)  aimer  leur  ville  plus 
que  toute  autre  d'Italie.  Il  annonçait  «  le  prochain  dépari 
d'un  capitaine  de  sa  cour  et  même  de  son  sang,  avec  des 
hommes  d'armes  en  nombre  suffisant  pour  changer  en 
voies  planes  les  voies  escarpées  et  gouverner  la  province 
en  paix*.  »  Cette  fois  l'effet  suivit  de  près  la  promesse. 
Arrivèrent    successivement   à  Sienne   un  capitaine  du 


*  Consiglio  délia  Campana,  VUI,  90,  ap.  Paoli,  iO. 

*  Ârch.  de  Sienne,  Biccherna,  XXIII,  p.  18,22.  Paiement  de  deux  couT' 
riers  qui  portent  des  lettres  de  la  commune  à  Manfred.  Août  1259,  ap.  Paoli, 
p.  13. 

'  «  Potestutein  pro  vestro  regimine  exhibi  vobis  pro  fuluro  anno  a  oostn 
celsiludine  huiiiiliter  implorastis.  »  (Lettre  de  Manfred  aux  Siennois,  7  oc- 
tobre 1259.  Arch.  de  Sienne,  Lettere  al  concistoro,  filzal,  ap.  Paoli,  p.  76.) 

*  Décision  prise  dans  un  conseil  tenu,  le  15  juillet  1259,  sur  la  propo- 
sition de  Provenzano  Salvani  (voy.  Paoli,  p.  15,  note  5). 

'  c  Ad  parles  ipsas  in  brevi ,  de  latere,  immo  de  sanguine  nostro,  talem 
capitaneuni  et  tantam  copiam  armatorum  cum  eo  curabimus  destinare,  quod 
in  vias  planas  aspera  commutabit,  provinciaiu  ipsam  in  pace  reget.  t  (Arch. 
de  Sienne,  LetLere  al  concistoro,  iilza  1,  publiée  par  Saint-Priest,  1,  371- 
372,  et  un  fragment  par  M.  Paoli,  p.  13.) 


An.  1!259)  DE  MANFRED  A  SIENNE.  467 

peuple,  un  potestal  \  et,  dans  les  derniers  jours  de 
décembre',  Giordano  d'Anglano,  comte  de  San  Severino, 
vaillant  chevalier,  cousin  germain  de  son  maître'.  On 
Tatlendait  avec  impatience.  De  nouvelles  lettres  du  gou- 
vernement siennois  l'avaient  relancé,  en  novembre, 
jusqu'au  fond  de  la  Fouille*.  Tout  était  prêt  pour  le 
recevoir:  les  hommes,  les  chevaux,  le  pain,  la  paille,  le 
foin,  les  logements*,  Targent  même,  car,  le  22  décembre, 
le  conseil  de  la  Oampana  lui  avait  volé  cinq  cents  livres 
comptant,  avec  des  honneurs  que  régleraient  le  capitaine 
du  peuple  et  le  poleslat*.  Au-devant  de  lui  on  envoya 
jusqu'à  Montecchiello,  dans  le  val  d'Orcia,  six  citoyens 
avec  deux  trompettes  dont  les  tuniques,  faites  aux  frais  de 
la  commune,  en  portaient  les  armes,  unies  à  celles  de  ce 
Messie  si  ardemment  désiré'. 

Grande  fut  la  déception  à  le  voir  suivi  d'une  poignée 


*  Voy.  Paoli,  p.  15,  note  5.  Des  lettres  de  Manfred,  en  date  du  7  oc- 
tobre 1259,  annoncent  Tenvoi  du  poteslat,  Francesco  de  Troghisio  (publiées 
par  M.  Paoli,  p.  76). 

'  Les  chroniqueurs  florentins  disent  en  juin  4260.  Mais  Malavolti  (part.  U, 
1. 1,  f*  5)  et  Toinmasi  (part.  I,  p.  501)  s*accordent  pour  décembre  125U,  et 
les  documents  des  archives,  qu'a  vus  M.  Paoli,  contirmcnt  leur  assertion 
(tov.  Paoli,  p.  14),  ainsi  qu'une  lettre  d'un  marchand  siennois,  à  la  date 
du  5  juillet  1260.  Voy.  Gargani,  Délia  lingua  volgare  nel  secolo  XIÏI*  in 
Siena,  p.  25,  Sienne,  18(i8. 

'  Son  père,  Bonifazio d'Ânglano ,  était  frère  de  Bianca d'Ânglano ,  mère 
de  Manfred.  Voy.  Gius.  de  Gesare,  Storia  di  Manfredi^  1.  IV,  n*"  17.  Les 
chroniqueurs  florentins,  on  l'a  vu  plus  haut  (p.  288),  disent  que  la  mère  de 
Manfred  était  de  la  famille  piémonlaise  des  Lancia. 

*  Arch.  de  Sienne,  Biccherna,  XXill,  p.  55  v",  39.  ap.  Paoli,  p.  14. 

'  Dès  les  premiers  jours  de  décembre,  on  faisait  rechercher  dans  le  con- 
tado  la  paille  et  le  foin  «  pro  militibus  venturis  ad  civitatcm  Senenscm  ;  t 
on  faisait  préparer  des  logements  «  militibus  domini  régis,  et  ad  faciendum 
fleri  panem  venalem  pro  militibus  domini  comitis  Jordani.  >  [Bicckernaf 
XXUI,  p.  44  v%  45.) 

^  Consiglio  délia  Campana,  IX,  13. 

'  Bicchema,  XXIV,  p.  38  v. 


408  MANFRED  SEIGNEUR  DE  SIENNE.  (An.  ii60) 

d'hommes  à  peine*.  Sa  promesse  que  «  les  autres  vien- 
draient bientôt*  »  n'était  que  médiocrement  rassurante. 
Aussi  les  deux  ambassadeurs  de  Sienne,  qrji  étaient  depuis 
novembre  à  la  cour  de  Manfred,  y  restèrent-ils  jusqu'en 
lévrier,  le  sollicilant  de  tenir  sa  parole.  Lui,  il  n'en  avait 
nul  souci.  Son  désir  était  de  voir  gibelins  et  Siennois 
combattre  seuls  pour  sa  cause  sous  les  ordres  de  Giordano, 
et  ni  les  uns  ni  les  autres  ne  s'y  pouvaient  refuser.  Ils 
avaient  intérêt  à  la  suprême  direction  d'un  chef  expé- 
rimenté dans  l'art  de  la  guère,  ce  service  fût-il  le  seul 
qu'ils  reçussent  du  roi.  Ils  se  livrèrent  donc  sans  réserve, 
sinon  sans  regret.  Le  28  novembre  1259,  Bolgaro  de 
Postierla  s'intitulait  encore  «  potestat  de  Sienne  par  la 
grâce  de  Dieu  ;  »  le  11  février  1260,  Francesco  de  Tit)- 
ghisio  était  «  polestal  de  Sienne  par  la  grâce  de  Dieu  et 
du  seigneur  roi  de  Sicile*.  »  Jetant  aussitôt  le  masque, 
Giordano  cessait  d'annoncer  la  prochaine  venue  de  ses 
Allemands,  et  demandait  à  ses  hôtes  que  c<  pour  le  service 
commun  de  son  maître  et  de  Sienne  »  on  lui  donnât  en 
nombre  suffîsjmt  des  hommes  d'armes,  «  le  plus  tôt  et  le 
plus  secrètement  qu'il  serait  possible  *  ». 


*  Maiavolli  (part.  11,  1.  I,  f*  2  v*)  dit  bien  qu'il  amenait  a  800  cavalieri 
di  nation  tedesca  e  cou  certo  numéro  di  fanti  ;  »  mais  Tommasi  (part.  1, 
p.  501)  dit  «  con  pochi  armati  ;  »  or  800  cavaliers  étaient  pour  le  temps  uo 
chiffre  considérable.  L'assertion  du  Siennois  Tommasi  conGrme  celle  des 
chroniqueurs  florentins  sur  le  petit  nombre  d'hommes  d'armes  promis  à 
Farinata. 

*  i  llavendo  ordinato  che  gli  altri  quanto  più  tosto  lo  seguitassero.  > 
(Tommasi,  loc.  cit.) 

^  «  Dei  gralia  polcstate  senensi.  —  Dei  et  domini  régis  Sicilie  gratia  se- 
nensi  poleslate.  >»  (Docutnenli  per  la  storia  delV  arte  sanese^  raccolti  ed 
illuslraii  dal  Doit.  Gaetano  Milanesi,  t.  I,  p.  140,  142.  Sienne,  1854.) 

*  «  Per  serviziocomiine  del  suo  Re  c  délia  Repubblicaloro...  con  quella 
maggior  preslezza  e  più  segretaïuente  che  si  polesse.  »  (Malavolti,  part.  11, 
1.  1,  f  5  V.) 


(An.  1260)  ARMEMENT  DES  SIENNOIS.  469 

Ce  qu'il  voulait,  c'était  la  guerre,  quel  que  fût  l'ennemi, 
l/inaction  lui  pesait,  et  plus  encore  à  son  escorte  tudes- 
quo,  qui  n'en  relirait  d'autres  profils  que  sa  paie.  La 
guerre  était  aussi  le  vœu  des  Siennois,  sinon  encore  contre 
Florence,  du  moins  contre  la  ville  de  Grosselo,  conirc  les 
«  terres  »  de  Monteano  et  de  Montemassi,  trop  voisines  de 
Sienne  pour  n'en  pas  haïr,  et,  dans  l'occasion,  secouer  le 
joug.  Mais  scrupuleux  observateurs  des  formalités  légales, 
ils  frappèrent  de  stupéfaction  le  représentant  d'un  mo- 
narque absolu.  Pour  envoyer  au  dehors  l'armée  ou  un 
simple  corps  de  cavalerie,  il  fallait  que  la  proposition  en 
fût  faite  par  le  conseil  de  credenza,  et  que  le  conseil  général 
fût  consulté  trois  fois  en  trois  jours  différents*.  Si  urgente 
que  lût  une  prompte  entrée  en  campagne,  les  délibérations 
eurent  lieu  les  7,  8  et  9  janvier  1260.  Puis  on  mit  en 
mouvement  les  hommes  du  terzo  de  Camullia,  c'est-à-dire 
les  milices  d'un  tiers  de  la  ville,  accrues  de  celles  d'un 
tiersdela  banlieue*.  D'ordinaire,  la  banlieue  désignée  était 
celle  qui  confinait  au  terzo  envoyé  en  expédition;  cette 
fois  on  viola  la  règle,  pour  ne  pas  dégarnir  de  ses  défen- 
seurs naturels  la  région  la  plus  rapprochée  du  territoire 
florentin'.  L'éfûneuse  question  de  la  solde  des  Allemands 
ne  fut  pas  soulevée  :  cette  solde,  Manfred  la  devait  payer 
peut-être;  ce  fut  Sienne  qui  la  paya*.  Les  registres  de  ses 

*  Statutolly  Dist.  I,  p.  20,  ap.  Paoli,  p.  16,  note  3. 

*  8  janvier  1261.  Consiglio  délia  Campana,  IX,  21.  Malavolti,  part.  U, 
1.  1.  f»*  3  r  \\  A  r*. 

*  Consiglio  délia  Campana^  IX,  23.  Délibération  du  12  janvier  1260.  — 
Ces  lieux  sont  Val  di  Strove,  La  Badia  a  Isola,  Monlereggione,  Quercia- 
grossn,  Selvoli,  Cerreto.  —  Cf.  l*aoli,  p.  17. 

^  «  E  ogni  tre  mesi  furon  poi  pagali,  corne  si  giustifica  per  il  libre  di  Don 
Gui'dotto  monaco  di  San  Galgano,  camarlingo  di  Biccherna....  dal  principio 
di  gennaro  delf  anno  1254  iino  tuUo  giugno  del  1200....  dove  son  moite 
partite  di  denari  prestati  al  conte  Giordano  al  tempo  del  pagare  il  quartiere 
a  Tedeschi  e  gli  altri  suoi  soldati.  i  (Malavolti,  part.  II,  I.  I,  f*  3  r*.) 


470  NÉGOCIATIONS  (An.  12M) 

archives  sont  pleins  de  délibérations  ponrfournir  l'argeut, 
les  vivres,  les  armes,  les  machines,  pour  remplacer,  après 
les  trente  jour^  de  service  légal,  les  hommes  du  terzo  de 
Camullia  par  ceux  du  terzo  di  città  \  Tant  d'efforts  lurent 
enfin  récompensés  par  le  succès.  Le  5  février,  Grosselo 
prévint  Tassaut  en  ouvrant  ses  portes,  et  le  comte  Gior- 
dano,  s'y  fortifiant  aussitôt,  entreprit  la  tâche  singulière 
d'imposer  aux  vaincus  un  gouvernement  de  sa  façon*. 

Soumettre  la  Maremme  était  le  prélude  obligé  de  tout^ 
guerre  contre  Florence,  car  les  habitants  de  ce  pays  em- 
pesté en  étaient  les  alliés  naturels.  Une  attaque  de  leur  part 
sur  les  derrières  de  Sienne  l'eût  contrainte  à  diviser  ses 
forces,  à  peine  suffisantes,  pensait-on,  pour  affronter  sa 
redoutable  ennemie.  Or,  les  préparatifs  belliqueux  des 
Florentins,  leurs  hardis  propos  sur  Manfred,  inspiraient 
aux  Siennois  de  vives  inquiétudes.  I/C  17  mars,  de  concert 
avec  Giordano,  ilsenvoyaientau  roi  le  plus  habile  et  le  plus 
autorisé  d'entre  eux,  Provenzano  Salvani,  avec  prière  de 
pourvoir  «  bien  et  honorablement  aux  affaires  de  la 
Toscane'.  »  C'était  à  leur  tour  de  ronger  leur  frein  avec 
impatience.  Le  comte  leur  avait  fait  attendre  un  mois 
plein  la  désignation  d'un  de  ses  conseillers  qu'on  jugeait 
expédient  d'adjoindre  aux  ambassadeurs,  et  Manfred  n'était 
pas  plus  empressé  à  répondre  que  le  comte  à  supplier  *. 

Il  fallait  se  hâter  cependant  :  les  Florentins  avaient 


^  Voy.  le  détail  et  les  indications  dans  Paoli,  p.  i6,  17. 

«  Mnlavolti,  part.  II,  1.  I,  p.  5  v*. 

^  «  Beneethonorifice.  »  [Comiglio  délia  Campanûy  IX,  46-93  f*.  Déli- 
bération du  26  janvier  1260.  Voy.  Paoli,  p.  19.) 

*  Le  projet  de  cette  ambassade  est  du  26  janvier  ;  la  décision  déCnilite 
du  26  février  ;  le  départ  de  l'ambassade  du  1 7  mars.  (Consiglio  délia  Cani' 
pana,  IX,  46  V,  76,  79  r.  —  Biccherna,  XXIV,  51  V.  Malavolti,  part.  H, 
1. 1,  f»  6  ▼•,  7  V.  Tommasi,  ï,  584.  Paoli,  p.  18, 19.) 


(Ah.  4260)  DES  DEUX  PARTIS.  471 

secoué  la  torpeur  des  premiers  jours.  En  quéle  d'alliés, 
ils  sollicitaient  Alphonse  X  de  Castille.  Ce  prince,  qu'on 
surnommait  le  Sage,  c'est-à-dire  le  savant  ou  l'astrologue, 
étail  gibelin  de  naissance  par  son  aïeul,  Philippe  de 
Souabe,  et  de  pratique  par  son  accord  avec  Pise,  comme 
avec  Eccclino  de  Romano.  Toutefois,  le  saint-siége 
comptait  sur  son  bras  pour  attaquer  et  abattre  l'illégi- 
time détenteur  de  Naples  et  de  la  Sicile  ^  BrunettoLatini, 
le  docte  et  renommé  maître  de  Dante,  chargé  de  cette 
ambassade,  avail-il  pour  mission  de  faire  briller  aux 
yeux  du  Castillan  celte  couronne  impériale  que,  depuis 
trois  ans,  il  disputait  à  Richard  de  Cornouailles ,  sans 
autre  droit  que  le  sang  de  ses  veines  ?  On  serait  tenté  de 
le  croire,  car  il  marquait  aux  guelfes  les  plus  bienveil- 
lantes dispositions'.  Mais  il  vivait  dans  les  nuages  ou 
dans  les  astres  ;  il  dressait  des  tables  astronomiques  au 
lieu  de  gouverner  ses  peuples.  La  lenteur  espagnole 
aidant,  il  prolongea  si  longtemps  une  négociation  si 
simple,  que  l'ambassadeur,  à  son  retour,,  trouva  l'am- 
bassade inutile,  et,  ne  pouvant  rentrer  dans  sa  patrie, 
dut  se  condamnera  l'exil. 

D'autre  part,  en  janvier  1260,  alors  que  le  comte 

*  Villani,  VI,  73.  Brunetto  Latini  dit  luirinèine  : 

Esso  commune  saggio 

Hi  fcce  suo  messaggio 
AH'alto  Re  di  Spagna, 

Ch'era  Re  d'Alemagna... 
El  io  presi  campagna, 

E  andai  in  Ispagna, 
E  feci  l'ambasciata 

Ghc  mi  fu  comandata. 

(//  Tesoretto  di  ser  Brunetto  Latini,  p.  13.  Ct.  Bonaïni,  loc.  cit.,  p.  183.) 
«  Memorias  de  Alphonso  el  Sahio,  cités  par  Fauriel,  Hâi.  liit.  de  la 
France,  XX,  280. 


An  PRÉPARATIFS  MILITAIRES  (An.  1^ 

Giordano  était  encore  retenu  devant  Grosseto^  les  Floren- 
tins renouvelaient  leur  éternelle  enireprise  de  ravitailler 
Monlalcino.  Pour  y  faire  obstacle,  il  fallut  dégarnir  Tar- 
mée  de  siège,  envoyer  des  cavaliers  à  San  Quirico,  As- 
ciano ,  Montecchiello,  Corsignano ,  et  barrer  toutes  les 
routes  au  convoi  de  ravitaillement.  Un  «  sage  »  sien- 
nois,  adjoint  au  capitaine,  veillait  à  ce  quMl  «c  n'arrivât 
rien  de  dommageable  à  la  commune  de  Sienne  ^  »  Ja- 
mais jusqu'à  ce  jour  les  deux  rivales  ne  s'étaient  à  ce 
point  observées,  n'avaient  mis  à  leurs  préparatifs  belli- 
queux autant  de  prudence  et  de  soins.  Il  existe  aux  ar- 
chives florentines  un  précieux  manuscrit  où  sont  réu- 
nies toutes  les  mesures  prises  pour  assembler  et  orga- 
niser l'armée,  en  vue  de  celte  grande  expédition  *.  C'est 
la  première  fois  que  des  documents  positifs,  se  rapportant 
en  nombre  à  un  même  ordre  de  faits,  y  répandent  comme 
des  flots  de  lumière.  Entrer  ici  dans  quelques  détails,  ce 
sera  tout  ensemble  mettre  aujour  la  vie  militaire  des  Flo- 
rentins et  les  actes  préparatoires  de  la  lutte  décisive  qu'ils 
allaient  engager*. 


*  Coruiglio  délia  Campana,  IX,  47  ▼•.  Paoli,  p.  17,  18. 

'  Ce  manuscrit  se  compose  de  six  registres  :  i*  Noms  des  officiers  de 
Tarmée  et  des  délibérations  du  potcstat  et  des  capitaines  (9  février- 
26  août  1260),  p.  1-39.  —  2*  Promesses  faites  par  les  Recteurs  et  les  peu- 
ples pour  approvisionner  de  grains  Montalcino  (7  juillet-22  août),  p.  40-75. 
—  5*  Engagements  des  marchands  d'apporter  des  vivres  à  Tarmée  et  i  Mon- 
talcino (7-51  août),  p.  76-117.  —  4'*  Cavallate  pour  le  sestiere  de  S.  Pan- 
crazio  (25  aoùt-1»'  septembre),  p.  118-125.  —  5"  Registre  des  pedoni  ou 
fantassins  (26  aoùt-2  septembre),  p.  126-147.  —  6*  Statuts  de  Parmée  d(^ 
libérés  par  le  potestat  et  le  capitaine  (11  mars-6  mai),  p.  148-154.  Le  titre 
est  :  Libro  de  la  conducta  et  del  campo  del  œmunedi  Fiorenza,  alquale 
libro  H  fu  tollo  quando  fummo  sconfitti  a  Montcaperti.  Ârch.  di  Stato, 
class.  xm,  Dist.  U,  n"*  1.  Ricotti  (I,  134  sq.)  a  fait  de  ce  précieux  document 
une  excellente  analyse. 

'  L'instructif  ouvrage  de  Ricotti  sur  les  mercenaires,  quoiqu'il  rap- 


^AIl.  1260)  DE  L'EXPÉDITION  FLORENTINE.  473 

Le  l***  janvier  1260,  Jacopino  Rangoni,  de  Modène, 
avait  pris  possession  de  la  charge  de  poteslat*.  Élu  pour 
un  an,  on  lui  réserv;iit  le  commandement  de  l'expédition 
projetée.  C'était  en  son  nom  et  par  sa  volonté  que  s'en- 
voyaient les  lettres,  que  s'expédiaient  les  ordres  de  ser- 
vice, que  se  mettaient  en  marche  les  différents  corps  de 
l'armée.  Le  9  février  suivant,  douze  capitaines  de  guerre 
étaient  nommés,  deux  par  sestiere^  pour  entrer  en  fonc- 
tions le  jour  même.   Ils  appartenaient  pour  la  plupart 
aux  grandes  familles  de  Florence,  aux  Ridolfi,  aux  Ghe- 
rardini,  aux  Ristori,  auxCavalcanti,  auxSpini,  auxTor- 
iiaquinci,  aux  Tosinghi,  aux  Falconieri  '.  Ils  ne  devaient 
pas  tous  faire  campagne  :  quelques-uns  restaient  en  ville 
pour  y  maintenir  le  bon  ordre  et  y  pourvoir  aux  muni- 
tions de  guerre,  aux  approvisionnements,  aux  levées  nou- 
velles, si  le  potestat  réclamait  des  renforts.   Mais  ils 
avaient  tous  mission,  chacun  dans  son  quartier,  d'orga- 
niser les  compagnies  et  d'en  désigner  les  chefs.  Chaque 
quartier  fut  tenu  d'en  fournir  une  d'arbalétriers,  une  de 
cavalerie,  une  d'infanterie  et  une  d'archers.  Chaque  com- 
pagnie eut  à  sa  tête  un  banderaio  ou  porte-bannière,  un 
ou  deux  conseillers,  un  ou  deux  distringitori^  chargés  de 
ramener  dans  les  rangs  quiconque  s'en  écarterait'*,  un 


porte  à  Tappendice  plusieurs  documents  tirés  du  Libro  di  Montaperli,  ne 
saurait ,  pour  nous  ,  en  tenir  lieu ,  car  il  embrasse  toutes  les  institu- 
tions militaires  des  Italiens  et  no  dislingue  pas  toujours  les  temps.  \\ 
s'agit  ici  des  Florentins  et  de  la  première  grande  bataille  qu'ils  aient 
lifrée. 

*  Liste  des  Officiales  foremes. 

*  Leurs  noms  ont  été  publiés  par  Ammiraloet  par  Ricotti,  1. 1,  append., 
doc.  C,  copié  dans  le  Lihro  di  Montaperti, 

«  Ad  distringendum  de  rétro  milites ,  ut  vadant  stricte  ad  schieras.  » 
(Uhro  di  Montap.) 


474  LES  CORPS  SPÉCIAUX.  (Aa.  1360) 

bmideraio  délie  poste  ^  pour  préparer  les  logements,  un 
officier  préposé  aux  arbalètes ,  un  aux  guasti\  un  aux 
marchés*. 

Deux  sestieri  se  réunissant  pour  former  une  compagnie 
depavesari^  il  suffisait  de  trois  délégués  à  la  garde  des 
pavois  ou  boucliers  \  Quatre  avaient  Tordre  de  veiller 
aux  flèches,  deux  aux  mules  et  aux  bétes  de  somme  \ 
deux  au  transport  des  roues,  marteaux  et  enclumes.  Deux 
commandaient  aux  corps  spéciaux  d'ouvriers  qui  ma- 
niaient la  |)elle,  la  sape  '^  la  bêche,  la  scie,  le  pieu,  le 
rabot,  et  qu'on  appelait  mdgintriy  ou  nuiestri  di  pielra  e 
legnume^  maîtres  de  la  pierre  et  du  bois.  Trois  devaient 
acheter  du  pain  et  l'envoyer  au  camp,  trois  l'y  recevoir*, 
quatre  pourvoir  en  ville  aux  approvisionnements\  six 
présider  à  la  construction  des  machines  de  guerre  dans 
des  localités  peu  éloignées  de  Sienne",  deux  enrôler  les 
archers,  arbalétriers  et  lanciers  qui  accompagnaient  la 
cavalerie  *,  six  faire  élire  les  gonfaloniers  dans  le  œritado 


*  «  Qui  portare  debent  banderias  guastorum  et  coadjutores  eorum.  > 
(/Wrf.,p.  59,  11  féyrier.) 

*  «  Qui  portare  debenl  banderias  mercati.  >  (Ibid,) 

'  OItrarno,  60  ;  San  Pier  Schemggio,  64  ;  Porta  di  Duomo,  5t  ;  San 
Pancrazio,  40  ;  Borgo,  40  ;  Porta  San  Piero,  50.  (Ihid.y  p.  64.) 

*  «  Qui  debent  portare  insignias  salmerie.  t  (Ibid.) 

>  «  Duo  offitiales  super  magistris....  qui  debent  portare  insignias palarum 
et  marrarum.  »  (Ibid.) 

®  •  Super  pane  communis  in  exercitu.  »  (Ibid,,  p.  3.  15  avril,  et  p.  69, 
1*'  avril.)  Ils  devaient  avoir  des  serviteurs  k  Florence,  •  pro  insachando  et 
gubemando  pane,  »  à  Tarmée,  c  pro  recipiendo  et  vendendo.  »  (ïbid.^  p.  5, 
15  avril,!,  5,  4.) 

^  <  Super  foro  victualium  in  civitate.  >  (Ibid.,  p.  64.) 

>  •  Ad  faciendum  fieri  hedifîcia  in  locis  infrascriptis  :  Poggibonzi,  Sm 
Donato  in  poggio,  Montevarchi.  »  (Ibid.,  p.  64.) 

^  f  Super  eligendis  et  scribendis  balistariis,  arcatoribus,  et  hominibus 
cum  lanceis  in  civitate,  qui  vadant  cum  militibus  quaodo  equitant.  »  (Ibid.i 
p.  67,  3  mars.) 


(An.  1260)  LES  DIVERS  OFFICIERS.  475 

et  exercer  sur  Tarmée  une  active  surveillance  Ml  y  avait 
en  ou  Ire  deux  camerlingues  ou  officiers  payeurs,  et  trois 
chirurgiens,  dont  un  médecin,  pour  soigner  «  les  bles- 
sures, les  fièvres  et  autres  maladies*.  »  Le  médecin, 
maestro  Rogerio  desUbbriachire  cevait  une  paie  de  trois 
livres  par  jour,  les  chirurgiens  Berardi  etGianni  de  qua- 
rante sous  seulement^  Chacun  de  ces  officiers  avait  ses 
solliciteurs,  sescoadjuteurs,  ses  notaires*,  ses  messagers, 
ses  mulets,  ses  bêles  de  somme,  dont  le  nombre  était  fixé 
rigoureusement,  sauf  à  le  restreindre,  quand,  l'esprit  d'é- 
conomie ouvrant  les  yeux  aux  moins  clairvoyants,  on  eut 
reconnu  que  deux  hommes  ou  deux  mulets  pouvaient 
faire  la  besogne  de  quatre. 

Dès  le  10  février,  le  lendemain  même  du  jour  où 
avaient  été  élus  les  capitaines,  on  instituait  la  garde 
d'honneur  à  qui  était  confiée  la  défense  du  carroccio  et  de 
la  bannière  communale.  Le  porte-bannière  ne  devait 
marcher  qu'escorté  de  cent  lances*,  le  carroccio  qu'ac- 
compagné de  quarante-huit  cavaliers  et  cent  cinquante- 
un  perfoni*,  d'un   notaire,  de  huit  messagers,  de  huit 

*  «  Super  faciendo  eligi  vexilliferos  in  comitatu  et  super  faciendo  fieri 
custodiam  in  exercito.  »  (Ibid.y  p.  59.) 

*  «  Magister  Rogerius  medicus  filius  D.  Berii  de  Ubrîaco  electus  est  dicto 
die  per  duas  partes  capilaneorum  exercitus  supradicti  in  medicum  ad  eu- 
randum  et  Tidendum  infirmos  qui  febri  vel  alia  aegritudine  in  exercitu  gra- 
varentur.  Qui  mag.  Rogerius  deputatus  erateliam  et  electus  in  ciyitateFlo- 
rentie  medicus  cum  quibusdnm  aliis  ad  curanduin  illos  qui  in  exercitu  tuI- 
nerarentur.  »  (Ibid,,  p.  70,  8  avril.  Yoy.  aussi  Ricotti,  I,  136.) 

'  Lib,  M<ndap,y  p.  9,  10  mai. 

^  «  Solicitalores,  coadjutores,  notarii  illorum.  »  (Und,^  p.  59.) 

*  lÀh.  Mont,,  p.  3,  15  avril.  Lo  doc.  donne  au  porte-bannière  le  nom 
inconnu  de  Cavatorte. 

*  La  répartition  fut  faite  assez  inégalement  entre  les  Sesti  : 

CATAUni.  fARTÀMIin. 

Oltrarno 10  30 

s.  P.  Scheraggio 9  31 


476  LtQUIPEMENT.  (Am.  1360 

maestri^doni  quatre  élus,  de  quatre  paires  de  bœufs,  avec 
les  bêles  de  somme  nécessaires  à  transporter  la  grande 
lente  du  carroccio,  le  pavillon  [trabacco)  des  chefs,  el 
deux  autres  tentes  de  dimensions  moindres  pour  les  bou- 
viers, les  valels  et  les  messagers  ^  Les  bouviers,  au  nom- 
bre de  quatre,  avaient  le  droit  de  requérir  les  plusbeaui 
bœufs  où  ils  les  trouveraient.  Ils  conduisaient  ces  ani- 
moux,  en  quelque  sorle  sacrés.  Ils  en  «  tenaient  les  cor- 
des, comme  celles  des  chariots  et  du  victorieux  carroc- 


cio*.  » 


Les  chefs  désignés,  l'armée  se  formait  pour  ainsi  dire 
d'elle-même,  sous  leur  direction.  Tout  élail  prévu  et 
réglé  d'avance.  Chacun,  sans  aucun  salaire,  s'équipait  à 
ses  frais,  encourait  une  amende  pour  toute  pièce  de  son 
équipement  absente  ou  en  mauvais  état'.  Les  cavaliers 
ou  7nilites  fournissaient  en  outre,  selon  leurs  ressources, 
un  ou  plusieurs  chevaux.  C'était  ce  qu'on  appelait  avoir 
uneou  plusieurs  cara//a(^*.  Être  prêts,  au  premier  signal, 

CàVAI  IBM.  PA.5rTAMlII<. 

Borgo 8  21 

s.  Pancrazio 7  20 

PorU  Diiomo 7  t*5 

Por  San  Piero 7  24 

D'après  un  ms.  de  la  Riccardiana  ,ii"  1878  (Spoglio  degli  ufficiali  e  sol- 
daii  deir  esercilo  fiorenlino),  Cherrier  (UI,  103)  donne  seulemenl  le  chiffre 
des  fantassins,  qui  est  le  même,  et,  à  tort,  il  ne  ra[)porte  cette  organisation 
qu'à  la  seconde  expédition  de  Tannée  1260. 

*  Lih.  Mont,,  p.  3,  14  avril. 

*  «  lUis  quatuor  hoininibus  qui  dicuntur  gnilli,  qui  ducunt  et  deputati 
sunt  ad  ducendum  et  tenendum  funes  boTum  victoriosi  carrocii  et  carretta- 
rum.  »  (Lib.  Montap.,  p.  5.  25  avril.)  Us  recevaient  1 8  deniers  par  jour 
et  les  maesiri  du  carroccio  16  (Ihid), 

^  «(  Et  quicumquc  conlra  fecerit  et  ita  non  portavcrit  et  habucrit  in  exor- 
citu  dicta  arma  ut  dictum  est,  puniatur  et  condempnetur  de  sella  in  solidos 
20  florin,  parvor.,  etc.  »  {Lib.  Moniap,^  np.  Ricotli,  I,  app.,  doc.  G.)  Celle 
curieuse  pièce  énumère  toutes  les  parties  de  Tannement. 

Yoy.  un  article  de  M.  Ces.  Paoli  sur  les  Cavallate  dans  VÂrch,  stor.f 


(AN.  1260)  LES  DISPENSES.  477 

à  partir  sur  leur  destrier,  ne  le  prêter,  ne  l'envoyer 
jamais  hors  du  territoire,  était  pour  eux  d'obligation  si 
étroite,  que,  même  nommés  ambassadeurs,  recteurs  ou 
potestals,  ils  ne  pouvaient  sans  une  permission  expresse 
emmener  l'animal  favori.  Malades  ou  infirmes,  ils  le  de- 
vaient remettre,  après  estimation,  à  un  parentou  à  quel- 
que autre  personne  apte  aux  armes  par  son  âge,  sa  santé, 
sa  condition. 

Tout  citoyen  de  quinze  à  soixante-dix  ans  était  appelé 
sous  les  bannières,  sauf  ceux  qui  étaient  l'objet  d'une  dis- 
pense spéciale  ou  que  retenait  un  autre  service  public. 
Dans  le  nombre  des  citoyens,  comme  par  le  passé, 
n'étaient  pas  compris  les  «  pauvres  »,  jugés  indignes 
d'entrer  dans  les  milices,  bons  tout  au  plus  à  être  valets 
d'officiers  des  approvisionnements*.  Les  services  publics 
qui  dispensaient  du  service  mililaire,  c'étaient  la  garde 
de  la  ville,  des  forteresses,  des  prisonniers*.  Les  dispen- 
ses, fort  rares,  n'étaient  accordées  qu'aux  vieillards  et 
aux  malades;  encore  devaient-ils  être  employés  aux  mou- 
lins, où  Ton  faisait  la  farine  pour  le  pain  de  l'armée'. 
Y  avait-il  en  un  même  lieu  plusieurs  meuniers,  un  seul, 
le  plus  âgé,  restait  à  ses  meules.  On  accordait  plus  volon- 
tiers des  délais,  mais  de  courte  durée  et  pour  des  causes 
majeures  :  deux  tailleurs  en  obtenaient  un  de  huit  jours, 

3*  sér.,  1. 1,  part.  Il,  p.  60-61.  —  It  ne  faut  pas  confondre  ce  mot  avec 
celui  de  CamlccUe^  qui  signiQe  expédition  à  cheval. 

*  Les  SuperMeê  panis  in  civitale  gardaient  auprès  d'eux  quatre  servi- 
teurs pro  insachando  et  gubemando  pane,  qui  devront  être  pauvres,  est- 
il  dit,  et,  pour  ce  motif,  dispensés  d'aller  à  l'armée  (Lib,  Montap,,  p.  3 
15  avril). 

*  i  Exc^ptentur  ab  iis  qui  essent  positi  ad  custodiam  captivorum  et  civi- 
tatis  et  castrorum  et  terrarum  com.  Flor.  *  (Ibid,,  texte  ap.  Ricolti, 
doc.  C.) 

^  «  Pro  aptaiidis  molendinis.  »  (Ibid.,  p.  70.) 


478  LES  PÉNiUTÉS.  (As.  1^60) 

nfin  d'exéculer  et  de  livrer  une  commande  militaire, des 
coliverlures  pour  les  chevaux*.  Des  yeux  d'Argus  veil- 
laient à  œ  que  nul  n'échappât  à  Taccomplissement  de 
son  devoir  civique  :  un  certain  Guidingo,  fils  du  juge 
ser  Durnetti,  revenant  5  peine  d'un  long  voyage  aux  pays 
d'outre-mer,  recevait  l'injonction  de  se  présenter  au  po- 
lestat  et  de  rejoindre  l'armée*.  Aux  absents,  à  ceux-là 
mêmes  qui  étaient  autorisés  à  rester  en  ville,  on  imposait 
une  taxe  pécuniaire'.  On  pouvait  bien,  pour  trente  sous, 
s'exempter  d'être  arbalétrier,  et  pour  quinze,  d'être 
archer,  mais  on  devait  alors  servir  parmi  les  pedoni\ 
Quiconque,  aux  premiers  sons  de  la  cloche  communale, 
ne  rejoignait  pas  sa  compagnie,  était  condamné,  fantas- 
sin, à  vingt-cinq  livres  d'amende,  cavalier,  à  cinquante, 
gonfalonier,  à  deux  cents,  sans  préjudice  d'autres  peines 
et  incapacités'.   La  ville  qui  accueillait  ou  ne  dénonçait 
pas  un  réfractaire  fugitif  était  rendue  responsable,  la 
maison  qui  l'avait  reçu,  rasée";  lui-même,  il  voyait  son 
nom  voué  à  Tinfamie  dans  tous  les  conseils  publics  et  à  la 
messe  solennelle  du  premier  dimanche  de  chaque  mois". 


*  «  Âd  aptandum  coverlas  equorum  cura  multas,  utdiiit,  habeat  ad  coin' 
plcndum.  »  (Ibid.,  p.  3,  i4  avril.) 

*  «  De  ultramarinis  partibus...  Injunctum  fuit  sibi  in  dicta  civitate  Flor. 
per  ofQciales  communis  quod  ad  présentera  exercitum  venire  curaret,  et  se 
dicte  potcstiitis  conspcctui  presentaret.  »  (IbUl.y  p.  9,  iO  raai.) 

5  Cane^trini,  Delta  milhia  italiana.  (Àrch.  slor.,  \'*  série,  XV,  21.) 

*  Ricolti,  1,  157-17)8. 

*  Ibid.y  ap.  Ricolti,  doc.  C. 

^  «  Domus  in  qua  repertus  ossct  miles,  destruntur  nisi  soherit.  »  Corn. 
Flor.,  1.  XXV  (Ibid.),  Celle  singulière  corapensation  élail  réduite  à  10 1.  pour 
le  pedone. 

'  «  Qualibet  die  dominica  prima  mensis  post  excrcilura  dicli  taies  non 
facientcs  exercitum ,  per  ccclesias  civitatis  et  coraitalus  Florentic  publiée, 
dura  missa  canatur,  debeant  nominari,  et  ))ote^tas  ipsos  taies  in  consilio 
quolibet  mense  semel  debeat  legi  facere  nominatim.  »  (Ibid,) 


(An.  1260)  LA  LEVÉE  SUR  LE  TERRITOIRE.  479 

De  fortes  amendes  frappaient  le  citoyen  qui  donnait  un 
faux  nom,  Tami  qui  répondait  pour  un  autre,  le  notaire 
qui  usait  de  fraude  dans  les  listes  d'enrôlement.  Nul  ne 
pouvait  être  excusé  ou  absous  de  ces  fautes,  comme  de 
tout  manquement  à  ce  genre  de  devoirs,  que  par  le  po- 
testat,  les  anziani,  le  capitaine  du  peuple,  les  capitaines 
de  Uarmée,  moyennant  un  acte  légal*. 

Arrêté  le  11  mars  1260  «  dans  la  chambre  du  potes- 
lat,  dans  la  maison  des  fils  d'Abati'  »,  ce  règlement, 
dont  nous  supprimons  bien  des  détails,  ne  devait  être 
confirmé  que  le  5  avril  suivant,  dans  un  parlement  public 
tenu  sous  les  voûtes  de  Santa  Reparata,  en  présence  du 
c^ipilaine  et  des  anziani^.  Mais  ce  n'était  là,  en  quelque 
sorte,  qu'une  formalité  :  les  magistrats,  aulorisés  par 
l'usage  à  préjuger  le  vote,  poursuivaient  dans  l'intervalle 
leurs  préparatifs.  Avant  même  le  11  mars,  l'ordre  avait 
été  donné  d'armer  le  territoire,  d'y  faire  la  levée.  Dès  le 
25  février,  les  communes  de  Gangalandi,  Pontormo,Mon- 
tevarchi,  étaient  invitées  à  se  pourvoir  d'une  bannière  et 
d'une  tente*,  à  présenter  chacune  un  capitaine  à  la  dé- 
signation delà  commune.  Le28,  ces  présentations  étaient 
faites  :  elles  portaient  toutes  sur  des  citoyens  de  Florence. 
Le  même  jour,  l'assesseur  du  potostat  et  les  capitaines  de 
l'armée  procédaient  à  l'élection  de  ces  officiers  pour  ces 


*  c  iNec...  possit....  aliquis  eorura  excusari  vel  absolvi,  nisi  haberet  li- 
centiam  a  polestate,  capitanco  et  anlianis  et  capitaneis  exercitus,  ita  quod 
licentia  data  appareat  pubiicum  instrumeutuin  scriptum  manu  legalis  no- 
ta rii.  •  (Ibid,) 

*  «  In  caminala  dictse  potestalis,  in  domo  filiorum  Âbatis.  »  {Ibid.) 
'  Ibid, 

*  ff  Unum  vexillum  et  unutn  tentorium  pro  serviliis  comunis  in  exercitu 
mclius  faciendis.  »  (Ibid.,  p.  66.)  —  Gangalandi,  dans  le  val  d'Arno,  sous 
Florence.  C'est  le  lieu  appelé  maintenant  Laslra  a  Signa.  Pontormo,  à  moins 
d^un  mille  à  Test  d'Empoli  (Repetli,  U,  396,  IV,  541). 


480  MESURES  PRISES  (ia.  1^60) 

pn  misses,  et  faisaient  de  même  pour  chacune  des  autres 
successivement*. 

Leurs  obligations  variaient  selon  leurs  ressources,  leur 
population,  et  peut-être  aussi  leur  zèle.  Ce  zèle  élait  géné- 
ralement assez  tiède,  puisqu'une  fois  l'armée  en  marche, 
il  fallut  nommer  cinquante-deux  olficiers  «  pour  faire  assi- 
gner et  présenter  les  habilants  du  comitat*.  »  Monlevarchi 
devait  envoyer  cent  hommes  vaillants  et  bien  armés;  Mon- 
tenmrlo  deux  cents,  avec  leurs  marchands  et  leursdenrées*; 
Montelungo,  Sasso,  Caposelve,  la  moitié  de  leurs  habi- 
tants *.  Des  Florentins  se  rendaient  dans  ces  «  terres  »,  pour 
désigner  les  gens  tenus  à  prendre  les  armes,  les  sapeurs, 
les  guaslalori  qui  y  formaient  le  gros  du  contingent,  les 
cavaliers  en  petit  nombre  dont  les  principaux  habitants 
étaient  requis.  A  ceux  qui  restaient  le  soin  de  garderie 
pajs,  de  pourvoir  aux  approvisionnements,  de  recueillir, 
de  remettre  en  état   les  boucliers.  Des  absents  on  fil, 
comme  à  Florence,  une  liste  à  part',   pour  les  frapper 
d'une  taxe  spéciale '^.  Des  recteurs  qui  gouvernaient  les 
paroisses  on  exigea  de  formelles  promesses,  louchant  les 
mesures  de  grains  qu'elles  devaient  fournir.  Aux  poles- 
tats  des  pays  par  où  devait  passer  l'armée  on  écrivit  des 
lettres  d'avis,  pour  qu'ils  préparassent  tout  ce  qui  lui 
était  nécessaire.   On  avança  de  l'argent  aux  voituriers 

*  Pour  Cerlaldo  et  Passignano  (Val  di  Pesa,  juridiction  de  Poggibonzi), 
l^éleclion  avait  lieu  le  9  mars  {Ibid.). 

*  «  Ad  fncieiidum  assignari  et  presenlari  comitatinos.  »  (Ibid.,  p.  8.) 
'  «  Oiniies  ctiam  mercalores  cum  mercalo.  •  (Ibid.,  p.  5,  14  a?ril.) 

*  Ibid.  15  avril.  Plusieurs  localités  en  Toscane  portent  ces  noms,  et 
elles  ne  se  trouvent  souvent  ni  sur  les  cartes  ni  diins  les  dictionnaires  géo- 
graphiques. U  s'agit  ici  de  localités  du  val  d'Ârno  supérieur.  Il  y  avait  ua 
(iaposelve  à  trois  milles  de  Montevarchi,  une  Badia  del  Sasso  dans  le  Casen- 
tino  (Voy.  Repetti,  I,  461,  V,  2(12). 

^  Lib.  Monlap,,  ibid.  Canestrini,  Arch.  slor.j  \'*  série,  XV,  21.  . 


(An.  1260)  DANS  LK  GONTADO.  4SI 

chargés  des  transports*.  On  incorpora  dans  l'armée  le 
plus  grand  nombre  possible  d'habitants  du  Mugello, 
jugés  moins  dangereux  au  milieu  des  guelfes,  sur  les 
champs  de  bataille^  qu'ils  n'étaient  dans  leurs  montagnes . 
Ceux  qu'on  n'en  put  arracher  furent  astreints  à  une  ré- 
sidence fixe  durant  toute  la  guerre.  Aux  plus  sûrs  fut 
confiée  la  garde  des  lieux  où  l'autorité  du  vicaire  était 
mal  reconnue  *.  Divers  Florentins,  propriétaires  dans  ces 
contrées,  obtinrent  d'y  rester  pour  défendre  leurs  biens, 
et  d'y  accueillir  au  besoin  des  amis'.  Ainsi,  Bussa  délia 
Vigna,  du  quartier  de  sanPierSchcraggio,  était  autorisé, 
la  nuit,  à  garder  dans  sa  villa  six  hommes  exemptés  du 
service  des  cavallate\  à  condition  de  se  mettre,  le  jour, 
à  la  disposition  du  vicaire.  Les  potestats  des  «  terres  » 
voisines  recevaient  ordre  de  lui  prêter  main  forte,  s'il  les 
en  requérait*. 

Aux  milices  de  la  ville  et  du  contado  devaient  se  joindre 
divers  corps  de  mercenaires.  Des  «  bons  hommes,  no- 
taires légaux,  »  en  enrôlaient  partout ,  jusque  dans  laRo- 
magne  et  la  Lombardie*.  Ils  les  groupaient  par  com- 
pagnies de  cinquante  cavaliers,  ayant  chacune  deux  capi- 
taines et  un  connétable^  élus  par  le  potestat  et  les  capi- 
taines de  l'armée.  Les  mercenaires  servaient  à  leurs  ris- 
ques et  périls \  Faisaient-ils  des  prisonniers,  ils  les  pré- 

*  Yoy.  dans  Ricotti,  t.  I,  app.,  le  doc.  A. 

*  Lib.  Mont,,  p.  70,  7  avril. 

'  «  Que  domus  dicitur  esse  magna  et  apla  ad  defensionem  et  utilis  in 
contrata  ad  obslandum  exinde  inimicis  et  refugium  etiam  hominum  et  per- 
sonarum.  »  (/frùi.,  p.  7i,  14  ayril.) 

*  i  Qui  equos  non  habent  pro  communi.  t  (Ibid,) 
»  Ibid. 

®  «  Unus  bonus  homo  et  legalis  notarius.  »  (Ibid,,  p.  67.) 
T  Ricotti,  1,  157. 

^  «  Ad  eorum  risicum  et  fortunam  in  personis,  equis,  armis  et  rébus.  > 
Lib,  MotU.,  p.  67.) 

■I8T.  DB  PLORBHCB.    —  1.  31 


482  LES  MERCENAIRES.  (Ah.  1260) 

sentaieol  auxdits  potestat  et  capitaine,  chargés  de  les 
recevoir  en  payant  dix  livres  pour  chacun  aux  frais  de  la 
commune,  ou  de  les  refuser  en  laissant  à  qui  les  aurait 
pris  le  droit  de  les  vendre,  de  les  échanger,  de  les  dé- 
livrer. Florence  promettait  des  indemnités  pour  les  che- 
vaux morts,  hle>sés  ou  estropiés  à  l'armée^  d'après  Téva- 
1  nation  des  maréchaux  ^ 

Ces  conditions,  parussent-elles  onéreuses,  ne  pouvaient 
être  discutées  :  on  n'en  faisait  point  de  plus  favorables 
aux  Florentins  des  cam//ate.  L'important,  c'était  la  solde. 
L'opulente  commune  payait  bien  et  régulièrement  :  elle 
vit  donc  affluer  les  mercenaires*.  Par  un  de  ces  contrats 
on  peut  juger  des  autres.  Le  31  mars,  le  potestat,  le  ca- 
pitaine du  peuple'  et  les  anziani  acceptaient  l'offre  du 
Milanais  Pictro  de  Bizacasse  d'entrer  avec  cinquante  ca- 
valiers au  service  de  Florence  pour  deux  mois  et  même 
plus,  à  la  volonté  des  magistrats,  moyennant  un  salaire 
de  huit  livres  de  petits  florins  par  cheval  et  un  sauf-con- 
duit pour  lui  et  les  siens,  pourvu  qu'il  ne  se  trouvât 
parmi  eux  aucun  citoyen  ou  sujet  de  la  commune  banni 
ou  condamné  pour  homicide,  faux,  vol,  incendie,  tra- 
hison ou  rébellion  *.  Plus  tard,  quand  l'armée  fut  en 
marche ,  le  territoire  même  de  Sienne  fournit  des 
mercenaires  isolés  qu'on  payait  intégralement,  selon 
leur   importance  sans  doute,  les  uns  sept  livres  dix 


*  Lib.  Mont,  y  p.  68,  9  mars.  H.  Paoli  a  publié  ce  document  dans  son 
arlicle'sur  ïescavallate  (Arch.  stor.^  5*  sér.,  t,  I,  pari.  II). 

2  Ricolli,  I,  157. 

^  Il  se  nommait  Filippo  Visdomini,  de  Plaisance.  Yoy.  la  liste  des  Of^ 
ciaîes  foreuses, 

^  ff  Exceptis  civibus  et  comitatinis  florcntinis  qui  pro  bomicidio  Tel  fal- 
samento  seu  furto  vel  incendio  aut  (radimento  vel  rebelliooe  exbanaiti  vel 
condempnati  reperirentur.  •  (Lib.  Mont,  p.  69.) 


(An.  1260)  RÈGLEMENTS  MILITAIRES.  485 

SOUS  par  mois,  les  autres  cinquante  sous  seulement  ^ 
Pour  maintenir  la  discipline  parmi  tant  d'hommes 
d'origine  diverse  et  de  zèle  douteux  ou  déréglé,  il  fallait 
des  peines  sévères  et  un  soin  vigilant  à  les  appliquer. 
Tout  était  prévu  dans  ce  code  de  circonstance,  devenu 
bientôt  un  code  définitif  :  Temporlement  du  gonfalonier 
qui  devançait  sur  le  champ  de  bataille  la  bannière  de 
son  sesto,  comme  celui  de  Thomme  d'armes  qui  n'atten- 
dait pas  son  gonfalonier;  Irop  d'empressement  à  plier 
les  tentes,  quand  celle  de  la  commune  n'était  pas  pliée 
encore,  comme  trop  de  retard  à  les  dresser,  quand  le 
chef  de  l'armée  en  avait  donné  l'exemple  ;  l'acte  de  sor- 
tir des  rangs  ou  du  camp  sans  la  permission  du  potestal 
ou  des  capitaines,  et  jusqu'à  la  moindre  querelle  privée. 
La  peine  ordinaire  était  l'amende  ;  mais  on  y  joignait, 
pour  les  fautes  graves,  d'autres  châtiments.  Quiconque 
s'écartait,  par  curiosité  de  quelque  rumeur  ou  pour  autre 
cause,  voyait  ses  armes  et  son  cheval  livrés  aux  flammes'; 
quiconque  levait  sa  tente  hors  de  propos  la  voyait  brûlée, 
sans  préjudice  d'autres  punitions  laissées  à  la  décision 
du  potestat  '  ;  quiconque  incendiait  du  foin  ou  de  la 
paille  était  condamné  à  dix  livres  d'amende  et  même 
plus,  une  moitié  au  profit  de  la  commune,  l'autre  au 
profit  du  dénonciateur.  Ne  pouvait-on  payer,  on  était 


*  Domeniki  de  Armaiolo  et  Tribaldo  Ubertini  de  Rugoroagno,  7  lÎTres 
iO  sous;  Teste,  Tcbaldini  de  Poggio  Santa  Gecilia,  50  sous  (Lib.  Mont,, 
p.  10,  43  mai). 

'  tf  Yel  cucurrerit  ad  aliqueai  rumorem,....  comburantur  ei  arma  et 
equus ,  et  si  fuerit  pedes  ,  comburantur  arma  sua  et  insuper  puniantur  ad 
arbitrium  potestatis.  •  (îbid.^  texte  ap.  Ricotti,  doc.  C.) 

^  «  Si  quis  destenderit  padiglionem  sive  trabacchain  vel  tendam  aul  aliud 
bospitium  in  exercitu,  antequam  destendatur  padigtione  com.  Flor.  Combu-^ 
ratûr  ei  padiglione....  insuper  puniatur  ad  arbitrium  potestatis.  t  (Ibid,) 


48  i  U  CLOCHE  EM  BRANLE.        (Ah.  1S60) 

frappé  de  verges,  fustigé  nu  en  présence  de  ^armée^  Il 
n'était  pas  jusqu'à  la  négligence  des  marchands  à  con- 
duire au  camp  des  provisions,  qui  ne  fût  punie  d'une 
amende  d'au  moins  cent  sous  de  petits  florins*,  pénalité 
presque  superflue,  l'intérêt  privé  répondant  du  respect 
de  la  loi. 

Cependant  approchait  le  jour  flxé  et  connu  de  l'en- 
trée en  campagne.  Le  19  mors,  la  Martinella  avait  été 
mise  en  branle  sur  l'église  de  Porta-Santa-Maria.  C'était 
donc  le  19  avril  que  l'armée  devait  marcher  en  avant. 
Le  1^%  on  chargeait  Oddone  Infrangipane  d'Altomena, 
habitant  de  Florence,  «  de  garder,  disposer,  sonner  ou 
faire  sonner  la  cloche  victorieuse  de  la  commune,  qui 
devait  être  porlée  dans  l'heureuse  et  glorieuse  présente 
armée'.  »  Il  recevait  le  même  salaire  que  Rinaldo  Imbola- 
farina,  garde  ordinaire  de  ladite  cloche \  Le  8,  tous  les 
Sienn'ois  étaient  bannis  du  territoire  florentin,  quelques- 
uns  même  incarcérés'.  Le  9,  Colle,  Castellano,  SanDo- 


*  fl  Si  quis  misent  ignem  in  aliquo  lovio  seu  frascato,  aat  palea  tel 
feno,....  teneatur  poteslas  ei  tollere  lib.  X  nomioe  pêne  et  plus  ad  ipsius 
polestatis  arbitrium  ;  medietas  cujus  quantitatis  sit  accusantis ,  et  alia  me- 
dietas  sit  comunis.  Et  si  mictens  ignem  pauper  esset,  non  soWendo  Terbe- 
retur  cl  fustigetur  nudus  per  exercilum,  et  plus  puniatur  persoualiter  arbi- 
trio  polestatis.  »  Lib.  Mont.,  Ricotli,  doc.  G. 

^  «  Quod  omnes  et  singuli  mercatores  exercitus  undecumque  sint  Yenire 
debcant  ad  portandum  forum  victualium  abundanler  ad  exercitum  :  et  qui 
contra  fecerit,  teneatur  solvere  coni.  Flor.  solides  100  flor.  parrorum  et 
plus  al  arbilrium  polestatis.  »  (Ibid.).  Cf.  Canestrini,  Arckivio  êtorico, 
i"sér.,  XV,  21. 

'  «  Ad  custodiendam,  gubernandam,  aplandam  et  pulsandam  seu  pulsari 
facicndam  campanam  victoriosam  comunis  Florentle,  que  portari  débet  in  fe- 
licem  et  gloriosum  presentem  exercitum.  >  (Lib.  Mont.y  p.  69.) 

*  Ibid. 

'^  «  Exbanni  vit  comune  et  bomines  civitatis  senensis,  et  jam  ceperant 
Florcnlini  capere  de  Senensibus.  t  (Contiglio  délia  Campana^  II,  64  ▼*. 
Paoli,  p.  20y  n.  3.)  —  Guido  di  Pedooe,  envoyé  k  Florence  par  le  gouTer- 


(An.  1260)  SIGNAUX  MILITAIRES.  485 

nato  in  Poggio  et  Poggibonzi,  où  était  polestat  Sinibaldo 
des  Tornaquinci,  recevaient  l'ordre  de  se  pourvoir  lar- 
gement de  victuailles,  attendu  que  la  «  glorieuse  armëe 
de  Florence  était  sur  le  point  de  s'acheminer  par  le  val 
d'Eisa,  pour  défendre  cette  commune  ef  les  communes 
alliées,  ainsi  que  pour  attaquer  Sienne  et  leurs  autres 
ennemis\  »  Un  citoyen  partait  en  avant,  avec  ordre  de 
les  observer  et  de  donner  avis  de  leurs  mouvements,  au 
moyen  de  feux  et  de  signaux  concertés.  Un  fanal  devait 
indiquer  que  toute  leur  armée  était  au  delà  de  la  rivière 
d'Eisa,  deux  fanaux  par  deux  fois  abaissés  et  relevés 
qu'elle  l'avait  passée,  mais  seulement  au  nombre  de  deux 
cents  hommes;  trois,  soumis  par  trois  fois  à  la  même 
manœuvre,  que  tout  leur  camp  était  transporté  sur  la 
rive  droite;  mais  en  ce  cas  le  délégué  enverrait  des  mes- 
sagers achevai  pour  donner  de  plus  précises  indications. 
Durant  le  jour,  la  fumée  remplaçait  le  feu,  et  l'on  devait 
maintenir  le  signal  jusqu'à  ce  qu'il  y  eût  été  répondu  '. 
Enfin,  symptôme  d'un  départ  imminent,  le  potestat  re- 
cevait de  pleins  pouvoirs  pour  ordonner,  défendre  et  pu- 
nir depuis  la  sortie  de  l'armée  jusqu'à  son  retour,  sous 
toutes  réserves,  d'ailleurs,  delà  liberté  d'action  du  capi- 
taine du  peuple  et  des  anziani^. 


nement  siennois  pour  explorer  les  démarches  des  Florentins,  en  rapportait 
cette  alarmante  nou?elle  (ibid), 

*  «  Quia  prout  scitis  motio  nostri  gloriosi  cxercilus  appropinquat,  et 
expeditquod  habeantur  ?ictualiapro  tanta  multitudine  gcntium  afQuentium... 
et  alia  Tictualia  omnia  que  videritis  expedire  ad  vestram  quidem  et  terre  cus- 
todiam  et  Senensium  et  ceterorum  inimicorum  nostri  comunis  offen- 
sionem.  •  {Lib.  Mont.,  page  volante  entre  les  p.  68  et  69.  Ce  doc.  a  été 
publié  parRicotti,  1,  549.) 

*  Lib,  Mont,  y  p.  62,  doc.  publié  par  Ricotti,  doc.  B. 

'  •  SaWo  cliam  semper  quoil  potestas  possit  punire  omnem  personain  et 
locum  suoarbitrio  et  voluntate....  a  die  motionis  cxercilus  usque  ad  diem 


486  DÉPART  Dt)  L*ARMÉE.  (Ar.  4360) 

Le  19  avril,  toutes  les  cloches  sonnant  à  pleines  volées, 
les  trombes  elles  cymbales  remplissant  Tair  de  leurs  ac- 
cents guerriers,  le  potestot  sortit  processionnellement  de 
Florence,  accompagné  de  six  des  anzianiy  qui  devaient 
représenter  au  camp  le  gouvernement  de  la  commune  \ 
et  suivi  de  trente  mille  hommes  en  tête  desquels  mar- 
chaient le  carroccio^i  la  Martinella.  Il  ne  laissait  dans  la 
ville,  pour  y  faire  bonne  garde,  que  quelques  compagnies 
de  pied*.  Ayant  levé  les  enseignes,  plantées  depuis  huit 
jours,  selon  l'usage,  dans  le  sol,  en  avant  de  la  porte  par 
où  il  devait  s'éloigner,  il  prit  la  route  du  val  d'Eisa'. 
Déjà  Sienne  faisait  campagne  «  pour  le  seigneur  roi  et 
pour  la  commune  Siennoise,  pour  le  confort  des  nôtres, 
disent  les  actes  officiels,  et  pour  la  terreur  des  rebelles  \» 
Dirigeant  un  corps  de  troupes  contre  Montemassi,  que 
défendait  pour  Florence,  dans  la  Maremme  de  Grosseto, 
le  comte  Aldobrandino  Rosso  de  Pitigliano',  elle  priait 
Pise  d'empêcher  que  les  habitants  de  Scarlino,  ide  Massa, 
de  Piombino,  ne  portassent  secours  à  ce  château  V  Contre 


reversioDis  ^us  in  exercitu,  yel  occasione  exercitus  aut  quod  in  aliquo  impe- 
diret  exercitum.  Salvo  semper  in  praedictis  omnibus  et  singulis  arbitrio  et 
libertate  domini  capilanei  et  antianorum  populi  florentini.  »  (Ihid,^  doc.  C.) 

'  Trois  anziani  seulement  semblent  avoir  suivi  l'armée  jusqu'au  bout, 
comme  on  le  voit  dans  un  document  du  27  avril,  où  il  n'est  parié  que  de 
trois  (Lih.  Mont,  y  p.  1). 

»  Ibid,,  p.  5,  23  avril.  Paoli,  p.  20,  21. 

'  Ganeslrini,  Arch,  stor,,  5*  sér.,  XY,  22,  Ricolti,  I,  142.  La  date  de  ce 
départ  est  donnée  par  un  document  où  Ton  fixe  à  1 2  deniers  par  jour  le 
salaire  des  messagers  et  gardes  du  carroccio  :  <  A  die  motionis  exercitus 
de  civitatc  Florentie  que  fuit  die  lune  XVIIIJ  mensis  aprilis.  •  (Ub,  Mont,, 
p.  5.)  Âmmirato,  qui  a  connu  bien  des  documents,  avait  déjà  donné  cette 
date. 

*  «  Pro  domino  rege  et  pro  comune  senense,  pro  conforte  nostronim  et 
pro  terrore  rebellium.  •  (Cons.  délia  Camp.,  IX,  48  v*,  72.  Paoli,  p.  18.) 

*  Lib.  Mont.,  p.  6  V.  Paoli,  p.  19. 

°  Biccherna,  XXIV,  p.  50.  Paoli,  p.  19. 


Ui.  1 J60)       MARCHE  VERS  MONTEMASSI.  487 

fonteano  elle  envoyait  les  hommes  de  Grosselo,  conduits 
)ar  quelques  cavaliers  allemands  \  D^autres,  avec  des 
ixilés  gibelins,  pour  empêcher  le  ravitaillement  de  Mon- 
epulciano,  gardèrent  le  pays  de  Lucignana  d'Ârezzo*. 
)es  lettres  étaient  expédiées  à  Rome,  à  Viterbe  et  en 
Tautres  lieux,  contenant  prière  de  ne  passer  aucun  mar- 
5hé  avec  les  Florentins'. 

Le  mercredi  21  avril,  Jacopino  Rangoni,  potestat  de 
i^lorencc,  dressait  à  Colle,  dans  le  val  d^Elsa,  la  tente  du 
commandement.  Les  milices  de  chaque  sestiere  formè- 
rent tout  autour  comme  autant  de  camps  à  part,  sous 
leurs  gonfalons  respectifs.  On  ménageait  assez  d'espace 
Bnlre  elles  pour  que  cavaliers,  fantassins,  chevaux,  bêtes 
de  somme,  train  des  équipages,  pussent  circuler  libre- 
ment. C'était  la  première  étape  vers  Montemassi  ;  il  s'a- 
gissail  de  forcer  l'ennemi  à  en  lever  le  siège*.  Les  débuts 
furent  faciles.  Ils  semblaient  présager  une  promenade 
triomphale.  Après  deux  jours  de  repos,  l'armée  reprenait 
sa  marche;  elle  campait,  le  25  avril,  devant  Casole  et  Men- 
zano,  deux  forteresses  des  bassins  de  l'Eisa  et  de  la  Cecina, 
à  trois  milles  Tune  de  l'autre,  non  loin  de  Colle  et  de  Vol" 
terre".  Ni  les  exhortations  des  gibelins  à  tenir  ferme,  ni 
la  promesse  d'indemnités  pour  les  maux  qu'elles  endu- 

<  MalaYolti,  part.  H,  1.  I,  p.  7.  Paoli,  p.  19. 

«  Consiglio  délia  Campana,  IX,  64  v*,  97  V.  17  mars,  18  avril.  — 
Paoli,  p.  19,  20. 

5  Biccherna,  XXIV,  55  V.  Paoli,  p.  20. 

^  fl  Inlendunt  yenire  in  contrata  de  Colle,  silicet  tota  militia  et  balestariis, 
et  deinde  ire  ad  exercitum  apud  Montemassi....  Florentini  cum  militia  o(a 
et  cum  arcatoribus  et  balistariis  vadunt  et  ire  debent  bac  nocte  vel  cras  in 
nocte  a  Montemassi  ;  et  quod  potestas  est  apud  Podium  bonizi,  et  quod  ipsi 
debent  mitlere  carrocium  in  castrum  de  Colle  ,  et  inde  moverc  ad  eundum 
ad  Montt'massi,  et  populus  similiter  stabunt  in  Colle,  t  Consiglio  délia 
Campana,  IX,  112  v%  74,  ap.  Paoli,  p.  21,  n.  3.) 

•  Lib.  Monlap.y  p.  11. 


488  SOUMISSION  DU  PATS.  (Ah.  1260| 

reraient  *,  ne  leur  persuadèrent  de  se  sacriBer  pour  Sienne, 
qui  les  laissait  sans  secours  '.  I^  27,  un  syndic  de  Casole 
apportait  au  camp  la  soumission  de  ses  concitoyens.  Le 
6  mai,  un  syndic  de  Menzano  se  présentait  devant  le 
«  parlement  »  convoqué  par  le  potestat.  Là,  devant  lui 
el  devant  les  anzianiy  il  jurait  sur  l'Évangile,  au  nom  des 
habitants  de  sa  commune,  qu'ils  seraient  ennemis  de 
Sienne  et  de  ses  fauteurs,  amis  de  Florence  et  dociles  à 
ses  ordres,  enfin  qu'ils  ne  recevraient  que  d'elle  un  po- 
testat. Comme  garantie  ils  engageaient  leur  avoir,  et, 
en  cas  d'infraction  au  traité,  s'obligeaient  à  payer  mille 
marcs  d'argent  ou  plus,  à  la  volonté  des  Florentins  '. 

Laissant  dix  hommes  à  la  garde  de  Casole,  dont  la  sin- 
cérité dans  la  soumission  lui  inspirait  toute  confîance\ 
Jacopino  Rangoni  ordonnait  au  vicaire  de  la  voisine  Semi- 
fonte  de  lui  amener  les  gens  d'armes  de  son  vicariat, 
sauf  deux  cents,  qui  resteraient  pour  la  garde  des  terres 
les  plus  rapprochées  de  la  frontière  ennemie*.  Aux  in- 
stances de  Sinibaldo  Tornaquinci,  potestat  de  Poggibonzi, 
il  accordait  au  contraire  que  cette  place  importante  ne 
serait  dégarnie  d'aucun  de  ses  défenseurs*.  Des  nécessi- 
tés diverses  dictaient  ces  mesures  opposées,  qu'il  prenait 
dans  la  plénitude  de  son  pouvoir,  non  toutefois  sans  avoir 
demandé  l'avis  des  anziani  et  des  capitaines  de  l'armée. 
Son  projet  était  de  dégager  Montemassi  par  une  démons- 
tration contre  Sienne,  qui  forcerait  les  Siennois  à  revenir 

^  Consiglio  délia  Campana^  IX,  v*  124,  ap.  Paoli,  p.  22. 
«  Ibid.^W,  74,  116,  118  v.  20,  21,  22  avril  1260. 
5  Lib.  Montap,,  p.  7  V.  Paoli,  p.  22.  Yillani,  VI,  76.  Slefani,  II,  121. 
^  lis  devaient  recevoir  20  sous  par  jour  durant  rexpédition  et  40  après 
(lAb.MorU.,^.  1.  27  avril). 
»  i^id.,  p.  11,  25 avril. 
^  •  Ad  eorum  termm  aptandam.  t  (Ibid,^  p.  5,  25  avril.^ 


(An.  1260)  MARCHE  SUR  SIENNE.  489 

vers  leur  patrie.  Guido  Novcllo,  Farinata  des  Ubertî,  ne 
s^en  doutaient  point,  car  ils  avaient  offert  et  fait  accep- 
ter pour  la  continuation  du  siège  le  concours  de  leurs 
exilés'.  Mais  le  comte  Giordano,  avec  son  coupd'œil 
d'homme  de  guerre,  refusait  d'y  envoyer,  en  dégarnis- 
sant Grosseto,  un  certain  nombre  de  ses  cavaliers  ',  quoi- 
qu'on eût  voté  dix  mille  livres  pour  leur  paie  '.  Il  se  te- 
nait comme  en  réserve ,  pour  mieux  faire  obstacle  au 
dessein  qu'il  devinait. 

Ce  dessein  fut  bientôt  manifeste.  L'armée  florentine  se 
détournait  brusquement  de  la  route  jusqu'alors  suivie, 
pour  diriger  vers  Sienne  la  tente  de  la  commune  \  Il  est 
probable  que  les  circonstances  ou  des  réflexions  tardives 
déterminèrent  seules  ce  changement  de  front.  Marcher 
d'abord  sur  les  Maremmes,  si  l'on  voulait  attaquer  SiennCi 
c'était  se  condamner  à  un  détour  considérable  par  Ver- 
niano,  la  Badia  a  Isola,  Stemmenano  et  Querciagrossa  *\ 
c'était  par  conséquent  démasquer  le  but  aux  yeux  des 
Viennois  et  leur  donner  le  temps  de  se  mettre  en  défense. 
I.e  7  mai,  à  Verniano,  Tordre  de  marche  était  réglé  par 
les  capitaines.  Au  premier  rang  s'avançaient  les  archers, 
les  arbalétriers  de  Florence  et  du  contado.  Au  second, 

«  Consiglio  délia  Campana,  ÏX,  112  v,  74  V,  115.  Paoli,  p.  22. 

>  Ibid,,  p.  122,  123,  23  et  24  avril  1260. 

'  /Wd,  p.  117  V. 

^  Pour  indiquer  )a  directioa  que  devait  suivre  Tarmée,  on  disait  que  la 
tente  de  la  commune  •  tentorium  comuois  Florentie  •  était  transportée  ici 
euUi  {lAb.  Muni. y  p.  6,  3  mai). 

*  Le  Libro  di  Montaperti  donne  en  détail  cet  itinéraire.  Le  5  mai,  Tar- 
inée  part  de  la  villa  di  San  Regolo,  près  de  Menzano  ;  elle  est  le  6  à  Yer- 
nioBO  ;  le  8  à  la  Badia  a  Isob,  près  de  Montereggioni,  où  elle  reste 
jusqu'au  12  ;  le  même  jour  à  Stemmenano  ;  le  16  à  la  villa  di  San  Stcfano, 
cotre  Querciagrossa  et  Sienne  ;  le  17  sur  les  hauteurs  de  San  Martine  et  de 
la  Badia  di  Yico.  —  Ainsi,  dit  M.  Paoli  (p.  24),  MalayoUi  dit  à  tort  que 
Parmée  perdit  plusieurs  jours  devant  la  porte  de  Camullia. 


490  ORDRE  DE  MARCHE.  (An.  1260) 

la  cavalerie  des  trois  $e$ti  d'Oltrarno,  du  Borgo  et  de  San 
Pancrazîo ,  suivie  de  celle  de  Prato.  Au   troisième,  le 
peuple  de  ces  trois  nesti^  c'est-à-dire  Tinfanterie.  Au  qua- 
trième, la  cavalerie  et  au  cinquième  l'infanterie  des  trois 
autres  $estiy  qu'accompagnaient  les  Lucquois  ^  Au  sixième 
la  cavalerie  et  au  septième  le  peuple  des  c<  amis  »  ou  al- 
liés'. Les  routes  étaient  soigneusement  gardées,  pour 
que  ceux  qui  venaient  au  camp,  «  surtout  avec  des  den- 
rées et  marchandises',  »  y  pussent  arriver,  service  bien 
nécessaire  à  mesure  qu'on  s'avançait  davantage  en  pays 
ennemi,  car  les  habitants  y  osaient  attaquer  les  isolés  et 
les  traînards.  Ce  n'était  plus  qu'à  ses  risques  et  périls 
qu'on  retournait  vers  Florence,  tantôt  pour  y  ramener 
des  blessés,  tantôt  pour  y  prendre  quelque  objet  néces- 
saire au  service  public  ;  encore  fallait-il  fournir  des  cer- 
tificats de  chirurgien,  et  promettre  de  rentrer  au  camp 
dans  un  délai  de  deux  jours,  de  trois  jours  au  plus*.  De- 
vant le  danger  croissant  ne  décroissaient  point  la  disci- 
pline et  ses  salutaires  rigueurs. 

En  apprenant  le  changement  de  front  des  Florentins, 
les  Siennois  s'étaient  hâtés  de  rappeler  toutes  leurs  forces, 
les  milices  qui  assiégeaient  Montemassi,  les  cavaliers  du 
territoire  qu'ils  jugeaient  nécessaires  aux  sorties,  le  comte 


'  Yoj.,  sur  les  Lucquois,  Andréa  Dei,  R.  1.  S.,  t.  XV,  30. 

'  Lib,  Mont,,  page  volante  entre  les  p.  19  ci  20.  Doc.  publié  par  Ricolti, 
t.  I,  doc.  E. 

^  «  Precipue  cuin  mcrento.  •  Ranieri  di  Squarcialupi  était  préposé  ï  ce 
service  (44  mai.  Lib,  Mont.,  p.  il). 

*  Baccio  de  Quarto,  pour  accompagner  h  Florence  son  frère  blessé,  denit 
apporter  un  certificat  du  chirurgien  Berardo  ,  et  promettre  de  revenir  daos 
les  trois  jours.  —  Un  sellier  qui  allait  chercher  de  la  bourre  s^engageait  à 
ôtrc  de  retour  le  surlendemain,  c  Causa  reduci  faciendi  borram  ad  exerci- 
tum  pro  vallis  aptandis.  »  (9,  10  mai.  Lib,  Mont.,  p.  8,  9. 


(An.  1260)  COMBAT  DEVANT  SIENNE.  491 

Giordano,  <x  qui  fut  reçu  comme  un  dicu^  ».  Les  sujets 
autorisés  à  ne  pas  rentrer  dans  la  ville  avaient  reçu  ordre 
de  causer  du  dommage  à  Tennemi  par  des  roberics  et 
autres  agressions  *.  Le  17  mai,  comme  les  tenles  guelfes 
apparaissaient  dressées  à  quelque  distance,  les  gibelins 
entreprirent  d'y  porter  le  désordre  et  de  contraindre  le 
potestat  à  lever  son  camp.  Mais,  répoussés  avec  vigueur, 
ils  ne  purent  Tempêcher  de  s'avancer,  dès  le  lendemain, 
jusque  sous  les  murailles  de  Sienne,  près  du  monastère 
de  Santa  Petronilla  et  de  la  porte  de  Camullia.  Un  plus 
grand  effort  devenant  nécessaire,  de  cette  porte  on  vit  s'é- 
lancer, avec  un  certain  nombre  de  j^ee^omsiennois,  quel- 
ques compagnies  d'Allemands,  conduites  par  le  maréchal 
du  comte  Giordano.  Pour  animer  au  combat  ces  merce- 
naires, Farinata  des  Ubcrli,  connaissant  leur  goût  pour 
le  vin*,  les  en  avait  gorgés  sans  mesure*.  Avec  plus  d'ar- 


'  c  Rec6  singolare  allegrezza  a  quella  città  e  a  ghibellini  da*  quali  fu  ri- 
ceTuto  a  guisa  d^un  loro  iddio.  »  (Àmmirato,  I.  II,  t.  I,  p.  ii4.)  Selon  cet 
auteur,  il  n^arriva  qu'après  les  combats  des  17  et  18  mai,  ce  qui  expliquerait 
Taccueil  qui  lui  fut  fait  ;  mais  M.  Paoli  (p.  24)  dit,  d'après  les  documents 
sieoDois,  qu^il  avait  eu  le  temps  de  rentrer  dans  Sienne  auparavant. 

*  Bicchema,  XXIV,  57  V.  Coru.  délia  Camp.,  IX,  109.  l'aoii,  p.  24. 

'  Voy.  plus  haut,  1. 1,  c.  m,  p.  146. 

^  Ce  fait,  rapporté  par  les  Florentins  (Villani,  VI,  75,  Stefani,  II,  R. 
121),  est  contesté,  mais  il  nous  semble  incontestable,  sauf  le  dessein  ma- 
chiavélique qu'on  prête  à  Farinata  d'avoir  voulu  rendre  les  Allemands  im- 
propres au  combat  pour  provoquer  leur  défaite  et  le  ressentiment  de  Man- 
fred.  Sans  doute,  comme  le  dit  Bellarmati  (p.  73),  Manfred  n'eût  pas  en- 
voyé de  renforts  s'il  avait  connu  cette  ruse;  mais  fût-elle  véritable,  Farinata 
en  aurait  alors  gardé  pour  lui  le  secret.  Par  cette  simple  réflexion,  tombe 
Targument  de  Bellarmati  ;  quant  au  fait  lui-même,  quoi  de  plus  naturel  que 
de  riches  gibelins  donnassent  k  boire  à  des  gens  qui  allaient  se  faire  tuer 
pour  eux?  Ce  n'est  pas  leur  faute,  si  ces  gens  burent  trop.  M.  Paoli  (p.  26) 
dit  qu'il  ne  résulte  d'aucun  document  que  les  gibelins  fussent  les  maîtres 
3i  Sienne.  Il  a  raison  ;  mais  on  n'a  pas  besoin  d'être  le  maître  pour  donner 
à  boire  à  des  soldats.  Quel  motif  de  supposer  que  les  magistrats  y  fissent 
opposition  ?  De  quel  intérêt  peut-il  être  de  nier  ici  que  Farinata  ait  pu  faire 


492  VICTOIRE  INDÉCISE.  (Ai.  1960 

deur  pour  engager  la  lultequedesoliditepouria  soutenir, 
ils  se  ruèrent  sur  les  Florentins.  Ceux-ci,  surprisau  pre- 
mier choc,  plièrent  cl  s'enfuirent.  Vainqueurs  la  veille, 
ils  n'attendaient  pas  sitôt  une  nouvelle  agression.  Us 
croyaient  voir,  acharnées  à  leur  poursuite,  toute  la  ca- 
valerie, toutes  les  milices  des  Siennois.  Hais,  revenus 
bientôt  de  leur  méprise  et  de  leur  panique,  ils  firent 
volte-face  et  soutinrent  le  combat.  Les  Allemands,  surpris 
à  leur  tour,  mal  solides  sur  leurs  chevaux,  s'obstinaient, 
dans  les  vapeurs  de  l'ivresse,  à  ne  point  battre  en  re- 
traite. Ils  furent  très-maltraités.  La  bannière  de  Manfred 
tomba  aux  mains  des  vainqueurs,  qui  la  traînèrent  dans 
la  boue  en  signe  de  mépris  \  C'était  ce  qu'avait  prévu  et 
cherché  le  profond  Farinata. 

Sans  importance  comme  sans  gloire ,  cet  engagement 
coûtait  cher  aux  deux  partis*.  Les  Florentins  s'en  attri- 
buaient tout  l'honneur,  et  c'est  à  eux  pourtant  qu'il  fit 


ce  que  firent  quelques  mois  plus  tard  les  chefs  mêmes  de  Tirmée,  qui» 
de  TaTeu  des  chroniqueurs  siennois,  gorgèrent  les  Allemands  au  moment 
d'engager  la  bataille  de  Montaperti  ? 

'  Le  fait  est  avoué  par  Bellarmati  :  «  Furono  finalmente  tutti  tagliati  a 
pezzi  e  le  insegne  régie  dai  Fiorentini  in  vilipendio  stracciate  per  Xem  e 
sottosopra  yolte.  »  (p-  73.)  —  Ce  qui  est  excessif  et  invraisemblable,  c'est 
que  ce  fût  un  dessein  concerté  d'avance  pour  c  Êiire  danser  le  roi  Manfircd,  i 
comme  dit  Stefani  (1.  n,R.  121). 

'  Bellarmati  (p.  73)  avoue  200  morts  parmi  les  Siennois,  sans  compter 
les  Allemands.  Ù  se  console  eu  disant  que  les  pertes  des  Florentins  furent 
beaucoup  plus  considérables  :  t  Dalla  parte  dei  Senesi,  oltr'a*  Tedeschi  fo- 
rono  200  morti  ;  de'  Fiorentini,  benchè  restassero  superiori,  molto  maggior 
numéro  raorto.  i  Cette  reconnaissance  de  la  défaite  ches  un  Siennois  meti 
néant  l'assertion  contraire  de  Idalavolti  et  de  Tommasi,  bien  plus  éloignés 
que  lui  des  temps  dont  il  s'agit.  —  Amniirato  confond  ces  deui  engage- 
ments en  un  seul  qu'il  place  au  17  mai.  M.  Paoli  (p.  24)  a  très-bien  montré 
par  les  dates  des  documents  qu'il  y  faut  voir  deux  actions  séparées,  l'une 
le  17,  l'autre  le  18,  deux  escarmouches,  en  un  mot,  au  lieu  d'un  grand 
combat. 


(Ail.  1360)  RETRAITE  DES  FLORENTINS.  493 

perdre  courage.  Tandis  qu'à  Sienne  le  conseil  de  la  Cam- 
pana  décidait  à  Tunanimilé  que  les  blessés  allemands 
seraient  soignés  aux  frais  de  la  commune,  indemnisés 
pour  leurs  armes  et  leurs  chevaux,  gratifiésde  cinq  cents 
livres*,  les  chefs  florentins  s'apercevaient  un  peu  tard 
qu'ils  étaient  comme  en  l'air  sur  ces  collines  de  Yico  et 
de  San  Martino  où  rien  ne  les  protégeait  contre  un  enne- 
mi audacieux*  Dans  le  premier  moment  de  leur  téméraire 
confiance,  ils  s'y  étaient  crus  si  bien  en  sûreté,  qu'ils  dé- 
signaient six  officiers  pour  tracer  des  routes  à  travers  le 
camp*,  et  promettaient  pour  tout  cavalier  pris  dix  livres 
de  récompense,  pour  tout  fantassin  cent  sous,  s'il  était 
de  Sienne,  trois  livres,  s'il  était  du  contado^.  L'illusion 
perdue,  ils  sautèrent  brusquement  aux  extrêmes,  ne 
pensant  plus  qu'à  retourner  en  arrière.  Sur  un  tertre,  en 
face  de  la  ville,  ils  avaient  élevé  une  tour  pour  y  placer 
leurs  cloches  de  combat.  Ils  retirèrent  les  cloches,  rem- 
plirent la  tour  de  terre,  et  en  murèrent  la  porte,  après 
avoir,  au  sommet,  planté  un  olivier*.  Plus  près,  ils  eussent 
je(é  l'âne  par-dessus  les  remparts  ;  mais  l'arbre  de  paix 
sur  un  édifice  de  guerre,  c'était  encore  une  insulte  dont 


*  On  ne  saurait  donc  ajouter  foi  aux  vantcries  ni  des  chroniqueurs  florentins 
qui  prétendirent  plus  tard  qu'aucun  Allemand  n'était  rentré  dans  Sienne, 
m  des  chroniqueurs  siennois,  qui  voient  les  preuves  d*un  triomphe  dans  ces 
ioios  et  ces  récompenses,  où  il  ne  faut  voir  que  des  consolations  pour  le 
passé  et  des  encouragements  pour  Tavenir. 

*  «  Ad  faciendum  fieri  et  ampliari  vias  pcr  campum  cum  uno  ex  familia 
polestatis.  »  (Lib.  Mont.,  p.  11  v%  17  mai.) 

'  Ibid,,  p.  12.  Même  récompense  était  accordée  pour  les  prisonniers  faits 
dans  Tescarmouche  du  17. 

^  Stefani,  1.  U,  R.  121.  —  Ricotti  (I,  45)  dit  qu*un  siècle  plus  tard  ver- 
doyaient encore  sur  cette  tour  les  pâles  feuilles  de  cet  olivier.  On  a  peine  à 
admettre  qu'après  la  retraite  des  Florentins,  ou  tout  au  moins  après  la  vic- 
toire de  Montaperli ,  les  Siennois  n'aient  pas  arraché  l'arbre  et  démoli  la 
toar  qui  leur  rappelaient  un  souvenir  blessant. 


494  NOUVEAUX  PRÉPAI.ATIFS.  (Ai.  1260) 

il  fallait,  faute  de  mieux,  savoir  se  contcuter.  Le  20  mai, 
ils  étaient  de  retour  à  la  villa  San  Stefano,  près  de  Quer- 
ciagrossa,  et  le2i,  à  San  Donato  in  Poggio^  Us  tenaieDl 
l'expédition  pour  terminée.  lueurs  alliés  d'Orvieto  re- 
tournaient chez  eux  non  sans  mettre  à  sac  le  château  de 
Montelatrone*,  et  eux-mêmes,  prenant  leur  temps,  ils 
faisaient  à  Florence,  dans  les  premiers  jours  de  juin,  une 
entrée  triomphale'.  Ils  triomphaient  de  pou  de  chose; 
mais  leur  orgueil  dissimulait  sa  blessure  et  faisait  parade  I 
de  Tolivier  planté,  de  quelques  prisonniers  chargés  de 
chaînes,  de  la  bannière  royale  traînée  à  terre  et  foulée 
aux  pieds\  Les  politiques  sentaient  bien  pourtant  que  la 
campagne  était  manquée,  que  Sienne,  après  un  mois 
d'émotions  et  de  retnrd,  redevenait  libre  d'assiéger  Mon- 
tcmassi,  et  que  pour  un  résultat  plus  sérieux  il  faudrait 
de  plus  grands  efforts. 

Cette  fois  encore,  l'active  Sienne  prit  les  devants.  Elle 
avait  des  ambassadeurs  auprès  de  Manfred,  elle  lui  en 
dépécha  d'autres  qu'accompagnait  un  Allemand,  chargé 
par  les  gibelins  d'offrir  vingt  mille  florins  à  ce  prince  et 
de  lui  représenter  l'outrage  fait  à  sa  bannière*.  Us  par- 

»  Lib,  Mont,,  p.  12  r.  Paoli,  p.  27. 

*  M.  Paoli  (p.  28)  voit  dans  ce  fait,  qu'attestent  les  documents  des  ar- 
chives de  Sienne,  une  nouvelle  preuve  de  rerreur  de  Malavolti  affinnaiit 
que  les  Florentins  et  leurs  alliés  se  retirèrent  en  déroute.  Montelatroue,  val 
d'Orcia,  diocèse  de  Hontalcino,  pays  de  Grosseto,  à  deux  milles  d^Arcidosso 
(Repetti,  III,  407). 

'  Stefani  (II,  121)  dit  en  juin  ;  mais  ce  ne  peut-être  que  dans  les  pre- 
miers jours.  Il  n'en  aurait  pas  fallu  dix  pour  revenir  de  San  Donato  ^  Flo- 
rence. Le  potestat  dut  donc  camper  dans  cette  localité,  sans  doute  [lour  épier 
Toccasion  de  quelque  heureux  coup  de  main.  Les  renforts  de  Manfred  étant 
arrivés  à  Sienne  avant  le  29  mai,  il  est  à  croire  que  tel  fut  le  motif  qui  im- 
posa le  retour.  Dès  le  2  juin,  on  voit  en  effet  les  viennois  prendre  leurs  me- 
sures pour  entrer  en  campagne. 
^Stefani,  II,  R.  121. 

Aldobrandi,  La  sconfitta  di  Motitapertij  ap.  Mucellan,  San.,  5,  7 

è 


(Ah.  1260)  HOSTILITÉS  DES  SlENiNOIS.  495 

laicnt  à  peine  pour  le  sud  que  Prorenzano  Salvani  ren- 
trait à  Sienne,  amenant  de  sérieux  renforts.  Manfred  lui 
avait  donné  un  corps  de  cavaliers  sarrasins,  grecs,  napo- 
litains, allemands,  tous  désignés  sous  le  nom  d'Alle- 
mands*. Avec  huit  cents  lances  étrangères*  on  pouvait 
reprendre  l'offensive.  Après  les  avoir  soigneusement  sé- 
parées des  Italiens^,  on  envoya  des  secours  à  Montelatrone; 
on  s'empara  de  Staggia,  de  Poggibonzi,  de  Montemassi  ; 
on  dévasta  la  territoire  de  Colle,  de  Montalcino,  deMonte- 
pulciano^.  Pour  échappera  la  ruine,  Montepulciano  offre 
de  prêter  à  Sienne  le  serment  de  fidélité,  mais  elle  ne 
cherche,  soupçonnent  les  Siennois,  qu'à  gagner  du  temps, 
et  il  lui  faut  se  rendre  à  discrétion  \  De  nouveaux  ambassa- 


Stefani,  1.  11,  R.  122.  Selon  Vilbni  (Yl,  77)  les  vingt  mille  florins  auraient 
été  apportés  par  les  ambassadeurs  siennois  et  prêtés  par  la  maison  de  ban- 
que des  Salimbeni  ;  mais  il  confond  évidemment  avec  un  emprunt  fait  à 
cette  maison  et  dont  il  sera  question  plus  bas.  —  Quant  à  rAllemand,  Stc- 
fani  veut  que  ce  fût  un  de  ceux  qu'on  avait  emmenés  à  Florence  et  depuis 
rendus  à  la  liberté  par  voie  d'échange.  G*est  une  trace  de  la  version  floren- 
tine selon  laquelle  tous  les  Allemands  avaient  été  tués  ou  faits  prisonniers. 

'  ff  Non  modicam  Saracenorum,  Grecorum,  Germanorum,  et  regnico- 
larum  militum  quantilatem.  »  (Ms.  du  Vatican,  n**  4957,  f^  85  v*.  Libei- 
mullamm  epistolarum,  cité  par  Cherrier,  111,  509,  append.,  n'  4.)  — 
«  De'  quali  la  maggior  parte  erano  Tedeschi.  »  (Villani,  VI,  77.  Ammi- 
rato,  1.  11,  t.  1,  p.  113.)  M.  de  Cherrier  (111,  54)  dit  avec  raison  qu'on  don- 
nait le  nom  générique  de  Tedeschi  à  des  corps  de  mercenaires  lrès-mclé«. 

*  Villani,  VI,  77,  78.  Une  chronique  récemment, publiée,  mais  pleine 
d'inexactitudes,  dit  2000  (Chronicon  de  rébus  in  ïtâlia  gestis,  p.  249). 

'  Le  29  mai,  on  avait  assigné  aux  étrangers  les  deux  terzi  de  San 
Martine  et  de  Camullia,  aux  Italiens  le  terzo  di  città  (Consigîio  délia  Cam- 
pana,  IX,  134), 

*  D'après  la  place  que  M.  Paoli  (p.  31)  donne  à  plusieurs  de  ces  faits  de 
guerre,  ils  seraient  antérieurs  à  l'arrivée  des  renforts.  Rien  n'est  moins 
probable ,  au  lendemain  d'un  échec ,  alors  que  l'armée  ennemie  n*était  pas 
encore  rentrée  dans  Florence. 

*  15  juin  1260.  Consigîio  délia  Campana,  p.  155.  —  Voy.  la  lettre 
écrite  le  5  juillet  1260  k  Giacomo  Gacciaconti,  marchand  en  France,  par  ses 
associés  de  Sienne,  et  publiée  par  Fanfani  (Appendice  aile  lelture  di  fami-* 


496  TEMPORISATION  (Av.  ii60) 

deurs  s'acheminent  vers  la  cour  de  Manfred  ;  de  nouvelles 
levées  sont  faites  dans  la  ville  et  le  œntado  \  Un  coFdon 
de  troupes  s'établit  en  observation  à  la  frontière  floren- 
tine, à  Montereggioni,  à  Montagutolo,  h  Valdistrove*.  De 
fréquentes  rencontres  metlenl  aux  prises  les  corps  qui 
battent  la  campagne,  toujours  au  désivantage  des  Floren- 
tins. «  Ils  avaient  si  grand' peur,  disent  des  lettres  authen- 
tiques de  marchands  siennois,  que,  le  plus  souvent,  ils 
n'attendaient  pas  l'ennemi  et  se  laissaient  chasser  de  col- 
line en  colline  jusqu'à  quatre  milles  de  Florence*.  »  Exa- 
gération, vanterie  patriotique,  que  le  parchemin  portait 
dans  ses  plis  aux  régions  les  plus  éloignées,  pour  glori- 
fier Sienne  aux  yeux  des  étrangers.  En  fait,  les  magnais 
guelfes,  qui ,  en  temps  de  guerre  surtout,  claient  les 
oracles  delà  politique  florentine,  reculaient  par  calcul 
plutôt  que  par  peur.  Pleins  de  mépris  pour  les  milices 
marchandes,  ayant  présente  à  l'esprit  la  a  mauvaise 
figure*  »  qu'elles  avaient  faite  naguère  nu  combat  de 
Santa  Petronilla,  ils  redoutaient  pour  elles  la  supériorité 
reconnue  des  cavaliers  allemands.  Convaincus  que  ces 
mercenaires,  payés  pour  trois  mois  à  peine*,  repren- 

glia,  1857) et  par  Gargani  (Délia  lingua  volgare  inSiena^  p.  44).  Nous  aous 
servons  de  celle  dernière  édilion.  —  Plusieurs  documents  de  juin  1260 
parlent  des  préparatifs  des  Siennois  contre  Montcpulcinno  et  Montalcioo 
(Cons.  délia  Camp.,  p.  141,  150,  154). 

<  Consiglio  délia  Campana,  IX,  139,  154  v%  157.  Paoli,  p.  31,  32. 

*  Strove,  Valdislrove  dans  le  val  d'Eisa,  château  à  trois  milles  de  Monte- 
reggioni. —  Montagutolo  del  Bosco  ou  de  Valdistrove,  même  pays  (Repetti, 
V,  482;  m,  268). 

'  <  Xno  si  gran  paura  di  noi  e  de'  noslri  cha?aieri,  ch'elino  si  schompis- 
ciano  tutti  e  non  aspetano  in  neuna  parte  là  \e  eglmo  siano....  chadando 
d'in  pogio  in  pogio,  corne  gativi,  e  andaro  ardendo  e  abrusciando  in  sino  a 
presse  a  Firenze  a  quatre  miglia.  »  (Lettre  à  Cacciaconti,  loc.  cil.,  p.  46.) 

«  fl  Mala  ifista.  »  Yiilaui,  VI,  78. 

5  Villani,  VI,  77. 


(Ah.  1360)  DES  FLORENTINS.  497 

draient,  ce  temps  expiré,  le  chemin  de  la  Fouille,  ils 
voulaient  jusque  là  traîner  en  longueur.  Ils  y  trouvaient 
d'ailleurs  l'avantage  d'attendre  que  Brunetto  Latini  re- 
vint de  Castillc  et  leur  apportât  l'alliance  espérée  du  puis- 
sant Alphonse  X\  Rien  ne  les  put  détourner  de  leur  tac- 
tique, pas  même  le  blocus  de  Montalcino,  serrée  pourtant 
de  si  près  que  les  dix-huit  buonuomini  préposés  avec  le 
comte  Giordano  aux  choses  de  la  guerre',  avaient  reçu 
mission  de  détruire  cette  place  dans  les  trois  jours'.  Ces 
fins  politiques  ne  savaient  pas,  mais  ils  devinaient  que 
les  gibelins  réfugiés  à  Sienne  étaient  pressés  d'en  finir. 
Ne  pas  faire  ce  que  souhaite  l'ennemi  leur  paraissait  non 
sans  raison  la  ligne  à  suivre  ;  mais  peut-être  n'en  voyaient 
ils  pas  assez  les  inconvénients,  qui  étaient  de  laisser  croire 
Florence  inférieure  à  sa  rivale,  et  de  décourager  comme 
de  fatiguer,  en  le  gardant  trop  longtemps  sous  les  armes, 
un  peuple  désireux  de  se  remettre  au  travail.  On  n'ôte 
jamais  impunément  aux  hommes  la  confiance,  quand  on 
médite  de  les  conduire  au  combat. 

Quoi  qu'il  en  soit,  la  résolution  des  grands  guelfes  était 
prise,  et  l'événement  se  chargea  de  la  justifier.  Pour 
pousserFlorence  à  l'action,  FarinatadesUberti,  Gherardo 
Ciccia  dos  Lamberti  et  autres  exilés  florentins  étaient  con- 
venus avec  Provenzaiio  Salvani  d'un  insidieux  stratagème. 
Sans  commander  dans  sa  ville  natale,  Provenzano  y  exer- 
çait une  prépondérance  que  justifiaient  ses  talents  comme 
ses  services.  En  soutenant  l'autorité  des  vingt-quatre,  il 

'  On  a  TU  plus  haut  que  BruneUo  Laliai  ne  devait  revenir  qu'après  l'issue 
de  la  lutte  (Yillani,  VI,  74.  —  Âmmirato,  1.  Il,  t.  1»  p.  123). 

'  Ces  huoni  uomini  élus  le  22  juin,  à  raison  do  six  par  terzo,  devaient  res- 
ter en  charge  jusqu'au  51  juillet  (Coruiglio  délia  Campana^  IX,  154  v*, 
157.  Paoii,  p.  32). 

^  Ihid  ,  p.  141  ¥*.  Paoli,  p.  33. 

HIST.    DE  FLOMSIICE.   —   1.  32 


498  FEINTES  OUVERTURES  (ks.  1266) 

grandissait  habilement  la  sienne.  Ses  propositions,  pres- 
que toujours,  étaient  adoptées  dans  les  conseils  ^  De  son 
aveu,  deux  frères  mineurs  partirent  pour  Florence,  char- 
gés de  dire  aux  anziani  que  la  seigneurie  de  MesserPro- 
vcnzano  paraissait  inlolérabic  aux  Siennois  comme  aux 
exilés,  et  que,  pour  en  secouer  le  joug,  ils  livreraient  vo- 
lontiers Sienne  aux  Florentins,  si  les  Florentins  leur  re- 
mettaient dix  mille  florins  d'or  et  poussaient  en  avant 
une  forte  armée,  sous  prétexte  de  ravitailler  Montalcino. 
Quand  on  verrai^,  sur  les  bords  de  l'Ârbia  flotter  leurs 
bannières,  on  leur  ouvrirait  la  porte  Santo  Viene*,  par 
où  Ton  va  de  Sienne  vers  Àrezzo,  en  traversant  ce  cours 
d*eau*. 

Ayant  présenté  aux  anziani  leurs  lettres  scellées,  les 
deux  franciscains  déclarèrent  que  la  chose  était  de  consé- 
quence et  qu'ils  ne  pouvaient  s'en  ouvrir  qu*à  un  petit 
nombre,  dans  le  plus  grand  secret.  Deux  de  ces  magis- 
trats furent  désignés  pour  les  entendre  :  Tun  se  nommait 
Gianni  Galcagni  de  Yacchereccia  \  issu  sans  doute  de  la 
famille  qui  avait  fourni  jadis  un  inquisiteur  contre  les 
patarins  ;  Tautre,  de  nom  inconnu,  était  appelé  Lo  Spe- 
dito^  Texpéditif*.  Dans  la  sombre  nef  de  Santa  Reparata 

*  Dante  l^appelle  Sire  et  croit  de  sa  part  à  une  usurpation  dont  il  le  punit 
en  renvoyant  au  Purgatoire  (XI,  1 2 1  ).  U  était  si  peu  un  despote,  qu'il  s'en  al- 
lait un  peu  plus  tard  simple  polestat  à  Montepulciano  (voy.  Malavolti,  part.  Il, 
1.  I,  f*  14  Y*).  Ammirato  a  dit  le  mot  juste  :  •  Cittadino  di  tanta  autorità  in 
Siena,  che  quasi  per  lui  tutte  le  cose  pubbliche  si  goyemaTano.  i  (L.  II,  1. 1, 
p.  114.)  M.  de  Cherrier  (III,  103)  Tappelle  capitaine  du  peuple.  U  oublie 
ou  no  sait  pas  que  cette  charge ,  à  Sienne  comme  h  Florence ,  n'était  don- 
née qu'à  des  étrangers. 

*  Aujourd'hui  Porta  Pispini. 

3  Villani,  YI,  77.  Stefani,  1.  H,  R.  125. 

*  C'est-à-dire  du  quartier  de  Yacchereccia,  dans  le  Seêto  de  San  Pier 
Scheraggio. 

*  Yillani,  YI,  78.  Ammirato,  1.  II,  1. 1,  p.  120. 


An.  1260)  DES  SIENNOIS  AUX  FLORENTINS.  499 

eut  lieu  Tentrevue.  Les  serments  échangés  devant  Tau- 
tel  et  sur  les  saints  évangiles,  on  ouvrit,  on  lui  les  lettres, 
que  confirmèrent,  que  développèrent  de  vive  voix  les  mi- 
neurs. Avec  «  plus  de  bonne  volonté  que  de  bon  sens*  », 
les  deux  anziani  tombèrent  dans  le  piège,  et  leurs  col- 
iques après  eux.  De  leur  bourse  ou  de  celle  de  leurs 
amis,  ils  tirèrent  en  peu  d'heures  les  dix  mille  florins 
exigés',  puis,  convoquant  le  conseil  des  grands  et  du 
peuple,  ils  soumirent  à  ses  délibérations,  sans  rien  divul- 
guer du  secret,  le  dessein  de  ravitailler  Montalcino,  non 
par  surprise,  comme  on  faisait  souvent,  mais  a  osle^  c^est- 
à^ire  avec  une  grande  armée,  en  expédition  régulière.  Stu- 
péfaits de  cette  motion,  les  magnats  guelfes  crurent  devoir 
la  combattre.  Ne  savaient-ils  pas  la  guerre  mieux  que  les 
popolaniy  eux  qui  s'étaient  mesurés  avec  les  Allemands'? 
En  leur  nom  porta  la  parole  ce  a  sage  et  vaillant  »  Teg* 
ghiaio  des  Âdimari*  que  Florence  peu  auparavant  don- 
nait pour  potestat  aux  Ârétins.  La  commune,  dit-il,  pou- 
vait laisser  à  ses  alliés  d'Orvieto  le  soin  du  ravitaillement. 
Si  Ton  savait  attendre,  les  mercenaires  de  Sienne  retour- 
neraient avant  peu  vers  leur  roi,  qui  les  envoyait,  mais 
ne  les  payait  point.  —  Vous  avez  peur,  interrompit  gros* 
sièrement  Lo  Spedito;  regardez  dans  votre  haut  de 
chausses'.  —  Vienne  la  bataille,  répliqua  vivement 
l'orateur,  vous  n'oserez  jamais  me  suivre  où  j'irai  me 
placer.  —  Cece  Gherardini  se  leva  à  son  tour  pour  com- 


*  I  quali  traportava  piii  volonlà  che  ferniezza  (Villani,  YI,  78). 
«  ViUani,  VI,  78.  StefaniJI,  123. 

3  Sapeano  più  di  guerra  cir  i  popolani  (Yillani,  VI,  78). 
«  Savio  e  prode  (Yillani,  YI,  78). 

•  Che  si  cercasse  le  brache,  se  avesse  paura  (Yillani,  YI,  78).  —  Stefan  i 
(U,  123)  développe  le  raot  et  par  là  l'explique  :  «  Messcre,  chi  vi  cercasse 
le  brachey  si  Tedrebbono  piene  di  paura  ;  cercatevele,  cbe  già  sono  piene.  • 


500  NOUVEAUX  ARMEMENTS  (Ài.  liGO) 

battre  la  proposition  des  anziani.  Mais  impatients  d'en 
finir  et  de  lui  imposer  silence,  les  anziani  usèrent  de  la 
loi  qui  entourait  les  discussions  de  mille  freins  ^  Cece 
offrilde  payer  les  cent  livres  dont  était  puni  quiconque  par- 
lait malgré  les  magistrats,  pourvu  qu'à  ce  prix,  ils  lui  per- 
missent quelques  mots.  L'amende  doublée  pour  toute 
réponse,  il  se  déclare  prêt  à  en  verser  le  montant,  à 
compter  sur  le  champ  quatre  cents  livres,  et  tout  ce 
qu'on  voudrait,  pourvu  qu'on  lui  laissât  la  parole.  Me- 
nacé enfm  d'avoir  la  tête  coupée  :  —  J'ai  de  quoi  la 
payer,  dit-il,  mais  je  la  garde*.  —  Tristement  il  se  ras- 
sit alors  et  laissa  les  chefs  aveuglés  de  la  commune  arra- 
cher à  l'assemblée  un  vote  d'acquiescement  à  leur  témé- 
raire dessein'. 

L'entreprise,  au  demeurant,  était  populaire.  Ces  mar- 
chands que  les  nobles  accusaient  de  tiédeur  vinrent 
spontanément  sous  les  enseignes  de  leurs  compagnies. 
Il  n'y  eut  pas  une  famille  dont  un  ou  deux  membres  au 
moins  ne  servissent  à  pied  ou  à  cheval*.  Pour  grossir  les 
rangs  de  l'armée,  on  y  admit,  on  força  d'y  entrer  les 

*  Item  quod  nullus  présumât  contulere  Tel  arengare  super  aliquo  quod 
non  sit  principaliter  propositura  per  D.  Potestatem  Tel  aliquem  aliom  loco 
sui.  El  qui  contra  fecerit,  in  soldos  60  florenorum  panrorum  tice  quolibet 
puniatur,  et  plus  et  minus  ad  ?oluntatem  D.  Potestati?.  Et  quidquid  dictuin 
Tel  consuUum  contra  propositum  nec  valeat  nec  teneal  (15  janvier  iS84). 
(Ordinamenti  del  poûêtày  distesi  in  56  articoli,  ProwUiom^  t.  I,  n*  1, 
p.  12.) 

*  Ond"  egli  disse  che  bene  avea  di  che  pagarla,  ma  Toleala  serbare  e  dod 
pagare  (Stefani,  II,  123). 

'  Les  mêmes.  —  Malavolti  (part.  H,  p.  14-15)  réfute  avec  grand  soin  ce 
récit  des  chroniqueurs  florentins.  Ses  arguments,  au  premier  abord, 
paraissent  spécieux;  mais  ils  ont  été  râuits  à  néant  par  M.  Paoli 
(p.  56-39). 

^  E  di  Firenze  vi  fu  di  ogni  casa  uno  (Stefani,  H,  123).  —  E  non  rimase 
in  Firenze  casa  ne  famiglia  che  non  ?i  andasse  alcuna  persona  a  piede  o  a 
cavallo  almeno  uno  per  casa  e  di  taie  due.  (YiUani,  V],  78.) 


(Ah.  1290)  DES  FLORENTINS.  501 

gibelins  résidani  encore  à  Florence,  sans  soupçonner 
qu'ils  pussent,  au  moment  critique,  faire  défection. 
Avoir  un  grand  nombre  d'hommes  sous  les  armes  sem- 
blait à  des  magistrats  populaires  un  gage  assuré  de  vic- 
toire. Ils  portèrent  à  mille  le  nombre  des  arbalétriers. 
II  demandèrent  à  chaque  popolo  ou  subdivision  des  sesti 
de  la  ville  et  des  paroisses  du  contado\  le  quart  de  son 
contingent,  les  plus  jeunes  et  les  plus  exercés  de  ses  ci- 
toyens, pour  le  corps  des  archers*.  Aux  huit  cents  che- 
vaux des  cavallate  urbaines  ils  en  adjoignirent  cinq  cents 
engagés  au  dehors.  Toutes  les  communes  guelfes  qui 
avaient  taglia  ou  ligue  avec  Florence'  envoyèrent  scrupu- 
leusement ce  qu'elles  devaient  de  cavaliers  et  de  fantassins  : 

Lucques.  •  1800  h.        S.  Gemignano ILOO 

Pistoia.    .  1600  Val  d'Eisa 3600 

Pralo.  .    .  1500  Arezzo 2000 

Volterre.  •  2000  Orvielo 2000 

Colligiano.  1400  Comte  Aldobrandino  de  Pitigliano.  1000 

S.  Miniato.  1400  Pepo  Visconti  de  Campiglia. .  •   .     600 

Lom  hardie 4600  *. 

Ces  chiffres,  que  donne  un  chroniqueur  siennois,  Niccolô 
Ventura,  sont  confirmés  par  les  documenls  comme  par 

*  Les  chiffres  suivants  permettront  de  comprendre  ce  qu'était  un  po- 
polo :  Oltramo  avait  un  coniado  de  144  popoliy  gouvernés  par  114  rettori; 
le  Borgo,  un  contado  de  22  pivieri  ou  paroisses  et  de  222  popoli  (Lib. 
Montap.,  p.  23-30,  31-40).  Ces  divisions  sont  presque  infinitésimales. 
Chaifue  piviere  a  un  gonfalouier,  chaque  popolo  des  rettori  et  ma$$ari.  Le 
piviere  de  Fiesole  qui  compte  193  hommes,  a  14  popoli  ;  le  pivier  d*Âcouc, 
25  h.  et  3  popoli  ;  ainsi  des  autres.  (Ub.  Montap,,  p.  72-79.) 

*  Lib.  Moniap,,  p.  80.  Paoli,  p.  39. 

^  La  taglia  c'était  la  part  de  dépense  et  de  contingent  que  devait  fournir 
chaque  allié.  Mais  ce  nom  s*étendait  à  la  ligue  elle-même  et  en  devenait 
sjnonjme.  Le  chef  de  la  taglia  était  ordinairement  le  polestat  de  la  com- 
mune la  plus  forte  ou  la  plus  renommée.  ÏSe&  conventions  écrites  et  jurées 
filaient  la  limite,  la  durée,  la  saison,  le  but,  le  nombre  des  hommes  à 
cheval  et  k  pied,  enfin  le  mode  de  payement  (Voy.  Ricotti,  I,  130). 

^  La  SconfiUa  di  Montaperti,  ap.  Mi$celL  San.,  p.  34.  — M.  Paoli 


502  MARCHE  DE  L'ARMÉE  (Ar.  1260 

les  autres  auteurs  dignes  de  foi.  Â  ces  vingt-cinq  mille 
hommes,  tant  à  pied  qu'à  cheval,  si  l'on  ajoute  les  Flo- 
rentins, on  arrive  au  chiffre  de  trente  mille  hommes, 
presque  conforme  à  celui  de  Yillani,  qui  est  de  trente 
mille  pedoni  et  de  trois  mille  cavaliers*. 

C'était  là,  pour  le  temps,  une  armée  considérable,  et 
même  «  magnifique,  »  comme  écrivaient  les  contempo- 
rains'. Mais  elle  avait  ses  secrètes  causes  de  faiblesse. 
Elle  était  composée  en  partie  du  contingent  de  villes  qui, 
comme  Arezzo  et  Pistoia,  n'avaient  été  englobées  qu'à 
leur  corps  défendant  parmi  les  guelfes.  Des  gibelins  for- 
cés à  combattre  dans  leurs  rangs  n'y  pouvaient  faire 
qu'une  médiocre  figure,  recourir  peut-être  à  la  fuite  ou 
à  la  trahison'.  Dans  la  dernière  quinzaine  d'août,  le  po- 

(p.  40)  relève  judicieusement  Terreur  de  Yenlura,  qui  fait  de  ces  35  mille 
hommes  autant  de  cavaliers.  A  part  ce  détail,  Ventura  mérite  confiance,  ar 
ayant,  comme  Siennois,  intérêt  k  grossir  le  chiffre  des  ennemis,  pour  re- 
lever la  gloire  de  sa  patrie,  il  le  donne  un  peu  moindre  que  Yillani  loi- 
méme.  Saba  ¥ala8pina  (l.  Il,  c.  4,  R.  I.  S.,  t.  VIII,  802)  confirme  Ventun 
(qui  arniatoi^um  triginta  millia  continebat).  Villani  passe  sous  silence  le 
contingent  d'Arezzo,  mais  il  est  prouvé  par  une  chronique  inédite  de  la  h» 
mille  Assi,  communiquée  à  M.  Paoli  (p.  40,  n.  1),  et  par  Leonardo  Bnroi 
(Hist.  flor.,  1.  II,  ann.  1260).  Seulement  cette  chronique  parle  de  5O00 
Arétins,  et  Bruni  dit  que  ce  contingent  formait  la  plus  grande  partie  do 
peuple  d'Arezzo.  Les  chiffres  de  Ventura  ont  été  sans  doute  un  peu  arrangés 
pour  arriver  à  un  compte  rond  ;  mais  il  ne  faut  pas  demander  aux  écrivains 
de  ce  temps  une  précision  absolue.  Les  historiens  de  Sienne  ne  méritent 
pas  la  même  confiance.  Malavolti  (part.  II,  1.  I,  f*  17  r*)  donne  48  mille 
hommes  aux  guelfes,  dont  8  mille  cavaliers.  D'autres  témoignages  vont 
usqu'à  56  mille  hommes  (Paoli,  p.  40,  n.  5). 

*  Villani,  VI,  79.  —  Cf.  Dal  Borgo,  t.  I,  part.  I,  p.  556.  Canestrini, 
Arch,  $tor,,  XV,  24.  RicoUi,  I,  134-149.  —  Selon  Stefani  (U,  125)  U  y 
avait  3000  h.  à  cheval,  y  compris  les  800  àes  cavallate  florentines,  et  en- 
viron 35  mille  pedoni, 

>  Ivimus  cum  magnifiée  exercitu  nostro  (Lettre  des  guelfes  de  Florence 
h  Conradin.  Liber  multarum  epistolarunif  ms.  du  Vatican,  Cherrier,  III, 
510,  append.). 

'  On  trouve  dans  Villani  (VI,  79)  la  fable  inadmissible  de  deux  autres 
moines  (altri  frati)  envoyés  de  Sienne  à  Florence  pour  provoquer  les  grands 


(Av.  1260)        DANS  LE  VAL  DE  PESA.  503 

testât*  se  mil  en  marche  vers  Montalcino*.  La  Martinella 
ne  sonnait  point,  car  la  guerre  élait  commencée;  si  Ton 
avait  suspendu  défait  les  hostililcs,  il  n'était  intervenu 
aucune  suspension  d'armes.  Â  la  garde  de  Florence  res- 
taient trois  compagnies  d'arbalétriers,  trois  d'archers, 
trois  de  sapeurs,  c'est-à-dire  une  de  chacun  de  ces  corps 
pour  chaque  groupe  de  deux  sesti*.  L'escorte  du  carroccio 
était  la  même  que  dans  la  campagne  précédente;  mais 
douze  nouveaux  capitaines,  élus  le  1^  juin  pour  le  reste  de 
Tannée,  remplaçaient  les  précédents  \  et  Jacopo  des 
Pazzi,  c(  homme  de  grande  valeur  »,  portait  le  gonfaloa 
de  la  cavalerie. 

L'ayant  arraché  du  sol  à  la  porte  romaine,  avec  ses 
autres  bannières,  Jacopino  Rangoni  prit  sa  route  non 
comme  précédemment  par  le  Val  d'Eisa,  mais  par  le  Val 
de  Pesa  ;  c'était  la  plus  courte  pour  gagner,  au  sud-est  de 
Sienne,  les  bords  de  l'Arbia,  où  il  devait  attendre  que  la 
porte  Santo-Viene  lui  fût  ouverte  par  les  prétendus  con- 
jurés. En  tête  marchait  le  «  victorieux  »  carroccio,  en- 
touré de  la  cavalerie  pesante  et  suivi  de  la  cavalerie 
légère  ;  puis  la  Martinella  avec  l'infanterie,  les  pavesarij 


gibelins  k  la  trahison.  Rien  n*est  moins  rare  dans  les  auteurs  de  ce  temps 
que  le  double  emploi  du  même  fait.  Ici,  ils  veulent  évidemment  expliquer 
par  avance  la  trahison  de  Bocca  des  Aperti. 

*  Les  auteurs  ne  le  nomment  pas,  ce  qui  prouve  que  c*était  encore  Ja- 
copino Rangoni.  A  peine  est-il  besoin  de  mentionner  la  version  des  Sien- 
nois  qui  donnent  pour  chef  aux  guelfes  un  certain  Uberto  Ghibellini  (Ven- 
tura, p.  69).  Il  n'y  avait  pas  de  famille  de  ce  nom  à  Florence  (Voy.  Paoli» 

*  Cum  ivimus  cum  magnifico  exercitu  nostro  ad  muniendum  nol)ile  cas- 
tmm  Montealcinum...  (Lettre  des  guelfes  à  Conradin,  hc.  cit.,  np.  Cher- 
rier,  m,  510). 

>  Décision  prise  le  15  juillet  (Lib,  Montap.,  p.  81). 
^  Le  livre  de  Montaperti  (p.  80)  donne  leurs  noms,  sauf  le  cinquième.  On 
les  trouve  reproduits  dans  Ammirato.  Voy.  Paoli,  p.  41. 


504  LES  FLORENTINS  A  MONSELVOU.  (Ax.  4260) 

les  archers,  la  salmeriaj  ou  équipages  et  bagages,  les 
saccomani  ou  valets  ^  Le  25  août,  Tarmée  était  à  San 
Donato  in  Poggio,  le  29  à  Ricavo,  le  31  à  Monsanese,  le 
2  septembre  à  Pieve  Ascîata*,  petite  paroisse  du  Val 
d'Arbia,  à  six  milles  au  nord  de  Sienne,  sur  la  route 
d'Arezzo'.  Nui  pourtant  n'accomplissait  les  promesses  des 
deux  franciscains.  Las  d'attendre,  le  potestat  envoya  des 
ambassadeurs  aux  vingt-quatre  qui  gouvernaient  Sienne, 
pour  leur  intimer  de  se  soumettre.  En  vue  d'appuyer 
cette  intimation  hautaine ,.  il  continua  d'avancer  vers 
la  ville  ennemie,  et  ût  dresser  les  tentes  à  Monselvoli, 
localité  boisée  du  Val  de  Biena,  entre  ce  cours  d'eau  et  la 
Malena  qui  se  jette  dans  l'Arbia  près  du  château  de 
Montaperti^. 

Les  Siennois  n'étaient  point  pris  au  dépourvu.  De  vingt- 
cinq  mille  hommes  seulement,  mais  plus  homogène  que 
celle  des  guelfes,  leur  armée  ne  contenait  que  des  gibelins 
de  bonne  volonté '^.  Dans  le  danger  public,  toutes  les  divi- 


*  Canestrini  (Arch.  stor,,  XY,  22).  Cet  ordre  adopté  alors,  fîit  suifi  dé- 
sormais, sauf  de  légères  modifications,  toutes  les  fois  qu'une  armée  floren- 
tine entrait  en  campagne. 

*  Nocte  die  jotîs  precedentis,  ij  septembris  et  die  veneris  reniente... 
apud  plebem  de  Assiata  (Lib.  Mont,,  p.  105  v*). 

'  Ventura,  p.  54.  Paoii,  p.  43. 

^  Malavolti,  part.  II,  1. 1,  f^l5  r"*.  — Marangone  (R.  I.  S.,  suppl.  1, 535). 
—  Paoli,  p.  41. 

*  On  n'est  pas,  à  beaucoup  près,  aussi  certain  des  chiffres  pour  l*amiée 
siennoise  que  pour  Tarmée  florentine.  Malavolti  (p.  17  r*)  dit  14,500  h. 
Mais  comment  Ventura,  si  exact  pour  les  guelfes,  le  serait-il  moins  pour 
les  gibelins?  Or,  il  donne  à  Sienne  (p.  58)  19  mille  pedoni,  800  Âllemanà 
à  choTal,  200  cavaliers  de  la  commune,  200  nobles  de  Sienne,  en  tout 
20,200  combattants.  Mais  on  ne  voit  dans  ce  nombre  ni  les  gibelins  floren- 
tins, assez  nombreux  pour  que  Muratori  (R.  I.  S.,  t.  XV,  33)  reprenne 
Andréa  Dei  d*avoir  dit  dédaigneusement  €  qualche  fuoruscito,  •  ni  les 
gibelins  fugitiOs  d*Arezzo  (Voy.  Paoli,  p.  40),  ni  les  3000  soldats  d'élite 
que  Pise  avait  envoyés,  comme  le  dit  Marangone  (p.  525)  et  comme  le 


U.  1260)       AMBASSADE  DES  FLORENTINS  A  SIENNE.  505 

ions  de  parti  s'étaient  patriotiquement  effacées  :  au  pou- 
voir on  avait  appelé  les  plus  ardents  à  la  défense  et  à  la 
[loire  de  Sienne,  les  plus  capables  de  la  servir  ^  Les  Alle- 
riands  de  Manfred  et  le  comte  Giordano,  les  exilés  de 
•"lorence  et  le  comte  Guido  Novello,  ceux  d'Arezzo  et  leur 
ivêque  Guglielmino  des  Uberti  *  étaient  de  sûrs  auxiliaires, 
iienne  avait  espéré,  parait-il,  des  contingents  qui  ne  vin- 
ent  point'  et  qu'elle  dut  remplacer,  dans  ses  châteaux, 
lar  quinze  cents  cavaliers  de  ses  cavallate^;  mais  dans  de 
olides  murailles  elle  trouvait,  pour  une  guerre  défen- 
ive,  un  supplément  de  forces  qui  la  mettait  au  moins  de 
mr  avec  l'ennemi. 

Le  jeudi  2  septembre,  en  l'église  de  San  Crislofano, 
)à  se  réunissait  d'ordinaire  le  Gonseil  général  du  peuple, 
urent  reçus  les  ambassadeurs  florentins.  D'un  Ion  arro- 
gant, sans  môme  saluer,  dit-on*,  ilssignifièrent  les  volontés 
le  la  ligue  guelfe.  Les  murs  de  Sienne  devaient  être  abat- 
us  sur  plusieurs  points,  afin  de  livrer  passage  à  Tarmée 


»rouve  Dal  Borgo  (Diss.  6),  ni  les  1300  de  Cortoiie  (Paoli,  p.  43,  n.  4). 
-  H  parait  clair  que  les  Siennois,  sauf  le  sincère  Ventura,  ont  diminué  à 
essein  la  force  de  Sienne,  pour  rehausser  d*uutant  le  succès.  La  coniradic- 
ion  est  choquante  chez  Malâvolti.  Il  admet  3500  Allemands,  3000  étran- 
ers  stipendiés,  dont  les  gibelins  de  Florence,  qui  faisaient  la  guerre 
surs  frais,  3000  h.  du  contado  et  seulement  5000  Siennois;  tout  le  reste 
our  lui  n*existe  pas. 

<  Neir  essercito  de'  Sanesi  combattevano  non  meno  i  guelG  per  la  sa- 
ite  e  gloria  délia  patria  che  si  facessono  i  ghibellini,  cosi  perché  unita- 
lente  Funa  parte  e  Taltra  partecipava  dcl  governo  délia  città,  come  perché 
l  timoré  del  nemico  estemo  teneva  uniti  gli  animi  de'  cittadini  (Malâvolti, 
jc.ciL,  f»  17  V). 

*  Chronique  inédite  de  la  famille  Assi.  Paoli,  p.  40. 

'  Non  hehbono  aiuto  di  gente  come  speravano.  (Malâvolti,  loc,  cit,) 

♦  Paoli,  Le  cavallaie  fiorentine  (Arch.  stor,^  3*  série,  1. 1,  part.  2,  p.  59). 
■  Senza  nessuna   riverenza  o   suluto  (Ventura,  p.   34-37).  M.    Paoli 

p.  43)  ne  croit  pas  à  ce  détail.  Il  est  pourtant  bien  vraisemblable,  et  peint 
iofatuation  de  gens  qui  se  croyaient  assurés  de  la  victoire. 


506  DÉLIBÉRATIONS  (Ah.  1366) 

guelfe;  le  capitaine  guelfe  instituerait  une  seigneurie 
dans  chacun  des  terzi  de  la  ville,  et  pourrait  élever  une 
forteresse  dans  l'enceinle  même,  à  Camporeggi  *.  Sienne 
cesserait  de  molesler  Montalcino  et  livrerait  les  exilés  gi- 
belins, faute  de  quoi  elle  serait  traitée  avec  la  plus 
grande  cruauté*.  Pour  la  première  fois,  Florence  avouait 
son  dessein  de  soumettre  sa  rivale.  Pleine  de  confiance 
dans  sa  belle  armée  et  dans  le  concours  de  ses  alliés,  elle 
ne  craignait  guère  Manfred  si  éloigné,  que  représentait 
en  Toscane  une  poignée  d'hommes,  et  elle  tenait  pour  fa- 
cile une  guerre  inaugurée  par  deux  succès  insignifiants, 
sinon  douteux,  que  son  imagination  et  le  temps  transfor- 
maient de  plus  en  plus  en  deux  grandes  victoires. 

Les  vingt-quatre  promirent  froidement  de  délibérer  et 
congédièrent  l'ambassade.  Le  même  jour,  ils  communi- 
quèrent au  Conseil  ces  insolentes  sommations.  Quelques 
citoyens,  dans  leur  excessive  prudence,  proposaient  de 
céder  et  d'abattre  un  pan  de  muraille,  pour  éviter  de  plus 
grands  malheurs.  Sur  l'avis  de  Provenzano  Salvani,  on 
sursit  à  toute  délibération,  et  l'on  fit  prier  le  comte 
Giordano  de  se  rendre  dans  l'assemblée.  Il  y  vint  suivi 
de  ses  seize  connétables  *,  de  son  sénéchal  et  de  son  in- 
terprète, car  pas  un  de  ces  Allemands,  paraît-il,  n'enten- 
dait l'italien.  A  peine  entrés  dans  l'église,  ils  se  décou- 
vrent, s'inclinent,  écoutent  la  communication  qui  leur 
est  faite,  et,  après  s'être  consultés,  déclarent  avec  de 

'  Lieu  ainsi  nommé  parce  que  Henri  VI  y  avait  campé  en  1194.  Voy.  la 
trad.  des  Miscellanea  sanese,  parle  duc  de  Dino,  p.  \Âi. 

^  E  in  quanto  non  vi  paia ,  aspeltate  lo  esercito  con  grandissime 
criidellà  (Aldobrandi,  ap.  Mûcell.  San. y  p.  4).  Cf.  Malavolli,  part.  H, 
.  I,  p.  15. 

^  Officiers  qui  portaient  la  bannière  de  50  hommes.  Il  y  on  devait  donc 
avoir  16  pour  800  hommes. 


(An.  1260)  DKS  SIENNOIS.  507 

vives  démonstrations  qu'ils  défendront  énergiquemcnl  la 
ville.  En  récompense,  le  conseil  leur  alloua  aussitôt  un 
mois  de  double  paye.  Cotait  une  dépense  de  cent  mille 
florins  environ*.  Les  vingt-quatre  ne  les  ayant  point,  un 
riche  marchand  les  leur  prêta.  Il  se  nommait  Salimbene 
Salimbeni  et  descendait  d*un  des  croisés  de  Pierre  l'er- 
mite*.  Courant  à  sa  demeure,  il  en  rapporta  ses  florins 
sur  un  chariot  recouvert  d'écarlale,  orné  de  branches  de 
laurier,  et  offrit  une  somme  double,  si  la  commune  l'en 
requérait'.  Chargé  de  montrer  aux  ambassadeurs  ces 
richesses  et  de  leur  répondre,  il  leur  dit  publiquement 
que  Sienne  avait  dessein  de  fortifier  ses  murailles,  non 
de  les  abattre,  et  que  son  armée  irait  au  camp  des 
guelfes,  voir  s'ils  avaient  la  force  dont  ils  se  vantaient*. 
Le  comte  Giordano  ayant  ensuite,  sur  le  seuil  de  l'é- 
glise, distribué  les  florins  à  ses  soudards,  on  les  vit,  dans 
leur  allégresse,  se  livrer  à  des  danses  effrénées,  chanter 
des  refrains  dans  leur  langue,  dont  les  rudes  sons  bles- 
saient agréablement,  ce  joiir-là,  les  oreilles  italiennes,  se 
répandre  ensuite  dans  la  ville  et  y  acheter  tout  le  cuir 
qui  s'y  trouvait,  pour  harnacher  leurs  chevaux  et  s'équi- 
per eux-mêmes.  Afin  de  satisfaire  à  leurs  demandes, 
ébénistes,  tailleurs,  tous  les  métiers  compétents  se  mirent 
à  l'œuvre,  sans  relâche  comme  sans  retard*. 

'  Cronaca  senese  del  secolo  XIV,  ap.  Paoli,  append.,  p.  83.  Ventura 
(p.  35,  36)  dit  H8  mille  florins. 

*  Note  du  duc  deDino,  p.  143. 
Chc  non  si  mirasse  a*  denari,  clie  quando  quegti  saranno  logri,  ne  pres- 
tarebbe  altreltanto  (Cron.  sen.,  ap.  Paoli,  p.  84). 

^  E  noi  yi  rispondianio  che  noi  aviamo  animo  d'aci  esciar  le  mura,  c 
non  diminuirle...  E  attendete  a  buona  guardia,  che  noi  vi  veremo  a  tro- 
Tare  al  campo  con  armata  mano,  e  provaremo  se  snrt'.lc  fanto  forti  quanto 
vifale(/Wrf.). 

»  Ventura,  p.  35-41 . 


508  PRIÈRES  DES  SIENNOIS.  (An.  1^60) 

Le  peuple,  cependant,  encombrait  la  place  des  Tolo- 
mei  et  io^rues  adjacentes.  Il  appelait  de  tous  ses  vœui 
des  mesures  énergiques,  une  forte  concentration  des 
pouvoirs.  Les  vingt-quatre  en  conférèrent  d'illimités  à 
un  citoyen  estimé,  Buonaguida  Lucari.  Ils  lui  recon- 
naissaient jusqu'au  droit  de  vendre  ou  d'engager  Sienne 
et  son  territoire.  Le  premier  acte  du  dictateur  fut  de  con- 
sacrer Sienne  à  la  Vierge  Marie.  En  chemise,  la  cordeau 
col,  la  tête  et  les  pieds  nus,  il  s'achemina  vers  la  cathé- 
drale, suivi  de  citoyens  dans  le  même  appareil,  dont  la 
foule  grossissait  à  tout  instant.  A  haute  voix  il  suppliait 
la  glorieuse  Reine  du  ciel  de  délivrer  la  commune  des 
lions  qui  la  voulaient  dévorer,  et  la  multitude  répondait 
en  implorant  miséricorde.  Arrivé  dans  l'église,  dont  les 
cloches  sonnaient  à  toutes  volées  et  où  Tévêque,  au  chant 
des  psaumes  et  des  litanies,  invoquait  de  son  côté  la  pro- 
tection divine,  il  se  prosterna  devant  lui  et  en  reçut  le 
baiser  de  paix,  que  toute  l'assistance,  à  leur  exemple, 
se  donna  sur  la  bouche.  L'évè{ue  recommanda  le  pardon 
des  injures  et  prescrivit  une  procession  solennelle.  Au 
moment  même  il  y  fut  procédé.  En  tête  on  porta  un  cru- 
cifix sculpté,  aujourd'hui  encore  ornement  de  la  cathé- 
drale, où  il  rappelle  ces  jours  de  patriotique  émotion  ^ 
Venait  ensuite  le  clergé,  précédant,  portant,  entourant 
un  dais  sous  lequel  la  Madone  était  exposée  à  la  vénéra- 
tion publique.  Par  derrière,  pieds  nus,  l'évêque,  les  cha- 
noines, le  syndic,  ayant  toujours  la  cordeau  col,  le  peuple, 
les  femmes,  récitant  des  oraisons.  L'imposant  cortège  se 
rendit  à  San  Cristofano,  siège  en  quelque  sorte  du  gou- 

*  Il  est  au-dessus  du  premier  autel  à  main  gauche,  après  la  chapelle  de 
San  Giovanni  (Note  du  duc  de  Dino,  p.  144,  n.  10). 


(Ah.  1260)  LEURS  PRÉPARATIFS  DE  GUERRE.  509 

yernement,  puis  il  revint  à  la  cathédrale,  où  les  confes- 
sionnaux furent  assiégés  toute  la  nuit\ 

Ce  temps  du  repos,  qu'une  population  pieuse  donnait 
à  la  pénitence  et  à  la  prière,  le  syndic  et  les  vingt-quatre 
le  consacraient  à  délibérer  sur  les  mesures  urgentes.  Le 
lendemain,  au  lever  du  soleil,  elles  étaient  promulguées. 
Le  peuple,  appelé  aux  armes,  les  prit  avec  empressement, 
et  avec  lui  les  ecclésiastiques  eux-mêmes  *.  Le  potestat 
Francesco  Troghisio  recevait  la  dignité  de  capitaine  gé- 
néral *.  C'était  Tusage,  et  Ton  s'y  conformait,  non  toute- 
fois sans  que  le  nouveau  capitaine  et  les  autres  magistrats 
se  déclarassent  prêts  à  suivre  les  conseils  du  comte  Gior- 
dano  *,  nécessaire  marque  de  déférence  envers  le  repré- 
sentant du  prince  que  Sienne  reconnaissait  pour  suze- 
rain. Au  potestat,  d'ailleurs,  pour  une  cause  inconnue, 
succéda  presque  aussitôt,  comme  capitaine  général,  le 
comte  Aldobrandino  de  Santa  Fiore.  RufTredo  d'Isola, 
capitaine  du  peuple,  était  préposé  à  la  garde  des  portes 
et  des  murailles.  Les  délégués  aux  choses  de  la  guerre 
devaient  rester  en  permanence  dans  la  ville,  pour  y  com- 
primer, s'ils  levaient  la  tête,  les  partisans  de  la  paix*. 

Sur  ces  entrefaites  pénétrait,  dit-on,  dans  Sienne  un 
popotano  florentin,  envoyé  par  les  gibelins  de  l'armée 
guelfe.  Gibelin  lui-même,  en  souvenir  de  ses  nobles 
ancêtres,  et  comme  pour  se  relever  de  sa  décadence, 
Reggente  des  Razzanti  *  avait  mission  d'avertir  les  exilés 

'  Ventura,  p.  41-45. 
«  /tMf.,p.  47-50. 
»  Malavolti,  part.  U,l.  I,  f  16  v. 

^  Del  quale  si  riferiva  ancora  il  podestà  e  il  magistrato  (Malavolti,  part.  H, 
1.1,  M6r-). 
*  Malavolti,  ibid. 
®  U  appartenait  à  une  famille  dont  une  partie  était  guelfe,  comme  nous 


510  REGGEfJTE  DES  RAZZAMTI  A  SIENNE.         (âm.  \m) 

et  les  Siennois  du  danger  qui  les  menaçait.  Ses  amis  et 
lui,  ne  voyant  que  la  puissante  armée  dont  ils  faisaient 
partie,  ne  se  figuraient  pas  que  Sienne  lui  pût  opposer 
une  longue  résistance.  Mais  Farinata  des  Uberti  et  Guar- 
daccia  des  Lamberti  en  jugeaient  autrement.  Après  avoir 
ouï  rémissaire,  ils  le  gagnèrent  à  leurs  vues  et  obtinrent 
qu'en  public  il  dirait  Topposé  de  ce  qu'il  venait  de  dire 
en  secret.  Reggente  donc,  ayant  placé  sur  sa  tête  une 
couronne  d'olivier  «  qui  signifiait  victoire  *,  »  parcourut 
à  cheval  la  place  des  Tolomei  où  les  citoyens  étaient 
assemblés,  et  les  principales  rues  où  il  espérait  rencontrer 
des  Allemands.  Ses  paroles  en  partie  véridiques,  en  partie 
mensongères,  diminuaient  de  moitié  TefTectif  de  l'armée 
guelfe',  la  représentaient  manquant  de  bons  chefs  comme 
de  concorde,  montraient  les  gibelins  incorporés  prêts  à 
faire  défection  dès  que  paraîtraient  les  Siennois,  présa- 
geaient à  ceux-ci  une  sûre  victoire,  s'ils  attaquaient  fran- 
chement'. De  tels  propos  trouvaient  créance.  «  Il  n'y 
avait  pas  un  homme,  pas  une  femme,  pas  un  enfant  qui 
ne  s'écriât,  plein  de  hardiesse  :  «  Nos  ennemis  sont  vain- 
cus; maintenant  vont  succomber  les  séculaires  oppresseurs 
de  la  Toscane  *.  » 


Pavons  vu  au  chapitre  précédent  (p.  454)  et  sans  doute  à  la  branche  guelfe, 
puisqu*il  était,  en  1258,  resté  à  Florence;  mais  il  était  dès  lors  un  guelfe 
tiède,  ou  il  avait,  depuis,  changé  d^opinion. 

*  Con  una  ghirlanda  di  ulivo  che  aveva  in  cnpo,  che  significava  la  vitto- 
ria(Slcfani,  11,123). 

*  Che  i  Fiorentini  erano  la  nietà  meno  ch*  e'  non  erano  (Ibid,). 

^  Villani,  VI,  79.  Slefani,  II,  d25.  Ni  les  Siennois  ni  même  M.  Paoli  ne 
soufflent  mot  de  ce  curieux  incident.  Il  n'a  pourtant  rien  que  de  vraisem- 
blable. Seulement  les  Florentins  le  placent  avant  la  fière  réponse  faite  aui 
ambassadeurs,  et  nous  pensons  qu'il  est  bien  plus  naturel  après,  quand  tout 
doute  a  disparu  sur  la  résolution  des  Siennois. 

^  NuUus  vir  erat,  mulicr,  sivc  puer  qui  non  senis  clamaret  audacter  : 


(An.  1260)  SORTIE  DE  L'ARMÉE  SIENiNOISE.  511 

Le  vendredi  matin  3  septembre,  tandis  que  les  femmes 
recommençaient  processions  et  prières,  l'armée  siennoise 
sortit  de  la  ville  \  Au  premier  rang  s'avançait  le  gonfalon 
communal,  suivi  du  carrocdOy  d'où  flottait  une  bannière 
blanche.  C'était  la  couleur  du  roi  Manfred  et  tout  ensemble 
du  terzo  de  Camullia.  On  aurait  dit,  suivant  un  chroni- 
queur, le  manteau  de  la  Vierge  Marie*.  Après  avoir 
traversé  le  Bozzone,  gros  ruisseau  qui,  coulant  à  l'est  de 
la  ville,  va  se  jeter  dans  l'Arbia,  les  Siennois  s'établirent 
sur  la  colline  de  Monte  Ropoli,  entre  ces  deux  cours 
d'eau.  Sous  leurs  yeux  et  à  leurs  pieds  ils  avaient  la  ver- 
doyante vallée  que  coupent  l'Arbia,  la  Malena,  la  Biena; 
en  face,  au  sud-est,  la  colline  de  Monselvoli,  presque 
parallèle  à  Monte  Ropoli,  et  qu'occupait  l'armée  guelfe. 
Entre  les  deux  camps,  ils  voyaient  le  Piano  délie  Cortine 
cette  partie  de  la  vallée  qu'enferment  d'un  cote  la  Biena, 
de  l'autre  la  Malena,  et  au  milieu  le  Poggiarone,  petite 
élévation  de  terrain  *  qui  couvrait  l'armée  florentine,  déjà 
protégée  par  les  trois  rivières,  sans  l'empêcher  de  voir 
l'ennemi  venir  de  loin.  Celaient  pour  les  guelfes  de 
bonnes  positions  défensives;  mais  leur  rôle  étant  l'offen- 
sive, comment  négligeaient-ils  d'occuper  le  Poggiarone 
et  même  Monte  Ropoli?  Alors,  en  effet,  les  Siennois,  s'ils 
persistaient  dans  leur  dessein  d'attaquer,  auraient  dû 
prendre  ces  deux  collines  en  quelque  sorte  d'assaut,  et 
leur  seule  ressource,  après  un  échec,  eût  été  de  rentrer 

Nimc  inimici  nostri  vicli  sunt;  nunc  casuri  siint  qui  tanto  lempore  Tusciam 
vexaTenint  (Minaritœ  florenlini  gesta  imp.,  ap.  Bohmer,  IV,  655). 

•  Ventura,  p.  50. 

•  Aldobrandi,  p.  10,  il. 

'  Ce  nom  signifie  grande  hauteur,  mais  il  né  répond  guère  aux  propor-^ 
lions  de  cette  coiline.  surtout  si  on  la  compare  aux  deux  autres  qu'elle 
sépare. 


512  STRATAGÈME  DES  SIENNOIS.  (Ai.  ii60) 

en  ville  et  de  s'y  réduire  à  la  condition  d'assiégés  \ 
Profitant  de  la  faute  commise,  le  comte  Giordano  se 
luita  d'occuper  la  partie  de  la  vallée  qui  sépare  Monte  Ro- 
poli  du  Poggiarone.  Puis,  afin  de  tromper  les  ennemis 
sur  le  chiffre  de  ses  forces,  il  usa  d'un  stratagème  sin- 
gulier. Tandis  que  sur  les  hauteurs  de  Monte  Ropoli  un 
rideau  d'hommes  d'armes  masquait  les  mouvements  des 
autres,  ceux  du  terzo  de  San  Martino,  après  s'être  montrés 
revêtus  de  sopravesti  ou  cottes  rouges,  redescendirent  en 
arrière  à  la  rencontre  de  ceux  du  terzo  di  citlà^  revê- 
tirent comme  eux  des  sopravesti  vertes  et  reparurent  avec 
eux  sur  la  colline,  pour  se  montrer  aux  Florentins.  Même 
manège  quand  arrivèrent  les  milices  du  troisième  terzo  : 
on  vit  apparaître  un  grand  nombre  d'hommes  revêtus  de 
sopravesti  blanches  et  noires.  Le  contingent  de  Camullia 
en  paraissait  doublé*. 

*  Yoy.  Carpellini,  Rapporta  délia  commissione  ùtituila  dalla  todetà 
senese  di  storia  patria  municipale  per  la  ricerca  di  tutto  die  in  Siena 
si  riferisce  a  Darde  Alighierij  dans  le  BulleUino  de  la  société,  t.  I,  p.  ^• 
Paoli,  p.  49. 

*  Les  textes  ne  sont  pas  d'accord  sur  la  couleur  de  ces  dernières,  noires 
suivant  les  uns  (Chron.  citée  par  Paoli,  p.  85),  blanches  suivant  les  autres 
(Ventura,  p.  50-52).  M.  Paoli,  pour  les  mettre  d'accord,  dit  blanches 
et  noires.  On  peut  conclure,  en  effet,  de  cette  contradiction  même,  qu'il  de- 
vait y  en  avoir  des  deux  couleurs.  Mais  il  révoque  en  doute  le  ëiit  lui- 
même  (p.  51),  pour  cette  raison  qu'on  ne  saurait  admettre  qu'il  y  eûtà 
Sienne  tant  de  sopravesti  de  rechange.  Comme  tous  les  chroniqueurs  sien- 
nois  en  témoignent,  on  peut  penser  qu'il  y  avait  un  excédant,  puisque,  se- 
lon Malavolti  (f**  17  r*).  Sienne  n'obtint  pas  tous  les  renforts  qu'elle  atten- 
dait. En  disant  que  ce  ne  furent  pas  tous  les  hommes  d'armes  des  deux  de^ 
niers  terzi  qui  jouèrent  cette  comédie,  mais  un  certain  nombre,  on  doit  être 
dans  la  vérité.  Seulement  M.  Paoli  croit  que  le  changement  de  sopravesti 
dut  s'opérer  en  avant,  à  l'ombre  du  Poggiarone.  Cela  est  inadmissible.  Les 
hommes  du  premier  terzo  ullaiit  à  la  rencontre  de  ceux  du  second,  ne  ikhh 
vaient  que  refaire  le  chemin  déjà  fait.  C'est  donc  à  l'ombre  de  la  colline  de 
Monte  Ropoh,  et  non  du  Poggiarone,  que  dut  se  faire  l'échange.  Ce  n'est  pas 
de  notre  part  une  hypothèse.  Ventura  dit  en  effet  que  le  terxo  de  S.  Mar- 


(Ah.  1260)  TERREUR  DES  FLOREiNTlNS.  513 

Ces  marches  et  ces  contre-marches,  ces  milices  si  nom- 
breuses en  apparence,  ces  couleurs  voyantes  qui  les  signa* 
'laient  aux  regards,  portèrent  un  trouble  étrange  dans 
Tesprit  des  guelfes  alliés.  Ils  n'avaient  pas  cru  à  une 
résistance  sérieuse,  même  derrière  les  murailles  de  Sienne, 
et  ils  voyaient  les  Siennois  venir  hardiment  à  leur  ren- 
contre. Ils  ne  pouvaient  deviner  l'adroite  manœuvre  qui 
faisait,  comme  dans  une  pompe  de  théâtre,  déGler  devant 
eux,  sous  des  costumes  divers,  deux  fois  les  mêmes  enne- 
mis. La  superstition  s*en  mêlant,  le  rouge  devenait  un 
présage  de  sang;  le  vert,  de  mort;  le  blanc  et  le  noir,  de 
captivité.  Une  vision  nocturne  ou  une  consultation  du 
diable,  qu'il  tenait,  dit-on,  enfermé  dans  une  Gole,  apprit 
au  potestat  Rangoni,  nécromancien  renommé,  que  la 
mort  pour  lui  était  à  craindre  dans  le  cas  seulement  où  il 
se  trouverait  entre  le  bien  et  le  mal  \  Comme  il  campait 
entre  la  Biena  et  la  Malena,  il  tint  sa  mort  pour  certaine, 
fâcheuse  disposition  pour  marcher  au  combat  et  y  conduire 
les  autres.  La  nuit  suivante,  un  phénomène  naturel  porta 
au  comble  ces  terreurs  superstitieuses  :  une  sorte  de 
brouillard  blanc  ayant  enveloppé  le  camp  siennois  ainsi 
que  la  ville,  des  deux  parts  on  y  vit  le  manteau  de  la 
Madone,  signe  évident  de  sa  protection  pour  le  peuple 


fmo  descendit  à  la  rencontre  du  terzo  di  citlà  qui  ne  s^ayançait  qu'en  se- 
conde  ligne.  Ce  ne  pouTait  donc  être  en  ayant.  Le  stratagème,  d^ailleurs, 
n'était  sûr  qu*à  cette  condition.  Eiécuté  entre  les  deux  collines,  et,  non  à 
rombre  de  la  plus  éloignée  des  guelfes,  il  eût  suffi,  pour  Téyenter,  qu'un 
guelfe  hardi  gravit  le  Poggiarone.  Cela  pouvait  être  fait  sans  trop  de  dan- 
ger, dans  un  temps  où  il  n*j  avait  pas  d'armes  à  feu. 

^  fl  El  capitano  de'  Fiorentini  si  era  negromante  e  aveva  il  diavolo  rin- 
chiuso  in  una  lampolla,  e  si  '1  constrense,  e  dimandô  se  doveva  niorire  di 
quella  bataglia.  E  '1  dimone  li  rispose  che  lui  no  morebe,  se  non  fusse  tra'l 
bene  e  '1  maie.  E  in  questo  modo  parlé  el  dimonio  e  loccd  per  farlo  capi- 
tare  maie.  »  (Chron,  Sen.^  ap.  Paoli,  Âpp.,  p.  85.) 

HIST.  DB  PLORtRCB.   —   1.  33 


514  ORDRE  DE  RàTAULE  (àh.  ii60) 

pieux  qui  Tavait  invoquée  \  ce  Nous  ne  reviendrons  chez 
nous  que  battus,  disaient  tristement  les  Florentins  '.  i 
Plier  les  tentes,  battre  en  retraite,  était  leur  vœu  secret, 
avoué  peut-être  par  quelques-uns  ;  mais  soit  que  les  chefs 
s'y  refusassent,  soit  que  les  positions  qu'on  avait  laissé 
prendre  à  Tennemi  ne  le  permissent  plus,  la  bataille 
devenait  inévitable,  et  guelfes  comme  gibelins  devaient 
s*y  préparer*. 

Sur  une  première  ligne,  le  potestat  Rangoni  disposa  en 
demi-cercle,  au  centre,  les  feditori^  corps  d'élite,  aui 
ailes  les  parejart,  armés  du  pavois,  et  les  balestrieri,  ou 
arbalétriers.  Derrière  lesfeditori  il  massa  les  pedonij  c'est- 
à-dire  les  hommes  de  pied,  qui,  malgré  un  dédain  per- 
sistant pour  l'infanterie,  formaient  le  gros  de  l'armée. 
En  troisième  ligne  les  bagages,  la  scUmeriay  protégée 
par  d'autres  pedoni^  qui  formaient  comme  une  première 
réserve.  Au  quatrième  rang,  la  réserve  véritable,  com- 
posée aussi  de  fantassins.  Quant  à  la  cavalerie,  elle  en- 
tourait le  carroccio^  placé  en  avant  du  demi-cerde.  La 
cavalerie  pesante  avait  mission  de  le  défendre,  la  cava- 
lerie légère  d'engager  le  combat,  et  de  se  replier  ensuite 
autour  de  ce  palladium  communal  ^. 

De  leur  côté,  les  Siennois  se  déployèrent  en  trois 
corps  de  bataille.  Le  premier  se  composait  de  deux 

1  •  In  eorum  exercitu  pluriini  clamantes  împrecabantus  bec  sibî  :  Non- 
quam  redeamus  ad  propria  nisi  per  manum  Senensium  debellati.  »  (Mino- 
ritœ  florentini  gesta  tmp.,  ap.  Bôhmer,  IV,  655.) 

«  Ventura,  p.  55,  56. 

'  VUlani,  qui  aroue  la  déception  des  Florentins,  ajoute  que  nonobitant 
•  lasciarono  i  Fiorentini  e  Taltra  loro  amistade  di  fare  loro  schiere  e  atten* 
dere  la  battaglia.  »  (VI,  78.) 

4  Canestrini,  Délia  milhia  italiana,  Arch.  ttor,,  XV,  22.  Cet  ordre  de 
bataille,  que  Ton  coustale  alors  pour  la  première  fois,  est  celui  qui  fut  soiri 
ui  batailles  ultérieures. 


(Ah.  1260)  DES  DEUX  ARMÉES.  515 

cents  cavaliers  allemands  et  de  deux  cents  fantassins 
d'élite^,  sous  les  ordres  du  comte  d'Arras,  sénéchal 
du  comte  Giordano*.  Le  second,  de  six  cents  cava- 
liers allemands  et  six  cents  fantassins,  que  conduisait 
Giordano  lui-même,  avec  l'étendard  du  roi  Manfred  et  le 
contingent  des  villes  alliées.  Le  troisième,  de  deux  cents 
cavaliers  allemands,  commandés  par  Henri  d'Aslimberg, 
de  deux  cents  autres  cavaliers,  probablement  les  gibc« 
lins  de  Florence,  de  deux  cents  nobles  siennois,  for- 
mant la  garde  d'Aldobrandino  de  Santa  Fiore,  général 
en  chef  de  la  commune  de  Sienne',  enfin  du  carroccio^ 
suivi  du  peuple  des  terzi^  avec  ses  gonfaloniers.  Le  qua- 
trième corps,  composé  de  deux  cents  cavaliers  et  de 
fantassins  siennois,  fermait  la  marche.  Il  était  conduit 
par  Niccolô  de  Bigozzo,  sénéchal  de  la  commune*. 

Le  plan  adopté  par  le  capitaine  était  de  s'avancer  ou- 
vertement sur  Monselvoli,  afin  de  rejeter  tous  les  guelfes 


«  f  D'una  fiorila  brigata.  >»  (Ventura,  p.  57.) 

s  En  1202  et  1217,  il  v  avait  un  Nevelon  d'Airas,  maréchal  de  France 
(Yoy.  Bnissel,  Vusage  des  fiefs,  1,  487,  cité  par  Anselme,  Histoire  généa- 
logique de  la  maison  royale  de  France,  VI,  620.  Paris,  1750,  f*). 

'  Yoy.  Aquarone,  Dante  in  Siena,  p.  22,  qui  cite,  sur  la  présence  des  gi- 
belins dans  ce  corps,  Tautorité  de  Tommasi  et  celle  de  Razzi,  biographe  de 
Farinata.  —  Paoli,  p.  53,  n.  2.  —  Le  titj'e  de  capitaine  général  avait  été 
donné  au  potestat  Francesco  Trogliisio.  Les  chroniqueurs  n'expliquent  ni 
comment  ni  pour  quel  motif  il  fut  remplacé  dans  son  commandement. 

^  Ventura,  p.  57.  Sur  la  composition  du  3*  et  du  4*  corps,  le  teite  est 
obscur.  Je  crois  le  suivre  de  plus  près  que  M.  Paoli,  qui  des  deux  n'en 
fait  qu'un.  Il  me  parait  inadmissible  qu'il  n'y  eût  pas  d'arrière-garde  ou  de 
réserve.  Quant  au  nombre,  il  n'y  a,  entre  son  compte  et  le  mien,  qu'une 
différence  de  200  cavaliers.  Il  n'en  voit  que  400  autour  d'Aldobrandino,  je 
crois  en  voir  600.  Mais  peut-être  les  200  derniers,  qui  sont  donnés  comme 
formant  la  garde  d'Àldobrandino,  et  dont  on  n'indique  pas  la  provenance, 
font-ils  double  emploi  avec  les  gibelins  de  Florence.  En  ce  cas,  ce  seraient 
les  200  nobles  siennois  qui  formeraient  la  garde  du  général  de  la  commune. 
U  est  remarquable  en  effet  que  Ventura  ne  parle  ni  de  ces  gibelins  ni  des 
alliés,  d'où  ron  peut  conclure  qu'ils  ne  formaient  pas  un  corps  à  part. 


516  BATAILLE  DE  MONTAPERTL  (Ab.  1^0) 

dans  le  Piano  délie  Cortine^  où  ils  se  Irouveraient  alors 
entre  deux  hauteurs  couronnées  de  Siennois,  et  réduits 
par  conséquent  à  combattre  dans  les  plus  mauvaises  con- 
ditions, à  traverser  la  Malena  et  la  Biena  pour  opérer  leur 
retraite.  Mais  une  attaque  de  front  pouvant  échouer,  pour 
la  soutenir,  le  comte  d'Arras  avait  reçu  l'ordre  de  s'a- 
cheminer sans  bruit,  avec  son  corps  d'armée,  le  long  de 
la  Biena,  de  tourner  Monselvoli,  de  se  placer  en  embus- 
cade à  la  gauche  des  Florentins,  et  de  les  attaquer  par 
le  flanc,  à  l'improviste,  quand  il  les  verrait  engagés ^ 

Commencé  assez  tard  dans  la  nuit,  ce  mouvement  ne 
pouvait  être  terminé  que  le  lendemain  dans  la  matinée. 
Le  samedi  4  septembre*,  le  comte  Giordano  attendit  donc, 
avant  de  donner  le  signal  du  combat,  d'avoir  appris  que 
le  comte  d'Ârras  occupait  ses  positions  et  de  voir  le  soleil 
levant  ne  plus  darder  sur  les  Siennois  ses  étincelants 
rayons'^.  Cependant,  il  parcourait  avec  les  autres  chefs 


*  Selon  Malavolti  (part.  II,  1.  I,  f^  17  r*),  Arras  avait  avec  lui  400  cava- 
liers allemands,  plus  800  fantassins  siennois,  conduits  par  Niccolè  de  Bigouo. 
Il  prétend  que  ces  deux  chefs  auraient  été  occuper  au  delà  de  TArbia,  ï  un 
mille  plus  loin  environ  que  la  route  d*Asciano,  des  collines  dépouillées  d'ar- 
bres et  même  de  buissons.  Mais  comment  croire  qu'une  embuscade  se 
mette  en  vue  sur  une  hauteur  découverte,  et  se  condamne,  au  moment  de 
Faction,  à  l'opération  plus  ou  moins  longue  et  difficile  de  traverser  une  ri- 
vière? 

*  Villani  (VI,  78)  dit  que  le 4  septembre  était  un  mardi,  et  M.  deCher- 
rier,  un  mercredi.  Les  Pâques  tombant,  cette  année-là,  le  4  avril  (Voy.  les 
tables  chronologiques  de  VArt  de  vérifier  le*  dates),  le  4  septembre  tom- 
bait bien  un  samedi.  Ainsi  disent  \e  Livre  de  Montaperti, qui  donne  très-mi- 
nutieusement dates  et  jours  pour  cette  période,  et  les  chroniqueurs  sien- 
nois, dont  l'exactitude,  constatée  sur  ce  point  comme  sur  plusieurs  autres, 
inspire  une  légitime  confiance  sur  le  plus  grand  nombre  de  leurs  assertions. 

^  M.  Paoli  (p.  54)  dit  d'après  Ventura  (p.  65)  que  le  mouvement  com- 
mença fl  di  primissima  matlina  •,  et  qu'on  n'exécuta  pas  Tordre  donné  de 
traîner  en  longueur.  Mais  il  ne  faut  pas  tenir  compte  de  ce  mot  de  Ventura. 
D'une  part,  on  devait  laisser  à  Arras  le  temps  d'accomplir  son  mouvement 


(Ah.  1260)  L'ARMKK  SIKNNOISE  EN  AVANT.  51 7 

les  longues  files  de  cavaliers  et  de  fantassins  ;  il  leur  pro- 
diguait les  exhortations  chaleureuses,  il  faisait  servir  aux 
Allemands  c<  le  pain  le  plus  beau,  d'excellentes  viandes 
rôties  et  autres,  une  grande  quantité  de  confetti^  de  vins 
parfaits  et  renommés*.  »  A  ces  soudards  pris  de  vin*  il 
recommandait  expressément  de  ne  pas  s'embarrasser  de 
prisonniers,  de  tuer  quiconque  demanderait  quartier,  et 
surtout  de  ne  pas  descendre  de  cheval  pour  recueillir  du 
butin. 

Le  soleil  était  déjà  haut  sur  l'horizon,  quand  le  gros 
de  l'armée  reçut  ordre  de  s'ébranler.  Des  hauteui*s  de 
Monte  Ropoli  elle  descendit  dans  le  Piano  délie  Cortine, 
passa  l'Arbia  et  commença  de  gravir  le  Poggiarone,  jus- 
qu'alors inoccupé.  Comprenant  trop  lard  leur  faute,  les 
guelfes  tentèrent  de  la  réparer  et  d'atteindre  par  l'autre 
versant'  le  sommet  de  cette  colline,  pour  s'y  assurer 
l'avantage  du  terrain'.  Mais  la  confiance  faisait  de  plus 
en  plus  défaut  à  leurs  âmes  ébranlées.  La  vue  des  Alle- 
mands dissipait  la  complaisante  illusion  de  victoires  rem- 
portées sur  eux  en  mai  précédent,  et  ramenait  les  esprits 
au  sentiment  de  la  réalité,  qui  était  que  ces  rudes  hom- 
mes du  Nord  avaient  pensé  par  deux  fois  alors,  et  à  eux 

tournant,  commencé  dans  les  dernières  heures  de  la  nuil.  D'autre  part ,  on 
ne  pouvait  attaquer,  tant  qu'on  avait  le  soleil  dans  les  yeux.  Il  n'est  pas  né- 
cessaire d'admettre  qu'on  n'engagea  le  combat  que  lorsque  les  Florentins 
Turent  à  leur  tour  gênés  par  les  rayons  du  soleil ,  car  la  ha  taille ,  en  ce  cas , 
n'eût  commencé  que  l'après-midi. 

*  «  Di  huonissime  yivande  arrostite  di  diverse  carni  e  grande  quantilà  di 
confetti  e  di  perfetti  e  solenni  vini  e  bene  vanteggiati  e  grande  abhondanza 
di  pane  pur  del  più  hello.  •  (Ventura,  p.  65.) 

*  Ventura  les  montre,  cette  fois  encore,  s'abandonnant,  sous  l'influence 
de  l'iTresse,  aux  chants  et  aux  danses  de  leur  pays. 

'  ff  Eglino  (les  Siennois)  sono  nel  piano,  e  cominciano  a  satire  il  poggio, 
e  cosi  fanno  la  gente  dei  Fiorentini  ;  ciascuno  salisce  dal  suo  lato  solo  per 
pigliare  il  vantaggio  del  terreno.  »  (Ventura,  p.  65.) 


5i8  LE  COMBAT  ENGAGÉ  PAR  LES  SIENNOIS.       (Ai.  1S60) 

seuls,  mettre  les  Florentins  en  déroute*.  En  vain  le  po- 
testât  essaya-t-il  d'envelopper  par  un  mouvement  tour- 
nant l'aile  gauche  des  ennemis  au  moyen  de  son  aile 
droite.  Deviné  par  Giordano,  il  se  voyait  devancé  sur  le 
Poggiarone,  que  les  Allemands  abordaient  par  le  pied, 
pour  ainsi  dire  en  droite  ligne,  tandis  que  les  Florentins 
avaient  à  suivre  sur  les  collines  une  courbe  d'un  dia- 
mètre assez  étendu*. 

Profitant  aussitôt  de  son  avantage,  le  comte  engageait 
vivement  l'attaque  au  centre.  Il  commit  le  soin  et  céda 
l'honneur  des  premiers  coups  au  jeune  Gauthier  d'Âstim- 
berg,  neveu  du  seigneur  de  ce  nom,  qui  commandait  les 
Allemands  dans  le  corps  d'Àldobrandino.  Monté  sur  un 
cheval  qui  bondissait  comme  un  lévrier,  bien  qu'il  por- 
tât «  deux  armures,  l'une  en  mailles  d'acier,  l'autre  en 
cuir  brut,  toutes  les  deux  recouvertes  de  soie  vermeille, 
brodée  de  dragons  verts  rayés  d'or*,  »  ce  chevalier  fit 
joyeusement  le  signe  de  la  croix  et  fondit  sur  le  contin- 
gent lucquois,  qu'il  avait  en  face  de  lui.  Presque  aussitôt 
il  fut  rejoint  par  Giordano,  si  vaillant  de  sa  personne, 
que  les  Siennois  le  comparaient  à  Hector  le  Troyen  *,  puis 
par  Aldobrandino  de  Santa  Fiore,  par  les  autres  capi- 
taines, par  le  peuple  des  terzi^  qui  criaient  tous  d'une 
commune  voix  :  A  la  mortel  a  la  morte^l 

La  mêlée  alors  devint  générale.  .L'infanterie  guelfe 
tenait  bravement  tête,  sauf  les  gibelins  qu'elle  comptait 
dans  ses  rangs  et  qui  déjà  commençaient  à  lâcher  pied'. 

*  Villani,  VI,  78.  Ammiralo,  I.  tt,  t.  I,  p.  120. 

*  Voy.  Malavolti,  part.  II,  l.  I,  fM7v. 

5  Ventura,  p.  67. 

*  Villani,  VI,  79. 
«  Ventura,  p.  67. 

6  Slefani,  II,  123. 


(Ah.  1360)  RETRAITE  DES  FLORENTINS.  519 

Leur  exemple  pouvant  devenir  contagieux,  Jacopo  Ran- 
goni  lança  un  corps  de  cavalerie  et  des  réserves  de  pedoni 
pour  les  soutenir.  Mais  sans  espoir  désormais  de  cou- 
ronner le  Poggiarone,  il  en  dut  redescendre  précipitam- 
ment la  pente,  pour  reprendre  position  à  Monselvoli,  y 
ramener  les  milices  éparses  au  Piano  délie  Cortine  où 
elles  risquaient  d'être  coupées,  et  organiser  la  défense 
dans  son  camp  non  fortifié.  Combien  il  dut  regretter 
alors  d'avoir  négligé  ce  soin  si  nécessaire  !  Il  y  suppléa 
de  son  mieux  par  la  valeur  et  fit  longtemps  bonne  conte-^ 
nance.  Même,  sur  un  point,  le  comte  de  Pitigliano  rem- 
portait l'avantagea  Le  Siennois  Niccolô  de  Bigozzo,  jetant 
ses  milices  en  avant,  ne  parvenait  pas  à  décider  la  vic- 
toire*. Des  deux  parts  on  pliait,  on  avançait  tour  à  tour; 
mais  le  carnage  ne  faisait  abandonner  ni  aux  Siennois 
l'attaque,  ni  aux  Florentins  leurs  positions. 

Tout  à  coup,  à  l'heure  des  vêpres,  le  comte  d'Arras, 
démasquant  son  embuscade,  fondit  sur  Taile  gauche  des 
Florentins.  Ceux-ci, surpris  à  l'improviste,  impuissants  à 
faire  face  de  deux  côtés  à  la  fois,  hors  d'état  de  tenir  plus 
longtemps  sur  les  hauteurs  de  Monselvoli,  commencèrent 
alors  une  retraite  dont  la  trahison  des  gibelins  allait 
faire  une  déroute.  Jetant  les  enseignes  guelfes  à  croix 
rouge,  ces  alliés  naturels  de  l'ennemi  tirèrent  de  dessous 
leurs  cottes  d'armes  et  déployèrent  au  vent  les  enseignes 
gibelines  à  croix  blanche.  Les  Abati,  les  Délia  Pressa 
assaillirent  par  derrière  leurs  compagnons  de  combat*. 

'  Aldobrandini,  p.  21. 

«  Ventura,  p.  68. 

'  •  Proditores'qui  nobiscum  et  internos  erant,  objectissignisrubeecracis, 
que  nostri  gerebant  ,  detexerunt  albarum  hostilia  crucium  signa  que  sibi 
fecerant  in  occulto,  et  erectis  Manfridi  vexillis,  m  nos  irruerunt  a  tergo.  » 
(Pars  guelfi  scribit  Gonrado  secundo,  op.  Cberrier,  m,  510.,  App.) 


520  TRAHISON  DES  ÂBATI.  (Ar.  1260 

Un  des  traîtres,  Bocca  des  Abati,  coupa  la  main  à  Jacopo 
des  Pazzi,  qui  portait  le  gonfaloo  de  la  cavalerie.  Les  ca- 
valiers, ne  voyant  plus  flotter  dans  Tair  cette  bannière, 
leur  signe  de  ralliement,  ne  doutèrent  plus  de  la  défaite. 
Ils  s'enfuirent  dans  toutes  les  directions,  semant  sur  leur 
route  le  désordre,  la  confusion,  l'épouvante.  Ainsi  devint 
irrémédiable  un  désastre  qui,  peut-être,  n'était  pas  en- 
core sans  remède  ^  Tout  gibelin  qu'il  est,  le  cœur  de 
Dante  se  soulève  d'indignation  au  souvenir  de  celte  tra- 
hison scélérate.  Sa  main  vengeresse  plonge  au  lac  glacé 
où  grelottent  les  traîtres  ce  pervers,  si  honteux  de  son 
crime,  qu'à  ceux  qui  l'interrogent,  il  n'ose  dire  son  nom*. 
Dans  cette  débandade  des  guelfes,  les  alliés  de  Florence 
manquèrent  de  courage  plus  que  ses  citoyens,  et  ses 
nobles  plus  quesesj9opo/am'.  Tandis  que  les  cavaliers 
échappaient  à  la  mort  par  la  vitesse  de  leurs  chevaux, 
rinfanterie,  âme  désormais  de  cette  ville  marchande, 
disputait  encore  pied  à  pied  le  terrain.  Dans  un  cercle 
d'instant  en  instant  plus  resserré,  chacun  combattait  en 
soldat  et  tout  ensemble  en  capitaine  ;  chacun  prêchait 
d'exemple  en  même  temps  que  de  parole.  LoSpedito  ten* 
tait  de  racheter,  par  une  bravoure  héroïque,  la  fatale 

*  Yillani,  YI,  78.  Ce  fait,  passé  sous  silence  par  les  Siennois,  est  con- 
firmé par  Dante  (Inf.,  XXXn.  77-108).  M.  Rabanis  (Clément  Vet  Philippe 
U  Bel,  p.  86,  note,  Paris,  1858)  le  nie,surrautontédeMalavolti;  mais  Ma- 
lavolti  n'est  pas  une  autorité,  au  moins  à  cet  égard.  YiUani  Test  tout  autant, 
n  n*a  que  le  tort  de  Toir  une  cause  dans  ce  qui  n'est  qu'un  incident.  — 
M.  Paoli  (p.  55)  place  cet  incident  en  cet  endroit,  mais  non  sans  quelque 
doute.  «  E  fu  forse  aUora,  »  dit-il.  —  Rien  de  plus  probable,  car  il  fallait 
que  les  Florentins  fussent  bien  en  désordre  et  bien  près  de  leur  perte,  pour 
qu'un  des  leurs  osât  un  coup  pareil,  sans  craindre  de  le  payer  de  sa  tête. 

«  Dante.  Inf.,  XXXII,  77-108. 

'  Ptoléroée  de  Lucques  prétend,  ce  qui  est  peu  Traisemblable,  que  les  Luc- 
quois  essayèrent  de  reformer  l'armée  :  t  Lucenses  cum  YoUent  exercitum 
instaurare.  »  (Annale$,  R.  I.  S.,  t.  XY,  1285.) 


(Ah.  iS60)  DERNIERS  COMBATS.  5S1 

erreur  de  son  esprit*.  Ces  bourgeois,  ces  artisans  résis- 
taient, écrit  le  Siennois  Aldobrandini,  «  comme  le  pé- 
cheur endurci  dans  le  mal,  qui  voit  sa  ruine  et  ne  veut 
pas  l'éviler*.  »  Le  comte  Giordano,  Tévéque  d'Arezzo 
étaient  partout,  rappelant  autour  d'eux  qu'il  ne  fallait 
pas  faire  quartier'.  «Semblables  à  des  lions  ou  à  des 
dragons  féroces,  »  les  Siennois  tuaient  «  ces  chiens  de 
Florentins  comme  des  bétes  au  marché*.  »  Ceux  qui  res- 
taient debout  encore,  chassés  du  coteau  de  Monselvoli, 
rejetés  dans  la  vallée  de  la  Biena  jusqu'au  pied  du  Pog- 
giarone  qu'occupait  le  vainqueur  *,  en  longèrent  les  pen- 
tes, et  à  l'endroit  où,  vers  le  milieu,  elles  s'abaissent, 
tentèrent  de  pénétrer  dans  la  vallée  de  la  Malena,  en  face 
du  mamelon  isolé  que  surmontait  le  château  de  Monla- 
perti.  Peut-être  cherchaient-ils  à  couper  les  Siennois  qui 
occupaient  celte  vallée  de  ceux  qu'ils  voyaient  sur  leurs 
têtes  à  Monselvoli  '  ;  mais  le  succès  n'était  possible  qu'à 
la  condition  de  reprendre  le  Poggiarone.  Si  la  tentative 
en  fut  faite,  elle  échoua  complètement.  Se  serrant  alors 
autour  de  leur  carroccioj  dont  la  prise  devait  être  la 

«  Ammirato  qui  rapporte  ce  fait  (1.  U,  t.  I,  p.  120),  ne  le  donne  que 
comme  une  tradition  :  c  vogliono,  che....,  si  crede  ;  »  ce  qui  ne  Tempêche 
pas  de  faire  le  discours  de  cet  avziano. 

*  «  Corne  '1  peccatore  che  è  indura to  nella  mala  vita,  e  che  s'av^ede 
délia  sua  ruina  e  non  la  fugge.  »  (Aldobrandini,  ap.  Paoli,  p.  57,  n.  2.) 

'  fl  Mec  erat  locus  refugii,  quia  undique  erant  hostibus  vallati.  Unde  epi- 
acopos  Aretinus  pcrfugis  multuni  nocuit,  capiendo  et  occidendo.  »  (Ann, 
Ptolemœi  LucensiSy  loc.  cit.)  Selon  Villani,  il  n*y  eut  parmi  les  morts  que 
36  caTaliers  di  nome.  Léo  (I.  VII,  c.  i,  t.  U,  p.  37)  rend  ce  chiffre  bien 
étonnant  en  supprimant  les  mots  soulignés  qui  Texpliquent. 

*  Ventura,  p.  71. 

*  M.  Paoli  (p.  56)  ne  dit  pas  que  les  Siennois  occupassent  le  Poggiarone; 
mais  s'ils  ne  l'avaienl  occupé,  les  Florentins  8*en  fussent  emparés  pour  les 
couper  ;  ils  Toussent  tenté  du  moins,  ce  qu*on  ne  voit  nulle  part. 

*  C'est  du  moins  le  dessein  que  leur  attribue  M.  Carpellini  (voy.  Paoli, 
p.  56). 


52S  SOUMISSION  DES  VAINCUS.  (Ai.  1)60) 

marque  et  le  gage  de  la  victoire^,  les  marchands  floren- 
tins livrèrent  vaillamment  un  suprême  combat.  Giovanni 
Tomaquinci,  vieillard  presque  septuagénaire,  qui  avait 
en  ce  jour  la  garde  du  char  communal,  se  fit  tuer  avec  son 
fils  et  trois  autres  personnes  de  sa  famille*.  Avec  eux  pé- 
rirent deux  fils  d'Olivieri  des  Gerchi  ;  deux  autres  furent 
faits  prisonniers*.  A  la  suite  d'un  si  impitoyable  et  si  uni- 
versel massacre,  a  la  Malona  se  grossit  à  ce  point  de  sang, 
ose  écrire  Ventura,  et  son  cours  devint  si  rapide,  qu'elle 
eût  sufG  pour  faire  marcher  quatre  grands  moulins  \  » 
Dante,  moins  excessif,  parle  pourtant  des  ondes  de  i'Ar- 
bia  colorées  de  rouge  *,  et  le  chroniqueur  Harangone, 
pour  renchérir,  ne  sait  que  dire  de  la  terre  ce  que  le 
poète  dit  de  Teau  '. 

Le  carroccio  et  la  Martinella  perdus,  les  misérables 
restes  de  Tinfanterie  florentine,  les  Lucquois  et  les  Orvié- 
tans, moins  maltraités  parce  qu'ils  s'étaient  tenus  à 
l'écart  de  la  mêlée,  n'avaient  plus  qu'à  prendre  conseil 
du  désespoir.  Ils  se  réfugièrent  sur  le  petit  mamelon  de 

'  c  £1*300  già  rotte  le  genti  fiorentine  e  discacciate ,  quando  ancorain* 
torno  al  carro  si  face^a  gran  guerra...  Visto  che  la  guerra  s'era  lidotbsolo 
al  carro,  con  ogni  loro  impeto  si  yoltorono  (les  Siennois)  9  queslo.  •  (Haraih 
gone,R.  I.  S.,  SuppL,  I,  526.) 

*  C'est  Ammirato  qui  a  introduit  dans  Thistoire  ce  fait  â  rbonneur 
du  vieux  chevalier,  c  Tniovo  per  memoria  di  varie  scritture,  •  dit-il  (1.  Il, 
t.  I,p.  121). 

^  Ricordo  di  Binduccio  de'  Cerchi,  publié  par  Manni  (Sigilli,  t  I)  et 
par  Lami  (Deliciœ  eruditonim). 

*  «  Crebbc  la  Molina  si  di  saiigue  che  sarebbe  bastala  a  macinare  quatiro 
grossi  mulini.  »  (Ventura,  p.  71.) 

^  Lo  strazio  e  il  grande  scempio 

Che  face  TArbia  colorata  in  rosao. 
{Inf.J,  85.) 

^  «  Era  tanlo  il  snngue  che  si  sparse  in  quel  luogo  ,  che  la  terra  lutta 
cra  divenuta  rossa.  »  (Marangone,  R.  I.  S.,  Suppl.,  I,  527.) 


(ÂH.  1360)  LES  MORTS  ET  LES  PRISONNIERS.  523 

Montaperti,  les  plus  intrépides  pour  s'y  retrancher  et  y 
défendre  chèrement  leur  vie,  les  autres  pour  la  prolonger 
encore  quelques  instants  et  implorer  une  dernière  fois  la 
clémence  du  vainqueur.  Ceux-là  ne  pouvaient  atteindre 
leur  but,  entourés  comme  ils  l'étaient  de  toutes  parts  et 
manquant  de  vivres*  ;  ceux-ci  atteignirent  le  leur,  car 
sur  le  conseil,  dit-on,  de  Farinata  des  Uberti  ',  les  capi- 
taines siennois  et  le  comte  Giordano,  las  de  carnage  et 
certainsdu  triomphe,  décidèrent  que  désormais  quiconque 
se  rendrait  aurait  la  vie  sauve.  On  vit  alors  des  vaincus, 
pour  mieux  marquer  leur  soumission  et  mériter  leur 
grâce',  se  lier  eux-mêmes  les  mains  ou  s'y  aider  les 
uns  les  autres.  A  l'arrogance  de  la  veille,  juste  retour 
des  choses  de  la  guerre,  succédait  l'abjection. 

Telle  fut  cette  bataille,  une  des  plus  sanglantes  du 
siècle,  et,  suivant  Ptolémée  de  Lucques,  la  plus  terrible 
qu'on  eût  vue  en  Toscane  depuis  les  temps  du  Christ*. 
On  l'appelle  parfois  bataille  de  TArbia,  plus  souvent  de 
Montaperti  ;  elle  devrait  s'appeler  bataille  du  Poggiarone 
ou  de  Monselvoli,  car  de  la  possession  de  ces  deux  points 
dépendaitla  victoire.  Quatre  mille  guelfes  avaient  échappé 
à  la  mort  par  la  fuite  ;  dix  mille  jonchaient  le  sol  ;  quinze 
mille  étaient  prisonniers \  Pour  les  garder,  il  ne  fallut 


*  I  Deficientibus  Tictualibus  et  urgente  hostium  muUiludine,  majorem 
passi  sunt  jacturam.  »  (Ann.  Piol.  Luc.,  R.  L  S.,  t.  XV,  1283.) 

*  Assertion  d'un  mémoire  inédit  d'Antonio  Abali,  Bibl.  de  Sienne,  MU- 
celL  Benvoglienti,  Cod.  c.  vi,  2.  Citation  de  M.  Paoli,  p.  58. 

'  Ventura,  p.  73.  Aldobrandini,  p.  13. 

^  «  In  Thuscia  citra  teropora  Salvatoris  non  fuit  major  clades.  »  (Ann,  Piol, 
Luc,,  R.  I.  S.,  t.  XV,  1283.) 

*  Obituarium  ms.  de  Téglise  de  Sienne.  —  •  E  fume  morti  più  di 
10  m.  »  (Andréa  Dei,  R.  I.  S.,  t.  XV,  35.)  —  Ventura,  qui  donne  aussi  ce 
chiffre,  ajoute  malheureusement  que  18  mille  chevaux  furent  tués.  Or,  il  n'y 
en  avait  que  3000,  et  la  plupart,  on  Ta  vu,  échappèrent  au  massacre  par  la 


524  LES  MORTS  ET  LES  PRISONNIERS.  (Ai.  1260) 

pas  moins,  des  documenls  positifs  l'attestent,  de  quatre 
cent  soixante-treize  gibelins  bien  armés*.  Les  Florentins 
pour  leur  part  laissaient  trois  mille  des  leurs  sur  le 
champ  de  carnage  \  quinze  cents  aux  mains  de  rennemi\ 
11  n'y  avait  pas  une  famille,  dans  cette  ville  infortunée, 
qui  n'eût  perdu  un  ou  plusieurs  des  siens ^.  a  Alors,  écrit 
tristement  Yillani,  fut  brisé,  écrasé  le  peuple  vieux  de 
Florence*.  » 

Les  pertes  desSiennois,  quoique  mal  connues  *,  étaient 
très-inférieures,  sans  nul  doute,  à  celles  des  vaincus, 
dont  un  si  petit  nombre  avaient  cherché  dans  la  mort  de 

fuite.  Un  témoin  oculaire  parle  de  20  mille  ânes  ;  ses  évaluations  sont  fort  dif- 
férentes, mais  il  avoue  ne  parler  qu'au  jugé  :  t  Fuit  numenis  ocdsonmi,  si- 
eut  existimnrepotui,  qui  astabam.  1200  virorum,  sed  et  milium  fuitnume- 
rus  captivorum  ex  quibus  ultra  octo  iiiilia  famé  et  inedia  in  carcerihus  pe- 
rierunt.  In  hoc  conflictu  sunt  capta  20  milia  asinorum,  victualia  simul  et 
bladum  portantium.  »  (Minoriiœ  florentini geêta  tmp., ap.  Bôhmer,  IV, 655.) 
Cf.  Sismondi  (II,  358),  qui  dit  avoir  consulté  quatorze  chroniques  ou  his- 
toires, et  s'arrête  au  chiffre  de  10  mille  morts,  ajoutant  que  le  nombre  des 
prisonniers  fut  plus  considérable. 

'  Livres  de  la  Biccherna,  —  Cf.  les  notes  ajoutées  par  BenToglieoti  au 
texte  d'Andréa  Dei,  qui  parle  de  11  mille,  etSaba  Malespina  (Hist.^  1.  II. 
c.  IV,  R.  I.  S.,  t.  Vin,  802),  qui  dit  15  mille.  Un  autre,  1020  {Rayneru  de 
Grands  pisani  poetna  De  prœliis  Ttuciœ.  R.  I.  S.,  t.  XV,  314). 

*  Villani,  VI,  79.  Stefani,  II,  123.  —  «  Super  tria  millia  hominum  csesa 
in  ea  pugna  refenintur.  »  (Sozomène,  Hist.  Pistor.,  R.  I.  S.,  Suppl.,  L 
156.) 

'  Villani,  loc.  cit  C'est  sans  doute  une  faute  d'impression  qui  fait  dire  ï 
Stefani  (II,  123)  150.  M.  Vannucci  (p  126)  estime  que  1500  c'est  trop  peo; 
mais  il  f:iut  distinguer  entre  les  Florentins  et  leurs  alliés.  Narangone 
(p.  52?),  Sozomène  (p.  136),  ne  parlent  que  de  4000  prisonniers,  la  plupart 
Florentins. 

^  «  E  non  lu  casa  in  Firenze  che  e  non  vi  fu  morto  uno  e  più.  •  (Nano- 
gone,  R.  I.  S.,  Suppl.,  I,  528.)  11  est  vrai  que  Marangone  donne  20  mille 
morts  aux  Florentins  ;  mais  la  fausseté  de  la  seconde  assertion  n'infirme  pas 
la  première. 

'^  «  AUora  fîi  rolto  ed  avallato  il  popolo  Tecchio  di  Firenze.  t  (YiUanii 
VI,  79.) 

®  Malavolti  (part.  H,  1.  I,  f*  20)  ne  porte  les  pertes  des  SieiiDOÎs  qu^ 
600  morts  et  400  blessés.  C'est  trop  peu  sans  aucun  doute. 


(ÂM.  iSeO)      SOUVENIR  PERSISTANT  DE  LA  BATAILLE.  525 

leurs  ennemis  le  salut  et  la  vengeance.  Mais  tant  de 
cadavres  couvraient  le  sol  et,  avec  Tincurie  du  temps 
à  les  ensevelir ,  ils  répandirent  une  (elle  puanteur,  que 
durant  de  longues  années,  dit  Ventura,  ces  frais  vallons, 
ces  riants  coteaux,  n'eurent  plus  d'autres  habitants  que 
les  bétes  sauvages  ^  La  tradition  de  ce  grand  massacre 
y  est  encore  vivante.  Les  paysans  y  montrent  «  la  terre 
rouge  où  il  ne  pousse  pas  un  brin  d'herbe  »  ;  sur  le  té- 
moignage de  leurs  pères,  transmis  de  génération  en  gé- 
nération, ils  croient  qu'après  minuit,  au  clair  de  lalune, 
on  voit  errer  quelquefois  dans  ces  champs  sinistres  des 
chiennes  blanches  dont  les  hurlements  ressemblent  à  des 
lamentations*. 

La  bataille  finie,  les  vainqueurs  rentrèrent  dans  leur 
camp  pour  y  passer  la  nuit  :  il  était  trop  tard  pour  re- 
tourner à  Sienne.  Le  lendemain  dimanche,  à  l'aube,  se 
firent  les  apprêts  d'une  entrée  triomphale.  La  ville  con- 
naissait déjà  l'éclatant  succès  de  ses  armes'.  Tout  ce 
qu'elle  contenait  encore  de  citoyens  accourut  à  la  ren- 


*  Ventura,  p.  75. 

*  c  Vi  cercai  la  tradizione,  e  un  conladino  interrogato  roi  diccva  :  Vedete 
questa  terra  rossa  ?  Il  non  cresce  mai  un  filo  d'erba,  e  contrasse  quel  colore 
quando  tempo,  tempo  indietro,  vi  fù  una  battaglia  grande,  con  grande  spargi- 
mento  di  sangue.  Ho  sentito  raccontare  da  mio  padre,  e  mio  padre  dal  mio 
nonno,  cbe'talvolta,dopo  mezza  notte,  al  lume  délia  luna  si  veggono  correre 
in  su  e  in  giù  délie  cagne  blanche ,  le  quali  di  tratto  in  traite  emcttono  dei 
iatrati  simili  a  lamenti.  »  (Gius.  Porri,  note  à  ses  Miscellanea  Sanesi.) 

'  Les  chroniqueurs  siennois  prétendent  que  sur  la  tour  des  Marescotti 
(aujourd'hui  Saracini),  les  vingt-quatre  avaient  placé  un  tambour,  Cerreto 
Ceccolini,  qui,  au  son  de  son  instrument,  appelait  les  vieillards  et  les  femmes 
à  genoux  au  pied  de  la  tour,  dès  qu'il  avait  à  leur  communiquer  quelqu'une 
des  péripéties  de  la  bataille  (Ventura,  p.  72).  Le  malheur  est  que  Tcloigne- 
ment  et  les  accidents  du  terrain  ne  permettaient  point  de  voir,  même  de  la 
plus  haute  tour,  le  cliamp  de  bataille.  —  Quant  à  la  nouvelle  de  la  victoire, 
elle  dut  parvenir  à  Sienne  le  soir  même  du  samedi,  car  la  distance  peut  être 
franchie  en  une  heure  et  demie  de  marche,  et  moins  à  cheval. 


526  RENTRÉE  TRIOMPllALE  DES  SIENNOIS.        (An.  1260) 

contre  du  glorieux  cortège.  Au  premier  rang  s'avançait 
un  des  deux  ambassadeurs  florentins  dont  les  sommations 
insolentes  avaient  outragé  les  Siennois,  celui-là  seul  qui 
survivait  à  la  défaite.  Les  mains  liées  derrière  le  dos,  il 
était  juché  sur  un  âne,  le  visage  tourné  vers  la  queue, 
d'où  pendait  et  traînait  dans  la  poussière  le  grand  éten- 
dard de  Florence.  Les  enfanis  accablaient  d'insultes  ce 
malheureux  et  lui  lançaient  des  pierres.  Venaient  ensuite, 
précédés  de  quelque  trompettes,  le  comte  Giordano  et  le 
comte  d'Arras,  qu'accompagnaient  quatre  cents  cavaliers 
allemands,  couronnés  d'olivier  et  chantant  dans  leur 
langue  «  de  très-belles  chansons  »,  dit  Ventura,  qui  ne  les 
comprenait  pas.  Puis  les  deux  carrocci^  celui  de  Florence 
à  rebours  et  dépouillé  de  ses  agrès,  celui  de  Sienne 
traîné  par  deux  «  forts  palefrois  »,  et  surmonté  de  l'éten- 
dard blanc  de  Camullia  ou  du  roi  Manfred.  Marchaient 
par  derrière  les  prisonniers  avec  leurs  tentes  et  bagages, 
avec  les  vivres  et  approvisonnements  dont  ils  comptaient 
ravitailler  Montalcino.  Chargés  de  dépouilles  et  les  mains 
liées,  ils  cheminaient  trente  ou  quarante  sous  la  conduite 
d'un  seul*.  Une  héroïne  de  la  veille,  la  vivandière  Usi- 
glia,  en  conduisait  pour  sa  part  trente-six  qui  s'étaient 
rendus  à  elle  vers  la  lin  du  combat  '.  Son  ânesse  portait 
la  Martinella*.  On  voyait  enfin  s'avancer  le  capitaine  gé- 

*  c  Ed  era  taie  che  ne  menava  50  e  40  prigioni,  e  queUi  li  menayano 
carichi  délie  loro  spoglie,  ed  eratio  menati  legali  alla  città  a  una  fune.  » 
yMarangone,  R.  I.  S.,  Suppl.,  I,  527.) 

^  Le  fait,  allesté  par  les  chroniqueurs  siennois,  ne  paraîtra  pas  trop  invrai- 
semblable, si  Ton  se  rappelle  Tempressement  des  guelfes  à  se  rendre  pour 
échapper  à  la  mort. 

'  Les  chroniqueurs  siennois  prétendent  que  celte  ânesse  était  celle-là 
même  qu'avaient  lancée  dans  Sienne,  en  mai  précédent,  les  Florentins  préis 
à  s'éloigner.  Le  malheur  est  que  Villani  (VI,  76),  qui  parle  de  roliTier  planté 
sur  la  tour  et  de  la  tour  murée,  ne  parle  point  d'âne,  ce  qu*il  n'eût  pis 


.  i360)       ACTIONS  DE  GRACES  DES  VAINQUEURS.  527 

rai  Aldobrandino  de  Santa  Fiore  avec  les  compagnies 
5  terzij  sous  les  ordres  de  leurs  gonfaloniers,  ainsi  que 
gros  de  la  cavalerie  tant  siennoise  qu'allemande,  sous 
IX  de  Niccolô  deBigozzo  et  d'Henri  d'Astimberg.  Lecor- 
:e  se  rendit  d'abord  à  la  cathédrale  pour  les  actions  de 
Ices;  ensuite  à  San  Cristofano,  pour  remettre  aux  ma- 
;trats  les  bagages,  tentes,  étendards  de  la  commune, 
même  temps  que  le  butin  fait  sur  les  ennemis. 
Le  lendemain,  les  processions  recommencèrent.  Durant 
is  jours,  on  promena  par  la  ville  les  reliques  des  saints; 
lis  personne,  celte  fois,  n'avait  plus  les  pieds  nus  ni 
corde  au  col  *.  En  l'honneur  de  la  Vierge  sainte  et 
curable  on  frappa  une  nouvelle  monnaie  d'argent,  et 
'ancienne  inscription  Sena  vetus^  on  ajouta  ces  mots  : 
vitcis  Virgiyiis*.  Tout  habitant  de  Sienne  âgé  déplus  de 
ze  ans  fut  tenu,  chaque  année,  pour  la  fête  de  l'As- 
nption,  d'offrir  à  la  cathédrale  une  livre  de  cire 
xyrata.  On  astreignit  les  villes,  châteaux  et  villages  du 
ritoire  à  la  même  obligation,  et  les  ambassadeurs  des 
nmunes  voisines  en  prirent  eux-mêmes  l'habitude,  par 
litique  autant  que  par  courtoisie'.  Diverses  églises 
'ent  construites,  dont  une  consacrée  à  saint  Georges, 
tron  des  chevaliers  allemands*.  Enfln,  une  fête  an- 
elle  fut  instituée,  et,  le  4  septembre.  Sienne  la  célébra 


aqnë  de  faire  5'il  en  eût  été  lancé  un.  De  fait ,  on  ne  le  pourait  que 
wpLon  faisait  le  siège  d'une  ville,  et  que  les  machines  de  guerre  appro  • 
ient  des  remparts  ;  or,  nous  l'avons  vu,  tel  n'était  point  le  cas. 

Ventura,  p.  73-82. 
'  On  en  peut  voir  le  dessin  dans  Porri,  Cenni  sulla  zecca  seneêe,  ap. 
icell.  Sen,,  p.  115-114.  —  Cf.  Promis,  Memoria  mile  monete  senesi, 
50.  Turin,  1868. 
'  MalavolU,  part.  U,  1.  I,  f»  21. 

In  grazia  dei  cavalieri  tedeschi  (Tonunasi,  1,  532). 


528  RACHAT  DES  PRISONNIERS.  (Ax.  1360) 

régulièrement  jusqu'au  temps  de  Charles  d'Aujou  ^ 
Ces  marques  d'allégresse,  ces  témoignages  de  la  re- 
connaissance publique,  ne  faisaient  point  tort  à  dessoios 
plus  urgents.  On  procédait  au  partage  du  butin,  opération 
laborieuse  qui  dura  du  4  au  16  septembre*.  On  décidait, 
comme  au  printemps,  de  soigner  les  blessés  aux  frais  de 
la  commune'.  On  accordait  aux  chevaliers  et  aux  Alle- 
mands des  récompenses  en  argent  et  en  objets  précieux  ^ 
La  question  la  plus  grave  fut  celle  des  prisonniers.  L'usage 
permettait  de  les  égorger^  et  les  voix  les  plus  autorisées, 
celles  d'Aldobrandino  de  Santa  Fiore,  du  comte  Giordano, 
de  Provenzano  Salvani,  en  donnaient  le  barbare  conseil. 
Un  citoyen  nommé  Bandinelli,  tiède  patriote,  mais  d'une 
âme  profondément  humaine,  celui-là  même  qui,  pour 
éviter  mort  d'homme,  voulait  naguère  qu'on  ouvrit 
Sienne  aux  Florentins,  représenta  dans  l'assemblée  qu'il 
valait  mieux  exiger  une  rançon,  car  on  manquait  d'argent 
pour  la  solde  des  mercenaires,  et  malgré  Aldobrandino, 
qui  ripostait  qu'on  avait  le  butin,  malgré  Salimbene  qui 
offrait  de  nouveau  d'ouvrir  ses  caisses,  il  Gt  triompher 
son  avis*.  La  rançon  fut  proportionnée  à  Timporlance 
des  captifs  ou  à  la  haine  qu'ils  inspiraient.  Ceux  d'Orvieto 
payèrent  trois  mille  cinq  cents  florins  d'or;  ceux  de 

*  Malavolli,  loc,  dt. 

*  Ammiralo,  1.  II,  1. 1,  p.  123. 
'-  Malavolli,  part.  H,  1.  I,  D»  20. 

*  Tommasi,  I,  351 . 

'*  C'est  ce  que  faisait  encore  en  1415  Henry  Y  d^Ângleterre,  après  la  ba- 
taille d'Azincourl.  Vov.  Lefèvre  de  Saint-Remi,  Mémoires,  eh.  62,  éd.  du 
Panthéon  liUéraire,  et  Monstrelel.  1.  1,  ch.  104,  même  éd.  Lefèvre  de 
Saint-Remi  est  très-explicite  et  très-précis  à  ce  sujet.  iEneas  Sylvius  Pic- 
colomini,  dans  une  de  ses  lettres,  que  cite  Malavolti  (loc.  cU,)y  rapporte 
aussi  le  fait. 

®  Ventura,  p.  83-88. 


(ÂM.  1960)       LA  FONTAINE  DES  BOUCS.  529 

Liicques  et  d'Arezzo,  cinq  mille;  Pepo  de  Campiglia,  six 
mille;  le  comte  de  Pitigliano,  dix  mille \  Un  des  Cerchi 
tout  armé  fut  mis  dans  le  plateau  d'une  balance  et  dut 
payer  son  poids  de  monnaie  siennoise*.  D'autres  ne  fu- 
rent pas  admis  à  se  racheter  ou  ne  purent  fournir  la 
somme  exigée  ;  ils  languirent,  ils  moururent  même  dans 
les  prisons'.  La  politique  n'eut  pas  moins  de  part  que 
la  cruauté  à  ces  rigueurs  :  en  retenant  une  partie  des 
Lucquois,  on  voulait  réduire  leur  patrie  à  s'allier  aux 
gibelins*.  C'est  le  15  septembre  que  les  Florentins  à 
leur  tour  payèrent  la  rançon  de  leurs  compatriotes'.  Ils 
y  durent,  pour  chacun,  ajouter  un  jeune  bouc,  dont  le 
sang,  aussitôt  répandu  et  mêlé  à  la  chaux  vive,  servait  à 
élever  ou  à  relever,  en  commémoration,  la  «  fontaine  des 
boucs  » ,  à  l'embranchement  des  routes  de  Quercia- 
grossa  et  de  Monte  Reggioni,  où  avait  lieu  le  rachat*. 
Le  prix  de  ces  animaux  s'en  était  accru  à  ce  point  qu'ils 
coûtaient  presque  aussi  cher  que  la  liberté  d'un  captif. 
C'était  indirectement  porter  au  double  une  rançon  déjà 
énorme,  procédé  caractéristique  d'un  peuple  de  mar- 
chands. 


1  Ventura,  p,  88,  89. 

<  'Ricordo  di  Binduccio  de'  Cerchi,  ap.  Manni,  Sigilli,  I,  106  et  Paoli, 
p.  65. 

s  Voy.  les  preuves  daiis  Paoli,  p.  65,  n.  5,  d'après  BeoToglienti»  ranoo- 
tateur  de  Dei,  et  dirers  documents  manuscrits. 

«  Paoli,  p.  65,  n.  6. 

*  Ventura  (p.  88-89)  prétend  qu'il  partit  de  Sienne,  ce  jour-là,  2400 
prisonniers. 

«  Ventura,  p.  82-89.  M.  de  Cherrier  (III,  105-106)  dit  que  il  fonte  de' 
becdiif  qui  existe  encore  aujourd'hui,  date  de  1225.  Peut-être  celte  fon- 
taine fut-elle  réparée  après  la  bataille.  Le  même  auteur  suppose  que  This- 
toire  du  bouc  pouvait  venir  du  nom  de  besci,  sots,  que  les  Florentins  don- 
naient aux  Siennois,  mot  qu'il  fait  venir  du  bas  latin  bescuSt  dont  on  aurait 
fait  becco,  bouc.  Hais  betcus  n'est  pas  au  glossaire  de  Ducange. 

BUT.   DE  PLOKBIICI.   —  I.  54 


530  SOUMISSION  DES  VILLES  VOISINES.  (Ah.  1S60) 

De  toutes  parts,  cependant,  arrivaient,  chargés  de  féli- 
citations ou  d'excuses,  les  ambassadeurs  des  villes  alliées 
ou  sujettes  de  Florence.  Tandis  que  Vol  terre  et  Pistoia 
détruisaient  les  forteresses  élevées  dans  leurs  murs  par 
les  guelfes  '  ;  que  Cortone,  Chiusi,  Chianciano,  Sarteano, 
Poggibonzi ,  rouvraient  leurs  portes  à  leurs  gibelins  exilés*, 
le  8  septembre  quatre  cents  habitants  de  Montalcino  ve- 
naient à  Sienne,  et  là,  sur  la  place  du  Campo,  devant  le 
victorieux  carrocdo^  en  présence  du  peuple  convoqué, 
selon  l'usage,  au  son  de  la  trompette,  ils  demandèrent 
pardon  à  «  leur  pieuse  et  puissante  mère  »  de  s'être 
écartés  de  la  pure  ûdélité,  d'avoir  donné  lieu  en  Toscane 
à  la  guerre,  à  la  destruction  de  tant  de  terres  et  de  châ- 
teaux, à  la  ruine  de  tant  de  riches,  à  la  mort  de  tant 
d'hommes.  Us  promirent  d'être  soumis  à  perpétuité  à  la 
commune  de  Sienne,  et,  si  elle  l'exigeait,  d'abandonner 
leur  patrie,  lui  laissant  toute  faculté  d'y  démanteler  les 
murailles,  les  forteresses,  les  édifices'.  Mais  l'impitoyable 

*  Paolino,  II,  26.  —  Cecina,  p.  57. 

*  Gori,  Sloria  di  Chiuii,  R.  I.  S.,  Suppl.  I,  924.  —  Cantini,  Lettm 
êopra  alcune  terre  e  castella  di  Toscana.  LcU.  5.  Inghirami,  VI,  4S7. 
Cortone,  pour  déclarer  ses  sentiments  gibelins,  avait  un  distique  barbare  : 

Chi  è  guelfe  e  fassi  di  Gortona 
Se  ne  mente  per  la  gola. 

(Storia  di  Cortona,  p.  26,  ap.  Inghirami,  YI,  426). 

'  Qui  et  antecessores  eorum  tanquam  erronei  temere  discesserant  a  fi- 
dei  puritate  potentissime  ac  piissime  matris  eonim  cifitaiis  Seneosis... 
in  eorum  perfidia  perdurando,  guerre  et  dissensionis  totius  Tuscie  caput  et 
principium  se  fecerunt,  quorum  instigationibus  et  exercitiis  non  nulle  terre 
castraque  Tuscie  sunt  deslructa  et  plurimorum  anime  et  corpora  periemnt, 
nec  non  quam  plures  dirites  ad  inopiam  devenerunt  ;  volontés  nunc  ad  si- 
num  démentie  prefate  matris  eorum  redire,  corrigendo  Dei  nutu  errores 
eorum,  congregati  Senis,  in  campo  fori,  ante  conspectum  victoriosi  carro- 
cii...  inpublica  cantione  ipsius  civitatis  ibidem  coadunata,  ut  moris  est,  ad 
.sonum  tube,  querendo  etiam  ac  petendo  misericordiam  de  commissis  (8  sep- 
tembre 1260.  CcUeffo  vecchio,  p.  571.) 


Ai.  i960)  PRISE  DE  MONTEPULGUNO.  531 

Provenzano  fit  décider  qu'on  n'aurait  point  d^gard  à  ces 
humbles  prières.  Le  22  septembre,  partait  une  expédition. 
Le  30,  Montalcino  était  détruit,  et  ses  habitants  con- 
damnés à  vivre  dans  l'air  empesté  de  Montaperti, 
jusqu'à  ce  qu'on  leur  eût  pardonné.  On  les  y  hissa  deux 
jours,  puis  on  leur  permit  de  rentrer  chez  eux,  de  rebâtir 
leurs  demeures,  à  condition  d'être  désormais  des  fils 
soumis.  Ils  jurèrent,  mais  la  rancune  dans  le  cœur  et 
le  parjure  sur  les  lèvres.  Pouvaient-ils  pardonner  le  pillage 
venant  après  la  soumission,  et  l'incendie  propagé  de  sang- 
froid,  «  afin,  dit  la  chronique,  de  ne  rien  laisser  qui  fût 
debout  *  ?  » 

Plus  clairvoyant  et  plus  énergique,  Montepulciano 
tenait  ses  portes  obstinément  fermées  à  ces  triomphants 
gibelins.  Mais  aux  derniers  jours  de  novembre  revinrent 
de  la  cour  de  Manfred  les  ambassadeurs  siennois,  appor- 
tant, avec  la  nomination  du  comte  Giordano  comme 
potcstat  de  leur  ville  pour  1261 ,  l'acte  de  donation  de  la 
place  rebelle*,  a  ce  qui  fut  réputé  une  grande  faveur*.  » 
Faveur  subordonnée,  toutefois,  à  la  longue  opération  d'un 
siège,  dont  Manfred  laissait  la  charge  aux  intéressés.  La 
saison  u  étant  point  favorable,  le  siège  ne  commença  qu'en 
mai  1261,  et  ne  prit  fin  qu'en  juillet.  Alors  tomba  la 
Taillante  cité  avec  tous  les  bourgs  qui  en  dépendaient  \ 

*  Ventura,  p.  129-154.  Le  25  juin  1262,  le  conseil  de  la  Campana  dé* 
cîdait  de  compléter  le  plus  tôt  possible  la  masnada  de  caraliers  qui  de-> 
nient  entourer  Montalcino  (Consiglio  délia  Campana,  IX,  160). 

*  Le  privilège  original,  daté  du  20  noTenibre  1260  et  auquel  pend  le 
sceau  de  cire  rouge,  est  conservé  parmi  les  Pergamene  des  Riformagioni  à 
Sienne.  Malavolti  Ta  publié  (part.  H,  1.  I,  f*  25),  ainsi  que  Lûnig.  Codex 
diplom,  liai.,  1. 111,  p.  1501. 

'  Fu  riputato  non  picciol  fayore.  (Malavolti,  loc,  ci(.) 

*  La  soumission  de  Montepulciano  est  du  5  juillet  1261  (Caleffo  vecchio^ 

p.  375). 


55^  œNSTERMATIOiN  A  FLORENCE.  (An.  1260) 

Sienne  y  fit  aussitôt  construire  une  forteresse  dont  les 
deux  ailes,  faisant  saillie  au  dehors,  permettaient  de 
pénétrer  à  l'intérieur,  en  cas  de  rébellion  nouvelle,  sans 
avoir  à  livrer  Tassant.  Tandis  que,  de  gré  ou  de  force, 
beaucoup  d'habitants  s'acheminaient  vers  Texil,  Sienue 
recevait  en  triomphe  leur  vainqueur  Donusdeo  Trombelli, 
et  envoyait  pour  gouverner  les  autres  Provenzano  Salvani, 
en  qualité  de  potestat  \ 

Seules,  Arezzo  et  Lucques  devaient  tenir  bon  encore 
quelque  temps*;  mais  elles  étaient  trop  distantes  Tune  de 
l'autre  et  trop  excentriques  pour  porter  même  une  ombre 
dans  le  brillant  tableau  de  la  victoire.  La  soumission  des 
Florentins,  la  domination  rétablie  des  gibelins  à  Florence 
éclipsaient  tout  le  reste.  Aussitôt  après  la  défaite,  les  misé- 
rables débris  de  la  «  magnitique  armée  »  étaient  venus  y 
abriter  leur  honte,  leur  découragement,  leur  désespoir. 
La  contagion  en  avait  promptement  gagné  la  populalioo 
consternée.  Rien  ne  restait  plus  de  ce  que  Dante  appelle 
«  la  rage  florentine  jusqu'alors  superbe,  »  et  Ptolémée  de 
LucqueSy  «  son  hostilité  fastueuse  contrôles  voisins'.  » 

«  Voy.  Pacte  dans  le  Caleffo  vecchio,  5  juillet  1261,  p.  375.  M.  Pioli 
(p.  67)  donne  plus  de  détails  que  NalavoUi  (part.  l\y  1.  I,  f  26  r*).  L'ac- 
ceptation d'une  charge  secondaire  prouve  bien  que  si  Provenzano  était  dur 
et  féroce,  comme  nous  Favens  tu,  il  n'avait  pas  le  dessein  que  lui  prête 
Dante,  de  mettre  Sienne  tout  entière  dans  ses  mains  : 

Ed  è  qui  perché  fu  presuntuoso 
A  rccar  Siena  tutU  aile  sue  mani. 
(Purg.Xl  122.) 

^  Malavolti,  loc,  cit,  Paoli,  p.  71. 

'  Fu  dislrutla 

La  rabbia  fiorcntina  che  superba 
Fu  a  quel  tempu  û  coin'  ora  è  putla. 
{Purg.  XI,  112). 

Sic  qus  praevalens  pars  adversa  nostros  vertit  in  fugam,  Deo  permittente, 
qui  animis  fastuose  suis  fmitimis  Florentini  erantinfesti  (Ann.  Plol.  Ltu., 
H.  1.  s.,  t.  XV,  283). 


4260)  GUELFES  SOUMIS  AUX  GIBELINS.  533 

une  de  ces  brusques  réactions  que  subit  la  nature 
naine  fortement  ébranlée,  à  l'enivrement  d  un  règne 
dix  ans  et  qui  semblait  éternel,  succéda  l'énervante 
sée  qu'il  ne  se  pouvait  prolonger  un  jour  de  plus, 
mpts  à  s'abandonner  dans  les  revers  comme  à  s'exalter 

le  succès,  les  Florentins  n'eurent  confiance  ni  dans 
r  nombre,  ni  dans  leurs  hautes  tours,  ni  dans  leurs 
es  murailles,  ni  dans  leurs  fossés  remplis  d'eau^  Â  la 
inte  desTudesques  brutaux  et  des  gibelins  rebelles  qui 
ançaient  avides  de  s'enrichir  ou  altérés  de  vengeance*, 
tant  déjà  tout  sur  leur  passage',  menaçant  de  tout 
rger*,  s'ajoutait  celle  des  défections,  des  trahisons,  que 
dait  trop  vraisemblables,  si  Florence  soutenait  un 
;e,  celles  de  la  néfaste  bataille.  Déjà  dans  les  rues  les 
is  des  vainqueurs  témoignaient  une  joie  insultante.  La 
be,  plus  favorable  aux  guelfes,  mais  peu  soucieuse  du 
n  public,  et  qui  tournait  au  vent  du  succès,  semblait 
te  à  le  saluer  de  ses  aveugles  acclamations'.  Lesindif- 
ints,les  neutres,  aimaient  mieux  accueillir  les  gibelins 
!  de  les  irriter  contre  leur  patrie*.  Parmi  les  guelfes 
-mêmes,  la  concorde  ne  régnait  plus.  Les  popolanij 
)rudents  auteurs  de  la  guerre,  encouraient  de  la  part 


La  città  era  molto  forle  di  mura  e  torri  e  fossi  pieni  d^acqua  eda  poterla 

I  tenere  e  difendere  (Yiliani,  YI,  80). 

Ibid. 

Andréa  Dei,  R.  I.  S.,  t.  XV,  33. 

Ex  quo  adeo  crevit  audacia  furiosa  malorum,  quod  nos  in  propria  civi- 

reversos  proposuerant  nequiler  trucidare  (Lettre  des  guelfes  florentins 

aradin,  ap.  Cherrier,  III,  510,  App.). 

iS'on  coniidando  molto  dell*  infima  plèbe,  la  quale  non  curando  molto 

*  interessi  de'  grandi,  vilmente  suole  andar  dietro  alla  fortuna  di  clii 

9  (Ammirato,  1.  Il,  1. 1,  p.  122). 

Ne  Tolendo  esser  cagione  délia  rovina  délia  patria  (Amniirato,  loc. 


534  ËMIGRATION  DES  PRINGIPÂUI  GUELFES.       (Âi.  \m 

des  nobles  d'amers  et  véhéments  reproches.  Dans  le 
désarroi  de  ces  discordes  et  de  ces  défiances,  les  plas 
énergiques,  les  plus  compromis  résolurent  de  s'éloigner. 
Villani,  Brunelto  Latini  les  en  reprennent  comme  d'une 
marque  de  faiblesse  :  a  Dieu,  disent-ils,  ôie  à  ceux  qu'il 
veut  perdre  tout  bon  sens,  toute  pénétration  ^  »  Mais  de 
quel  profit  pouvait  être  la  résistance  pour  ces  grands 
guelfes,  chevaliers  sans  être  chevaleresques,  qui  suppu- 
taient les  bénéfices  ou  les  pertes  dans  leurs  entreprises 
militaires,  comme  les  marchands  dans  leur  trafic?  Sortir 
de  leur  ville  natale  était  pour  eux  le  plus  sûr  moyen,  en 
sauvant  leurs  jours,  d'y  rentrer  avant  peu  par  la  guerre  et 
d'y  rétablir  leur  domination. 

Le  i  5  septembre*,  partirent  en  nombre  ceux  que  mena- 
çait la  vengeance  des  gibelins.  Ce  n'étaient  plus  seule- 
ment de  vieilles  et  nobles  familles  guelfes  ;  les  popolani 
apprenaient  à  leur  tour  le  chemin  de  l'exil.  Leur  mal- 
heur attestait  leurs  progrès.  Entre  autres  familles  nou- 
velles, on  vit  s'éloigner  les  Soderini,  les  Machiavelli,  les 
Ammirati,  les  Magalotti,  les  Altoviti\  Prato,  Pistoia, 

Per  mala  provedenza 
E  per  forza  di  guerra 

(Brunelto  Latini,  Teêoretto,  p.  13). 

E  a  cui  Dio  vuole  maie,  gli  toglie  il  senno  e  Taccorgimento  (ViUani,  VI, 
80).  —  Stefani  (U,  134)  dit  que  les  guelfes  auraient  pu  tenir  parce  qu'ils 
étaient  unis  et  que  la  haine  des  popolani  pour  les  gibelins  était  immense; 
mais  il  ne  justifie  pas  ses  assertions,  la  première  surtout. 

«  Paoli,  p.  68.  Paolino  (II.  25)  dit  le  9;  Malavolti  (part.  II,  1.  2,  t'  23  f) 
le  23;  mais  chez  celui-ci,  ce  n'est  probablement  qu'une  erreur  typogra- 
phique, car  pour  les  événements  postérieurs  il  donne  une  date  antérieure. 
Quant  à  Paolino,  ses  dates  sont  souvent  inexactes. 

'  Voici  les  noms  d'après  Stefani  (II,  124)  et  Villani  (VI,  80)  : 

Porta  di  Duomo  :  Tosinghi,  Arrigucci,  Agli,  Sizi,  Marignolli. 

S.  Brancazio  :  Tornaquinci,  Vecchietti,  Pigli,  Minerbetti,  Beccanngi, 
Bordoni. 

Borgo  S.  Apostolo  :  Scali,  Spini,  Gianfigliazzi,  Giandonati,  Boslichi.  (Vil- 


(An.  1S60)  ORGANISATION  DES  ÉMIGRÉS.  535 

Vollerre,  San  Gemignano,  fournirent  aussi  à  Texil  des  re- 
crues. Quelques-uns  partirent  pour  les  pays  étrangers, 
Bfunetto  Latini  notamment,  qui,  revenant  de  son  am* 
bassade,  dut  rebrousser  chemin  et  aller  en  France  en- 
seigner la  rhétorique  *.  D'autres  mirent  entre  eux  et  leurs 
ennemis  Tépaisseur  de  l'Apennin  :  ils  se  réfugièrent  à 
Bologne.  La  plupart  donnèrent  à  Lucques  une  préférence 
militante.  Lucques  leur  fit  un  accueil  fraternel  et  leur 
assigna  pour  résidence  le  quartier  de  San  Frediano.  Ils 
y  organisèrent  aussitôt  leur  gouvernement,  comme  dans 
leur  patrie.  Pour  assister  le  comte  Guido  Guerra,  leur 
chef  militaire,  ils  élurent  un  potestat,  un  syndic,  d'au- 
tres magistrats  encore*.  On  rapporte  que,  dans  cette 
petite  république  d'exil  et  de  quartier,  Tegghiaio  des 


laDi  ajoute  les  Buondelmonti  que  Stefani  met  dans  Oltrarno.)  Parmi  les  po- 
polani  :  AltoTÎti,  Giampoli,  Baldovinetti,  Bonaiuti  (Villani  supprime  systé- 
matiquement ces  derniers). 

Oltrarno  :  Rossi,  Niccoli  (Villani  dit  Nerli),  partie  des  Mannelli,  Bardi, 
Mozzi,  Frescobaldi,  Buondelmonti. 

Popoîani  :  Ganigiani,  Magli,  Machiavelli,  Belfradelli,  Aglioni,  Orciolini, 
Soderini,  Ammirati  (Villani  supprime  les  Aglioni  et  ajoute  les  Agolanti,  Ri- 
nucci,  Barbadori,  Battimamme). 

S.  Pier  Scheraggio  :  Gherardini,  Lucardesi,  Gavalcanti,  Bagnesi,  Pulci, 
Guidalotti,  Foraboschi,  Manieri,  Da  Quona,  Sacchetti.  Parmi  les  popoîani  : 
Magalotti,  Mancini,  Bucelli  (Villani  ajoute  aux  nobles  les  Malespini  et  Gom- 
piobbesi,  aux  popoîani  les  Délia  Vitella). 

For  San  Piero  :  Adimari,  Pazzi,  Yisdomini,  Donati,  Mazzocchi,  Uccel- 
lini,  Boccatori  (ou  Boccatonde  dans  Villani). 

'  U  furent  chacié  hors  de  la  vile  ;  et  lor  choses  en  furent  mises  à  feu  et 
à  flamme  et  à  destruction  ;  et  avec  els  en  fut  chacié  maistres  Brunez  Latins 
(lÀ  Livres  dou  Trésor,  p.  102,  Doc.  inéd.  sur  Vhxsi.  de  France^  1863). 
Il  devait  plus  tard  rentrer  à  Florence  pour  y  exercer  de  grandes  charges  et 
y  dégrossir  ses  compatriotes  daus  la  politique.  Gent  ans  après  on  le 
mettait  au  rang  des  plus  grands  auteurs  :  •  Lis  Omer,  Virgile,  Tile-Live, 
Orose,  Troge  Pompée ,  Justin,  Flore,  Stace,  Lucan,  Jules  Celse,  Brunet 
Latin. ..  (Alain  Ghartier,  L'espérance  ou  consolation  des  trois  vertus,  p.  362, 
1617). 

*  Liber  multarum  epistolarum,  ap.  Cherrier,  ill,  110,  App. 


536  LES  SIENNOIS  A  FLORENCE.  (Ah.  12C0) 

Adimari  ayant  rencontré  Lo  Spedito,  dont  il  avait  encore 
sur  le  cœnr  la  grossière  injure,  tira  de  ses  poches  cinq 
cents  florins  d'or  et  lui  dit  :  <c  Tu  vois  ce  que  j'ai  dans 
mon  haut  de  chausses.  Cet  argent,  je  le  dépenserai  pour 
le  parti  guelfe  dont  tu  as  causé  la  perte.  —  Eh  !  pour- 
quoi m'avez- vous  cru?  »  répliqua  le  popolano  confus  et 
repentant*.  Son  repentir,  comme  sa  bravoure,  le  rendait 
digne  d'indulgence.  Ce  n'était  plus  du  passé  qu'il  s'agis- 
sait, mais  de  l'avenir.  Ils  ne  pensaient  tous  qu'à  com- 
mencer en  exilés  cette  lutte  qu'ils  n'avaient  pas  osé  sou- 
tenir en  citoyens. 

Sienne,  tout  d'abord  ne  put  croire  à  leur  départ,  à 
l'abandon  d'une  ville  qui  pouvait  faire  encore  bonne  dé- 
fense. Quand  la  nouvelle  en  fut  confirmée,  les  gibelins, 
joyeux  autant  que  surpris,  ne  pensèrent  plus  qu'au  retour. 
Le  jeudi  16  septembre',  ils  arrivaient  sous  les  murs  de 
Florence.  Guido  Novello  leur  capitaine,  le  comte  Gior- 
dano,  vicaire  général  du  roi,  les  conduisaient.  Giordano 
avait  le  commandement  suprême,  dû  à  son  titre'  et  à  la 
menaçante  escorte  de  ses  Allemands.  Ils  trouvèrent  les 

1  Alz6  il  lembo  e  misse  mano  a*  caviglioni  délie  bracbe,  e  disse  :  Guarda 
corne  io  ho  conce  le  brache,  e  spenderôgli  in  onorare  la  parte  guelfa  e  la 
cilla,  e  sono  de'  miei  e  lu  gli  spendesti  in  disfarla  (Slefani,  U,  128).  Cf. 
Villani  (VI,  82)  qui  dit  que  Lo  Spedito  répondit  :  «  Voi  perché  mi  crede- 
▼ate?  »  Selon  Stefani,  la  rencontre  entre  les  deux  Florentins  n'eut  lieu 
qu'en  septembre  1262,  après  Tentreprise  des  guelfes  sur  Signa  dont  il  sera 
question  plus  loin  ;  mais  il  est  peu  croyable  qu'habitant  le  même  quartier 
d'une  si  petite  ville,  ils  fussent  restés  si  longtemps  sans  se  Toir.  A  moins 
pourtant  que  Tun  des  deux  ne  fût  arrivé  à  Lucques  qu'à  ce  moment-là,  ce 
qui  n'est  pas  impossible,  puisqu'il  y  avait  des  guelfes  ailleurs. 

*  Villani  (VI,  80)  dit  le  dimanche  16;  mais  le  1**  était,  comme  on  Ta 
vu,  un  mercredi,  et  le  4  un  samedi.  —  Sur  la  date,  il  y  a  des  variantes 
dans  les  auteurs  modernes  (Sismondi,  II,  560,  Cherrier,  lÛ,  107);  mais  on 
ne  saurait  s'y  arrêter.  L'exact  Ammirato  dit  le  16,  comme  Villani. 

'  Che  come  vicario  regio  era  capo  di  quelle  genti  (Malavolli,  part.  U,  1.  % 
f  25  V'). 


(Ah.  1360)  SUPPUCATIONS  DES  CITOYENS.  537 

portes  ouvertes.  Quelques  familles  guelfes  étaient  restées 
dans  leur  pairie  :  les  Délia  Bella,  les  Cangiberti,  les  Gui- 
dalotti  di  Balla,  lesMazzocchi,  les  Uccellini  avaient  voulu 
partager  le  sort  de  leurs  concitoyens*;  mais  d'un  com- 
mun accord  ils  voulaient  ôter  tout  prétexte  aux  fureurs 
de  la  victoire  dans  une  ville  prise  d'assaut.  Allemands  et 
gibelins  entrèrent  en  bon  ordre ,  bannières  déployées, 
dans  le  lugubre  silence  des  rues  désertes.  Ils  redoutaient 
cette  population  ennemie  qui  se  cachait  au  fond  de  ses 
demeures  ou  des  églises,  par  crainte  des  mauvais  traite- 
ments qu'autorisaient  les  usages  de  la  guerre.  Ils  n'avan- 
çaient donc  que  lentement,  avec  des  précautions  inGnies, 
en  occupant  tour  à  tour  les  points  stratégiques,  avec  un 
l'espect  des  choses  qui  semblait  promettre  le  respect  des 
personnes.  Par  là  ils  les  rassurèrent.  Quelques-uns  des 
plus  hardis  osèrent  s'aventurer  vers  le  palais  du  peuple', 
où  l'on  disait  que  le  comte  Giordano  était  descendu. 
L'ayant  rencontré  sur  leur  chemin,  ils  se  jetèrent  à  ses 
pieds,  les  genoux  dans  la  poussière  et  en  versant  d'abon- 
dantes larmes.  Au  nom  de  tous,  le  plus  âgé  implora  sa 
clémence,  le  supplia  de  ne  pas  ruiner  une  cité  dont  il 
étaitle  maître,  et  confessa  que,  pour  les  fautes  commises, 
les  précédents  magistrats  méritaient  un  terrible  châti- 
ment, a  Mais,  ajouta-t-il,  ilssesontenfuis.  Ceux  qu'a  tra- 
his leur  ambition  ne  sont-ils  pas  dignes  de  miséricorde, 
quand  ils  se  remettent  à  la  volonté  du  vainqueur'  ?  »  Lan- 


•  ViUani.  VI,  80.  Ammiralo.  I.  II,  t.  I,  p.  125. 

*  En  ce  temps-là  il  faut  entendre  le  palais  non  encore  achevé  qui  était  en 
face  de  la  Badia,  et  devait  porter  le  nom  de  Bargello. 

'  Malavolti,  part.  II,  1.  2,  f'  23  r\  —  ViUani  ne  parle  pas  de  cette 
scène.  Fn  lieu  et  place  il  rapporte  les  propos  tenus  à  Rome  par  deux  car- 
dinaux sur  le  prochain  a?enir  de  Florence.  L'un,  Ubaldini,  Tami  de  Fré- 


538  MESURES  POUR  ASSURER  (Âi.  \m\ 

gage  dépourvu  de  sincérité  autant  que  de  noblesse.  Des 
guelfes  désavouaient  leurs  chefs  après  les  avoir  soutenus 
et  même  poussés  en  avant.  La  défaite  ne  savait  pasencore 
avoir  sa  dignité. 

Le  comte Giordano  promit  sans  difGculté  l'indulgence. 
Sa  prudente  circonspection  lui  en  imposait  le  dessein.  Il 
était  sûr  d'être  obéi,  même  en  défendant  aux  Allemands 
le  pillage  et  aux  gibelins  la  vengeance.  Le  seul  écart  qu'il 
ne  put  empêcher,  peut-être  parce  qu'il  ne  l'avait  point 
prévu,  ce  fut  la  profanation  d'une  tombe  vénérée.  Les 
restes  d'Aldobrandino  Ottobuoni  furent  retirés  de  celle 
où  ils  reposaient  depuis  trois  ans,  traînés  par  toute  la  ville, 
jetés  ignominieusement  dans  les  fossés.  Les  gibelins  flé- 
trissaient sa  mémoire  parce  qu'il  était  guelfe  d'origine, 
et  quoiqu'il  eût  servi  sa  patrieen  patriote,  sans  acception 
de  parti*. 

Humain  pour  les  vaincus,  le  comte  Giordano  voulut 
asseoir  solidement  et  subordonner  à  son  maître  le  pou- 
voir des  vainqueurs.  Il  exigea  d'eux  et  de  tous  les  habi- 
tants le  serment  de  fidélité.  Il  aboli  toutes  les  lois  pu- 
bliées depuis  dix  ans  pour  augmenter  le  pouvoir  du 
peuple.  Il  nomma  Guido  Novello  potestatpour  vingt-sept 
mois,  c'est-à-dire  jusqu'au  1"  janvier  suivant,  puis  pour 
deux  ans  entiers  à  partir  de  ce  jour-là  *.  Mais  il  ne  tardait 

déric  II.  se  réjouit  de  la  défaite  des  guelfes  ;  Tautre,  Bianco  t  grande  i»- 
trolago  e  negromante,  »  prédit  leur  revanche  (ViUani,  VI,  81). 

*  Quel  che  più  di  ciascuu'  altra  cosa  increbbe  al  popolo  e  che  superè 
ogni  legge  d'humanità  fu...,  etc.  (Ammirato,  1.  U,  t.  1,  p.  123).  Yoy.  plus 
haut,  1.  111,  ch.  I,  p.  4i0,  Tacte  de  désintéressement  d'Aldobrandino 
Oltobuoni. 

*  Il  y  a  à  ce  sujet  quelque  discordance  entre  les  auteurs.  Paolino  (H,  26) 
dit  même  avec  une  apparence  de  précision  qu'il  fut  nommé  pour  15  mois 
et  20  jours,  c'est-à-dire  pour  la  fin  de  Tannée  courante  et  un  an  à  la  suite; 
mais  Simone  délia  Tosa  dit  expressément  :  i  E'  Ghibellini  in  quel  di  fer- 


(Ah.  1360)  LA  DOMINATION  GIBELINE.  539 

point  à  quitter  Florence  pour  assurer  en  Toscane  la  do- 
mination des  gibelins,  et  avec  Guido  Novello,  installé  à 
sa  place  au  palais  communal,  reparut  la  politique  de  dé- 
fiance méticuleuse,  de  vindicative  et  violente  compression. 
Toujours  en  alarmes  d'un  peuple  dont  le  morne  silence 
dissimulait  mal  les  ressentiments,  il  se  hâta  de  faire 
tracer  une  rue  qui  conduisait  du  palais  aux  murs  de  la 
ville,  et,  à  cet  endroit,  une  porte  qui  lui  permît  de 
s'échapper  librement  en  cas  d*émeute,  ou  de  faire  entrer 
ses  fidèles  du  Casentino ,  pour  défendre  sa  personne 
comme  son  gouvernement*.  Déjà  défendu  par  quelques 
compagnies  de  cavaliers  et  de  fantassins  siennois,  par  une 
partie  des  Allemands  que  Giordano  lui  avait  laissés,  et 
dont  la  solde  était  payée  par  le  trésor  public',  il  paya 
encore  la  sécurité  qu'ils  lui  donnaient,  en  n'exigeant  plus 
d'eux  la  discipline  sévère  des  premiers  jours.  Il  revint  lui- 
même  aux  injustes  rigueurs  si  chères  aux  partis.  Les 
guelfes  furent  sommés  de  rentrer  sans  délai,  sous  peine 
de  perdre  leurs  biens  et  la  vie.  Comme  ils  ne  crurent 
pas  qu'obéir  fût  un  moyen  sûr  d'échapper  à  la  mort,  on 
confisqua  toutes  leurs  propriétés  au  profit  de  la  commune, 
on  détruisit  en  grand  nombre  leurs  tours  et  leurs  pa- 
lais'. 

Ces  rigueurs,  au  surplus,  n'étaient  pas  sans  excuse.  Il 
n'y  faut  pns  voir  seulement  des  représailles,  que  l'usage 

marono  G.  NotcHo  potestà  di  Firenze  insino  a  calen  di  gcnnaio,  e  da  calen 
digennaio  a  due  anni  (p.  199).  »  Or,  sur  ce  chiffre  de  deux  ans,  il  est  d'ac- 
cord avec  Yillani. 

*  La  nie  fut  appelée  Via  del  Païagio,  et  la  porte  Porta  Ghibellina,  Au- 
jourd'hui la  rue  qui  va  du  Bargello  aux  murailles  de  Florence  s'appelle  Via 
Ghibellina.  Quant  à  la  porta  Ghibellina,  elle  était  entre  l'Ârno  et  la  porte 
actuelle  de  Santa  Croce. 

«  Yillani,  VI,  80.  Malavolti,  part.  II,  1.  2,  f»  24  r*. 

»  Yillani,  YI,  80. 


540  DIÈTE  D'EMPOLI.  (Ax.  1260) 

du  temps  rendait  presque  légitimes.  A  ce  moment,  Arezzo 
résistait  encore,  Pisloia  n'avnit  pas  fait  sa  soumission, 
Lucques  donnait  asile  aux  guelfes,  Florence  vivait  dans 
une  atmosphère  orageuse  :  on  pouvait  craindre  que,  du 
jour  au  lendemain,  elle  ne  rappelât  les  exilés.  C'est 
pourquoi,  sans  retard,  dès  les  derniers  jours  de  septem- 
bre, le  comte  Giordano  convoquait  à  Empoli  une  diète 
gibeline*.  A  son  appel  répondirent  tous  les  barons  de  la 
Toscane,  toutes  les  villes  qui  y  adhéraient  au  parti,  tous 
les  exilés  de  celles  qui  tenaient  encore  pour  les  guelfes. 
Des  négociations  furent  ouvertes  et  conduites  avec  cette 
lenteur  qu'on  y  apportait  presque  toujours  en  ce  temps- 
là.  Giordano  n'y  présida  point.  Rappelé  par  son  maître, 
il  n'était  plus  occupé  que  de  son  départ*.  En  vain,  pour 
le  retenir,  les  gibelins  allèrent-ils  jusqu'aux  pieds  de 
Manfred*.  Nécessaire  dans  le  «royaume,  »  le  comte  dut, 
quoique  nommé  poteslat  de  Sienne  pour  1261,  quitter 

1  Le  fait  est  révoqué  en  doute  par  Malavolti  (p.  U,  l.  %  ^'  25,  27).  Mais 
il  est  affirmé  par  Villani  (VI,  81)  et  par  Dante  (Inf.,  X,  89-93).  M.  Paoli 
croit  qu'on  peut  le  tenir  pour  vrai  :  !•  parce  qu'il  est  vraisemblable; 
2"*  parce  que  les  documents  parlent,  en  1261,  d'une  ligue  gibeline  provo- 
quée par  Giordano  (p.  08,  69).  Cette  ligue  conclue,  comme  nous  le  ver- 
rons, le  28  mai  1261,  devait,  selon  Tusage,  avoir  été  précédée  de  longues 
pratiques.  En  outre,  quant  à  la  date  où  commencèrent  ces  pratiques,  il  est 
clair  que  si  Ton  y  proposa  la  destruction  de  Florence,  ce  ne  put  être  qu'au 
lendemain  même  de  la  victoire,  alors  qu'elle  semblait  encore  mal  assurée. 
Al.  Reumont  met  au  même  jour,  13  septembre,  la  retraite  des  guelfes  à 
Lucques,  Tentrée  des  gibelins  à  Florence,  et  l'assemblée  d'Ëmpoli,  ce  qui 
est  absolument  inadmissible. 

»  ViUani,  YI,  82.  Slefani,  U,  126.  Ammirato,  1.  II,  1. 1,  p.  124. 

'  Ma  perché  il  Re  havea  risposto  che  bavea  egli  bisogno  di  servirsi  délia 
persona  del  conte,  e  quelli  era  perciô  costretto  tomarsene  nel  regno.  (Am- 
mirato, loc.  cit.)  Malavolti,  (p.  U,  1.  2,  f  27)  prétend  que  Giordano  ne 
partit  qu'en  4262  ;  mais  les  textes  qu'il  allègue  prouvent  bien  une  concen- 
tration de  pouvoirs  à  cette  date,  ils  ne  prouvent  pas  que  ces  pouvoirs  ne 
fussent  pas  exercés  par  délégation,  depuis  le  moment  où  Giordano  avait  dû 
penser  à  son  départ. 


(Ah.  1260)  FÂRINATA  DES  UBERTI.  5ii 

la  Toscane  comme  il  avait  quitté  Florence,  et  déléguer 
ses  pouvoirs  sur  Sienne  à  Francesco  Semplice,  et  sur 
Florence  à  Guido  Novello*. 

A  la  diète,  la  première  proposition  fut  de  détruire  celte 
redoutable  ville,  nid  obstiné  de  guelfes,  où  les  gibelins 
ne  pouvaient  dormir  en  repos,  et  de  la  réduire  à  Tétat  de 
simple  bourgade*.  Approuvée  par  Tassistance  jalouse,  la 
motion  plut  même  à  beaucoup  de  seigneurs  florentins, 
qui  y  voyaient  la  certitude  de  conserver  leurs  châteaux 
et  leurs  juridictions'.  Un  seul  se  leva  pour  protester. 
C'était  cet  énergique  et  rusé  Farinata  des  Uberti,  qui, 
après  avoir  si  adroitement  préparé  la  bataille,  disparait 
dans  le  récit  de  la  bataille  même,  comme  dans  celui  du 
triomphe,  soit  parce  que  les  chroniqueurs  florentins  ou- 
blient sa  rébellion  en  souvenir  de  son  patriotisme  tardif, 
soit  parce  que  les  chroniqueurs  siennois  dissimulent  la 
gloire  d'un  «  étranger»  avec  cette  vanité  propre  à  leur 
patrie,  et  plus  grande  encore,  selon  Dante,  que  celle  des 
Français*. 

Farinata  se  leva  donc  pour  prononcer  un  discours.  11 
le  voulut,  suivant  Tusage,  commencer  par  un  texte, 
comme  on  fait  les  sermons.  Mais,  en  épicurien  épris  de 

^  MalavoUi,  loc.  cit.  Ces  deux  personnages  sont  appelés  l*un  et  l'autre, 
probablement  par  confusion,  yicaires  généraux. 

«  Villani,  VI,  82.  Ammirato,  l.  U,  1. 1,  p.  124. 

'  Molti  degli  stessi  Fiorentini,  i  quali  haveano  lenule  c  caslella  nel  con- 
tado  di  Firenze,  e  dubitavano  che  stando  in  piè  la  Republica  lungo  tempo, 
un  di  harebbe  tollo  loro  quelle  giurisdizioni.  (Ammirato,  loc.  cil.) 

^  Or  fu  giammai 

Gente  si  yana  corne  la  sanese? 
Certo  non  la  francescn  sid'assai. 

(/«/■.  XXIX,  129.) 

Le  silence  des  chroniqueurs  sur  le  rôle  de  Farinata  dans  la  butaille,  ne  peut 
guère  s'expliquer  par  d'autres  motifs,  car  Machiavel  déclare  que  Farinata 
était  <  eccellente  nella  guerre,  t  (Isi  ^fior.y  II,  19.) 


bAi  DISCOURS  DE  FÂRIMATA.  (Ah.  ii60) 

l'indépendance  religieuse,  il  ne  choisit  pas  un  texte  sa- 
cré. Il  préféra  deux  grossiers  proverbes  florentins  :  «  L'âne 
hache  les  raves  comme  il  sait,  et  la  chèvre  va  clopin- 
clopant  jusqu'à  ce  qu'elle  rencontre  le  loup*.  »  Seule- 
ment il  les  brouilla  dans  un  transport  d'indignalion  : 
«  Comme  Tâne  sait,  dit-il,  la  chèvre  boite;  il  hache  les 
raves,  si  le  loup  ne  lui  vient  à  la  rencontre*.  »  Sous  les 
auspices  de  ce  non-sens,  son  discours  ne  fut  qu'un  amas 
de  protestations  incohérentes  dans  leur  énergie,  sans  au- 
cun rapport  avec  la  belle  harangue  de  goût  antique  que 
Leonardo  Bruni  et  Ammirato  mettent  dans  la  bouche  de 
l'impélueux  gibelin.  Lesensdu  moinsétait  clair  :  «Gomme 
l'âne,  comme  la  chèvre,  vous  ne  savez  pas  sortir  de  votre 
routine,  dût-elle  vous  conduire  à  votre  perle.  Quant  a 
moi,  je  n'ai  tant  souffert  que  pour  vivre  dans  ma  patrie. 
J<*.  la  défendrai  donc,  et  je  mourrai,  s'il  le  faut,  Tépée  à 
la  main*.  »  Gela  dit,  il  sorlit  du  conseil,  furieux,  secouant 
la  tête  d'un  air  de  défi,  prêt  à  appeler  ses  amis  au  se- 
cours de  Florence.  Gomme  ses  amis  étaient  nombreux, 
comme  il  avait  sur  eux  et  sur  tous  une  grande  autorité, 
on  coupa  court  à  la  discussion  sur  ce  sujet  et  l'on  forma 
d'autres  desseins*.  Grâce  à  lui,  Florence  était  sauvée. 
Pour  avoir  ainsi  réparé  le  mal  dont  en  partie  il  était 
cause,  il  a  laissé  le  renom  d'un  grand  citoyen,  sans  obte- 


*  Corne  asino  sape,  cosi  minuzza  rape;  e  vassi  capra  zoppa,  se  luponon 
-a  inloppa  (ViUani,  VI,  82).  Sisraondi  (U,  361)  et  M.  de  Cherrier  (HI,  108) 
rapportent  ces  deux  proverbes  très-inexactement. 

«  Villani,  VI,  82.  Machiavel,  Isl.,  II,  19. 

s  Villani,  loc.  cit.  Ammirato,  p.  125.  —  Les  ennemis  de  Florence  ont 
souvent  regretté  que  cette  ville  ait  été  alors  épargnée.  M.  TroUope  (1, 156) 
rapporte  qu'en  1847,  un  libraire,  un  publicisto  siennois  exprimait  en- 
core ce  sentiment,  c  Era  meglio  spianarla,  t  disait-il  dans  une  confer- 
sation. 


Ah.  1360)      .        FARINATA  JUGÉ  PAR  DANTE.  545 

nir  pourtant  l'honneur  d'une  statue.  Dante  lui  a  élevé  un 
monument  plus  durable  que  l'airain,  mais  où  il  fait,  avec 
autant  de  justice  que  de  justesse,  la  part  du  bien  et  du 
mal.  C'est  aux  enfers  qu'il  place  le  héros  gibelin,  héré- 
tique, incrédule  et  impie  S  dans  une  plaine  qui  de  tous 
côtés  vomit  des  flammes,  où  des  sépulcres  s'élèvent  de 
place  en  place,  horribles  chaudières  qu'un  feu  ardent 
rougit  et  d'où  s'exhalent  des  soupirs  profonds,  des  cris 
lamentables*.  Le  patriote  même,  dans  Farinata,  n'est  pas 
pour  le  \yoèle  justicier,  exempt  de  tout  reproche.  11  le 
montre  rappelant  que  seul  il  défendit  Florence  à  visage 
découvert*,  mais  le  rappelant  sans  orgueil,  et  même  avec 
quelque  honte,  car  à  Empoli  comme  sur  les  bords  de 
l'Arbia,  c'est  à  rentrer  et  à  vivre  dans  la  maison  de  ses 
pères  que  tendaient  ses  égoïstes  efforts.  Ce  qui  le  tour- 
mente aux  cercles  de  l'enfer,  c'est  moins  ce  lit  de  feu  où 
il  cherche  en  vain  le  repos,  que  de  voir  les  Uberti,  ses 
descendants,  exceptés  de  toutes  les  amnisties,  n'ayant  pas 
appris  l'art  du  retour*.  S'il  appelle  «  lois  impies  »  celles 
qui  les  maintiennent  en  exil,  c'est  qu'elles  les  y  main- 
tiennent seuls.   <  Je  n'étais  pas  seul  à  la  bataille,  dit-il 


*  Qui  son  gli  ereBÎarche 

Go'  lor  seguaci  d*ogni  sctU. 

(înfAX,  227.) 

•  /n/-.,  IX,  110-123. 

Ma  fu'  io  sol,  cola,  dovc  soffcrto 
Fu  per  ciascuno  di  tor  via  Fiurensa 
Golui  che  la  difcse  a  yïso  nperto. 
(!nf.  1,9\.) 

^  Ma  i  vostri  non  apprêter  ben  queir  arte..    (Inf,  X,  5 1 . ) 

E  se  conlinuando  al  primo  detto 
Egli  han  quel!'  arle»  dis^c,  maie  appre>a, 
Ciô  mi  tormenta  più  che  que$to  letto.  [Inf.  X,  70-78.) 
Dimmi  perché  quel  popolo  è  si  empio 
Incootro  a'  miei  in  ciascuna  sua  leggc  ?  (Inf,  X,  83.) 


544  LES  GUELFES  SOUTENUS  PAR  LE  PAPE.       (Ah.  136(1) 

tristement  ;  si  les  autres  étaient  bannis  comme  moi,  ce 
ne  serait  pas  sans  raison  \  >  Juste  retour  sur  lui-même 
que  lui  prête  une  grande  âme,  mais  que  jamais  peut-être 
ne  lit  ce  fougueux  chef  de  parti. 

LesSiennois,  cependant,  dès  le  lendemain  de  la  bataille, 
avaient  dépêché  des  ambassadeurs  auprès  d'Alexandre  IV, 
pour  protester  de  leur  dévouement  au  saint-siége,  après 
comme  avant  une  victoire  «  qui  était  celle  du  bon  droit^  » 
Mais  sourd  à  leurs  protestations,  uniquement  touché  du 
désastre  des  guelfes,  le  pontife  les  réconfortait  de  son 
mieux,  leur  promettant  Tappui  de  l'Église '.  Le  18  no- 
vembre 1260,  il  fulminait  de  nouveau  l'excommunication 
contre  Manfred  et  ses  adhérents,  contre  Sienne  et  toutes 
les  communes  de  Toscane,  de  Lombardie,  de  la  Marche, 
du  «Jardin  de  saint  Pierre*,  »  qui  lui  donnaient  secours 
ou  conseils,  qui  obéissaient  à  ses  ordres,  qui  marchaient 
sous  ses  bannières  ou  entretenaient  correspondance  avec 


*  Foi  ch'ebbe  sospirando  il  capo  scosso, 
A  ciô  non  fu'  io  sol,  disse,  ne  certo 
Senza  cagion  sarei  con  gli  allrimosso. 

(/n/-.  X,88.) 

M.  Fiorentini  traduit  :  «  Ce  n'est  pas  sans  droit  que  je  m^étais  joint  aux 
autres.  »  (P.  55  de  sa  trad.  de  la  Div.  Corn,,  Paris,  1858.)  Mais  cet  écriTain 
frivole  est  coutumier  des  contre- sens  (il  fait  dire  à  Dante  que  Florence 
vainquit  Sienne  h  Monta|ierti,  p.  162),  et  des  erreurs  de  tout  genre  (il  fait 
naître  l'abbé  de  Va  nombreuse  à  Padoue,  noie  4  au  ch.  xxxii  de  VEnfer). 
—  On  conserve  dans  un  corridor  attenant  à  Téglise  de  Santa  Croce  un 
grand  crucifix  peint  à  la  manière  grecque  par  Margaritone,  et  donné  par 
Tarliste  à  Farinala,  après  la  bataille  (Gberrier,  UI,  108,  n.  2).  Ce  crucifix 
est  dans  un  parfait  état  de  conservation.  —  Yoy.  sur  Farinata  un  traTjil 
de  M.  De  Sanctis  (Nuova  Antologia,  t.  XI,  mai  1869).  A  peine  est-il  be- 
soin de  signaler  la  méprise  de  ^I.  de  Saint-I'riest  (I,  554)  qui  dans  ht  vers 
de  Dante  ne  voit  pa^  la  critique  discrètement  mêlée  à  Téloge. 

«  Malavolli,  part.  Il,  I.  i,  f»  21  ;  1.  II,  P»  22,  25. 

'  Liber  multarum  epistolarum,  ap.  Cherrier,  UI,  110 

*  Ducalus  et  Orti  Sancti  Pétri  [Ibid.,  p.  510). 


(Ah.  1361)  UGUE  D'EMPOLI.  545 

lui.  Défense  y  était  faite  d'ouvrir  les  églises  et  de  célébrer 
les  offices,  d'administrer  les  sacrements,  sauf  l'eucha- 
ristie aux  mourants  et  le  baptême  aux  nouveau-nés  ^  Deux 
mois  plus  tard,  le  23  janvier  1261,  Alexandre  IV  recom- 
mandait aux  Pisans  réconciliés  avec  lui  de  ne  pas  céder 
aux  suggestions  ennemies  et  aux  tentations  du  voisinage, 
en  attaquant  les  Lucquois  et  leurs  hôtes,  les  guelfes  flo- 
rentins, sous  peine  d'être  châtiés  avec  non  moins  de  ri- 
gueur que  d'une  attaque  contre  l'Église  même*.  Menaces 
vaines  d'ailleurs  !  D'âme  gibeline  et  d'esprit  pratique, 
comment  Pise  ne  se  fût-elle  pas  rapprochée  de  Manfred 
victorieux?  Le  28  mai  1261 ,  avec  Sienne,  Florence,  Prato, 
Pistoia,  Colle,  Poggibonzi,  San  Gemignano  et  San  Mi- 
niato,  elle  adhérait  à  la  ligue  dont  la  conclusion  mettait 
fin  aux  longues  négociations  d'Empoli'. 

Longtemps  auparavant,  le  22  novembre  1260,  quatre 
jours  à  peine  après  celui  où  le  pape,  en  excommuniant 
les  vainqueurs,  se  prononçait  pour  les  vaincus,  les  gibe- 
lins de  Florence,  mis  en  demeure  de  remplir  leurs  en- 
gagements secrets  envers  Sienne,  avaient  chargé  Loltc- 
ringo  Pegolotti,  leur  syndic,  de  conclure  avec  elle  un 
traité  de  paix  et  d^amitié.  Le  25  novembre,  à  Gastel  Fio- 


*  liber  muîtarum  epistolarum,  ibid, 

*  Doc.  des  Riformagioni  de  Sienne,  à  cette  date.  Paoli,  p.  69,  n.  2. 
M.  de  Cberrier  (UI,  110,  n.  4),  met  au  31  mai  1262  la  conclusion  de  cette 
ligue,  et  il  conclut  de  cette  erreur  que  le  pape  obtint  quelcpie  effet  de 
ses  menaces  aux  Pisans,  tandis  que  c'est  le  contraire  qui  est  la  Tétité. 

>  MalaTolti  (p.  U,  1.  2,  f*  24  r*)  dit  que  ce  fut  le  20,  mais  M.  Paoli 
montre  par  les  documents  quUl  indique  que  ce  fut  le  22.  De  cette  date  sont 
les  instructions  du  syndic,  qui  devinrent  les  termes  mêmes  du  traité.  (Doc. 
publié  par  Saint-Priest,  I,  372,  d*après  Camici,  De'  vkari  régit  délia 
Totcanùy  p.  88,  doc.  7.)  Parmi  ceux  qui  souscrivent  cet  acte,  se  trouve 
Guido  Bonatti,  qualifié  c  Astrologo  comunis  Florentie,  t  citoyen  de  Forli.  U 
était  aussi  astrologue  de  Guido  NoveUo  (Voy.  Ou*  fiar.,  I,  135,  5*  éd.)* 

BUT.  M  FLORIKGB.  —  I*  35 


546  TRAITE  DE  PAIX  (An.  1261) 

rentino,  en  présence  du  comte  Giordano\  les  deux  villes 
nouaient  alliance  a  pour  Thonneur  du  roi  Manfred  et  du 
parti  gibelin  »,  s'engageaient  à  respecter  l'état,  les  biens, 
les  droits  l'une  de  Tautre,  laissaient  les  guelfes  réfugiés 
à  Lucques  ou  captifs  à  Sienne  sous  le  coup  des  confisca- 
tions \  Dans  le  délai  de  quatre  mois,  tout  Florentin  de  dix- 
huit  à  soixante-dix  ans  devait  jurer  ladite  paix,  et,  après 
dix  années,  renouveler  son  serment.  Florence  abandonnait 
toutes  ses  prétentions  sur  Montepulciano,  Montalcino, 
Gastiglion  del  Trinoro,  Rocca  di  Gampiglia,  Menzano, 
Gasole,Poggibonzi,Staggia,et  autres  terres  appartenante 
divers  seigneurs'.  Elle  faisait  plus  :  elle  confessait  par 
la  bouche  de  son  syndic  qu'elle  avait  pris  ces  châteaux  et 
d'autres  encore,  de  vive  force  ou  par  intimidation,  et 
contre  toute  justice,  attendu  que,  de  droit  naturel,  ils  ap- 
partenaient aux  Siennois\  Get  humiliant  aveu  ne  figurait 
point  dans  les  instructions  du  syndic  florentin  :  il  fut 
sans  doute  une  condition  de  la  dernière  heure.  Les  gi- 
belins de  Florence  ne  s'en  purent  défendre.  Ils  payèrent 


*  c  Acte  sunt  hec  apud  Castrum  Florentinum  in  comitatu  Florentie,  in 
presentia  D.  Gom.  Jordani  regii  in  Tuscia  Yicarii  generalis.  >  (Doc.  du 
3  janvier  1261.  Perg.,  n*  713.  Sienne,  Arch.  dipl.  délie  Riformagioni, 
publié  par  Saint-Priest,  I,  364.  —  Cet  auteur  donne  à  tort  la  date  de  1260. 
Il  aurait  dû  au  moins  avertir  que  c*est  celle  du  vieux  style,  mais  il  s*en 
est  lui-même  si  peu  douté,  qu'il  met  ce  document  avant  un  autre  du  22  no- 
vembre 1260.  —  Les  deux  syndics  de  Sienne  se  nomment  Jacopo  Pagliaresi 
et  Buonaguida  Boccacci. 

*  Salvo  quod  de  bis  non  teneatur  comune  Scn.  captivis  qui  sunt  in  civi- 
tatc  Sen.  de  civitate  Flor.  vel  districlu  (Acte  d'alliance  entre  Sienne  et  Flo- 
rence. Janvier  1261.  Perg.,  n"  713,  ap.  Saint-Priest,  I,  363,  App.). 

'  Cum  ad  dictum  comune  senense  omnia  et  singula  supradicta  pertine- 
bant  et  pertinuerunt  (Caleffo  vecchio,  p.  367). 

*  Pergamene  délie  Riformagioni  di  Siena,  et  Caleffo  vecchio,  p.  367- 
369.  Deux  documents  dont  Tun  a  été  publié  dans  les  Delizie  degli  erudiii 
Toscani,  IX,  13,  24.  —  Voy.  dans  Saint-Priest  (I,  362,  365,  Append.),  les 
instructions  données  au  syndic  florentin. 


(ÂH.  1361)  ENTRE  SIENNE  ET  FLORENCE.  547 

sans  marchander  la  rançon  de  leur  pouvoir.  Contraints 
à  déshonorer  un  passé  auquel  ils  avaient  eu  tant  de  part, 
ils  rendirent  moins  amer  l'affront  politique  en  donnant 
satisfaction  aux  intérêts  commerciaux.  Ils  triomphèrent 
de  ce  préjugé  de  leur  temps,  qu'un  peuple  perd  tout  ce 
que  gagne  son  voisin.  Excepté  pour  le  blé,  le  vin  et  la 
viande,  Florence  et  Sienne  s'exemptèrent  réciproquement 
de  tributs  comme  de  péages;  elles  s'accordèrent  Tune  à 
l'autre  la  libre  circulation  des  personnes  et  des  mar- 
chandises ^  Leurs  syndics  se  donnèrent  le  baiser  de  paix. 
Ils  jurèrent  sur  les  saints  Évangiles  l'observation  de  ces 
pactes,  et  les  ratifications  en  furent  échangées  à  Flo-. 
rence,  le  11  janvier  1261*. 

Florence  soumise,  Florence  gibeline,  qui  donc  pou- 
vait résister  en  Toscane,  qui  donc  être  guelfe  impu- 
nément? C'est  à  peine  si  quelques  démonstrations  se- 
raient nécessaires  encore  pour  exterminer  la  faction  vain- 
cue. Ses  restes,  cantonnés  aux  extrémités  de  la  province, 
ne  faisaient  pas  même  une  ombre  au  brillant  tableau. 
Le  retentissement  de  cet  imprévu  et  complet  triomphe 
fut  immense.  L'écho  s'en  prolongea  dans  toute  l'Italie  et 

*  Quoil  comunc...  non  tollat...  aliquod  pedagium,  vel  guidam,  seu  vec- 
tigal.  Item  quod  aliqua  dictarum  civitatum  non  faciat  aliquod  decrelum  de 
aliquibus  mercimoniis  seu  mercanliis,  et  specialiter  de  Inna,  et  pannis,  et 
cojamine,  et  lignamine  et  ferro,  et  accerio,  et  oleo  alteri  civitati...  et  quod 
homincs  dictarum  civitntum  possint  libère  ire  et  redire  cum  dictis  merci- 
moniis, et  cum  salmis  lane  et  boidronum  et  pannonim,  exceptis  blada,  vino 
et  caniibus.  (Acte  d'alliance,  loc.  cU,y  ap.  Saint-Priest,  I,  364,  Âpp.  et  Car 
leffo  vecchiOj  p.  368  v».) 

*  Cela  résulte  d'un  payement  fait  à  un  notaire  siennois  et  à  son  collègue 
c  pro  eorum  salario  ambasciate,  quando  iverunt  Florentium,  pro  comple- 
mento  et  confirmatione  pacis.  •  [Bicchernay  ap.  Paoli,  p.  71,  n.  2.)  La 
nomination  de  ces  syndics  avait  eu  lieu  à  Sienne,  le  3  janvier  (Saint- 
Priest,  I,  362)  ;  on  voit  dans  les  Delizie  (IX,  29)  IVlection  du  syndic 
florentin. 


548  LB8  POÈTES  GIBELINS  (Ai.  ISM) 

jusqu'à  l'étranger.  Les  troubadours  le  célébrèrent  eo 
termes  insultants  : 

«  Si  arrogants  que  fussent  autrefois  les  Florentins,  les  Toilà 
aujourd*hui  avenants  et  courtois;  les  voilà  devenus  gracieux 
dans  leurs  paroles ,  affables  dans  leurs  réponses.  Grâces  en 
soient  rendues  au  roi  Manfred  qui  les  a  fait  éduquer  et  châtier 
si  bien  que  maints  d  entre  eux  sont  restés  nus  sur  le  champ  de 
bataille.  Ah  I  Florentins,  vous  avez  péri  pour  votre  orgueil,  œu- 
vre d'orgueil  et  d'araignée*. 

«  0  roi  Manfred  I  vous  voilà  désormais  si  puissant  que  je  tiens 
pour  insensé  celui  qui  oserait  vous  chercher  querelle.  Il  n*a 
fallu  qu'un  de  vos  barons  pour  exterminer  les  Florentins  et  les 
faire  crier  de  douleur.  Non,  vous  ne  rencontrerez  plus,  à  l'ave- 
nir, en  montagne  ni  en  plaine,  personne  qui  vous  résiste,  et  tant 
pis  pour  les  soldats  du  Gapitole,  s'ils  sortent  en  campagne 
contre  vous*.  » 

A  cette  glorification  du  vainqueur,  répondaient  timi- 
dement les  plaintes  des  vaincus.  Un  Toscan  gémissait 
sur  la  chute  d'une  cité  fille ainée  de  Rome*.  Le  bel-esprit 
du  siècle  de  Léon  X  qui  a  écrit  les  poésies  qu'on  attribue 

*  Qaor  qa*oni  irobes  Florentis  orgulhos, 
En  lor  trob  om  cortes  et  avinens, 

De  gen  parlar  e  de  plazen  rcspos. . . 

Ai  t  Florentis,  mortz  elx  per  vostr*  crgaelh, 

Qu'erguelbs  non  es  sinon  obra  d'aranba. 

*  Oi  I  re  Hatfre,  vos  es  tan  poderos 

Qu*ieu  tenc  per  fol  selh  qu'ab  vos  pren  eonteos, 
Qu'ieu  vey  que  sol  un  dels  vostres  baros 
A'is  Florcnlis  destniiU  e'I  fai  dulens... 

Raynouard,  Choix  de  poésies  originales  des  Troubadours,  IV,  186.  Pans, 
1819,  in-8«.  Traduction  de  Fauriel,  Dante,  etc.,  I,  267.  Celte  pièce  a  été 
attribuée  au  célèbre  troubadour  de  Toulouse,  Pierre  Vidal,  mais  ï  tort, 
Fauriel  faisant  remarquer  qu'en  i2G0  il  était  déjà  mort  depuis  cin- 
quante ans. 

L'alta  ÙOT  sempre  granata, 
E  l'onorato  antico  uso  romano. 
(D'Ancona,  loc.  cU,,  Nuova  Antologia,  jaoT.  1867,  p.  18.) 


(Am.  iS6i)        CÉLÈBRENT  MONTAPERTI.  549 

à  Fra  Guiltone  d'Àrezzo  S  s'inspire  des  passions  guelfes 
pour  montrer,  à  Montaperti,  le  droit  méconnu  et  Tinjus- 
lice  glorifiée,  le  lion  de  Florence  ongles  et  dents  arra- 
chés, ses  défenseurs  morts  ou  captifs,  les  ingrats  Uberti, 
les  Âmidei  renonçant  à  la  «  bonne  liberté  »  dont  ib 
jouissaient  entre  égaux  dans  leur  patrie,  pour  transfor- 
mer en  maître  leur  plus  grand  ennemi.  Il  les  invite  à 
voir  chez  les  Allemands  les  épées  qui  les  ont  frappés  au 
visage,  qui  ont  tué  les  pères  et  les  fils.  Il  se  réjouit  que, 
pour  s'être  donné  tant  de  mal,  ces  étrangers  extorquent 
l'argent  des  Florentins*.  Tels  étaient  les  sentiments  des 
vaincus.  Plus  d'une  fois,  et  dans  une  langue  plus  gros- 
sière, ils  les  durent  exprimer  de  vive  voix  ou  par  écrit. 
La  postérité,  les  contemporains  eux-mêmes  en  auraient 
dû,  ce  semble,  mieux  comprendre  un  si  grave  événe- 
ment. 

Ce  qui  frappe  les  contemporains,  c'est  le  sang  versé  à 
flots,  les  cadavres  couvrant  et  empestant  la  riante  vallée 
de  Montaperti,  l'efTond rement  inattendu  d'une  puissance 
redoutée  de  tous  et  que  Sienne  jusqu'alors  n'osait  guère 
affronter.  Seule  la  postérité  a  fait  effort  pour  remonter 
aux  causes;  encore  s'est-elle  arrêtée  en  chemin.  Sans 
doute  le  hasard,  toujours  présent  aux  choses  humaines, 
eut  sa  part  dans  celles-ci  :  c'est  le  hasard  qui  mit  acciden- 


f 


C'est  Ugo  F08C0I0  (Prose  letterarie,  t.  IV,  p.  169,  éd.  Lemonnier)  qui 
a  signalé  la  main  du  faussaire.  M.  Giudici  (Storia  délia  lett.  ital,,  1, 107) 
dit  que,  postérieurs  h  ceux  de  Pétrarque,  ces  sonnets'  ont  pu  être  attribués  i 
Trissino.  M.  Ganlù,  (Uist.  des  Italiens,  trad.  fr.,  I,  525)  dit  au  surplus 
qu'on  ne  sait  pas  en  quel  temps  vivait  Fra  Guittone.  On  peut  lire  cette  Can« 
zone  dans  Gargani,  Délia  lingua  volgare,  etc.,  p.  80. 

*  Yoy.  une  partie  de  ces  vers  dans  le  travail  de  M.  D'Âncona,  déjà  cité, 
p.  19  sq.  Cet  auteur  a  le  tort  de  les  piendre  pour  authentiques,  quoique 
la  langue  n'en  puisse  appartenir  à  cette  période  des  premiers  bégaiements 
de  Fidiome  italien. 


vi4  «iica^  K  u  cim  Al.  \m) 

■jclluv^oLi  b  cjtoetê  dkx  ks  ans,  rincapadié  chez  les 
aiTTis  :  nu  s  t?*  •rhe'^  f'-r*ntîn>  furent  moins  au-dessous 
d^  kor  tirh**  qn'oo  r"af«le  de  le  croire  el  de  le  dire. 
Lîarç  pnrpar.ûfe  t .ïnoîzrent,  nous  TavoDS  vu,  d'une 
vi;riaiicr  rxtrême  e^  d'un  s<  în  nÛDutieax.  Leur  esprit, 
prél:t^  comme  ks  lots  ftjr^:n(:oes<,  semblait  avoir  tout 
pr.'vQ.  Sur  le  chimp  de  bauille  même,  s^ils  Grent  des 
fautes  d.  stratégie,  ik  conçurent  vers  la  fin,  pour  se 
dé2a:rery  on  pian  dont  le  seul  tort  fat  d^étre  trop  tardif. 
Ouant  à  li  vaillioce,  les  marchands  florentins  ne  le 
ofdèrent  nullement  a  leors  valnqœars.  Légèrement 
armés  de  Téca,  du  hoaume,  de  la  dague,  avec  un  faible 
plastron  poor  défendre  b  poitrine  et  les  jambes,  ils  ne 
po'iTaient,  a  vrai  dire,  tenir  facilement  tète  à  des  cava- 
liers bardÀ  de  fer,  qui  les  renversaient  de  leurs  longues 
lances  et  que  de  courtes  dagues  n'atteignaient  pas^  Mais 
Florence  avait  les  cavaliers  de  ses  catallate^  ses  guelfes 
nobles  et  ses  popolam  riches,  qu'elle  obligeait  de  servir  à 
cheval  ou  qui  en  revendiquaient  Tarislocratique  privi- 
lège; elle  avait  enfin  ses  mercenaires,  tout  comme 
Sienne,  en  nombre  égal  et  peut-être  supérieur. 

Autres  sont  donc  les  causes  de  ce  grand  désastre. 
Ixi  principale,  c'est  que  les  deux  partis  en  présence  se 
faisant  jusqu'alors  à  peu  près  équilibre ,  ceux  qui 
avaient  perdu  Tavanlage  le  r^agnaient  bientôt  par 
leur  active  foi  dans  la  revanche,  tandis  que  leurs  ad- 
versaires compromettaient  un  triomphe  précaire  en  le 
croyant  définitif,  aveuglement  qui  produit  Tincurie  et 
qui  est  le  propre  des  victorieux.  Réunissaient  -  ils  une 
armée ,  ils  devaient  y  incorporer  des  gens  d'un  zèle  équi- 

'  M.  P.  VUlah  dans  R  Politecnico,  juUlet  1867,  p.  13. 


(An.  1261)  DU  PARTI  GUELFE.  55i 

Toque,  d'une  fidélilé  douteuse,  ou  les  laisser  dans  la  ville, 
s'exposer  par  conséquent  à  la  défection  sur  leurs  derrières 
ou  sur  le  champ  de  bataille.  Trop  souvent  on  explique 
par  la  trahison  les  grands  faits  de  l'histoire;  mais  ici  elle 
était  naturelle,  et  il  fallait  la  prévoir.  Y  faire  obstacle, 
tel  était  le  .problème.  Les  chefs  florentins  échouèrent  à 
le  résoudre.  L'idée  leur  dut  venir  d'exiler  les  suspects; 
mais  le  remède  eût  été  pire  que  le  mal  :  c'était  envoyer  des 
recrues  à  Farinata  des  Uberti.  De  ces  trois  inconvénients, 
ils  se  résignèrent  au  moindre.  Ce  fut  leur  malheur  et 
non  leur  faute  si  Bocca  des  Âbati  donna  le  signal  d'une 
perfide  volte-face,  qu'annonçait  déjà  la  mission  de  Reg- 
gente  des  Razzanti,  si  la  trahison  des  gibelins  provoqua 
la  défaillance  des  guelfes,  si  les  mercenaires  lombards  à 
la  solde  de  Florence  furent  dans  la  mêlée  fort  au-dessous 
des  mercenaires  allemands. 

Ainsi  s'explique,  sans  recourir  au  fatalisme  historique, 
une  défaite  si  imprévue  après  de  continuels  succès.  Elle 
était  dans  l'ordre  logique  et  naturel  des  choses;  mais  la 
revanche  y  était  également.  Les  vaincus  apprenaient  par 
leur  défaite  qu'on  pouvait,  endix  années,  renverser  un  gou- 
vernement bien  établi,  soutenu  par  une  population  com- 
pacte, redoutable  au  dehors  par  la  gloire  de  ses  armes,  au 
dedans  par  ses  rigueurs  envers  les  suspects.  Il  y  suffisait 
de  quelques  familles,  de  bons  mercenaires  bien  payés, 
d'une  solide  alliance.  Que  ne  pourraient  les  guelfes  ban- 
nis en  si  grand  nombre,  avec  l'appui  de  Lucques,  d'A- 
rezzo,  d'OrvietoS  de  Bologne,  avec  leurs  intelligences 

*  Les  chroniqueurs  ne  mentionnent  pas  Orvieto  ;  mais  outre  qu'elle  était 
toujours  favorable  aux  guelfes,  on  voit  qu'en  particulier  le  1 G  octobre  1264 
Guido  Novello  concluait  avec  les  Siennois  un  accord  pour  une  expédition 
contre  cette  ville  (Caleffo  vecchio,  p.  455  v*). 


55S  LES  GUELFES  NW  DfiûDURAGfiS.  (Ai.  1261) 

secrètes  dans  leur  patrie,  avec  la  complicité  instinctive 
d'un  peuple  remuant,  toujours  de  cœur  et  d'âme  avec 
eux  !  Au  désarroi  des  premiers  jours  devait  donc  suc- 
céder bientôt  une  période  d'organisation  et  de  lutte, 
semblable  à  celle  qui  venait  de  finir,  sauf  que  les  rôles  y 
seraient  renversés. 


rai  DU  TOME  PRBinSR. 


APPENDICE 


AU  PREMIER  VOLDME 


L.  I,  CH.  m,  T.  I,  p.  432 

Quand  nous  avons  imprimé  la  note  2  de  la  page  132  de  ce 
volume,  nous  ne  pouvions  indiquer  celui  de  VArchivio  storico 
Ualiano  où  devait  paraître  le  savant  travail  de  M.  Passerini , 
intitulé  Una  numaca  del  duodecimo  secolo^  quoiqu'il  eût  bien 
voulu  nous  communiquer  par  avance  la  preuve  qu'on  y  devait 
trouver  de  la  destruction  de  Fiesole,  contestée  pour  Tannée  1 1 25, 
comme  elle  l'avait  été  pour  l'année  1010.  Ce  travail  a  enfin  paru 
comme  introduction  à  un  curieux  document  (5*  série,  t.  XXVI, 
ann.  1876).  Si  nous  l'avions  connu  plus  tôt  dans  toute  sa  teneur, 
nous  aurions  évité  de  reproduire  (au  liv.  I,  ch.  ii,  p.  71),  l'er- 
reur de  Villani  sur  l'origine  des  comtes  Guidi,  sur  le  nom  et  le 
mariage  du  premier  d'entre  eux.  Déjà  dans  ses  notices  sur  les 
grandes  familles  italiennes,  par  lesquelles  il  continue  avec  infi- 
niment plus  de  science  et  de  soin  l'ouvrage  de  Litta,  M.  Passerini 
avait  montré  que  les  Guidi  habitaient  en  Italie  et  y  étaient  même 
puissants  bien  avant  qu'Otton  le  Grand  débouchât  des  Alpes  dans 
la  péninsule,  et  que  leur  plus  ancien  ascendant  connu  s'appe- 
lait Tegrimo  et  non  Guido.  Aujourd'hui,  dans  le  travail  dont  il 
s*agit  ici,  il  signale  les  contradictions  du  prétendu  Halespini 
(dont  il  ne  semble  pas  révoquer  en  doute  l'authenticité),  et  celles 


554  APPENDICE. 

de  Giovanni  Villani  sur  le  mariage  du  baron  allemand  Guido  aiec 
Gualdrada,  comme  sur  la  donation  du  Casentino  à  ce  seigneur, 
tantôt  par  Otton  I"  (Villani,  lY,  i),  tantôt  par  Otton  lY  (Yiliani. 
V,  57),  à  deux  siècles  et  demi  de  distance. 

En  revanche,  le  travail  de  H.  Passerini  nous  est  arrivé  assez 
tôt  pour  que  nous  pussions  corriger  à  la  page  23i,  avant  le 
tirage,  la  date  de  la  première  mention  qu*on  rencontre  de  la 
magistrature  du  potestat.  Elle  remontée  Tannée  1146,  s*il  faut 
en  croire  la  chronique  récemment  publiée  du  juge  Sanzanome 
(au  t.  YI  des  Documenti  di  Storia  pcUria,  et  sous  ce  titre  Gesta 
Florentinorum,  par  0.  Hartwig,  Quellen  und  Forschungcn  2ur 
aeltesten  Geschichte  der  Stadt  Florenz^  I.  Th.  Harbourg,  El- 
wert,  1875.  Cette  double  publication  ne  nous  est  malheureuse- 
ment pas  parvenue  en  temps  utile  pour  que  nous  en  pussions 
profiter).  Nous  devions  tenir  compte  de  cette  indication  nou- 
velle, mais  nous  ne  le  pouvons  faire  sans  quelques  résenes. 
Bien  postérieurement  à  la  date  de  1146,  un  bon  juge,  Cantini, 
quand  il  rencontre  le  moi  potestas,  le  prend  encore  dans  le  sens 
générique  de  magistrat,  et  refuse  d*y  voir  la  magistrature  spéciale 
du  potestat.  11  pourrait  bien  en  être  de  ce  mot,  comme  de  ceui 
de  rector  et  de  consul  qui,  comme  nous  Tavons  vu  (p.  208,  texte 
et  note  1,  et  p.  229),  s*employaient  d'une  manière  vague  pour 
désigner  les  fonctions  les  plus  diverses,  les  magistrats  les  plus 
différents. 


L.  U,  CH.  II,  T.  I,  P,  3H.  314 

LES  FAMILLES  FLORENTINES  D'APRÈS  UN  MANUSCRIT  ITALIEN  DE  U 
BIBLIOTHÈQUE  NATIONALE  A  PARIS,  N*  748, 

!•  Familles  antérieures  à  V armée  1300  (p.  139  sq), 

Abati,  Acoppi,  Adiraari,  Agli,  Aglioni,  Agolanti,  Albenghi, 
Alberti,  Aldobrandi,  Alepri,  AlHeri,  Altoviti,  Amidei,  Amieri, 
Ardinghi,  Arrigucci. 

Baccheregli,  Baldovinetti,  Barbadori,  Bardi,  Baresi  Baron- 


APPENDICE.  555 

ccgli,  Barucci,  Battimamme,  Beccanugi,  Bolfredelli,  Belliii- 
cioni,  Benizzi,  Benvenuti,  Berlinelli,  Berli-Ravigiiaiii,  Hisdo- 
mini,  Boccatotide,  Bogolcsi ,  Bonizi ,  Bordoni ,  Bostichi , 
Brunclleschi,  Brunellini,  Buccgli,  Bundclnionti,  Buonaguisi  (ces 
derniers  ne  figurent  sur  la  liste  des  temps  primitifs  que  d'après 
le  prétendu  Halespini,  qui  les  y  a  frauduleusement  introduits. 
—  Ajoutons  qu'à  la  lettre  B  manque  tout  au  moins  la  famille 
des  Baroni,  que  nous  avons  vue  figurer  dans  Thérésie  des  Pata- 
rins,  au  treizième  siècle). 

Calcagni,  Calfucci,  Cangiberti,  Canigiani,  Capiardi,  Capon- 
sacchi,  Carci,  Cattani  de  Barberino,  Cattani  de  Castiglione, 
Catellini,  Cavalcanti,  Cavicciuli,  Cerchi,  Chiaramontesi,  Ciam- 
poli,  Cipriani,  Giuffagni,  Gompiobbesi,  Comtes  Alberti,  Comtes 
de  Capraja,  de  Certaldo,  de  Figline,  de  Gangalandi,  Guidi,  de 
Mangona,  de  Hontecarelli,  de  Montemurlo,  de  Ponlormo,  Cor- 
bizzi,  Cosi  (on  ne  voit  pas  trop  pourquoi  Tècrivain  a  mis  les 
comtes  à  la  lettre  C.  Gela  semble  indiquer  que  le  mot  comte 
était  regardé  comme  partie  intégrante  de  leur  nom). 

Da  Castiglionchio,  Da  Castiglione,  Da  Cercina,  Da  Coltina,  Da 
Filichaia,  Da  Montespertoli,  Da  Petrojo,  Da  Quona,  Da  Bicasoli, 
Da  San  Donato,  Da  Vogognano,  Del  Beccuto,  Del  Bel  Culaccio, 
Del  Chiaro,  Del  Forese,  Dell*  Archa,  Délia  Bella,  Délia  Pera, 
Della  Posa,  Délia  Pressa,  Délia  Trippa,  Délia  Vitella,  Délia  Zan- 
nella,  DelloAsino,  Donati,  Donzelli  da  Poneto. 

Elisei,  Ërri. 

Falconieri,  Ferrantini,  Fiianti,  Fighineldi,  Figiovanni,  Fili- 
petri,  Filippi ,  Filitieri ,  Firidolfi ,  Foraboschi ,  Franzesi ,  Fres- 
cobaldi. 

Galigai,  Galli,  Galluzzi,  Gherardini,  Giandonati,  Gianfigliazzi, 
Girolami,  Giuffagni,  Giugni,  Giuocbi,  Greci,  Gregi,  Guadagnoli, 
Gualterotti,  Gugialferri,  Guicci,  Guidalotti  del  Migliaccio, 
Guidi. 

Importuni,  Infangati. 

Lamberti,  Lambertucci,  Latini,Lisci,  Lucardesi. 

Hacci,  Hachiavelli,  Magalotti,  Magli,  Halduzi,  Malespini,  Hal- 
fetti,  Halpigli,  Hancini,  Hanfredi,  Hangiatori,  Hanieri,  Han- 
nelli,  Marignolli,]Mazinghi,  Mazochi,  Hinerbetti,  Migliorelli, 
Mompi,  Honaldi,  Hozzi. 

Nerli. 


556  APPENDICE. 

Obriachi,  Orciolini,  Ormanni. 

Palermini,  Pazzi  de  Florence,  Pazzi  du  Val  d*Arao,  Pegolotti, 
Pesci,  Pelriboni,  Pigli,  Pulci. 

Ravignani,  Razzanti,  Rinucci,  Romaldelli,  Rossi.  (Manquent 
les  Ridoin.) 

Sacchetti,  Scali,  Schelmi,  Scolari,  Seregi,  Sizli,  Soderini, 
Soldanieri,  Spini,  Squarcialupi,  Stoldi. 

Tebaldi,  Tebalducci,  Tedaldi,  Tedalducci,  Tinniozi,  Tizioni, 
Tornaquinci,  Toschi,  Tosinghi. 

Ubaldini,  Uberti,  Ucceglini,  Ughi. 

Yecchietti,  Yisdomini  (déjà  mis  sous  la  forme  de  Bisdomini), 
Yitellini.  Di  lutte  queste  case,  dit  Tauteur,  è  fatta  menzione 
dagli  scrittori  dal  800  al  4500.  —  Hais  on  voit  que  cette  liste 
n*a  pas  une  grande  autorité.  Nous  y  avons  constaté  omissions  et 
doubles  emplois.  On  pourrait  en  trouver  d'autres  :  par  exemple 
les  Tebaldi  et  Tedaldi,  Tebalducci  et  Tedalducci  pourraient 
bien  n'être  quune  même  famille,  avec  des  différences  d'ortho- 
graphe. On  ne  voit  point  toutes  ces  variantes,  et  en  revanche  on 
en  trouve  une  autre,  les  Tedaldini,  la  seule  qui  figure  aux  listes 
de  Villani. 


2*  Familles  qui  avaient  propriétés  et  seigneuries  au  dehors  (p.  148). 

Firidolfi.  .  | 

Fighinelli.  )  dans  le  Mugello  et  le  Val  d'Arno  supérieur. 

Ferrantini.  ) 

Pazzi,  Val  d'Ârno  supérieur. 

Buondelmonti,  Val  de  Grève. 

Lamberti,  Calenzano. 

Ormanni,  Plaine  de  Cascia. 

Ravignani,  Hugello  et  Val  de  Sieve. 

Gain.  .  .  j 

Capiardi.  (  r-  ,. 

Ah  t"         l  "^^^S**^^  ®^  environs. 

Guidi  .  .  ) 

Galigai,  Val  de  Marina. 

Giugni  et  Buonaguisi,  Pratolino  et  San  Gresci. 

Agolanti,  Vaglia. 


Val  de  Rubbiana. 


APPENDICE.  557 

Gaponsacchi . 

Arrigucci .  .  }  Environs  de  Fiesole. 

Corbizi  .  .  . 

Lisci.  .  .  . 

Malespini  . 

Infangati    .      Val  de  Pesa. 

Giandonati.  ) 

Ceux  de  la  Sannella  de  Yogognano,  Montaione. 

Ceux  de  TArcha,  Monte  Morello. 

Pigliostichi,  Gregi,  Filippi,  délia   Pressa.  \ 
Alberighi,  Ubriachi,  Greci,  Bisdomini,  To-  /    Val   d'Arno 
singhi,  Da  Quona,  Volognano,  Nerli,  Ganga-  j     supérieur, 
landi,  Pulci,  Franzesi,  Ricasoli / 

Ubaldini,  Mugello. 

Squarcialupi,  Donati,  Tedaldini,  lr„„^,,-.,^    *      »       i- 
^      *,,    f.  'r.    j-  )  Gasenlino  et  autres  lieux. 

comtes  Alberti,  comtes  Guidi .  .  . 


5*  Familles  qui  ont  des  tours  à  Florence  (p.  152). 


Uberti,  Ormanni  :  San  Pier  Scheraggio. 

Malespini.  Infangati,  Gu-  j  g^^  ^^^^^j^  ^^  Sanla  Cecilia. 
gialfern,  Tebalducci  •  .  .  | 

Galli,  Capiardi,  Girolami,  Guidi,  )  Vacchereccia  et  Por 
Amidei,  Tinozi,  Scolari \      S.  Maria. 

Palerminiy  Scali,  Filippi  :  Les  Thermes  et  Borgo  S.  Apostolo. 

Greci  :  Borgo  de*  Greci. 

Buondelmonti,  Bagnesi,Guidalotti,  |  g^^  Romeo 
ceux  de  la  Fera,  ceux  de  Qnona  •  •  .  j 

Donati,  Tedaldini,  Giuochi  Ra-  j 
vignani,    Bisdomini,    Alberighi,  >  Por  San  Piero. 
Corbizzi,  Adimari,  Pazzi ) 

Razzanti,  Giunhi,  Maleffetti,  Délia  Bella  :  San  Martino. 

Tosinghi ,  Ubaldini ,  Toschi ,  Arrigucci ,  \ 
Elisei,  Gaponsacchi,  Nerli,   Gipriani,  f  Autour  du  Mercato 
Vecchietti ,    Gattani    de     Gastiglione,  (      Vecchio. 
Amieri,  Barucci,  Tomaquinci / 


558  APPENDICE. 

Cosi,  Pigli,  Monaldi,  )  ^^^  ^^^^^ 
Soldanieri,  Foresi.  .  .  ) 

Giandoiiali.Bostichi,yilellozi,  1  Autour  du  Mercato  Nuovo. 
Dell  Arca,  DcUa  Sannclla.  •   •  •  ) 

Chiaraniontesi,  Romaldegli,  \ 
Compiobbesi,  Abati,  Galigai,  >  Autour  d*Or  San  Michèle. 
Buonaguisi ) 

Alepri,  Sacchetti,  Guicci  :  San  Pulinari. 

Schelmi  :  L'Anguillaia. 

Figiovanni,  Firidolfi,  I  p^    ^j  jj 
Fighincldi,  Fcrranlini.  ) 

Agli,  San  Michèle  Bretteldi. 


Lieux  où  se  trouTaienl  les  maisons  des  principales  familles,  d'après  les  indica- 
tions de  lord  Vernon  L'htfemo  di  Ikinle  Alighieri^  Londres,  1862,  in-  f»), 
et  quelques  autres  prises  dans  les  documents  inédits  et  dans  divers  auteurs 
(Del  Migliorc,  Follini,  etc.). 


Abali,  Or  San  Michèle. 

Acciajuoli ,  Lungarno  ,  entre  rArno  et  les  Thermes,  entre  les 
maisons  des  Altoviti  el  celle  des  Buondelmonti. 

Adimari,  entre  le  Mercato  Vecchio  et  San  Giovanni. 

Agli,  dans  la  rue  de  ce  nom,  qui  va  de  la  via  del  Beccuto  à  la 
via  del  Refenero,  près  de  S.  M.  Maggiore. 

Aglioni,  borgo  San  Lorenzo. 

Agolanli,  au  Mercato  Vecchio,  en  face  de  San  Tommaso. 

Alanianni,  à  la  descente  du  Ponte  Vecchio,  dans  la  rue  qui 
conduit  à  San  Miniato. 

Alberlinelli,  près  la  porte  de  ce  nom,  qui  était  au  bout  de  la 
via  dello  Sperone,  laquelle,  ainsi  que  la  via  deU'Oriuolo,  s'appe- 
lait alors  via  degli  Alberlinelli. 

Albizzi,  au  corso  degli  Aibizzi. 

Allovili,  près  de  Sant'Apostolo. 

Aniidei,  Por  Santa  Maria,  au  bout  du  Ponte  Vecchio. 

Antellesi ,  achetèrent  les  maisons  des  Cerchi  et  celles  des 
Uberti. 

Ardinglii,  sesto  di  Borgo,  près  San  Stefeno. 


APPENDICE.  559 

Baldovinetfi  et  Guidi,  Por  S.  Maria  jusqu'à  la  via  délie  Terme, 
en  face  de  S.  Maria  sopra  porta  ou  S.  Biagio  (église  qui  était  si- 
tuée derrière  Thôtel  acluel  du  Nord,  entre  la  via  délie  Terme  et 
la  via  Porta  Bossa). 

Bardi,  à  S.  Lucia  de*  Magnoli  jusqu'aux  maisons  des  Cani«;iani 
et  des  Mannelli.  Leur  loggia  est  à  côté  de  S.  Maria  d'Oltrarno. 

Baroncelii,  via  di  Vacchereccia  jusqu'auprès  du  Palazzo  Vec- 
chio. 

Barucci,  derrière  le  palais  du  potestat. 

Becculo,  venus  de  Pérouse  en  1284.  —  Dans  la  rue  qui  porte 
leur  nom,  près  de  S.  Maria  Maggiore. 

Becchi,  prés  de  S.  Pier  Scheraggio. 

Délia  Bella,  prés  de  San  Martino,  en  face  de  S.  Uargherita. 

Del  Bene,  Borgo  Sant'Âpostolo. 

Benucci,  Porta  Rossa,  puis  Borgo  Sant'Apostoli. 

Bostichi,  Porta  Rossa. 

Brunelleschi,  piazza  de'  Brunelleschi  ou  dei  Marroni. 

Buonaguisi,  de  San  Martine  à  Or  San  Michèle. 

Buondelinonti  et  Scolari,  borgo  Sant'Apostolo,  près  de  Por 
S.  Maria. 

Caponsacchi,  Mercato  Vecchio. 

Cavalcanti,  Mercato  Nuovo. 

Cavallereschi,  de  San  Martino  à  Or  San  Michèle. 

Cerchi,  rue  des  Gerchi,  derrière  San  Procolo. 

Cerretani,  de  Févêché  à  S.  Maria  Maggiore. 

Compagni,  leurs  maisons  incorporées  au  palais  Corsini. 

Compiobbesi,  Or  San  Michèle. 

Corbizzi,  prés  de  Sant'Apostolo,  à  côté  des  Altoviti. 

Dati,  piazza  S.  Spirito,  au  midi. 

Davanzati,  Porta  Rossa. 

Donati,  Porta  San  Piero  et  via  San  Martino.  Leurs  principales 
maisons  au  Corso ,  presque  en  face  des  Portinari  et  des  Ricci. 
Deux  de  leurs  tours  se  voient  encore,  une  en  face  de  la  via  dello 
Studio  et  Isuatre  à  côté  de  la  voûte  par  où  Ton  va  à  l'église  de 
S.  Margherita. 

Elisei,  au  coin  du  Mercato  Vecchio. 

Falconieri,  derrière  S.  Reparata,  par  où  Ton  va  à  la  piazza 
délie  Pallottole. 

Ferrantini  (descendants  des  Figiovanni),  à  San  Martine. 


560  APPENDICE. 

Fifantit  Hercato  Nuovo,  près  la  piazza  S.  Pulinari. 

Foraboschi,  près  des  Pulci,  vers  la  piazza  del  Grano. 

Foresi,  Porta  Rossa. 

Frescobaldi ,  couvent  des  pères  des  missions ,  près  de  S.  Spi- 
rito. 

Galli,  Hercato  Nuovo,  près  la  place  S.  Pulinari. 

GhiTardini ,  à  côté  des  Girolami ,  en  face  de  S.  Slefano  et  de 
Por  S.  Maria,  au  coin  de  borgo  S.  Apostolo. 

Gbiberti,  entre  S.  Reparata,  S.  Martine  et  Por  San  Piero. 

Giandonati,  au  coin  du  Mercato  Nuovo  et  de  Porta  Rossa. 

Gianfigliazzi,  autour  de  S.  Trinita. 

Girolami,  via  Por  S.  Maria,  à  rentrée  du  borgo  S.  Apostolo. 

Giuochi,  près  de  S.  Margherita  et  de  la  maison  de  Dante. 

Greci ,  borgo  de'  Greci  tout  entier  (cette  famille  était  déjà 
éteinte  au  temps  de  Yillani). 

Gualterotti,  Importuni,  borgo  S.  Apostolo  et  Lungamo. 

Infangati,  entre  S.  Cecilia  et  le  Hercato  Nuovo. 

Lambertescbi,  dans  la  mt  qui  porte  leur  nom. 

Hacci,  vers  Calimala  et  le  Hercato  Vecchio. 

Hagalotti,  piazza  S.  Firenze. 

Magli,  borgo  San  Jacopo,  en  face  de  S.  Félicita. 

Magnoli,  Lungamo,  dans  la  rue  qui  mène  du  Pont  Rubaconte 

Ponte  Vecchio. 

Malespini,  via  Vacchereccia,  entre  S.  Cecilia  et  San  Pier  Sche- 
raggio  (emplacement  de  la  loggia  des  Lanzi). 

Halpigli,  avec  les  Guadagnoli,  les  Romaldelli  et  les  Chiara- 
montesi,  leurs  consorti,  entre  Calimala  et  Or  San  Michèle. 

Hancini,  piazza  S.  Firenze. 

Manetti,  près  S.  Spirito. 

Manfredi,  au  coin  du  Hercato  Vecchio. 

Hangiatroie,  entre  S.  Cecilia  et  le  Hercato  Nuovo. 
-    Hanieri,  borgo  San  Lorenzo. 

Mannelli,  au  coin  du  Ponte  Vecchio,  en  allant  à  la  via  des 
Rardi. 

Marignolli,  borgo  san  Lorenzo. 

Mascheroni,  San  Pancrazio. 

Medici ,  à  Tangle  du  Hercato  Vecchio  ,  puis ,  au  quatorzième 
siècle,  près  de  San  Lorenzo. 

Honaldi,  Porta  Rossa. 


APPENDICE.  &6i 

Hontesi,  entre  Calimala  et  Or  San  Michèle. 

Hozzi,  sur  la  place  de  leur  nom,  au  bout  du  Pont  Rubaconte. 

Nerli,  borgo  S.  Jacopo,  au  pied  du  Ponte  Vecchio,  Oltrarno. 

Pazzi,  Por  S.  Piero.  Leurs  tours  ont  été  englobées  dans  le  pa- 
lais Strozzi . 

Pegolotti,  S.  Félicita. 

Petribuoni,  entre  S.  Trinita  et  TArno. 

Portinari,  près  des  Donati,  leurs  maisons  faisant  face  à  Saula 
i\eparata. 

Pressa  (délia),  près  de  S.  Pier  Scberaggio. 

Pulci,  près  des  Gherardini,  au  borgo  S.  Apostolo. 

Quona,  à  la  porta  a  Quona  ou  dei  Buoi,  près  des  murs  et 
d  une  loggia  des  Alberti,  au  bout  de  la  rue  Cornacciaja  ;  une 
branche  de  l'Amo  passait  alors  par  là,  d*où  le  nom  d'»o/a 
(TAmo.  Près  de  cette  porte  se  tenait  le  marché  aux  bœufs. 

Ridolfi  di  Piazza,  piazza  S.  Felice. 

Ridolfi  dal  Ponte,  près  du  Ponte  Vecchio  et  de  S.  Maria 
Sopr'Amo. 

Rossi,  à  la  descente  du  Ponte  Vecchio,  Oltrarno,  en  £ace  des 
Mannelli. 

Sacchetti,  Mercato  Nuovo,  près  la  Piazza  San  Pulinari. 

Salviati,  San  Simone,  le  long  de  la  rue  del  Hercantino  di 
S.  Piero ,  du  côté  des  Stinche  ou  Quaratesi.  —  Aigourd'hui  pa- 
lazzo  Borghese,  via  del  Palagio.  —  Par  la  porte  de  S.  Simone, 
on  allait  à  S.  Croce. 

Scali,  en  face  de  S.  Trinita,  en  entrant  dans  la  via  délie  Terme 
et  le  borgo  S.  Apostolo.  Ce  palais  appartint  ensuite  aux  Buondel- 
monti. 

Sizi,  à  San  Tommaso  du  Mercato  Vecchio. 

Soderini ,  Oltrarno ,  piazzetta  Soderini ,  au  bout  du  pont  alla 
Carraja. 

Soldanieri  et  Rinaldeschi,  consorti,  à  S.  Trinita. 

Spini,  Lungarno,  à  S.  Trinita. 

Tebaldi,  près  S.  Pier  Scberaggio. 

Tedaldini,  entre  les  Donati  et  les  Portinari. 

Tosinghi,  au  Mercato  Vecchio. 

Ubaldini,  au  dessous  des  Agolanti,  en  allant  à  San  Giovanni  et 
à  l'évôché. 

Uberti,  Vacchereccia,  San  Pier  Scberaggio. 

mST.  01  PLORIHCB.  —  I.  3B 


56S  APPENDICE. 

Ughi,  S.  Maria  degli  Ughi,  Porta  Rossa. 

VecchietU  et  Sassetti ,  via  de'  Ferravecchi ,  en  allant  à  San  Mi- 
niato. 

Villani,  via  del  Palagio.  Leurs  maisons  sont  comprises  dans  le 
palais  Borghese. 

Visdomini,  Por  San  Piero,  corso  degli  Adimari. 


L.  lu,  eu.  1,  T.  1.  P.  405,  404 

DES  MONNAIES  A  FLORENCE 

On  comptait,  à  Florence,  par  livres  et  florins;  mais  les  évalua- 
tions présentent  de  grandes  difficultés.  Originairement,  la  livre 
était  un  nombre  de  pièces  de  monnaie  suffisant  pour  faire  une 
livre  de  poids.  Mais  comme  Targent  et  l'or,  si  difTérents  de  prix, 
étaient  également  pesés,  la  livre  devint  bientôt  une  valeur  arbi- 
traire. On  la  décomposa  bien  en  20  sous  (le  solidus  romain),  et 
le  sou  en  12  deniers;  mais  la  fixité  qui  parut  alors  s'établir, 
n'en  resta  pas  moins  purement  apparente  :  dès  les  temps  lango- 
bards,  les  20  sous  faisaient  à  peine  les  deux  tiers  d'une  livre  de 
poids.  Rien  de  moins  £Ûr,  par  conséquent,  que  les  évaluations 
en  livres,  sous  et  deniers  (Voy.  Cibrario,  Dell'  economia  poli- 
tica^  etc.,  456-460).  On  est  donc  confondu  quand  on  voit  un 
auteur  moderne  écrire  sans  sourciller  les  lignes  suivantes  : 
«  La  lira  toscane  vaut  96  centimes  à  peu  près.  Pour  avoir  la 
valeur  équivalente  à  ces  96  centimes,  au  moyen  âge,  il  faut  mul- 
tiplier ce  chiffre  par  10  ou  15.  Ainsi  1  lira  équivalait  au  moins  à 
9  fr.  60  et  au  plus  à  14  fr.  (Ad.  Trollope,  1,  35).  » 

Les  évéques,  les  moindres  barons,  les  villes  libres,  en  obte- 
tenant  ou  s'arrogeant  le  privilège  royal  de  battre  momiaie, 
augmentèrent  la  confusion,  d'abord  par  la  variété  de  leurs 
espèces,  puis  par  les  mutations  qu'ils  y  apportèrent,  mettant 
moins  de  métal,  et  maintenant  toutefois  la  valeur  nominale. 
Aussi,  quand  on  veut  dire  qu'une  monnaie  est  bonne,  eflective, 
on  emploie  ces  mots  :  Librœ  bonorum  denariorum^  solidi  bomh 


APPENDICE.  563 

rum  denariorum  expendibilium.  On  en  indiquait  aussi  la  prove- 
nance, quand  les  pièces  dont  il  s'agissait  avaient  été  frappées 
dans  une  zecca  en  renom,  Pisc,  Bologne,  Ravenne,  etc.,  de  môme 
que,  chez  nous,  on  disait  livre  parisis  et  livre  tournois.  Ainsi 
es  agosteri  (augustales)  et  les  bizantini  de  Pise,  qui  imitaient 
des  types  étrangers. 

Avec  le  temps,  la  rareté  des  métaux  était  devenue  si  grande, 
que  la  livre,  au  lieu  d'être  composée  de  240  pièces  d'argent 
appelées  deniers,  ne  contint  plus  que  20  de  ces  pièces,  quoi- 
qu'il n'en  fallût  que  12  pour  faire  un  sou.  On  désignait  ce  genre 
délivre  par  ces  mots  :  Libra  parvorum,  lira  dipiccioli  (Peruzzi, 
Stor.  delcomm.  fior.f  p.  105,  104). 

Ajoutez  à  ces  inconvénients  que  l'usage  romain  de  la  monnaie 
de  cuivre  s'étant  perdu,  on  ne  faisait  plus  les  appoints  qu'avec 
des  pièces  d'argent  trop  minces,  trop  petites,  trop  faciles  à  s'user 
et  à  se  perdre  (Cibrario,  loc.  cit.).  La  première  fois  qu'il  est  fait 
mention  d'une  monnaie  de  cuivre,  c'est  en  1815  (Bibl.  nat.  de 
Paris,  mss.  italiens,  n^  743,  p.  166). 

Nous  avons  dit  au  chap.  ^'  du  livre  111,  p.  405,  note  2,  que  les 
plus  anciennes  monnaies  connues  à  Florence  étaient  l'une  du 
temps  de  Chai*lemagne,  l'autre  de  1 1 50  environ.  Primitivement  les 
Florentins  battirent  une  monnaie  d'argent  de  12  deniei*s,  por- 
tant le  nom  de  florin,  qui  rappelle  celui  de  leur  ville.  En  1252, 
après  la  défaite  des  Siennois  à  Montalcino,  on  imagina,  la  ri- 
chesse publique  s'accroissant,  de  battre  un  florin  d'or  qui  valut 
deux  florins  d'argent,  et  qu'on  appela  aussi  livre  de  20  sous.  La 
confusion  en  fut  augmentée,  sans  causer  cependai.t  beaucoup 
d'embarras  à  ce  peuple  de  marchands,  rendu  habile,  par  une 
pratique  quotidiemie,  aux  calculs  les  plus  compliqués.  Avec 
une  grande  probité  commerciale,  ils  battirent  le  florin  d'or  plus 
pur  qu'aucune  autre  monnaie,  dans  ses  24  carats,  du  poids  d'une 
drachme  ou  3  deniers  ou  72  grains,  et  semblable,  à  un  grain  près, 
au  ducat  d*or,  ausequin  de  Venise  (Pagnini,  I,  114).  Il  en  ré- 
sulta que  le  florin  d'or  de  Florence  devint  la  vraie  mesure  de 
la  valeur  des  choses  et  servit  pour  les  comptes  (Peruzzi,  p.  107). 

Composé  comme  la  livre,  connue  le  florin  d'argent,  de  20  sous 
et  de  240  deniers,  on  l'appela  successivement  fvorino  d'oro^ 
fiorinodisuygellOjfiartnodiyalea.fiorino  /ar^  (Pagnini,  1, 116). 
On  employa  aussi  les  mots  de  ducat  et  d'écu,  scudo,  scudi^  jus- 


564  APPENDICE. 

tifiés  par  l'équivalence  (voy.  Sacchetti,  nov.  150,  t.  11,  p.  308). 
Celle  de  ces  dénominations  qui  oblint  le  plus  de  vogue  dans  la 
suite  des  temps,  ce  fut  celle  de  fiorino  di  suggello^  parce  que  ce 
dernier  mot  rappelait  la  probité  de  la  fabrication,  Tépreuve, 
l'essai  que  faisait  solennellement  des  monnaies  nouvelles  un 
magistrat  spécial,  avant  de  les  enfermer  dans  des  bourses  scel- 
lées. Pour  éviter  les  fraudes,  on  poussait  le  scrupule  jusqu'à 
faire  examiner  par  des  officiers  vérificateurs  les  bourses  où  Ks 
particuliers  enfermaient  leurs  florins.  Si  Ton  y  en  trouvait  de 
mauvais  aloi  (ret),  on  les  détruisait  (si  tagliavano)  et  on  punis- 
sait. Une  rubrique  du  statut  est  intitulée  conmie  suit  :  Quod 
consules  inquirant  cotitra  fcUsatores  sigilli  floreniaurei.  Dans  un 
livre  de  créanciers  et  de  débiteurs,  de  1348  à  1356,  on  lit  ces 
mots  :  Fiorini  2  che  pagammo  per  fiorini  4  doro  che  ci  furono 
tagliatiquando  sirevedde  il  suggello  per  locomune.  Et  ailleurs  : 
Lire  5  e  soldi  2  piccoli  che  ne  contarono  di  danno  fior.  44  doro  clic 
ci  furono  tagliati  da  nostri  mggeUi  quando  si  rivedde  il  saggio 
(Pagnini,  I,  121).  Si  grande  était  la  réputation  de  la  monnaie 
florentine,  que  des  princes  demandaient  la  faveur  de  battre  mon- 
naie à  Florence,  et  cette  faveur  leur  était  très-difflcilement  ac- 
cordée (Targioni-Tozzetti,  Discorso  alla  società  coUrtnharia  sul  fior. 
disuggello,  p.  132,  ap.  Pagnini,  1, 115).  On  a  vu  plus  haut  (p.  405) 
que  la  beauté  de  la  monnaie  florentine  fut  pour  le  roi  mu- 
sulman de  Tunis  la  preuve  que  les  Florentins,  qu*il  ne  connais- 
sait point,  n'étaient  pas  un  peuple  méprisable,  comme  le  préten- 
daient les  Pisans. 

Malheureusement,  la  clarté  ne  s'était  pas  introduite  dans  les 
monnaies  avec  la  probité.  On  continua  d'employer  le  florin 
d'argent  pour  le  petit  commerce,  tandis  que  le  grand  commerce 
employait  le  florin  d'or  (Peruzzi,  p.  101  ).  11  n'eût  pas  été  possible 
de  supprimer  le  florin  d'argent,  car,  vers  le  milieu  du  treizième 
siècle ,  la  masse  d'argent  en  circulation  était  douze  fois  plus 
grande  que  celle  de  l'or  (Pagnini,  I,  117).  La  nécessite  des  ap- 
points, l'impossibilité  de  distinguer  toujoui*s  le  grand  commerce 
du  petit,  furent  cause  d'une  certaine  promiscuité  de  ces  deux 
monnaies.  Il  était  donc  nécessaire  d'en  bien  établir  le  rapport. 
On  le  fit  mal  ;  on  augmenta  encore  la  confusion  ;  on  facilita  la 
fraude  par  les  subdivisions  qu'on  imagina  du  florin  d'or.  Ou  eut 
le  popolinOf  semblable  par  sa  forme  au  florin,  mais  qui  ne  valait 


APPENDICK.  505 

que  deux  sous.  On  le  dorait,  et  Ton  trompait  ainsi  le  vendeur 
(Boccace,  Decam.  Giorn.  VII,  nov.  3.  Voy.  t.  III,  p.  7,  notes  de 
Téd.  de  Milan  en  4  vol.). 

Le  florin  d*or  valait  30  sous  en  1291,  et  semblait  devoir  aug- 
menter de  prix.  Les  arts  majeurs,  dans  une  de  leurs  réunions, 
le  fixèrent  à  29  sous  (Paolino  di  Pieri,  R.  1.  S.  Suppl.  II,  33). 
La  rubrique  101  du  statut  de  Tart  des  changeui^,  confirmée 
dans  le  statut  de  la  commune  (1.  V,  tratt.  2),  porte  que  le  florin 
d'or  a  mercanzia  devra  toujours  valoir  29  sous  du  florin  d'ar- 
gent, jamais  plus  (Peruzzi,  p.  107.  Voy.  un  doc.  du  10  no- 
vembre 1295,  Arch.  dipl,  Perg.  délie  Rif.;  il  y  est  parlé  d'une 
somme  de  325  livres  à  florins  d'argent,  faisant  le  payement  à 
florins  d'or  évalués  29  sous).  Les  florins  de  30  sous  ne  furent 
pourtant  pas  démonétisés,  en  sorte  que  ceux  de  29  sous,  pour  en 
être  distingués,  furent  appelés  petits,  piccioli  ou  piccolL  Ce  fut 
un  tort,  car  cette  désignation  avait  été  déjà  appliquée  au  florin 
d'argent  lors  de  la  création  du  florin  d'or. 

La  différence  des  deux  florins  d'or,  celui  de  30  sous  et  celui 
de  29,  donna  lieu  à  des  spéculations  en  conséquence  desquelles 
on  stipula  que  tout  trafic  devait  être  fait  en  petits  florins  (Ed  or- 
dinaro  non  fare  mercatOy  se  nonaquella  moneta,  Paolino,  IL  33). 
On  rencontre  pourtant  une  Provision  qui  ne  laisse  pas  d'être  em- 
barrassante. Le  13  mars  1296,  on  propose  que  le  florin  d'or />ic- 
colo  ou  de  29  sous,  n'ait  pas  de  valeur  fixe.  12  votants  approuvent 
contre  7,  qui  proposaient  de  lui  assigner  une  valeur  de  40  sous 
ProvvixionU  VI,  118  v<>).  S'agirait-il  ici  d'un  sou  nouveau,  d'un 
sou  arbitraire  dont  la  valeur  ne  nous  est  pas  connue?  Quoi  qu'il 
en  soit,  dès  le  26  octobre  1295,  défense  avait  été  faite  de  payer 
désormais  au  nom  de  la  commune  en  florins  autres  que  les  pic- 
cioli, à  peine  de  nullité.  Les  mercenaires  ne  sont  pas  exceptés  de 
cette  règle;  il  n'y  a  d'exception  que  pour  les  créanciers  de  la 
commune,  évidemment  pour  ne  pas  compromettre  le  crédit 
public  (adopté  dans  le  conseil  des  Cent,  par  77  contre  8, 
dans  les  conseils  du  capitaine  et  du  potestat  par  assis  et  levé 
Provvisionij  IV,  89,  94.  Consulte,  I,  19  v®.  Peruzzi  dit  (p.  351) 
que  cette  prescription,  introduite  dans  le  statut,  s'y  trouve  au 
1.  IV,p.9). 

Cependant  on  continuait  d'employer  le  mot  livre,  si  peu  com-. 
mode,  si  peu  expressif  qu'il  fût.  On  trouve  même  dans  une  Pro- 


566  APPENDICE. 

vision  cette  déclaration  expresse  que  6000  livres  de  petits  florins 
valent  5000  florins  d'or  (  Triummilium  flor.  aur.  seu  lihrarum  stex 
niilium  flor.  parvorvm,  3  avril  1296.  Provv.  V,  64  v»).  Pour 
ajouter  encore  à  ces  causes  d'embarras,  le  4  octobre  1296,  on 
ordonne  de  frapper  une  monnaie  d'argent  qu'on  appellera  florin 
et  qui  aura  une  valeur  de  deux  sous  du  petit  florin  en  or,  le  po- 
polino  sans  doute,  dont  il  vient  d'être  question.  Elle  devra  èti*e  au 
titre (/eja)  de  1 1  onces  1 5  deniers  d'excellent  ai*gent,conmie  le  titre 
de  Venise,  et  être  frappée  à  l'image  de  saint  Jean-Baptiste  et  du 
lis.  Quiconque  portera  une  livre  d'argent  à  monnayer,  recevra, 
en  pièces  de  monnaie,  15  sous  11  deniers  de  ladite  livre  {Prow. 
VI,  116  y^).  Ce  n'est  pas  sans  doute  de  cette  monnaie  d'argent 
que  parle  Pagnini,  quand  il  dit  que  «  la  drachme  ou  36  deniers 
d'argent  fln  dans  le  florin  équivalaient  à  une  once  et  demie  ou 

12  drachmes  ou  36  deniers  d'argent  fin  contenus  aux  autres 
monnaies,  et  qu'un  florin  d'or  valait  alors  20  florins  d'argent, 
proportion  qui  est  restée  la  même  jusqu'au  dix -huitième 
siècle,  où  elle  décupla  (Pagnini,  I,  117).  »  Hais  nous  ne  sau- 
rions dire  au  juste  sur  quelles  bases  reposent  ces  évalua- 
tions. 

Malgré  tant  d'obscurités,  on  voudrait  arriver  à  une  estimation 
comparative,  sans  laquelle  il  n'y  a  pas  moyen  d'apprécier  les 
dépenses  florentines.  U Histoire  de  San  GemignanOy  par  le  cha- 
noine Pecori,  contient  de  curieux  tableaux  (p.  655  et  suiv.)  sur 
le  salaire  des  officiers  publics,  le  chiffre  des  amendes  et  des 
taxes,  le  prix  de  divdrs  objets  dans  cette  petite  ville  ;  mais  c'est 
la  livre  pisane  qui  y  était  en  usage.  Pecori  et  Ant.  Zobi  (Memorie 
storico-artisticlie délia  SS.  Annunziata^  1857),  l'évaluent  à  8  livres 
6  sous  8  deniers  du  florin  actuel,  soit  7  francs.  Gibrario 
(p.  488-89)  a  comparé  la  monnaie  de  Florence  aux  anciennes 
monnaies  d'autres  pays.  En  1506,  le  petit  denier  tournois  vaut 

13  sous  du  florin  de  Florence,  et  en  1310,  14  sous.  Le  denier 
parisis  vaut  10  sous  6  deniers  du  môme,  et  le  denier  parisisfcon, 

14  sous.  En  1527,  le  denier  parisis  vaut  17  sous  4  deniers.  Le 
môme  auteur  dit  (p.  487)  que  le  florin  d'or  de  Florence  valait 
en  métal  12  1.  36,  55  de  notre  monnaie,  et  que  sa  valeur  en  fro- 
ment serait  de  24  1.  04,  82.  Cette  évaluation  par  le  prix  compa- 
ratif des  grains  est  la  plus  sûre,  aussi  faut-il  s'en  tenir  pour  la 
valeur  du  florin  au  chiffre  de  1 1  fr.  70,  fixé  par  M.  Passerini  dans 


APPENDICE.  567 

une  expertise  dont  nous  avons  parlé  à  la  page  404,  note  2,  et 
qui  diffère  peu  du  chiffre  de  Cibrario. 

Sur  ces  matières,  outre  les  ouvrages  cités  dans  cette  note  et 
à  la  page  404,  Passerini,  Orsini,  Yettori,  voy.  Borghini,  Ddla 
monetafiorentina;  Muratori,  Antiq.  ital.  Diss.  27,  t.  II,  col.  685, 
Garnier,  Histoire  de  la  monnaie;  Leber,  Appréciation  de  la  for- 
tune  privée  au  moyen  âge. 


TABLE  DES  MATIÈRES 


LIVRE  PREMIER 


CHAPITRE   PREMIER 


Géographie  physique  de  la  Toscane.  —  Ses  limites.  —  Facilité  d'y  pénétrer.  — 
Sa  configuration  intérieure.  —  Montagnes.  —  Vallées.  —  Cours  d'eau.  — 
L'Arno.  —  Autres  fleuves.  —  Lacs.  —  Les  Maremmes.  —  Productions  du 
sol.  —  Climat.  —  Les  Ëlrosques.  —  Leur  ressemblance  avec  les  Toscans  mo- 
dernes. —  Leur  origine.  —  nhasena.  —  Lydiens.  —  Mélange  des  deux  races. 
—  Prédominance  de  l'élément  oriental.  —  La  religion.  —  La  politique.  — 
Les  mœurs  et  les  arts.  —  Influence  des  Grecs  sur  les  Étrusques.  —  La  fédi>ra- 
tion.  —  Prise  de  Yeies.  —  Les  Tilles.  —  Fiesole  et  ses  marchés.  —  Florence 
bourgade  étrusque.  —  Décadence  des  Étrusques.  —  Conquête  romaine.  —  Co- 
lonies romaines.  —  Florence  colonie  des  Triumvirs.  —  Sa  situation  topogra- 
phique. —  Les  Florentins  au  Sénat,  sous  Tibère.  —  Fêtes  à  Florence  en  l'hon- 
neur des  Césars.  —  Le  christianisme  ft  Florence .  —  Le  martyr  Minias  et  ses 
compagnons.  —  Persistance  du  culte  et  des  superstitions  étrusques.  .  .        i 


CHAPITRE  II 


Les  barbares  dans  le  monde  romain.  —  La  Toscane  au  temps  des  invasions.  — 
Siège  de  Florence  par  Radagaise  (406).  — Destruction  de  son  armée.  —  Hon- 
neurs rendus  i  sainte  Repanta.  —  La  Toscane  sous  les  Ostrogoths.  —  Totila 
i  Florence  (542).  —  Justin  assiégé  dans  Florence.  —  Karsès  maître  de  la 
Toscane.  —  Domination  des  Langobards  (569).  —  Condition  de  Florence.  — 
Domination  des  Franks  (774).  —  Rapports  de  Charlemagne  avec  Florence.  — 
Nouvelle  période  d'invasions  (876-880).  —  Première  renaissance  des  Tilles 


570  TABLE  DES  MATIÈRES. 

—  La  cour  de  Toscane  (890).  —  Domination  des  Germnins  (9M).  —  Us  m 
germains  à  Florence.  —  Allemands  établis  à  Florence.  —  Boniface  III,  mar- 
grave do  Toscane  (1027).  —  Florence  sous  Béatrix  et  Blathilde.  —  Les  pipes 
ù  Florence.  —  Dispositions  morales  de  cette  ville.  —  Son  dévouement  &  ses 
évéques.  —  Troubles  religieux  à  Florence  (10t)3).  —  L'évéque  MexiabirU 
•iccusc  de  siuionic.  —  Massacre  des  moines  de  San  Salvi.  —  Pierre  Damien, 
légal  à  Florence.  —  Concile  de  Rome.  —  Décision  du  concile.  —  Émotion  des 
Florentins.  —  Ils  réclament  l'épreuve  du  feu  (1068).  —  Pietro  Igneo  entre 
dans  le  feu.  —  LeRre  des  Florentins  au  pape.  —  Déposition  de  l'cvéque.     47 


CHAPITRE  III 

rOMHAIWKV   DB   ÏÏJk   C«WH1J1IB   DB   PliOBBlMS 


La  ^comtesse  Mathilde.  —  Sa  donation  au  saini-ciége.  —  DéTeloppement  des 
communes  par  la  donation  et  la  guerre  des  investitures.  —  Siège  de  Florence 
par  Henri  IV  (1081).  —  Affaiblissement  de  Mathilde.  —  Les  Florentins  à  la 
première  croisade  (1090).  —  Leur  rentrée  triomphale.  —  Cérémonie  oommé- 
morative.  —  Progrès  de  Florence  par  la  croisade  et  par  les  embarras  de  Ma- 
thilde. —  Guerres  de  voisinage  contre  les  seigneurs  et  les  chftteaux.  —  Traité 
avec  Pogna  (1101).  —  Prise  et  destruction  de  Monte  Orlandi  (1107) .  —  Henri  V 
à  Florence  (1109).  —  Le  territoire  de  Pise  gardé  par  les  Florentins  (1113).  — 
Règlement  provisoire  de  la  querelle  des  investitures.  —  Mort  de  Mathilde  ()5 
juillet  1115).  —  Nouveau  progrès  des  communes.  —  Prise  et  destruction  de 
Monte  Cascioli  (1119),  de  Fiesole  (1123).  ^  Garmignano  enlevé  aax  Flo- 
rentins (1126).  —  Prise  et   destruction  de  Montebuono  (1136),    de  Monte 
Croce  (1146).  —  Guerres  de  voisinage  contre  les  villes.  —  Contre  Sienne 
(1081-1148).  —  Frédéric  Barberousse  en  Iulie  (1156).  —  Alliance  entre 
Pise  et  Florence  (1171).  —  Diète  de  San  Genesio  (1172).  —  Hostilités  du 
vicaire  Christian  contre  Florence  et  Pise.  —  Impuissance  de  Barberousse  con- 
tre les  Toscans  (1175).  —  Plaintes  des  seigneurs  contre  Florence  (1185).— 
Confiscation  du  territoire  florentin.  —  Mort  de  Barberousse  (1190).  —  Haine 
des  Toscans  contre  Henri  VI.  —  Interrègne.  —  Ligue  toscane  (1198).  —  Mécon- 
tentement d'Innocent  III.  —  Reprise  de  la  guerre  contre  Sienne  (1177).  — 
Prise  de  Montegrossoli  (1182).  —  Siège  et  prise  de  Semifonte  (1198-1202).  — 
Paix  avec  Sienne  (1202).  —  Soumission  des  seigneurs  de  Capraja  et  de  Monte- 
Murlo  (1204).  —  Nouvelles  hostilités  contre  Sienne  (1206).  —  Médiation  du 
saint-siége  (1210).  —  Progrès  de  Florence.  —  Otton  ÏV,  empereur  (1208).— 
Le  patriarche  d'Aquilée  en  Toscane  (1209).  —  Amende  infligée  aux  Florentins. 
—  Médiation  d'Innocent  III.  —  Politique  florentine  envers  les  seigneurs.  — 
Ils  sont  introduits  dans  Florence 97 


CHAPITRE  IV 


Les  Italiens  d'après  Otton  de  Freising.  —  Origines  des  institutions  de  Florence. 
—  Perpétuité  des  institutions  municipales  de  Tempire  romain.  —  Les  »ckola 
ou  associations.  —  Associations  â  Florence  pour  l'industrie  et  le  trafic.  —  Art 


TABLE  DES  MATIÈRES.  571 

(\o  la  laine.  —  Prépanilion  des  draps  étranjrprs,  ou  art  de  calimala.  —  Art 
tic  In  soie.. —  Ob«Uclcs  au  trafic.  —  Art  des  changeurs.  —  Les  Florentins 
iianquiers  du  Saint-Siège.  —  An  des  médecins.  —  Art  des  peaussiers.  —  Art 
des  juges  et  des  notaires.  —  Les  consuls  chefs  des  arts.  —  Ils  deviennent  ma- 
gistrats municipaux.  —  Ils  sont  élus  parmi  les  nobles.  —  Importance  des 
nob'es.  —  Leur  rôle  militaire.  —  Leur  rôle  à  l'intérieur.  —  Leurs  tours.  — 
Le  menu  peuple.  —  Le/îrimo  et  secundo  popolo,  —  Le  service  militaire.  — 
Vicissitudes  de  la  cavalerie  et  de  l'inlanterie.  —  Les  guoêli  et  les  sièges.  — 
Organisation  militaire  des  quartiers.  —  Le  potestat.  —  Son  origine.  —  Son 
institution  progressive.  —  Ses  attributions.  —  Universalité  de  la  révolution 
communale.  —  Constitution  primitive  de  Sienne.  —  Constitution  donnée  au 
vnl  d'Ambra  par  le  comte  Guido  Guerra 185 


LIVRE  II 


CHAPITRE   PREMIER 

DU    C^MBiBNCBMBllT    DBfl    DISCOBl 


JUSQU'A    LA  PAIX   AVBG    SIBNNB 

Incendies  et  discordes  civiles  (1177).  —  Accord  entre  les  Uberli  et  le  peup  e 
^118)).  —  Querelle  des  Buondelmonti  el  des  Amidei  ^1215).  —  Luttes  civiles 
(1215-1248).  ~  Les  principales  familles.  •—  Guerre  contre  Pise  (1220-1222). 
Prépondérance  des  Florentins  en  Toscane.  —  Guerre  contre  Piftoia  (1226). — 
La  Martinella  et  le  Carroccio.  —  Médiation  du  cardinal  GiufTredo.  —  Guerre 
contre  Sienne  (1228).  —  Frédéric  II  en  Palestine.  —  Son  retour.  —  Nouvelle 
campagne  contre  Sienne  (1229-1230).  —  Les  Florentins  pénètrent  dans  Sienne. 
—  Ils  en  sont  chassés.  —  Prise  de  Nontepulciano  par  les  Siennois  (1232).  — 
Diète  de  Ravenne  (1232).  —  Condamnation  des  Florentins.  —  Modification 
dans  tes  institutions  florentines  :  les  Anziani  (1232-1234).  —  Recensement 
du  contado,  —  Florence  héritière  du  comte  Uberto  de  Naremme.  —  Réforme 
du  gouvernement  à  Sienne  (1233).  —  Attaque  contre  Sienne  (1254).  — 
Traité  entre  les  deux  villes  (3U  juin  1235) 245 


CHAPITRE  II 

DB  LA   PAIX    AVBC   fllBIWB  JUSQU'A   E.A   BM»BT   DB   PSéD^aUC  II 

Travaux  intérieurs  sous  le  potestat  Rubaconte  (1257-1238).  —  Pacification  de 
Pistoia.  —  Les  Florentins  devant  Brescia,  dans  Tarmée  impériale.  —  Florence 
sous  l'interdit.  —  Frédéric  en  Toscane  (1259).  —  Guelfes  et  Gibelins  k  Flo- 
rence. —  Origine  de  ces  dénominations.  —  Mort  de  Grégoire  IX  (1241).  — 
Innocent  IV.  —  Déposition  de  Frédéric  (1245). —  Son  nouveau  séjour  en  Tos- 
cane. —  Le  prince  d'Antioche,  son  vicaire  à  Florence.  —  Soulèvement  des 
Gibelins  (1247).  —  Défaite  et  éloignoment  des  Guelfes  (janvier  1248).  —  Fu- 


572  TABLE  DES  MATIÈRES. 

néraillcs  de  Rustico  MarignoUi. —  Démolitions  accomplies  pnr  les  Gibelin«.  - 
La  tour  du  Guardamorto.  —  Campagnes  extérieares  des  Gibelins  contn?  le^ 
Gnelfei.  —  Leur  défaite  i  Ganghereta.  —  Leur  TÎcioire  i  Gapraja.  —  Trahison 
du  cordonnier.  —  Cruauté  de  Frédéric  envers  les  captifs.  —  Impaimoce 
croissante  de  Frédéric  en  Toscane  (1249).  —  NooTelle  campagne  des  Gibe- 
lins. —  Ils  sont  surpris  i  Figline.  —  Dureté  de  leur  gouvernement.  —  Sou- 
lèrement  des  Guelfes  (4250).  —  Les  Gibelins  cèdent  sans  combat.  —  Réfoime 
des  institutions  par  les  Guelfes.  —  Réorganisation  des  milices.  —  Le  capitaine 
du  peuple.  —  îlaintien  du  potestat.  —  Attributions  de  ces  deux  magistnU. 
—  Leurs  conseils.  ~  Mort  de  Frédéric  II  (15  décembre  1250).  —  Ses  consé- 
quences. ^  Rappel  des  exilés  guelfes.  —  Supplice  du  cordonnier.  —  Pr^ 
pondérance  des  Guelfes  en  Toscane ^ 


CIUPITRE  III 

Origine  et  progrès  de  l'indépendance  religieuse.  -—  Le  catharisme  en  lulie 
(1035).  —  Les  paUrins  i  Florence  (1117)  et  dans  HUlie  centrale  (1125).  - 
Les  ap6tres  florentins.  —  Doctrines  des  dualistes  absolus  et  mitigés.  —  Les 
faux  frères.  —  Jugement  des  orthodoxes  sur  les  patarins.  —  La  secte  d'Épi- 
cure  à  Florence.  —  Premières  persécutions  contre  Thérésie  dans  ritalie  cen- 
trale. —  Filippo  Patemon  éyéque  des  patarins  (1212).  —  Persécutions  pos- 
thumes. —  Emprisonnement,  abjuration  et  fîiite  de  Patemon.  —  Persécution 
dirigée  par  Tévéque  Ardingo  des  Forasbochi.  —  Les  femmes  protectrices  des 
patarins.  —  Tolérance  des  magistrats.  —  Frédéric  II  protecteur  de  l'hérésie. 
—  Fra  Ruggiero  des  Calcagni  inquisiteur  i  Florence  (1240).  —  Condamnés 
délivrés  par  les  Baroni.  —  Fra  Pietro  de  Vérone  prédicateur  à  Florence  con- 
tre l'hérésie.  —  Succès  de  sa  prédication.  —  Les  chevaliers  de  Sainte-Marie. 
Baroni  cité  au  Saint-Office  (12  août  1245).  ~  L'inquisiteur  cité  au  tribunal  du 
potestat.  —  Sermons  contre  le  potestat.  —  Les  orthodoxes  attaqués  dans  les 
églises  (24  août  1245).  —  Condamnation  des  Baroni.  —  Combat  du  /kkuoa 
San  Siêto  et  de  la  pUoe  des  Rossi.  —  Défaite»  terreur  et  abjuration  des  pata- 
rins. —  Mort  de  Fra  Pietro  de  Vérone.  —  Honneurs  rendus  à  sa  mémoire.  — 
Les  Franciscains  inquisiteurs  à  Florence.  —  Anéantissement  de  l'hérésie  par 
les  confiscations.  ~  Stratagèmes  des  héritiers.  —  Indulgence  des  magistrats. 
—  Plaintes  do  Saint-Office.  —  Transformation  de  l'esprit  d'indépendance  re- 
ligieuse à  Florence. —  L'incrédulité  parmi  les  gibelins.. 338 


TABLE  DES  MATIÈRES  573 


LIVRE  ill 


CHAPITRE  PREMIER 

BMIBK    «OUVSmifBWBlVT    DBS    OUELTSa 

loirigues  des  gibelins  avec  Pisloia.  —  Traité  enlre  eux  (22  juia  1251).  —  Leur 
défaite  à  Monte-Robolino.  —  Chers  gibelins  exiles  de  Florence.  —  Inimilié 
déclarée  des  deux  factions.  —  Prospérité  de  Florence.  —  S  .'S  mœurs  primiti- 
ves. —  Le  florin  d'or.  —  Les  constructions.  —  Achats  de  châteaux.  —  Négo- 
ciation auprès  du  saint-siége  [août  1251).  —  Campagne  contre  Sienne  et  les 
gibelins  (septembre-décembre  1251).  —  Campagne  contre  les  Ubaldini  du 
Uu<;cllo  —  Défaite  des  gibelins  à  Monte-Accianico  et  à  Nontaia  (décembre 
1251-janvier  12.')2).  —  Siéfje  de  Tizzano.  —  Allmnce  entre  Sienne,  Pise  et 
Pisloia  [12  juin  1252).  — DéHaite  des  Lucquois  à  Montopoli.  —  Reddition  de 
Tizzano  (24  juin  1252).  —  Dél'ailc  des  Pisans  et  des  Siennois  à  Ponledera.  — 
Campagne  dans  le  val  d'Arno.  —  Reddition  de  Figline.  —  Les  Siennois  forcés 
à  lever  le  siège  de  Montalcino.  —  Campagne  contre  Pistoin.  —  Soumission  de 
cette  ville  [1253).  —  Attaques  de^  Siennois  repoussées.  —  Politique  florentine. 
—  L'année  des  victoires  (1254).  —  Traité  avec  Sienne  (11  juin  1254).  —Sou- 
mission des  villes  gibelines.  —  Prise  deVolterre  (10  août  1254].  —  Domina- 
tion des  Florentins  sur  Volterre.  —  Traité  avec  Pise,  avec  Arezso  et  Sienne 
(août  1254-juillet  1255).  —  Gibelins  d'Arezzo  chasses  par  Guido  Guerra.  — 
Désaveu  des  Florentins  (août  1255).  —  Institulioni  de  Sienne,  rapprochées  de 
celles  de  Florence.  —  Campagne  contre  Pise  (1250).  —  Prise  de  Motronc.  — 
Traité  avec  Pise  (5  septembre  1256).  —  Vertu  d'Ald-jbrandino  Ottobuoui.  — 
Dangers  des  guelfes.  —  Les  tyrans  de  Lombardie.  —  Le  roi  Manfred.  —  Faute 
politique  des  guelfes  et  du  saint-siége.  —  Conjuration  des  Uberti  à  Florence 
(juillet  1258).  —  Expulsion  des  chefs  gibelins.  —  Supplice  de  l'abbé  de  Yallom- 
breusc  (4  septembre  1258).  —  Interdit  jeté  fur  Florence 395 


CHAPITRE  II 


Fortification  du  qunrlier  d'Oltrarno  (septembre  1258).  —  Sommations  à  Sienne 
(2  octobre  1258).  —  Ambassade  des  Siennois  à  Manfred.  —  Réponse  des  Sien- 
nois aux  Florentins.  —  Hostilités  sourdes.  —  Soumission  de  Sienne  à  Manfred 
(août  1259).  —  Giordano  d'Anglano  à  Sienne  [décembre  1259).  —  Expédition 
des  Siennois  dans  les  Maremmes  (janvier  1260).  —  Ambassade  des  Florentins 
au  roi  de  Castille.  —  Ils  échouent  à  ravitailler  MonUlcino.  —  Préparatifs  d'une 
grande  expédition  (février-avril  1260).  —  Constitution  de  l'armée.  —  Arme- 
ment du  territoire.  —  Enrôlement  des  mercenaires.  —  Pénalité».  —  Départ 
de  l'armée  (19  avril).  —  Démonstrations  vers  Montemtssi.  —  Marche  sur 


574  TABLE  DES  MATIÈRES. 

Sienne.  —  Combats  devant  Sienne  [17, 18  mai).  —  Succès  et  retraite  des  Flo- 
rentins. —  Ils  rentrent  à  Florence  juin^  —  NouTeanx  préparatifs.  —  Ater- 
moiements des  Florentins.  —  Strataf(ème  de  Farinata  des  Uberti.  —  Délibé- 
rations à  Florence.  —  Forces  de  l'armée  guelfe.  —  Départ  de  l'armée  (bo 
noût).  —  Forces  de  Tarmée  p^ibeline.  —  Ambassade  des  guelfes  i  Sienne  î 
st'ptembre).  —  Réponse  de»  Siennois.  —  Ils  se  préparent  à  la  bataille.  —  Ke*^- 
génie  des  Razunti  i  Sienne.  —  L'armée  gibeline  sort  de  Sienne  '^3  septembre  . 
—  Positions  des  armées.  —  Bataille  diï  Monlaperti  ^4  septembre).  —  Embus- 
cade du  comte  d'Arras.  —  Trahison  des  Abali.  —  Les  guelfes  massacrés.  — 
Fuite  ou  soumission  des  survivants.  —  Rentrée  des  vainqueure  à  Sienne  5 
septembre). —  Résultats  de  la  victoire.  —  Rachat  des  captifs.  —  Soumission  des 
châteaux.  —  Les  guelfes  évacuent  Florence  (13  septembre).  —  Us  se  retirent 
à  Luoques.  ^~  Rentrée  des  gibelins  k  Florence  (IG  septembre).  —  Diète  gibe- 
line d'Empoli  (fin  septembre).  —  Farinata  des  L'berti  sauve  Florence.  —  Inter- 
vention d'Alexandre  IV  en  faveur  des  guelfes  (novembre  1260-janvier  1261,. 
Traité  entre  Sienne  et  Florence  (25  novembre  1260).  —  Chants  de  trioniplie 
desgibdiiis 45« 


PARIS  —  TYPOGRAPHIE  LAHURK 
Rue  de  Flcurus,  9 


INDEX  ALPHABÉTIQUE 


DES  NOMS  ET  DES  CHOSES  PRINCIPALES 


Les  noms  d*auteurs  ou  d'ourraget  mentionnés  pour  la  première  Tois  sont  en  Uull^ei.  Ocus 
rliifTres  au  même  nom  d'auteur  indiquent  deux  ourrages  diflérents  de  cet  auteur. 


Abali,   211,    257,    :m, 

311,335,  154,  479, 

519,  520,  523. 
Abdon,  50. 
Abel,  7i. 

Absents,  478,  480. 
Acciajuoli,  258. 
Accoucheuses,  204. 
Achat  de  châteaux,  105, 

173,  178,  265,  400, 

407. 
Achertj,  540. 
Acide  borique,  7. 
Aojualunga,  81. 
.Vcrisius,  42,  43. 
Acta  nanctorumf  41. 
.Actions,  387. 
Adalbert  II,  07,  82. 
Adclina,  360. 
AJimari,  256,  257,  509, 

314,  310,  430,  535, 

530. 
Administration  de  Mathil- 

de,  109. 
Adriatique,  3,  17. 


Adrien  IV,  144. 
jEneas  Sylvius,  528. 
Affd,  230. 
AfTranchis,  218. 
.Africiis,  11. 
AgathiaSf  57. 
Agincourt,  25. 
Agli ,   309 ,  311 ,  314  , 

534. 
Aglioni,  535. 
Agobard,  90. 
Agolanti,  311,  535. 
Agricoia,  50. 
Agriculture,  191. 
Agylia,  28. 
Ail,  299. 

Aix-la-Chapcllc,  177. 
Alains,  49,  50. 
Alarik,  49,  53. 
Albancnses,  347. 
Albano,  0,  90. 
AU  ano,  patarin,  374. 
Albéric  de  Romano,  442. 
Albert  de  Beham,  305. 
Albert  le  Grand,  90. 
Alberti,  141,  157,  105, 

211,292,397,464. 


HI8T.   DE  FLORBKCB.   —   I. 


Alber(o(comte;,i45,151, 

160,  107. 
Albigeois,  358,  350. 
Aibizzi,  211. 
Albizzo,  302. 
Alcuin,  64. 
Aldegherio  de  Senazza, 

386. 
Aldobrandeschi,  424. 
Aldobrandini,  287. 
Aldobrandino  Gacciacon- 

ti,  320. 
Aldobrandino  Cavalcanti, 

300. 
Aldobrandino    (comte) , 

147. 
Aldobrandino  de  Palazzo, 

461. 
Aldobrandino  Ottobuoni, 

440,  441. 
Alexanderabbas,  224. 
Alexandre  II,  76,  77, 79, 

87,  89,  91,  98,  343. 
Alexandre  III,  145. 
Alexandre  IV,  386.  413, 

447, 454,  544,  545. 
Allart,^. 

37 


578 

Allemand»,  57,  08,  70, 
iU,  146.  154,  318, 
319,  401,  424,  408, 
469 ,  491  -  493 ,  495, 
505,  507,  510,  517, 
518,  526,  528,  533, 
536-538,  549. 

Allonc,  62. 

Alodieri,  283. 

Alpes,  16,  59. 

Alpes  Ubaidinonim,  413. 

Alphon8edeûistille,243. 

Alphonse!,  437,  461, 
462,471,  497. 

Alsium,  35,  57. 

Allomena,  484. 

Altorf,  300. 

AltoTiti,  433,  534,  535. 

Amaduzzi,  19. 

Ainalank,  44. 

Amain,  82. 

Atnari,  81. 

Amato,  362. 

Ambra,  6,  240,241,275, 
411. 

Ambroise,  50. 

Aniédce  III,  242. 

Amidei,  211,  249,  252, 
253,  255,  311,  397, 
406,  453,  549. 

Amieri,  309,  311. 

Ammien  MarceWn,  54. 

Ammirati,  534,  535. 

Ammiralo,  2. 

Anaclet,  141. 

Anaslase  bibl,,  62. 

Ancbaria,  43. 

Anchioni,  329. 

Ancona  (cT).  299. 

ADc6ne,  147,  188,  209. 

Andréa  Jacobi,  228, 275, 
281. 

Andréas  Januensis,  84. 

Andréas  Parmensis ,  84. 

Andréa,  patarin,  362. 

Ane,  285, 493, 526,  542. 

Atigelucci,  35. 

An^^lano,  443,  467. 

Angleterre,  180,  192, 
195,  200,  403. 

AfmalesdePaliih,  101. 

AnnaUê  mediolanenseê. 


INDbX  ALPHABÉTIUUE. 

94. 

Annale*  placentmi  gi- 
bcll.,  297. 

Annaliita  saxOt  141. 

Annonaire,  54,  57,  58. 

Annuniiata,  37. 

Anquelil  Duperron,  22. 

Amelme,  515. 

Anselme  Badagio,  79. 

Anselme  de  Lucques,  98, 
105. 

Ansidonia,  3. 

Ansprandus,  204. 

Antéchrist,  341,366. 

Antoine,  36. 

Antonio  d'Asti,  301. 

Anziani  (de  Pise],  124, 
238. 

Anziani  (de  Florence], 
282,  326,  328,  529, 
331,  332,  385,  402, 
456,479,  482,  485, 
486,  488,  498-500. 

Apennin,  2. 

Apothicaires,  204. 

Appicn,  18. 

Aquatvne,  515. 

Aquilée,  175. 

Arabes,  81.  365,  405. 

Arbalétriers,  226,  327, 
473, 478,  489,  503. 

Arbia,  409,  410,  498, 
503,  504,  511,  517, 
522,  523. 

Archers,  327,  473,  489, 
503,504. 

Arcidosso,  495. 

Ardengheschi,  178. 

Ardinghi,  311,314. 

Ardingo,  361,  363. 

Arelino,  voy.  Dnini. 

Arezzo,  6,  14,  29,  34, 
35,  57,  77,105,  116, 
122,  138,  145,164, 
170,  171,  264,  270, 
275,  320,  358,  409- 
411,  433-436,  459, 
4&4,  498,  499,  501, 
502,  505,  529,  532, 
540,  551. 

Argent,  202. 

Arianismc,  543. 


Ariiiians,  188. 
Arislote,  230. 
Annaiolo,  485. 
Armée,  473,  489,  4J0- 

502,  514,  515-5:)0. 
Amaldode  Brescia,  145, 

144. 
Arnicnsis,  40. 
Aruina,  30. 
Amo,  5, 160,  460. 
Amobct  23. 
Arnold,  61 . 
Arnold  Lubec,  175. 
Amolfo  di  I^po,  406. 
Arnon,  20. 
Amulf,  66. 
Arras,  515,    516,  519, 

526. 
Arretium,  voy.  Arezzo. 
Arrigucci,    311,    314, 

534. 
Arringhi,  252. 
Arnintius,  39. 
Art  étrusque,  24. 
Artisans,  214,  218,  tH. 
Arts  et  métiers,  191, 207 
Arvernes,  101, 
Asciana,  163,  178,  472, 

516. 
Asie,  15,  16,  17. 
Asinander,  343. 
Aspirations,  15. 
Assemblées,  207,  210. 
Assesseurs,  234. 
Assi,  505. 
Assise,  160. 
Asso,  169. 
Assyriens,  17. 
Astarolh,  365. 
Asti,  203. 

Astimberg,  515,  527. 
Astrologues,  306,  365, 

471,  545. 
Athènes,  27,  196. 
Attila,  53,  55. 
Attique,  24,  26. 
Atto,  132. 
AubuitsaUf  13. 
Audolf  13. 
Auguste.  26,  56,  50. 
Aulu-Gellc,  24. 
Aurclien,  44. 


11. 

272. 
i,  114. 
ente,  300. 
.  65,  216. 
de  Novarc,  500. 
irt,  528. 


ni,  71. 

de  Quarlo,  490. 

69,  70,  331,  406, 

I  Isola,  409,  489. 
4,  voy.  Salmeria. 
1,365. 
»,  535. 

7. 

(Del)  ou  Bagnesi, 
,  311,  312,  314, 

enses,  347. 

o,  167,421. 

,  277. 

U8,  59. 

,  61. 

rinetti,  535. 

xi,  405. 

es,  123, 193,  197. 

raio,  473,  474. 

ncUi,  528. 

?!res,  134, 200,223, 

,  327,  330,  331, 

,  400,  492,  494, 

,  519,  526. 

tes,  203. 

liers,  voy.  Chut- 

rs. 

lone,  110. 

dori,  535. 

res,  48. 

rie,  193. 

rini,  168. 

rousse,  voy,  Frédc- 

M,  10. 

,  255,  311,  314, 

». 

iUo,259,331,  400, 

l 


INDEX  ALPHABÉTIQUE. 

Daroni,  359,  374-378, 

385. 
Barricades,  voj^.  Serragli. 
Barrucci,  311. 
Bartolini,  16. 
Bartolommeo  de  Sienne, 

387. 
Baltimamme,  535. 
Bavière,  175. 
Baxmann,  95. 
Béatrix,  72,  73,  75,  76, 
79,  80,  83,  98,  106. 
Beccanugi,  534. 
Beccheria,  454, 456, 459, 

400,544. 
Becchelti,  87. 
Bechslein,  444. 
Beham,  305. 

Bekker,  50. 

BelfradeUi,  535. 

Bélisaire,  50. 

Bella  (Délia),  314,  537. 

Bellagi,  137. 

Bellardenga,  voy.  Bcrar- 
denga. 

Bellarmatif  130. 

Belle  donne,  380. 

Bellincione,  71,  241. 

Belzébuth,  505. 

Bencivenni,  387. 

Benencasa,  288. 

Benjamin  deTudèle,  210. 

Bentivoglio,  258. 

Benvenuto<rimola,Z9\, 

Benvoglienli,  523. 

Bettzo,  101,  343. 

Berardenga,  410,  411, 
422 

Berardi,  451,  475,  400. 

Berardo,  411. 

Ber engar il  Carmen, \ 87 . 

Bcrenger,  07,  82. 

Bergamc,  42. 

Berger,  13. 

Berlinghieri,  433. 

Bernard  de  Fuix,  208. 

Bernard    de    Nemours, 

208. 

Bcrnardi  (Jacopo),   452. 

Beruardo,  79. 

BemardusMorlaCf  352. 

Bcrniuo,  02. 


579 

BernoUl,  73. 
BerteU,  100. 
Berthold,  75. 
Berthold    de     Uohem- 

bourg,  444,  448. 
Befham,  21. 
Bethmann-Hollweg,  62. 
BeltineW,  106. 
Beulé,  18. 
Béziers,  371. 
Bianca  voy.  Lancia. 
Bibbiena,  6. 
BibiancUo,  116,  122. 
Bibliotheca      pairum, 

340. 
Biche,  284. 

Blena,   411,  504,   511, 
516.  521. 

Bientina,  7. 

Bigallo,  316,  370,  373, 
386. 

Bigozzo,  515,  519,  5i7. 

Bisdomini,  voy,  Visdo- 
mini. 

Bisenzio,  6. 

Bizacasse,  482. 

Bleda,  56. 

Boaticum,  118. 

Boboli,  217,  460. 

Bocca   des  Abali,  454, 


Boccace,  203. 

Boccaccio  (Giov.  di),  273. 

Boccatoriou  Boccatonde, 
535. 

Bœufs,  268. 

Bôhmer,  78,  175. 

Bologne,  2,  150,  154, 
167,  174,  197,  237, 
282,  294,  320,  321, 
323,454,535,551. 

Bolsena,  7,  29. 

Bonj,  372,  374. 

Bonaïni,  238,  314,  450. 

Bonaiuli,  535. 

Bonatli,  545. 

Bondello,  110. 

Bongara,  191. 

BoniraccIII,  71-73,  330, 
340. 

Bouiface  YIII,  244. 

BoninsQogne,  387. 


su. 


uhàl.m 


Bordoni,  534. 
Borghini,  31. 
Borgo  (Dili,  157. 
Bolp)  (quirtier),  S33. 
BorgD  S.  AptMtole,  258. 
Borgo  S.  LorCDio,  413. 
BoTgognone,  171,  172. 


396. 
Bouci.  530. 
Boulingen,  300. 
Jbwfurf,  03. 
Boarit«ou,  314,  319. 
Boutigns,  01. 
BoiioM,  411,511. 
Brabuit.  103,  403. 
BriMÙno,  SB. 
Bnste,  3ia. 
Drcnkmann,  8^. 
Brcw».4i,83,177,ï03, 

21)3,  Ï06,  308,  354. 
Breviariumpiian  um.Sl 
Briey,  115. 
Broccki,  41. 
Bromîaeua,  30. 
Droui,  30. 
Brugulèrei,  13. 
Bninellcicfai,  357,  300, 

511,  307. 
Brumrlli,  50. 
Drunello,  3G1,  37 H. 
Bnincllo,  rtn/.  Utinî. 
Bruni.  37,  104. 
Bnaiet,  515. 
Bucelli,  535. 
Bucclk,  13G. 
Bulgarie,  343. 
Buondelmonti,  135, 353- 

357,  203,  303,  309- 

311,3(4,319,  5'i5. 
BuoDi  uoinini.188,313, 

228,  407. 
Buoïode  Doin,  443, 454. 
Burchard,  200. 
Burgoiidva,  40. 
Bunielli,  478. 
BuM  delU  Vigai,  481. 


]Hm\  ALPHABÉTIQUE. 


CicciicoDti,   178,   330. 

368,  433,  405,  4^6. 
CKcliguidi,  137,   340, 

432. 
Gtdilobiu,  SO. 
Cadniée,  435. 
Cidolingi,  120. 
ûere,  38. 
Càttpo.  107. 
Câffi-ri.  297. 
CilDJ,  453. 
dire,  973. 
Cilc«gni,  353,  S07-3eg, 

371-373,  375,  382. 
Ciloagu  i  de  Yicche  retxii , 

4DS. 
Ctlcbi»,  38. 
Caleffo  tecehio,  140. 
CalinuU,  104,  195. 
C>luiaU,257. 
CamildoU,  84,  543. 


277. 
Camici.  105. 
Campioi,  407,  403. 
Conptnie,  31. 
Cmn^i,  450. 
CimpiKlJt,424,S01,S20. 
Cimpo,  530. 
Camporr^i,  506. 
Cimullii.  409,  470,  480, 

491,405,513,5»!. 
CinccllicK,  305. 
Canetlritti,  478. 
CngiWti,  537. 
Caiiigiani,  535. 


Canne 


30. 


Cunossa,  103,  103,  107, 

116. 
Camvai.  33. 
Canlo,  350. 
Caaiini.  40,  530. 
Coii/ù,  61 . 
Cioniu,  303. 


lUiiieci-latro,  tS8. 
Capri,  01 . 
Cippne,  30. 
Ci  |H  laine  du  peuple,  £>*>. 

338,332,470,482,4!J. 
Clptlainea    de   l'armcF. 

470, 


,371. 

Caponnccbi,  311,  £>!, 

!33,  357,  300,   'M, 

307,453. 
Cnponli,  337. 
CapotEltole,  375,  480. 
Cappadoce,  10. 
Cappiardi,  311. 
Caitpoiti,  58,  01. 
Capraja,  171,  173,314, 

318,  318,  335. 
Cordioaul,  304. 
Carducci,  14. 
Carmigoano,  134,   140, 

300,  375. 
Carolingirna ,    S5,    60, 

303,331. 
Car,>elllm,  519. 
Carr^a  (pont),  38. 
Carrare,  H. 
CaiToccio,  366-360, 374, 

375,  401,  475,  470, 

486.  503,  511,  514. 

515,  531,  Sïî,  530, 

530. 
Caries,  7. 
C*>ci>,  314,  368. 
Cairtla,  3G. 
Caeellmo,  84, 128. 
Cawnlino.  408,  53!t. 
Casole,  487,  488,  546. 
C>»>ia(Tia),  41. 
Caniodore,  35. 
Cailel  dclla  pieie,  320. 
Cattel    GorcnliDO,    \K, 

545. 


Ctstello,  iO,  ii7,  119, 

298. 
Castellode'Pralesi,41G. 
Castello  del  Bosco,  2(>5. 
CastcnodiRondina,'il2. 
Castiglionoello  dcl  Trioo- 

ro,  426,  546. 
GasligUone,  270,  304. 
Castro,  145,  582,  459. 
Gastrum  noTum,  55. 
Catasto,  329. 
Cathares,  342,  345,  540. 
CatUina,  35,  38. 
Caton,  13,  29. 
Caltani,  120,  129,  150, 

131. 
CalUni  de   Castiglionc, 

309. 
Catulle,  32. 
Cavalcanti,   211,    250, 

311,  314,  359,  366, 

392,  425,  473,  555. 
CaTalcaU,  222,  477. 
Cavalerie,  225,  476. 
Ca?allate,476,477,48l, 

482 ,  501 ,  502 ,  505, 

550. 
Cavatorte,  475. 
Cavitelli,  269. 
Cavour  (via],  38. 
Geccolini,  525. 
Gece  Gbenrdini,  499. 
Cecina,  7,  29,  487. 
Célestin  lY,  304. 
Cellarius,  36. 
Celsus,  50. 
Cencio,  107. 
Cenni,  115. 
Cennini,  244. 
Cenêorinus,  22. 
Cent  [conseil  des],  212. 
Centumcellsc,  28,  57. 
Ccrchi,  256,  311,  514, 

522,  529. 
Cerreto,  37,  407,  412, 

469. 
CerUldo,  165,  166,  m. 
Cervelri,  28. 
César,  36,  414. 
César      iTUeislerbdch, 

343. 
Cesare  [de],  445. 


INDEX  ALPHABÉTIQUE. 

Césaréo,  52. 
Chaldûens,  106. 
Champagne,  405. 
Change,  2u2,  205. 
Changeurs,    198,    199, 

201-205,  569. 
Chansons,  299. 
Charlemagne,  65-05,  67, 

90,102. 152, 190, 2Ji, 

221,405,415. 
Charles  VllI,  65,  64. 
Charles  II  d'Anjou,  408. 
Charles  le  Chauve,  65. 
Charpentiers,  190,  220. 
Charlier,  555. 
Cherrier,  126. 
Chiana,  5,  6,  165,  274, 

275. 
Chianciano,  530. 
Chianti,  163,  l&i,  240i 

410,  411,  415. 
Chiaro,  359. 
Chien,  261 ,    263,  501, 

523. 
Chiermontesi,  311,  514. 
Chinois,  24. 
Chirurgiens,  204,  475. 
Chiusi,  7,  19,  29,  62, 

145,  275,  278,  279, 

508,  550. 
Christian,  145,  147-140. 
Chron.  AsUnsia,  186. 
Chron.  Drixian.,  502. 
Chron.  de  rébus,  297. 
Chron,  EsUnse,  296. 
Chron.  fossœ  iiovfzr,  156. 
Chron.    mon.    patav., 

334. 
Chron.      novalicieusis 

fragm.,  267. 
Cliron.  Parmense,  269. 
Chron.  Patew/ium,  209. 
Chron.  Pisanuni,  81. 
Chron.     Placentinum, 

518. 
Chron.  Sagorninum,%l. 
Chron.  Slavorum,  175. 
Chron.  Veronense^ZlS. 
Ciampoli,  555. 
Cianelli,  59. 
Ci^rario,  189,492. 
Ciccin  Lambcrti,  497. 


581 

Ctcéron,  21,  23,24,54, 

35. 
Cierge,  164. 
Cilnius,  34. 

Ciminienne  (fort^t) ,  29. 
Cipriani,311,  359,  360. 
Città  di  Castello,  287. 
Civitavecchia,  28. 
Civitella,  374. 
Ciairefontaine,  37. 
Clanis,  39. 
Claudien,  44. 
Clavel,  143. 
Clavesignati,  27  i. 
Qément  III,  155. 
Clément  IV,  264. 
Clercs,  175. 
Climat,  11. 

Cloche,  266,  267,  332. 
Clusium,  27,  29. 
Code  théodosien,  54. 
Golle,37, 164,  484,487, 

545. 
Colle  di  pietra,  408. 
CoUegonzoli,  408. 
Collenuovo,  135. 
Coin,  217. 
Colligiano,  501. 
Colonies,  3i,  36. 
Colonnes,  125. 
Collibuono,  415. 
Colwnelle,  20. 
Cônic,  385. 
Commune,  530. 
Compagni  (Dino),  255. 
Compagnies,  292,  527. 
Compiobbesi,  311,  514, 

535. 
Comtes,  62,  221,  2il, 

212. 
Comune,  220. 
Conciles,  504,  505,  342, 

382. 
Concorezenses,  347. 
Conde,  123. 
Coneslabile,  19. 
Confetti,  517. 
Connétables,  506. 
Conrad,  (ils  d'Henri  IV, 

114,115. 
Conradll,  leSali(|ue,  71, 

77. 


582 

Conrid  llî,  iSf».    137, 

142,  :m. 

Cnnrn(iIV.272,42r»,4."7, 

44  i,  445. 
Conrad    a    Lichtenau, 

142,  511. 
Conradi  lex,  73. 
Conimlin.  423,437,  414, 

447,449-451,462. 
Conseils,  212,  227,  233, 

238,  240,  330,  332, 

333. 
Consolamentum ,     349 , 

363,  391. 
Gonsortcrie,  190. 
Constance,  143. 
Constantin,  44,  423. 
Constnntinoplc,  1 96, 204, 

430. 
Constructions,  290. 
Consuls  de  Pise,  106. 
Consuls  des  villes,  147, 

448,  483. 
Consuls  des  arts,  207. 
Consuls  politiques,  208> 

242,  244,  228,  232- 

234,238,240,247. 
Gontadino,  207. 
Contado,  64,   438,  454, 

475,274,  283,  327, 

474,  484,  489,  493, 

496,504. 
Conli,  298. 
Contrade,  488. 
Coppi,  292. 
Cordonniers,  206,  319, 

335. 
Corinlhe,  24,  496. 
Corio,  279. 
Cornaro,  3,  5. 
Cornélius,  42. 
Cometo,  28. 
Coniia,  7. 
Corsalone,  6. 
Corse,  3,  430. 
Corsignano,  472. 
Corso  degli  Adimari,  257. 
Cortone,  29,  464,  530. 
Cosa,  28.  35. 
Costa  et  Blanchit  498. 
Cours  d'eau,  4. 
Credenza,  469. 


INDEX  ALPHABÉTIQUE. 

Crema,  4:»0.  212. 
Creniora,  27. 
Crémone,  83,  210,  230, 

259,  450. 
Creuzer,  21. 
Croce  al  Trcbbio,  380. 
Croisade,  110,  123,137, 

453,293,447. 
Cronica  di  Pisa,  263. 
Cruautés,  307. 
Cumes,  27,  89. 
Curbio,  305. 
Cycloptknqcs  (oonstr. ', 

20. 
Cyprien,  56. 


Damasc,  49. 

Damient  73. 

Damien,  85,  87-89, 340. 

Damiette,  454. 

Dandulichron.t  188. 

Dante,  9,  45,  42.5,481, 
498,  499,  243,  219, 
254,  256,  257,  265, 
354,  392,  410,  425, 
434,  436,  441,  45  V, 
455,  520,  522,  532, 
541 ,  543. 

Dauphiné,  316. 

Décius,  42,  52. 

Délation,  367. 

Delécluze,  56. 

Delizie,  60. 

Démarate,  24. 

Dèmes,  26. 

Démocratie,  323. 

Denipsler,  21 . 

Denier,  403. 

Dentfs  d'Halicarnasse, 
43. 

Desiderio,  91. 

Desiderius,  80. 

Desjardins,  419. 

Jieutéronome,  198. 

Dicomano,  56. 

Digues,  voy.  Pescaie. 

Dino,  voy.  Compagni. 

Dino(ducde),  320. 

Diodore,  18. 


Diotisalvi,  258,  344. 
Discipline  militaire,  483, 

490. 
Discordes   civilr»8,   247- 

249,  251-253. 
Dispenses,  477. 
Disputes      théologiqnes, 

Ô54. 
Distrinptori,  473. 
Doat,  349. 
Dochez,  3. 
Doctrines,  347. 
Documenti  di  storia  pn- 

tria,  554. 
Dodécapolie,  26. 
Domenici,  388. 
Dominicains,  293,  207, 

555,  360,  385. 
Domitien,  41 . 
Donali,  253,  255,   257, 

309,  310,   314,  314, 

535. 
Donation    de    Malhilde 

402,413,115,427. 
Donation  de  Pépin,  426. 
Doni,  468,  255. 
Donizo,  68. 
Doria,  307. 
Doriscus,  20. 
Dozy,  423. 
Drabiscus,  20. 
Draps,  493,  494. 
Droit  romain,  228. 
Dualisme,  347,  349. 
Ducange,  497. 
Duchesne,  65. 
Ducs  langobards,  61. 
Dumont,  20. 
Durandi,  46. 
Dttruv,  2. 


Eberbard  de  Kaiserslan- 

tem,  280. 
Ebrardus,  353. 
Ëccelinode  Romano,  442, 

474. 
Ëcbcvins,  208. 
Eckard,  566. 
Écluses,  voy.  Pescaie. 


Edmoml     d'Anglttem , 
448. 

Eginhard,  1M.  300. 
tsipu,  fi,  43,  SU4. 
BIhe,  :>. 
Ëli«,  390. 
£l.>n.  4, 


ËUibi 


,43, 


El»,  n.  <U.  106,  485- 

487,501. 
Enit,  £50. 
Embrun,  4M. 
Emiliinî,  tog.  Gimlici. 
Emilie,  71. 
Empire  romiin,  48. 
Empoli,  09,  104.   10.\ 

171.   407,   510.  543. 


Eii>ci|;iiei,  voy.  Dinnij- 


Ëptccs,  304. 
Ë|Heure,Ê|Hciirism«.344, 

553,  354,341.511. 
ËpreuTe,  vog.  Fca,  Or- 

dalieii- 
Èqnea,  fii. 
En,  6,  !0. 
Eric  de  Suède,  3^(3. 
Erra,  90. 
Ër;<,  430. 
E<chyl«.  îi. 
EiclaTig«,  64. 
L'pagne,  (03,  383. 
"    e,  295. 


INDEX  ALPHABËTI011G. 

EmtiUhe,  38. 

ËTiiigiles,  280. 
Ë>é<|uo,  08,09,  75,70, 

80,  82,  237,  238, 
Eralt,  G. 
Eitald.  10. 

Eiirchal,  58,183,301. 
Eicommunicalion,   304, 

390,  304. 
Eiiia.SeO,  4O0,  441, 

407.  505,  500,  535. 


!,  14. 


Eilim 
Élie, 
Élienne   de    Bgianix , 

38, 
Ëli«nna  IT,  78. 
f.iniTK.  1». 
ËtruaquM,  13.  14,   18, 

31,33,301. 
Euchcir,  34. 
EuR>-i>e  Ur,  143. 
EtiRraiiimnii,  34, 
Euripidf.  11. 


Ferrare,  71,  177,  208. 


P>l>i>i 


1,43. 


1, 134.  140,  305. 

Fienu,  154,  371,  451, 

Fiidili,  383. 

Falcandi,  154. 

Falconieri,  473. 

FaLTiei,  39. 

Filisquo,  15.  30. 

FilMrona,  5, 

Fimillos,  255-257,  309, 
311,  307,  453,  454, 
473.  5.J4,  554-558. 

S,  405. 


FaHfani,  10 

Faiio,  209. 


.101. 
392,  408,  425,  4i3. 
401,  463,  460,  489, 
401,  492,  407.  523, 
541, 543,  SU,  5:)  I. 

Finieae,  358. 

F>»nclU,  398. 

FnuTiel,  38,  335. 

FivenlL..  37. 

Fniïlla,  307. 

Fiito  des  tlberii,  9,  50. 

Féd£nlion,  20. 

Fcdilori,  514. 


Felii,  43. 


K»,  345, 354. 3li3, 


112. 
Feu,  00,  04. 
Feui,  485. 
Fici,  202. 
Fichr.  90. 
Fiacrti»,  57. 
Fiescbi,  304,  447. 
Fic»lc,  14,  30,^,38. 

43,5I,5I,50,M,M. 

05,80,  100,  13»-133, 

101,  957. 
FihnU,  211,  Î52.  261, 

303,  311,  455. 
Figline,  364,  322,  418, 

420,  450. 
Filioài.  82. 
FiiippoCgoni,415,  418, 

410. 
Fioravatdi,  204. 
Fiorentini ,    mém.    de 

Hith.,  71. 
FioreiUini ,     li*d.    de 

Dinte,  5U. 
FindolG,  104,  165. 
Fiumalbo,  2. 
Flindn».  103,  403. 
Floracchi.  38. 
Flore,  301. 
Florenlino  Rufb,  77. 
Floreniello,  135. 
Flonn,  404, 558-503, 
Flohnui.  38. 
Flon».  535. 
Fodero.  150. 
FoLrts,  194,403. 
Follini,  20. 
FonUiueblHa,  57. 
ForiboKhi,  358,   311, 

314,  301,  535. 
Forli,  545. 
rotcolo,  549. 
Fortniche,  3. 
Furtinnue 

Frai 


c,  40,'. 

tu    de    nimini , 


581 


l?fDEX  ALPflABfinOUE. 


387,  »H. 

Frinkfl,  57.  G2.  101. 
144.  187.  411.  415. 

Fniueti.  418. 

FraliceUi,  253. 

Frairicelles.  3iM. 

Fnilric.  100. 

Frédégahr,  253. 

Frédéric  BarberouMC  . 
142-145,  148-154, 
156,  105,  182.  228, 
230,  301,  413,  437. 

FrV^dérie  II,  156,  250. 
260,  271,  272,  277, 
270-281  ,  293-205, 
303-300  ,  317-321  , 
530,  333-336,  33X, 
550.  365,  366,  374, 
584.  302,  423,  443. 

Fr«:*dcncd'Aolioche,208, 
306,  307,  312,  317, 
443. 

Frédéric  de  Lorraine,  74. 

Frégenoe,  35. 

Frérei,  16. 

Freacobaldi,  255.  311, 
314,  406,  450,  535. 

Frisons.  101,  187. 

Fronlin,  apôtre,  41. 

Frantin,  35. 

Frontinus,  43. 

Fronton,  41.. 

Fucecchio.  6,  7,  120, 
154.  318. 

FulginaiU  hiU.  fragm. 
357. 

Fumt.  345.. 

Furius,  35. 

Furlo.  48. 


Gaddi,  370,  373. 

Gaêtc.  82. 

Galeolti,  110. 

Galica.  265. 

Galien,  41. 

Galigari    (ou    Galigai)  , 

511.  455. 
Gain,  511. 
Galluzzo.  421. 


Galvani,  10. 
Gamurrini,  111. 
Gacelon.  454. 
Gangalandi,   252,    257. 

311,  470. 
Gangbereta.  317. 
Ginrgaui,  217,  467. 
Gaacons.  101. 
Gaufridi     MaiaUrra  , 

224. 
Gaaie  cisalpine,  413. 
Gaulois,  14,  30,  31. 
Gauthier  d'Ocra,    307. 
Gaye,  405. 
Gebhard  d'Arnitein.  280, 

207. 
Gélase,  54. 
Gènes,    82,    110.    123. 

145.   147,  140,  150, 

188,  200,  211,  214. 

210,  231,  237,  238, 

250,  260,  282,  206, 

304,  306.   385,  412. 

430 ,  437-440  ,  450, 

465. 
Gerbert.  68. 
Gerhardi,  10. 
Gerhard  de  Satoie,  78. 
Germanie,  16. 
Gervaaius,  50. 
GeMO,  287. 

Ge$la  j>er  Pûanoi,  123. 
Gfrôrer,  60. 
Gberardi,  460. 
Gherardini,    311,    314, 

475,  400.  565. 
Gberardo,  350.  360. 
Gherardo   de  Marsano , 

344. 
GhibeiUni,  505. 
Ghirardacci,  257. 
Ghislo,  70. 
GiamimUari,  10. 
Giandonati,   211,   500, 

511,  514,  554. 
Ginnfigliazzi,  500,   511, 

514.  554. 
Giangni»i.  255. 
Gianni.  475. 
Giannonct  82. 
Giannulri.  5. 
Gibbon,  40 


Gibel,  300. 

Gibelias,  256,  502-504. 

300-511  ,    517-519. 

522-525  ,  354  ,  355. 

565  ,   506-401  .  410, 

415,  418,   450,  454. 

458,  461,  468,  487, 

401.   405.   500.  50â. 

504.   510.  S-t»,  532. 

555,    556-538,  540. 
Giftebrecki,  186. 
Giglio,  3. 
Giordani,  168. 
Giordano  d'AiiglaiBO,467- 

460,  472,  489,  401, 

407  ,  505^7  ,  509. 

512,  516,   518,  521. 

526,  528,    531,  556- 

540.546. 
Giordano  Lancia,  517. 
GiovanelU,  16. 
Giotanni,  artisan,  77. 
GioTanni  del  Tosco,  519. 
Giovanni  de  Salerne.5C0. 
GioTanni  de  Schiô,  294. 
Giovanni  de  Velle^ri.SOl. 
Giovanni,  patarin.  579. 
Girard,  543. 
Giraud,  arclievéque,549. 
Giraud  (Bellezie,  ele), 

57. 
Giraud  (Ch,),e». 
Giudici  (Emiliani),  258. 
GiufTredo  de  CastigltoDC, 

504. 
Giugni,  311. 
Giti/ffii,  188. 
Giunta,  433. 
Giuochi,  311. 
Glaber,  341. 
Godefridi    col.    Ann, , 

272. 
Godefroi  de  Boaillon,1 1 1 . 
Gonfalon.  226. 
Gonfaloniers,  226,  327. 
Gonnella,  167. 
Gonzclin  de  Wolfenbut- 

te),  280. 
Gorgoiui,  5. 

Gori,  10,  55.  255,  544. 
Gothcfred.  évcV|ue.  141. 
Gothefred  le  Barbu,  74, 


INDEX  ALPHABËTIQOE. 


75,  M,  86.  m.  9i, 

93,  98,  102. 
Gothelred  le  Bossu.  Voy. 

GoizeloD. 
Galhofredut,  M. 
Golht,  M,  50,  51,  511, 

se,  57. 
Goiulon,  D9,  100. 
GramiuM.  30, 309. 
Gn>D>,  i05. 
Cnndi.    315-!ia,   318, 

!90,  SU,  251,   ■&&. 

Ï77.  3Î9,  353,   *H, 

490. 


GriTÛce,  M,  38,  35. 
Grecs,  33. 

Grégoire  de  Toi» i,  54. 
Grégoire    VII,   73,    78, 

Hl,90,   08,   101-10.1. 

105-197,  100,   130. 

158,   301,  340,  343. 
Gr^t;aire  VIII,  153. 
btéffliK  n.  133,   301, 

270-273  ,  279  ,   393, 

39 1,  303,   330,  300, 

303, 
GregaroTJus,  357. 
Grenouille*,  87,  89. 
Greui,  404, 


finmoildo.  300. 

Crio»,  355. 

Gronoviut,  10. 

GroïKlo,  3,  8.  3X0, 
387,  300,  409,  470, 
473,   480,  489,  495. 


Gratin 


57. 


Cruier,  21. 
Guilberl  ,   84-80  ,  .743. 
Gunldnda,  7]. 
GuiMoeci,  405. 
Guilef,  300. 

Guirrcdotlo.  333,  234. 
fiiullerotli,  311,  314. 
Giiilnneo  ilc  b  Plamma. 


143. 


GuuUlh,  310. 


310. 


474. 

Gaelfoi,  250,  30>,  30.1, 
309-315  ,  322  ,  33(. 
335,  590,  400,  40t, 
410,  4IK,  433,  450, 
451,  457,  401,  405, 
50t,  513,  520,  523, 
533,  537,  540,  545, 
548,551. 

Guglislmino  des  Ubertl, 
5(6,  531. 

Gllibrrl,  00. 

Guidilntlc,  421. 

Guldilolli,  309,  311, 
312,  314,  397,  53:., 
537. 

GuidaMlo,  297,  373. 

Guidi,  70,  71,130,138, 
1J7,  105,  172,  173. 
211,  240.  257,  204, 
20B.  309.  311,  317, 
322,  530,  398,  407, 
408, 431,  553. 

GuL.lo   d'Alberto,   151. 

tGO. 
GuidoJel  Pitirino,  389. 
Guido  de  RDOiena,  407, 
Guida  di   Pcdonc,  4l'4. 
Guido  Guerr*,'l3C.  1.''.7. 

140.    141,  147,    mi, 

173,  241,  407,    410, 

434-430.   535. 
Guido  ^ovello,  407-410, 

418,   489.   505,  550, 

538,  539,   541,  545, 

551. 

407. 

GaillauntrfFApulir.n. 
Gulllaunu^  df  Malmrt- 

bury,  101. 
G  u  il  la  11  me    le     Conquiî- 

nnl,  110. 
Guilloume  le  Bon,  152, 
Guilliiunie  de  Tyr,    l!l|, 

2TÏ. 


GuiHArdo  rie  Pieinwnlk 

424. 
Guiltooisnno,  373, 
Giiillone  d'Arciio,  549. 
flai'^,  54. 
Gundibraml,  03. 
OiiHlhirr,  30, 


UaJrien,  40,  41. 
ll.drion,  p»pf.  03,  100. 
Hilbersbdl,  175. 
IMlam.  199. 
Ilannibil,  34.  48. 
llarlasig,  353,  55t. 
llartircld,.30D. 
Hautlnille.  54. 


Hcclor,  518. 


1,3, 


Ihget  (Karl),  02,  20». 
Henri  1,  lOiwIeur,  OK. 
Ileuri  11,  le  Siiiit,  70, 

71,208. 
]knrini,leKoir,74,78. 
Henri  lï,  83,  102,  105- 

109,113.  115,  138. 
Henri  V,  te  Jeune,  115, 

122.  125,  IÏ7. 
Henri  VI.  le  Cruel.  153, 

154,156,317. 
Henri  letton,  150. 
Henri  le  Superbe.  300, 
llonH  de  ODiière.   141. 
Henri  de  Uvunec,   243. 
Henri,  CU'dè  Pr&l.  Il, 

280. 
Henry  III  d'Angleterre, 

437,  448,451. 
Henry  V,528. 

Hérétiquea,  311,  337  iq. 
Iléril>erl,  207,  343. 

Augienëii, 


Ucimanni  Corner,    74. 
IlénxMr,  18. 
Ihuiey.  17. 
Hildelirsiiil,   Vog.    Gr£- 


iinn  ALraiBfinQiiE. 


HMg.  M. 

iDbntene,    222,    225- 

ludiei   de*   Pui.  BS, 

HmkMr.tW. 

227. 

275. 

Ilirtck,  ni. 

Jngei.  Î05,  300. 

//.ii.Bo-i. /iTijw...-.OI. 

jDKMdu  poteilal,  Ï3i 

Ilffrr  rt  lliilol.   iV. 

laiMcrfitll.141. 

Juif.,  202,  543. 

lU-IUr.   ÎK.   W».  sa. 

Innocenl  III,  150.  151, 

Julii  loi,,  30. 

rrfMi. 

100.  109.    173,   171- 

J«lilU,  344. 

UdhembauTE.  l'c^.  Ber- 

177,  ï*î,  Ï50.  SM, 

Jupiter,  49. 

llial.1. 

350. 

Jatikien   roTaui,  277. 

iDooMnt  IV,  203,  30i, 

jHain.  18,  535. 

«7. 

305,  300,  374,  3K4, 

JoiliD.   lient,   de   Bili- 

Hollin4ni>,  17. 

423,  425,  444.  447. 

tiire.  50. 

Uoroire.  ÏÎ3,  535. 

InqubUioD,   303,  303, 

iotiimeo,  IM.  190. 

|[oc^T^>,  05.  Î16. 

307,   375,   37B,  379, 

Ju.ignï.  115. 

lloDoriDi.  U. 

3KÏ  ,  ZKt-m  ,  389, 

Harronui  11,13!. 

390. 

llonoriiH  ilE.  !»),  »«. 

InstiUiliaiu,    237-242, 

371. 

282,  283,  320,  473.— 

HâpiUiil.aW,385. 

I'<.ï.C<aBOl.,Coii«il-. 

Horacf,  M,  33. 

Poteiui,  Cip.  du  peu- 

fformor-, «7. 

ple.    Buoni    Dorobi, 

Horntr.  S8. 

ele. 

L 

Hubert,  09, 70. 

[Dtcc^it.  n\,  545. 

ItuBDCi  [corele',  70. 

Inlér^'t  de  l'argeot,  19S, 

Labbt,  54. 

lIuguMcle  rraTcncc.e?. 

200. 

Laboulayt.  54. 

Ilui»,  49,  50. 

ButUt,  150. 

InTeililure»,  125,   lifi. 

Uo,  7. 

HjmiK»,  3CÎ. 

Isb.43. 

Ugooi,  7. 

lUlieni.  183. 

Uiiie,19t.l06. 

t 

lulioto,  13. 

LinuiidLnt.303. 
UmKirt,  U7. 
inmfcn-/,  Aim.,  74. 

IipjïM.  13. 

J 

UmbeKi,  70,  213.  319. 

kanDda9Cet,30t. 

253,   509,  311,   307, 

[rdcranM  de   s.   Lilici, 

Jlcopo  de  Cerrcto,  433. 

453,  497,  510. 

60. 

Jirapo  de  HonlcTufCTOe, 

Ijombrrtut  parvut,  173. 

Ildobnndifto     (comte) , 

358,  3G1. 

Ijimi.   32,  38,  42.  M, 

1*5. 

JtKquetde  Voragr.iWI. 

107. 

Jarycr.  154. 

UndiouUnHlBUao), 

Mto,  173. 

Jamtilla.  444. 

308,  443,  407. 

Ulttlraton fiortnt  3DI. 

JeinlicuLdcBéluaire], 

Lincia   de    CutielioDe, 

50. 

311. 

Imoli,  177. 

Jein  d-AnKleterre,  213. 

Lincii  (Ciotdana),  317. 

11.314. 

Jean   de   Brienne,  271, 

Land««i.-m. 

272. 

impoti,  i:>a. 

Jean  d'Olivi,  301. 

2(2,271. 

[ncendio,  240. 

Jean  VIII,  05. 

Landulpl,H,tfnior.Zty 

Inci».  364. 

t^ndulphia  junior.  9i. 

Iraiulgpncc»,4*7. 

425,430. 

Langabar.l«,  58-GO. 

Inriùslrira,  lOJ. 

J<;eus  341,  348,300. 

Lin<!uedoc.  343,  350, 

Jnfmpli,  211.340.2^3, 

Joackfm,  352. 

300,583. 

25K.  311,4U. 

Jonchim  de  Flore,  391. 

Urp  (m),  38. 

1,6. 

di    GHlello,  398. 

(Bnincllù],   IHd, 

sait,  iïK,  471, 

534,555. 
[Brutiello],  336, 
4!5. 

27. 


de  change,  202. 

14. 

lomLardr  ,    144, 


12,  402,  5{H. 

ui,94. 

i.  250,  400. 


mOeX  ALPBABËTIQQG. 

113,  lOÏ,  255,  287. 
271,  313,  371,  3S3, 
3X5,  441,  4ri0,  481, 
501,  544. 

[.ombarrlj,  158,903,207. 

Lonilrei,  303. 

Lortn:.  19. 

Lomnod^MouaciM'i- 

Lorminc,   50,  74,  100. 

Lolber,  83,  Ul,  143, 
100,231, 

Louii  le  Débonnaire, 00. 

Louii  II,  Oâ. 

Louii  VII,  137. 

I^ia  do  BiTlèrc,  448. 

LueaTttdrnm,  5+7. 

£>u'iiin,555. 

Lueanlesi,  311 ,  31 4, 535. 

Lu  cari,  5DS. 

luechini,  M. 

Lucen,  3UQ. 

LociL'nina,  487. 

hicilhi»,  IS. 

LueqDe>,tl,  14,35,51, 
61,  72,  78,  77,  81, 
105,  107,  108,  US, 
138,  145,  U7-140, 
154,  171.  113,  174, 
196,  212,  230,  238, 
203,  2Ô4,  270,  308. 
338,  412,  415,  418, 
430,  431,  432,  438. 
4M,  400,  501.  532. 
.■>Î0,  532,  535,  540, 
515,548,551. 

Lucumona,  23,  36. 

Lune.   134,    159,   350. 

lAingo  (DcO,  179. 

Luni,  r    '"" 


rij>[i>,  250,  308. 
liipicini,  388. 
I.utber,  391. 
Luie,  72. 
Lycophron,  98. 
Ljdie,  10. 
Ljdiena,  18. 
Ljon.  90,305,312,340, 
3S2. 


■■bLIlon,  60. 
Naci^doine,  IT. 
Machiavfl.  30,  222. 
Hlcbiarelti,  .531,  53.'i. 
Uaestri  di   pielr»  e  le- 

gnime,  474. 
Maffei  (Itapb.),  30. 
Naffei  (Scip.),  90. 
Hagilotli,  554,  535. 
Magli.  535. 
Kagiuls.  514. 
HignaU,   Fb^.    Grandi. 
Magnnii.  459. 
Mign,  2.  6. 
Hihomel,  306,  4t6. 
Hainardo,151,  1011. 
H*blre,  126. 
Mnlibranu,  297. 
J(a/(iip('nii(Sibi]),301. 
MalavoUi,  71. 
Hilborgbfito,  171,  172. 
Mdena,  410,  504,  511, 

516,  532. 
Maltipini,  31. 
Halcspini  (famille),  311, 

535. 
Halliiia,  35. 
MalU-BruH,  4. 
Malveiii,  205. 
Nincini,  535. 
Handello  ,     274  -  276  , 


290,31 

Utncdo,  359. 

IUDrred,30l,493,  437- 
430,  443.(4â,  447- 
452.  460-403,  465- 
470.  402,  415,  40G, 
505,  500,  511.  515, 
531  ,  540  ,  544-548, 
548. 

Hangia,  453. 

Mangnne,  397. 461. 46.%. 

ilanicri.  311.  314.  535. 

Hlnnelb,  311,. 5.15. 

MaanHtl.  886. 

Manai,  43,  119,  130, 
233. 

Maaâ,  60. 

Slinloue.  67,  71,  115. 
910,295,450. 


588 


INDEX  ALPHABÉTIQUE. 


Manuêcritê  ital.  de  Pa- 
ris ^  41. 

Manzoni,  CI. 

Marangonif  145. 

Marchands,  218,  220, 
222. 

Marche,  147.  541. 

Marciana,  il 9. 

Maicmmea,  2,  7-0,470, 
486,489. 

MaresGotti,  525. 

Margarin,  154. 

Margantone,  541. 

MarghcriU,  363. 

Marie  (Vierge),  43,  362, 
507,   511,  513,  527. 

Marignolli,  313,  531. 

MIarin,  203. 

Marini,  185. 

Narino,  70. 

Markwald,  407. 

Nnrmocchi,  13. 

Marozia,  68. 

Mars,  31,  41,  43.  55, 
180,  255. 

MarlèneU  Durandtil^, 

264. 
Marti,  103. 

Martin  IV.  386. 

Martinella,  266,  267, 
269,  274,  275,  396, 
464,  484,  486,  503, 
522,  526. 

Martino,  79. 

Martyr»,  42,  43,  49,  50. 

Masnada,  453. 

Masnadieri,    2H3,    453. 

Massa,  9, 10,  486. 

Massa  del  Marchese,  140. 

Massa  guelfa ,  465. 

Mnslama,  26. 

Vathilde,  75,  76,8{),9^ 
99-103  ,  107-110  , 
113-116  ,  121-125  , 
125,  143,  149,  15'i. 
158,    177,  210,   2(M). 

Mauritius,  55. 

Main  y,  16,  17,  19. 

Mayence,  145. 

Mayr,  7. 

Mazzarosa,  lîl. 

Mazzin^bi,  252. 


Manoccbi,  535,  r)37. 
Médecins,  201,  474. 
Mcdici,  212. 
Megliomla,  374. 
Megliorato,  388. 
MeUini,  99. 
Menioriale     pot.     He- 

gient,,  318. 
Mencken,  203. 
Menzauo,  487,  488,  546. 
Mercato  nuovo,  77,  268, 

327,  369. 
Mercato  vecchio,  40,  77, 

194,  218.  246,  257, 

314, 319, 370. 
Mercenaires,  424,   481, 

482,  495. 
Merdiprandus,  343. 
Mersia,  7. 

Messere,  71,  205,  359. 
Metauro,  48. 
MéUyers,  192. 
Metz,  74. 
Mezzabarba,  83,  84,  8G- 

89,  91-93,  95. 
Micali,  13. 
Michaud,  271. 
Michel-Ange,  10, 15.  43. 
Michel  Paléologue,  465. 
MicheleU  9. 
Migliore  [Dfl),  35. 
Migliorello,  311,  453. 
Migne,  344. 
Mignet,  2. 
Milan,  83,  04,  143,  177, 

203,  211,  230,   237, 

267,  282,   346,   355, 

359,  369.  371. 
Milanesit  468. 
Miles,  222. 
Mileto,  224. 
Milices,  487. 
MiliU,  345. 
Mille  iUlien,  2. 
Millenium,  339. 
Mills,  123. 
Mincio,  59. 

Minerbelti,  387,  .534. 
Mineurs ,  Voij.   Francis- 
cains. 
Minias,  42,  45. 
Mhu,  32. 


Minorita,  114. 

Minucius  Frlix,  350 
Miracles,  369. 
Miséricorde,   292.   5St). 
Misericordit  Tecchia,ri70. 
Mittarellù  150. 
Modigliana,  71,240. 40^. 
Mœurs,  33,  402. 
M(»czz,  81. 
Muïse.  366. 
Mo'uè,  99. 
Momnuen,  13. 
Monach.  S.  GalL,  204. 
Af oftai -cAi>  deDtntc,l  59. 
Moneta,  353. 
Monnaies,  201,  202, 405- 

405 ,  527  ,  558-565. 
Monsanese,  504. 
MonseWoli,    504,   511, 

515,  516,  519,   521, 


523. 


Moiistrelel,  528. 

Monsumniano,  14. 

Montagutulo.  496. 

MonUia,  414.  415,  418 

MonUlcino,  150,  109, 
174.  285,  287,  308, 
409,  411,  419.  421, 
422,  424,  426.  472, 
495-499,  503,  50G, 
526,   530.   531,  546. 

MonUlc,  172. 

.VonUlto,173.410. 

Montaperli  (lÀbro  di\ 
168,   472. 

Montaperli,  454,  TiOi, 
523,  531,  548. 

Montarrçnti,  178. 

Mont-Cassin.  94. 

Monte,  112. 

Monte  Accianico,  414. 

Monteano,  469,  487. 

Honte  Argentaro,  3. 

Monte  Buono,  135,   256. 

Monte  Cascioli,  128, 129. 

Monte  Castcllo,  440. 

Monte  Catini,  10. 

Montccchiello,  407,  471 

Monte  Cellosi,  276. 

Monte  Christo,  319. 

Monte  Croce,  136,  157, 
139,  240,  265. 


INDEX  ALI-UAUËTIUUB. 


Gucuiii;,  5M,  3UI. 

Huila- {OlUt.),  g. 

O 

Corte.  3i3,  3M. 

.V»/fer{lliit.clcSniEtc), 

tronoli,  104,  tliTi. 

300. 

Obituarium,  523. 

latrone,178,  WJ. 

Uunildo,  173. 

Oculut  poMtoraliê,  235. 

Ii«.ic..  m. 

Mûnch,  298. 

ltm»o,  480. 

SlureiUo,  180. 

OtDM.,  246. 

lupo.  172. 

.M«io(ori,  0. 

Officiait,  fortlun,ihi. 

mufi,    «Kl.   4gU- 

Hùrien,  IBÎ. 

Ogerio,  109. 

,  400,  40i,   4!I5. 

Uusiei,  2a. 

Osmw   Alfa-iut,  203. 

murh).   1<».   172, 

Ogier.  135. 

,  ÏOa,  407. 

OliTa.  391. 

OrUodi,  120,121, 

Hycéno,  20. 

Oli«er.  493.  520. 

Hïreiscut,  20. 

Oli»o.  77. 

piino,  465. 

OUrarao.    53,   81,  223. 

puleiino,  7,   10,1, 

290.   31!,   3*i,  51», 

,  171,   174,  270, 

■ 

450.460. 

,  278,  379,  2I«, 

,  308,   m,  411, 

Nifr  ad  <liulil,  123. 

Ombrie,  13. 

,  487,  m,  m, 

Kqitc!,  S2,   277,    304, 

Ombrone,   5.    0,    103, 

.540. 

305,   334,  iti,  415, 

109,  411. 

nppoii,  407. 

471. 

Opix^rt.  17. 

-egt(><)iii,412,t24, 

Iiitb«uie,  340. 

Or.  202. 

,  4»a,  520. 

Sifsès,  44,   55,  50-58. 

Orbetdlo.  3. 

■opoli,   Ml,   :>I2, 

Nauli,  42. 

Orcit,  10»,  275. 

Naurius,  50. 

Ortiolini,  535. 

Rotmiriu,  205. 

Oïdatiea,  00. 

S«nario,  413. 

Oniale,  410. 

tquiru,  01. 

Kopelc,  20. 

Oricnl,  SO. 

firchi,  173,  314, 

Kcrli,   2r>5,    309,   311, 

Orioli.  15. 

,   322,  407,  409, 

314.  535. 

Oriandi.  252. 

,  470,  480. 

!lénHi,  41. 

274. 

mt,  147. 

N«lor,  20. 

m^!^ 

dlo,  410,  411. 

Neamaim,  194. 

Or<Mf.  40.  555. 

ri,  178. 

Siccol.  Piwno,  310. 

OrSanliicbcle.2fê,200. 

»li,417,  4W. 

Niccoli,  535. 

383,453. 

■iu,  tOO. 

^ic,ln^  U.  18. 

Ortini,  404. 

■nia,  178. 

KÛ-fcuAr,  20. 

Ortolan.  198. 

),  37,  50. 

tlicïolc,l. 

Ur«iclo,  IGO,  205,  200, 

«,1(2. 

NoWw,  K^.  GrnnJs. 

204,   270,  273,   277, 

,m«3,  127. 

Hoé,330. 

278,  308,  344,  345, 

Umbehi,    223- 

iïoêidfi  Kerp^r»,  8. 

350.  409,  415,   431, 

07, 

404,  41»,  501,  522, 

«,  438-441. 

528,551. 

(1I..W.},43. 

Osimo,  200. 

rimMie),  2:.:.,:>ti. 

,  18. 

(W,  209. 

,135. 

Nurmauds,  05,102,180, 

Osli«,  357. 

de'  IUiiiilaiii,li. 

210. 

Ustina.  322. 

0,   A:>.   m,    110, 

KoUir»,  905.  300. 

OtUTiano,  wy.  UbaMini. 

.107,   2i7.    412- 

Mi»,  11. 

Ollun.  04.  en.  09.  71, 

404.481. 

Suwllu,  vay.  Guidu. 

243.  250,  413. 

ne,   30,  37,    71», 
S5V. 

Niii-Lia,  43. 

Ottou  de  Bnm>wiGk,150, 
175,170. 

590 

Otion  de  Frthing,  121, 

Ut.  IKi. 
Otlode  San  Blatîo.V^- 
Otlubuoni,  440, 538. 
Otloii    da    VfillckbKh, 


175. 


t,  SOI. 


l'aKcàù  Biroue,37G,377. 
l'icc  de  CerUliki.  255. 
l'MC  de  Peuuuoli.  37  4, 

375. 
Pidaue,  4S0,  hU. 
Pipuelh>,  131. 
Pagnini,  100. 
^agntmctlli,  185. 


UlIffiX  UJ'U&fi£nQ(JE. 

■■«roiMo,  327,501. 
Pvtlie»,  100. 
Parto(fnntu«,  90. 
riKlllI,lie,lSl,tlT, 
131,  341. 

404. 
PiMignuw,   175,   S06, 

480. 
Fauionario,  50. 
PaUrina,  380. 

n»,  34«,  547. 
Pitenran,358,  300,  301. 
Pites,  546. 
Patrimoine  de  St-Picrre, 

350,   385,   446,   447, 

544. 


PaliMu    veccbio ,    Ï50, 

40U. 
l'alâolt^e,  465. 
P*lerme,  190,  334,  40t. 
Pilermiiii,  311 . 
Pileitine,  153,  27Î. 
Pilio,  53. 
PiloiajuoU,  3. 
Pwciilicbi,  205. 
Pandoltu   de   Fa«uelli, 

298. 
handutpht  de  PUi.iVi 
l'iiuiucchieMhi  ,    1G7. 
IWi,   220,    253,   Ï55, 

453. 
Paoiino,  121. 
Pula  de  Soriano,   420. 
Pipauté,  200,  201. 

Pareiilio,  35(i,  557. 

Pareto,  8. 

Pari»,    205,   550,   354, 

403. 
fart»  (Halbicu),  271. 
]'«  Vu.  40. 
Parlciuutil,  488. 
Panne,  77,   230,    250, 


I,  477. 
Pawge,  290,  281. 
P»»e»iri,  220, 327,  474, 

503,  514. 
Pavic,  51,58,  83,  140, 

150,  154,  301,  454- 

450. 
PaaiHtki,  208. 
Fax  ConMantia,  150. 
Piiii,   111,   112,    154, 

256,   257,  204,   309, 

511,  314,  322,   360, 


505,  ! 


),  535. 


Pecori,  239, 
Pecorvne,  258. 
PeauMicra,  204,  320. 
Pedes,  225. 
Peduui,  475,  478,  514, 

510. 
PcgoloUi,  545. 
Pela  Gutlducci,  405. 
Pi-lago,  60. 
PfUîges,  18,  20. 
Pclogo,  314. 
PelDïicini,  258,  443. 
Pulleliera,  voy.    Peaus- 

Pcpii  ViKoali,  424,  420, 


PércniM  .   7,  78,  171,     } 
174,  Slï,   270,  ÎK- 
275,  278,  20S,  391.      I 

Prrrrtu,  7, 188.  i 

Ptrrol,  17.  I 

Perac,  23.  ( 

Penéculiuiu,  343,  5^. 
Sb3,  304,  368,  3«C- 
39a 

Perti,  68. 

Peruui,  302,  211,  387. 

Perusxi,  404. 

Pesa,  6,  503. 

Pe«caie,  313. 

Pétrarque,  425,  510. 

Petrioki,  81. 

PelrogiuDo,  168. 

Peuple,  207,  220,  2ÎJ, 
voy.  Plèbe. 

Peyrat,  353. 

Pexto,  99. 

Philippe  Augaite,  243. 

PMlippedeSMubclUi, 

43i. 
35. 
Phralries,  26. 
Phrygie,  10. 
Piano,  3. 
PianodelleCortiDC,  511, 

516,  517,  510. 
Piema,  170. 
Pierre,  41,  423,  440. 
Pierre  Diacrt,  76. 
Pierre  de  ta  Vigtte,  ÎWI. 
Pierre  de  St-Gennaiii. 

281. 
Pietnmala,  2,  5. 
PietraunU,  438. 
Pietro  de  Lnoqaei,  lOS, 
Pietrode  Vérone,  Vof.  Si. 

Piare  mgrtfr. 
Pietro  Ignqo,  94,  90. 
Pietro  le  Lombard.  315. 
Pietro.  paUrin,  362. 
Pieve  Asciala,  504. 
PigU,  257,  311,  53t. 
Pii,  287. 

PIUinHugGUo,415. 
Pitlori.  202. 
Pin,  276,  430. 
PiMdare,  24. 


Pinli,  57,  268. 
Piombino,  5,  H,   451» 

432,  480. 
PUe,  5,  29,  37,  57,  76, 
81,    105,    108,   110, 
116,  123,    138,   141, 
144-147,  149,  152, 
157,   159,    174,  191, 
209,  210,  216,    238, 
259-264,   270,    284, 
286,  296,  298,  30b, 
308,   334,  336,  358, 
398,   411,  412,  415, 
416,  424,  430-432, 
436-440,   456,  465, 
471,  486,  545. 
Pison,  39. 
Pispini,  498. 
PUtoia,  10,  14,  29,  54, 
57,    105,    117,    135, 
138,   140,  145,    154, 
165,   167,  172,    173, 
239,   264-266,  269, 
270,  292,    308,  318, 
396-400,  416,    417, 
420-422,  424,  501, 
502,  530, 540,  545. 
Piligliano,486,501,529. 
Pitiscus,  34. 
PiUi,  14,  170. 
Pivicri.   Voy.  Paroisses. 
Plaids,  79. 
Plaine,  339. 
Plaisance,  154, 203,  259, 

482. 
Platina,  73. 
PlavUe,  30. 
P'èbe,  219. 
Pline  nat.,  24. 
Plumes,  299. 
Pluquet,  344. 
Plularque,   22,  24,   35, 

435. 
Pô,  21. 

Pœnitenliai'ius,  105. 
Po^iaronc,    511,    515, 

517,519,521,523. 
Poggibonzi,  139,  140, 
159,  102-164,  109, 
170.  175,  177,  264, 
270,  280,  287,  508, 
558,  426.   450,  485, 


U^DËX  ÀLPUABÉTIQUE. 


488,  550,    515,  546. 
Poggio  di  Vico,  275. 
Pogna,  119,  120,    138, 

165,  166,  209. 
Polenta,  408. 
Poliziano,  36. 
Pullentia,  37. 
Pollroni,  287. 
Pommes,  299. 
Pompée,  55. 
PonUssieve,  6,  37,  368. 
Pont  d'Ain,  37. 
Ponle  d'Era,    37,   148, 

416,  417. 
Pontealla  Garraja,  290. 
Ponte  aile  graxie  ou  Hu- 

l>aconte,291,292. 
Ponle  alla  Trinita,  291, 

406,  459. 
Ponle  vecchio,  60,  246, 

255,  290,  380. 
Ponloise,37. 
l'ontormo,   164,  479. 
PonU,   60,    290  —  292. 
Popolani,  223,  226,251, 
505,  511,  324,   329, 
555,  555,  554,  550. 
Popolo   [fracliou  de  pa- 
roisse), 501. 
Pupolo  grasso,  225. 
Popolo  minute,  225. 
Popolo  vecchio,  525. 
Poppi,  372-574. 
Population  de  Florence, 

80,  152. 
Populonia,  29,  60. 
Porcari,  251,255. 
Porciano,  175. 
Porphyrionj  26. 
Porri,  159. 

Portes,  55,  77, 195,  200, 
218,  225,   226,  257, 
258,    358,  421,  459, 
559. 
Porto  Baralli,  29. 
Porto  Ercole,  5,  284. 
Porto  Palo,  28. 
Porto  Pisano,  440. 
Portugal,  195. 
Potestal,  229-235,  258, 
528,  529,   552.   400, 
479,  480,  482.  485, 


591 

555. 

Pouilles,  271,  519,  447, 
467,  497. 

Poizo  [Del],  48. 

Pozzo  a  san  Sisto,  580. 

Pratiglione,  440. 

Pralo,  10,  37,  65,  119, 
138,  140,  154,  346, 
558,  573,  374,  398, 
420,  501,534,515. 

Pratomagno,  5. 

PratoYCcchio,  132,  154. 

Precheura,  voy.  Domini- 
cains. 

Présages,  342. 

Pressa  (Délia),  519. 

Prêt,  200,  203. 

Préleur,  230,  258. 

Prieurs,  207,  211,  227. 

Prisonniers,  481,  482, 
528. 

Prisons,  406. 

Procédure,  387. 

Processions,  ri08. 

Proconsolo,  259. 

Procope,  45. 

Promenade,  217. 

Promis,  527. 

Prosper,  49. 

Prolasius,  50. 

ProvanOf  66. 

Provence,  343. 

Provenzano,   voy.    Sal- 
vani. 

Proverbes,  541 . 

Plolcmaîs,  465. 

Ptolémée  de  Lucgues, 
77. 

Pulci,    256,   309,    311, 
314,  359,   365,  535. 

Pyrgi,  35. 

Pyrrhus,  34. 


Quartiers,  voy.  scsti,  ter- 

zo,  conlrade. 
Qucrceto,  37,  173,  425. 
Querciagrossa,  178,  278, 

280,  409,  489,   494, 

529. 


Quinel,  189. 

Quona    iDa\  311,  53ô. 


Habanitf  520. 
Ribodo,  129. 
Richis,  222. 
Radagaise,  i9 — 51. 

Baderne,  i^* 
Radicofaoi,  274. 
Rainald,  89. 
Rainerio  de  Pise,  502. 
Bambaldi  d  Imola,  391. 
Rangone,  426,  473,487. 

488,  503,   513.   514, 

519. 
Ranicri.   62,  111,  411. 
Ranicri,    évoque,    3 il, 

344. 
Ranicri  Sacconi,  350. 
Baoul-BocketUt  18. 
Rapolano,  422. 
hatherius,  340. 
liaul,  229. 
Raumer,  54,  209. 
Ravenne,  58,    77,   108, 

177,  188,    209,  279, 

280,282,421,  425. 
Ravensberg,  300. 
Ravignani,  71. 
Raynouardf  54. 
Razzanti,  451,500,510, 

551. 
naziiy  99,  253,  515. 
Recensement,  283. 
HccluSf  4. 
Recteurs,  207,  229. 
Réforme,  593. 
Réfradaircs,  408* 
Regnibald,  62. 
lieinaud,  05. 
Religion,  21 ,  41 ,  558,  sq. 
ilr/ifl(Oc//«;,105. 
Renan,  500. 
Renée,  99. 
Reniero  del  Bagno,  58G, 

587. 
Repara to,  52,  61. 
Répara* us,  52. 
Repcrtianua,  41. 


INDEX  ALPllABÉTIQUË. 

RepHli,  15. 
Représailles,  197. 
Renan   faveni.  icripi. 

231. 
Reltori,  238. 
Reunwnt,  40. 
Réville.  342. 
Rex,  36. 
Rhasena,  16-18. 
Rheginon,  91. 
Rhin,  59. 
Ribauds,  327. 
Ricasoli,  30. 
Ricavo,  501. 
Riccardi,  259. 
UiccTuto,  372, 374. 
Richa,  53. 
Richard  de  Gomouaillca, 

437,451,462,471. 
Richardus  de  San  Ger- 

tttano,  154. 
Ricotli  188. 
Ridolfi.  473. 
Ridolfo  de  Capraja,  233. 
Rimini,  371. 
Rinaldi,  344,  365. 
Rinieri  di  Nalteo,  461. 
Uinicri   di   llontcmerlo, 

555. 
Rinucci,  535. 
RipafralU,  431,431 
Ripoli,  562. 
Ripuaires,  413. 
Risi,  15. 
Ristonchio,  314. 
Ristori,  473. 
Robert  -  Courte  Ucusc, 

110. 
Robert  de  Gapoue,  145. 
Robert    de    Jérusalem, 

425. 
Rocca  di  Campiglia,  426, 

546. 
Roccho,  65,  66. 
Rocqncncourt,  227. 
Rodcric,  56. 
Roger  de  Sicile,  196. 
Rogerio  de  Bagnolo,  507. 
Roiandino  Palav.,  51 H 
Kolando,   79. 
Roniagne,    2,    71,   147, 
153,  385,    414,  450, 


481. 
Romains,  14,  25,25,27, 
51.35,34.40,48,55. 

180. 

Rome,  27,  33,  34.  40, 
48,  58,  59,  l(fô,  \'A 
176.  185,  201,  W 
211,  261,  305,  385, 
456,  487. 

Romena,  407,  409,  410. 

Romilia,  40. 

Romnald,  342. 

Romulus,  24. 

Romulus,  éTéqae,  41.  k% 
130. 

Roncaglia,  146. 150,228 

230. 
Roncioni,  148. 
Ro$a,  134. 
Rosea,  10. 
Roses,  299. 
Roifninit  48. 
Rossi,  256,297,300,314. 
373,  380,  381,  385, 
535. 
Ro«8o,  79, 486. 
Ro>tichelli,  373. 
Rolh,  54. 
Rubacontc.    290—291 

297. 
Radolf.  80. 
Rues,   314.    315,  331, 

380, 539. 
Ruiïredo  d'Lsola.  509. 
Ruggiero   des  Calcagni, 

Toy.  Calcagni. 
Rugomagno,  485. 
RuscUo^.  28.  59. 
Russes.  101. 
Rustichelli,  397. 
Rustico.  513. 
Rusticucci,  432. 
RulUiuSy  5. 
Ruvinosa,  586. 


Saccetti,  415. 
Sacchelli,  311. 
Saccheiti,  314,  5:^5. 
Sages,  472. 


Saint  Antonin,  581. 
Sùnt  Apollinaire,    loj. 

San  PÔlinari. 
Saint  Barthâemj,   377. 


Saint  Clémeut  d'Alexan- 
drie. 18. 

Sible  Marie  majeure, 
107. 

Siiot  Fnnçoia  d'Auise, 

Saint  Gcorgea.KST- 
Saâa  Grégoire,  tMt. 
Saint  Jean,  310,40*. 
Saint  Jean  de   Utran, 

301. 
Saint  Marc,  103. 
^oinl  Paulin,  51. 
Saint -Ptecre    è«    lieni. 

U6. 
Saint  Piwralartjr,  369- 

374,  376.  378.    381. 

384,385. 
Saimt  Prim.  408. 
Salimbeni.    171,     39», 

507,558. 
^f  lutte,  35. 
Salineria,32T,504,  514. 
Salomon,  393. 

,380. 
SalvagDoli  Harabetli,  0. 
SalTani      (Proveoiano] , 

433,  46a,  470.   V/fà, 

497,   408,   506,   538, 

533. 
Sabii,  117. 
Sairi,  287. 
Salmat,  M. 


San  Biagio,  113. 

San  Bonilano,  395,  46U. 

San  Bnnouia,  Yoy.  San 

Paocraaio. 
San  Casdano,  11. 
San  Creici,  45. 
San  CriiUdano,  460,505, 

508.537. 
Sanctit  [dt)  544. 
San  Donato  in  Poci,  167. 
San  Donalo    in   Poggia, 
HUT.  m 


INDKX  ALPlUiiËTlQUË. 
433,  485,494,504. 

San  Firante,  334. 
San  TVediano,  535. 
San  Gaggio,  358. 
San  Galgano,  46». 
San  Gallo,39. 
San  Gemignano,  14, 165, 

238,   293,  501,    535, 

515. 
San  Geneaio,  140,  147, 

157. 
San  Giorgio,  460. 
San  GtoTanni,  53,55,77, 

79.    139,  164.    166, 

170,  208,  381.  399, 

315. 
San  Giuliano,  431 . 
San  Jacopo,  439,  459. 
SanUrenio,  38,43,50, 

55.  79,313,325. 
San  Marco,  38. 
San  MarUno,  189,  495, 

405.  513. 
San  Martino  al  TeKOTO, 

168. 
SanHIeheleinOrlo,  60, 

305,306. 
SanHiniaioaHonte,  43, 


San   Fier  GalMlini,   53, 

358. 

306, 

ï  368, 

399,  303,  310,   313, 

337,  481. 
San  Piebo,  91. 
San  Pulinari,  406. 
San  Quinlino,  29. 
San   Qoiricii,  170.  178, 

374.  472. 
San  R^o,  189. 
San  Remigio,  10. 
San  SalTalore,  53. 
San  SalTalore  a    Seita, 

138. 


San  Simone,  40. 
San  Siato,  380. 
San  SoTino,  117. 
San  SteCaoo,   406,  489, 

494. 
SanU  Cnice,  334,  544. 
SanU  Peliciti,  293, 380, 

383,459. 
SanU   Fiore,  500,  515, 

518,  537,  538. 
Santa  Lucia  do'  Magnoli, 

450. 
Sanla  Maria  illegniie, 

293. 
Santa  Maria  di  Heicalo 

Tnxhio,  367. 
Santa  Maria  in   campa, 

31. 
SanU  Maria  u  Capilolio, 

40. 
SanU  Maria  NoTeUi,  360, 

36»,  370,  373,375- 

378,  380-388,   384. 
Santa  Maria  aopra  porta, 

353. 
Santa  Maria  In  le  (orri. 


Santa  Repirala,  53,  53, 

78,  79, 346,  377, 318, 

441,  479,  498. 
SanloVienl,  498,503. 
■anonw,  554. 
idni,  525. 
Sardaigne,      143,    193, 

396,  130,  439. 
SarraiiiH,  69,  66,  186, 

316,319. 
SarteuM,  376,  530. 
Sarioriv*.  58. 
Saaio,  180. 
Satanael,  348. 
SautetellM,  87, 89. 
Sasigtai,  54, 61 . 
Satidi,  118. 
SaTonarole,  383. 
Saioni,  101, 187. 
Scabini,  63,  SOS. 
Senti)      (BartoliKnuieD], 

31,31. 
Scali,»!,  311*534. 
58 


594 

Scandtoifet,  22. 
Seapiia,  40. 
Scsrtbc€f  Ml* 
Scarlino,  480. 
Sceau,  77. 
Scheffer-Boichont,  31, 

S55. 
Scheraggio,  240. 
Schiaiuiio.  453. 
Schiô,  294. 
Sehmidi,  342. 
Scholc,  187,  190. 
ScMpfiin,  306. 
ScipioD,  34. 
&/opif,  61. 
SooUri,  309,  397,  453. 
Sculpture  étrusque,  25. 
Scylla,  27. 
Sêcchi,  21. 
SédiUot,  123. 
Seigneurs   féodaui,  65. 
S^jan,  30. 
Sdef  154. 

Sehoii,  278,  280,  409. 
Semifonte,   119,    104- 

166,  168-170,  488. 
Semproco,  129,  130. 
Senario,  56. 
Sénat,  212,  238. 
Sénateurs,  228. 
Senaiu,  386. 
Sénèque,  18. 
Seniori,  238. 
Sennen,  50. 
Séparation  des  pouvoirs, 

235. 
Sequin,  405,  405. 
SeraTeiia,  10,  438. 
Serchio,  6, 438,  439. 
Serfr,   189,   192,  207, 

218,  219,  221. 
Serment,  177,  299. 
SerragU,  259,  270,  311. 
Senrice  militaire,   221, 

226. 
SerTi,'l07. 
Serviuêi  21. 
Senrius  Tuliiuf ,  26. 
Seiso,  297. 
Sesti,  scsticri,  81,  205, 

212,   223,  226,  258, 

326,  329,  459,  473, 


INDEX  ALPHABÉTIQUE. 

474,  487,  490,  501, 
503. 

SetUmo,  85,  86,  120, 
128,  130. 

Sicambret,  413. 

Sidle,  250,  300,  305, 
445,  446,  471. 

Siciliens,  27. 

Sickel,  Monumenta  gra- 
phica  medii  eri,  1859- 
61.  Yienne,  413. 

Sicules,  13. 

Sicului  Flaccm,  34. 

Sièges  de  Florence,  108, 
151. 

Sienne,  8,  10,  14, 105, 
116,  138-140,  145, 
152-154,  162-167, 
169-171,  173,  174, 
178,  201,  239,  264. 
270,  272-278,  280- 
285,  287,  306,  308, 
318,  320,  321,  336, 
357,  358,  364,  398, 
408,  410,  412,  415, 
416 ,  419-421 ,  424 , 
426,  432,  433,  435, 
436,  450,  454,  458- 
401,  463-468,  470, 
472,  482,  484-486, 
488-496,  504-513, 
527,  528,  530,  532, 
536,  544-547,  549, 
550. 

Sieve,  6,  56. 

Signa,  37,  84,  120, 134. 

Siganio,  71. 

Siçurd,  02. 

Siliui  llalicuêf  24. 

SiUano,  135. 

Simon  le  magicien,  93, 
95. 

Simon  Pierre,  95. 

Simone,  frère  de  G.  No* 
fello,  408. 

Simonie,  87-89. 

Simanint  8« 

Simplice,  541. 

Siimondii  73. 

Sixtus,  42. 

Sisi,  311, 314, 534. 

Smeregichronico9i,  442» 


Soana,  73. 

Société  de  Ste  1larie,373. 

Soderini,  534,  535. 

Sodici,402. 

Soffena,  317. 

Soie,  192, 195. 

Soldant  132. 

Soldanieri,    309,    397, 

453,454. 
Soleil,  159. 
Sophocle,  90. 
Sopravesti,  512. 
Sorbara,109. 
Sorisno,  420. 
Sou,  404. 
Souabe,300. 
Soudan,  272. 
Soiiry,  17. 
Sotomène,  231. 
Spedosus,  60. 
Spedito,  498,  440,  520, 

530. 
Spesiali,  204. 
Spessia,  29. 
Spini,   259,   406,    425, 

473  534. 
Spolité,  143,  147,  154, 

385. 
Spnmer,!. 

Squaraahipi,  427,  490. 
Stace,  535. 
Staggia,  163,  264,  286, 

546. 
Slahti    cwU .    Pidor. 

239. 
SiaMa  Florenlia,  329. 
Stanema,  11. 
Stefàni,  60. 
Stemmenano,  425,  489. 
Stenay,  115. 
Stendale,  401. 
Sfofuel|180. 
Siickel,i9. 
Stilioon,  40— 51,53. 
Situbon,  7. 
Strinath  168. 
Stioisi,  14,  259. 
Stura,  56. 
Subapennin,  3—5. 
Subbiena,  6. 
Suèfes,  49. 


Suiue,  192. 
Sully,  371 . 
Sunesen,  91. 
Suxe,  242. 
Sybel,  31. 
Sylbttrg,  50. 
Sylla,  35, 36. 
Sylvestre  11,  G8. 
Syndics,  387,  388,  433, 

535.  547. 
Syracuse,  24. 


Tabernaria.  151,  106. 
TacUe,  18,  27. 
Taddeo  Gaddi,  370,  575. 
Taegio,  370, 381 . 
Tagès,  23. 
Taglia,501. 
Tailleurs,  206. 
Tambour,  525. 
Tarcnte,  446. 
Targioni-TozzeUi ,    15, 

16. 
Tarquin,  24,  26. 
Tarçuini,  19. 
Tarquinics,  28. 
Tarlare,  22. 
Tarlini,  9. 
Tauromeno,  224. 
Tavemelle,  119. 
Tavernes  d*Arbia ,  411. 
Tebaldini,  483. 
Tcdaldi,  311. 
Tedoldini,309,311,514, 

453. 
TcggliUjo,436,499,5e0, 

535. 
Tegrini,  252. 
Territoire,  voy.  Gontado. 
TertuUien,  18. 
Terw),    469,  470,   495, 

506, 512,  515. 
Tessa,  126. 
Teste.  483. 
Teutanes,  29. 
Tbéodat,  54. 
Vœgan,  300. 
Theodora,  68. 
Tbeodora,  patarine,  365. 


LNDEX  ALPHABÉTIQUE. 

Theodorik,  53—55. 
Tbeodorus,  43. 
Theopompe,  33. 
Tbeuzon,  85,  88. 
Thierry  (Amédée),  36, 

55. 
Thomas  de  Savoie,  242. 
Thor,  49. 
Thucydide,  27. 
Tibre,  2,  3,  5. 
Tibère,  38, 39. 
Tiraboschi,  143. 
Tisserands,  220. 
Tite-Live,  21,  535. 
Tizzano,  416,  417. 
Tolérance,  388,  389. 
Tolomei,  171,  507,  510. 
Tolosani  chran.  231. 
Tomnuui,  105, 153. 
Tommaso    de    Lentino, 

370. 
Tonini,  403. 
Torello  de  Stnda,  283, 

292. 
Tomabuoni,  380 
Tomano,  170. 
Tornaquinci,  211,   256, 

309,  314,   473,  485, 

488,  522,  534. 
Torre  (Délia),  406. 
Torsello,  358,  361,  378. 
Toscane,  2,  13,  48,  58, 

59,71,102,  105,110. 

113,    122,  147,  271, 

295,  297,   318,  321, 

344,  385,  544. 
Toscans.  14. 175— 178, 

286,297. 
Toschi,  311. 
Tosco  (Del),  319. 
Tosinghi,  309.311,314. 

315,  473,  534. 
Tosti,  71. 
Totila,  55, 57. 
Toulouse,  371. 
Tours.  216,  217,   314, 

459. 
Trafic,  190,  403. 
Trasimène,  34.  70. 
Trasmundo.  132. 
Trebbio.  380,  382,  585, 

409. 


593 

Trcmali,  135. 
Trésor,  180. 
Trêve  de  Venise,  149. 
Trêves  (arch.  de),  149. 
Trévise,  295,  385. 
TribaldeUo,  454. 
Tribunaux,     205,    206, 

214,  218. 
Tribus,  40. 
Trinciavelli,  460. 
Triomphe,  525,  526. 
Trissino,  549. 
Triumvirs,  36. 
Troghisio,  468,  509. 
Trogue    Pompée,    535. 
Trollope,  55. 
TrombeUi,  532. 
Tronci,  263. 
Trotula,  90. 
Troubadours,  548. 
Troya,  61. 

Tunis.    110,   405,  430. 
Turco  (Del).  168. 
Turcs,  106. 
Turin,  343. 
Turk,  61. 
Turquie,  200. 
Tutulus.  15. 
Tyrinthe.lO. 
Tyrrhéniennc,  2. 
Tyrrhéniens,  20. 


Ubaldini,  135,  171, 197, 
336,  365,  392.  397, 
398,  408.  412-415, 
447.  450,   465,  537. 

Ubbriachi.  258,311,397, 
453,475. 

UbcrU,  70,  174,  211, 
213.  247,  248,  252. 
255-257,  263.  265. 
308-311,  323-325, 
334,  391,  392.  397, 
452.  453.  505,  521. 
543.548. 

Ubertini,  317.  483. 

Uberto  de  Lucques,321. 

Uberto  dejlaremme,  284. 

UcceUini,  535, 537. 


596 

Ughelli,  AU  ii9. 

UgoUni  de  ùuOallo»  308. 
Ugolino,  360. 
Ugoni,  415,  418,   419. 
Uguoeioiie»  559. 
UIdrieh.  136. 
Ulicaris,  56. 
UnirertHé,   307,     411, 

461. 
UmTenité  de  Bologne, 

405. 
UmTenitédePariii,354. 
Urbain  n,  110,  lis. 
UriMcaire,  55. 
Unperg  (abbé  de)  voy. 

Conrad  a  Liehtenau. 
Uaeîana,  6. 
UiigUa,  596. 
Utimbardi,  S07. 
Usuriers,  196,  203. 


Yaecberecda,  498, 
Yacdna,  28. 
Yada,  37. 
Yadimon,  33. 
Val  Corlete,  178,  410. 
YaldistroTe,  469,  406. 
Yalérien,  42. 
Vidla,  36. 
Valère  Maxime,  18. 
Yallombrense,  84,  542, 
363,  415,  454,  459. 
VaUeechi,  106. 
Vandales,  49. 
Vanni  Fucci,  265. 
Vannucci,  39. 
Varchi,  32. 
Vamm,  10. 
Voiari,  64. 
Vases,  299. 
Kou^elof ,  224. 
Vaux  ou  Tallées,  5. 
VaTasseors,  147. 

VecchietU,  309,311, 514, 

534. 
Veies,  27, 29. 
VelUiua  Paiereului,  18. 


INDBX  ALPHABÉTIQUE. 

Velletri,  357,  361. 
VelluU,  168, 109. 
Venise,  77,  82, 188, 190, 

202,  203,   296,  403, 

405, 450,  464. 
Ventede  biens,  887,406. 
Ver,  541. 
Verdun,  74. 
Vergelesio,  421. 
Verino,  50, 169. 
Vemagallo,  432. 
Vemia,  464. 
Vemiano,  489. 
Verrum,  269. 
Vérone,  77. 
Verrou,  402. 
Verrocola,  116. 
Vetme,  66. 
Vétérans,  35,  30. 
Vettori,  404. 
Via  de*  Galzaiob,  257. 
Viardot,  123. 
Vicaires  impériaux,  209, 

294,295. 
Vicenoe,  294» 
Vico,493. 
Victor  U,  78. 
Victor  m,  340. 
Firfa/ (Pierre)  154,548. 
Vierge,  voy.  Marie. 
Yilgard,  341. 
ri7/afti(GtoT.),31. 
ViUam  (Fil.),  285. 
nUari,  63. 

Villemairit  préf.  et  75. 
VUles  Etrusques,  28. 
Villes  au  temps  des  inva- 
sions, 66. 
Villes  de  Mathilde ,  75, 

110,  185. 
Villette,  30,  31, 36. 
Vincenê,  237. 
Vinci,  407. 
Vinciguerra,  171. 
Vingt-quatre,  504,  506, 

507, 525. 
VirgiU,  10, 535. 
Visconti,  424,  426,  456, 

501. 
Visdomini,  309,311, 314, 

482,535. 
ViUlis,  50. 


ritella  (DelU),  535. 

Viterbe,  115,  152,  160, 
212,  305,  345,  356, 
371,434,  487. 

Vitodurani,  366. 

ViTachivince,  258. 

Vivandière,  526. 

Voigt,  75. 

Voituriers,  480,481. 

Volcans,  7.  , 

Volognano,  311. 

Volsci,  20. 

Volta,  103. 

Voltaire,  91. 

YoUerran,  36. 

VoHerre,  8,  11, 14,  20, 
57,  60, 105, 119, 145, 
157,  167,  171,  238, 
292,  308,  318,  336, 
427—430,  487,501. 
530,535. 

Votto  dair  Oroo,  297. 

Vuinigi,  411 . 

Vulsinies,  29, 39,  44. 


Waldcmar  de  Danemark, 

243. 
Wauèr,  54. 
Warren,  269. 
Weber,  202. 
Weiblings,  300. 
WemgaH,\G, 
Weinsberg,  300. 
Welf,  113,114,   143- 

145   149. 
Weirs,'300,  302. 
Wibert,  105, 108. 
Wido,  67. 
Willa,  69. 
Wdmam,  182. 
Wolfgar,  175, 176. 
Worms,  126,  346. 
Wurtemberg,  300. 
Wustenfeld,  208. 


Ximénèif  9. 


Ytod.  340,  350. 


INDEX  ALPiUBeTIQDE. 


Zacharia,  228. 
ZaneUi,  8). 
Zuiobiiu,  43, 40,  50. 
Zappi,  118. 


597 

Zelter,  4  . 
Zingano,  310. 
Zoûme,  50. 

ZueeQ^i'^Manâmit  1, 
55. 


ERRATA 


Nom  ne  reletom  que  le*  faute*  qui  aUèretU  le  $eni.  Quant  aux  autret, 
le  lecteur  voudra  bien  le*  corriger  de  luû-même. 


P.  64,  note  1,  ligne  7  :  au  Heu  de  t.,  lisez  :  I.  f. 

P.  i33,  ligne  1  :  au  lieu  de  destruction  de  Pietole,  Wfet  :  deitructiom  corn» 
plètede 

Id.,  note  2,  ligne  2  :  au  lieu  de  cœmune,  liseï  :  comune, 

P.  20i,  ligne  13  :  au  lieu  de  douzième  êièele,  liseï  :  treizième, 

P.  223,  ligne  10  :  au  lieu  de  êupportaient,  liseï  :  iupputaient. 

P.  231,  note  1  :  au  lieu  de  :  document  publié,  etc.,  liseï  :  chronique  du 
juge  Samatumie  dam  dha  moraca,  etc. 

P.  302,  note,  ligne  6  :  au  lieu  de  POSTFA.  liseï  :  POSTEA. 

P.  440,  dernière  ligne  :  au  lieu  de  mon,  liseï  :  non. 

P.  503,  ligne  3  des  notes  :  au  lieu  de  Aperti,  liseï  :  Abati, 


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